C O N C L U S I O IN
Depuis l'époque où s’arrêtent ees souvenirs, de grandes choses ont été accomplies en Algérie. Pendant la seconde marche sur Mascara, M. le général Bugeaud recevait des lettres écrites au nom des tribus les plus importantes, probablement sous la dictée d’Abd-el-Kader, dans lesquelles on étalait avec jactance la résolution de combattre éternellement les Français (1). L’émir comptait encore sur sa tactique; il espérait fatiguer l'intrépide armée dont il avait pu jusqu'alors éviter les coups. Ses espérances furent déjouées par des manœuvres dont l'habileté, la hardiesse et la persévérance dépassèrent tout ce qu’on avait vu. L’occupation agissante de Mascara, de Tlemcen , de Milianah et de Médéah , établissant dans l'intérieur des terres le centre de nos opérations, qui n'avait été jusquelà que sur certains points de la côte, déconcerta les plans de l’ennemi. A force d’intrépidité, nos soldats montrèrent qu’ils sauraient, mieux que les indigènes eux -mêmes,
(l) Voyez la note 5.
supporter les difficultés du climat. Us pénétrèrent dans des lieux, à des distances où les Turcs ne s’étaient jamais aventurés. 11 n'y eut plus de repos, plus de sécurité, plus d’agriculture possible. Les moissons furent ravagées, les silos ( greniers souterrains) découverts et vidés; enfin plusieurs fractions de tribus nous demandèrent la paix et se mirent sous notre protection : ce fut le signal de la ruine de l’émir. Ces premières défections en entraînèrent d’autres; nous pûmes protéger nos amis. On vit ce que personne, quelques mois auparavant, n'aurait osé espérer : le pays lui- même approvisionner nos garnisons, et les Arabes qui avaient le mieux combattu pour l’émir marcher sous nos drapeaux.
A partir de ce jour, Abd-el-Kader fut vaincu. Le besoin de la paix parla plus haut que le Coran ; on avait trouvé dans le livre sacré des textes qui commandaient de nous faire la guerre; on y en trouva qui autorisaient, qui exigeaient presque la paix et la soumission au vainqueur.
Le maréchal Bugeaud, vainqueur d’ Abd-el-Kader dans l’Algérie et vainqueur de l’empereur du Maroc sur les frontières de l'empire, a pu venir en France , et toute la France l’a entendu raconter avec simplicité ce qu’il avait fait. Sa position ne lui a pas permis de dire nettement à quel point une malheureuse politique a fait avorter la victoire de l’Isly et celle de Tanger; mais on l’a compris, et personne ne lui a imputé des torts qui n'étaient pas les siens. On s’est plu à l’entourer d’hommages. Quelques esprits jaloux ont seuls trouvé ces hommages excessifs. Ceux qui connaissent la véritable situation des choses , et qui savent combien de difficultés de tout genre étaient à vaincre et ont été vaincues, ne penseront jamais qu’on puisse trop honorer l’homme de tète et de cœur qui a
rendu si bravement de si éminents services à son pays. Oui, c’est peu de chose que la bataille de l’Isly comparée cà quelqu’une de ces grandes batailles de l’empire, qui ont à peine fait autant de bruit dans le monde. C’est peu de chose si l'on compare le nombre des forces engagées, la valeur matérielle des trophées, les morts restés sur le terrain. Mais si l’on songe à l'audace du coup, à l’habileté des manœuvres, à la difficulté d’aller chercher si loin l’ennemi, à la difficulté de l’atteindre, cette bataille prend la glorieuse place qu'elle doit occuper au rang de nos belles journées militaires. Ce n’est pas la faute du vaillant chef qui l’a gagnée si les négociateurs ont [en quelque sorte guéri la plaie que son épée venait de faire. Avoir forcé Abd-el-Kader de chercher un refuge dans le Maroc, avoir atteint Muley- Abderahman dans son empire , l’y avoir frappé de telle sorte que ses fanatiques sujets n’aient pas osé se ruer en masse sur le territoire français, c’était un grand résultat. On pouvait compléter ce résultat en forçant Abderahman de livrer Abd-el- Kader, dont la présence et la vie rendront toujours précaire la soumission des Arabesde l’Algérie. Abderahman, quelque respect qu’il ait pour l’iman de la guerre sainte, aurait fait les derniers efforts pour s’emparer de lui si la paix avait été à ce prix. Il craint Abd-el-Kader autant qu’il l’admire, et l'intérêt politique aurait fait taire le sentiment religieux.
Néanmoins M. le maréchal Bugeaud a pu dire que l’Algérie était vraiment pacifiée au moment où il parlait, et pacifiée d’une manière digne de la France. Nous ne sommes pas enfermés derrière des fossés et des murailles, nous n’avons d’autres limites que celles du royaume. Tout est à nous entre Tunis, Maroc et le désert; et cette
vaste zone, aujourd’hui parcourue en tous sens par nos armes (à l’exception de la Ivabylie, que nous enfermons , et qu’il faudra bien un jour réduire), voit des établissements français naître et prospérer jusque sur ses points les plus reculés. Les garnisons de l’intérieur ne sont plus des tombeaux, mais des séjours supportables, agréables même, où règne le travail, où respire la vie.
En même temps de nombreux villages s’élèvent dans la Mitidja, les terres anciennement cultivées y recouvrent leur fertilité; on défriche les espaces que l’apathie musulmane laissait se couvrir de broussailles séculaires; des routes commodes et sûres sont ouvertes au commerce et à l’iudustrie. De l’aveu des meilleurs juges , confirmé par l’expérience, l’Algérie peut devenir une source de richesses.
Voilà l’œuvre glorieuse de nos armes, mais cette œuvre n’est pas achevée.
Lorsque j’étais en Algérie, le commandant supérieur de Philippeville écrivait : « Nous n’avons pas moins de douze cents individus à suivre du doigt et de l'œil, la nuit comme le jour. » Ces quelques mots disent assez comment se forme la population européenne de l’Algérie. Qui ne comprend que, même en admettant comme parfaite et durable la soumission des indigènes, ces Européens sans aveu, dont le nombre s’accroît chaque jour, et dont la vie algérienne est loin de guérir les vices, finiront par être un véritable danger !
Or, que fait-on pour moraliser ces masses perverses? Rien , ou presque rien.
Les Arabes, quoique pacifiés, seront longtemps encore enclins à la révolte, et, dans ce moment même, une nouvelle prise d’armes d’Abd-el-Kader inspire de vives
inquiétudes. Que fait-on pour s’assimiler ces populations fanatiques, assez promptes à oublier leur religion pour les avantages du trafic et du plaisir, mais plus promptes encore, lorsque les profits du commerce ont réparé leurs pertes, à courir aux armes, cà la voix de celui qui représente à la fois chez eux l’indépendance et la religion? Que fait-on pour les attacher cà la France, pour changer leurs idées et leurs mœurs , pour apaiser ce fanatisme redoutable? On ne fait rien, absolument rien ; et, qui pis est, on ne veut rien faire.
Cependant ce ne sont pas les éléments du bien qui manquent. Parmi ces Européens d’Alger il y a des chrétiens admirables, pleins de dévouement et de zèle, qui seraient prêts aux plus grands sacrifices ; dans le clergé français on trouverait en abondance des apôtres; tous nos religieux seraient heureux de donner leur vie pour la conquête chrétienne de cette terre, infidèle encore sous les drapeaux français; ils seraient hospitaliers, maîtres d’écoles, missionnaires, agriculteurs, savants; il y aurait, si on l'avait voulu , même un ordre militaire. Tant de bonnes volontés n’ont point été secondées, ou même ont rencontré des entraves. A la vérité, chaque localité à peu près est pourvue d’un curé; mais que peut un pauvre prêtre tout seul, qui n’a souvent qu’un admirable zèle, en présence de nos officiers imbus de philosophisme, ou de nos sujets arabes, dont il faut d’abord parler la langue et ensuite connaître la loi religieuse, pour les amener à nos convictions chrétiennes !
Il faudrait des moines, des corporations d’hommes et de femmes pour suffire à tant de besoins divers. Ces congrégations réussiraient, car elles ne manqueraient point de courage, et la grâce de Dieu ne leur manquerait
point. On l’a vu, on le voit tous les jours par l’exemple que fournit le récent établissement des trappistes. Ces pieux solitaires luttent contre des difficultésde tous genres; mais ni la pauvreté, ni les maladies, ni les désastres, ni la mort ne les découragent. Les chrétiens les admirent, les musulmans les aiment et les bénissent.
Mais, tandis que l’on reçoit les trappistes auprès d’Alger, le gouvernement, qui n'a point encore doté d’une église la redoutable population de Philippeville , bâtit à grands frais une belle mosquée dans cette ville, où il n’y a pas un Arabe.
J’osd le dire, tant que la population européenne inférieure de l’Algérie ne sera pas morale, c’est-à-dire chrétienne, elle sera un danger pour notre établissement; tant que les Arabes ne seront pas chrétiens, ils ne seront pas Français, et tant qu’ils ne seront pas Français, nul gouverneur, nulle armée ne pourra garantir pour un mois la durée de la paix.
Cette conviction est si profonde, même chez ceux qui espèrent le plus de l’Algérie, que tout leur rêve est d'arriver à tenir le pays avec un effectif armé de soixante mille hommes seulement , vivant des ressources du sol ; et encore sont-ils unanimes pour dire qu’un tel idéal ne se peut réaliser qu'autant que la paix durera en Europe. Or qu’y a-t-il de plus incertain que le maintien de la paix entre la France et l’Europe, entre la France et l’Angleterre particulièrement ?
On ne peut se défendre de prévisions qui serrent le cœur, lorsque l’on songe à tout ce qui peut arriver du premier coup de canon tiré sur la Méditerranée. Le chrétien , voyant la religion négligée à dessein par ceux qui sont chargés d’établir en Algérie la puissance française,
murmure avec eflroi cet oracle divin, tant de fois réalisé parmi les hommes: Nisi Dominus œdipcaverit domum, in vanum laboraverunt qui œdipcant eam .
Dieu protège la France !
NOTES