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CHAPITRE II

Paix avec les Iroquois. — L’amiral du Brouillard. — Traité d'Utrecht. — Traité d’Aix-la-Chapelle. — Déloyauté de Washington. — Franklin et les Français. — Montcalm. — Bataille de Carillon. — Bataille d'Abraham. — Mort de Montcalm. — Reddition de Québec. — Traité de Paris. — Les héros du Canuda. — Les vols de l’intendant Bigot.

Avec le xvure siècle, commence la seconde partie de l’histoire de la Nouvelle-France : la première période est consacrée tout entière à des tentatives de ‘colonisation, à la fondation de villes et de villages, à l'établissement de forts et de moyens de défense ; car les gouverneurs ont compris que leurs plus grands ennemis ne sont pas les Iroquois, mais bien l’ennemi séculaire de la France : l'Anglais.

Cette seconde période, qui va se terminer par la perte de notre colonie, on peut l'appeler la « période héroïque » ; les paysans normands, bretons, saintongeois abandonnent la charrue pour prendre le fusil; le vieux sang gaulois qui coule dans leurs veines se réveille au moment du danger; tous ces Français, soldats-nés, se battent aussi volontiers cortrel’Anglais que contre les loups, les fauves des forêts canadiennes ou les Indiens Iroquois.

Beaucoup de ces colons s'étaient avancés très loin dans l’intérieur ; quelques-uns, établis sur les territoires indiens, s’allièrent avec les tribus dont ils se faisaient estimer par leur bravoure et leur bonne humeur; en peu de temps, ils conquirent sur les peuplades voisines une puissante influence. Michelet parle avec enthousiasme des alliances de nos aventuriers français, de nos coureurs des bois avec les indigènes :

« Ils n'avaient ni l’exclusivisrae ni l’orgueil de l’Anglais. Ils n'avaient point les goûts bas et avares de l’'Espagnol..... Notre émigrant français, roturier en Europe, simple paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef, parfois devenait chef luimême... Un petit nombre de Français cût pu créer ainsi un grand empire colonial, un grand empire métis, en se greffant par mariages sur le peuple indigène, le pénétrant d’esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé et transformé la race de l'Amérique que le mépris sauvage des Anglais a exterminée. Ils ont fait une nouvelle Europe, c'est vrai, mais supprimé l’'Amérique elle-mème, anéanti le genius loei. Ce qu’il y aurait eu de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisatiou a péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre nature! (1) »

Nous verrons ces capitaines de sauvages, comme on les appelait alors, pendant les guerres de l’Acadie.

Après de longs pourparlers, les représentants des cinq

(1) Michelet, Histoire de France, t. XVIII, p. 180.

nations formant la confédération des Iroquois se réunirent à Montréal ct signèrent, le.8 septembre 1700, les préliminaires d’un traité de paix qui fut ratifié l'année suivante par tous les chefs.

Cette cérémonie eut lieu ie 4 août 1701, dans la plaine, près de Montréal.

On éleva une vaste enceinte garnie de gradins où prirent place les principaux habitants; des sièges étaient: réservés pour les dames. Autour et formant la haie, les soldats; au centre, assis sur des peaux de bisons, les délégués de toutes les nations qui occupaient les territoires entre le Saint-Laurent et le golfe du Mexique; ils étaient treize cents.

Cette assemblée présentait un coup d’œil curieux : ces treize cents chefs, à la peau rouge, zébrée de peintures et d'ornements bizarres, coiffés de leurs couronnes de plumes multicolores, les épaules couvertes de superbes peaux de bisons, fumaient en silence le calumet de paix. Ils prêtaient aux discours des Français une reli-

‘ gieuse attention ; puis, leurs orateurs prirent la parole à

leur tour. Presque tous ces sauvages ont une réelle éloquence; ils s'expriment dans un langage imagé, empreint d'une grande noblesse et d’un: grande poésie.

Le plus célèbre d’entre eux était le Rat; ce vieux chef huron, qui tint si longtemps nos armes et notre diplomatie en échec, s'était enfin rallié à nous. Pendant son discours, il perdit connaissance, et l’on fut obligé de l’emmener à l'hôpital, où il mourut le lendemain. Depuis quelque temps dé,à il était converti à la religion chrétienne; on l’enterra dans l’église de Québec. Son influence

sur sa tribu était telle, que, conformément à ses dernières volontés, jamais la nation huronne ne se sépara de la France.

Tranquilles du côté des Indiens, les gouverneurs du Canada allaient enfin pouvoir diriger leurs efforts vers l'amélioration de notre colonie, quand éclata la guerre de la succession d’Espagne. En 1711, une flotte anglaise, forte de quatre-vingt-quatre vaisseaux, commandés par Walker, fit voile vers l’'Amériqueet vint assiéger Québec. Mais une tempête furieuse s’éleva sur le Saint-Laurent; la plupart des bâtiments périrent, les autres furent dispersés, et cette armée navale dut regagner son point de départ.

Les habitants du bas Saint-Laurent, qui ont un goût très prononcé pour les légendes, en racontent une à l’occasion de ce désastre; ils l’appellent l'amiral du Brouillard.

La flotte, avons-nous dit, était commandée par Walker; celui-ci, venait d'être promu au grade d’amiral par la reine Anne ; il quitta l'Angleterre avec sa flotte ; l’'Edgar battait pavillon amiral. Quand il reçut son brevet, Walker était à la veille d’épouser une jeune fille, pour laquelle il avait une vive affection ; il l'emmena avec lui, la fit embarquer sur un de ses navires, le Marchand de Smyrne,et fit voile vers l'Amérique, bien décidé à célébrer son mariage aussitôt que la prise de Québec aurait fait tomber la Nouvelle-France sous la domination anglaise.

La traversée s’opéra sans autre incident notable que la prise, en approchant de Terre-Neuve, d'un navire français commandé par un marin canadien, du nom de

Paradis; cet homme avait la réputation d’être le plus fin pilote du Saint-Laurent. L’amiral connaissait cette particularité. Aussi, ordonna-t-il que l’on eûtles plus grands égards pour son prisonnier.

On pénétra dans le golfe et, le 22 août, les quatrevingts navires de la flotte se trouvaient par le travers de l'Ile aux Œufs. Ce jour-là, l’amiral Walker, tout radieux, arpentait gaîment le pont de l'Edgar. Encore deux jours, trois au plus, et la flotte serait devant Québec, prète à bombarder la ville.

Appuyé sur les bastingages, le capitaine Paradis, silencieux, fouillait l'horizon de son œil calme ettranquille. Un instant, cependant, ayant aperçu un nuage blanc, léger comme la fumée, tranchant sur l’immensité bleue, le prisonnier tressaillit ; mais ce ne fut qu’un éclair, et son visage reprit aussitôt son apparence froide et sa morne tranquillité.

Tout à coup, le vent fraichit et sauta en plein sud; toutes ses voiles dehors, l'Edgar filait vent arrière, suivi de près par les autres navires. La nuit tombait ; on allait distribuer les hamacs, quand soudain, du gaillard d’avant, se fit entendre ce cri sinistre :

— Brisants par tribord devant !

L’officier de quart épouvanté commandauremanœuvre d'urgence, tandis que l’amiral se précipitait vers Paradis.

— Capitaine, s’écria-t-il, il y va de notre vie à tous ; choisissez : prendre la barre du gouvernail ou danser au bout de la grande vergue.

— Il est inutile de vous résister, réponditle Canadien; donriez-moi pendant deux heures le commandement du

vaisseau et, sur mon âme, je vous promets qu’il ne lui arrivera rien.

Puis il alla se poster au gouvernail.

Sur ces entrefaites, le ciel s'était couvert, et l'ouragan se déchainait sur le golfe. Sur l'horizon tout noir, la foudre traçait de fulgurants zigzags; dans le lointain, éclatait comme une décharge d'artillerie le grondement du tonnerre que couvrait aussitôt la grande voix de l'Atlantique en fureur.

L'Edgar courait plus vite, et déjà l’amiral se félicitait d'en être quitte à si bon marché, quand à l'arrière retentit le canon d'alarme. On compta les coups d’abord, mais ils devinrent bientôt si pressés qu’ils roulaient, semblables aux éclats de la foudre. C'était les signaux de détresse des navires de la flotte; dans le brouillard, ils n'avaient pu suivre l’'Edgar et, l’un après l’autre, ils al'aient se briser sur les écueils.

Mais le désastre n’était pas encore complet. Soudain une gerbe de feu immense, qu’on eût dit vomie par le cratère d'un volcan sous-marin, éclaira de sa lueur sinistre l'horizon noir de cette lugubre nuit, montrant les coques béantes de huit frégates gisant éventrées sur les récifs de l'Ile aux Œufs. Puis, pour couronnerle tableau, une détonation épouvantable déchira l'air, dominant les mugissements de la tempête; la mer se couvrit de morts et de mourants, et tout retomba dans la nuit profonde.

La foudre venait de frapper le vaisseau poudrière de la flotte, consommant ainsi la ruine de cette autre Armada. À peine quatre ou cinq navires échappérent à la

catastrophe, pour aller porter en Angleterre la nouvelle + du désastre.

Au moment du sinistre, l'amiral affolé s’était précipité sur le pont, hurlant d’une voix rauque :

— Le Marchand de Smyrne ! Qu'est devenu le Marchand de Smyrne ?

Hélas! le Marchand de Smyrne, qui portait la fiancée de Walker, était un des premiers qui eût touché sur les récifs. Et maintenant, les flots agités du Saint-Laurent roulaient vers les dunes du Labrador le corps glacé et meurtri de la jeune fille.

L'Edgar filait toujours. Le capitaine Paradis avait tenu parole : le vaisseau amiral était sauvé, mais la flotte était détruite.

La douleur de l’amiral fut horrible. Plus tard, quand il revit les côtes de son pays, il ne voulut pas survivre à son malheur. Arrivé en vue de l’Angleterre, il mit le feu aux poudres de son vaisseau et sauta avec tout son équipage. Trois hommes, comme par miracle, échappèrent au désastre : le capitaine Paradis et deux matelots.

A quelque temps de là, ce même marin canadien, dont la main habile avait anéanti les projets de la Grande- Bretagne, se retrouva, par un soir de brouillard, sur le Saint-Laurent, près de l'Ile aux Œufs. Il vit distinctement l'Edgar, filant vent arrière, suivi de son convoi ; comme des vaisseaux fantômes, ils glissaient sur les eaux du golfe, doublaie::t la Pointe-aux-Anglais, entraient dans la passe et venaient se briser sur les récifs.

Depuis, chaque fois que la brume descend sur le Saint-

Laurent, l’amiral Walker, vous dira-t-on, revient croiser

près de la tombe de sa fiancée morte, invitant, comme pour se venger, les marins à le suivre.

C’est pourquoi, ajoutent les pêcheurs, les statistiques du bureau Véritas annoncent la perte de tant de navires chaque année dans ces parages.

Le site est bien fait lui-mème pour inspirer une semblable légende.

Le bruissement des lames qui se brisent, couronnées d'écume blanche, sur les rochers de l'Ile aux Œufs, s'élève, dans le silence de la nuit, comme un chant lointain d’orgues d'église. On dirait un mystérieux de pro- Jundis soupiré au-dessus des flots, où dorment du dernier sommeil la fiancée de l'amiral du Brouillard et les quinze cents soldats de la reine Anne.

Le traité d'Utrecht (1713) mit fin à la guerre. La France abandonnait à l'Angleterre la baie d'Hudson, l’Acadie et Terre-Neuve. Nous gardions le Canada, l'ile du Cap-Breton, toutes les îles situées dans le golfe du Saint-Laurent, et le droit de pêche sur certaine partie des côtes de Terre-Neuve, droit que nous possédons encore aujourd’hui.

De 1719 à 1741, la Nouvelle-France, sous la direction d'habiles gouverneurs, se développa dans des proportions considérables : la population doubla, les villes se peuplèrent, les territoires voisins des établissements furent défrichés et transformés en fermes ; enfin, en 1737, les frères des écoles chrétiennes vinrent dans la colonie pour donner l'instruction dans les campagnes.

Pendant cette période de paix et de tranquillité, un grand nombre de voyageurs s’avancèrent vers l’ouest,

dans la direction de l'océan Pacifique. La plus remarquable de ces explorations est celle de M. de la Verendrye, qui partit de Montréal en 1731 et parcourut, pendant un voyage qui ne dura pas moins de douze ans, Ja région du haut Missouri, les montagnes Rocheuses et tout le pays compris entre celte chaîne et les lacs Winnipeg et Supérieur. Plusieurs forts, élevés au cours de ces explorations, nous rendirent les maitres incontestables de tout ce vaste bassin où s’enfoncèrent bientôt les coureurs des bois et les trappeurs, pères des vaillants métis qui peuplent aujourd’hui toute cette région

La guerre de la succession d'Autriche rouvrit les hostilités : en 1745, les Anglais s’emparèrent de Louisbourg, que les Français avaient fondé sur l’île du Cap-Breton. Trois ans plus tard, le traité d’Aix-la-Chapelle nous rendait cette ville, mais, comme dans les autres traités, les frontières étaient mal délimitées; cette question ralluma bientôt la guerre entre les colonies anglaises et les colonies françaises.

Des colons anglais s’étant fixés sur nos territoires, les Canadiens, malgré l’infériorité de leur nombre, se préparèrent à la lutte. Le signal du combat fut donné par un acte de ‘déloyauté commis par Washington, le futur président des États-Unis, auquel la France devait plus tard prêter son appui pour conquérir l'indépendance des colonies anglaises.

Georges Washington, alors major dans les milices de la Virginie, fut envoyé, à la tête d’une colonne, pour occuper la vallée de l'Ohio; les Français y étaient établis depuis quelque temps déjà et avaient construit le fort

Duquesne à l'endroit où s’élève aujourd'hui la ville de Pittsburg. M. de Contrecœur, qui commandait cette région, apprenant la marche des Anglais, fit arrôter l'avant-garde ennemie qui s’avançait sous les ordres d'un enseigne, M. Ward ; puis il envoya M. de Jumonville en parlementaire au major Washington, avec « sommation de se retirer, attendu qu'il était sur le territoire français ». Washington, sous prétexte que l’on avait arrêté l'enseigne Ward, ordonna de faire feu sur le parlementaire, qui fut tué.

Cette violation du droit des gens excita chez les Français la soif de la vengeance : M. de Villers, avec six cents Canadiens, se mit à la poursuite des Anglais et, après un combat de dix heures, enleva le fort « Nécessité » où Washington s'était réfugié avec sa troupe.

— Nous pourrions venger un assassinat, dit M. de Villers à Washington, nous ne l’imitons pas (1).

Ces événements se produisant en pleine paix, sans provocation de notre part, sans déclaration de guerre préalable, indiquent assez quel but poursuivaient les Anglais. Pour nous enlever le Canada, Washington et Franklin, ces deux hommes qui devaient, vingt ans plus tard, implorer le secours de la France pour chasser les Anglais d'Amérique, ne craignoient pas de nous attaquer, à la manière des Indiens, et non pas comme les chefs d’une nation civilisée.

Du reste, nous expulser du Canada était pour Franklin « comme de détruire Carthage pour Caton...; il

(1) Dussieux, Le Canada sous la domination française.

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avait le sentiment des destinées croissantes et illimitées de la jeune Amérique; il la voyait du Saint-Laurent au Mississipi peuplée de sujets anglais en moins d'un siècle ; mais si le Canada restait à la France, ce développement de l’empire anglais en Amérique serait constamment tenu en échec, et les races.indiennes trouveraient un puissant auxiliaire toujours prèt à les rallier en confédération et à les lancer sur les colonies (1) ».

Ainsi engagées, les hostilités continuèrent : le 3 juillet 1755, à Belle-Rivière, deux cent vingt Canadiens battaient un corps de deux mille deux cents Anglais, leur tuaient treize cents hommes et leur enlevaient cinq cents chevaux et treize pièces de canon.

Pendant une année encore, presque chaque jour des combats se livraient entre les troupes anglaises et les milices franco-canadiennes ; et néanmoins, la France et l'Angleterre n'étaient pas en état d’hostilités ouvertes.

Cependant, la guerre de Sept ans éclata le 18 mai 1756 ; l'Angleterre avait déciaré solennellement la guerre à la France ; le marquis de Montcalm fut envoyé pour prendre le commandement des troupes du Canada: quatre mille hommes environ !

C’est une grande figure que celle du général marquis de Montcalm, qui paya de sa vie l'honneur de défendre pied à pied le sol de la Nouvelle-France; pendant trois ans, il lutta, avec une poignée de braves, contre une armée de trente mille hommes, et mourut l'épée à la main ; il n'eut pas la douleur de voir les Canadiens

(1) Sainte-Beuve, Causerie sur Franklin.

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vaincus, et le drapeau rouge de l’Angleterre flotter sur la vieille citadelle de Québec.

M. de Montcalm était né en 1712 ; soldat dès l’âge de 13 ans, il s’était battu avec une rare bravoure en Allemagne, en Bohême, en Italie, Il débarqua à Québec, en mai 1756, amenant avec lui le chevalier de Lévis, plus tard maréchal de France; le colonel de Bourlamaque, qui s’illustra pendant cette guerre, et M. de Bougainville, alors capitaine de dragons, dont le nom fut célèbre dans les annales de notre marine.

La première partie de cette campagne, qui devait durer trois ans sous les ordres de Montcalm, fut heureuse pour nos armes.

Le 15 août 1756, Montcalm s’emparait de Chouagen, faisant treize cents prisonniers et prenant à l'ennemi cent treize canons et cinq bâtiments de guerre.

Le 5 août 1757, le fort William-Henry tombait en notre pouvoir. Le commandant du fort, le colonel Munro (1), après avoir vaillamment résisté, se rendit. . Cette capitulation mettait entre nos mains deux mille deux cent quatre-vingt-seize prisonniers, quarantetrois canons, des munitions et des vivres en quantité. Dans l'impossibilité où se trouvait Montcalm de nourrir ces soldats, il les renvoya, en leur faisant prêter serment de ne pas servir contre la France pendant dixhuit mois.

(1) Femimore Cooper en a fait le héros de son roman : Le dernier des Mohicans, dans lequel il décrit le massacre de William Henry ; il parle de quinze cents Anglais massacrés.

Malheureusement, pendant leur retraite, les Anglais furent attaqués par les Indiens, nos alliés, auxquels ils avaient commis l’imprudence de donner de l'eau-de-

“vie ; un certain nombre de soldats anglais, une ving-

taine, furent tués. Malgré la bonne foi évidente de Montcalm, les Anglais profitèrent de ce qu'ils appelèrent notre « infraction » nour ne pas tenir les conditions de la capitulation.

L'année suivante, l’armée franco-canadienne gagnait

la bataille de Carillon, la plus brillante victoire de cette

campagne. Ce n’est pas sans une émotion mêlée d'orguei] que les petits-fils des vainqueurs de Carillon évoquent encore aujourd’hui le souvenir de cette glorieuse jJournée. Commandée par Abercromby, l'armée anglaise comptait seize mille hommes dont sept mille de troupes de ligne. Montcalm, de Lévis et Bourlamaque n'avaient que quatre mille soldats à leur opposer. Le combat dura tout le jour, et le soir les Anglais battaient en retraite, laissant sur le champ de bataiile plus de morts que les Français ne comptaient de soldats. Nous avions perdu trois cent soixante-dix-sept hommes !

À partir de ce jour, la fortune sembla nous abandonner : attaqués par des forces considérables, nos forts tombèrent un à un au pouvoir de l’ennemi, et pour comble de malheur, les Indiens se tournèrent contre nous.

Voulant frapper un grand coup et en finir à tout prix avec une guerre qui la ruinait, l'Angleterre envoya, en février 1759, une flotte de plus de trois cents voiles; à son passage à Louisbourg, elle prenait le général Wolfe, avec huit mille soldats de renfort, et débarquait

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toutes ses forces à l'ile d'Orléans, en vue de Québec.

Montcalm ne put réunir plus de dix mille hommes, y compris les milices et les Indiens qui nous étaient restés fidèles, et, pour se défendre, il n'avait que des fortifications inachevées.

Le 31 juillet, Wolfe somma Montcalm de rendre la ville; sur le refus du marquis de Montcalm, le général anglais ordonna l'assaut. Il lança ses troupes, soutenues par le feu de cinquante pièces de siège et par l’artillerie de trois vaisseaux, dont un de soixante-quatorze canons. Nous n'avions que dix pièces pour répondre à cette attaque !

Malgré cette infériorité, les Anglais furent repoussés avec des pertes considérables.

Jusqu'au mois de septembre, les opérations se bornérent à quelques escarmouches de part et d'autre. Le 192, Wolfe remonta le Saint-Laurent jusqu’au cap Rouge, et dans la nuit du 12 au 13, il redescendit le fleuve et débarqua ses troupes au pied des hauteurs d'Abraham qui touchent aux murs de Québec. « En s’aidant des buissons et des ronces, les Anglais gagnèrent le sommet de la plate-forme, y surprenant une sentinelle qui n’eut que le tempsde tirer un coup de fusil. Au point du jour, Montcalm apprenait avec douleur que cinq mille Anglais se trouvaient au niveau de la haute ville de Québec, prêts à l'attaque des fortifications, qui n'avaient, dès lors, rien de redoutable, tandis que leur flotte, toujours à l'ancre dans le Saint-Laurent, tirait des bordées d'artillerie sur la ville. »

Il ne restait plus qu’un espoir de sauver Québec :

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Mort du général Wolfe.

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livrer une bataille rangée. Montcalm s’y décida; à la tête de quatre mille cinq cents hommes, qu’il avait sous la main, il marcha contre l’armée anglaise.

« Les troupes s’élancèrent avec beaucoup de légèreté, suivies des Canadiens; mais après s’être approchée à portée de pistolet et avoir fait et essuyé trois ou quatre décharges, la droite plia et entraîna le reste de la ligne (1). »

M. de Montcalm qui était à cheval courut pour arrêter et rallier ses troupes.

— En avant ! cria le héros, et gardons le champde

. bataille !

À ce moment, il tomba mortellement blessé d’une balle dans les reins.

Il expira le lendemain.

— Au moins, dit-il avant de mourir, je ne verrai pas les Anglais dans Québec.

Presqu’à la même heure, Wolfe recevait deux coups de feu, dont un lui fracassait le poignet et l’autre lui trouait la poitrine ; il mourait quelques jours après.

Six jours plus tard, la ville de Québec se rendait. Il fut stipulé que la garnison serait embarquée pour la France, que les habitants conserveraient leurs biens, leur religion, etne seraient point « transmigrés » comme l'avaient été les Acadiens.

La prise de Québec ne mit cependant pas fin à la guerre ; l’année suivante, le chevalier de Levis, à la tête de trois mille soldats français et de deux mille Cana-

(1) Relation du major Joannes.

kk LES FRANÇAIS EN AMÉRIQUE

diens tenta de reprendre la ville ; s’il n’y réussit pas, du moins vengea-t-il la mort de Montcalm dans ces mêmes plaines d'Abraham où le général était tombé mortellement frappé. Les Anglais battus durent chercher un refuge derrière les remparts de Québec, laissant sur le champ de bataille onze cents morts et toute leur artillerie. Le chevalier commença le siège de la ville; mais l’arrivée d'une flotte anglaise le força à se retirer sur Montréal dont les Anglais s’emparèrent avec une armée de vingt mille hommes, le 8 septembre 1760.

Trois ans plus tard, le 12 février 1763, le roi Louis XV cédait à l'Angleterre toutes nos possessions du Canada.

M. Achintre, un des écrivains les plus brillants du Canada français, résume ainsi cette période héroïque de l’histoire du Canada :

« Ainsi, ce fut à l'établissement d’une Nouvelle- France que la France employa la valeur de ses ‘: pitaines et les talents de ses administrateurs. Maintes fois, elle s'émut au récit des aventures et des périls de cette poignée d'enfants que l'audace de ses marins et la sagesse d’un ministre avaient jetés, par deià l'Océan, comme l'avant-garde d’une armée de pionniers.

» Mais il faut hélas l’avouer , cette troupe , composée d’un petit nombre de marins et de soldats, de quelques artisans et de laboureurs, bien que vaillante et dévouée, ne disposa jamais des forces qu’exigeait son œuvre. Elle n'en soutint pas moins avec éclat, d’abord contre l'hostilité des tribus indiennes, plus tard en face de l'ennemi séculaire, l’Anglais, l'honneur et les intérêts de la métropole. La France, qui lui confia son drapeau,

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t pas, n'eut point lieu de s’en repentir : jamais mains plus IS ces loyales ne le défendirent, jusqu'au dernier jour, avec tombé plus de constance et de courage.

rcher # » Ilne tint pas qu'à eux de conquérir cette partie de 1t sur . l'Amérique du Nord, comme les Espagnols l’avaient fait leur | du Mexique et du Pérou. Les Cortez et les Pizarre ne ville ; manquèrent point à leur vaillance ; ce qui fit défaut, ce etirer furent les services de la métropole et, aux moments

une | critiques, décisifs, l'appui, la voix de cette patrie alors ), muette , et qu’en dépit de son indifférence et de son s XV abandon ils saluaient, expirant, d’un dernier cri de ada. L fidélité et d'amour.

ts du » Cette époque que nous appellerons héroïque, et qui >ique embresse entière la période coloniale française, est un | tissu d'événements merveilleux, où les prouesses, les velle- | combats, les découvertes et les aventures de tout genre aines |} sedétachent, comme les têtes d’apôtres et de saints d’une elle D fresque du moyen âge, sur le fond d'or d'un portique. cette C’est une suite de courts poèmes, dont la réunion forme

et la une épopée. Rien n’y manque. Les découvreurs se éan, nomment : Jacques Cartier, Champlain, Roberval, Joliette, Lamothe-Cadillac , Cavellier de La Salle, osée Bienville, de la Verenderye.

ques » Les militaires : Tracy, de Callières, de Frontenac, uée, Lévis, Montcalm. Les héros : d'Aulac, d’Iberville , Elle Sainte-Hélène ; une héroïne, Mr de Verchères ! ntre Cherchez-vous un grand administrateur ? Talon , Un » de L prélat illustre ? Monseigneur de Laval de Montmorency, rêts la tige des archevèques de Québec. Faut-il citer des

au, martyrs ? Les pères de Brébœuf et Lallemand. Des

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victoires, des sièges ? On devrait rappeler chaque en- “ gagement, chaque assaut.

4 » Deux grandes figures, deux caractères, résument 4 cette épopée coloniale.

» L'un, le modeste pilote de Saint-Malo, représente la hardiesse d'esprit unie à la foi, la patience doublée de décision et d’audace, vertus qui semblent s'exclure, mais qu’on trouve à un haut degré dans cette bourgeoisie déjà virile de marins et de marchands du xvi° siècle.

» L'autre, âme généreuse, cœur intrépide, ayant servi sous le maréchal de Villars en Italie, porte sur les champs de bataille du nouveau monde le courage che- : valeresque des soldats de Fontenoy. Chargé de livrer le ; dernier combat, et voyant la victoire infidèle, Montcalm sut ravir encore, par l’héroïsme de sa mort, une part de la gloire de son vainqueur.

» C'est entre les lueurs des éclairs jaillis de deux épées françaises, presque aux mêmes lieux, bien qu'à deux siècles d'intervalle, que s’écoule cette légende qui a nom l’histoire du Canada. Sur la première page, datée de 1595, Jacques Cartier, l’épée nue, étincelant au soleil de juillet, ouvre ces annales. Entouré de son équipage agenouillé, il prend possession de ces terres au nom de son souverain François [®.

» À l'épilogue, sous un ciel gris d'automne, en lan née 1759, on aperçoit, au milieu des plaines d'Abraham, le marquis de Montcalm qui, à pied, l'épée à la main, conduisant ses troupes sur les batteries anglaises, tombe mortellement frappé, et scelle de son sang le dernier feuillet de ce drame national! »

ic: Cette période héroïque a inspiré à M. Louis Frechette, le poète canadien, une magnifique pièce de vers placée en ument tête de la 3° édition de l'œuvre de Garneau, l'historien national du Canada. Nous en extrayons le passage sui- ‘sente vant relatif à la prise de Québec.

lée de clure, Montcalm, hélas ! vaincu pour la première fois, seoisie Tombe au champ du combat, drapé dans sa bannière; siècle Levis, dernier lutteur de la lutte dernière, x Arrache encore, vengeant la France et sa fierté, à 8 t servi Un suprême triomphe à la fatalité !

ur les Puis, ce fut tout. Au front de nos tours chancelantes h L’étranger arbora ses couleurs insolentes, Pi ar Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, vrer le Ferma sou aile blanche... et repassa les mers! ntcalm Montréal, mai 1883. Louis FRECHETTE art de Par ce traité de Paris, qui fut le crime du règne de deux Louis XV, le continent nord américain devenait vir- 1 qu'à tuellement anglais; mais le Canada et les colonies de qui anglaises avaient été trop longtemps ennemis pour être , datée maintenant unis; il y avait entre les habitants de trop 1 | soleil grandes différences : les sentiments qui vibraient dans’ & uipage le cœur d'un de ces peuples ne trouvaient pas d’écho 7 om de dans le cœur de l'autre ; l’union ne pouvait être faite. ” Tous deux étaient courbés sous lemême joug, mais jamais à 1 l’an- les Canadiens ne devaient oublier leur origine, ils devaient à aham, rester Français de cœur, de religion, de mœurs et de main, langage; jusqu'à ce que l'Angleterre leur eût accordé tombe toutes ces libertés, dans chacun de ses sujets du Canada lernier elle compta un ennemi.

Au milieu de cette pleïade de vaillants soldats,

d’hommes dévoués, d’administrateurs intègres, apparaît un nom que la postérité a flétri : l’intendant Bigot.

En François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France , s’incarnait toute la corruption brillante et audacieuse du xvnr° siècle.

Ses rapines à Louisbourg, lors du premier siège, en 1745, avaient déjà provoqué dans la garnison des mutineries qui hâtèrent la capitulation de la place. Au lieu d'être puni, le coupable, bien apparenté, fut envoyé avec avancement au Canada.

Maitre absolu dans tous les services de finance, Bigot créa une administration à son image, et pour voler il eut, comme le géant de la fable, des mains par centaines; chaque fonctionnaire pillait, depuis l’intendant et le contrôleur jusqu’au moindre cadet; dans cette honteuse concurrence, le chef ne reprochait à l’inférieur que « de voler trop pour sa place ». Sur tout le Canada, il se répandit comme une épiuémie de vols : vols sur l’approvisionnement des places, vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les produits de la traite des pelleteries réservé” au roi, vols sur lesfournitures du matériel de la guerre et de l'équipement !

Mais c'était sur les marchandises livrées en présents aux Peaux-Rouges qu’on faisait les plus belles affaires ; au fond de sa forêt, le pauvre sauvage était volé. Ce n’est pas tout : parfois le brigandage prenait un autre tour, et les employés de Bigot, devenus commerçants, opéraient, sous la protection de leur chef, d'immenses accaparements de toutes choses, qu’on revendait ensuite à l'État et aux malheureux colons à 150 °/, de bénéfice.

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