‹ Les français en AlgérieChapitre 8 sur 29 · SUITE DU COUP D’OEIL HISTORIQUE. — LES CHRETIENS · texte numérisé non relu

SUITE DU COUP D’OEIL HISTORIQUE. — LES CHRETIENS

L'an 200 de l’ère chrétienne, la huitième année du règne de Sévère, le 16 juillet, sept hommes et cinq femmes, nés à Seillite, ville de la province Proconsulaire, furent amenés au tribunal du proconsul Saturnin. Ils se nommaient Spérat, Narzal, Cittin, Véturius, Félix, Acyllin, Lœtantius, Januaria, Générose, Vestine, Donate et Seconde. On leur reprochait de n’avoir pas voulu sacrifier aux dieux de Rome. Spérat fit entendre des paroles qui, depuis près de deux siècles, avaient déjà bien souvent retenti dans l’empire, mais que les tribunaux de Carthage entendaient peut-être pour la première fois, et qui allaient consacrer un genre de courage encore inconnu sur cette terre, où de tout temps les hommes, acharnés à la poursuite de l'or, du pouvoir et des voluptés, semblaient s’être fait un jeu de la mort. « Nous n’avons commis aucun crime, dit Spérat; nous n’avons insulté personne: au contraire, lorsqu’on nous a maltraités, nous en avons remercié le Seigneur. Sachez que nous n'adorons que le seul vrai Dieu, qui est le maître et l’arbitre de toutes choses. Nous conformant à sa loi, nous prions pour ceux qui nous persécutent injustement. » Le proconsul les pressa de jurer par le génie de l’empereur. «Je ne connais point, ré-

pondit Spérat, le génie de l’empereur de ce monde ; mais je sers par la foi, l’espérance et la charité, le Dieu du ciel, (pie nul homme n’a vu ni ne peut voir. Je n'ai fait aucune action punissable par les lois publiques et divines. Si j’achète quelque chose, j’en paie les droits aux receveurs. Je reconnais et j’adore mon Seigneur et mon Dieu, le Roi des rois et l’Empereur de toutes les nations. » Saturnin, injuriant Spérat, se tourna vers les autres chrétiens et les pressa d’obéir. « O proconsul, dit Cittin, ce que notre compagnon Spérat a confessé , nous le confessons, et vous n’entendrez point de nous d’autres paroles. Nous n’avons <à craindre personne que notre Dieu et Seigneur qui est au ciel. » Saturnin les renvoya en prison, ordonnant qu’on les mit au cep (l). Le lendemain il se les fit présenter, pâles et meurtris. Il s’adressa aux femmes : « Honorez notre souverain et sacrifiez aux dieux, » leur dit- il. Donate répondit: « Nous rendons l’honneur à César, mais la crainte ou le culte, nous le réservons au Christ. — Ce que méditera toujours mon cœur, dit Vestine, ce que prononceront toujours mes lèvres, c’est que je suis chrétienne. — Je suis aussi chrétienne, ajouta Seconde, je veux l’être; nous le serons, et nous n’adorerons point vos dieux. » Le proconsul commanda de les séparer, et fit approcher les hommes; puis adressant la parole à Spérat : « Persévères-tu? lui dit-il, es-tu toujours chrétien? — Je persévère, répondit Spérat, et j’ai la confiance d’avoir cette persévérance chrétienne, non par mes propres forces, mais par la grâce de Dieu. Si donc vous voulez savoir la pensée de mon cœur, je suis

(t) Le cep, nervus, était une machine de bois percée de plusieurs trous de distance en distance. On y attachait les pieds des martyrs, et on leur écartait quelquefois les jambes jusqu’au quatrième ou cinquième trou.

chrétien ! Écoutez tous : Je suis chrétien ! » Tous ceux qu’on avait arrêtés en même temps que lui s’écrièrent, à son exemple, qu’ils étaient chrétiens. «Réfléchissez, leur dit Saturnin, délibérez sur le parti que vous avez à prendre. — Il ne nous faut point de seconde délibération, répondit Spérat; lorsque, régénérés par la grâce du baptême, nous avons renoncé au diable et suivi les pas du Christ, nous avons alors délibéré de ne l'abandonner jamais. Faites ce qu’il vous plaira, nous mourrons avec joie pour le Christ. — Quels sont les livresque vous lisez, demanda encore le proconsul, et qui contiennent la doctrine de votre religion? » Spérat dit : « Les quatre Évangiles de notre Seigneur Jésus Christ, les Épitrcs de saint Paul apôtre, et toute l’Écriture inspirée de Dieu (1). » Saturnin, dans l'espoir de vaincre la résistance de ces étranges criminels, leur dit qu’il leur donnait un délai de trois jours pour rétracter leur confession et revenir aux sacrées cérémonies des dieux. « Ce délai, répondit Sjérat, nous est inutile; délibérez plutôt vous-même, abandonnez le culte si honteux des idoles, embrassez la religion du vrai Dieu. Que si vous n’en êtes pas digne, ne différez pas davantage, prononcez la sentence. Tels vous nous voyez aujourd’hui, tels nous serons, n’en doutez pas, à l’expiration du délai. Je suis chrétien, et tous ceux qui sont avec moi sont chrétiens; nous ne quitterons pas la foi de notre Seigneur Jésus-Christ. »

Saturnin, les voyant inébranlables, rendit la sentence, que le greffier écrivit en ces termes: « Spérat, Narzal, « Cittin, Yéturius, Félix, Acyllin, Lætantius, Januaria,

(1) Qui sunt libri quos adoratis legentes ? Speratus respondit : Quatuor Evan * gelia Dornini nostri Jesu Christi, et Epistolas sancti Pauli apostoli , et omnem ctU inilus inspiratam Scripturam. Acta Ap. Ruinart, p. 78, et Baron, ad an. 202,

« Générose, Vestine , Donate et Seconde, s’étant avoués « chrétienset ayant refusé l’honneur et le respecta l’em- « pereur, j’ordonne qu’ils aient la tète tranchée. » On lut la sentence aux condamnés, et aussitôt, d'une voix unanime, ils bénirent Dieu. Conduits au lieu du supplice, ils se mirent à genoux et renouvelèrent leurs actions de grâces. Les bourreaux leur tranchèrent la tète pendant qu’ils priaient.

Les fidèles qui transcrivirent sur les registres du greffe le récit authentique dont on vient de lire la traduction , le terminent ainsi : « Les martyrs du Christ consom- « nièrent leur sacrifice au mois de juillet, et ils inter- « cèdent pour nous auprès de notre Seigneur J ésus-Christ, « auquel soient honneur et gloire avec le Père et le Saint- « Esprit, dans les siècles des siècles (1). » Il n’y avait pas longtemps qu’ils avaient souffert, lorsque Tertullien, leur compatriote, alors âgé d’environ quarante ans, adressa son Apologie de la religion chrétienne aux gouverneurs des provinces de l’empire (2).

Ainsi l’Église d’Afrique donnait presque au même instant au ciel douze martyrs, et à la terre l’un des plus puissants apologistes de la vérité : double et durable triomphe de cette force nouvelle qui, sans armes, sans défense, parla vertu, parla prière, par la parole, allait vaincre le monde et le changer.

Si l’on trouve que je m’arrête trop au fait peu impor-

(1) Consummati sunt Clirisli martyres mense Julio, et intercédant pro nobis ad Dominum noslrum Jesum Christum, cui honor et gloria cum Pâtre et Spirilu sancto in secula seculorum. Acta ap. Baron , ad an. 202.

Les actes des martyrs scillitains ont été copiés sur les registres publics par trois différents chrétiens , qui y ont ajouté de courtes notes. Baronius les a publiés sous l’an 202; Ruinart, p. 75; Mabillon, 2, ni.

(2) Il rapporte, dans son livre à Scapula, que Saturnin, qui, le premier en Afrique, tira le glaive contre les disciples de Jésus -Christ, en fut puni peu de

tant de la confession et de la mort des douze chrétiens de Scillite , c’est qu’il a pour moi quelque chose de plus qu’une valeur historique : il est à mes yeux , et je l’ose dire, le premier titre de la France chrétienne à la possession de l’Afrique infidèle. Si celui qui plante le premier le drapeau de la civilisation sur une terre sauvage en devient le possesseur au nom des biens véritables qu’il lui promet, quels ne sont pas les droits de la famille chrétienne sur le sol où ses aînés ont répandu leur sang afin d’y féconder toutes les idées de justice et d'humanité, d’y enraciner le principe de toute vertu , la science de tout bonheur durable, afin de le conquérir, en un mot, à l’amour de Jésus-Christ? Oui, les martvrs scillitaius ont acquis et légué à la croix cette terre, où, tandis qu’ils mouraient , l’idolâtrie pratiquait encore les cérémonies barbares de religion usitées chez les scythes (t); et quelques lecteurs comprendront le sentiment pieux qui m’a fait tressaillir lorsque, feuilletant la Vie des Saints, ce livre trop peu lu dans la famille catholique, dont il retrace les annales glorieuses, j’ai appris que les reliques de saint Spérat, apportées d’Afrique en France par des ambassadeurs de Charlemagne, furent placées avec respect dans l’église Saint-Jean-Baptiste à Lyon.

A dater de ce grand jour, le 16 juillet de l'an 200, les martyrs se multiplièrent eu Afrique , et Dieu seul en connaît le nombre. Ce fut trois ans après, le 7 mars 203, sous le proconsul Minucius Timinien, que souffrirent, encore à Carthage, les deux illustres saintes Yivia Per-

temps après par la perte de la vue. Scapula était proconsul d’Afrique. Tertullien l’exhorte à mettre fin à la persécution. «Un chrétien, lui dit -il, n’est ennemi d’aucun homme; à plus forte raison ne l’est-il pas de l’empereur. »

(1) Tertul., Apul., c. 9.

pélue et Félicité, et leurs compagnons Hévocat, Satur et Secundulus, tous les cinq jeunes et simples catéchumènes. Perpétue, d’une famille considérable, avait épousé un homme de qualité ; Félicité et Révocat étaient esclaves. Satur, qui les avait instruits, se livra pour leur être réuni. Félicité était enceinte; Perpétue, âgée d’environ vingt-deux ans , avait un enfant à la mamelle. Son père, encore païen, la conjurait avec larmes de revenir au culte des dieux ; sa mère et ses frères appartenaient à Jésus -Christ. Le christianisme s'était introduit dans toutes les familles et dans toutes les conditions ; nul doute qu’il n’eùt fait de grands progrès depuis quelques années. Le martyre de sainte Perpétue, dont elle nous a elle-même laissé le récit, terminé par quelque témoin oculaire, est si célèbre et si connu dans l’Église, que je n’ai point à en retracer ici les détails, car j'écris pour des chrétiens. Rien de plus beau n'a été légué par l'homme à l’admiration des hommes, jamais plus sublime courage ne lutta contre une plus lâche férocité. La civilisation romaine livrait aux huées de la multitude, aux fouets des gladiateurs, à la dent des bêtes, des enfants, des jeunes femmes qui chantaient paisiblement les louanges de Dieu au milieu de ces supplices, et qui se tenant par la main , se donnaient le baiser de paix avant de mourir. Lorsque les spectateurs virent Perpétue si délicate, et Félicité, nouvellement mère, dont les mamelles dégouttaient encore de lait, exposées dans un filet aux cornes d’une vache furieuse qui les traînait sur l’arène, leur pitié alla jusqu’à ordonner que ces jeunes femmes et leurs compagnons ne mourussent pas ainsi, mais seulement parle glaive; néanmoins ils voulurent avoir le plaisir de leur mort. Les martyrs se rendirent d’eux - mêmes au milieu

de l’amphithéâtre, et reçurent le dernier coup, immobiles et en silence. Le gladiateur qui frappa Perpétue fut obligé de s’y reprendre à plusieurs fois: elle conduisit elle-même la main tremblante de son bourreau. Satur fut égorgé à part, au Spoliarium, où l’on achevait ceux à qui les bêtes n’avaient pas entièrement arraché la vie. Là était le soldat Pudens, qui les avait gardés dans la prison, et qui était déjà croyant. « Adieu, lui dit Satur, souvenezvous de ma foi! Que ceci ne vous trouble point, mais vous confirme ! » Puis il lui demanda l’anneau qu’il avait au doigt, le trempa dans sa blessure, et le lui rendit comme un gage de son amitié et du zèle avec lequel il allait prier pour lui. On a de fortes raisons de penser que ce Pudens est celui que l’on honore comme ayant subi le martyre en Afrique peu de temps après. Ainsi prêchaient, ainsi mouraient les chrétiens, ainsi se propageait la foi sainte. Les noms de Perpétue et de Félicité ont été iusérés dans le canon de la messe, tant le combat de ces deux femmes admirables parut glorieux et leur palme éclatante ; et depuis seize siècles l’adorable sacrifice des autels n’a pas été célébré une fois dans le monde, que le prêtre et les fidèles n’aient solennellement prié Dieu de leur donner part et société avec Félicité et Perpétue. Les précieuses dépouilles des martyrs étaient, au ve siècle, dans la grande église de Carthage. Leur fête, au rapport de saint Augustin, attirait plus de monde pour leshonorer, que la férocité païenne n’avait jadis attiré de spectateurs et d’insulteurs à leurs supplices.

Dans cette foule qui blasphémait au cirque, outrageant à la mort des serviteurs de Dieu, se trouvait sans doute, enfant du temps de Félicité et de Perpétue, plus tard jeune homme, et plus tard encore homme fait (car, mal-

gré quelques intervalles de repos, la persécution ne cessait guère), le fils d’un des principaux sénateurs de Carthage, Thascius Cyprianus , aimable et plein de vices, il l’a dit lui-même, comme tous les heureux de cette époque pompeuse et flétrie. Déjà avancé en âge , professeur célèbre et considéré, il honorait peu les dieux de l’empire et méprisait la superstition des chrétiens, lorsqu’il se lia d’amitié avec Cécilius , cet Africain de Cirta qu’Octavius et Minucius Félix convertirent à Ostie. Le brillant incrédule ouvrit les yeux , reçut le baptême, et tout aussitôt abandonna sa profession , vendit ses biens, en distribua le prix aux pauvres, et fit admirer enfin de telles vertus, que le peuple demanda qu'il fût ordonné prêtre. Depuis un an il servait en cette qualité l’Église de Carthage, quand l’évêque Donat mourut. Thascius Cyprianus, malgré ses prières et ses larmes , fut élu pour remplacer le pasteur défunt. 11 reçut la consécration épiscopale ( 248), et c’est lui que nous honorons comme Père de l’Église, évêque et martyr, sous le nom de saint Cyprien. L’Église jouissait alors d’une paix qui ne dura pas longtemps. Décius monta sur le trône, et recommença la persécution (250). La conversion et le zèle de Cyprien l’avaient rendu odieux aux idolâtres : qui s’est jamais mis du parti de Dieu sans s’attirer l’aveugle haine du monde? Ils s’ameutèrent dans les rues et les places, criant : « Cyprien aux bêtes ! » Cyprien désirait le martyre, et sa fin l’a montré : toutefois, obéissant aux inspirations de Dieu , qui voulait le conserver quelque temps encore au monde et à son troupeau, il se déroba pour cette fois aux recherches des tyrans, ne cessant, dans son exil, de pourvoir aux besoins des âmes avec la même tendresse et le même zèle que par le passé. La mobilité africaine se révéla dans le cours de cette per-

sécution, et le saint put prévoir les malheurs réservés à son Église. Déjà le relâchement s’y était introduit ; le schisme ne tarda pas à y apparaître : de là des apostasies douloureuses. Les vrais fidèles mouraient héroïquement; les chrétiens faibles, ceux qui avaient embrassé le christianisme par désir de changement et par goût pour la nouveauté plutôt que par amour sincère de la vertu, couraient d’eux-mèmes et s’empressaient autour des idoles. Décius périt en 251 : une trahison l’avait élevé sur le trône, une trahison l’en lit descendre; les fidèles respirèrent. Cyprien profita du calme pour rétablir l’ordre et la discipline. Deux conciles nombreux s’assemblèrent à Carthage ; le second prit des mesures pour préparer les fidèles à la persécution dont l’ avènement de Gallus annonçait le retour. Ce fut à cette époque que saint Cyprien quêta pour racheter les chrétiens de Numidie, emmenés en captivité chez les barbares. Un autre lléau sollicitait sa charité et faisait couler ses larmes. Une peste horrible, née en Éthiopie, avait gagné l’Afrique et la dépeuplait. On voyait tous les jours succomber des familles entières. Chacun, ne pensant qu’à soi, cherchait à se garantir de la contagion par la fuite. Les païens abandonnaient les malades, les mettaient hors de leurs maisons, comme s’ils eussent pu par là chasser la mort. Les rues regorgeaient de moribonds qui imploraient le secours des passants. Les passants s’éloignaient en toute hâte ; quelquesuns s’arrêtaient, mais pour piller leurs frères. Saint Cyprien assembla les fidèles ; il leur représenta qu’ils devaient non- seulement s’assister entre eux, mais encore secourir leurs ennemis et leurs persécuteurs. Il fut obéi : les riches donnèrent de l’argent, les pauvres offrirent leur travail, l’évêque se donna et se prodigua tout entier.

Quinze siècles plus tard , de l’autre côté de la mer, en face de Carthage anéantie , Cyprien revivait à Marseille dans l’càme sainte de l’évêque Belzunce. La peste d’Éthiopie dura depuis l’an 250 jusqu’à l’an 262. Ln 257 éclata la cruelle persécution de Valérien, successeur de Gallus et d’Émilien massacrés. Elle ne s’éteignit qu'au bout de trois ans et demi , quand le persécuteur tomba au pouvoir des Perses. Les révolutions punissaient les tyrans et donnaient quelque relâche à l’Église. Saint Cyprien avait relevé le courage des fidèles, et Dieu, multipliant les épreuves, les aidait à faire moins de cas de la vie. Le saint évêque décrit dans ses lettres la constance admirable qu'ils faisaient paraître au milieu des supplices. On les frappait avec des verges et des bâtons; on les étendait sur des chevalets et on les faisait rôtir ; on leur déchirait le corps avec des tenailles brûlantes; on coupait la tète aux uns, on perçait les autres avec des lances. Souvent on employait, pour tourmenter le même homme, plus d'instruments de supplice qu’il n’avait de membres en son corps. On les chargeait de fers dans les prisons, et on les en tirait ensuite pour les exposer aux bêtes ou pour les livrer aux flammes; les bourreaux fatigués se relayaient les uns les autres ; quand ils avaient épuisé les tortures ordinaires, ils en inventaient de nouvelles et de plus raffinées : c'était un art d’accroitre les tortures en prolongeant la vie. Il y avait des chrétiens qu’on gardait étendus sur le chevalet pour qu’ils mourussent comme par degrés, et que la durée des douleurs les rendit plus atroces. N’ayant pas une place sur le corps qui ne fût déjà déchirée, ils voyaient encore, selon le mot énergique de Tertullien, tourmenter non plus leurs membres, mais leurs plaies. Cependant ils lassaient les

tortionnaires par une patience, par un courage invincible à tout le génie de la cruauté : sur ces visages saignants et déformés éclataient la douceur et la paix d’un sourire céleste; de ces troncs qui gisaient dans une boue sanglante, mutilés par le fer et par le feu , les proconsuls, les bourreaux, la populace païenne s’épouvantaient d’entendre sortir des cantiques de joie , des paroles qui les menaçaient de la mort éternelle, des prières même qui invoquaient, en leur faveur, la clémence du Dieu toutpuissant, de ce Dieu qui avait de tels adorateurs! Souvent aussi des voix s’élevaient du sein de la foule : c’étaient des chrétiens, c'étaient des païens mêmes qui, à la vue des martyrs, confessaient Jésus-Christ et demandaient à mourir. Ces choses ne se passaient pas seulement à Carthage, mais dans toutes les villes de la Numidie et de la Mauritanie où il y avait des fidèles , et il y en avait partout. Cyprien ne cessait d’exhorter son peuple aux combats généreux de la foi , indomptable et désarmée , * contre la fureur sanguinaire des impies : il fut le père d’un immense nombre de pénitents et de martyrs. On l’arrêta enfin lui -même. Ce fut une joie pour lui, et un deuil pour la ville. Le proconsul, suivant l’usage, lui offrit la vie et la richesse s’il voulait abjurer, car on ne demandait autre chosé à ces chrétiens, qu’on accusait de tous les crimes les plus infâmes, sinon de dire qu’ils n’étaient plus chrétiens. Cyprien refusa. Le proconsul ordonna qu’il aurait la tète tranchée. Cyprien loua Dieu. Les chrétiens qui étaient présents s'écrièrent qu'ils voulaient être décapités avec lui.

Le saint sortit du prétoire, accompagné d’une troupe de soldats; les centurions et les tribuns marchaient à scs côtés. On le conduisit dans un lieu uni et couvert d’arbres,

sur lesquels, à cause de la foule, plusieurs montèrent pour mieux voir. Il ôta son manteau, se mit à genoux et pria. Il se dépouilla ensuite de sa dalmatique, qu’il donna aux diacres. Quand le bourreau s’approcha, il lui fit faire un cadeau de vingt-cinq pièces d’or, se banda lui-même les yeux et demanda à un diacre de lui lier les mains. Les chrétiens mirent autour de lui des linges pour recevoir son sang (1), et on lui trancha la tête, le 14 septembre 258. Il était évêque depuis dix ans, chrétien depuis onze à douze ans; il avait, durant cet espace, conquis plus d’âmes à la religion , par conséquent plus de fidèles sujets à l’empire, que les armes de Rome ne s’en étaient soumis en un siècle. Les chrétiens portèrent son corps dans un champ voisin , et l’enterrèrent pendant la nuit avec beaucoup de solennité , sur le chemin de Mappale. On bâtit depuis deux églises en son honneur : l’une sur sou tombeau, qui fut appelée Mappalia; l’autre à l’endroit où il avait souffert, et qui fut appelée Mensa Cypriana (table de Cyprien), parce que le saint s’y était offert à Dieu en sacrifice. Les mêmes ambassadeurs de Charlemagne qui rapportèrent en France les reliques de saint Spérat, y rapportèrent aussi celles du grand évêque : elles furent successivement déposées à Arles, puis à Lyon (2), puis enfin, sous Charles le Chauve, à Compiègne, dans la célèbre abbaye de Saint-Corneille. Elles sont aujourd’hui perdues.

(1) Presque toujours les païens tolérèrent ces hommages rendus par les chrétiens à ceux qui avaient souffert pour la religion. Je ne puis, à cette occasion , m’empêcher de remarquer qu’ayant, dans un écrit public, témoigné mon estime et ma vénération pour un pieux prêtre condamné par le jury, j’ai été accusé d’avoir fait son apologie et condamné moi - même à l’amende et à la prison.

(2) Cette translation inspira à Leidrard, archevêque de Lyon, un poërne que nous avons encore.

Les martyrs qui, selon le langage admirable de la foi, reçurent leur couronne durant la persécution de Valérien, furent plus nombreux peut-être en Numidie que partout ailleurs. 11 y avait parmi eux des évêques, des clercs, et une telle multitude de laïques, hommes, femmes, enfants même, que le gouverneur, qui les fit exécuter avant les ecclésiastiques, y employa plusieurs jours. Les clercs furent égorgés dans un vallon, entre Lambese et Cirta , sur le bord du fleuve. On les mit en ligne, afin que l’exécuteur n’eùt qu’à passer de l’un à l’autre en coupant les tètes, autrement le massacre eût duré trop longtemps, et il y aurait eu trop de corps en un monceau. Quand ils eurent les yeux bandés, Marien , qui était lecteur, prédit que la vengeance du sang innocent était proche, que le monde serait affligé de peste, de captivité, de famine, de tremblements de terre, d’insectes ; ce qui marquait la prise de l’empereur Yalérien et les guerres qui suivirent sous les trente tyrans. La mère de saint Marien était présente, et l’encourageait à faire généreusement le sacrifice de sa vie. Le voyant mort, elle embrassa son corps, baisa son cou sanglant, et rendit grâces à Dieu de lui avoir donné un tel fils.

Vers la fin de ce 111e siècle, si glorieux pour l’Église d’Afrique, naît dans la Libye -Cyrénaïque un homme dont les doctrines rempliront de sang le monde entier, mettront à deux doigts de sa perte la foi catholique, et feront égorger en Afrique à peu près tout ce que les Vandales y trouveront de chrétiens fidèles : c’est Arius. Tandis qu’il commence à répandre dans Alexandrie le poison de ses blasphèmes, la persécution de Dioclétien , qui ordonnait aux chrétiens de livrer les saintes Écritures pour être brûlées, occasionne le crime des tradileurs , et

donne naissance au schisme des donatistes. Les artisans de ce schisme furent sans doute des misérables dont les uns voulaient se venger, les autres s'emparer des dignités de l’Église, et les autres piller ses richesses. « Ceux qui troublent la paix de l’Église, dit saint Augustin, ou sont aveuglés par l’orgueil et entraînés par l’envie , ou sont séduits par l’amour des biens du monde, ou enfin se laissent dominer par des passions honteuses. » Mais on peut reconnaître dans le rapide accroissement de la secte cet emportement de caractère, ce goût pour la dispute et pour les subtilités, cette mobilité et tout ensemble cet entêtement qui firent tomber Tertullien et condamnèrent saint Cyprien à tant de travaux et de luttes. Tel est le génie africain : il fit de l’Afrique le pays du monde le plus fertile en rhéteurs, et Juvénal, dès le iet siècle, l’appelait une pépinière d’avocats. Le principe du schisme fut une sévérité outrée contre les traditeurs, que le pieux évêque Cécilien de Carthage avait cru devoir traiter avec miséricorde; plusieurs prêtres et évêques, traditeurs eux-mêmes, s’y jetèrent pour faire oublier leur apostasie, et 11e s’en montrèrent que plus emportés. Du schisme à l’hérésie le pas est aisé à franchir. Bientôt il y eut dans chaque siège épiscopal un évêque donatiste ; on en comptait près de cinq cents au temps de saint Augustin, et le peuple, embrassant ce parti, lui donna en beaucoup de lieux la force brutale du nombre. Divisés en sectes qu’eux-mêmes ne pouvaient plus compter, les donatistes s’unissaient dans une haine commune contre les catholiques et les persécutaient partout. En vain le triomphe de Constantin (312) donna la paix à l’Eglise dans le reste du monde; l’infortunée Eglise d’Afrique vit, sous le règne de ce prince, com-

ËN ALGÉRIE.

mettre des horreurs dont les païens ne l’avaient pas épouvantée. L’illustre évêque deMilève, saint Optât, qui s’est placé au nombre des Pères de l'Église par son beau livre contre les donatistes, leur reproche d'avoir violenté les vierges, renversé les autels, brisé les tables sacrées, fondu et vendu les vases sacrés, et enfin, ô crime! ô impiété inouïe! jeté l’eucharistie aux chiens! Les protestants n’ont rien inventé. On vit les populations donatistes retourner à la barbarie : ce fut dans leur sein que naquit (346) la secte immonde des circoncellions, comme plus tard, du sein des populations corrompues par les doctrines de Jean Huss et de Luther, surgirent les taborites, les anabaptistes, et tant d'autres sectaires ou fous ou impurs.

L’hérésie des donatistes dura environ cent ans. A demi ruinée par le zèle et le talent de saint Optât, dont l’admirable livre est devenu, dans la suite des siècles, une arme puissante contre tant d’autres hérésies, elle succomba sous les coups de saint Augustin. Saint Optât existait encore en 384. A cette époque Augustin vivait dans l’erreur et dans le péché ; mais le jour béni du Ciel et du monde n’était pas éloigné, le jour où ce noble cœur, embrassant la foi qu’il avait tant combattue, allait commencer de gagner les âmes et les intelligences par l’héroïsme de ses vertus et la sublimité de ses lumières. Le vieil évêque de Milève a pu vivre assez pour saluer (386) ce grand jour, et pour voir entrer dans la carrière l'athlète qui terminerait son ouvrage.

Je dirais volontiers de saint Augustin ce que Salluste dit de Carthage : J’aime mieux n’en point parler que d’en parler peu. Prêtre saint, moine humble et mortifié, missionnaire infatigable, docteur très- illustre , fondateur

d’œuvres sans nombre, modèle de charité, maître en toute science de salut, le plus aimable des hommes , le plus tendre et le plus zélé des pasteurs, « on voit en lui, « dit Érasme, comme dans un miroir, le modèle de cet « évêque parfait dont saint Paul trace le caractère. » Évêque d’Hippone, mais en réalité patriarche de l’Afrique par l’influence de ses vertus et de son génie, il servit pendant près de quarante ans Dieu et ses frères avec une ardeur qui s’accrut jusqu'au dernier jour et que Dieu couronna. Déjà religieux avant d’être prêtre, il établit à llippone, lorsqu’il eut reçu le sacerdoce, une nouvelle communauté d’où sortirent un grand nombre d’évêques qui, par leur savoir et par la sainteté de leur vie, devinrent l'ornement de l’Église d’Afrique : tels furent entre autres Alipius de Tagaste, Évode d’Izale, Possidius de Calame, Profuturus et Fortunat de Constantine, Sévère de Milève, Urbain de Sicca, Boni face et Pérégrin; ces hommes formés par lui combattirent avec lui. Les restes des tertullianistes disparurent ; les donatistes rentrèrent en foule dans le giron; les mœurs, que tant d’hérésies avaient ruinées, se relevèrent, du moins en partie. Hélas! dernière lueur de vertu et de gloire destinée à s’éteindre bientôt dans le sang! D’immenses crimes avaient été commis et se commettaient encore; Dieu regardait l’Afrique avec un œil de colère, et semblait n’y avoir envoyé tant de saints que pour se préparer une dernière moisson de martyrs. En 430, les Vandales, maîtres de tout le pays, n’étaient plus arrêtés que par les murailles d’Hippone, à l’abri desquelles saint Augustin, âgé de soxante-seize ans, rendait le dernier soupir (28 août 430). On peut dire que la domination des Romains expira avec lui eu Afrique, en même temps que la civilisation chrétienne, dont l’existence ne

fut plus qu'une longue agonie jusqu’à l'invasion des musulmans, sous laquelle elle disparut pour ne plus renaître que quatorze siècles après, en 1830, sur ces points mêmes du territoire, Alger et Bône, qu’illustrèrent plus spécialement la vie et la mort de saint Augustin.

Tous les auteurs chrétiens du temps s’accordent à regarder cette terrible invasion des Vandales comme un châtiment de la colère divine. L’Afrique, en effet, était alors une sentine de tous les vices. Parmi les nations barbares, chacune avait son vice particulier; les Africains surpassaient chacune de ces nations ; mais quant à l’impudicité, ils se surpassaient eux-mêmes. Plusieurs, quoique chrétiens à l’extérieur, étaient païens dans l'àme, adoraient la déesse céleste ou l’ancienne Astarté, se dévouaient à elle, et, au sortir des sacrifices idolâtres, allaient à l’église et s’approchaient de la sainte table. Les grands et les puissants principalement commettaient ces impiétés; mais tout le monde avait un mépris et une aversion extrêmes pour les moines, quelque saints qu’ils fussent. Dans toutes les villes d’Afrique, quand ils voyaient un homme pâle , les cheveux coupés jusqu’à la racine , vêtu du manteau monacal , ils ne pouvaient retenir les injures et les malédictions. Si un moine d’Egypte ou de Jérusalem venait à Carthage pour quelque œuvre de piété, sitôt qu’il paraissait en public, on le chargeait de reproches et de huées. Le courage n’y était pas une vertu moins rare que les autres, et le bon sens même semblait avoir abandonné ces hommes perdus. Durant le siège de Carthage, tandis qu’une partie des habitants étaient égorgés par l’ennemi au pied des murs, les autres s’occupaient au théâtre à siffler les acteurs et à pousser des cris de joie. Il fallut que les Vandales les réduisissent

en esclavage pour réformer leurs mœurs. Ces barbares étaient chastes. Ils défendirent, sous peine de mort, les débauches que les Romains autorisaient. Ainsi, ajoute Salvien, prêtre de Marseille, et contemporain de ces événements, Dieu employa les barbares non-seulement pour punir les Romains de leur perversité, mais aussi pour rendre quelque moralité au genre humain.

L’Église, cependant, fut elle- même cruellement désolée. Ces barbares étaient ariens , et leur férocité naturelle s’accrut de la haine qu’ils portaient aux catholiques. Plus de chants dans les églises ; les églises mêmes étaient pour la plupart réduites en cendres. On ne voyait plus qu’évèques, prêtres, vierges consacrées à Dieu, les uns privés d’une partie de leurs membres, les autres chargés de chaînes ou exténués de faim. L’Afrique entière fut ainsi ravagée par le fer, par le feu , par la famine, avec une fureur impitoyable. Les Vandales avaient conscience de leur mission. Ils disaient que ce n’était pas d’eux -mêmes qu’ils usaient de tant de rigueur, mais qu'ils sentaient une force qui les y poussait comme malgré eux. Leur roi Genséric avait en lui-même une confiance sans bornes; il se sentait conduit par une main toute-puissante. Un jour qu’il mettait à la voile, son pilote lui demanda quelle route il fallait prendre. « Suis le vent, répondit Genséric, il nous conduira vers ceux que Dieu veut punir.» Ce souffle terrible qui ne manqua jamais à ses vaisseaux le fit aborder (455) sur les rivages de Rome. L’impératrice Eudoxie l’y appelait pour se venger de l'usurpateur Maxime, qui l’avait contrainte à l'épouser après avoir fait assassiner Valentinien III son premier mari. Étrange rencontre dans la destinée de ce Vandale, qui devait déjà la possession d’un royaume

aux intrigues de la cour impériale, et qui s’emparait de Rome sur l'imitation d Eudoxie, comme il s’était emparé de l’Afrique sur l’ invitation de Boniface. Rome ne se défendit même pas; elle fut pillée pendant quatre jours. A la prière du pape saint Léon , le même devant qui Attila s'était trouvé miséricordieux, Genséric s’abstint des incendies, des meurtres et des supplices. Carthage le vit revenir apportant avec lui les immenses dépouilles et l'immense déshonneur de la ville de Caton. Au nombre de ces dépouilles étaient les vases sacrés autrefois pris à Jérusalem par Titus. L’impératrice Eudoxie, ses deux filles, plusieurs milliers de captifs, réservés à l’esclavage sur la terre que les Scipions avaient conquise, chargeaient la flotte du vainqueur. Ces infortunés furent rachetés par la charité de Deogratias, saint vieillard ordonné évêque à Carthage en 454, à la prière de Valentinien , après une longue vacance. L’homme de Dieu vendit, pour cette œuvre de miséricorde, ce qui restait de vases d’or et d’argent dans les temples appauvris. Ayant donné la liberté aux esclaves, il leur procura encore un asile en les recueillant dans deux grandes églises qu’il avait fait garnir de lits et de paille. Jour et nuit il les visitait, faisait soigner les malades, les servait lui- même malgré sa grande faiblesse et son âge avancé. Au milieu des horreurs dont ces temps sont remplis, de tels exemples reposent l’àme. Les ariens, envieux de la vertu de Deogratias, voulurent le faire périr par des embûches auxquelles il échappa ; mais il mourut peu de temps après , n’ayant tenu le siège de Carthage que trois ans. Genséric défendit alors d'ordonner des évêques dans la province Proconsulaire et dans la Zeugitane, où il y en avait soixante- quatre, qui, manquant peu à peu, se trouvèrent

réduits à trois au bout de trente ans, lorsque Victor, évêque de Vite, écrivit l’histoire de cette persécution. Il y eut plusieurs confesseurs et plusieurs martyrs. On vit même alors un exemple de la facilité avec laquelle les Maures païens pouvaient recevoir l’Évangile. Quatre frères qui avaient refusé d’embrasser l'arianisme, ayant été donnés comme esclaves à un roi nommé Capbar, dont tout le peuple était païen, surent, par leurs discours et la sainteté de leur vie, attirer les barbares à la connaissance de Dieu. Désirant établir la religion , ils députèrent à l’évêque de la ville la plus voisine , le priant d'envoyer des prêtres et des lévites à ce peuple converti. L’évêque le fit avec joie, et l’on baptisa une multitude de barbares. Genséric , furieux , fit attacher les serviteurs de Dieu par les pieds derrière des chariots qui , courant dans des lieux pleins de ronces et de bois, les mirent en pièces. Les Maures se lamentaient , mais les martyrs se regardaient l’un l'autre en passant, et disaient: «Mon frère, priez pour moi; Dieu a rempli notre désir; c'est ainsi que l’on arrive au royaume des cieux. » Tl se fit de grands miracles à leurs tombeaux.

Après la mort de Genséric, son fils Hunéric permit aux catholiques de Carthage d’élire un évêque. Depuis vingtquatreans cette Église étaitsans pasteur. Eugène, homme singulièrement estimé pour son savoir, sa piété, son zèle et sa prudence, fut élu d’une voix unanime. Sans revenus, il faisait d'immenses aumônes, trouvant dans le cœur des fidèles une ressource assurée contre la misère des indigents; d’ailleurs il se refusait presque tout à lui-même, et disait cette belle parole, lorsqu’on lui conseillait de songer aussi à ses propres besoins : « Le bon pasteur doit donner sa vie pour son troupeau; puis-je donc m’inquiéter de ce qui concerne mon corps? »

La bienveillance que lui avaient d'abord témoignée les ariens fit bientôt place à des sentiments de haine et de jalousie; cette vertu les offusquait. Le roi lui défendit de s’asseoir sur le trône épiscopal , de prêcher le peuple, et d’admettre dans l’église ceux des Vandales qui étaient catholiques. Saint Eugène fit la réponse d’un évêque: il dit que la maison de Dieu resterait ouverte à quiconque voudrait y venir prier. Hunérie, furieux, mit aux portes des temples des bourreaux qui jetaient sur la tête de tous ceux qu’ils y voyaient entrer avec l’habit vandale, un bâton dentelé dont ils leur entortillaient les cheveux , et qu’ils tiraient ensuite avec force, de façon à arracher la chevelure et la peau de la tète. Quelques-uns en perdirent les yeux, d’autres la vie, plusieurs survécurent longtemps. On menait par la ville des femmes avec la tête ainsi écorchée, précédées d’un crieur pour les montrer à tout le peuple. La foi des catholiques brava cette cruauté, aucun n’abjura. Hunérie priva de leurs charges les orthodoxes qui servaient à la cour et les condamna aux travaux de la campagne; il défendit d’admettre aux fonctions publiques quiconque ne serait pas arien , et s’irritant de plus en plus contre les Vandales qui résistaient à ses ordres, il les chassa de leurs maisons, les dépouilla de leurs biens, et en exila plusieurs en Sicile. Ce fut le commencement de ses persécutions. Un grand nombre de vierges consacrées à Dieu furent cruellement tourmentées : les bourreaux espéraient les contraindre à déposer contre les mœurs des évêques et des clercs. On les suspendait avec de grands poids aux pieds; on leur appliquaitdes lames de fer rouge sur le dos, sur le ventre, sur le sein ; on lit craquer sur le chevalet leurmembres rompus. Beaucoup d’entre elles moururent, aucune ne donna prétexte à la calomnie. Des

évêques, des prêtres, des diacres, des laïques distingués, lurent bannis au nombre de cinq mille, et menés dans le désert par les Maures; ils chantaient en marchant cette parole du psaume: «Telle est la gloire de tous les saints.» Le peuple accourait de tous côtés pour saluer les confesseurs, Les chemins étaient trop étroits, et les fidèles couvraient les vallées et les montagnes, portant des cierges à la main et mêlant leurs plaintes aux cantiques des serviteurs de Dieu; les mères poussaient leurs enfants aux pieds des saints : « A qui nous laissez-vous en courant au martyre? Qui baptisera ces enfants? Qui nous donnera la pénitence et la réconciliation? Qui nous enterrera quand nous serons morts ? Qui offrira le divin sacrifice avec les cérémonies ordinaires? Que ne nous est-il permis d’aller avec vous? » Je ne puis me défendre de transcrire un détail touchant et naïf, rapporté par Victor, évêque de Vite: « Un jour que nous marchions ainsi avec l'armée de Dieu, nous vîmes une vieille femme portant un sac, et tenant par la main un petit enfant qu’elle encourageait par ces mots: « Courez, mon seigneur! voyez tous les saints, comme ils se pressent avec joie d'aller recevoir la couronne! » Nous la grondions de ce qu'étant femme elle voulait aller avec tant d’hommes et se joindre à l’armée du Christ. Elle répondit: « Bénissez -moi, seigneurs, et priez pour moi, ainsi que pour cet enfant1, qui est mon petit-fils; car, quoique pécheresse, je suis fille du défunt évêque de Zurite. — Mais, lui dîmes-nous, pourquoi marcher dans un si chétif accoutrement et venir de si loin ?» Elle répondit: « Je vais en exil avec ce petit, votre serviteur, de peur que l’ennemi ne le trouve seul et ne l’entraine de la voie de la vérité à la mort. » A ces mots nous fondîmes en larmes et ne pûmes dire autre chose, sinon :

« Que la volonté de Dieu soit faite ! » Pendant la marche, quand les vieillards ou les jeunes gens les plus faibles étaient harassés, on les piquait avec des dards, ou on leur jetait des pierres pour les faire avancer. On commanda aux Maures, moins cruels que les ariens, de lier par les pieds ceux qui ne pouvaient marcher, et de les traîner comme des bêtes mortes à travers les pierres et les ronces, où ils furent déchirés. 11 en mourut un grand nombre, que leurs frères enterrèrent comme ils purent sur ce chemin d'agonie. Les plus valides arrivèrent seuls au désert ; là ils furent abandonnés à la faim. Les scorpions et les autres bêtes venimeuses dont ce lieu était rempli ne leur faisaient point de mal. Dieu semblait donner aux animaux la compassion qui n’était plus dans le cœur des hommes, o Le jour de l’Ascension 483, le persécuteur lit publier dans toute l’Afrique un écrit conçu en ces termes: « Hunéric, roi des Vandales et des Alains, aux évêques catholiques. Il vous a souvent été défendu de tenir des assemblées dans le partage des Vandales, de peur que vous ne séduisiez les âmes chrétiennes. On a trouvé que plusieurs, au mépris de cette défense, y ont célébré des messes, soutenant qu’ils conservaient l’intégrité delà foi chrétienne. C’est pourquoi, ne voulant point souffrir de scandale dans les provinces que Dieu nous a données, sachez que, du consentement de nos saints évêques, nous avons ordonné que vous veniez tous à Carthage, le jour des calendes de février prochain, pour disputer de la foi avec nos évêques, et prouver par les Écritures la croyance que vous tenez, afin que l’on puisse connaître si vous avez l’intégrité de la foi. » On croirait lire une ordonnance d’Élisabeth d’Angleterre, ou un ukase de Nicolas de Russie. Les évêques furent consternés ; ils virent queHunéric avait juré

la perte des catholiques. Néanmoins ils obéirent courageusement, et se rendirent à l’assemblée, non-seulement de toute l’Afrique, mais encore des iles sujettes aux Vandales. Hunéric, dans l’espoir de les intimider, lit d’abord subir divers tourments aux plus renommés et aux plus habiles. 11 brûla Létus, célèbre par sa science, et en retint d’autres en prison. Enfin la conférence s’ouvrit. Les ariens trouvèrent les catholiques mieux disposés au combat qu’ils ne l’avaient cru. Ils leur dirent des injures et rompirent brusquement les discussions. Les catholiques présentèrent une confession de foi rédigée par saint Eugène, et se tinrent prêts à souffrir les violences qu'ils avaient prévues. La persécution deviut horrible ; mais jamais l’Église d’Afrique ne se montra plus sainte devant le Seigneur. La terre fut, à la lettre, arrosée du sang des martyrs. Le 25 février 484, toutes les églises avaient été fermées en même temps , tous les ecclésiastiques chassés des villes, tous les catholiques, vandales ou romains, déclarés inhabiles à hériter ou à disposer de leurs biens, de quelque nature qu’ils fussent. Partout, dans les villes et dans les campagnes, il se trouva en grand nombre des âmes généreuses qui préférèrent à l’apostasie la ruine, l’humiliation, l’exil, la mort et les plus épouvantables tourments. Le persécuteur descendait au -dessous de la brute, maisles persécutés s’élevaient au-dessusdel’homme; ils savaient souffrir et mourir en priant pour leurs bourreaux, comme Y Homme-Dieu qu’ils adoraient. Une femme nommée Denise demandait au milieu des tortures qu’on lui épargnât seulement la honte de la nudité. Tandis qu’on la battait de verges et que des ruisseaux de sang coulaient de son corps, elle exhortait les autres au martyre, et par son exemple elle procura le salut à presque toute sa patrie.

Elle avait un fils unique, encore jeune; le voyant trembler à l’aspect des tourments qu’il allait endurer: «Souviens -toi, lui dit -elle, que nous avons été baptisés au nom de la Trinité, dans le sein de l’Église catholique notre mère. La peine qui est à craindre, c’est celle qui ne finit jamais; la vie qui est à. désirer, c’est celle qui dure toujours. » Le jeune homme , relevé par la vertu de sa mère , souffrit avec constance et reçut saintement la mort. Pour Denise, elle avait lassé les bourreaux. Ayant embrassé tendrement le corps de son fils, et rendu publiquement grâces à Dieu, elle voulut enterrer dans sa propre maison le généreux enfant quelle avait deux fois donné au ciel , afin de pouvoir offrir tous les jours sur son tombeau des prières à la sainte Trinité , et de se fortifier dans l’espérance de lui être réunie au dernier jour (1).

A Cucuse, les martyrs furent innombrables; à Carthage, Victorien, gouverneur de la ville, préféra les chevalets et la dent des bêtes aux immenses richesses qu’il possédait déjà, et aux faveurs que lui offrait Hunéric; une foule de chrétiens imitèrent son exemple, et moururent ou furent mutilés; à Typase, ville delà Mauritanie-Césarienne, située entre Cherchell et Alger, les habitants, détestant la présence d’un évêque arien , quittèrent la ville et s’enfuirent en Espagne, à l’exception d’un petit nombre qui ne purent passer la mer. L’évêque arien essaya inutilement d’effrayer ou de séduire ces derniers. Ils s’assemblaient dans une maison et y célébraient, sans se cacher, les saints mystères. Hunéric leur fit couper la main droite et la langue, et néanmoins ils parlèrent comme au-

(1) Sainte Denise, saint Majoric, son fils; sainte Dative, sa sœur; saint Émilien, son parent; saint Léonce, saint Tertius et saint Boniface, ses compagnons , sont honorés le 6 décembre.

parafant. Ce miracle fut public; mais Dieu, qui consolait ainsi les fidèles , endurcit le cœur d’Hunéric comme il avait enduci celui de Pharaon (1). Saint Eugène et les autres évêques, frappés, injuriés, dépouillés de tout, même de vêtements , ayant vu expirer dans les tortures quatre-vingt-lmit d’entre eux , furent enfin condamnés à l’exil. Saint Eugène écrivit à son troupeau une lettre admirable, que Grégoire de Tours nous a couservée. 11 les conjure, par le redoutable jour du jugement et par la lumière formidable de l’avénement de Jésus-Christ, de rester fermes dans la foi de la Trinité et d’uu seul baptême , sans souffrir d’être rebaptisés; car les ariens d’Afrique, semblables aux donatistes, rebaptisaient ceux qui embrassaient leur secte. Il proteste qu’il sera innocent de la perte de ceux qui succomberont, et que sa lettre sera lue contre eux au tribunal de Jésus -Christ; il leur recommande le jeûne, la prière et l’aumône, qui ont toujours fléchi la miséricorde de Dieu, et de ne point craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps. On a le catalogue des évêques de toutes les provinces d’Afrique qui étaient venus tà la conférence, et qui furent martyrisés ou en-

(1) Victor de Vite, témoin oculaire du fait, dit à ceux qui en douteraient, qu’ils pouvaient s’en assurer eux -mômes en allant à Constantinople, où ils trouveraient un sous-diacre nommé Réparât, du nombre de ceux à qui on avait coupé la langue jusqu’à la racine , qui parlait nettement, sans aucune peine, et qui, pour cette raison, était singulièrement honoré de l’empereur Zénon et de l’impératrice. Ênée de Gaze, philosophe platonicien, qui était alors à Constantinople, dit, dans un dialogue écrit avant l’an 533, qu’il avait vu lui - même des personnes qui avaient eu la langue coupée, qu’il les avait entendues parler distinctement, et que, ne pouvant s’en rapporter à ses oreilles, il leur avait fait ouvrir la bouche, et vit toute leur langue arrachée jusqu’à la racine; qu’il était étonné, non de ce qu’ils parlaient, mais de ce qu’ils vivaient encore. Procope, qui écrivait quelque temps après , dit qu’il en avait vu se promener à Constantinople , parlant librement, sans se sentir de ce supplice; mais que deux d’entre eux ayant péché contre la pureté perdirent l’usage de la parole. Le comte Marcellin, dans sa Chronique, l’empereur Justinien, dans une constitution pour l’Afrique, attestent également avoir vu ce miracle.

( llist. univers, de l'Église catholique, par l’abbé Rohrbacher, t. vin.)

voyésen exil: 54 de la province Proconsulaire , 125 de Numidie, 107 de la Byzacène, 120 des deux Mauritanies (Césarienne et Tingitane), 44 delà Mauritanie-Sitifienne, 5 de la Tripolitaiue, 10 de la Sardaigne et des îles voisines ; 88 moururent comme nous l’avons dit ; il y en eut 40 relégués en Corse, 302 ailleurs; 28 s’enfuirent (1). Un de ces évêques bannis, nommé Fauste , alla s’établir dans la Byzacène, près de Telepte. 11 y fonda le monastère où saint Fulgence, alorsàgé de vingt-deux ans, voua sa vie au service de Dieu. Après saint Eugène, Hunéric bannit tout le clergé de Carthage, composé de plus de cinq cents personnes, nonsans leur avoirfait souffrir la faim et toutes sortes de tourments. Les enfants de chœur mêmes n’obtinrent pas grâce. Cependant un apostat nommé Teucérius, qui avait été lecteur, conseilla d’en rappeler douze, à cause de leurs belles voix. Ces enfants ne voulaient pas quitter les saints et s’attachaient à leurs genoux en pleurant. Il fallut les ramener l'épée à la main. On essaya de les gagner par des caresses , on les tourmenta ensuite à plusieurs reprises : ils demeurèrent inébranlables. La persécution étant passée , la ville de Carthage les respecta

(t) Voici la nomenclature la plus complète des évêchés d’Afrique; elle a été

relevée par M. Carette :

Province Proconsulaire . 132

Numidie . 152

Byzacène . 135

Mauritanie-Sitifienne . 1A6

Mauritanie-Césarienne et Tingitane. . 133

Il faut remarquer, dit M. Carette, que les quatre premières provinces occupaient ensemble deux cent trente -six lieues de côtes, et les deux dernières quaire cents. Cependant le nombre des évêchés de celles-ci est à peine le quart de celui des autres. Les premières n’offrent pas un seul de ces noms qui expriment l’état de guerre: dans les deux Mauritanies, au contraire, on en trouve huit, tels que Castelli- M ediani , Castellum-Ripense , etc. etc., et ce ne sont pas ceux que nous avons signalés dans l’itinéraire d’Antonin. Tout ce qui se rattache à cette partie de l’Afrique porte l’empreinte de la résistance et de la lutte.

comme des apôtres. Victor de Vite les connut : ils habitaient la même maison et chantaient ensemble les louanges de Dieu. Mais Hunéric et les Vandales étaient moins féroces que le clergé. Les évêques ariens marchaient partout l’épée au côté , suivis de la troupe brutale de leurs clercs; ils pénétraient chez les catholiques à toute heure du jour et de la nuit, les aspergeaient d’eau, puis criaient qu’ils les avaient baptisés. Ils en usaient de même envers ceux qu'ils trouvaient sur les chemins, renouvelant les scènes de folie et d’impiété des circoncellions. Un grand nombre de fidèles, simples et ignorants, se croyant souillés par cette violence, ne pouvaient contenir leur douleur : ils allaient devant les tribunaux , se proclamaient catholiques, passaient par les supplices, et recevaient la mort. Dieu cependant sévissait contre ces aveugles persécuteurs. Toute l’Afrique fut frappée d’une effroyable sécheresse qui causa d'abord la famine et ensuite la peste. Bientôt il n’y eut plus de commerce, plus d’industrie, plus de famille; chacun s’en allait où il pouvait, cherchant vainement à fuir un air empoisonné qu’ils trouvaient partout, et une faim qui les suivait partout. Les montagnes, les collines, les routes, les places des villes étaient jonchées de cadavres ; beaucoup d’endroits auparavant trèspeuplés demeurèrent entièrement déserts. Les Vandales, habitués à l'abondance , et ceux qu’ils avaient séduits , ressentirent plus particulièrement l’atteinte du fléau. On avait promis aux apostats qu’ils ne manqueraient de rien. Ne trouvant plus de quoi vivre dans les provinces, ils arrivèrent en foule cà Carthage, comme pour sommer le roi de tenir sa promesse. Hunéric, les voyant expirer Lun sur l’autre, les lit expulser tout d’un coup, craignant qu’ils ne fissent de la ville un tombeau. Ils allèrent mou-

rirsurles chemins. Cette dernière cruauté, qui vengeait Dieu, fut aussi le dernier crime d’Hunéric : il mourut luimême (484) d’une maladie de corruption, le corps mangé des vers et tombant par lambeaux. Son successeur, Gontamond, laissa respirer l’Église, rappela saint Eugène en 487, rouvrit les temples en 494, et mourut en 496, laissant le trône à son frère Trasimond. Ce dernier, moins violent qu'Hunéric, fut plus dangereux peut-être pour la vertu des fidèles. Il leur promettait des charges, des dignités, de l'argent, ou l’impunité des crimes. Toutefois saint Eugène reprit le chemin de l’exil, et vint mourir, l'an 505, à Albi , dans les Gaules. Saint Eulgence , alors évêque de Ruspe, eut également à souffrir des caprices despotiques du roi vandale; il fut déporté en Sardaigne, ainsi que plus de deux cents autres évêques, qui emportèrent avec eux les reliques de saint Augustin. Il est doux de penser que les saints pontifes furent consolés dans leurs misères par la nouvelle des grandes choses qui se passaient non loin d’eux au pays des Francs. Cette date; de 496, qui vit renaître la persécution en Afrique, est célèbre dans l’Église. La foi orthodoxe se voyait partout abandonnée, trahie, persécutée : l’empereur Anastase protégeait les eutychiens; Théodoric, roi des Ostrogoths, en Italie; Alaric, roi des Yisigoths, dans l’Espagne et dans l’Aquitaine; Gondebaud, roi des Burgondes, dans les Gaules ; Trasimond, roi des Vandales, professaient l’arianisme. Cependant tout à coup l’Église catholique tressaillit de joie : le roi d’une nation barbare, encore petite, ayant miraculeusement gagné une bataille sur les rives du Rhin contre d’autres barbares, venait de recevoir le baptême avec l’élite de ses guerriers : le monde armé et conquérant appartenait à l'hérésie et au paganisme ,

mais le chef qui venait de se convertir était Clovis, et la nation qui suivait sonexemple était celle des Francs! Au milieu des douleurs, des ruines et des larmes, l’Église enfantait sa fdle aînée ; saint Rend versait l’eau sainte sur le front du royaume naissant qui devait donner à la religion du Christ cette forte et magnanime épée qu’on vit aux mains de Charles Martel, de Charlemagne et de saint Louis, et qui, vengeresse encore lorsqu'elle fut infidèle, n’a cessé jusqu’à nos jours de conquérir et de punir pour le compte de Dieu.

Hildéric, fils deTrasimond, lui succéda (523); il avait été élevé à la cour de Justinien, et penchait secrètement pour les catholiques; mais c'était un barbare demi-lettré, qui flottait sans courage entre sa conscience et les fausses nécessités d’une politique craintive. Il servit peu les catholiques, et s’attira lahainedes Vandales. Gélimer, héritier présomptif du trône, illustre aux yeux de sa nation pour avoir remporté quelques avantages sur les Maures , s’empara de la couronne. Justinien vint au secours de sou allié ; il envoya en Afrique une flotte bénie par le patriarche de Byzance et commandée par Bélisaire , qui débarqua sur les confins de la Byzacène et de la Tripolitaine avec une armée peu nombreuse, mais bien composée et fière de son général, il ne rencontra presque point de résistance. Le jour de la fête de saint Cyprien , li septembre 533, Carthage, démantelée, fut prise sans coup férir. Les habitants avaient illuminé toutes les rues pour célébrer leur délivrance, tandis que les Vandales se réfugiaient dans les églises, où, pcàlesde frayeur, ils tenaient les autels embrassés. Gélimer, pour se défendre, n’avait guère su qu’égorger Hildéric. Le général romain marcha au palais de l’usurpateur et s’assit sur son trône.

Le commerce ne fut point interrompu; les boutiques restèrent ouvertes; les magistrats distribuèrent tranquillement aux soldats des billets de logement, et les soldats payèrent les vivres qu'ils voulurent acheter. Deux jours auparavant, Gélimer, comptant sur la victoire que les prêtres ariens lui promettaient, avait fait faire les apprêts d’un grand festin par où il voulait couronner son triomphe. Bélisaire se mit à table avec ses principaux capitaines, et se fitservir ce repas par les officiers du roi vandale. C'était la quatre-vingt-quinzième année depuis l’entrée de Genséric à Carthage. Mahomet naissait à la Mecque.

Un concile se réunit bientôt à Carthage , où il n'y en avait pas eu depuis cent ans. Deux cent dix-sept évêques s’assemblèrent dans la basilique de Fauste, riche des reliques de plusieurs martyrs. Ils rendirent à Dieu de solennelles actions de grâces, pleurant de joie d’être enfin rendus à leurs peuples, et de voir un grand nombre d’hérétiques embrasser la vraie foi. On examina comment il fallait recevoir les évêques ariens qui rentraient dans le sein de l'Église catholique, s’ils conserveraient leur rang d'honneur, ou s'ils seraient seulement admis à la communion laïque. Les Pères ne voulurent rien régler à cet égard sans consulter Borne. Le pape saint Agapit ordonna que les évêques ariens convertis ne demeureraient point dans les dignités du sacerdoce, mais qu'on leur ferait part des revenus de l’Église établis pour la subsistance des clercs. Telle fut la vengeance des confesseurs de Jésus- Christ.

Cependant si la conquête des empereurs de Constantinople avait été rapide, leur pouvoir fut précaire et de courte durée. Les tribus indigènes se montraient chaque jour moins soumises. Bientôt des révoltes éclatèrent dans

le sein de l’armée, et les nomades multiplièrent toujours leurs entreprises. Un désordre affreux régnait partout; les mœurs, souillées par l’hérésie, étaient devenues abominables; l’autorité se voyait méprisée ou baie; tout préparait l’Afrique à la plus dure et à la plus cruelle conquête quelle eût eu encore à subir, et qui devait, pour des siècles entiers, la plonger dans une irrémédiable barbarie: les Arabes musulmans se précipitèrent sur elle avec cette fougue qui fit tout plier durant un siècle, et qui ne s’arrêta que devant l’épée de Charles Martel, dans les plaines de Poitiers.

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