‹ Les français en AlgérieChapitre 21 sur 29 · CONTROVERSE · texte numérisé non relu

CONTROVERSE

A M. ED. L

Je veux , mon cher ami , vous faire voir un petit tableau de genre. Regardez un peu dans cette chambre moitié mauresque, moitié française, ces trois jouvenceaux groupés autour d'un pot de confitures fortement aromatisées , et de trois tasses à café posées sur le pavé en faïence de l’appartement. Le régal est servi par une vieille Juive au teint vert , et les trois convives causent posément , comme il convient au sujet qui les occupe. L’un, en costume d’Europe, est couché sur un matelas recouvert d’une courtine de soie bariolée, il tient une bible; l’autre, pieds nus, en turban, en veste dorée, est assis à la façon des tailleurs, et tient à la main el qoranne (de qora, qui signifie lire, comme chacun sait); le troisième, assis par terre, mi-partie d’Europe et d’Afrique, la tète couverte du fez, les pieds chaussés de pantoufles en tapisserie, tient une pipe. Ce trio vous représente votre serviteur argumentant, au moyen d’un interprète, contre Sid- Ahmed-ben-bou-Gandoura, coulouglis d'Alger, musulman plein de zèle et charmant jeune homme d’ailleurs.

Sid-Ahmed est gentilhomme, son nom l’indique. La gandoura est le vêtement d’honneur dont le dey d’Alger gratifiait les beys qui venaient, après trois ans, rendre compte de leur gestion : quelquefois il se ravisait le lendemain ou le surlendemain , et faisait couper la tête de ceux qu’il avait décorés la veille. C’était une façon de roche tarpéienne qui se trouvait ainsi , selon l’usage antique, fort près du Capitole. Quand le bey conservait tout à la fois sa tête et la gandoura, cette distinction devenait un titre de noblesse qui passait à ses descendants. Bou- Gandoura veut dire le père la Gandoura ; c’est autant que chevalier de la Légion d’honneur en France, ou duc de la Marmelade à Haiti. Un jour, je ne sais quel personnage, discutant avec un subordonné , le tua d’un coup de pistolet ; les Arabes , émerveillés de cette action , le nommèrent Bou-Cabous, et le voilà baptisé , lui et son lils et son petit-fils. Le général Lamoricière est très-connu dans la province d’Oran sous le nom de Bou-Chachya, en mémoire du petit bonnet rouge qu’on vit longtemps au brillant colonel des zouaves. Un très-savant et très aimable membre de la commission scientifique, renommé dans toute la mauresquerie d’Alger par son goût pour les Heurs, n’a pas d’autre nom, parmi les indigènes, que Bou- Nouharrin (je ue garantis pas l'orthographe), qui revient à père la Rose ou père la Tulipe, comme vous voudrez. Vous voyez qu’il ne faut que traduire pour retrouver le faubourg Saint- Antoine, où ces appellations sont communes, sous les remparts mêmes d’Al’Djézavr. Je reviens à Sid-Ahmed. C’est un homme de vingt-huit à trente ans, des mieux faits qu’on puisse voir, blanc comme un Anglais, d’une régularité dévisagé toute grecque et parfaite. Il parle facilement le français, il est instruit pour un mu-

sulman d'alger; il connaît sa religion et l’observe. Jadis il s’est peut-être un peu écarté de la morale de Mahomet; je ne voudrais pas jurer qu’il n’a jamais bu que de l’eau 'à la table de ceux qui lui ont appris le français ; mais il a fait comme beaucoup d’autres; après s’ètre familiarisé avec nos mœurs, il s’est converti, il a fait pénitence : je parle sérieusement. Un conseil de son mufti, un poil blanc précoce qu'il aura vu un jour dans sa barbe, l’ont averti que le temps de la jeunesse commençait à passer, et il est revenu au bercail. Nous avons eu des alliés qui ne nous ont pas quittés sur un autre motif. Il s'est marié, il a fermé sa maison, il a restreint le cercle de ses fréquentations européennes, et il vit sagement :.. j’allais presque dire chrétiennement.

Vous vous demandez peut-être pourquoi j'avais un interprète, puisque enfin notre musulman parle français. D’abord l’interprète est un ami commun, et ensuite le pauvre Ahmed parle français, mais il ne parle pas chrétien. Depuis huit à dix ans peut-être qu’il sait notre langue et qu’il nous fréquente, il a entendu bien des choses, il connaît nos formes politiques, nos journaux et le reste; il ne connaît rien de notre religion. Mon français sur ces matières ne lui était pas moins inintelligible qu’à moi son arabe. Voilà quel est notre prosélytisme; et il y a de quoi en gémir, car je suis convaincu que nous aurions converti bon nombre d’infidèles, si nous avions été vraiment chrétiens. Je fis d’abord une petite exposition de la foi historique et dogmatique , dont Sid— Ahmed, peut-être par politesse, se montra charmé, et qu’en tous cas il suivit avec une extrême attention , me montrant dans le Coran les points de contact des deux doctrines. Mon interlocuteur nous accordait les avan-

lages de l'ancienneté; malheureusement il prétendait que l’islamisme, venu ensuite, était un perfectionnement. Là-dessus il aurait plus de facilité à s’entendre avec M. Cousin ou tel autre philosophe en titre et en fonctions qu’avec moi , car ces messieurs n’abjurent pas tous la foi catholique, la plupart se bornent à la vouloir perfectionner. La dispute n'aurait donc plus roulé que sur la question de savoir à qui, de Mahomet, de Luther, de Calvin ou de nos universitaires, appartient l’honneur du perfectionnement. Les protestants et les philosophes peuvent faire de si grandes concessions en ce qui concerne le dogme ! La morale musulmane est si rapprochée de la leur, quoique plus sévère parfois, et plus obligatoire théologiquement ! En somme, je ne vois pas ce que la plupart des protestants y pourraient perdre, et j’affirme que les philosophes y gagneraient beaucoup. Je vous assure que, quand nous en fûmes aux objections, le musulman disparut; je me trouvai en présence d'un raisonneur français qui n’argumentait pas plus sottement qu’un autre , et plaise à Dieu de me faire rencontrer souvent des âmes aussi droites, des cœurs aussi naturellement religieux, une prédisposition pareille à recevoir la vérité! Secondée par la grâce de la prière publique, toute parole de foi ferait brèche à leurs préjugés, et la lumière entrerait triomphante dans leur esprit. Mon cher Ahmed ne m'opposait aucune de ces balourdises (pie nos incrédules nous forcent à dévorer; il ne m’opposait pas des raisons de physique contre les miracles, il ne mettait pas sa logique en opposition à la puissance et à la miséricorde du Dieu trèsbon et très-puissant. Mais il trouvait notre morale trop pure, nos récompenses trop célestes pour de faibles humains. Je vous répète que, si j’avais été protestant ou

professeur de philosophie , nous aurions pu, séance tenante, rédiger une confession de foi qui nous aurait satisfaits tous deux. Admettant le divorce, j'aurais pu lui concéder la polygamie; lui passant que Jésus- Christ n’est pas Dieu, il aurait pu me passer que Mahomet n'est pas prophète. En honorant Mahomet, il m’eût été bien facile d’ohtenir ses éloges et ses respects pour M. Damiron. Que je sois après ma mort transporté parmi les houris, comme il le désire, ou que je n’arrive à une béatitude terrestre fort semblable à son paradis, qu’à la suite d’une transmigration plus ou moins prolongée, plus ou moins répétée, comme le veut M. Pierre Leroux, ce n'eût pas été de quoi batailler longtemps. Que sais-je si M. Pierre Leroux a raison, ou si c’est Mahomet? Qu'en saitM. Pierre Leroux lui-même? Que je m’absolve de mes péchés du jour par une confession faite à Dieu en arrangeant mon bonnet de nuit, ou que je les efface en lavant soit le pied, soit la main, soit l’œil qui m’ont servi à les commettre, grande n’est pas la différence, et la conscience me paraît devoir être tout aussi rassurée dans l'un que dans l’autre cas; d’autant que l'ablution n'est qu’un rite, et qu’elle implique la confession intérieure de l’aete coupable , je ne dis pas le regret, qui n’est point jugé nécessaire. Les musulmans ont un enfer, mais tous n'y tiennent pas infiniment; certains protestants ont un purgatoire, mais ils en font bon marché, et c’est un article sur lequel les éclectiques sont plus coulants encore. Que d'autres voies ouvertes à la conciliation 1 II n'y aurait qu’un point malaisé : le musulman reconnaît une doctrine révélée, immuable. Il s'arrête à Mahomet comme nous nous arrêtons à Jésus-Christ. Force serait donc de renoncer au libre examen, à la vérité mobile. Mais est- ce une affaire? Le

libre examen a-t-il empêché qu’on ne signât la confession d’Augsbourg? La vérité mobile empêche -t-elle ses partisans de poser tous les jours , dans des livres fort beaux , les colonnes d' Hercule de la science?

Ah ! si j’avais eu des concessions à faire !... Je ne dis pas que je me serais trouvé musulman à la fin de la conférence, ou que Sid-Abmed se fût trouvé chrétien; je dis que nous eussions été l’un et l'autre dans la position où sont, à la fin des cours de philosophie, beaucoup de professeurs et beaucoup d’élèves : ni musulmans, ni chrétiens, et parfaitement d’accord.

11 n’en fut pas ainsi : à deux heures du matin nous nous séparâmes, Sid-Abmed toujours musulman, moi plus chrétien que la veille. Je déplorai son erreur, il déplora la mienne; mais le pauvre garçon ajouta un compliment que je ne pus lui rendre. Il m’assura que, comme après tout ma morale était bonne, bien qu’un peu sévère, Allah m’ouvrirait son paradis dédaigné, et j’y aurais cent houris tout autant : voilà, j’espère, de la tolérance ! Un dernier mot qu'il me dit me toucha davantage : ce fut que si tous les Européens avaient pensé , parlé et cru comme moi, les choses en Algérie auraient pris un meilleur cours pour la France. J’en suis persuadé. Les politiques qui se sont tant efforcés de déguiser le peu de religion qui nous reste , sous le beau prétexte de ne point effaroucher le fanatisme musulman , ont commis la plus lourde faute que l'enfer ait pu leur conseiller. Rien ne répugne plus au fanatisme musulman qu’un peuple sans croyance et sans Dieu.

Le meilleur de cette causerie est que notre interprète , excellent jeune homme, bon cœur, esprit intelligent, y a pour son compte appris beaucoup de choses dout il ne

EN ALGEBIE.

se doutait guère, et, depuis ce jour, éprouve quelque désir d’aller à la messe. Je me connais à ces vagues inquiétudes , et , partout où je les rencontre , je les salue avec allégresse, je bénis Dieu. Je sais quel jour annonce ordinairement cette aurore; combien ce germe frêle est profond, et combien sont abondants les fruits qu’il peut donner. Ab! que Dieu est bon, qu’il est grand, qu’il aime ses pauvres créatures! J’ignore en quel état se trouvaient les âmes il y a vingt à trente années, mais il me semble qu’en ce temps-ci Dieu prépare tout pour des œuvres merveilleuses. Depuis que je suis catholique j'ai vu beaucoup d’hommes; je ne crois pas qu’il en soit un seul à qui j’aie parlé une heure sans lui parler de Dieu , et je ne me souviens pas d’en avoir entretenu un seul, permi ceux à qui j’ai trouvé du sens ou du cœur, qui ne m'ait laissé l’espérance de le voir un jour chrétien comme moi, meilleur chrétien que moi.

XXVJI

LES FÊTES DE JUILLET A ALGER. — BAL CHEZ LE GOUVERNEUR. - TOUT EST DIT. — SOUVENIRS.

A M. ED. L

Il faut que je vous parle de la célébration de notre anniversaire de juillet. L’anniversaire de juillet, non pas celui de la conquête, mais celui de la révolution , fêté par les Maures, que dites-vous de cela? IV est-ce point assez bizarre?

Vous savez que je n’aime point les fêtes politiques, particulièrement celles qui consacrent le souvenir des révolutions : elles irritent le vaincu , et je n’ai jamais vu qu'elles honorassent beaucoup le vainqueur. Qu’un peuple aille voir danser des saltimbanques en mémoire du jour où ses concitoyens se sont entr’égorgés, rien ne me parait plus sauvage, surtout lorsqu’on a eu , comme en 1830, la prétention de tout terminer par une charte qui ne reconnaît ni vaincus ni vainqueurs. Je concevrais qu’on eût bâti une belle église, comme autrefois les Suisses, lorsqu’ils avaient du bon sens, élevaient une chapelle sur leurs champs de bataille, et que dans cette église on priât solennellement Dieu de donner la paix à tous les morts, et la concorde cà tous les vivants; mais les mâts de cocagne, les orchestres en plein vent, le pathos parlementaire, les banquets de la garde nationale, tout cela me paraît digne des hommes d’Etat d’Haïti. A certains égards, la Révolution , la Con-

mention elle-mèiue, cette bête féroce effroyable, ont mieux eu que nous, dans leur brutalité, l’instinct de ce que doit être une fête publique. Je trouve aux programmes tracés par les maîtres de cérémonies de la Terreur une espèce de grandiose stupide où nous n’arrivons plus. La fête de la Raison la fête de la Liberté, la fête de la Jeunesse , la fête de l’Être suprême, c’était égy ptien, grec, romain, absurde, tout ce que l’on voudra, mais c’était une idée. La fête de Juillet, c’est un coup de poing, c’est pire encore, et je ne sais pas ce que l’on peut y voir, sinon que cent mille Français dans Paris, ce jour-hà, boivent oui! e mesure pour vexer les carlistes. Mettons cependant que , pour des raisons qui m'échappent, la chose ait du sel à Paris, quel piquant lui trouve-t-on à Alger, où les carlistes n’existent point? IN’importe , au milieu d’un peuple qu’il a conquis, le Français se veut réjouir d'avoir chassé ses oppresseurs.

Il est vrai que les Maures et les Arabes raisonnent peu ; mais ils voient clair, et ces fêtes ne sont guère propres à leur donner une idée avantageuse de notre supériorité morale. Tout ne s’y passe pas fort majestueusement à Paris; à Alger, c'est pire. Sur un coin de la place du Gouvernement dansaient quelques misérables mozabites en costumes de femmes. La foule y paraissait prendre plaisir, mais je vous assure qu'il n’v a point de sergent de ville commis à la protection des mœurs dans les bals masqués de Paris, qui ne se fût scandalisé de ces infâmes contorsions qu’ici la police autorise, et que peut-être elle soudoie. 11 faut avoir étrangement perdu le sens chrétien et le sens moral pour qu'un pareil spectacle ne révolte pas. On m’a dit , comme je m’en indignais, que ce n’était là qu’un abrégé de ces danses mauresques où souvent les

autorités civiles et militaires, et les princes eux-mèmes, assistent officiellement. Soit! C’est triste !

Au-dessus des mozabites, sur une corde tendue dans les airs, un homme, en troubadour du moyen âge, et une femme, un chrétien et une chrétienne, faisaient des cabrioles terribles. Vous m’accuserez de fanatisme , mon cher ami, mais, je l’avoue, ce m'était une douleur, et une douleur poignante , de voir deux êtres baptisés se livrer à ce métier pour divertir toute cette canaille musulmane qui regardait gravement. Si j’étais gouverneur de l’Algérie, j’interdirais sévèrement aux chrétiens ces fonctions immondes; ce serait une des premières choses à quoi j’emploierais mon pouvoir. Je ne voudrais pas que ma foi fût déshonorée dans la personne de tous ces coureurs d’aventures, qui font, pour gagner quelques pièces d’argent, ce qu’un Turc et ce qu’un Maure n’auraient jamais voulu faire.

Je vous passe les mâts de cocagne, les tourniquets, les lampions, le théâtre populaire, où j’ai reconnu de loin que deux gendarmes bafouaient un maire de village; vous connaissez ces amusements d'un grand peuple. Venez voir par ici de la couleur locale; voici la danse des nègres, beaucoup plus décente que celle des mozabites , et beaucoup plus divertissante. On ne saurait s’amuser d’une manière plus africaine et plus enragée. Sous ce soleil dévorant, quinze ou vingt citoyens du Sennaar, noirs comme des diables, trempés de sueur, enfarinés de poussière, sautent à se briser l’échine, aux sons de la plus furieuse musique qui fut jamais. L'un d’eux frappe de toute sa force sur un monstrueux tambour, les autres font sonner des castagnettes de fer que vous prendriez pour d’honnêtes casseroles si elles vous étaient présen-

tées. Il n'y a point de flûte à l’opéra qui charme autant ces oreilles noires, et Tulou serait méprisé s’il venait ici offrir son talent. Pourtant ce n'est rien encore que la musique, il faut voir ces figures, ces tètes rasées, ccs petits yeux , ces larges lèvres et ces plus larges bouches, démesurément ouvertes | ar un rire de béatitude. Pour l’amour du grotesque, allez trouver un nègre et faites-lui plaisir, afin que vous puissiez voir un nègre content , car c’est la plus plaisante chose du monde. Néanmoins la vue de cette grande danse fatigue à la longue, mais il n’y a point d’hypocondrie qui puisse tenir contre la danse des petits bâtons, dont je regrette de ne pouvoir vous donner le nom technique. Les danseurs se mettent en rond. Chacun d’eux est armé d'un petit bout de bois équivalent à une baguette de tambour, dont il frappe alternativement sur le bâton de celui qui le précède et sur le bâton de celui qui le suit. On va lentement d'abord, et d'un air grave qui a bien son mérite, vu la physionomie des acteurs; mais la musique s’anime, il faut s’animer avec elle, et chacun alors, pourvu qu’il donne son coup et garde son rang , peut faire de ses bras, de ses jambes, de son corps, ce que bon lui semble. L’inspiration du moment est la seule règle des poses ; vous ne pouvez imaginer ce qui eu i ésulte ; cela dépasse toutes les rondes du sabbat et toutes les chinoiseries possibles. Les uns sautent comme des grenouilles, les autres frétillent comme des couleuvres. Il y en a qui prennent des airs enfantins, il y en a qui exécutent leurs sauts de carpe avec une gra\ité magistrale. Bref, heureux le roi de Tombouctou , s’il connaît son bonheur !

Revenons à la haute civilisation, qui danse tout comme la sauvagerie, et franchissons des considérations philosophiques dont les humanitaires du xvme siècle ne se

seraient pas abstenus en pareille rencontre. Voyez-vous Jean-Jacques Rousseau prenant feu à cette ressemblance, et Diderot, et Voltaire, et les cent géomètres de l’Encyclopédie, chacun à sa manière, s’escrimant pour prouver que rien ne ressemble au blanc comme le noir, car ils témoignent tous deux leurs joies par des danses; donc... Et tout y passe, lois, coutumes, religion. Trop heureux le brahmine catholique, si l’on ne finit pas par démontrer qu'il est très-inférieur au prêtre des fétiches : il me semble que je les entends. Mais puisque la mode en est aujourd'hui méprisée, laissons-les où ils sont, et concédous-leur la moitié de ce qu’ils ont dit. Dans le fond je pense , comme eux, que les barbares et les sauvages ont de quoi nous répondre , tant que nous ne leur montrons pas cette croyance que nous dédaignons si fort, et qui fait notre seule supériorité. Je voudrais qu’on me put dire en quoi le menuet mérite plus d’honneur que la danse des petits bâtons.

Le gouverneur, se pliant à l’usage, a donné un grand bal où l’on a invité toute la population présentable d’Alger. On y voyait un mufti, des cadis, des imans, un rabbin, le président du consistoire, des commissaires de police, des juges, des mulâtres, des Juifs, des hommes de lettres , des Turcs , des Arabes , des Maures, un descendant des Zegris de M. de Chateaubriand, des Prussiens, des Anglaises, etc. etc.; je n'aurais jamais fini. Il s'y trouvait, vous le pensez bien, une quantité d’épaulettes de toutes graines; les civils mêmes, comme disent ces messieurs militaires, s’en étaient chargés autant qu’ils avaient pu; et vraiment ici la garde nationale est sur un tel pied de guerre, qu'on peut lui pardonner l’attirail. Ces Juifs étaient arrivés les premiers, conduisant leurs

femmes au regard humble, couvertes de diamants. Les toilettes européennes ne sentaient point du tout leur province: Alger, malgré les diligences et les chemins de 1er, est plus près de Paris que Pontoise ou Chartres. La musique jouait des airs de France; le coup d’œil ne manquait pas de charme.

Le théâtre était bien disposé pour la fête. On avait élevé à la hauteur du premier étage un plancher qui, joignant entre elles les quatre galeries intérieures, formait un vaste plain-pied, ou d’élégantes colonnettes de marbre, travaillées et dorées, traçaient le salon de danse, recouvert d’un dôme de pavillons aux couleursde tous les pays européens : les barres d’Angleterre, les étoiles américaines, l’aigle d’Autriche, la croix des cantons helvétiques, l’aigle de Russie, et même les clefs de Rome, s’unissaient sur les tètes de ces pacifiques danseurs. Des guirlandes vertes reliaient les colonnes de marbre encore surmontées du croissant doré, et venaient, aux quatre angles, se rattacher à des faisceaux tricolores, où les marins, qui soi t très-entendus en ces sortes de choses, et qu’on avait chargés de toute la décoration, s’étaient empressés de mêler de petites gerbes de lauriers-roses, non sans quelque velléité d’allégorie. Les Hadjoutes, il est vrai, gâtent encore la plaine, mais ils ne la gâteront pas toujours. Les galeries restaient libres pour les sièges des dames et la circulation des invités graves ou gros, ce qui, dans un bal, revient au même. Ces personnages, desquels je faisais partie , avaient encore, pour se livrer aux charmes de la causerie et du jeu, deux grands salons qui se trouvent de chaque côté au niveau de la salle de bal, et qui ont conservé presque entièrement leur caractère algérien, c’està-dire qu’ils sont revêtus de porcelaines aux couleurs

brillantes, de boiseries, de plafonds sculptés et dorés, et que, pour tous meubles, les sofas y abondent. Enfin, contiguë et parallèle à F un de ces salons, s’ouvrait une large et vaste terrasse, où l’on jouissait en liberté de l’air frais de la nuit, de la limpidité du ciel, du bruit, delà vue et de l’odeur de la mer. Ab ! ceci était beau ! pour plafond la voûte 'étoilée , et quelles étoiles! pour lustre la lune, et j’ai fort envie de dire: Quelle lune ! Je ne veux point vous la décrire, faute d’objet de comparaison. ]\lon cher ami , votre lune d’Europe ne vaut rien , et quel que soit l’ancien goût que j’ai eu pour elle, c’est fini, mon cœur inconstant appartient à la lune d’Alger.

C’était vraiment quelque chose d’original et de charmant cà voir de cette terrasse, que ces trois salons où passaient, dans une douce lumière et dans un bruit harmonieux, toutes sortes d’uniformes, toutes sortes de parures, des fronts chauves et cicatrisés dans les batailles, des fronts jeunes et chargés de fleurs, d’autres fronts chargés d’énormes turbans.

Je regardais, et j’étais obsédé de souvenirs confus; je me creusais la tête pour découvrir où j’avais déjà vu quelque chose de semblable. Enfin je trouvai ce que je cherchais ; j’ose à peine vous le dire. C’était à Paris, il y a bien longtemps, dans un mélodrame dont je serais fort embarrassé de vous donner le nom ; mais la scène se passe à Venise. Rien n’y manquait, ni la musique, ni les femmes, ni les fleurs, ni les déguisements. Voici Shylock, voici Othello, voici le barigel, voici la terrasse voisine de la mer, où les personnages importants se retirent pour conspirer à voix basse au bruit des flûtes et des violons ! rubrique théâtrale d’un effet sûr, ci ce que je pense, car elle est souvent employée. Voyons donc : ne se trame-t-il

pas ici de mauvais desseins? La barbe et le turban de ce mufti pourraient voiler de noirs mystères :

La Savoie et son duc sont pleins de précipices!...

Je m’amusai tout seul un bon moment de cette bouffonnerie, quoique je n’eusse pas lieu d’être très -fier de mon rôle, puisque, dans le drame que je me plaisais cà construire , je n’étais qu’un comparse. Mais j’ai assez vécu pour qu’une pareille assimilation 11e révolte plus ma vanité. Dans les grandes affaires de ce monde, le comparse est le personnage favorisé du Ciel; seul il ira rien cà craindre du spectateur; il lui importe peu que la pièce soit applaudie ou sifflée; laissant l’aventure à la moitié de son cours, il peut rentrer paisiblement chez lui longtemps a'ant qu’on baisse le rideau.

C’était ce que je me disposais à faire, car le bal, que j’aimai naïvement, n’a plus aujourd’hui le grand secret de me faire battre le cœur. Que de folies dont nous guérit le temps, quand nous voulons un peu nous prêter à ses merveilleuses cures! Je dis le temps; je 11e puis croire qu’un plus grand médecin soit nécessaire pour arracher du cœur d’un homme jusqu’au moindre penchant pour la parfaite puérilité de ces jeux du monde. Est - il besoin d'être chrétien pour se direquedans un moment les bougies seront éteintes , le rideau baissé, que tout ce qu’011 pourra voir ne vaut pas une heure d’étude ou de sommeil, et que quitter la comédie avant la fin, c’est la quitterai! beau moment?

Je fus arrêté dans mon mouvement de retraite par un jeune officier, qui me demanda s’il était vrai qu’un fort parti d’Hadjoutes se fût avancé jusque auprès de Dely- Ibrahim et eût enlevé des habitants. Ce bruit n’était pas

fondé, mais il n’avait rien d’invraisemblable. « Eh bien! dis-je à mon questionneur, jeune capitaine fort expérimenté et fort brave, si l'on vous ordonnait de monter tout de suite à cheval? — Ah ! s’écria-t-il , je le voudrais bien! Je préviendrais ma danseuse, et j'aurais tout d’abord le plaisir de fumer un cigare , ce que je ne puis faire ici. En une heure je serais au milieu de la plaine, dans les herbes, dans les broussailles, dans le pays sauvage. Plus de dames parées, plus de musique et plus de danse, plus de maison, pas même un abri , pas même un arbre; mais, filant à pas de lonp par les ravins les plus sombres, je surprendrais peut-être l’ennemi: deux à trois cents cavaliers, autant de piétons;... la bonne aubaine! Feu sur tout cela ! un bon feu bien nourri! qui en couche par terre, [tour commencer, un joli petit peloton. Ils ripostent; mais nous courons dessus à l’arme blanche, principe Bugeaud; nous pénétrons dans la masse, et à coups de sabre on en pique, on en coupe, on en tue jusqu’à s’engourdir les bras. Ils crient, ils demandent grâce: point de grâce à ces pouilleux • là ! Les chevaux se cabrent en piétinant sur les blessés et sur les morts; on tue toujours. Enfin ils disparaissent, on ne peut plus les atteindre; nous revenons vainqueurs. Je suis mis à l’ordre de l'armée, j’avance d’un cran , et je demande à recommencer. Voilà, marabout! — Il y aune autre chance, ajoutai-je. — On sait cela, reprit-il. Je suis mortellement blessé, comme l’autre jour Rrocqueville? Alors on sauve ma tête, si on le peut; on me porte à I hôpital , j'y meurs, tout est dit. »

Il me quitta sur un appel de l’orchestre, et un moment après je le vis valser.

Tout est dit! Pauvres aimables fous! ÎHais j’aime en-

core mieux cela, mou ami ; oui , j'aime mieux cette férocité naïve et cette soif d’avancer à travers le sang, en jouant sa vie, que l’adresse de ces filous qui n’ont qu’une brutalité d’esprit impuissante à surmonter la couardise de leur cœur. II y en a aussi de ceux-là sous l’épaulette, car l’épaulette ne donne pas plus le courage que l’habit d’académicien ne donne le style, et que la soutane ne donne la vertu. Ce sont surtout ces chacals qui sont cruels, et qui ne parlant que de tuer toujours, excitent la bravoure des autres à faire ce qu'ils ne font pas: ils s'arrangent, eux, pour ne paraître là où l'on tue qu'après qu’il n'y a plus rien à tuer. Ils sont bien, à mon sens, les plus odieux des hommes, et je ne sais rien dans l’univers qui m’inspire autant d'horreur. Je supporte plus volontiers, je l’avoue, le petit renard civil, qui fait sa route en gants jaunes dans les salons et dans les boudoirs Celui-là aussi veut avancer, et Dieu sait quels moyens il y emploie; mais du moins il n'est pas carnassier et anthropophage comme ces hyènes en habit décoré.

Voilà ce que c'est qu’un bal en Algérie, et les joyeux propos qu’on y tient ; car n’allez pas vous imaginer qu’on parle autrement dans les temps de repos de la contredanse. Le militaire se présente aux dames comme un être intéressant, tout près d’ètre fauché dans sa fleur, ce qui les attendrit extrêmement pour la plupart. Quand j'étais tout jeune, je voyais jouer beaucoup de vaudevilles; ce fut du parterre des théâtres que j’appris d’abord à connaître le monde. A la longue, il me sembla que ces peintures, qui m’avaient d’abord plu extrêmement , étaient par trop fades et nigaudes, et ne pouvaient être vraies. J’ai vu le vrai monde, et je suis revenu sur mon jugement: le vrai monde ressemble infiniment au vaudeville,

c’est à s'y méprendre, et j’y bâille, comme j’avais fini par bâiller aux entretiens des acteurs. Vous vous rappelez cette histoire grecque d’un peintre si excellent dans son art, que les oiseaux s’y trompaient et venaient becqueter les fruits imités par son pinceau. Pauvres acteurè, pauvre monde, à quoi perdez- vous le temps! Encore s’ils s’amusaient! Mais j'ai vu la coulisse, et, pour un que son rôle divertit ou plutôt enivre, cinquante et cent sont assommés du leur. Ce fard et ces parures trompent à peine quelques enfants, ils ne déguisent à celui qui les porte ni sa faiblesse, ni ses infirmités, ni sa misère; ce sourire n'endort pas même des angoisses toujours vives; personne ne s’abuse, personne n’espère rompre le triomphe cruel du lendemain. Que fait-on? Le plus inutile des mensonges : on se ment à soi - même , on cherche le bonheur où l'on sait bien qu’il n’est plus. Mais au fond de cette folie git une lâcheté sans bornes: on voudrait aimer ces tromperies parce qu’on 11e veut pas aimer la vérité. Est-ce que je suis trop sévère? Je pourrais le croire si j’avais moins longtemps vécu C’est de bonne foi que je parle. Ceux qui touchent à la trentième année, et qui vraiment se plaisent aux chimères de la jeunesse , je n’ai pas leur secret. Un homme, lorsqu’il a passé vingt -six ans, c >nnait la vie et la mort, il est déjà mort une fois ; les sou- \ cuirs de son existence première le servent bien mal s’il entreprend de la recommencer. Je ne dis pas qu'il n’a ni esprit ni cœur, je dis qu’une grande lumière a été refusée à son cœur et à son esprit. Est-ce qu’il ne se demande jamais ce qui lui reste de tant de coupes épuisées? Est-ce qu’il n’a rien vu se faner, mourir et disparaître? Est - ce qu’il n'a pas besoin de faire quelque chose de sérieux, de croire à quelque chose d’éternel?

MOSTAGANEM et son curé.

Mostaganem, d'où l'armée devait partir pour aller à Tegdempt et à Mascara, couronne une falaise au bord de la mer. On ne pénètre dans la ville qu' après avoir péniblement gravi une montée sablonneuse dont le sol se meut et cède sous les pas. La nuit commençait lorsque nous débarquâmes, au moment même où la colonne du général de Lamoricière arrivait d'Oran. Quinze mille hommes, deux milliers de chevaux soulevaient, en piétinant sur la plage, un nuage de poussière, au milieu duquel s’allumaient les feux du bivouac. Le canon saluait l'arrivée du gouverneur, les clairons sonnaient, on entendait mugir des bœufs, hennir des chevaux, chanter et jurer des voix humaines. Je m'abandonnai, selon l’usage, à mes deux guides, MM. Roche et Vergé, qui promettaient de trouver non un lit, non un logement, mais une place quelconque où nous pourrions passer la nuit. Il me sembla que c’était beaucoup s’engager, à moins que cette place ne fut dans l’une des rues de la ville ; encore n'eùt-elle pas été sûre, tant était grand le nombre des soldats de toutes armes qui se remuaient partout, en tous sens. Cependant je gardai pour moi mes réflexions; j’étais trop habitué à me trouver bien de l’assistance de ces excellents amis. Après quelques recherches, je les vis enfder

un élroit corridor, à l'entrée duquel se tenait un Maure baragouinant je ne sais quels mots de je ne savais quelle langue qui ne me paraissait pas être celle du Coran, d Entrez , mossiou, me dit - il ; trouveras que chose chicandard. » Il ajouta deux ou trois jurons; je vis qu’il était civilisé, et je reconnus le Français de la conquête. Au même instant passa dans la rue un costume étrange, une soutane ! L’homme qui la portait s’approcha de moi, et me demanda un renseignement sur le personnel de l’état-major. « Monsieur l’ahbé, lui dis- je après l’avoir satisfait, je n'ai pas l’honneur d’être connu de vous; mais permettez-moi de vous demander comment vous êtes ici, et ce que vousy êtes. — Hélas! Monsieur, me répondit-il, je suis le pauvre curé de Mostaganem. — Que Dieu soit loué! repris -je ; je pourrai donc entendre la messe demain? » La physionomie du bon curé me laissa voir que je ne m’étais pas trompé en supposant que ma demande lui ferait plaisir. « Oui, certes, vous pourrez entendre la messe ! — A quelle heure? — A l’heure qui vous plaira... car, ajouta-t-il comme s'il n’avait parlé que pour lui, je puis en changer l’heure sans déranger les fidèles. — Ainsi vous m’attendrez? — Oui, Monsieur. — Priez pour moi. » Il me serra la main, et me demanda si j’avais un logement. « Je coucherai dans cette maison, lui dis- je. — Mon presbytère est bien pauvre, reprit -il; mais à la guerre comme à la guerre ! Nous trouverions encore une couverture, et vous pourriez dormir en paix. » Je le remerciai, et il me quitta, tout heureux d’avoir rencontré un Français, sur quinze mille, qui se proposât d’assister à la messe le dimanche. Le moghrebin civilisé voulut me donner un nouvel échantillon de son savoir; il me montra le prêtre qui s’éloignait: « Calotin buono, » me dit-il.

Je crois que s’il n'avait pas dit buono, j’aurais été tenté de lui apprendre militairement à rayer l’autre mot de son vocabulaire.

J’entrai dans une salle mal éclairée, encore obscurcie par la fumée des pipes et des cigares, remplie de jeunes officiers, les uns à demi déshabillés, les autres presque entièrement nus, les autres enveloppés de linges blancs qui leur donnaient un air de fantômes. IMais jamais fantômes ne furent de meilleure humeur. C'étaient des exclamations, des rires, des embrassements qui se renouvelaient sans cesse . Séparés par les mouvements de la guerre, tous ces jeunes gens se réjouissaient de se retrouver là. Que de choses à se raconter! Plusieurs ne s’étaient pas vus depuis leur sortie de l’école. On se parlait de la France et d’Alger, on se demandait des nouvelles des anciens camarades, et, tout en causant, chacun avisait à simplifier son costume. De temps en temps un grand gaillard cuivré, couvert pour tout vêtement d’une ceinture humide, apparaissait au fond de la salle, et deux ou trois de ces hommes déshabillés, abandonnant la conversation, le suivaient dans un couloir obscur. Où étions-nous? Je le demandai ; on profita de mon ignorance pour en rire. Enfin ce fut notre tour d’accompagner le Maure mystérieux. Après avoir traversé un corridor assez long, dans lequel régnait une vapeur humide et chaude, il ouvrit une porte étroite. Le plus étrange spectacle s’offrit à mes veux : qu'on se figure une vaste rotonde d’architecture mauresque, un pavé de dalles grises, une vapeur suffocante, semblable au plus épais brouillard; et dans cette salle, au milieu de cette vapeur, étendus, immobiles et nus sur ces dalles grises, dix h douze individus, autour de chacun desquels un ou deux hommes couverts d’un

léger caleçon se livraient à la plus singulière occupation du monde, les frottant, les retournant sur le dos, sur le ventre; leur étendant les bras, les refermant, leur faisant craquer les membres, les pétrissant enfin comme une pâte qu’on allonge, qu’on arrondit, qu’on élargit, qu’on replie sur elle-même, et qu’on étend de nouveau. Cette gymnastique effrayante était un bain. On me coucha sur la dalle comme les autres, et je fis ainsi , sans le vouloir, l’expérience du bain maure, dont je m’étais toujours peu soucié. En somme, l’opération, bien qu’elle s’accomplisse avec décence, n’a rien d’attrayant, et je ne m’explique pas l’estime qu’en font nos Français : cela selit son pays d’esclavage , où l'homme est attaché à l’homme non comme un serviteur, mais comme une chose. Un chrétien aura toujours de la répugnance à se faire ainsi frotter et nettoyer, n'étant pas malade, par un de ses semblables, que cette besogne semble rendre abject.

Lorsqu’on nous eut suffisamment roulés, travaillés, frottés, je dirai presque étrillés en tous sens, en se hâtant un peu (ce dont je ne fus pas fâché), vu le nombre des pratiques , on nous inonda d’eau chaude , puis enfin on nous enveloppa de linges secs, et je me sentis moulu , mais aussi très-désireux de me reposer, et très-apte à bien goûter le plaisir du repos: c’est l’effet que l’on cherche. 11 était près de minuit. On nous donna du café , une pipe , et l'on nous conduisit dans un galetas, où nous n’eûmes plus qu’à dormir. La chose eût été facile sans le grand nombre de puces qui avaient avant nous pris possession du réduit. Hoche me raconta à cette occasion que certains camps avaient tellement été infestés de cette vermine, que nos pauvres soldats, ne pouvant s’en défaire, en étaient morts. Je saluai l’aube avec une véritable joie. Le galetas

donnait sur une terrasse d’où Mostaganem , la plaine et la mer s’offraient à mes yeux . Ce bel horizon me fit oublier la fatigue de l’insomnie. La mer, parfaitement unie , reflétait les premières clartés d’un beau jour; le silence le plus profond régnait de toutes parts, un vent léger m’apportait de la campagne une fraîche odeur d’absinthe et d'anis: tout était immobile. Quelques cigognes seulement, oiseaux utiles, mais mieux protégés par la superstition populaire que par leur utilité même, commençaient à voleter sur le front d’une vieille tour. Je comparai en moi-même cette ville pleine de soldats à un canon chargé à mitraille : objet paisible, près duquel les oiseaux voltigent en chantant, et qui, tout à l’heure, va éclater comme le tonnerre et vomir le feu et la mort.

Bientôt la diane sonna dans le camp, tout se secoua , tout se mit en mouvement. Je descendis et tâchai de découvrir le presbytère. Les rues étaient déjà pleines d’uniformes, les cabarets déjà ouverts. Sur soixante-quinze habitants européens que comptait il y a quelques mois Mostaganem , il y avait dix cabarets et trois cafetiers ; le nombre en est probablement plus grand aujourd'hui ; ces soixante-quinze habitants offraient un curieux exemple de la manière dont se forme en Algérie la population européenne: on y comptait des Français, des Italiens, des Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Anglais, des Belges, enfin un Hongrois. Deux Français sont inscrits à la colonne des professions sous le titre de bacheliers ès lettres.

Une petite fille mahonnaise m’indiqua le presbytère. J’y trouvai M. l’abbé G’Stalter, qui a obtenu du gouverneur général la permission de suivre l’armée, et le bon curé, ce vieil ami de la veille, qui tout d abord recon-

naissant en moi un chrétien, m’avait offert son humble toit. Nous nous embrassâmes. Comment se nomme-t-il? je l'ignore. C’est le pauvre curé de Mostaganem , voilà son nom. Heureux l’homme qui prend le nom de l’œuvre sainte qu’il accomplit sur la terre! Sa demeure est digne d’un apôtre : un maigre lit, quelques volumes sur une planche, toute sa garde - robe et tout son linge dans un panier, toute sa vaisselle sur une table boiteuse, où il reste assez de place pour écrire; un crucifix de cuivre à la muraille. 11 me conduisit à l’église pour y attendre qu’il se fût préparé, et sonna lui-même sa messe en agitant une cloche qui se rendait à Oran, et qu’il a arrêtée au passage, espérant qu’on ne la lui reprendrait pas.

L’église de Mostaganem est une des chambres du presbytère, la plus belle il est vrai, mais telle pourtant qu’un étudiant aurait besoin de toute sa jeunesse et de quelque philosophie pour s’v trouver à l’aise. Deux chaises, les deux seules chaises qu’il y eût dans toute la maison , en formaient le mobilier. Hélas! souvent il y en a une de trop ! L’acauthequi fleurit en mai, et qui donne unelongue grappe de fleurs blanches entourées de vertes alvéoles , avait fourni des bouquets pour parer l’autel , fait d’une planche accrochée de chaque côté à la paroi de l’étroite cellule. Pas de tapis sous les pieds du prêtre, pas de pupitre pour placer le missel , deux restes de bougies dans des chandeliers de fer. O Dieu de la France, quelle pauvreté !

Voilà le presbytère, voilà l’église, voilà l’autel, voilà le culte !

Tandis que le bon curé allait et venait, disposant tout lui-même avec un visage paisible, je l’admirais, je le plaignais. Je me disais qu’il devait envier le sort des mission-

naires, car les consolations que le missionnaire trouve parmi les sauvages ne se rencontrent point ici. La religion n’y est ni forte, ni persécutée; elle est méprisée, elle est jugée inutile. Ses victoires sont d’obtenir, pour célébrer les saints mystères, une baraque où le prêtrereste seul; d’amener un Européen à faire réhabiliter son mariage, dont il ne respectera pas mieux la dignité, ou à faire baptiser son enfant, qui n’apprendra pas mieux à prier. Quant à éclairer les infidèles, on le lui défend. 11 y a peu d’injures directes à craindre; mais, ô mon Dieu ! quelles plus sanglantes injures pour vos prêtres que celles qui vous sont adressées sans cesse ! Quel supplice plus cruel que de voir des hommes bien élevés, instruits suivant le monde, braves, généreux souvent et doués d’une àme excellente, sacrifier tout pour le monde et ne vouloir jamais rien faire pour Dieu, ni pour leur éternité! Cette indigente chapelle, combien je l’aurais trouvée riche et opulente, si seulement les quinze personnes qu’elle aurait pu contenir s’y étaient entassées! Mais j’y restai seul à prier pour la France. La messe commença ; je l’écoutai eu demandant à Dieu de toucher tant d’càmes égarées. Les paroles latines qui frappaient mon oreille me donnaient quelque espérance, quand je songeais à la longueur des siècles écoulés depuis le jour qu elles ont cessé de retentir sur ces rivages, où la voix sacerdotale les murmure de nouveau; puis quelque roulement de tambour emportait cette espérance, en me rappelant vers quel but se tournent les cœurs, et je sortis percé comme d’un glaive de ces paroles du dernier évangile : In propria venil, et sui eum non receperunt: « Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont pas reçu ! »

A EUGÈNE YEUILLOT.

Mon cher ami, nous voici de retour après une campagne de dix -sept jours, quia eu pour résutatla destruction de Tegdempt et l’occupation de Mascara. Tegdempt était le principal établissement d’Abd-el-Kader, qui avait cru le placer hors de l'atteinte des Français. Il y avait construit un fort et quelques maisons assez spacieuses. Le tout n’est plus aujourd’hui qu’un amas de décombres. La plupart des maisons ont été renversées, pour ainsi dire, à coups de pieds; le fort, plus solidement bâti, a été miné en quelques heures et s’est écroulé en quelques minutes. Rien n’a pour ainsi dire été défendu : mais l’affaire n’était pas d’enlever cette bicoque, c’était d’y arriver. Le gouverneur a voulu montrer qu'il pourrait aller là et plus loin. De Tegdempt il a conduit à Mascara l’énorme convoi qu’il y voulait laisser, et il est revenu ici après avoir tout ravagé sur le long chemin qu’il a parcouru. On s’est peu battu, et, bien que dans les diverses occasions où ils ont osé attaquer l’arrière-garde de l’armée française, les Arabes aient perdu assez de monde, ce ne sont pas ces pertes qui leur seront sensibles; nos malades seront peutêtre aussi nombreux que leurs blessés; mais les moissons détruites, mais le pays sillonné par nos colonnes et la

crainte de nous voir revenir, voilà ce qui jette parmi eux le trouble et l’irrésolution. Il est à croire qu’Abd-el-Kader, frappé en même temps sur d'autres points, et n’ayant plus ces villes et ces châteaux qui le rendaient si fort dans le pays, ne se trouvera plus en mesure de contraindre à la guerre les tribus fatiguées qui voudraient faire la paix. La situation de ces pauvres tribus est vraiment terrible : d’un côté, le général Bugeaud leur dit: Vous ne labourerez pas; ou, si vous labourez, vous n'ensemencerez pas ; ou, si vous ensemencez, vous ne moissonnerez pas; » et il se montre homme à tenir sa parole; de l’autre Abdel-Ivadercrieà ceux qui traiteraient avec les Françaisqu’ils seront damnés; et , pour donner plus de poids à ses anathèmes, il tombe sur eux avec ses réguliers, les ruine et les décime. Les Arabes feront-ils un énergique et persévérant effort contre nous? se soulèveront-ils contre leur sultan? c’est la question. En même temps que les deux partis les menacent , ils les tentent. Nous leur envoyons des émissaires qui leur promettent notre protection contre l’émir: l’émir trompe leur crédulité eu leur jurant que nous n’en pouvons plus; que les chambres sont fatiguées de donner de l’argent pour l’Algérie; que les Anglais vont nous faire la guerre en Europe; que, forcés de nous retirer, nous le laisserons plus puissant que jamais, et qu’alors il sera sans mesure dans ses récompenses et dans ses punitions. Du reste, il a fait d’immenses et, jusqu'à présent, d’heureux efforts pour empêcher tout contact entre les populations et nous. L’armée a marché dixsept jours sans voir venir à elfe un seul habitant du pays parcouru. Elle était gardée nuit et jour par un réseau de vedettes qui la bloquaient dans sa marche. Heureusement ses actes parleront assez haut.

Je termine ici mes campagnes; il me pousse des ailes au cœur! N'étant attaché à l’Algérie par aucun devoir, j’ai besoin de revenir; j’ai besoin de prier auprès de toi dans nos églises honorées. Mais , avant de quitter l’Afrique, il faut que je te parle de l’un des plus rudes ennemis que nous y combattions.

Si tu veux savoir ce que c’est que la nostalgie, ce mal du pays dont souffrent et meurent tant de pauvres exilés, je puis te l’apprendre. L’àme s’ennuie en elle-même, ne prend plus intérêt à rien de ce qui l’entoure, se sent dans une prison, et, pareille à l’oiseau en cage, après avoir fait d’inutiles efforts pour briser ses barreaux, se tapit dans un coin, l’œil fixé sur cet espace qu’elle dévore, sur cet obstacle qu’elle maudit. Aucune séduction, aucun désir, aucun besoin ne la détourne plus de sa contemplation amère. Bientôt le corps, subjugué par cette morne fureur, se fatigue, languit, s’épuise, et devient lui -même incapable de tout viril effort. On fait alors des rêves de mourant, des rêves pleins de désespoir, d’injustices et de douleur. On se trouve abandonné du monde; on s’élève en plaintes contre tous ceux que l’on aime; on les accuse comme s'ils avaient conspiré cruellement de n’être pas là où l’on voudrait les voir, comme s’il dépendait d’eux d’apparaitre pour nous empêcher de mourir. On leur demande pardon un instant après, et l’on s’irrite encore parce qu'ils ne peuvent pas recevoir cette réparation qu’on prétend leur faire d’une injure qu’ils n’ont pas connue. Aucune parole n’exprimera l’incomparable énergie avec laquelle la pensée du malade s’élance vers ces êtres si chers qui sont si loin. Il se donne un funeste soin de rechercher tous les maux qui les peuvent frapper; il les plaint sincèrement de ces maux imaginaires, puis il pense qu’il

s’inquiète d’eux , et qu’ils sont indifférents. Il les voit dans la paix, dans le plaisir... Oh! quelle angoisse! Et toujours il sent son pauvre cœur broyé sous cette meule de leur infortune et de leur oubli. Il se plaît à la tourner lui-même toujours; il l’arme de pointes nouvelles, il la rend plus pesante, jusqu'à ce que, sous cette pression implacable, tout refuge soit fermé à la moindre sensation d’espérance et de joie.

Contre toute raison, contre toute possiblité, on veut s'en aller, on veut retourner aux lieux où s’en va le cœur, non pas dans quelques jours, non pas demain , mais aujourd’hui, tout de suite, à l’instant. Ce serait trop d'attendre une heure. Hélas! et l’on sait qu’il faut attendre des mois entiers, des années même , et, si l’on revient du mal dont on se sent frappé, braver mille fois la mort avant de revoir son bien-aimé pays !

Point de consolation pour une pareille douleur, point de remède contre ce noir délire. On souffre, et l’on veut souffrir; on pleure, et l’on veut pleurer; on est fou de tristesse, et l’on ne veut qu’accroître sa tristesse et sa folie. iSe pouvant fuir, ne pouvant s’envoler, on se fait une joie de se détruire rapidement. Mourir est une espérance ; on échappera du moins par la mort.

N attendez aucun secours des spectacles nouveaux que vous feriez voir au moribond. Ou ils sont différents de ceux qu’il désire, et , lui rendant son éloignement plus sensible, ils excitent son dégoût et son ennui jusqu’à la rage; ou, par quelque ressemblance, ravivant ses souvenirs, ils le brûlent et l’écrasent d’une émotion qu'il ne peut supporter. « Ah! mon Dieu! disait en traversant les moissons du Chélif un jeune soldat de la Heauce, voilà une haie qui ressemble à chez nous!... Mais où est notre mai-

son?... » Et si la maison avait paru, qui lui aurait montré sa mère ?

Tous les malheureux qui, durant le cours de ces marches accablantes, se retirent à l’écart sans rien dire à leurs camarades, se couchent sur le chemin, et se font sauter la cervelle, ne sont pas des hommes fatigués: beaucoup sont des nostalgiques. Souvent, le matin, au sortir du camp, lorsque les premières lueurs du jour teignaient l’horizon, si quelque peu d’herbe se trouvait sous nos pas, si quelques arbustes ornaient le ravin, si le vent frais de l’aurore, en passant sur les moissons, nous apportait cette bonne odeur qui s’exhale des blés mûrs, un frémissement de joie épanouissait mon àme et me faisait oublier les fatigues du sommeil. Cette nature si belle à si peu de frais me rappelait, à moi heureux de ce monde, des courses matinales faites au-devant du soleil, en joyeuse et chère compagnie. J’oubliais et l’Afrique et la guerre , et les pensées tristes qui s’étaient dirigées vers toi, mon frère absent : j’étais en France, j’étais en des lieux de la France où je fus heureux, où je n’irai plus. Mon cheval m'emportait rapidement jusqu’aux lointains éclaireurs, et la trompette qui sonnait derrière nous à l’avant-garde me semblait un écho des fanfares de mon cœur content. Mais ce plaisir, comme tant d’autres, trouvait sa prompte fin ; cette bouffée passait , je songeais à nos pauvres soldats. Ce qui n’était pour moi que l’agréable souvenir de quelques instants heureux, ces fraîches clartés de l’aube, ces brises matinales, ces buissons couverts de rosée, c’était la poignante image de tous leurs biens perdus. Ainsi jadis ils se mettaient en route le matin, non le fusil sur l’épaule, non le sac au dos, et d’un pas tyrannisé par le tambour, mais avec l’heureux

sentiment de leur liberté. L’alouette chantait, ils répondaient au chant de l’alouette en sifflant gaiement un bon air de village; ils ne portaient que la faux du moissonneur ou la joyeuse hotte des vendanges. Ils n'allaient pas au loin affronter la mort ou des blessures pires que la mort, pour arriver le soir au lit de cailloux d’un bivouac sans bois et sans eau; ils étaient assurés de retrouver la chaumière ou l’étable, et le paisible sommeil du travailleur. Hélas! qu’on est heureux, après une journée laborieuse, d'avoir une étable, et devant soi quelques couples de bonnes heures à bien dormir, sans s'inquiéter du temps qu’il fera pendant la nuit! Je les regardais, et, quoique beaucoup d'entre eux, peut-être par l’effet de mes préoccupations, me parussent tristes, je trouvais qu’en général ils portaient leur peine bien courageusement. Mais le jour s'avançait; à six heures du matin la chaleur était déjà lourde. On avait quitté depuis longtemps l'oasis du bivouac; à mesure que le soleil montait, la contrée devenait aride et difficile. Il fallait traverser des gorges étouffantes, franchir des montagnes dépouillées, des plaines de sable ou de pierres roulantes, des espaces sans eau , sans bois, sans végétation, sans limites. Si quelque chose le matin avait rappelé le pays, plus rien maintenant dans ces déserts ne ressemblait à la France ; quelques heures avaient rétabli toute cette distance effroyable, un moment oubliée. C'est alors que le désespoir éclatait dans quelques-uns de ces pauvres cœurs; c’est alors qu’à l'arrièregarde on avait peine à rallier les traînards, et que les officiers couraient tantôt à l’ambulance demander des cacolets, tantôt annoncer au colonel qu'un homme de leur compagnie s’était tué.

C’est alors aussi que je sentais vivement de toute la

chaleur de mon àme, de toute la force de ma raison, combien, aujourd’hui plus que jamais, la société représentée par les chefs qu’elle se donne, commet d’actes inhumains, barbares, criminels, dont elle se doute à peine, et qu’il n’est guère probable que Dieu lui pardonne cependant! J’ai dit qu'aucun secours n’était possible à ces malheureux atteints du mal de l’exil et de la captivité ; je me suis trompé. 11 est un secours qui pourrait prévenir le mal, le guérir peut-être; c’est le seul efficace, et je n’ai pas besoin de le nommer; mais aucun secours ne leur est plus refusé que celui-là : rien ne parle de Dieu à ceux qui ne l’ont jamais connu, rien ne le rappelle à ceux qui l’ont oublié. Les chefs, il faut bien le dire, tristes victimes de l’éducation que reçoit généralement en France la classe élevée, n’éprouvant nullement eux-mêmes le besoin d’une religion, ou ne sachant pas qu’ils l’éprouvent, n’imaginent guère que la religion puisse devenir une source de force et de courage, une consolation pour le soldat. M. le général Bugeaud est, je crois, le premier gouverneur qui ait permis à un aumônier de suivre les grandes expéditions. M. l’abbé G’Stalter a fait cette campagne. On n'a manqué envers lui ni de politesse ni de bienveillance, mais on aurait pu entourer sa mission de plus de facilités et de plus d’honneurs; on aurait pu le traiter comme un personnage utile , au lieu de le considérer comme une curiosité, de l’accepter comme une bouche de plus dont il fallait grever les vivres de l’armée pour complaire aux préjugés de l’évêque. Grâces soient rendues néanmoins à la bonne volonté du vaillant général ! M. G’Stalter a pu consoler quelques soldats mourants , il en a empêché d’autres de mettre fin à leurs jours.

Puisse bientôt venir le temps où nos drapeaux, qui don-

nent tant de gloire, seront partout accompagnés de cette voix, de ce pouvoir qui console et raffermit ces obscures victimes de la splendeur militaire. Un grand acte de justice sera accompli devant Dieu, devant le monde lui— même, lorsque, bénis par le prêtre, ceux qui meurent sans récompense, sans gloire, sans nom, et qui vont disparaitre sans laisser même un tombeau sur la terre étrangère qui les aura dévorés, pourront cependant se consoler de mourir !

Aveuglement des hommes! dans ces marches sans fin, dans ces camps désolés , dans ces garnisons meurtrières , il en aurait coûté moins pour entretenir des prêtres qui auraient relevé le moral des soldats, qu’il n’en a coûté pour fournir le quart du vin et des liqueurs fortes employés à les abrutir, et cet abrutissement ne les a sauvés ni du désespoir ni de la mort !

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