SUITE DU COUP D OEIL HISTORIQUE. - LES MUSULMANS
Le vaste pays situé à l’occident des déserts habités par les enfants de Mahomet n’était connu d’eux que sous la dénomination générique et vague de Maghreb, ou couchant. L’an 27 de l’hégire (647), Othman , troisième khalife, envoya parle désert quelques partisde cavalerie qui s’avancèrent dans ces terres lointaines et en rapportèrent du butin. La conquête du Maghreb fut alors décidée. La Tripolitaine et laByzacène furent bientôt soumises. Une seconde invasion s’empara de Bougie et s’avança jusqu’à Tanger. Le littoral resta encore quelque temps au pouvoir de l’empire grec, mais bientôt Carthage fut emportée d'assaut par Hassan le Gassanide, et le reste de la province suivit le sort de la capitale. L'empire ne posséda plus que la seule ville d’Hippone.
La conquête s’ était d’abord dirigée le long du revers méridional de l’Atlas, à travers les tribus agrestes voisines du désert, ennemies des villes et de leurs habitants, alliées naturelles des Arabes, auxquels les rattachaient de nombreuses affinités de mœurs et d’origine. Non-seulement les nomades, mais les Bérébères embrassèrent l’islamisme. Une religion qui semblait imposer la guerre et qui con-
sacrait la volupté, qui s’étayait de fables monstrueuses et qui résumait dans son immense erreur toutes les erreurs que l'esprit de secte avait vomies sur le monde, devait plaire à ces sauvages populations. La profession en était d’ailleurs facile : il ne s’agissait que de prononcer la formule pour être aussi bon musulman que les docteurs. Néanmoins, quoique convertis, les Bérébères ne renoncèrent pas aisément à l'indépendance 5 mais leur résistance, quelque temps dirigée par une femme, el- Kahinah (la propbétesse), ne put délivrer leur pays de la puissance arabe. El-Kahiuah, après quelques triomphes, périt les armes à la main. Les Bérébères, au nombre de douze mille, recrutèrent l’armée d’Hassan, déjà vainqueur de Carthage, qui s’empara alors de Constantine. Soixante ans après la première invasion, sous le khalifat d’Abd-el-Mélik (708), la conquête et la conversion du Maghreb, depuis Sous jusqu’à Tanger, est complétée par Mousa-ben-Nosaïr; et déjà les Arabes, débordant sur l’Espagne (710), y remportent la victoire de Guadalète et s’y établissent.
Il faudrait compter par millions les hommes que l’islamisme fit mourir. Nulle part il n’en a égorgé autant qu’en Afrique. Au bout de cent cinquante ans, les enfants de Mahomet, divisés en une infinité de sectes, reconnaissaient cinq khalifes, dont deux résidaient et se combattaient sur cette terre sanglante, l'un à Kaïroan , l’autre à Fez. Le génie particulier des Bérébères et leur haine de tout pouvoir étranger les poussaient, en outre, constamment à embrasser de nouveaux schismes. A chaque page de leurs annales surgissent, du fond des déserts, des marabouts qui convient ces peuples à l’indépendance politique et religieuse. 11 faut renoncer à rap-
Etf ALGÉRIE.
porter les noms de ces chefs qui se succèdent sans relâche, à raconter les batailles qui se livrent partout et de tous côtés, à compter les empires qui s’élèvent et s’écroulent rapidement dans le sang. Chaque contrée s’agite à son tour. Ce sont des irruptions soudaines et constantes de l'orient sur le couchant, du couchant sur l'orient; des incursions sans cesse renouvelées de l’Espagne sur l’Afrique, et de l'Afrique sur l’Espagne. La guerre civile et l'anarchie semblent l’état normal de ces pays désolés.
Les khalifes ommiades chassent du Maghreb occidental les khalifes fatimites. Du fond des déserts, un Berbère fils d’un pauvre potier de la tribu Lantounah , Jousef-ben- Tachefin , envahit Fez, s’empare de Tlemcen et de toute la province jusqu'il la ville de Beni-Mezegrenna (Alger); il bâtit la ville de Maroc, qui devint la capi tale de son nouvel empire. Sa puissance ne s’étendit pas seulement sur l’ Afrique, ilpassa en Espagne pour combattre AlphonselV, déjà maître de la Castille, de la Galice et de Léon. Il remporta sur les chrétiens la mémorable bataille de Zalaka ( 1087 ),et s’empara bientôt (1095) des États des rois musulmans qu’il était venu secourir. Il mourut (1107 ) paisible possesseur de l’Espagne musulmane et de toute l’Afrique depuis Tanger jusqu’aux déserts de Barca.
Cette brillante puissance des Almoravides (1), dont la gloire et le renom durent encore, et que Jousef-ben-Tachefin venait de fonder avec tant d'éclat, s’éteignit pour ainsi dire avec sa vie. De nouveaux sectaires venaient de surgir en Afrique; ils s’appelaient les Almohades (El- Mouahhdin, unitaires); en même temps des révoltes éclataient en Espagne. En quelques années l’empire des Al-
(1) El Morabethat , hommes de Dieu, dont nous avons fait Almorabites, Almoravites, marabout.
moravides eut changé de maître. Ali, le lils de Jousef, n'avait plus, en mourant, qu'un lambeau déchiré de sa dernière province. Ce triste reste fut ravi à son successeur, qu’une longue et sanglante bataille livrée aux environs de Tlemcen déposséda sans retour.
Le pouvoir des Almohades s’étendit alors sur toutes les villes du Maghreb. Leur chef Ahd-el-Moumen fit reconnaître sa souveraineté en Espagne, et prit le titre de commandant des croyants (Émir-el-Moumenim). Il mourut providentiellement, au moment où il allait lancer sur l’Europe une des plus formidables armées qui se fussent assemblées pour la guerre sainte.
La Providence accorda quelque durée à cette farouche puissance des Almohades. Plusieurs princes se succédèrent, mais il leur fallut, cà chaque avènement, conquérir leur royaume. Bien des complots et bien des révoltes éclatèrent, ils surent les noyer dans le sang. Le quatrième successeur d’ Ahd-el-Moumen , Mohammed-abou-Abdallah, proclama Y el-Djehad ou appel à la guerre sainte. Pour une dernière fois l'Afrique entière se souleva. Le pape innocent III , de son côté , prêcha la croisade en Europe. Les chevaliers d’Allemagne et d’Italie, ceux de France surtout, vinrent en Espagne combattre les Sarrasins. L’armée des infidèles avait employé une année entière à se former et à débarquer à Algésiras. Elle était forte de six cent mille hommes. Elle fut anéantie ( 1212) dans les plaines de Tolose, au pied delà Sierra -Morena. Avec elle succombèrent les Almohades. Dieu ne semblait les avoir si miraculeusement élevés et si longtemps maintenus au milieu des révolutions africaines, que pour écraser d un seul coup la Heur virile des populations qu'ils embrassaient avec tant d'efforts dans une sorte d’unité.
Mohammed laissa à sonlils, qui mourut sans postérité, un royaume livré à l’anarchie. L'Espagne et l’Afrikïah ou pays de Tunis échappèrent pour toujours à la prépondérance du Maghreb-el-Aksa (couchant le plus reculé). Au milieu du dénombrement géuéral qui s’opère alors , trois dynasties principales surgissent : les Béni - Merin, dans le Maghreb-el-Aksa (royaumes de Fez, de Maroc et de Mequinez); les Abou-Hafs, dans l'Afrikïah (royaume de Tunis); les Beni-Zian , à Tlemcen, dont l’autorité s’étendait sur la plus grande partie de l’Algérie actuelle. Leurs prétentions rivales précipitent le Maghreb dans une série interminable de combats. Les tribus, sans cesse animées les unes contre les autres par des haines séculaires, se tiennent toujours en armes; mais ce ne sont plus des guerres de peuple à peuple, se sont des guerres de bandits et d’insensés, la soif du pillage les allume, la trahison les termine aujourd’hui pour les renouveler demain.
Enfin, après plus de deux siècles de combats, d’usurpations, de meurtres, de bouleversements de tout genre, les trois dynasties contemporaines des Béni -Merin, des Beni-Zian et des Abou-Hafs étaient arrivées simultanément à une même décadence, lorsque, dans les premières années du xvie siècle , de nouvelles révolutions consommant leur ruine mirent à leur place des pouvoirs nouveaux , dont le siècle où nous sommes marquera , selon toute apparence, la fin.
L’expulsion définitive des Maures d’Espagne avait rempli la Méditerranée de pirates qui désolaient le commerce chrétien. L’Espagne surtout souffrait de leurs déprédations, et sentait vivement la nécessité d’y mettre un terme. D’ailleurs le souffle puissant des croisades, quoique déjà dominé par des intérêts moins
nobles, remuait encore beaucoup de cœurs. En 1506 les rois d'Espagne, de Portugal et d’Angleterre s’alliaient pour une expédition de terre sainte , projet que fit malheureusement échouer la querelle survenue entre la France et le saint -siège ; et, dès l’année 1502, Ximenès avait proposé à Ferdinand une entreprise contre les musulmans d’Afrique. La politique conseillait fortement cette conquête, la religion l’approuvait, Ximenès voulut surmonter tous les obstacles. Le 14 mai 1509, une flotte équipée à ses frais abordait à Mers - el - Kebir, et débarquait le lendemain quinze mille soldats. Le cardinal avait voulu prendre sa part des fatigues et des dangers de l’expédition : il célébra sur la plage une messe solennelle; et, parcourant ensuite le front des troupes , précédé par un religieux de Saint-François qui portait à cheval la croix primatiale de Tolède, il exhorta chaleureusement les troupes à bien remplir leur devoir. Elles lui répondirent par des cris d’enthousiasme, et le soir même l’étendard de Castille flotta sur la ville terrifiée. Les troupes deTlemcen qui venaient la secourir arrivèrent trop tard, et pillèrent et tuèrent les malheureux habitants qui s’enfuyaient. Les Espagnols firent un butin immense. Pour Ximenès, il ne se remboursa même pas des sommes considérables qu’il avait déboursées, et dont il ne reçut jamais le paiement. Ce grand homme, qui, au comble des honneurs et de la puissance, archevêque, primat d’Espagne, cardinal, ministre, régent du royaume, chargé de gloire, et portant 1e poids de quatre-vingts années, couchait encore sur quelques planches mal dégrossies et rapiéçait en secret, de ses propres mains, le pauvre habit de franciscain qu'il gardait sous la pourpre romaine, n’emporta de la ville conquise qu’un petit nombre de manuscrits arabes.
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Il célébra surlaplage une messe solennelle
Nous n’avons pas à examiner ici pourquoi l’occupation d’Oran demeura stérile daus les mains des Espagnols. Ximenès avait prévu ce qu’il faudrait faire; mais il mourut, ses plans ne furent pas exécutés, et bientôt l’étonnante fortune de deux pirates vint ajourner pour trois siècles le triomphe de la chrétienté sur ces rivages qu’elle avait déjà saisis.
Aroudj et Rhaïr-ed-Din (1), fds d’un potier, nés sujets turcs à Mételin, dans l'ile de Lesbos, étaient devenus les plus intrépides et les plus renommés corsaires de la Méditerranée. Ils ravageaient cette mer à la tète de vingtsix grandes galères, sur lesquelles ils accueillaient les bandits et les aventuriers de toutes les nations, attirés par leur audace et par l’espoir du pillage. La force même dont ils disposaient et les trésors qui chargeaient leurs navires les obligèrent de chercher sur les plages d’Afrique un lieu où ils pussent déposer leurs prises et trouver au besoin un refuge. Ils essayèrent d’abord d’enlever Bougie aux Espagnols. N’ayant pu y réussir, ils prirent aux Génois la ville de Djidjelli. A cette époque, Alger, appelée par les indigènes de l’intérieur Beled-Beni-Mazegrenna , la ville de Beni-Mazegrenna, et par les corsaires qui hantaient ces parages, Djezdir-el-Greurb , les des du couchant, reconnaissait à la fois la suzeraineté des rois de Tlemcen et celle des Espagnols, mais n’obéissait en réalité qu’à un gouverneur de son choix, Selim-Ebn-Themi, d’une famille puissante de la Mitidjab. Les Espagnols, au lieu de
(1) Les Arabes donnaient et donnent encore la qualification de baba non-seulement aux pachas et beys turcs de la Régence, mais encore à tous les Turcs sans exception. Il est probable que le surnom donné au conquérant d’Alger (Barberousse) est dû au mot Baba- Aroudj , mal prononcé par les Européens, et non à la couleur contestée de sa barbe. Ce nom passa comme nom de famille au frère d’Aroudj, khaïr-ed-Din (le bien de la religion), dont les Européens ont fait Conradin.
s’y établir, s’étaient contentés d’assurer le paiement du tribut en élevant à grands frais à l’entrée du port une forteresse qu’on appelait le Penon , et qui était pour les Algériens une épine dont la vue, selon l’expression d’une chronique, leur perçait le cœur. Dans le but de chasser les chrétiens, Selim demanda le secours des nouveaux maîtres de Djidjelli. Aroudj accourut avec trois cents Turcs, déploya une activité extrême, afficha le plus grand zèle pour la religion, gagna la confiance de tout le monde, mit ses Turcs et ses créatures dans tous les emplois. Selim s’effraya trop tard de tant d’influence; Aroudj le fit étrangler, et se proclama en même temps maitre de la ville et vassal du Grand Seigneur. Cependant la garnison du Penon le pressait d’un côté , les Arabes l’attaquaient de l’autre; il fit face à tout avec autant d’adresse que d’énergie et d’audace. Aidé de son frère, qui était revenu après une longue croisière sur les côtes d’Italie , il contint les Espagnols et défit les Arabes. La tempête le délivra d’une flotte de quatre-vingts navires sortie des ports de l’Espagne avec huit mille hommes de débarquement (1516). Libre, du moins pour quelque temps, de toute inquiétude , Aroudj s’occupa de donner à sa conquête l’organisation qu’elle a conservée jusqu’à nos jours. Au début de sa carrière il avait été prisonnier chez les chevaliers de Rhodes; la constitution de cette république lui servit de modèle. Seulement il prit soin de donner à ses idées une sanction religieuse, en les attribuant à un marabout trèscélèbre alors dans le pays. Il régla que le pouvoir resterait en permanence entre les mains des oudjacs ou bataillons turcs, recrutés en dehors du pays, à l’exclusion formelle des indigènes et même des fils des Turcs ( Coidouglis ), qui ne pourraient jamais exercer les hautes charges du gouver-
nement : par ce moyen il perpétuait la force de l’esprit de conquête, constituant une barrière infranchissable entre la race victorieuse et la race vaincue. Toute opposition à sa volonté fut punie de mort. Il ne laissait guère, d'ailleurs , aux conspirations le temps de se former ; sans cesse en guerre contre ses voisins, accompagné par un bonheur constant, il voyait chaque jour accroître sa réputation, grossir ses forces, grandir ses desseins. Les gens sans aveu, les renégats, les malfaiteurs dont il avait formé sa flotte, accouraient dans Alger et lui composaient une armée dévouée et terrible. Employant tour à tour la ruse ou la force, le courage d'un héros ou la trahison et la cruauté d’un forban, il sut, malgré le triste sort de Selim-Ebn-Themi, se faire appeler à Tlemcen par un usurpateur qu’il avait soutenu et qu’il fit étrangler avec ses sept enfants; là finit le cours de cette prospérité insolente. Assiégé dans Tlemcen par les Espagnols qui venaient rétablir le roi détrôné, il parvint à s’échapper de la ville. Mais il fut atteint à Rio-Salado, et Garzia de Tinez lui coupa la tète (1518). Il avait quarante -quatre ans. Sa veste de velours rouge brodée d’or fut envoyée au monastère de Saint-Jérôme de Cordoue; elle servit à faire une chape qui portait le nom de Barberousse. Khaïred-Din, resté seul, ne se découragea pas. La nouvelle expédition que l’Espagne dirigeait contre lui échoua plus malheureusement encore que la première. Une tempête furieuse brisa les navires et noya plus de quatre mille hommes de l’armée espagnole. Alger la bien Gard ée(el- Djezaïr-el -Meharoussa) s’enrichit des débris des vaisseaux chrétiens. Ivhaïr-ed-Din reçut de Constantinople, avec l’investiture du pachalik, le droit révéré de battre monnaie. Il porta de nouveau ses vues sur Tlemcen, où
il sut, en attendant le moment d'agir, se ménager des intelligences; il s’empara de Mostaganem , et enfin prit le Penon. Cette défaite des Espagnols est à jamais illustre par l’héroïsme de leur chef. Lorsque les Turcs, après un feu qui avait duré dix jours, montèrent à l’assaut delà forteresse démantelée , ils ne trouvèrent sur la brèche , pour la défendre , que le vieux gouverneur, don Martin de Yargas. Toute la garnison était morte ou blessée , ou exténuée par la faim. Don Martin, seul, l’épée à la main, se battit encore. Accablé parle nombre, couvert de blessures, il fut mené à Khaïr-ed-Din, qui le pressa d’embrasser l’islamisme. Le héros chrétien s’y refusa , et le héros musulman le fit périr sous le bâton. Khaïr-ed-Din rasa ensuite la forteresse, et de ses débris construisit la jetée qui joint les îlots à la terre ferme.
Ce fut alors que le Grand Seigneur, cherchant un homme de mer qu’il pût opposer à André Doria , choisit Khaïr-ed-Din . Le corsaire donna le gouvernement d’Alger à l'eunuque Hassan, renégat sarde, dont il connaissait la fidélité et le courage, et quitta avec joie une ville où tout son pouvoir n’empêchait pas que ses jours ne fussent continuellement menacés. Le Grand Seigneur lui confia une flotte composée de quatre-vingts galères et de vingt flûtes , montées par huit cents janissaires et huit mille soldats. A la tète de cet armement il désola toutes les côtes de l’Italie , jeta l’épouvante jusque dans Rome, et consterna enfin la chrétienté en s’emparant de Tunis. 11 y était venu sous prétexte de rétablir un princedont le frère avait conquis le trône au prix d’un parricide. Selon l’usage, Khaïr-ed-Din abandonna son allié, proclama la souveraineté du sultan de Constantinople et l’exerça pour son propre compte. A la prise de Tunis succéda celle de
Kaïroan et des autres places secondaires du royaume. Actif et prévoyant, Khaïr-ed-Din fit creuser par \ingt mille esclaves chrétiens le canal de la Goulette, dont il est le véritable créateur.
Cependant Charles-Quint, supplié par le pape de mettre un terme aux ravages qu’exerçaient les bâtiments de Barberousse, et irrité des déprédations dont ses propres rivages étaient l’objet, prépare contre Tunis un armement formidable. L’Espagne, Naples, la Sicile et Gènes fournissent leurs contingents. On regrette de ne pas y voir figurer la France; mais la malheureuse politique de François Ier était alors du parti des Turcs. Le temps des croisades est définitivement passé ; et l'on s'explique des lors comment l'Europe a pu souffrir si près d’elle, pendant trois siècles, l'insolente puissance des Barbaresques. Charles-Quint débarque aux lieux où les croisés, sous les ordres de saint Louis, avaient campé deux cent soixante-sept ans auparavant, s’empare immédiatement de la Goulette, et marche sur Tunis. Mouley -Hassan, le parricide détrôné, l'accompagnait, comme son frère avait accompagné Khaïr-ed- Din. Les chrétiens ne triomphèrent pas moins facilement que les Turcs : ils se montrèrent, je dirais presque par malheur, plus loyaux. Un butin que les contemporains comparent à celui que firent au pillage de Rome les troupes du connétable de Bourbon, quatre-vingt-sept bâtiments, trois cents pièces de canon de bronze, la délivrance de vingt-cinq mille esclaves chrétiens, tels furent les trophées de Charles-Quint. Près de deux cent mille individus périrent par le fer ou dans les déserts, ou furent emmenés en servitude. Mais l’empereur laissa Mouley- Hassan sur le trône, et la haine qui environnait ce prince offrit â Khaïr-ed-Din des ressources qu’il ne négligea pas.
Bientôt, à son instigation, presque toutes les villes du littoral se soulevèrent. Le propre fils de Mouley-Hassan, parricide à son tour et animé de la même fureur de régner, le dépossède et lui fait crever les yeux. Ce misérable ne jouit pas longtemps de son crime : un des successeurs de Barberousse le renversa ; il fut le dernier de sa dynastie, qui avait duré trois cent quarante-quatre ans.
A la même époque succombait, dans le Maghreb -el- Alisa (royaume de Maroc), la dynastie des Merenites, pour faire place à la famille des Chérifs, encore régnante aujourd’hui.
Cependant Khaïr-ed-Din, qui, après le désastre de Tunis, avait regagné Alger et brillé de nouveau sur les mers, quitte définitivement l’État fondé par lui, et va paisiblement mourir dans une maison de campagne auprès de Constantinople ( 1548) : circonstance qui met le dernier trait aux prodiges de sa longue vie.
Ce fut de son vivant, mais en son absence, qu’eut lieu la dernière , la plus célèbre et la plus malheureuse des expéditions de Charles-Quint contre Alger. Une Hotte de cent seize voiles, montée par douze mille matelots, portant vingt-quatre mille hommes de troupes, prit témérairement la mer au milieu du mois d’octobre (1541), fit une traversée pénible, et fut, comme les deux précédentes, détruite par une tempête furieuse six jours après avoir opéré le débarquement de l’armée. Assaillis par les torrents de pluie qui tombaient sans relâche , mourants de froid, démoralisés, les soldats ne purent pas vaincre les faillies forces que l’ennemi leur opposait. Le désastre fut complet. Une retraite de trois jours, durant laquelle il fallut combattre contre les hommes et lutter contre les éléments, ne parvint pas à sauver la moitié de cette belle
armée, dont les tristes restes furent encore battus à leur retour par la tempête, qui semblait ne les laisser échapper qu’à regret. La défaite de Charles -Quint, ainsi que la remarque en a été faite, a, durant trois siècles, pesé sur l’Europe entière. C’est à la terreur qu’elle imprima dans tous les États chrétiens, à la confiante audace qu’elle inspira aux corsaires, qu’il faut attribuer, d’une part leur constante insolence, de l'autre la résignation pusillanime avec laquelle elle fut subie jusqu’au jour où, la France ayant à venger encore une fois son honneur, détruisit enfin le repaire de brigands au seuil duquel avait échoué trois fois la fortune du rival heureux de François Ier.
Délivrés de toute crainte du côté des chrétiens, les Turcs eurent bientôt fait d’asseoir définitivement et solidement leur pouvoir. Le dernier des rois de Tlemcen s'éteignit sous leur protection, et ils le remplacèrent sans secousse ; ils étaient déjà maîtres de Constantine ; Mostaganem et toute la côte leur appartenaient; les Espagnols, bloqués dans Oran, renoncèrent à d’inutiles entreprises que l'ardeur des croisades n’animait plus; Tunis, vassale du Grand Seigneur, devint une province voisine et amie. Les seuls Chérifs du Maroc, conservant d’anciennes prétentions sur le royaume de Tlemcen, essayèrent quelque temps de la guerre : ils durent y renoncer pour tourner avec plus de succès leurs armes contre le Portugal, où l’esprit chrétien et chevaleresque vivait encore, mais devait bientôt s’éteindre avec le dernier représentant du moyen âge, l'infortuné don Sébastien.
Ainsi les janissaires d’Alger, maîtres d’un royaume fertile et d'un peuple qui, s il n’était pas soumis, se laissait du moins gouverner ou plutôt rançonner à merci,
despotes obéis sur la terre , et sur la mer brigands redoutés, engraissés par les fruits d’un double pillage, jetaient un certain éclat extérieur. Mais il en était, dans le fond, de cette prospérité comme de celle de la plupart des scélérats, dont on connaît les crimes et dont le bonheur apparent semble mettre en suspicion la justice de la Providence : on ne voit pas la plaie qui ronge ce coupable et lui fait de la vie un enfer. Avec sa fière population de soldats fanatiques et féroces, de renégats, d’impudiques et d’esclaves, Alger offrait l’image d’un bagne, moins la sécurité. Comme dans un bagne, le bâton et la chaîne y étaient la loi commune ; mais , de plus , tout le monde y tremblait pour son bien et pour sa vie, et, plus que personne, tremblait le despote qui pouvait d’un mot faire tomber toute tète rebelle à sa volonté. Il faut lire cette interminable histoire de trahisons, de séditions, de cruautés, de supplices, pour savoir ce que peut être une société abandonnée de Dieu. Sept de ces souverains absolus furent proclamés et mis à mort le même jour. A la lin le dey (littéralement oncle ou patron), malgré son titre patriarcal , réfugié dans sa casbah avec ses trésors , n’était plus qu’un prisonnier d’État qui se protégeait difficilement contre les caprices de ceux qui l’avaient élu. La condition du soldat turc n’était pas meilleure : il pouvait arriver, il est vrai, jusqu’à cette haute dignité qui était en même temps un si grand péril; mais, en l'attendant, sa vie chargée de fatigues et de dangers eût fait pitié au dernier des pauvres dans les pays européens. Mal payé depuis que la piraterie rendait moins et que les tribus épuisées soldaient avec répugnance un impôt qu’il fallait souvent leur arracher de vive force, astreint à des expéditions lointaines, à des garnisons pénibles, il
achetait cher le plaisir de pouvoir impunément tyranniser le Juif ou l’Arabe, qui tremblaient devant sa petite part de souveraineté. Obtenait-il un des grands emplois de la Régence, il tombait avec le dey qui l’avait élevé, et souvent même celui-ci, prenant ombrage de son influence, ou convoitant ce qu’il avait pu acquérir ou extorquer, le faisait mettre à mort pour confisquer son bien. Ainsi finissait en général toute fortune un peu considérable; rien n’était plus extraordinaire que de voir passer aux mains des enfants et des veuves les biens du chef de la famille. Quant aux tribus, foulées par les beys ou gouverneurs des provinces, foulées par les kaïds, qu’elles assassinaient souvent, divisées entre elles, toujours sévèrement punies de leur insoumission , et néamoins toujours insoumises à travers l’immobilité apparente de leurs coutumes, elles se rapprochaient de l'état sauvage, et quelques-unes tendaient à disparaître entièrement. Enfin lorsque la France s'est emparée d’Alger, une révolution était imminente dans la Régence ; l’édifice de Barberousse craquait de toutes parts; mais ou peut assu rer qu’il n’en serait résulté qu'une anarchie plus sanglante, un mouvement plus précipité vers cette barbarie où s’enfoncent chaque jour plus avant, depuis trois siècles, tous les musulmans d’Afrique. Les Arabes de l’invasion fondaient des villes, et l’on a vu qu’ils furent souvent imités en cela par les Berbères. Tunis, Kairoan, Tlemcen, Mascara, Fez, Maroc, Rabhat, Mequinez et plusieurs autres cités ont été construites, soit par les conquérants, soit par les indigènes convertis. Les Turcs n’ont pas élevé une muraille à moins que ce ne fût pour y placer du canon; sous leur gouvernement les arts ont disparu, le commerce et la population ont diminué. Mais il ne faut pas
attribuer à eux seuls cette décadence qui commence avec eux, car les effets en sont plus frappants encore dans le Maroc, sous un gouvernement national. C’est la race qui est déchue, c'est l’islamisme qui, au bout d’un certain nombre de siècles, a produit les résultats que vainqueur ou vaincu il devait inévitablement produire. Dès qu’ils n’ont plus fréquenté les chrétiens, ces Maures, si brillants en Espagne, sont tombés dans la stupidité incurable où la loi de Mahomet jette ses sectateurs, semblables à l’homme qu’une ivresse furieuse agite et qui tombe ensuite dans l’abrutissement, ou à l’incendie qui s'éteint, n’ayant plus rien à dévorer. Tout s’est dégradé parmieux; la langue du coran n’y est plus connue que de quelques rares érudits ; des superstitions sans nombre s’ajoutent à celles que consacre le livre du prophète; la morale est en lambeaux : elle a toujours été impuissante contre les vices, mais on ignore même aujourd’hui quels vices elle condamne. S’il avait été possible que l’Afrique musulmane échappât durant un certain nombre de siècles encore à la conquête et à l’influence des chrétiens, nos neveux, explorant ces tristes contrées, auraient su comment résoudre le problème qu’offrent à quelques esprits les êtres dégradés qui végètent dans les solitudes du nouveau monde.
L’heure de la miséricorde et de la résurrection a-t-elle enfin sonné pour ces peuples? Jel’espère inébranlablement. A la fin de son histoire de la persécution des Vandales, l’évêque Victor, dans une touchante prière, s’adresse aux saints patriarches, aux saints prophètes, aux saints apôtres qui ont parcouru toute la terre pour établir la foi du Christ, à saint Pierre, constitué du Seigneur pour veiller sur l'Église; à saint Paul, qui a prêché l’Évangile depuis
Jérusalem jusqu’en lllyrie ; à saint André, qui combattit avec tant de courage. 11 les presse de présenter à Dieu les prières et les gémissements de l’Afrique, et d’intercéder si puissamment pour elle, avec tous les saints, qu’elle obtienne enfin sa délivrance. Les saints ont prié; et depuis Victor, combien de saints qui n’étaient pas nés encore ont sans cesse élevé vers Dieu la puissante voix de la prière! combien de martyrs v ont ajouté la force irrésistible de leurs larmes, de leurs supplices, de leur sang ! Quoique l'antique et glorieuse Église d’Afrique ait été submergée par l’invasion musulmane, comme un vaisseau qui sombre au milieu delà mer et dont les débris mêmes ne reparaissent pas, cependant les chrétiens n’ont cessé de souffrir et de combattre sur cette terre. Entassés au fond des cachots, réduits au plus dur esclavage, ils ont élevé vers Dieu cesmains si fortes lorsqu’elles sont fidèles dans les chaînes; toujours il s’en est trouvé qui ont préféré les mauvais traitements et la mort à l’apostasie, et qui ont laissé sur ce rivage funeste leurs ossements sacrés, titres enfouis mais imprescriptibles. Là aussi, pour secourir les esclaves et pour les délivrer ont combattu ces croisés d’une espèce nouvelle, les humbles et courageux religieux de la Merci, qui, bravant des avanies sans nombre, administraient les sacrements et offraient le saint sacrifice de la messe dans les repaires du croissant. Il est donc vrai de dire que l’Église d’Afrique, vivante au tombeau, n’a point cessé d’exister. Ce n’est pas à présent qu'elle va succomber, à présent que, délivrée, elle foule d’un pied souverain la terre arrosée du sang de ses martyrs ! Quel chrétien ne pressent, au contraire, son triomphe? Est-ce donc pour rien que la France est devenue reine d’Alger au moment où quelque zèle religieux se réveille dans son cœur?
Je n’affirme pas, j’espère; j’espère malgré beaucoup de raisons de craindre que je connais déjà, et dont le nombre et le poids s’augmenteront sans doute. Mais en tout cas, ce fut un grand jour, un très-grand jour dans l’histoire du monde que celui où Hussein-Dey, le dernier chef de la milice d'Alger, mettant le comble à d’anciens outrages, souvent punis, frappa de son éventail le consul de France. Cette brutalité lit monter au front du vieux Charles X un reste de ce sang généreux dont la veine allait se tarir sur le trône de saint Louis. Deux à trois ans plus tard, l’insolent pirate aurait pu frapper à peu près impunément ; il n'aurait eu affaire qu'aux ministres de la révolution. Tout le monde connaît le glorieux détail de la conquête; rappelons seulement quelques dates importantes : le 25 mai 1830, une noble armée de trente mille hommes, l'orgueil de la France, quitta le port de Toulon accompagnée des vœux de tous les cœurs chrétiens qui battaient dans le monde, et saluée des injures de quelques journalistes tremblant que trop de gloire ne fut acquise au malheureux roi qu'ils attaquaient ou qu’ils trahissaient (1). Retardée au début de la traversée par les vents contraires, elle débarqua heureusement le 15 juin sur la plage de Sidi-Ferruch , ainsi appelée du nom d'un marabout célèbre dont on y voyait le tombeau. L’ennemi opposa peu de résistance, mais le 18 , un violent orage, éclatant tout à coup, lit naître des craintes sérieuses. On se souvint de Cbarles-Quint, l’angoisse fut vive ; elle dura peu : le beau temps revint au bout de
(1) Le Journal clcs Débats, qui vient d’applaudir au traité déplorable conclu avec le Maroc, trouvant, dès l’an 1830, que nous avions assez de gloire, ne demandait pas mieux que de laisser puissant et libre sur la Méditerranée le forban qui avait donné un soufflet au consul de France et qui retenait encore un grand nombre de chrétiens en esclavage. Voici ce que uous lisons dans un loyal
quelques heures ; l'armée acheva gaiement de prendre ses positions.
En contemplant du haut de la Cashah la belle ordonnance et la force de la flotte chrétienne, le dey, qui s’était jusque-là stupidement refusé de croire au danger, sentit chanceler sa confiance et ne put, dit-on, retenir quelques larmes. Lorsqu’il vit que 110s bâtiments gouvernaient à l’ouest, vers la rade de Sidi-Ferruch , il reprit courage, espérant que les Français seraient écrasés avant d’arriver sous les remparts d’Alger. Néanmoins on s’occupa d’enflammer l’enthousiasme religieux du peuple, et des prières commencèrent dans toutes les mosquées. Hélas! il n’en était pas de même au camp des chrétiens! Mais Dieu voulait vaincre, et il lui restait du temps pour punir les ingrats. Quarante mille cavaliers arabes, accourus de toutes les parties de la Régence, et dix mille fantassins se rangèrent sur le plateau de Staoueli pour arrêter l’armée française. Ils furent défaits le 19, après un long et sanglant combat, où moururent plus de cinq mille musulmans et environ six cents chrétiens. Cette première journée, pleine de belles actions, fut suivie de plusieurs autres non moins glorieuses. Les Turcs se défendirent pied à pied; la ville ne se rendit que bien vaincue, le 5 juillet,
écrit de M. le comte de Quatre - Barbes, l’un des officiers de l’armée expéditionnaire: «Pour abréger les ennuis de la traversée , nous nous étions procuré « quelques douzaines de vieux journaux. Deux articles des Débats étaient « surtout remarquables par leur insigne mauvaise foi. Dans le premier, le jour- « naliste représentait l’Afrique comme une rude terre, couverte de tribus in- « domptables qui devaient accourir du désert et des montagnes pour nous « refouler dans la mer. Il n’oubliait ni les lions, ni les tigres, ni les reptiles, ni « les sauterelles, ni le redoutable vent du midi. i)ans le second, il nous deman- « (lait insolemment ce que nous allions chercher sous les murs d’Alger; que « sans doute ce n’était pas de la gloire (car la France, Dieu merci , en était rassa- « siée), et que d’ailleurs l’honneur n’était pas grand de chasser un pirate et de « faire brèche à de vieux remparts qui croulent. Cette lecture excita plus de « pitié que de colère. »
quelques jours avant celui où l’Église d’Afrique faisait mémoire de ses premiers martyrs.
Le destin avait prononcé : Hussein et le reste de la milice se courbèrentsouslaloidela fatalité avec une résignation qui ne parut point sans grandeur; les Arabes, après avoir défendu la ville, pillèrent et égorgèrent les malheureux habitants qui fuyaient les chrétiens; trois siècles auparavant ils en avaient agi de même, lorsde la prise d’Oran par les Espagnols. Hussein partit pour l’Italie, étonné de la générosité du vainqueur, qui lui permettait d’emporter sa fortune privée ; il savait que l’avant-veille des parlementaires maures étaient venus offrir sa tète au camp des Français. Le maréchal de Bourmont fit ensuite occuper Oran et Bone; il poussa une reconnaissance jusqu'à Blidah, expulsa d’Alger les Turcs qui s’y trouvaient encore, et prit enfin toutes les dispositions alors possibles pour l’extension et l’organisation de la conquête. On a longtemps calomnié ce général illustre et malheureux; l’histoire, plus juste, le louera de son habileté, de son courage, et surtout de sa probité. On sait par quelle révolution plus étonnante et plus soudaine que toutes celles dont l’Afrique avait été le théâtre, le maréchal de Bourmont suivit bientôt dans l’exil, et le dey qu’il venait de renverser, et le roi plus infortuné à la couronne duquel il avait cru ajouter un royaume. Le 17 août, le drapeau blanc fut remplacé par les trois couleurs. Le vieil étendard de la France chrétienne succomba comme Moïse, à la fois puni et récompensé, au seuil de la terre promise, avec la douleur de n’y pouvoir pénétrer, mais avec la consolation suprême de l’avoir vue et d’y avoir conduit le peuple de Dieu. Le 3 septembre, sur un petit brick autrichien monté par huit matelots, s’éloignait d’Alger, triste,
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pauvre, banni, injurié même, l'homme qui, deux mois auparavant, y arrivait à la tète de mille vaisseaux et de trente mille soldats. Des cent millions de la conquête, le maréchal de Bourmont n’emporta que le cœur de son fils, mort en combattant pour cette France qui le rejetait. L'histoire , qui raconte en courant la suite des siècles, et qui n’a qu’un mot à donner aux peuples anéantis, s’arrête émue devant de telles douleurs : c’est bien le moins que, parmi les flots indifférents de la postérité, quelques âmes choisies saluent d’un pieux et compatissant souvenir ces tragiques destinées sur lesquelles Dieu fait en quelque sorte peser tout le poids des grands événements.
NOS POSSESSIONS ET LEUR COLONISATION EN 1841. — LES PUBLICISTES. — PLANS NOUVEAUX.
Aujourd’hui, au mois de mars 1841, après dix ans d’occupation, c’est une chose triste à contempler que la carte de nos possessions en Afrique. Sans doute, la teinte par laquelle il plait à nos géographes de les indiquer se développe sur une belle étendue de côtes, et il ne tient qu’aux Parisiens de s’y promener du doigt et de l’œil. Regardons de plus près ; marquons en noir ce qui nous appartient véritablement, et tâchons de faire bien petits ces points qui vont être si peu nombreux. Posez la plume sur Alger : Alger est à vous, et même, pourvu que la nuit soit encore éloignée, vous pouvez vous promener à une lieue aux environs. Trois ou quatre autres points dans un rayon de trois à quatre lieues : ce sont vos postes ou camps de la Maison - Carrée , du Fondouck, de l'Habra, etc. Vous possédez la surface qu’ils occupent, et les alentours jusqu’à portée de fusil, mais à condition de n’y rien semer, de n’y rien bâtir; à condition d’avoir derrière vos fossés suffisamment de vivres et de munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu’il n’y a pas d’eau dans l’intérieur du camp, les soldats ne vont à la fontaine qu'en force suffisante; ils sont dévorés de ver-
mine, excédés de fatigue et d’ennui, décimés par la fièvre, par le soleil, par les exhalaisons pestilentielles des marécages. Heureux ceux qui peuvent lire quelques lambeaux d’un vieux journal! J'ai entendu des officiers enfermés dans ces prisons brûlantes dire que l’esprit le mieux trempé ne peut résister à trois à quatre mois d’un pareil supplice. Beaucoup s’adonnent aux liqueurs fortes , demandant à l’abrutissement de les sauver de la folie. Mais poursuivons: un point à Douéra, un point à Bouffarik, un autre à Blidah; deux points pour Coleah et Cherche!!. Vous entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et quelques cabaretiers, qui empoisonnent ce que la fièvre et l’Arabe ont laissé vivre. Yoilà votre province d’Alger. Quant à tout ce que vous n’avez pas marqué, il n’est pas plus à l’Arabe qu’à vous, sans doute. Cependant les Hadjoutes y récoltent tantôt des bestiaux , tantôt les tètes et les armes des hommes qui s'aventurent ; vous n’y récoltez que des coups de fusil. J’oubliais vos villes de Médéahetde Milianah,deux grands tombeaux au bout d’un chemin sur lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des ossements de vos soldats. Entre Oran et Bone , vous avez , outre Alger, cinq villes maritimes : Mostaganem, Chercliell, Bougie, Gigelli et la naissante Philippeville. Gardez que vos vaisseaux ne fassent naufrage hors de la portée du canon de ces forteresses : la mer est à vous , la côte est aux Kabyles, et si quelque Mtiment s’arrête un instant, il y a toujours un parti d’Arabes pour tirer sur le pavillon chrétien.
Passons à la province de Constantine , où , dit-on , la paix règne. Yoici Bone et sa tranquille banlieue, et les marais de la Sey bouse, qui ont tué plus de Français que
les deux sièges de Constantine. Voici Philippeville , ville de planches : on ne s’y bat pas, mais on y meurt ; Ghelma est un camp ; Bougie et Gigelli sont deux prisons journellement insultées par les Kabyles. Constantine est un foyer de conspirations. Abd-el-Kader et l'ancien bey Achmed y ont des partisans sous la tente de nos meilleurs amis. Vous êtes en sécurité à la Calle ; néanmoins tout récemment , entre Bone et la Calle, un capitaine et plusieurs hommes de son escouade furent attaqués et égorgés. Il est vrai qu’on en a tiré vengeance.
Mostaganem est voisine de Mazagran , c’est tout dire. Oran étend sa domination jusqu’à Mers-el-Kebir et Arzew sur la côte, jusqu’à Miserguin dans l'intérieur : deux à trois lieues ! On a fait des razias sur des tribus campées beaucoup plus loin ; elles se sont retirées, et après toutes ces razias il s’est trouvé qu’Oran manquait de vivres. Mais la province d’Oran est officiellement en état de guerre; il est simple que la capitale ferme ses portes, et que le pain y soit rare. Si du moins cette triste situation n’était pas connue des Arabes! mais ils l'apprécient parfaitement , elle les encourage dans la guerre qu’ils nous font. Abd-el-Kader l’exploite avec une rare habileté, elle est le thème favori des railleries les plus cruelles. Tandis que les bulletins nous vantaient en France les bons résultats de la dernière campagne , une lettre narquoise , rédigée dans le camp de l’émir, mettait à nu le spectacle de nos faiblesses et de nos misères. Les documents de ce genre abondent (l). On dit que les Arabes sont découragés : il est bien plus certain qu’ils obéissent, et qu'ils sont autant que jamais disposés au combat.
(1) Voyez la note à la fin du volume,
Lorsque l’on parle de la colonisation de l’Afrique, il ne peut être question que des essais tentés dans la AI itidja. Ils sont décrits avec la pompe du langage oriental, surembelli de tout l’art des prospectus. Je les ai vus sur la ligne d’Alger à Blidah, et je serai sincère : Alger sort de son enceinte et se répand des deux côtés en faubourgs neufs, traversés par une belle route , et habités par une population qui leur donne un caractère exclusivement français. Les cabarets s’y épanouissent sous des enseignes réjouissantes, des soldats chantent , des cavaliers caracolent, des voitures vont et viennent à grand bruit ; on scie, on maçonne, on charpente, le soleil est éblouissant, la mer est douce, beaucoup de jolies maisons blanches émaillent la verdure vigoureuse des collines. Voilà le premier coup d’œil. Si vous questionnez les propriétaires de ces agréables bastides, ils vous diront que le sol est d’une fertilité merveilleuse et que toutes leurs denrées se vendent bien. En effet, l’immense consommation de l’armée et de la capitale donne à leur terre un prix qu’elle n’aurait pas même aux portes des grandes villes d'Europe. Voilà donc un aspect heureux. Mais tout cela ne va pas plus loin que le versant nord du Sahel et la ceinture de postes militaires qu’on lui a donnée. Si l’armée cessait un moment de couvrir ces enclos de son ombre, ils n’existeraient plus. Tous ces producteurs de salades et de primeurs , dispersés comme en pleine paix , seraient hors d’état de défendre un seul jour leurs jardinets et leurs villas.
A deux lieues d’Alger on trouve la colonisation vantée de Dely-Ibrahim. C’est un village composé de deux rangées de mesquines maisons bordant la route, semblable à tous les villages qu’on voit aux abords des villes, Là
s’élève la première église qu’on ait bâtie en Algérie pour être une église. Elle est dédiée aux deux illustres saintes Perpétue et Félicité, et ne manque pas d’élégance ; seulement elle n’a point de curé. Aucune trace de culture n’apparait autour des maisons, et j’y ai vu une pauvre femme pleurant son enfant enlevé parles Arabes. Le maire et la garde nationale, composée d’une cinquantaine d’hommes, sous des armes rouillées, attendaient le gouverneur à l’entrée de l’unique rue. Ils lui exprimèrent des espérances qu’il a toujours de la peine à caresser, et, à son tour, il demanda de quoi vivait la population, puisqu’il ne voyait que de l’herbe dans les champs. On lui répondit que le village se rendait fort utile à l’armée en aidant à ses transports surDouéra, Bouffarik et Blidah. « Je comprends, dit le gouverneur, par quel secret vous existez, et j’apprécie les services que l’armée reçoit de vous. Cependant remarquez qu’il n’y a pas de colonisation sans culture. L’armée n’aura pas toujours besoin de vos transports. Il faut que vous appreniez à produire vos aliments. — Mais, firent observer les habitants, nous ne pouvons pas sortir que nous ne courions risque d’être enlevés ou tués. Ce malheur est déjà arrivé. — Il faut aller travailler ensemble avec vos armes, aujourd’hui sur le champ de l'un, demain sur le champ de l’autre, et ainsi tout le terrain se trouvera cultivé. Ce n’est que par le travail organisé en commun que vous pourrez arriver à quelque résultat. — Oui , c’est bien ; mais il y a un M*** qui se dit propriétaire de toutes les terres qui nous environnent, et jusqu’il présent nous n’avons pu disposer que d’un petit jardinet, qui encore nous est contesté. »
Le gouverneur n’eut plus rien à dire. Il faudrait d’abord retirer à ce propriétaire l’immense concession qu’on
lui a faite, ou l’obliger à travailler le sol qu’il garde improductif jusqu'au moment où les chances delà guerre lui permettront de le revendre à haut prix. En attendant, Dely-Ibrahim est un village de charretiers et de cabaretiers. Que l’armée se retire ou soit seulement forcée de s’éloigner durant quelques jours, tout est anéanti.
Il en est de même de Douéra, que l’on rencontre à trois lieues plus loin, et en général de tous ces prétendus essais de colonisation. Commencés sans aucune prévision delà guerre, ils ne sont en réalité qu’un embarras pour l’armée, qui est forcée de les garder quand l’ennemi l’appelle ailleurs. L’effectif de nos forces , déjà diminué parles maladies, se trouve ainsi réduit d’un quart au moins.
Bouffarik, où les Arabes tenaient jadis un marché considérable, mérite une mention à part. Etabli dans l’endroit le plus malsain peut-être de toute la Mitidja, sans cesse attaqué par les indigènes, en proie à une sorte de peste qui, en une année, enleva soixante-huit habitants sur trois cents qu’il renfermait, il a résisté héroïquement à tous ces fléaux C’est un magnifique exemple de l’énergie des populations européennes. Que ne ferait -on pas avec de tels hommes, si l’on savait ajouter à cet admirable courage d’autres vertus, qu’ils seraient prêts à recevoir ! Les pauvres prêtres qui ont assisté les paroissiens de Bouffarik ont été consolés par les bonnes dispositions que leur montraient ces malheureux. En un court espace de temps, quinze ou seize ménages ont fait bénir leur union illégitime; ils ont trouvé dans l’esprit de famille un nouvel élément de résistance et de force contre leurs périls. Bouffarik est en voie de prospérité; de nouvelles maisons s’y élèvent, et de vigoureuses plantations de nui-
riers commencent à orner ce sol, qu’il n’est pas impossible d’assainir; mais là encore , malgré un fossé d’enceinte, l’armée est nécessaire, et pour la subsistance et. pour la protection de ces braves et industrieux colons, qui pourtant travaillent et se battent si bien. Le sol de Bouffarik est d'ailleurs d’une fertilité remarquable ; les hommes compétents ne doutent pas que là ne brille un jour une ville florissante. Seulement on a commencé trop tôt, et il aurait été difficile de commencer plus mal (1).
On termine àBlidah un fossé d’enceinte qui entoure et rattache à la ville deux mille cent hectares de terre où les arbres poussent très -bien. Pas le moindre essai de culture derrière ce fossé. Dans la ville, on a concédé quelques masures à des Européens d’une triste espèce qui vendent du vin et de l’eau-de-vie (2). Comme à Dely- Ibrahim, certains propriétaires qu’on n’a jamais vus, et qui pré-
(1) M. A. Toussenel , homme capable, actif et courageux, qui a occupé trop peu de temps le poste de commissaire civil à Bouffarik, où il a rendu des services bien durement méconnus, s’exprime ainsi dans une courte notice qu’il a récemment publiée sur l’Algérie :
o En 18it2, Bouffarik était la localité la plus mortelle de l’Algérie. Les visages des rares habitants échappés à la fièvre pernicieuse étaient verts et bouffis. Bien que la paroisse eût changé de prêtres trois fois en un an, l’église était fermée; le juge de paix était mort; tout le personnel de l’administration civile et militaire avait dû être renouvelé; et le chef du district, resté seul debout , avait été investi de toutes les fonctions par le décès et la maladie de tous les titulaires. Cette année -là, soixante - huit individus périrent, à Bouffarik, de la maladie du climat, soixante - huit individus sur une population de trois cents habitants! L’année d’après, en 18à3, la population avait presque doublé, et le chiffre des décès avait décru dans la proportion de soixante - huit à UN. Pour obtenir ce résultat, proclamé à l’avance impossible, il avait suffi de quelques saignées pour convertir des eaux stagnantes et empoisonnées en eaux vives et courantes. Une opération bien difficile !...
« Et de même, pour l’association des travailleurs, il avait suffi de dire à ces hommes, que le fer des Arabes avant tant de fois décimés : « Réunissez - vous en « groupe pour le travail , l’Arabe ne vous attaquera pas. » Us s’étaient réunis en groupe, et l’Arabe, voyant cela, ne les avait pas attaqués! »
(2) Lettre de Blidah , août 18d0 :
« Le quartier européen, bien séparé et tenu sous une discipline sévère, est en voie d’accroissement et de prospérité. Une brigade de gendarmerie serait d’un
tendent avoir acheté le terrain avant qu’on l’eût conquis, jettent l’administration dans des embarras inextricables. Il n’est pas facile de repousser leurs prétentions : il ont des amis dans les bureaux , dans les journaux , dans les chambres. On ne peut se faire une idée des dificultés sans nombre que soulève la question de savoir à qui appartient ce sol, acheté d’hier au prix du sang.
A Coleah , à Cherchell , point de propriétaires antérieurs: des concessionnaires pauvres sont venus habiter des maisons en ruine, s’attendant à recevoir les terres qu’on leur avait promises; mais le domaine n’avait pas encore achevé de reconnaître les biens qui, sous la domination turque, appartenaient au beylik, c’est-à-dire à l’État, et que l’État entend garder. On a voulu procéder à ce partage, puis cadastrer le tout; l’opération a duré six mois. Pendant ce temps les colons ont épuisé leurs maigres ressources ; force leur a été de déguerpir. Ils ont peu perdu , car ils n’auraient pu cultiver que d’étroits jardins : l’Arabe est en embuscade à deux cents pas des murailles. Cependant quelle cruelle imprévoyance !
Peut-être ce spectacle de la colonisation était -il plus consolant durant la paix? Écoutez l’histoire de Clausel- Bourg , elle est courte.
L’année dernière, l’abbé G’Stalter allait deux fois par semaine porter des secours spirituels aux habitants de ce village , ou plutôt de cette réunion de misérables huttes, établies par de pauvres Allemands concessionnaires de terrains. A chaque visite il trouvait le nombre des ma-
grand secours pour le commandant de la place, qui ne suffit qu’avec peine aux détails d’une surveillance dont il importe de ne pas se relâcher.
« Il nous faudrait des poids types pour empêcher certaines fraudes de nos marchands. »
Est-ce là de la colonisation ?
no
lades plus grand, et enfin il arriva un jour et ne vit personne. Tous les habitants de Clausel-Bourg étaient alités, pas un ne restait pour soigner les autres : personne à Alger ne paraissait se douter de cela, ni surtout s’en inquiéter. Enfin, grâce aux pressantes instances du jeune prêtre, on s’occupa de ces malheureux. On ne put les porter à l’hôpital, il n’y avait pas de place dans les hôpitaux ; les malades garnissaient les rangs triples des salles, emplissaient les corridors et les cours; on avait retiré les chevaux des écuries pour donner leur place à des fiévreux, et n’obtenait pas qui voulait sou entrée dans ces douloureux asiles; mais on transféra la population de Clausel-Bourg à Birkadem et à Tixeraïn. Là du moins ils respirèrent un air meilleur et reçurent quelques soins. On en sauva peu. Ceux qui parvinrent à se rétablir ne vinrent pas revoir ces funestes propriétés, ces lieux de leur malheur où ils avaient tout perdu. Clausel-Bourg fut abandonné : quelques jours suffirent pour en effacer la trace, et lorsqu'à la rupture de la paix les Arabes saccagèrent la plaine, les ronces, les broussailles, les herbes qui couvraient l’emplacement du village, ne leur auraient pas laissé soupçonner que des chrétiens avaient vécu là, s’il ne s’étaient souvenus d’y avoir insulté à leur misère.
En définitive, il semble que nous n’avons su faire jusqu’à présent ni la guerre ni la paix. L’armée, malgré le chiffre effrayant de son effectif, n’est pas assez nombreuse, parce que la moitié est ou malade, ou réduite à garder soit des légumes, soit des fossés, soit des murs. Avec quatre-vingt mille hommes on est embarrassé d’en trouver huit à dix mille pour faire une expédition ; la population européenne ne vit que delà paie, du sang et, il faut le dire, des débauches du soldat. On ne s’est pas
occupé, il n’a pas été possible de la mettre en position de faire autrement.
Comment se fait - il donc que cette sombre Algérie paraisse si brillante de l'autre côté de la mer? On se l’explique, pour peu qu’on lise sur les lieux quelques-uns des ouvrages qui ont formé l’opinion. Beaucoup de gens ont écrit sans droit, sans titre, sans vocation, je ne m’occupe point de ceux-là. D’autres, s’étant trouvés en position de voir, se sont payés d’imaginations, de rapports, et n’ont en réalité rien vu. Ceux-ci ont eu à justifier ou à vanter leurs actes, mauvaise position dont l'influence est partout reconnaissable ; ceux-là sont venus regarder à la bâte, et, sans rien mûrir, sont allés bien vite à Paris envelopper de phrases plus ou moins habiles des informations extrêmement superficielles, augmentées de rêveries qui n’indignent personne, parce que cette question d'Afrique parait être le domaine de l’empirisme et des rêves. On peut dire que jamais opinion plus générale ne se forma par de plus misérables moyens; ou plutôt il faut avouer, considérant de plus haut cette étrange entreprise, que la Providence, dont la volonté se montre ici, a voulu se servir des derniers agents qu’elle pouvait employer pour l’accomplissement d’un des plus grands desseins qu'elle paraisse avoir formés. Les publicistes qui ont retenu les Français en Algérie sont dignes du chasse-mouche qui les y amena.
J’ai parcouru les deux énormes tomes contenant les procès-verbaux , discussions et rapports de la première commission d'Afrique, envoyée en 1833 pour étudier sur place la situation et les besoins de la colonie. C'est une œuvre superficielle, où quelques observations vulgaires, quelques chiffres suspects sont noyés dans un déluge de
billevesées. On reconnaît l’information précipitée, le coup d’œil crédule de l’homme qui arrive, qui s’étonne, qui croit tout savoir, et qui veut repartir. La bâte de faire , le peu d’application dans les études, et cette faiblesse de l’intelligence publique qui caractérise notre temps, y laissent voir leurs traces douloureuses presque en toutes choses et partout. La commission débarque à Alger vers le milieu d’août, y passe quelques jours à flâner, qu’on me pardonne le mot, dans les rues, questionnant par interprètes des Maures, des Juifs, quelques officiers, dont un petit nombre alors parlaient arabe. Elle se divise le travail, court à Bone, y passe fort peu de temps; se rend à Oran , où elle reste moins encore ; essaie de débarquer à Mostaganem , et revient à Alger après un mois de courses et d’investigations, dont il faut bien déduire dix à quinze jours passés en mer. Sur-le-champ elle délibère, tient une demi -douzaine de séances, et, se trouvant suffisamment informée , se rembarque pour aller continuer ses travaux à Paris. Là elle se met sous la présidence d’un personnage politique entièrement étranger à l’Afrique, et s'adjoint plusieurs membres nouveaux qui se trouvent absolument dans le cas du très honorable président. Je ne sais si elle questionna dès lors l'académicien qui plus tard, dans un livre fait pour diriger l’expédition de Constantine, indiquait les sauterelles comme un moyen d’alimentation pour l’armée. Mais il paraîtque ces membres nouveaux eurent néanmoins assez de crédit pour faire oublier aux autres ce qu’ils avaient vu. En Afrique la commission primitive s’était prononcée pour l’abandon, moins deux voix ; en France, elle se prononce pour la conservation , moins deux voix!
Les moyens d’empirique, les raisonnements basés sur
des faits puérils ou même ne reposant sur aucun fait, sont accumulés dans ces tristes pages avec un apprêt de gravité qui donnerait à rire , si les conséquences étaient moins lamentables. Il y a des rapports où l’on s’amuse à faire de la couleur locale eu style de 1833.
Mais ce qui surtout est navrant , c’est de voir qu’au milieu de tant de choses qu’ils remuent et dont ils s’occupent longuement, retournant et commentant jusqu'aux plus futiles et j usqu'aux plus ridicules par leur futilité, ces personnages politiques, ces hauts commissaires, ces législateurs, ces chrétiens, envoyés dans un pays infidèle pour savoir ce qu’il convient à leur patrie d'y faire, ne songent pas un seul moment à la religion catholique , n’en prononcent pas le nom. Et cependant quel spectacle pouvait alors offrir Alger! A peine y voyait-on un taudis consacré au culte de la France; à peine y avait-il en Algérie quelques prêtres qui, peut-être, ne se montraient pas tous également jaloux de l’honneur de leur état sacré. La population européenne était abandonnée sans aucun frein moral; jamais les Arabes n’avaient eu plus grandement raison de nous traiter de peuple impie... Les commissaires ne l’ont pas su, n’y ont pas pensé. J’ai cherché, je puis le dire avec angoisse , dans tout le recueil de leurs travaux, un mot, quelque vestige qui me débarrassât du chagrin de voir cet oubli total de Dieu, et d’entendre toujours ces étranges législateurs discourir de toute chose, excepté de celle-là. Lien!... Hélas! que Dieu leur pardonne d’avoir à ce point ignoré sur quoi se fonde la société, à ce point oublié l’honneur de la croix et l'honneur de leur baptême, et puisse-t-il le pardonner au pajs dont ils sont la trop fidèle image! Mais qu’on institue une commission de civilisation et qu’il ne soit venu à la pensée de
personne d’y introduire un prêtre, c’est un de ces traits qui peignent une époque et qui font deviner des abîmes.
Il faut cependant être juste : il n’y a pas que les membres de la première commission d’Afrique, et les publicistes venus après eux, qui se soient trompés. J’ai entendu discourir les hommes les plus habiles et les plus expérimentés, des cultivateurs, des militaires, ceux qui ont vécu parmi les Arabes, ceux qui parlent leur langue, ceux qui ont gouverné et ceux qui ont combattu. J’en ai vu chez qui le goût du commandement opprime leur bon sens naturel, et d’autres qui ont pu, en certaines occasions, préférer leurs avantages au danger de parler franchement; mais chez la plupart j’ai trouvé les sûrs indices de la bonne foi , du patriotisme et de la probité. Je leur ai demandé des solutions: ou ils se refusent à en prévoir aucune, ou ils raisonnent sur des illusions manifestes, ou ils diffèrent tellement entre eux, que c’est à désespérer de les accorder jamais. Le seul point où l'on soit du même avis, c’est que tout va horriblement mal, qu’on ne fait aucun progrès, qu’ Abd-el-Kader est très-fort, etc. Quand j’expose timidement quelques idées chrétiennes, on me regarde avec surprise. On n'imagine pas que la religion puisse servir à autre chose en ce pays qu'à consoler quelquefois un pauvre soldat ou un pauvre exilé qui meurt, et c’est si peu de chose, puisqu’il n’en meurt pas moins! D’ailleurs ce ne sont pas les hommes qui manquent, ce sont les chevaux. On objecte les dépenses, l’antipathie des Arabes; on va jusqu’à dire qu’il faut, pour coloniser l’Algérie, des hommes de sac et de corde, sans scrupule et sans Dieu; oubliant le mépris qu’on vient d’exprimer pour ces va-nu-pieds qui arrivent d’Europe avec une concubine et l’unique aptitude de goujats d’armée. C’est
bien , mais enfin comment sortirez-vous de l’état où vous êtes? Alors on recommence à élever système contre système, et chacun, s’il ne parvient pas à prouver qu'il a raison , prouve du moins parfaitement que son adversaire a tort.
Il faut cependant que l’on se donne un but et que l’on s'entende sur les moyens. La France joue un jeu ruineux et terrible : sans parler de ce qu’elle dépense en Afrique, elle y enferme une belle armée qu’en cas de conflagration européenne un combat de mer malheureux nous forcerait d’abandonner tout entière ou à la famine ou à l’ennemi. M. Tliiers, au milieu des inquiétudes qu'inspirait la crise de 1840, disait qu'en quinze jours il ferait rentrer l’armée d’Afrique pour la porter je ne sais où. Or, pour faire rentrer l’armée toute seule, en abandonnant matériel, bagages, constructions militaires, en abandonnant les malades et les populations civiles, il faudrait au moins trois mois, soixante vaisseaux de ligne et trois cents navires de commerce. Ce calcul répond à ceux qui soupçonnent des projets d’abandon : l'abandon est impossible en état de guerre par la force des choses, en état de paix par la force de l’opinion.
Puisqu’il faut garder l'Algérie, puisqu'il faut tous les ans y engloutir plus d’argent, y envoyer plus de soldats, sachons du moins ce que nous avons à faire, et faisons-le.
Or nous avons à faire deux choses, qu’il suffît d'énoncer pour donner une idée de leur importance et de leur diffîculté, rendue plus grande par l’ensemble de nos faiblesses intérieures : une nationalité à transformer ou à détruire, une nationalité à créer, et le tout simultanément. Nous allons présentement combattre; nous vaincrons, je
n’en doute pas. Les plans du nouveau gouverneur, et surtout la fermeté intraitable avec laquelle il saura les appliquer, briseront le faisceau de tribus qu’Abd-el-Kader a formé avec tant de peine et nous a opposé avec tant de succès. L’armée rendue mobile, des forces agissantes remplaçant sur certains points, d'où elles pourront rayonner, la multiplicité de nos petites garnisons prisonnières, la force de chaque homme doublée par un chef qui lui inspire une confiance absolue, l’expérience enfin, tout nous garantit que la guerre sera heureuse. Mais si, sur le champ de bataille où nous enterrerons les morts, nous ne plaçons pas un peuple nouveau qui s’attache au sol, c’està-dire qui le cultive et qui le défende, les victoires ne serviront à rien ; l’ennemi, toujours dispersé, reviendra sans cesse 5 nous n’aurons le champ qu’aux jours de nos succès; il retombera le lendemain sous le pouvoir des vaincus, qui le fouilleront pour en rejeter les cadavres, afin que même les ossements des chrétiens n’y trouvent point la paix.
Pour éviter d’une part l'immense travail, les dépenses de toute nature, le lent et pénible enfantement de cette civilisation qu’il s’agit de porter spontanément en vingt endroits des steppes déserts et meurtriers de l’Algérie; pour éviter, d’une autre part, les coûteux efforts d’une guerre sans résultats possibles, comme celle que nous faisons dans les provinces d’Alger et d’Oran, et de la paix tout aussi inféconde que nous entretenons dans la province de Constantine , vainement on proposerait d’abandonner l’intérieur, de se réduire à l’occupation des villes de la côte, et là, d’attendre que les Arabes forment avec nous des relations de commerce et d’amitié. Les relations ne s’établiront pas plus avec nous qu’elles ne se sont établies en deux siècles avec les Espagnols d’Orau. Ces
villes seront de dispendieuses prisons, où i! n’y aura d’autres industries (pie la funeste industrie des eabarets. Nous y pourrons demeurer cent ans et deux cents ans : les seuls échanges entre les Arabes et nous seront des coups de fusil.
Vainement on voudrait essayer du système turc. Ce système, trop méprisé peut-être dans le principe, est trop vanté maintenant. Il était en décadence quand nous l’avons brisé; tout nous manque, et j’en rends grâces à Dieu , pour le reconstituer. Douze mille Turcs tenaient l’Algérie en respect et à peu près soumise, cela est vrai; mais depuis nous avons sans succès usé à la poursuite du meme but nos trésors et nos armées; nous avons créé dans le pays, contre nous, une résistance centrale qui n’existait pas. D'une part le prestige est détruit, de l’autre l’obstacle s’est accru dans une proportion immense. Tes Turcs avaient la ressource de la piraterie, nous n’y comptons sans doute pas; les Turcs professaient la religion de leurs sujets, nous n’en professons aucune, et nous n’avons pas même la ressource d’opposer un fanatisme à un autre. Les Turcs enfin, dont on nous propose de revêtir la défroque, étaient, en toutes choses, tout autres que nous ; on oublie souvent que les Arabes ne sont pas chrétiens, on devrait se souvenir aussi que les Français ne sont pas musulmans. Je ne parle plus de la religion , je parle des mœurs, des coutumes, de la force du caractère national, toujours chrétien d’instinct et d’impulsion s’il ne l’est plus de raison , ni de cœur, ni même de souvenir. Quand toutes les circonstances y concourraient, nous ne pouvons nous établir quelque part, et là, sans souci, sans remords, sans préoccupation de rien changer, de rien refaire, tels aujourd’hui qu’hier, tels demain qu’au-
jourd’hui, nous nourrir du vaincu. Nous ne pouvons installer à Alger un dey, une milice, rétablir cette constitution de Rhodes traduite et commentée à la turque pour régir un peuple de gens sans aveu qui consentiraient à vivre sans famille, du seul métier des armes, des seules joies de la débauche, du seul but d'une ambition refrénée seulement par l’asservissement le plus abject au dogme de la fatalité. C’était là ce qui constituait la puissance des Turcs, vraie puissance mahométane, puissance de bourreau sur une race condamnée qu’elle foulait, qu’elle épuisait, quelle torturait et corrompait, et sur les débris de laquelle elle est morte, comme un ver dans la fange, écrasée en passant par une armée catholique. Ainsi puisse-t-il en être bientôt du dernier des pouvoirs musulmans !
D’ailleurs ce pays, qui nourrissait avec peine douze milleTurcs, plus sobres que nous, ne pourrait pas aujourd’hui nourrir de la même manière douze mille Français. Les Turcs l'avaient bien appauvri, nous avons consommé sa ruine. C’est encore une des fortes raisons qui nous condamnent à nous y avancer pour lui rendre, à force de travail, un peu de son ancienne fertilité, de sa fertilité chrétienne, qui n’était pas seulement de grains et de choses de la terre, mais aussi d’œuvres d’intelligence et d’œuvres de foi.
Ilfaut donc nous établir, et nous établi r tout d’un coup, en force, sur plusieurs points qu’on choisirait d’abord parmi les plus cultivés. Le gouverneur, éclairé par nos échecs et par son bon sens, pense que la colonisation doit être implantée en quelque sorte toute faite; qu’il faut donner aux colons non pas des promesses et la ressource de vendre du vin aux soldats qui les protègent , mais de bonnes maisons, un village bâti et fortifié, des champs
protégés contre les invasions de l’ennemi. Avec le temps ce noyau germera et pourra devenir une ville. En attendant, il faut que le village puisse se défendre au moins pendant quelques jours. Cette création plaît à tout le monde, tout le monde en attend d’excellents résultats. En effet, si au milieu de ces villages nous obtenions la paisible possession, la possession agricole de la Mitidjab, des plaines de Bone, du plateau de Sétif, des environs d’Oran; si nous avions là de véritables tribus sédentaires et chrétiennes, vivant du sol , s’y établissant à toujours, et pouvant, pendant une guerre européenne, augmenter en Algérie la petite armée qu’elle y nourrirait; si elles étaient composées d’hommes braves et valides, laborieux et moraux, capables de manier le fusil comme la charrue, ayant à défendre des enfants, une patrie, une foi, alors nos principales villes se garderaient à peu près par ellesmêmes, et nous jouirions déjà, sans trop de sacrifices, des avantages qu’elles nous promettent sous le rapport maritime. Oran est un des battants de la porte de Gibraltar, Bone est à trente lieues de la Sardaigne, et ferme, de ce côté de la mer, le passage que Toulon, Port-Vendre et la Corse ferment sur l’autre rive. Vivre à Oran, à Alger, à Bone, de nos propres ressources, ce serait un résultat immense, incalculable.
Les villages seront créés : je crois aisément que la construction en sera intelligente, qu'ils seront bien entourés, bien défendus, installés dans un lieu favorable. On espère qu’en trois ans les habitants tireront du sol ce qu’il faut pour vivre ; mais quels seront ces habitants?
En Europe la police supplée — mal, il est vrai, mais enfin supplée — aux mœurs. Un reste, quelquefois seu-
lement une ombre de religion, les relations de famille, le voisinage, quelque chose qui est dans le sang, qui est dans l'air et que je ne puis nommer, car cela ressemble à bien des choses que cela n’est point, constitue, avec le secours de la gendarmerie, une sorte de morale, et contraint la passion humaine, même lorsqu’elle a brisé tout frein intérieur, de respecter à peu près les bases constitutives de la société. Ce milieu social sera manqué pour les populations transplantées en Afrique. Elles seront bien isolées, condamnées à un travail bien rude, soumises à une discipline nécessairement bien sévère, et tout cela à deux pas d’une frontière largement ouverte. Si elles ne sont pas très - vertueuses , je crains qu'elles ne deviennent en peu de temps horriblement mauvaises , et ne se trouvent disposées, comme jadis la légion étrangère, à passer à l’ennemi.
Le choix de ces populations est donc pour le moins aussi dillicile que leur établissement. J’entends souvent dire que l’Algérie peut devenir un exutoire qui débarrassera la France de son plus mauvais sang. En effet : mais je crois que la France est en mesure de gâter largement l’Algérie sans se porter mieux. Comme ou a vu à l’œuvre de la colonisation ce mauvais sang, et qu’il y a eu durant la paix,dansla Mitidjah, des colons qui volaient les Arabes, et qui n’en étaient pas meilleurs, je me crois suffisamment autorisé à dire qu’il faut en Algérie, non pas des concubinaires et des bâtards, mais des familles, et des familles chrétiennes; qu'il faut à leur tête des prêtres respectés et sévères , la sévérité étant la sainte douceur de la religion; qu’il faut à ces villages, qui seront autant de petites républiques , une organisation pour le moins aussi tbéocratique que militaire, qui leur
apprenne à répondre à la guerre sainte des musulmans par la guerre sainte des chrétiens. Il le faut ainsi pour que Dieu bénisse ces établissements , sentinelles de la France et de la foi, avancées, presque perdues sur une terre qui sera longtemps ennemie et infidèle. A ceux qui souriraient d’une constitution faite dans le but d'attirer les bénédictions du Ciel, je dirai, s'ils le veulent, dans un autre langage, que les populations agricoles françaises ont absolument besoin de ces vertus et de ce zèle religieux , afin de n’être découragées ni par le travail , ni par la guerre, ni par l’isolement; afin de frapper les Arabes de ce respect et de cette admiration, que Dieu leur a laissés comme une voie ouverte à leur retour, pour tout ce qui est sincèrement religieux; afin que des relations brisées par la mauvaise foi et la ruse se renouent par la probité.