‹ Les français en Italie au XVIe siècleChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Silualiou de l'Italie et des Etals voisins à la fin du XV^ siècle.

Influence de la position et de la configuration de l'Italie sur set. destinées générales. — Revue des Principautés italiennes au XV' siècle : — Milan. — Gênes et Venise. — Florence. — Rouie. — Naples. — États secondaires. — Absence d'esprit national et militaire. — Tableau des mœurs. — Progrès de la France , de l'Angleterre, de l'Espagne et de la maison d'Autriche — Causes des guerres d'Italie. — Division de ces guerres en deux périodes.

C'est un fait d'expérience générale, que la position

géographique et la configuration d'un pays ont sur ses des-

inées une influence décisive. L'Italie en fournit un des

exemples les plus frappants. Placée au milieu de la Méditer-

ranée , qu'elle coupe en deux grands bassins , à portée de l'Espagne , de la France, de la Grèce, de l'Asie et de la côte d'Afrique, elle peut exercer au dehors une action énergique et conquérir une brillante fortune. Elle a six cents lieues de côtes, des ports magnifiques et des forêts séculaires, une population de montagnards et de marins intrépides , des provinces fécondes qui nourriraient aisément trente millions d'hommes.

Mais il n'y a de puissance pour l'Italie qu'à la condition que ses habitants formeront un seul peuple. Or, les montagnes dont elle est hérissée , les vallées et les torrents qui la coupent , établissent des barrières entre les hommes et favorisent l'isolement ; la direction d'un pouvoir central éprouve des difficultés presque insurmontables dans cette étroite presqu'île, dont les parties , fort éloignées les unes des autres, n'ont souvent d'autre lien que le souvenir d'une commune origine ou quelque fédération née d'intérêts fragiles. Comme le disait Bonaparte , l'Italie est trop longue et trop divisée. Le caractère des Italiens est aussi un obstacle à l'unité : chacun d'eux possède une grande énergie , mais aime à se développer seul ; si le sentiment de la liberté est très-vif, en revanche il est jaloux, exclusif, égoïste. L'amour de l'isolement politique a toujours (Compromis en Italie cette liberté tant aimée cependant , et toujours si bravement défendue.

llne seule fois durant le cours des siècles, l'Italie parvint à cette union, à celte concentration de forces qui donne aux peuples un rang honorable dans l'histoire. Rome, à force d'habileté , de courage et d'infatigable persévérance , renversa toutes les barrières et mit la péninsule sous sa main ; il lui fallut plusieurs siècles pour atteindre son but ; mais lorsque des volontés individuelles elle n'eut formé qu'un seul faisceau , sa puissance devint irrésistible. Alors la position de l'Italie aida à sa fortune.

Le monde romain s'écroula. La nature , vaincue par l'énergie du peuple-roi , ne tarda pas à reprendre son empire , et l'Italie , rendue à elle-même , retourna à ses éternelles divisions. De là ces républiques nombreuses , don( l'histoire a rempli tout le moyen âge ; de-là ces luttes souvent héroïques de la liberté italienne contre le despotisme des empereurs allemands ; de là aussi ces discordes civiles qui épuisèrent les restes de l'énergie nationale , et qui aboutirent , dans les temps modernes , à la plus honteuse servitude sous des princes étrangers. De tous les points de l'horizon les calamités ont fondu sur l'Italie; la vallée du Pô est devenue le champ de bataille des puissances européennes.

A la fin du quinzième siècle , on distinguait en Italie six états principaux : Milan , Gênes , Venise , Florence , Rome et Naples.

Le grand duché de Milan compienait les provinces de Milan, de Pavie, de Côme, de Lodi,'de Novare, d'Alexandrie, deTortone, de Bobbio, de Savone , d'Albenga, de Vi nli mille , de Crémone , de Parme et de Plaisance. Usurpé , en 1450, par un soldat de fortune , François Sforza , qui l'avait transmis à sa postérité , il tenait à peine par quelques liens féodaux à l'empire d'Allemagne , dont les Visconti s'étaient autrefois séparés. Le jeune duc Jean-Galéas Sforza était privé de tout pouvoir par son tuteur et son oncle , Ludovic le More* : il avait épousé Isabelle, fille d'Alphonse d'Aragon , « femme courageuse, dit Comines, qui eust volontiers donné crédita son mari si elle eust pu ; mais il n'étoit guères sage et révéloit ce qu'elle lui disoit. » Ludovic, prince avare, cruel et perfide , employait les revenus de l'état , c'est-àdire 600,000 ducats d'or par an , à corrompre les soldats et leurs chefs ; il donnait à l'empereur Maximilien la main de sa nièce Blanche-Marie , avec une dot de 400,000 ducats, afin d'obtenir pour lui-même l'investiture du duché de Milan. C'est à peine si Jean-Galéas et Isabelle , relégués à Pavie , recevaient de quoi vivre.

La république de Gênes , que de longues guerres contre Venise et la prise de Constantinople par les Turcs avaient

' Du mot itiili 11 moro , '|iii veut dir*; mûrier, symbole de la pnideuce. l)''aii(i-i's 'M-rivciii It Maure, h cause de ^on teint basané.

minée , s'offrait à tous les étrangers. Le roi de France , Louis XI, n'avait point voulu de cette ville inquiète et remuante. «Les Génois se donnent!» moi! s'ëtait-il écrié; eh bien! moi , je les donne au diable ! » Gênes, momenlanément soumise au marquis de Montferrat , fut déclarée , en 1490 , fief de la couronne de France, sous la garde de Ludovic le More. Deux familles «aristocratiques , les Adorni et les Fregosi , se disputaient avec un acharnement sans égal l'honneur de commander en second dans un ville soumise à des maîtres étrangers.

Venise venait de perdre, dans une guerre contre les Turcs , la plupart de ses possessions dans l'Archipel et en Morée ; mais elle conservait toujours , sur le continent, les côtes de laDalmaiie, l'istrie, le Frioul, les villes de Trévise, Vicence , Feltre , Bellune , Bassano , Vérone , Padoue , Rovigo, Crème, Bergame et Brescia. Enrichie par la conquête récente de l'ile de Chypre, se croyant invincible dans ses lagunes , elle traitait indifféremment avec les chrétiens et avec les infidèles, et sacrifiait sans scrupule à ses intérêts non-seulement la sûreté de l'Italie entière; , mais son honneur même. Resserrée à l'orient par les Ottomans , au nord par la maison d'Autriche , elle portait nécessairement ses vues sur les hauts cantons du Pô , sui' le littoral de la Romagne, la Marche d'Ancône ou les provinces de Naples. Malgré ses récents échecs sur mei-, elle avait encore plus de

lieiite mille matelots. De ses ports sortaient chaque année trois à quatre mille vaisseaux , les uns pour Oran, Cadix et Bruges , les autres pour l'Egypte et Constantinople. Un gouvernement oligarchique imprimait aux affaires une vigoureuse direction, engageait habilement les riches citoyens à placer une partie de leur fortune dans les fonds publics , et saisissait avec une merveilleuse adresse toutes les occasions d'agrandissement. Mais la dictatui'e des trois inquisiteurs d'état, établie en 1454. tarit les sources intérieures de la prospérité de Venise : en moins d'un demi-siècle , malgré l'extension du territoire en Italie , les revenus diminuèrent de plus de 100.000 ducats. Le temps n'était pas loin où la découverte de l'Aniéririue et d'une nouvelle route pour se rendre aux Grandes-Indes allait ruiner la république. En effet, U' centre du commerce européen se déplaça; la puissance maiitime appartint désormais aux nations qni avaient des ports sur l'Atlantique. Tandis que l'Espagne et le l'ortugal s'élançaient dans des voies inconnues jusque-là , Venise s'obstina à suivre les anciennes ; elle voulut entraver ses rivaux par des manœuvres jalouses, au lieu de les devancer par son activité ; et quand elle aiu-ait pu s'entendre avec l'Egypte et s'assurer le passage deSuez, elle fournit sans succès des ingénieurs et des canons aux Indiens pour repousser les Portugais. Les guerres d'Italie lui i)orIrr(;nt le dernier coup ; car les ét^Us voisins, dont

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elle avait excité la défiance par ses empiétements , se coalisèrent pour la perdre.

En Toscane , la république de Florence n'avait traversé des révolutions infinies que pour aboutir à une sorte de monarchie hérédiuiire . Dès le commencementdu quatorzième siècle, Dante lui disait : « Que de fois je t'ai vue changer tes lois , tes monnaies , ton gouvernement ! Si tu as bon souvenir et que tes yeux, s'ouvrent à la lumière , tu verras que tu ressembles au pauvi-e malade qui change de place sur son lit de plume , afin de tromper sa douleur. »> Du moins , les Médicis donnèrent aux Florentins , depuis 1434 , un peu de calme et de bonheur. Leur autorité s'appuyait sur une grande influence commerciale , sui- d'immenses richesses, dont ils faisaient le plus généreux emploi -, un essor inouï des lettres , des sciences et des arts , remplaçait les anciennes agitations de la liberté. Les Médicis , tout en prenant le titre modeste de premiers citoyens de Florence , n'avaient conservé que pour la forme les magistratures républicaines. Les états libres de la Toscane , Arezzo , Pistoia , Lucques , Sienne , Pise , recoiniaissaient leur domination.

Il fallait une grande force ou une grande habileté pour tenir les factions en bride , les écraser ou les tromper. Cosme I«r , Pierre l»"" et Laurent le Magnifique y avaient réussi. Mais il en fut autrement de Pierre H , qui prit les rênes des affaires en 1492. C'était un homme aussi lobuste

de corps que faible d'esprit : il visait surtout à se faire une réputation d'adresse comme joueur de balle , et d'habileté comme improvisateur; oubliant que la puissance de sa maison était d'origine populaire, il s'isola des plébéiens, et souleva , par ses débauches , des inimitiés implacables. Le moment était favorable pour un réveil des passions démocratiques. Un dominicain de Ferrare, Jérôme Savonarole , homme en qui l'exaltation venait trop souvent exaspérer des sentiments qui d'ailleurs eussent pu être louables , crut sentir en lui une impulsion secrète qui le destinait à réformer l'Église et l'état. Moine pauvre et sévère , portant d'ordinaire à la main une petite tète de mort en ivoire qiri rappelait le néant des gloires humaines , amaigri par de longues austérités qui avaient donné une véritable tiansparence à son visage ei à ses mains, en même temps qu'il a|)pelait de tous ses vœux la réforme de la discipline ecclésiastique , il flétrissait la tyrannie des princes aussi bien que les mœurs trop mondaines du clergé. Il avait sommé , mais en vain , Laurent le Magnifique de rendre aux Florentins leuis anciennes libertés , et, sous un prince tel que Pierre II , ses [irédications devaient obtenir un prodigieux succès. Cette double pensée de réforme religieuse et politique était si profonde chez lui, que la plupart de ses sermons en portent la trace : lim des plus curieux est divisé en quatre points ; le premier traite de la crainte de Dieu, le second de l'amour

de la république, le troisième de l'oubli des injures , et le dernier de l'égalité des citoyens devant la loi. Savonarole connaissait le cœur de l'homme ; il savait que la première cause de la tyrannie est la corruption des sujets : aussi s'efforçait-il de raviver la liberté à l'aide de la morale. « Peuple florentin , s' écriait-il , je m'adresse aux méchants : tu sais qu'il est un proverbe qui dit : Propter peccata veniunt adoersa, c'est-à-dire que les adversités viennent à cause des péchés. Quand le peuple hébreu faisait bien , et qu'il était ami de Dieu, tout lui tournait en prospérités ; au contraire, quand il se livrait à des méfaits, Dieu lui apprêtait un fléau. Florence, qu'as-tu fait ? qu'as-tu commis? Hélas! la mesuic est pleine; ta malice est arrivée au comble. Attends un grand fléau. Seigneur , tu m'es témoin que je me suis efforcé d<^ prévenir par la prière cette inondation , cette ruine. Il n'y a plus rien à tenter. » Trouvant les vieillards tous durs comme pierres , il s'adressait à la jeunesse , et préparait ainsi la chute prochaine des Médicis.

Une seule puissance italienne, la papauté, avait fait preuve de patriotisme , et s'était effoi'cée d'unir toute l'Italie dans une même pensée de résistance aux Turcs. Nicolas V et Pie II firent de généreux mais stériles etîuits poui' organiser de nouvelles croisades. Leurs successeurs , Paul H , Sixte IV, Innocent VIII , se montrèrent trop préoccupés des intérêts de leur royaume temporel et du soin de procurer

fies principautésaux membres de leur famille : l'autorité reli- »i«Mise n'avait qu'à perdre dans ces débats avec les seigneurs laïques, et elle était peu respectée , surtout dans la Haute- Italie, où les souverains affectaient d'agii- en dépit de saint Pierre et de saint Paul. Les États de l'Église s'étendaient alors (le Ravenne à Ancône , et de Terracine à Civita-Veccliia : ils comprenaient la principauté de Ravenne , la Pentapole (c'est-à-dire Rimini , Sinigaglia , Fano , Pesaro et Ancône) , le patrimoine de Saint-Pierre ou campagne de Rome. Le pape possédait encore en France Avignon et le comtat Venaissin , dans le royaume de Naples les duchés de Bénévent cl dePonte-Corvo. Les anciennes familles des Orsini et des (lolonna avaient été enfin domptées, et l'adresse de la cour d<' Rome au milieu des négociations lui donnait un grand poids dans la politique générale.

En 1492 , le conclave éleva sur la chaire de Saint-IMerre un ancien officier espagnol , Rodiigue Lenzuoli , qui avait pris le nom de Borgia de son oncle, le pape Galixte IlL Cette élection , tous les graves historiens en conviennent , fut un malheur et une épreuve pour l'Église. Le nouveau pape fut loin de se montrer digne du titre auguste et saint dont il avait été décoré.

Rodrigue Borgia prit le titre d'Alexandre VI. Il avait des vices que toutes ses bonnes qualités ne pouvaient ra- <heter. H était , à la vérité , très-habile et très-péné^

trant ; il excellait dans le conseil , et possédait l'ait de s'insinuer dans les esprits par la persuasion ; ii savait manieiles grandes affaires avec une adresse et une activité merveilleuses. Mais ces talents étaient obscurcis par des mœurs dépravées et une ambition dévorante. Il sacrifiait tout à l'élévation des enfants qu'il avait eus pendant le cours de sa carrière militaire et avant d'entrer dans i'élal ecclésiastique. Alexandre VI montra , dans l'administration civile des États de l'Église, une énergie passionnée , dont il avait puisé le germe en Espagne; il appesantit une main vigoureuse sur les barons , qu'il fit rentrer dans le devoir : il réprima l'audace des brigands, qui avait été poussée à un tel point, que, durant la dernière maladie de son prédécesseur, deux cent vingt Romains avaient péri sous leurs coups. Cette sévérité impitoyable , mais nécessaire à l'ordre public , explique l'enthousiasme dont furent l'objel les premiers actes du pape. Il veilla aussi à l'approvisionnement de Rome , et , pendant tout son pontificat , la disette qui désolait l'Italie ne se fit pas sentir dans les États du Saint- Siège. Malheureusement la vie passée d'Alexandre VI portait une atteinte funeste à la considération dont la papauté devait jouir parmi les princes chrétiens.

Le royaume de Naples, l'état le plus étendu et le plus faible de l'Italie, obéissait à des princes d'Aragon depuis 1452. L'autorité de ces princes était très-précaire : outre que la

maison d'Anjou , leur rivale, comptait encore des partisans, les vassaux , souvent humiliés , mais toujours pourvus de seigneuries territoriales et des droits de la souveraineté , enlevaient une grande pai't de sa liberté d'action au pouvoir suprême. A l'époque où commencèrent les guerres d'Italie, une catastrophe était imminente ; la conduite du loi Ferdinand 1er avait exaspéré tous les espiits. « Jamais ce prince n'eut compassion de son pauvre peuple , quant aux deniers. Il faisoii toute la marchandise du royaume... Aux lieux où croit l'olive, comme en la Pouille , ils l'achetoient lui et son fils à leur plaisir, et semblablement le froment, et avant qu'il fût mûr , et le vendoient après , et le plus cher qu'ils pouvoient. Et si ladite marchandise s'abaissoit de prix, contraignoient le peuple de la pi'endre*. » Ferdinand se souilla lâchement du sang d'une partie de la noblesse , qu'il avait attirée à une entrevue, sous prétexte de cimenter son union avec elle. 11 blessait son peuple dans ses croyances et dans ses intérêts. « Il assistait au service divin, dit Varillas, sans qu'il parût joindre ses prières à celles des fidèles ; il avait nommé pour 3,000 écus à l'archevêché de Tarente le fils d'un Juif qui se disait catholique ; il distribuait le revenu des abbayes à ceux qui avaient soin de ses haras , de ses meutes et de ses oiseaux de chasse , à condition d'entretenir gra-

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inili'inenl un cerlain nombre de chevaux , de chiens et d'éperviers. Il surchargeait d'impôts ses sujets , et l'on l'aconte qu'ayant un jour voulu donner quelques écus d'or à François de Paule , ce saint les refusa, et, pour lui montrer que c'était véritablement la substance du peuple, il en rompit un dont il sortit du sang. »

A côté des grands étals dont la situation vient d'être letracée , on comptait en Italie une foule de principautés secondaires. Les comtes de Maurienne avaient peu à peu étendu leur domination sur la Savoie , le Piémont , le Val- Romev , le pays de Gex, la Bresse , le Bugey, la ville ou seigneurie de Genève et le comté de Nice. Les marquisats de Saluées et de Montferrat appartenaient à une branche de l;i famille byzantine des Paléologues. La maison d'Esté régnait à Ferrare, Modène etReggio ; les Gonzague à Mantoue ; les Grimaldi à Monaco ; les Pics à la Mirandole ; les Malespina à Massa et à Carraie ; les Manfredi à Faënza ; les Bentivoglio à Bologne ; les Baglioni à Pérouse ; les Montefeltro dans le duché d'Uibin , etc. Toutes ces familles , également pauvres, étaient cependant prodigues, amoureuses d'éclat, avides de plaisirs.

L'iialie , à la fin du quinzième siècle, offrait une apparence de prospérité capable d'éblouir et de tromper les yeux les plus clairvoyants. L'imagination des poètes se plaisait à letrouver dans ces temps heureux les brillantes fie-

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lions de l'âge d'or. Le principal historien de l'époque, Guiehardin , s'y arrête avee complaisance. « Depuis dix siècles entiers , dit-il , l'Italie n'avait pas éprouvé un seul moment de prospéi'ité égale à celle dont elle jouit. Alors on vit la culture la plus active étendre ses bienfaits sur toute cette belle et fertile contrée : non-seulement ses plaines riantes et ses fécondes vallées fureni couvertes de fruits, mais même le sol stérile et ingrat des montagnes fut forcé de payer un tribut à l'industiie du laboureur ; et, sans reconnaître d'autre autorité que celle de sa noblesse et de ses chefs naturels, l'Italie était heureuse à la fois par le nombre et la richesse de ses habitants , par la magnificence de ses princes , par la grandeur et l'éclat imposant de plusieurs de ses cités. Abondante-en hommes distingués pai' leur mérite dans l'administration des affaires publiques , illustres dans les arts et dans les sciences, elle jouissait au plus haut degré de l'estime et de l'admiration des nations étrangèi'es. »

Enrichie par l'industrie , le commerce et l'agriculture , l'Italie était dans une position moins heureuse sous le rapport politique. Les divers états, faibles individuellement, n'avaient point assez de sagesse pour ajourner leurs divisions en face d'un péril commun; ils étaient autant de foyers d'intrigues , d'où chacun tendait à s'agrandir aux dépens de ses voisins. De là une politique mobile et perfide , des traités sans cesse rompus , des guerres toujours

lenaissanU's. Celte absence d'esprit national , il faut sans doute i'attiilniei" à la décadence des institutions politiques. Il y avait alors en Italie une population de dix-huit millions d'habitants ; on en comptait à peine dix-huit mille qiii exerçassent les droits politiques. Les gouvernements s'étaient efforcés de réduire le nombre des citoyens participant aux affaires : Venise n'en comptait guère que deux à trois mille; Gênes, quatre à cinq mille; Florence, Sienne et Lucques en avaient entre elles environ cinq ou six mille. Deux siècles auparavant , on aurait trouvé dans la péninsule près de deux millions de citoyens jouissant des droits politiques. La plupart des villes avaient vu s'élever de petits tyrans , chefs de dynasties de fraîche date, dont l'autorité, reconnue seulement de fait , ne s'appuyait ni sur le principe de la légitimité , ni sur des services rendus , mais sur la force brutale. Ludovic le More , Pierre II et Alexandre VI eurent simultanément la pensée de constituer l'unité italienne , de former un royaume unique dont ils eussent été les souverains ; mais l'antagonisme de leurs intérêts et de leurs passions rendit impossible un rapprochement entre les états , et l'Italie resta divisée , c'est-à-dire faible et exposée à la conquête.

L'esprit militaire était aussi nul en Italie que l'esprit national. Riches, occupés d'arts et de négoce , les Italiens n'avaient ni le temps, ni le désir de se faire soldats, et

piéféraienl acheter des mercenaires. A l'époque de Dante, Florence seule pouvait armer vingt-cinq mille hommes. Au xv^ siècle , chaque état soldait une troupe d'aveniuiiers, dp condottieri, engeance sans moralité, parce qu'elle se battait par métier, et dont la bassesse contribuait à discréditer de plus en plus l'usage des armes. Les guerres n'étaient ni meurtrièies , ni décisives ; car les mercenaires s'entendaient pour s'épargner mutuellement : un combat n'était qu'un tournoi , un jeu lucratif. Machiavel cite deux curieuses batailles : l'une, où la mêlée dura quatre heures, ne coûta qu'un homme d'armes aux vaincus , et encore s'était-il laissé tomber de cheval , et il fut étouffé par un escadron qui lui passa sur le corps ; dans l'autre , qui se prolongea toute une demi-journée , il n'y eut personne de tué ni de blessé. Les condottieri s'entendaient beaucoup mieux à rançonner l'Italie qu'à la défendre. Leurs chefs, grands fanfarons , prenaient des noms terribles , tels que Braccio di Ferro , Forte Braccio. L'artillerie italienne était détestable ; elle ne se composait que de canons en fer , traînés par des boeufs et très-difliciles à manœuvrer-. En parlant du premiei- combat que livrèrent les Français en (talie , et où ils tuèrent une centaine d'hommes , Guichardin remarque que ce nombre de morts passait alors pour \m grand carnage , et que cette manière de guerroyer ne se pratiquait plus depuis plusieurs siècles.

Enfin , la civilisation italienne , dont les dehors étaient si séduisants , cachait les vices précurseurs de la décadence des nations , la mollesse , la perfidie , la laclieté , la corruption. Un jour, le duc de Gandia fut assassiné à Rome , et son corps jeté dans le Tibre. On interrogea un batelier qui gardait du bois sur la rive, et on lui demanda pourquoi, ayant été témoin du crime , il n'avait pas fait sur-le-champ sa déclaration. « C'est une chose qui m'arrive si souvent, répondit-il , de voir jeter des corps dans le fleuve , que Je n'y prends plus garde. » Ce mot peut donner une idée des mœurs du temps. Si les Italiens du xv^ siècle n'ont pas 1p courage des champs de bataille , en revanche ils tuent par derrière , ils empoisonnent leur ennemi , et jouent bien du stylet et de la dague. Quand , au siècle suivant , Luther fil son voyage à Rome , il exprimait encore naïvement combien l'Italie faisait peur aux bons Allemands : « Il suffît aux Italiens que vous regardiez dans un miroir , pour qu'ils puissent vous tuer. Ils peuvent vous ôter tous les sens par de secrets poisons. En Italie , l'air est pestilentiel. La nuit, on ferme exactement les fenêtres, et l'on bouche les fentes » Pendant les guerres d'Italie, les étrangers se tinrent en garde contre la perfidie et la duplicité des habitants ; pour prévenir les meurtres et les empoisonnements , ils ne firent grâce à personne et massacrèrent régulièrement tous les prisonniers.

Au milieu de la dépravation morale de ses contemporains, Savonarole fit entendre des paroles prophétiques ; il annonça à l'Italie des châtiments semblables à ceux qui frappèrent autrefois Babylone et Ninive. « Lorsqu'il n'apparaissait aucun signe dans le pays , et que l'on jouissait d'une profonde tranquillité , il prédit plusieurs fois l'arrivée d'armées formidables par leur force et leur nombre , qui renverseraient les murailles , anéantiraient les armées , incendieraient les villes. 11 se donnait comme faisant ces prédictions , non avec le secours de la science humaine , ni par l'interprétation des Écritures , mais par une révélation divine toute spéciale*. » Dès l'année 1484, le moine dominicain annonça aux habitants de Brescia que leurs murs seraient un jour baignés de sang , et , vingt-huit ans plus tard , le peuple regarda la prise de la ville par les Français comme l'accomplissement de cette prophétie. A Florence , sous l'œil même de Pierre II , on l'entendit s'écrier : « Malheur ! malheur ! ô Italie ! ô Rome ! dit le Seigneur -, je vous livrerai aux mains d'une puissance qui vous effacera d'entre les nations. Les barbares vont venir, affamés comme des lions. Et la mortalité sera si grande , que les fossoyeurs s'çn iront par les rues en criant : Qui a des morts ? Et alors l'un apportera son père , l'autre son

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fils. 0 Rome ! je te le répète , fais pénitence ! Faites pénitence , ô Venise ! ô Milan! » Les avertissements se succédèrent avec rapidité. Savonarole ajoutait avec une énergie cioissante : « Un homme viendra qui envahira l'Italie en {juelques semaines , sans tirer l'épée. 11 passera les monts, comme autrefois Cyrus , et les rochers et les forts tomberont devant lui. — Hommes justes, montez dans l'arche ; voilà que les cataractes du ciel se sont ouvertes. Je vois les plaines inondées , et les montagnes se rapetisser au milieu des eaux. Voici , voici le jour de la vengeance do Seigneur! »

Machiavel comprit combien les états de l'Europe occidentale qui avoisinaient l'Italie étaient menaçants pour elle ; il aperçut aisément le principe de leur supériorité. « Nulle province , dit-il , n'est unie et heureuse , si elle ne passe tout entière sous l'obéissance d'un prince ou d'une république , comme il est advenu à la France et à l'Espagne. »» La France avait fait un pas immense sous le règne de Louis XI : l'humiliation des grands , l'extension considérable des domaines royaux , les progrès de la centralisation administrative , la concentration des pouvoirs entre les mains du monarque, lui donnaient cette unité qui l'ont rendue si redoutable à ses voisins pendant les temps modernes. Il y avait déjà , parmi les sujets, une certaine communauté d'idées , de sentiments , de moeurs et d'intérêts ; et toutes

les forces individuelles , dominées par l'énergique volonté du prince , pouvaient être employées à des entreprises extérieures. L'héritier de Louis Xï , Charles VIII , était porté par caractère à tenter des conquêtes. A peine âgé de vingt-trois ans , il lui tardait de sortir de l'inaction à laquelle l'avaient longtemps condamné la défiance de son père et le gouvernement de sa sœur Anne de Beaujeu. Sa jeunesse avait été nourrie de funestes lectures : on ne lui avait mis entre les mains que le Rosier des Guerres , compilation de brillants faits d'armes dont Louis XI luimême était l'auteur , ainsi que le livre de Quinle-Curce , les Commentaires de César et quelques romans de chevalerie. Son imagination s'échauffa ; il se crut appelé à imiter les exploits des anciens paladins. C'était à Charlemagne surtout qu'il aimait à être comparé ; et lorsqu'il eut un fils d'Anne de Bretagne , en 1492 , il lui donna le nom de Charles-Boland , comme pour lui marquer d'avance le rôle qu'il aurait à jouer. Il oubliait cette sage maxime de son père , qu'un village sur la frontière vaut mieux qu'un royaume au- delà des monts.

Le voisinage de l'Espagne semblait peut-être moins dangereux aux Italiens ; car les forces de Ferdinand le Catholique étaient épuisées par sa lutte récente contre les Maures de Grenade , et la découverte de l'Amérique , qui se bornait encore à celle de quelques îles , ne lui fournis-

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Siiil pas les lessourtes qu'en tirèrent ses successeurs. Cependant , il éuiit aisé de prévoir que l'Espagne , parvenue , comme la France , à l'unité , tendrait à s'agrandir , surtout avec un prince ambitieux , avide et rusé. Du jour où Ferdinand aurait répai'é ses pertes par de nouveaux armements , il devait se souvenir qu'à côté de son île de Sicile , une branche collatérale de la maison d'Aragon régnait sur le royaume de Naples , et , comme ce royaume avait été naguère détaché de ses domaines patrimoniaux , au profit d'un prince illégitime , il était naturel qu'il songeât à le revendiquer. Les Français et les Espagnols se sont, en effet , rencontrés en Italie , tantôt pour se la partager , tantôt pour s'en disputer les dépouilles.

L'autorité monarchique s'était également fortifiée en Angleterre à la fin du xv^ siècle. La terrible guerre des Deux-Roses , qui agita ce pays pendant trente ans , avait épuisé , décimé la noblesse : le pouvoir royal , au temps de Henri VII, fondateur de la dynastie des Tudors, n'eut qu'à recueillir pacifiquement les fruits de la lutte. Sans doute, l'Angleterre n'avait pas un intérêt prochain aux destinées de l'Italie , et si , pendant les guerres du xvf siècle, elle intervint tour-à-tour en faveur de la Fiance et de l'Autriche , ce fut le plus souvent dans un intérêt d'équilibre européen. Henri VII reçut plusieurs fois des subsides de son parlement pour faire la guerre en France ; mais ses

attaques ou ses menaces ne furent jamais assez sérieuses pour que Charles VIII et Louis XII en fussent inquiets et détournassent leur attention de l'Italie. Ces princes savaient que le roi d'Angleterre , dévoré d'avarice , vendait , au prix de quelques pièces d'or, la paix à ses ennemis.

L'empire d'Allemagne était divisé , et la puissance impériale n'imposait plus guère le respect. Maximilien, proclamé parles électeurs en 1493, a cependant été vanté par les écrivains de sa nation. Beau de sa personne , de manières vives et gracieuses, hardi jusqu'à la témérité, il rappelait , par ses qualités et ses défauts , les chevaliers du n»oyen âge. On le voyait s'égarer en chassant le chamois sur les hautes cimes du Tyrol. Son courage brillait dans les tournois et dans les combats. Naturellement éloquent , aimant les lettres et les arts, parlant avec facilité la plupart des langues de l'Europe , il cultivait la peinture et la musique ; il avait des connaissances en architecture , en métallurgie , en géographie , en histoire. Le tort de Maximilien fut de se laisser toujoui-s entraîner par son imagination ardente , et de se jeter dans des entreprises au-dessus de ses forces. Ses ressources étaient assez médiocres. « L'Autriche , la plus considérable de ses provinces , avait été naguère épuisée par les exactions de Mathias Corvin et par les ravages de l'armée hongroise. Le revenu annuel de la Styrie , de la Carinthie et de la Carniole , n'excédait

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pas 14,000 marcs d'argent. Le produit des mines duTyrol, qui était regardé comme la partie la plus importante des revenus de Maximilien, ne s'élevait qu'à 150,000 florins par an. Les provinces extérieures suffisaient à peine aux frais de leur administration et de leur défense. Les Pays- Bas donnaient , à la vérité , un revenu considérable ; mais l'emploi était surveillé par les états, et d'ailleurs , Maximilien avait remis le gouvernement de ces provinces à l'archiduc son fils *. » Maximilien aggravait ses embari'as pai' une folle prodigalité. On raconte que, son père Frédéric III lui ayant offert un jour une corbeille de fruits et une bourse d'or , il accepta la première , et distribua l'autre entre ses gens. « Ce sera un dissipateur , s'écria Frédéric. — Je ne veux pas , répondit Maximilieu en rappelant une parole d'un ancien Romain, je ne veux pas être le roi de l'or, mais de ceux qui le possèdent. » Ce fut parce qu'il avait très-peu d'argent , qu'il fit toujours triste figure. Lorsqu'il alla épouser Marie de Bourgogne , la riche héritière de Charles le Téméraire , elle dut renouveler sa garde-robe , pour qu'il pût paraître décemment. Fiancé plus tard à Anne de Bretagne , il ne put conclure le mariage , faute de trouver 1,000 écus d'or. Pendant les guerres d'Italie, il accepta de Henri VIII , roi d'Angleterre , un subside de 100

* W. CoxE , Uiit. de la maiton. d'Autriche,

couronnes par jour , et les Italiens ne lui donnaient que le nom de Maximilien Court- d'Argent.

Malgré sa pénurie , Maximilien fut , comme Charles VlU et Ferdinand le Catholique , un adversaire pour les principautés italiennes. Quand même il n'aurait pas eu à revendiquer certains droits de souveraineté des anciens empereurs sur le nord de la péninsule , son esprit entreprenant et <;hevaleresque l'aurait poussé au milieu des guerres de ses contemporains. D'ailleurs , en qualité de chef de la maison d'Autriche , il devait tendre à se frayer un chemin vers l'Adriatique , et sur son passage se trouvaient les possessions de Venise. Son mariage avec la nièce de Ludovic le More lui donna la facilité d'intervenir daus les affaires d'Italie.

Il faut compter les Suisses parmi les instruments de la ruine de Tltalie. La cupidité les arrachant à leurs paisibles demeures , ils se mirent à la solde des puissances qui se disputaient la péninsule. Ils passaient tour à tour du Milanais à la France, et de la France à l'Allemagne. On a estimé à près de 150,000,000 ce que les Suisses reçurent, dans les premières années du seizième siècle , soit en solde de guerre , soit en argent distribué aux divers cantons. La France a particulièrement profité des services de la Suisse pendant toute la durée des temps modernes. Un jour, l'un des ministres de Louis XIV , Louvois , disait avec humeur :

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€ Si l'on avait rassemblé tout l'or donné par la France aux Suisses, il y aurait de quoi paver un chemin de Paris jusqu'à Bâle. — 1| est vrai, lui répondit le colonel des Suisses-, mais si l'on recueillait tout le sang que les Suisses ont versé pour la France , il y en aurait assez pour emplir un canal de Bâle jusqu'à Paris. » D'après des calculs authentiques, la Suisse fournitàla France, de 1480 à 1715, sept cent mille hommes, et retira en subsides et en pensions au-delà de 1,100,000,000 de florins. Les mercenaires Suisses ont été surtout employés dans les guerres au-delà des Alpes; et, si l'on a pu appeler l'Italie le tombeau des Suisses, on ajouterait avec raison qu'elle doit à ce peuple une grande partie de ses maux.

I-«s causes des guerres d'Italie au seizième siècle sont de deux sortes , les unes générales , les autres particulières.

Parmi les causes générales, signalons d'abord la situation des grandes monarchies de l'Europe. Il est évident que la France , l'Espagne , l'Angleterre , l'Autriche , parvenues à l'unité après de longs efforts , débarrassées des luttes intestines que le règne de la féodalité avait engendrées , devaient tendre à des conquêtes extérieures : il fallait un but vers lequel pussent être dirigées les forces de chaque nation, concentrées par le despotisme royal. Le triste spectacle de l'anarchie qui régnait en Italie , et l'espoir d'y trouver ime proie facile à saisir, auraient suffi pour déterminer l'invasion des étrangers.

Ensuite , lilalie , par la beauté de son climat et la fertilité de son territoire , par les séductions de son luxe et de ses richesses , par la splendeur de ses arts , a de tout temps fasciné les peuples voisins. Cet irrésistible attrait arracha , dès l'antiquité , les nations barbares à leurs solitudes. Les (".aulois , selon la tradition , furent poussés vers Rome par le désir de subjuguer le pays d'où l'on avait apporté chez eux de si beaux raisins. La vue de quelques oranges, prises par des pèlerins à Salerne , engagea , dit-on , les Normands du moyen âge à tenter la conquête de la Sicile et de Naples. Au commencement de ce siècle , le poète allemand Gœthe s'écriait encore avec enthousiasme : « 0 Italie! auprès de toi l'Allemagne est le Groenland. »

Des causes particulières ont amené les hostilités entre l'Italie et les puissances voisines. Le comte de Provence , René d'Anjou , qui avait autrefois disputé la couronne de Naples aux princes d'Aragon , avait légué à Louis XI , en 1481 , outre ses domaines féodaux de France , les droits qu'il croyait avoir sur le midi de l'Italie , et le titre de roi de Jérusalem. Louis XI fut assez prudent pour ne pas s'engager dans des guerres lointaines Mais son fils Charles VIII , imbu des idées chevaleresques , n'était pas homme à renoncer à des prétentions qui devaient lui fournir l'occasion de s'illustrer.

La maison d'Orléans élevait, de son côté, des réclama-

lions sur le Milanais. Un frère de Charles VI avait épousé jadis Valentine Visconti , fille du duc de Milan , dont la dot était le comté d'Asti et le droit pour ses enfants et leur postérité d'hériter du Milanais à défaut d'héritiers mâles de son père. Son petit-fils Louis d'Orléans, qui succéda à Charles VIII sous le nom de Louis XIÏ , regardait les Sforza comme des usurpateurs, et n'attendait qu'une occasion de les déposséder.

Ajoutons que les Italiens firent intervenir les étrangers dans leurs querelles. En effet, le roi de Naples, Ferdinand le» , indigné des mauvais traitements que sa petite-fille Isabelle endurait de la part de Ludovic le More , menaça ce prince de ses armes , et conclut à cet effet un traité d'alliance avec Pierre II. Ludovic, se voyant entouré d'ennemis, chercha du secours au dehors , et envoya des ambassadeurs à Charles VIII (1493). « Il commença à faire sentir à ce jeune roy des fumées et gloires d'Italie , lui remontrant le droit qu'il avait en ce beau royaume de Naples , qu'il lui sçavort bien blasonner et louer *. » Le pape Alexandre VI, désiranf se venger de Ferdinand, qui accueillait ses ennemis, et espérant obtenir pour ses fils quelques fiefs dans les états napolitains , appuya les démarches de Ludovic. Le prédécesseui d'Alexandre VI , Innocent VIII , n'avait cessé , pendant trois

* COMIRES.

ans , d'appeler aussi Charles \11I contre Naples. Parmi les grands de France, il ne manqua pas d'adversaires de l'expédition ; l'amiral de Graville etComines, entre autres, la regardaient comme très-hasardeuse. Anne de Beaujeu , quoique l'absence de son frère dût lui rendre un pouvoir qu'elle avait déjà exercé , disait : « Aller en Italie , c'est vouloii" payer cher un long repentir. » Crèvecœur montrait, du côté des Pays-Bas , le véritable et légitime accroissement de la France. Mais les envoyés de Milan avaient acheté deux favoris de Charles Mil , Etienne de Vesc , son valet de chambre , dont il avait fait un sénéchal de Beaucaire, et Guillaume Briçonnet, qui de marchand était devenu trésorier-général des finances et évêque de Saint-Malo. Il y avait enfin à la cour de France im certain nombre d'émigrés napolitains, tels que les princes de Salerne et de Bisignano, qui s'efforçaient d'attirer dans leur pays les armes de Charles Mil , pour renverser la dynastie d'Aragon. Le cardinal de la Rovère demandait que Rome fût délivrée de la tyi'annie et des scandales d'Alexandre M. « De tous côtés , dit Comines , les peuples d'Italie commençoient à prendre cœur pour les François , désirant nouvelletés, voidant voir choses qu'ils n'eussent vues de longtemps. »

Le roi se rendit sans peine à des sollicitations qui flattaient ses secrètes pensées. 11 conclut avec Ludovic un traité, d'après lequel ce prince fournissait 200,000 ducats, et s'en-

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gageai! à faire équiper dans le port de Gênes autant de vaisseaux que l'on voudrait , à laisser aux troupes françaises le libre passage à travers la Lombardie , et à entretenir à ses frais pendant toute la guerre cinq cents hommes d'armes ; en revanche , Charles VIII piomettait de donner à Ludovic la principauté de Tarante et de le défendre contre ses ennemis. Par ce moyen , Ludovic cherchait non-seulement à résister aux attaques du roi de Naples , mais à neutraliser les droits de la maison d'Orléans sur le Milanais.

C'est un triste spectacle qu'offrent, à la veille de l'invasion française, les princes qui régnent en Italie. Le duc de F^rrare , Hercule d'Esté , beau-père de Ludovic , appelle les Français ; car il espère dans cette occasion reprendre aux Vénitiens la Polésine de Rovigo. Deux Médicis conspirent contre leur cousin Pierre II , et promettent à Charles Vni une forte somme d'argent s'il vient en Italie. Le cardinal de la Rovère , l'évêque Gentile d'Arezzo , le noble florentin Pierre Soderini lui garantissent aussi de prompts secours d'hommes et d'aigent. Aussi le roi de France s'écriait : « Allons où nous appellent la gloire de la guerre, la discorde des peuples et l'assistance de nos amis. »*

Les guerres d'Italie , qui commencent en 1494 , ne se sont terminées qu'en 1559. Elles peuvent se diviser en deux périodes. Dans la première , de 1494 à 1516 , la France entreprend une véritable guerre de succession , dans le but

de conquérir tour à tour le royaume de Naples et le Milanais. Dans la seconde, de 1521 à 1559, la question s'agrandit : la maison d'Autriche , dont les domaines ont pris en peu d'années un accroissement prodigieux , menace , par ses idées de monarchie universelle , l'indépendance de toute l'Europe -, François l^r , tout en croyant peut-être ne servir que son ambition ou sa rancune contre Charles-Quint, dirige la résistance des états de l'Occident , et les sauve en se défendant lui-même. Cette lutte a coûté à la France d'immenses sacrifices ; mais on ne pouvait payer trop cher les libertés nationales , et Charles-Quint découragé alla cacher au fond d'un cloître son dépit de n'avoir pasv vaincu.

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