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CHAPITRE III

Cession du Canada à l'Angleterre. — Guerre de l'Indépendance. — Rébellion de 1837. — L'acte d'union.

En abandonnant le Canada, le gouvernement français ne stipula que deux conditions en faveur des habitants :

1° Les Canadiens conserveraient le libre exercice de leur religion;

8° Les anciens sujets de la France auraient le droit, pendant dix-huit mois, de vendre leurs propriétés et de se transporter où bon leur semblerait sans que les Anglais puissent les lgèner.

L’Angleterre accepta volontiers ces deux clauses, la seconde favorisant singulièrement ses projets; le gouvernement anglais sentait qu’il aurait toujours des ennemis dans ces Canadiens-Français qui avaient défendu si vaillamment le sol de leur nouvelle patrie.

Nous allons examiner rapidement les luttes qu’eurent à soutenir les soixante-dix mille Canadiens-Français pour maintenir leur nationalité et obtenir la situation qu'ils ont aujourd’hui dans cette colonie anglaise dont ils font partie; mais où, cependant, ils forment un peuple distinct d'opinion, d’usages et de langue; une race qui ne s’est jamais mêlée avec l’élément anglais.

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C’est encore à M. Achiatre que nous empruntons le tableau de la situation faite à nos compatriotes pendant les premières années de l’annexion :

« Au lendemain de la cession, commença pour eux (les Canadiens-Français) une existence difficile, semée de pièges et d’embüches. Privés tout d'un coup de leurs chefs naturels, — car tous ceux qui avaient un nom, un poste ou quelque aisance, nobles, officiers, fonctionnaires, notables, profitèrent des stipulations du traité pour passer en France, — ces braves gens, demeurés sans autre guide qu'un clergé, alors peu préparé ax luttes qui allaient s'ouvrir, se rattachèrent énersiquement à leurs traditions et à leur glorieux passé.

» Disséminés sur d'immenses espaces, mais groupés autour de leurs pasteurs, et répugnant d’instinct à une assimilation à laquelle, dans un but facile à comprendre, poussait la nouvelle métropole, les Canadiens se retren- - chèrent derrière l'infranchissable barrière qu'élève entre deux races la différence du culte et du langage. Aussi la conclusion de la paix, en suspendant les rencontres armées, laissa subsister les ressentiments. Calme à la surface, le pays demeurait au fond très agité !

» Chaque jour, les nouveaux occupants outrageaicnt cette population au sujet de ses croyances, ou la lésaient dans ses droits.

» Lalutte se continua, latente, opiniâtre. De militaire, elle devint politique. Les délibérations secrètes ces conseils, les lentes procédures des assemblées, remplacèrent l'agitation des camps et les coups de maius.

» Cette tactique nouvelle embarrassa d’abo:d les Can

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diens; mais dans ces bouches, muettes an début, la parole devint bientôt aussi dangereuse que l'épée l'avait été dans les mains de leurs pères. Ils se servirent de la nouvelle arme légale avec autant de prudence que d'habileté.

» Pour ce peuple, derneuré fidèle à son origine et à sa foi, l'enjeu du combat en valait la peine; il n’y allait rien moins que de son existence même. Pour lui, il s'agissait de ne point se laisser enlever les deux biens qui, pour l’homme, représentent tout ici-bas : cœur et esprit, sentiment et raison ; c’est-à-dire sa langue et sa religion.

» Ravir à la fois le Dieu et le verbe d’un peuple, c’est plus que le détruire : c’est l'avilir ; car, dans la vie mécanique où il s’agitera désormais, il ne conserve que juste le degré de sensibilité nécessaire pour ressentir l'insulte et la honte.

» Etre ou ne pas être, tel se posait le problème (1). »

L’Angleterre voulut employer ses moyens ordinaires en pays conquis : détruire la race ; car soit orgueil, soit à raideur naturelle, soit maladresse, les Anglais ne savent 3 pas , n’ont jamais su s’assimiler les races vaincues : pas plus au Canada qu’en [rlande, pas plus chez les créoles de Maurice que chez les Boërs du Cap, les Anglais n’ont su se rattacher les populations en leur gagnant le cœur.

« Les Anglais ne sauvent point, dit Michelet, ne conservent point les races ; ils les remplacent seulement. »

Aussitôl la paix signée, le gouvernement anglais pro- s

(1) Achintre. Extrait de la revue la Nouvelle-France.

mulgua les lois qu’il croyait les plus propres à tuer la nationalité des Canadiens.

Les lois françaises furent abolies et remplacées par la législation anglaise. « C'était, dit Garneau, renouveler l'attentat contre les Acadiens, s’il est vrai de dire que la patrie n’est pas dans l’enceinte d'une ville, dans les bornes d’une province, mais bien dans les s fections et les liens de famille, dans les mœurs et les usages d’un peuple. »

Puis on exigea des habitants le serment de fidélité à la couronne britannique, sous peine de bannissement ; on comprendra quel sentiment durent éprouver les Canadiens, ce peuple si religieux, quand nous aurons dit que ce serment comprenait la négation de certains des dogmes fondamentaux de la religion catholique. Or, il ne faut pas perdre de vue qu’à l’époque dont nous parlons, 1763 , toutes ces populations étaient essentiellement catholiques, qu’elles avaient une foi naïve, mais profonde, et qu’attaquer leurs croyances c'était toucher à ce qu’elles avaient de plus précieux au monde. Ces décrets exaspérèrent tellement la population, que le gouverneur Murray n’osa pas les faire mettre en vigueur. C’est ainsi que les Anglais comprenaient l'exécution de l’article du traité de Paris relatif à la cession du Canada, qui accordait aux habitants la liberté de conscience.

En 1774, le parlement anglais se vit dans la nécessité de rendre à la province de Québec, comme on appelait alors le Canada, le libre exercice de la législation française. Il est bon d'ajouter, cependant, que si le gouvernement britannique agit de la sorte, il n’y avait pas lieu

de lui en savoir gré : l'Amérique était à la veille de proclamer son indépendance, et l’Angleterre craignait de voir les Canadiens prendre les armes et grossir les rangs de ses ennemis. Bien plus, le gouverneur offrit aux Canadiens qui prendraient du service dans l’armée anglaise une prime considérable ; mais ces promesses ne purent décider les habitants à combattre pour leurs oppresseurs.

Lorsqu’en 1775 les troupes américaines parurent sur le territoire du Canada, elles trouvèrent de puissants auxiliaires parmi les habitants et, grâce à eux, purent s'emparer de Montréal, de Trois-Rivières et menacer un instant Québec. L'arrivée de renforts envoyés au gouverneur du Canada, Carleton, forcèrent les Américains à se replier. Après les avoir poursuivis quelque temps, Carleton envoya de nombreux détachements pour brûler les maisons des Canadiens qui s'étaient joints aux rebelles ; « car les Anglais, dit Garneau, qui respectaient encore les propriétés des insurgés dans leurs anciennes colonies, suivaient leur vieille coutume dans le Canada habité par une race étrangère. En 1776, comme en 1759, comme en 1837, ils marchaient la torche de l’incendie à la main, comme si les Canadiens eussent mérité un châtiment plus cruel que les Américains (1). »

Depuis cette époque jusqu'en 1791, les Canadiens subirentune véritable persécution : c'était des proscriptions, des arrestations, des emprisonnements continuels, sans

(1) Tome III, p. 25.

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: motif apparent, et sans que les victimes connussent le crime dont on les accusait.

Pour mettre fin aux divisions qui existaient entre les anciens habitants français et les nouveaux colons anglais, l'Angleterre songea à donner une constitution libérale au Canada. En 1791, à l’instigation de Pitt, un acte du parlement divisa le Canada en deux provinces distinctes qui prirent le nom de haut Canada et de bas Canada, avec Québec pour capitale. Dans chacune des deux provinces, le pouvoir législatif fut confié à un conseil législatif ou chambre haute, et à une assemblée législative ou chambre basse. Les membres de la chambre haute étaient nommés à vie par le gouvernement anglais, et ceux de la chambre basse élus par les comtés et les villes pour quatre ans. Le pouvoir exécutif appartenait au gouverneur, entouré d’un conseil nommé par lui.

Composée exclusivement d’Anglais, la chambre haute était en hostilité continuelle avec la chambre élective, où les Canadiens-Français se trouvaient en majorité; les intérêts des Canadiens Français étaient, on le comprend, toujours sacrifiés à ceux des Canadiens-Angjlais ; alors que ceux-ci, aidés et soutenus par le gouvernement, pouvaient singulièrement développer leurs établissements et prospéraient, les Canadiens-Français vivaient dans un état misérable ; mais ils ne désespéraient pas, ils avaient pour eux la force du nombre, ils se sentaient grandir et comprenaient que bientôt ils seraient la majorité : les soixante-dix mille Canadiens de 1763 étaient quatre cent mille en 1830 !

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