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CHAPITRE II

La Nouvelle-Orléans. — Les Français à la Louisiane. — Les créoles. — Les planteurs.

Dans la grande confédération qui occupe presque tout le continent Nord américain et dont les États reçoivent et absorbent chaque année le trop plein des autres nations du monde, il en est un, peuplé d'hommes de race latine, intelligents, instruits, braves et indépendants, qui lutle victorieusement contre toute tentative d'absorption par la race anglo-saxonne.

Dans la Louisiane, vit une population qui envoie ses représentants au. congrès fédéral, célèbre le 4 juillet, et dix jours plus tard, avec un enthousiasme bien plus grand, fête l'anniversaire de la prise de la Bastille : ce sont les créoles, les Louisianais-Français. | Si l’on trace une ligne imaginaire de l'extrémité sudouest à l'extrémité nord-est de la Louisiane, puis que, descendant le cours du Mississipi jusqu’à Baton-Rouge, on trace une autre ligne allant jusqu’à la baie de la Chandeleur, dans le golfe du Mexique, on aura formé un immense triangle habité par une population de langue française.

Dans toute cette région, s'étendent de magnifiques prairies, des champs de cannes à sucre, de coton, de blé; dans ses pâturages paissent des troupeaux nombreux ; ceux qui cultivent ces campagnes parlent français, et ont en général la chevelure blonde et l’œil bleu clair du Français du Nord.

Là, les noms des bayous, des rivières, des lacs , des villages, des plantations sont français ; les paroisses portent des noms de saints ou de fêtes de l'Église ; et bien que, depuis cinquante ans, les Anglo-Américains, parlant l'anglais, deviennent de jour en jour plus nombreux dans cette partie de l'État, cependant, dans leurs écoles, les enfants apprennent encore le français et ne parlent que cette langue.

Là, habitent les petits-fils des malheureux colons de la Nouvelle-Ecosse arrachés à leur patrie par les Anglais, en 1755 ; ils portent encore le nom d’Acadiens. Dans les immenses prairies d’'Attapakas et d’Opelousas, ils forment la majeure parlie de la population, et, comme partout où ils se sont établis, un peuple à part.

Ainsi s'exprime un auteur américain au début d’une histoire des créoles de la Louisiane.

Ca évalue à plus de cinquante mille le chiffre des Français établis à la Louisiane depuis plusieurs générations : ce sont les créoles.

Outre ces habitants, maintenant citoyens des États- Unis, un grand nombre de nos compatriotes se sont fixés soit à la Nouvelle-Orléans, soit sur les rives du bas Mississipi, où ils sont commerçants, ou bien où ils

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La Nouvelle-Orléans, la « Ville du Croissant », se divise en deux parties bien distinctes : la ville américaine et la ville française, que sépare Canal-Street.

Dans la ville française toutes les maisons, basses, en pierres de taille ou en briques, sont les unes revêtues d’une couche de stuc, les autres peintes à l'huile. A chaque fenêtre est appliqué un balcon de fer sur lequel descendent des jalousies. Ces demeures des riches Français de la Louisiane ont toutes une porte cochère donnant accès aux voitures dans une cour intérieure plantée comme un jardin, et embellie des plus belles fleurs du monde.

Toutes les rues du quartier français ont conservé non seulement des noms qui rappellent la vieille France — Royale, Chartres, Bourgogne, Castries, du Rempart, Dauphine — mais encore un aspect spécial et un cachet particulier : à côté de magasins modernes, tenus par des Français et ressemblant absolument à ceux de Marseille, de Bordeaux et du Havre, on retrouve de vieilles constructions remontant à l’époque de notre occupation de la Louisiane; des coins de rues avec l'antique reverbère, que l'installation du gaz dans toute cette partie dela ville n’est pas encore parvenue à faire disparaître.

Est-il besoïh de dire que partoui on parle français, et que, si les Louisianais-Français sont obligés d’empioyer la langue anglaise dans leurs relations avec les Américains, chez eux, ils n'emploient pas d'autre idiome que le nôtre ?

Dans le quartier français aussi, sont les cafés luxueux, qui contrastent singulièrement avec les bars américains, où l'on avale à la hâte et debout des boissons épicées, des sandwiches et des tranches de jambon, et les restaurants renommés pour la succulence de leur cuisine.

A la Nouvelle-Orléans, les Français déjeunent à dix

——— heures et dînent à quatre, à cause de l’heure où commencent les représentations au théâtre ; les créoles ont conservé de la mèrepatrie un goût très prononcé pour tout ce qui touche à l’artdramatique.llsuffit, pour s'en convaincre, de se rendre un soir au Grand-Théâtre, à St-Charles ou aux Variétés.

Un coin de la rue Castries, dans le quartier français.

Ces salles regorgent de monde, et l’on pourrait se croire transporté dans un théâtre de Paris, en entendant des acteurs français jouer des pièces françaises, et surtout en regardant les spectateurs. Les rares Yankees

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qui s’aventurent dans ces réunions y sont aussi déplacés que les Anglais dans nos théâtres de Paris, et se font, tout comme eux, remarquer par leur tenue... incroyable.

puis quelques années, la ligne de démarcati les Anglo-Américains et les Louisianais-Français tend à disparaître : les deux races semblent vouloir se fondre ; mais ce n’est pas la race américaine qui absorbe l’autre ; c’est bien plutôt la race française qui, petit à petit, a

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| 4 234 LES FRANCAIS EN AMÉRIQUE | | imposé ses goûts, ses coutumes et son genre de vie à || 18 l'Américain. Et de fait, partout où il voyage, l'Américain

du Sud se distingue de ses autres compatriotes par son type, par son esprit moins positif, son caractère plus gai, ses idées plus généreuses ; il y a du Français dans tous | il ces gens du Sud.

Ne l’ont-ils pas prouvé pendant la guerre civile des État-Unis, en 1862-1865 ? Un auteur américain écrivait à

|| 10 cette époque que dans l’armée sudiste on retrouvait la 11 11 # us

A bravoure, le courage, la générositè chevaleresque des 111 \

Français du xvue siècle, qui étaient venus fonder une colonie française sur les rives du Mississipi, qualités inhérentes à notre race, et qu'un séjour de plusieurs générations sur la terreaméricaine n'avait pu faire perdre aux descendants des premiers colons.

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(1h Personne n'ignore, du reste, que la paix signée depuis | 18 vingt et un ans entre les États du Nord et ceux du Sud 1h n’a pu éteindre complètement l'hostilité qui existe entre {1 ces deux races.

: | Aux environs de la Nouvelle-Orléans, depuis la mer à {ll jusqu’à cette ville et en remontant le cours du Mississipi, : | ( s'élèvent de nombreux villages entièrement habités par 1. des Français; quelques-uns descendent des Canadiens ÿ fl qui, les premiers, sous la conduite d’Iberville, vinrent ie |! s'établir en Louisiane ; d'autres sont les fils d'Acadiens

|! transmigrés par les Anglais en 1755; d’autres enfin, et

| c’est le plus grand nombre, ont émigré à une époque plus

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A côté de ces villages, s'étendent d'immenses exploitations agricoles, des plantations appartenant à des créoles

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français; c'est eux que l’on nomme les planteurs. Auirefois, leurs vastes propriétés élaient cultivées par les esclaves; depuis la guerre de Sécession, qui.a amené l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire des États-Unis, les nègres sont libres; mais la plupart sont restés comme

Maison d'un planteur français, à Marigny, habitée par Louis-Philippe en 1798.

ouvriers sur les plantations où ils étaient attachés; ce qui tendrait à prouver que les esclaves, tout au moins ceux employés par les Francais, n'étaient pas aussi maltraités que quelques auteurs se sont plu à l'écrire.

La vie des planteurs est des plus agréables : aux coutumes apportées de France par leurs aïeux, ils ont ajouté les usages des pays chauds, modifiant leur genre de vie suivant les exigences du pays. Ils ont conservé Îles

grandes traditions de générosité et d’hospitalité qui distinguaientleurs ancêtres, traditions qui se sont porpaiudes dans toutes nos colonies et sont pour ainsidire devenues légendaires.

Mais, avant tout, les créoles français, à quelque classe de la société louisianaise qu'ils appartiennent, riches planteurs, propriétaires de terrains immenses, ou laboureursdisséminés dans les paroisses, ont conservé l'amour du nom français; ils se font gloire de leur origine, tout comme leurs frères du Canada, comme les Acadiens, comme leurs compatriotes répartis sur tout le continent Nord américain. Leur sort a été commun : une même politique les a tous, à des époques différentes, rejetés du sein de !la mère-patrie; tous ont voulu protester contre cet abandon; ils ont voulu montrer au monde qu'on peut, soutenu par l'amour de la France, courber le front sous le joug de l'étranger, vivre à l'ombre d’yn drapeau qui n’est pas le sien, et, cependant, ne jamais abandonner ce qui constitue l’essence d’un peuple: sa langue, ses coutumes, ses croyances.

Ces vaillants, les fils de ces braves qui avaient été par delà les mers pour conquérir le continent américain, pour fonder, de l’autre côté de l'Océan, une France nouvelle, une France transatlantique, n’ont pas réussi ; trahis par le sort des armes, ils n'ont pu conserver les territoires; mais, unis dans une même pensée, ils ont formé un peuple, les FRANÇAIS D'AMÉRIQUE.

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