LETTRE REÇUE LE 20 JUIN AU MÊME BIVOUAC
« De la part de tous les Hacheras de l’est et de l’ouest, des habitants de Gheris et des autres Arabes leurs voisins, au chrétien Bugeaud. Nous avons reçu la lettre que vous avez laissée samedi aux jardins de Ben- Ikhlef; nous l’avons lue, et en avons compris le contenu et le sens. Tu nous demandes de nous soumettre à toi et de t’obéir. Tu nous demandes l’impossible. Nous sommes la tète des Arabes; notre religion est aux yeux de Dieu la plusélevée, la meilleure et la plus noble des religions; et nous te jurons par Dieu que tu ne verras jamais aucun de nous, si ce n’est dans les combats.
« Si tu as été trompé par des imposteurs dans le genre de ceux qui sont à ton service et qui vivent à tes dépens, à force de mensonges et
NOTES
d’espérances qu’ils te font concevoir, sache que nous sommes au milieu des terres sur un vaste continent. 11 n’est étroit que pour vous et pour eux. Dans l’égarement de votre raison, vous chrétiens, vous voulez gouverner les Arabes; mais les promesses de ceux qui vous ont fait concevoir ces espérances ne sont que des songes illusoires.
« Occupez-vous à faire ce qui vous convient dans votre pays. Les habitants du nôtre n’ont d’autres rapports à avoir avec vous que des coups de fusil. Quand même vous demeureriez cent ans chez nous , toutes vos ruses seront inutiles.
« Nous mettons tout notre appui en Dieu et en son prophète! El- Hadj-Abd-el-Kader, notre seigneur et notre imem, est au milieu de nous : ne fondez donc sur nous aucune espérance.
« Tous ceux qui vous en imposent, et qui ont vendu leur religion pour entrer dans la religion des impies, n’ont été entraînés vers vous que par la cupidité.
« Ils vous ont fait croire que des vapeurs étaient de l’eau ; et lorsque vous êtes arrivés sur les lieux qu’ils vous avaient désignés , vous n'ave: trouvé ni eau ni humidité (passage du Coran).
« Notre pays est vaste, et nous en sommes les seuls habitants; vous n’en retirerez jamais rien ; vous aurez à supporter des pertes , et il ne vous restera que des regrets.
« Si, comme vous le dites , vous aviez de la puissance et de l’influence parmi les nations, vous n’auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali; vous lui aviez promis de l’aider contre les ennemis, et pourtant les Anglais sont venus l’attaquer. Ils se sont emparés de ses villes à force ouverte; ils lui ont fait courber la tète sous leur drapeau, et vous l’avez abandonné. Aussi votre nom est -il méprisé par toutes les nations, et êtes -vous restés, vous et votre allié, exposés aux insultes de l’Anglais.
«En résumé, ce continent est le pays des Arabes; vous n’y êtes que des hôtes passagers ; y resteriez-vous trois cents ans , comme les Turcs , qu’il faudra que vous en sortiez.
« Vos excursions dans nos terres ne nous font éprouver aucun dommage important , car nous sommes à notre aise , nos biens sont immenses, nos chevaux et nos chameaux sont innombrables, et nous avons plus de grains sous la terre que sur sa surface.
« Mais pour nous demander notre soumission et notre obéissance, quelle preuve de supériorité sur nous avez-vous donnée?
« Nous n’avons accédé à la première paix que par obéissance aux volontés de notre sultan Abd-el-Kader, comment pouvez -vous espérer qu’aujourd’hui nous nous soumettions à vous sans sa volonté?
« Sache que notre pays s’étend depuis Oudjeda jusqu’aux frontières de Tunis, et qu’une femme peut parcourir seule cette vaste étendue sans
NOTES
avoir rien à redouter, tandis que vous ne possédez que le terrain recouvert par les pieds de vos soldats.
« Ne vous enorgueillissez pas d’avoir brûlé nos moissons, nous vous en avons brûlé davantage , nous vous avons tué plus d’hommes que vous ne nous en avez tué, nous avons fait plus de prisonniers chrétiens que vous n’avez fait de prisonniers musulmans.
« Ne croyez pas nous avoir fait grand mal en faisant des excursions dans nos terres, et en laissant vos troupes à Mascara, à Médéah et à Milianah : vous ne laites du mal qu’à ces soldats, qui ne sont qu’autant de prisonniers. Quel avantage en retirez-vous?
« Nous admirons ta sagesse et ta raison ! Tu vas te promener dans le désert, et les habitants d’Alger, d’Oran et de Mostaghanem sont dépouillés et tués aux portes de ces villes.
« N’attribue pas à ton courage ces grandes excursions, mais bien au nombre de tes armées. Si tu voulais montrer du courage, tu devrais nous combattre un contre un , ou dix contre dix , ou cent contre cent.
« Nous t’avions dit de ne plus nous écrire, attendu que c’est inutile pour toi ; mais puisque tu l’as voulu, tu obtiens la réponse que mérite ton , peu de raison. »