ETAT DES PETITES GARNISONS EN
Lettres écrites du Fondouck.
23 août 1840.
« Les maladies continuent leurs ravages sur les garnisons du Fondouck et de Kara- Mustapha, et déjà bon nombre des hommes du premier bataillon, venus pour renforcer nos garnisons, sont atteints de la fièvre. Nous comptons aujourd’hui cent douze hommes à notre hôpital temporaire , et près de deux cents malades à la chambre dans les deux camps. Il n’y a plus en ce moment que trois officiers sur dix -huit en état de faire leur service ; les deux officiers de santé attachés à l’hôpital et l'aidemajor sont également malades. Nous avons lieu de craindre que bientôt le service de santé ne puisse plus se fane.
« Quoique les états présentent encore six cents hommes disponibles dans les deux camps, la moitié de ces hommes ne pourraient pas soutenir une marche de deux heures : ils sont tellement faibles , qu’ils ont même de la peine à se rendre au poste lorsqu’ils sont de garde.
« Je vois avec un profond chagrin que le 58e aura peine à sortir de la position fâcheuse où il se trouve. S’il eût été relevé il y a un mois, la plupart de ses malades se seraient promptement rétablis; aujourd’hui, affaiblis par des rechutes successives, beaucoup mourront; il faudra bien du temps pour guérir les autres.
« Jusqu’à présent j’ai tout supporté; mais, à la vue de tant de misères, je sens mon moral s’affaiblir et mes forces m’abandonner. Le 58e n’est plus que l’ombre de celui qui est arrivé en Afrique.
« 27 août. — Chaque jour le nombre de nos malades augmente. Cent quatre-vingts se sont présentés ce matin à la visite du docteur; tous étaient assez atteints pour qu’on fût obligé de les exempter du service* Sur les deux cent trente hommes venus du premier bataillon avec le dernier convoi, on en compte déjà une centaine tant à l’hôpital que malades à la chambre. L’état sanitaire de Kara-Mustapha n'est pas plus satisfaisant. Nous avons perdu hier un officier, atteint de la fièvre de-
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puis q uelques jours seulement. À cinq heures il était encore debout, causant avec ses camarades, à cinq heures et demie il éprouva un violent mal de tète , et à six heures il était mort. Ce coup subit a plongé le camp dans la tristesse.
« Si un changement de température n’arrive bientôt, il est à craindre que sous peu nous ne puissions plus relever nos hommes de garde.
« Lorsqu’on viendra nous relever, il sera nécessaire d’avoir un grand nombre de voitures pour nous emmener ; car, sur les neuf cents hommes environ qui occupent le Fondouck et Kara-Mustapha, il ne s’en trouve pas trois cents en état de marcher jusqu’à la Maison -Carrée. »
Lettres de Djigelli.
Mai 18ao.
« Nous sommes en guerre et en paix avec les Kabyles. Ils aiment à trafiquer, à se faire donner des cadeaux ; ils viennent nous vendre des denrées, et le lendemain ils pillent nos marchands qui vont leur en porter. L’eau étant rare dans la ville , nous sommes obligés de mener boire le troupeau un peu au-dessus du dernier blokaus. C’est une tentation à laquelle nos voisins ne résistent pas. On les bat, ils viennent demander pardon , reparaissent au marché et recommencent bientôt. D’ailleurs il y a deux partis chez eux , l'un est pour la paix, l’autre est pour la guerre, ce dernier est malheureusement le plus fort; il intimide l’autre et le séduit souvent.
« 8 juin. — L’état sanitaire est excellent, il n'y a que cinquante -trois malades à l'hôpital. Les Kabyles, occupés de leurs récoltes, sont parfaitement tranquilles , et viennent commercer.
« \ 5 juillet. — Les maladies commencent à sévir. Nous avons aujourd’hui deux cent vingt-cinq hommes à l'hôpital et une centaine de malades en chambre. Plus de la moitié des officiers sont atteints par la fièvre. Il n’y aura bientôt plus personne pour monter la garde ; il a fallu réduire considérablement les avant-postes, faute d’hommes valides. Les Kabyles, moins occupés aux champs, recommencent les hostilités.
« 9 octobre. — Un soldat de la légion étrangère est allé rejoindre deux de ses camarades qui ont déserté chez les Kabyles, et qui peuvent être très-dangereux , parce qu’ils ont reçu une assez bonne éducation et qu’ils ont une intelligence très - développée. L’un d’eux était recommandé par un pair de France ancien ministre.
« Dans l’espace de quelques jours sept hommes ont encore déserté. Un avis lu aux troupes les avait prévenus que les Kabyles décapitaient les
NOTES
déserteurs ; le soir même, trois hommes désertèrent de nouveau. Craignant que ces désertions ne devinssent encore plus nombreuses , le commandant supérieur mit un Kabyle en campagne pour aller chercher les tètes des derniers déserteurs, qu’il savait avoir été assassinés à trois lieues des avant-postes. Le lendemain au matin, les tètes furent apportées; on les exposa publiquement. Le spectacle affreux de ces tètes, encore parfaitement reconnaissables, produisit une impression profonde; mais les ennuis de la captivité furent plus forts, la désertion continua. Ce dernier trait peint la situation de nos troupes dans ces garnisons exécrables. »