CHAPITRE II
Expédition de Charles VIII en Italie.
Projets (le Charles VIll. — Popularilé de l'expédition d'Italie. — Traités avec l'Aigleterre , l'Espague et l'Autriche. — Ambassades envoyées aux États italiens. — 1494. Départ de l'armée française. Imprévoyance et prodigalités du roi. — Terreur des Italiens. — Préparatifs de défense. — itinéraire de Charles VIII à travers la
V Lorabardie. — Entrée en Toscan»^. — Négociations avec Pierre II de Médicis. — Ambassade de Savoiiarole au roi. — Proclamation de la liberté à Pise. — Passage de Charles VIII à Florence. — Traité avec Alexandre VI. — 1495. Occupation du royaume de Naples par les Français. — Leur conduite dans le pays conquis.
— Ligue de Venise contre Charles VIII. — Retraite de ce prince.
— Bataille de Fornovo. — 1496. Les Français sont chassés du royaume de Naples. — État de l'Italie après l'expédition de Charles VIII.
Dans la pensée de Charles VIII et rie ses coniemporains l'expédition française ne devait pas se borner à la conquête
du royaiinie de Naples. On répandait des prophéties annonçant que Charles conquerrait non-seulement l'empire de Constantin , mais le royaume de David. Un certain Jean Michel avait des visions , où le roi de France délivrait le tombeau du Christ , et réformait l'Église et le christianisme. Au-delà des monts , J.-B. Spagnuoli rappelait dans ses vers la prophétie de Saint-Ange , ce caime du xiif siècle , qui avait annoncé la délivrance du monde par l'épée d'un monarque français. Un contemporain de Charles VllI , maître Guilloche , de Bordeaux, traça en détestables vers son itinéraire de Paris à Jéiusalem :
Il fera de si grands batailles ,
Qu'il subjuguera les Itailles.
Ce fait , d'illec il s'en ira ,
Et passera de là les mers ; ^
Entrera puis dedans la Grèce ,
Où , par sa vaillante prouesse ,
Sera nommé le roi des Grecs.
En Jérusalem entrera ,
Et mont Olivet montera.
Ainsi , Charles VIII voulait conquérir l'Italie, et surtout le loyaume de Naples, comme héritier des droits de la maison d'Anjou ; puis passer dans l'empire grec, ainsi qu'avaient fait les Normands du xi^ siècle ; s'avancer jusqu'à ConstantinopU' et enchâsser les Turcs; rendre au culte
chrétien la mosquée de Sainte-Sophie ; se faire leconnaître empereur \ traverser le Bosphore , l'Asie-Mineure et la Syrie, sur les traces des anciens croisés; entrer à Jérusalem , et s'y faire couronner roi , comme l'héritiei" des maisons de Brienne, de Lusignan et d'Anjou. Il est certain qu'il avait des intelligences dans l'Albanie : l'archevêque de Durazzo promettait aux Françiis que les descendants de Scanderberg se soulèveraient à leur approche ; on était convenu que le roi irait d'Otrante à Valone , et marcherait de Valone sur Constantinople. Voilà pourquoi les Italiens pensaient que le danger était plus menaçant pour les Turcs que pour eux-mêmes.
L'expédition d'Italie fut véritablement populaire. II n'y eut que les Parisiens qui firent entendre à Charles VIII le langage de la franchise -, ils lui disaient : « Contemplez , sire , au besoin que votre république a de vous : avisez votre âge et peu de santé. Pensez que la fortune peut être contraire. » Le roi répondit sèchement : « Ni la charité du pays, ni la dévotion de service envers votre roi, vous émeut à causer cette harangue devant moi , qui ne demande ou prétends demander aucun conseil de vous en cette affaire*. » Charles VIII donnait un aliment aux idées (a aux passions françaises , à cet invincible besoin de mou-
* La Mer des histoires.
40 LES FKAiNÇAIS
vemerii , d'action et d'influence européenne. Il ouvrait une carrière à ces nobles qui s'ennuyaient dans leurs châteaux, depuis que la royauté avait diminué leur importance. On était fatigué de la politique froide de Louis XI. Comme l'a remarqué Brantôme , « le Français ne fut jamais , qu'il n'aimât à mener les mains , sinon contre l'étranger , plutôt comre soi-même. Aussi le Bourguignon et le Flamand disent de nous , que , quand le Français dort , le diable le berce. »
Dans son ardeur de saisir l'Italie , Charles VIII abandonna à ses voisins une partie des provinces que son père avait réunies à la couronne. Il espérait assurer ainsi ses derrières , et empêcher que la France ne fût attaquée durant son absence. Par le traité d'Etaples , il reconnut une dette de sa femme Anne de Bretagne envers l'Angleterre , pour 620,000 écus d'or; il en promit 125,000 autres, comme arrérages de la pension que son père s'était engagé à payer autrefois à Edouard IV : les 745,000 écus ( environ huit millions) devaient être remboursés en quinze ans, dans la ville de Calais , à raison de 50,000 par année. Enfin , uoe rente de 25,000 écus était assurée à Henri VII et à ses sH(;cesseurs.
Poui- acheter la neutralité de Ferdinand le Catholique , Charles VI II signa un autre traité à Barcelone : il rendit au roi d'Espagne le Roussillon et la Cerdagne , clefs de
la France du côté des Pyrénées , qui avaient été engagées à Louis XI par Jean II , en échange de 300,000 éc'us ; el il fit complet abandon de cette somme. Toutefois, les droits de la France sur les deux comtés furent réservés pour être examinés par des commissaires ; le Roussillon et la Cerdagne devaient retourner à la France , si l'Espagne manquait à ses engagements. Ferdinand ne devait marier ses enfants ni à ceux du roi d'Angleterre , ni à ceux de Maximilien ; clause qu'il ne tarda pas à violer.
Un dernier traité , conclu à Senlis avec Maximilien , Rendit à ce prince la Franche-Comté, l'Artois et le Gharolais, provinces qui faisaient partie de l'héritage de sa première femme Marie de Bourgogne , et sur lesquelles Louis XI avait mis la main.
En même temps , des ambassadeiu's étaient envoyés à divers états d'Italie , pour leur demander d'aider la maison de France à recouvrer ses anciens droits. Pierre II était bien décidé à soutenir , au contraire , les Napolitains ; mais, afin de ne pas compromettre les marchands qui étaient établis en grand nombre dans le royaume de Charles VIII . il fit une réponse évasive. Comines avait été chargé d'offrir aux Vénitiens , au nom du futur conquérant de Naples , les villes de Brindes et d'Otrante. « Ils me firent, dit-il , les meilleures paroles du monde du roi et de toutes les aff;iires, car ils ne croyoient point qu'il allât guère loin-
Quant à l'offre que je leur fis , ils me tirent dire qu'ils étoienl ses amis et ses serviteurs , et qu'ils ne vouloient point qu'il achetât leur amour ; aussi le roi ne tenoit pas encore ces places. » Ils ajoutaient « que aide ne lui pourroient-ils faire , à cause de la suspicion des Turcs ; et que de conseiller à un si sage roi , et qui avoit si bon conseil , ce seroit trop grande présomption à eux ; mais que plutôt lui aideroient que de lui faire ennui. »
Qu'importait , d'ailleurs , à Charles VIII le concours de quelques puissances secondaires? Après avoir remis le gouvernement du royaume à Anne de Beaujeu et à son mari le duc de Bourbon , il s'avança vers le Midi , où se réunissait l'armée française. Cette armée comptait environ trente mille hommes , dont huit mille hallebardiers suisses, six mille arbalétriers , et autant de fantassins gascons portant l'arquebuse ; elle était soutenue de cent quarante gros <'anons et de douze cents pièces de montagne , portées à dos ou tirées par des chevaux. On partait avec l'ardeur et la gaîté de l'imprévoyance. « Toutes choses nécessaires leur défailloient , dit Comines : le roi , qui ne faisoit que saillir du nid , jeune d'âge , faible de corps , et plein de son vonloir , étoit peu accompagné de sages gens , ni de bons chefs, aussi léger d'argent que de sens... Ils n'avoient ni tentes , ni pavillons. Une chose avoient-ils bonne , c'étoit une gaillarde compagnie, pleine déjeunes gentilshommes.
KN ITALIE. 43
mais vn peu d'obéissance. Ainsi , il faut conclure que ce voyage fut conduit de Dieu, tant à l'allei" qu'au retourner; car le sens des conducteurs n'y servit de guère. »
Ce n'étiuent que fêtes sur la route. « Le gentil roy ne songeoll qu'à donner aux seigneurs et aux dames force beaux plaisirs et passe-temps , et des beaux tournois à la mode de France , qui ont toujours emporté le prix pardessus tous les autres ; jeux guerriers où il étoit toujours des mieux tenans et des mieux faisans*. » Lyon lui fît une l'éception magnifique. On lit dans les Mémoires de Bayard que ('harles fut là « parmi les princes et gentilshommes , menant joyeuse vie à faire joutes et tournois chaque jour, et , au soir , à danser et baller avec les dames du lieu , qui sont volontiers belles et de bonne grâce. » A Grenoble , les rues étaient tendues et parées de tapisseiies , « et devant , histoires et beaux mystères parfaitement démontrés, désignant l'excellent honneur el louange du roi et de la reine. » Le voyage du roi fut , suivant une relation contemporaine , « une pompe continuelle , et une fête solennisée avec toutes les réjouissances imaginables. Ce n'étoit partout , comme en pleine paix , que festins , que tables mises par les chemins et par les rues , que concerts de musique, poésies, représentations et mille gentillesses; de sorte
* BrantAme.
qu'on pouvoii dire qu'il alloit a ia conquête d'un royaume au son des violons et marchant sur la jonchée et les fleurs. • Ces prodigalités insensées épuisèrent rapidement toutes les ressources de l'expédition. H fallnl emprunter à gros intérêts ( 56 p. 100) «;hez les banquiers italiens, pour pouvoir entrer en Italie : la maison des Sauli , à Gênes , prêta 100,000 ducats: un maichand milanais 50,000. Le roi, un peu remplumé , ne savait quelle route tenir. Son grandécuyer Pierre d'Urfé , dirigeait l'armement de plusieui'S galères dans le port de Gênes , et les habitants de cette ville proposaient de venir chercher ses troupes à Marseille , afin de les transporter sur les côtes du royaume de Naples. Mais, de cette manière, on aurait évité le passage périlleux des Alpes , et Charles VIII regarda comme audessous de lui de ne pas franchir ces montagnes à l'exemple d'Annibal. Après avoir envoyé Comines à Besançon , avec un corps d'observation pour reconnaître les passages; après avoir détaché en avant , par le Saint-Beinard et le Simploii , Eberard ou Evrard d'Aubigny, de la famille écossaise des Stuarts , il prit h* conmiandement du gros de l'armée , et partit devienne le 23 août 1494. Il lemonta la Durance Jusqu'au mont Genèvre , et descendit ensuite le revers oriental de cette montagne , en longeant le cours de la Doire. T/arlillerie et les bagages, envoyés sur le Rhône jusqu'à la mer , furent transportés sur les rives du golfe de la Spezia.
Chaiios VIll avait à peine alleini les Alpes , que déjà la terreur se répandait en Italie. « Ceux cpii faisaient piofession de connaître l'avenir par le secours de l'art ou par une inspiration divine assuraient que, depuis plusieurs siècles , nulle partie du monde n'avait vu des révolutions aussi terribles que celles qui allaient effrayer l'Italie. 1^ récit de plusieurs prodiges arrivés en divers endroits redoublait l'horreur de ces prophéties. On disait que, dans la Fouille , on avait vu , au milieu de la nuit , trois soleils environnés d'épaisses nuées, que sillonnaient les tonnerres et les éclairs ; que , du côté d'Arezzo , une multitude de fantômes armés avaient paru dans l'air pendant plusieurs jours sur des chevaux d'une grosseur énorme , au son des tambours et des trompettes; qu'on avait vu suer, en plusieurs lieux , les images et les statues des saints ; qu'il était né un grand nombre d'hommes et d'animaux monstrueux; qu'enfin , mille et mille choses s'étaient opérées contre l'ordre de la nature. La terreur de ces prodiges s'accroissait par le souvenir de ce que les historiens rapportaient de la nation gauloise , qui, ayant autrefois couru et ravagé l'Italie , désolé la ville de Rome par le fer et par le feu , et subjugué plusieurs provinces de l'Asie , avait fait sentir le poids de ses armes à presque toutes les parties du monde*. »
* Gl'ichai.i)|>.
On s'explique la peur des Italiens par l'effet de ces formidables pièces d'artillerie , instruments plus diaboliques qu'humains , que traînait avec elle l'armée française. « Partout où se présentait le canon , dit un poète , chaque édifice se hâtait de faire la révérence. » L'aspect des soldats eux-mêmes n'avait rien de rassurant. « L'armée du petit roy Charles VIII éloil épouvanUible à voir. De tous ceux qui se rangeoient sous les enseignes et bandes des capitaines , la plupart étoient gens de sac et de corde ; méchants garnements échappés de la justice , et surtout fort marqués de la fleur de lys sur l'épaule ; essorillés, et qui cachoient , à dire vrai, cette mutilation de leurs oreilles par longs cheveux hérissés, barbes horribles, autant pour cette raison que pour- se rendre effroyables à leurs ennemis -, d'ailleurs, habillés à la pendarde, portant chemises longues qui leur duroient plus de trois mois sans changer-, montrant poitrine velue, pelue, et, à travers leurs chausses bigarrées et déchiquetées, la chair de leurs cuisses*. »
Le poète Cariteo excita l'Italie à repousser l'étranger ; mais ce fut en vain qu'il cria à ses compatriotes : « Nobles esprits , Italie bien aimée , quel vertige vous pousse à jeter le sang latin à d'odieuses nations? » Les états du nord demeurèrent sourds à ses plaintes. Mais Alexandre VI , dé-
* Brantôme.
taché du parti français pai* le réociil mariage de son fils Guifry avec une fille naturelle d'Alphonse II , qui venait de succéder à Ferdinand I^r , essaya d'arrêter l'invasion de Charles VIII. Dans un bref apostolique , il protesta contre la tentative du roi d'établir par les armes son droit au royaume de Naples , alléguant que ses prédécesseurs en avaient accordé l'investiture à la maison d'Aragon. Charles se contenta de répondre que « dès longtemps il avait fait un vœu à Monsieur saint Pierre de Rome , et que nécessairement il devait l'accomplir au péril de sa vie. » Alexandre VI et Alphonse II firent des préparatifs de défense . I/un permit à Ferdinand le Catholique , dont le trésor étiiit vide , de faire prêcher une croisade en Espagne, sous la condition qu'une partie de l'argent serait employée à la guerre contre la France. L'autre envoya une ambassade au sultan Bajazet II , dans le but d'obtenir 6,000 chevaux et autant de fantiissins : cette négociation n'eut aucun résultat pour l'Italie , les Turcs s'étant contentés de faire des armements en Albanie , dans le cas où les Français voudraient débarquer à Valone. Du moins, le duc Ferdinand de Calabre , fils d'Alphonse , marcha vers laRomagne avec une partie de l'armée napolitaine ; le prince Frédéric , frère du roi , se mita la tête des navires réunis dans le port de Livourne, et attendit la flotte française. Les Bentivoglio de Bologne, les petits princes de la Romagne et le duc d'Urbin se rai-
lièrent à la cause de rindépendance ilalienne , et Pierre U promit de défendre les passages des Apennins.
La marche de Charles VIll dans le nord de l'Italie ne rencontra aucun obstacle. Au contraire , Blanche , douairière de Savoie , sa proche parente et son alliée , lui ouvni ses forteresses , et lui fit une pompeuse réception à Turin (5 septembre). « Elle étoit habillée d'un fin drap noir frisé , travaillé à l'antique , bordé de gros saphirs , diamants, rubis et autres pierres fort riches et précieuses. Elle portoil sur son chef un gros tas d'afiiquets subrunis de fin or , remplis d'escarboucles , de balais et hyacinthes , avec des houpes dorées , gros fanons et bouquets d'orfévrei'ie mignardemenl travaillés. Elle avoit à son col des colliers à grands roquets , garnis de grosses perles orientales , des bracelets de même en ses bras , et autres parures fort rares i-et ainsi richement vêtue , elle étoit montée sur une haquenée . laquelle étoit ("onduile par six laquais de pied , bien accoutiés de fin drap d'or broché Elle avoit à sa suite une bande de demoiselles ordonnées et équipées de si bonne manière , qu'enfin il n'y avoit rien à redire... Toutes les rues étoient tendues de fin drap d'or et de soie , et d'autres riches parements , et garnies de grands échafauds remplis de mystères , tant de la loi de nature que de la loi écrite , gestes poétiques et histoires du Vieil et du Nouveau Testament ; ce qui étoit ainsi continué depuis
renlrée des fiuiboiirgs de ladite ville jusqnes au <^hàlean , auquel le roi entra pour y loger en très-grand triomphe , au son de la mélodieuse harmonie des trompettes et des clairons. Il ne faut pas omettre que dans ladite ville furent ce jour faits, en quantité d'endroits, plusieurs repues franches , où il fut abondamment donné à manger et à boire à tous passans et repassans*. »• Les habitants de Turin offrirent à Charles VIII un cheval , qu'il nomma Savoie, et qu'il monta constamment dans le cours de cette expédition; il voulut, à l'exemple d'Alexandre, que srui chroniqueur en fit mention répétée.
' Il trouva le même accueil à Casai, chez la marquise de Monlferrat. Celle-ci lui avait dit , par formule de politesse . qu'elle se mettait à sa disposition , elle et tous ses biens. Charles la prit au mol, et lui emprunta, ainsi qu'il avait fait à la duchesse de vSavoie , ses diamants et ses pierreries , qu'il mit en gage pour 24,000 ducats.
Le 9 septembre , les Français arrivèrent à Asti. Là , Charles VIII tomba malade -, le découragement s'empara de lui , et il se serait peut-être décidé à retourner dans ses éuus , si le cardinal de la Rovère ne lui eût fait honte de son irrésolution , et si Ludovic le More ne fût venu en toute
hâte le charmer par des fêtes et de nouveaux diveriisse-
• Jouraai de Desrey.
nients. On apprit , d'ailleurs , que le duc d'Orléans , qui éUiii allé rejoindre la Hotte à Gênes , venait de repousser le prince Frédéric près deRapallo , et que le corps de troupes commandé par d'Aubigny avait, par sa seule approche, fait reculer Ferdinand de Calabre aux environs d'Imola. Ces nouvelles ranimèrent les espérances du roi , qui se dirigea sur Pavie.
Il voulut voir dans cette ville le jeune Jean-Galéas , qui , épuisé par l'abus des plaisirs , presque dépourvu de sens , languissait atteint d'une maladie que le poison avait peutêtre causée. Le duc n'osa faire entendre aucune plainte en présence de Ludovic le More ; mais Isabelle se jeta aux pieds de Charles VIII , implorant sa pitié pour son époux expirant, pour son fils au berceau, pour sa famille menacée dans Naples par les armes de la France. Cette scène toucha vivement le monarque ; cependant il ne se sentit pas assez de force poui- renoncer à son entreprise , et il demeura fidèle à son traité avec Ludovic. L'armée était parvenue à Plaisance , lorsque la nouvelle de la mort de Galéas arriva : Ludovic, quittant aussitôt le camp français, courut à Milan , où il publia les lettres d'investiture que l'empereur Maximilien lui avait envoyées d'avance , et prit le titre et les armes de duc. Les Français , indignés » de cette coutume d'empoisonner, originaire et commune en cette vénéneuse Italie, » demandaient qu'on châtiât Ludovic; le duc d'Or-
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iéans proposait de s'emparer du Milanais pour son propre eonipte. Charles VIII résista à toutes les instances , afin de pouisuivre sa route vers Naples : Ludovic n'en conserva pas moins un vif ressentiment des menaces dont il avait été l'objet, et de la crainte qu'on lui avait inspirée ; dès ce moment, il songea à se séparer de l'alliance fiançaise , et quand on quitta le Milanais, c'était un ennemi.
Charles VIII se dirigea vers la Toscane , en passant par la ville de Parme , et , afin d'effrayer ses ennemis , livra au pillage Fivizzano et Sarzane , deux petites places qui appartenaient aux Florentins. L'impétuosité meurtrière des Fiançais fut chose nouvelle et de grande épouvante. « Les pauvres Italiens n'avoient jamais rien vu de pareil. »• (CoMiNEs). Les passages des Apennins n'étaient occupés ni par les troupes du pape , ni pai- celles de Pierre IL Alexandre VI , ayant à réprimer une insurrection des Colonna , qui s'étaient emparés d'Ostie , avait été contraint de rappeler ses soldats de la Romagne. Pierre II , que les attaques de Savonarole réduisaient à l'impuissance , et que les intérêts du commerce florentin empêchaient aussi de prendre les armes, crut se tirer d'embarras en négociantavec le roi , et alla le trouver à Pontremoli. Il obéissait à un double sentiment de terreur et d'espérance ; car la lutte eût été trop inégale , et il comptait sur la protection des Français , devenus ses alliés , pour résister au parti populaire de Florence.
52 LKS FRANÇAIS
Pierre II , rompant ses engagements avec Alphonse H , offrait à Charles le passage et des vivres. Mais , comme on s'était aperçu que sa démarche n'avait rien de spontané , on lui demanda de livrer Sarzanella , Pietra-Santa , Librafatta , Pise etLivourne, et de prêter aux Français 200,000 ducats. Pierr'e 11 consentit à tout : « Oux qui traitèrent avec le duc, dit Comines , m'ont conté , en se raillant et se moquant de lui , qu'ils étoient ébahis comme il leur accorda si grande chose à quoi ils ne s'attendoient pas. » Pierre n'avait pas été autorisé par la république à faiie de pareilles concessions ; à son retour, les Florentins le reçurent comme un traître. L'entrée du palais lui fut interdite ; on le poursuivit à coups de pierres dans les rues. Vainemenl il essaya, en jetant quelques pièces de monnaie , de soulever le peuple en sa faveiu-. 1/insurrection était générale. Les Médicis furent proscrits et leurs biens confisqués ; Piei-re II s'enfuit à Bologne, et de là à Venise.
Le nouveau gouvernement de Floicnre envoya son chef Savonaroleen ambassade auprès de Charles VIII, qui venait d'entrer à Pis(;. Le moine dit au roi : « Venez avec confiance, venez joyeux ; t-ar vous êtes l'envoyé de celui qui triompha, pour le salut de l'humanité, sur l'arbre de la croix. Écoutezmoi , prince : de par la très-sainte Trinité , et de par toute la cour céleste , je vous somme de faire miséricorde , à l'exemple de notre divîn Maître , à celte Florence où , mal-
};ré de nombreux péchés, Dieu conserve des cœurs fidèles. Le serviteur de Dieu qui vous parle vous exhorte à défendre; les veuves, les orphelins, les pauvres, et surtout les épouses du Christ. Rappelez-vous notre Sauveur , qui, sur le gibet , pardonna à ses bourreaux; et Dieu étendra votre royaume, «'t il vou^ donnera la victoire. » Charles VIII se contenta de répondre qu'il agirait pour le mieux , et qu'il traiterait les riorentins comme des aUiés.
Mais il s'était déjà engagé envers les habitants de Pise. Cette ville , qui subissait la domination de Florence depuis quatre-vingt-sept ans , avait accueilli les Français comme des libérateurs ; le roi avait dit qu'il serait heureux de la voir rendue à la liberté, et il n'en fallut pas davantage pour que , après le départ de l'ambassade florentine , le peuple proclamât la république pisane au nom de la France. Les gouverneurs étrangers furent mis à mort-, une garnison française occupa la citadelle ; le lion de Florence , symbole de la servitude des Pisans , fut précipité dans l'Arno , et l'image du roi libérateur le remplaça.
Charles VIII attentait à la souveraineté de Florence. Aussi
les esprits étaient-ils déjà mal disposés en sa faveur, lorsqu'il
arriva dans cette ville (17 novembre). Il y entra, comme
dans un place conquise , sur un cheval cuirassé , le casque
en tête , l'épée à la main , et portant la lance sur la cuisse.
D'autres imprudences achevèrent de le compromettre : il
dit aux magistrats de la nouvelle république qu'il n'avait pas encore décidé s'il ferait gouverner leur ville en son nom par les Médicis , ou bien s'il en chargerait quelques officiers français de concert avec eux. Les Florentins indignés se préparèrent à la résistance ; des troupes de condottieri , appelées de toute la Toscane , furent placées dans lea maisons qui étaient comme autant de citadelles. L'armée française pouvait être écrasée dans les rues. Charles VIII se résigna à n'être que l'hôte, et non le maître de Florence. Il paraissait disposé à se contenter d'une somme d'argent ; mais ses demandes furent si exorbitantes , que le gonfalonier Pierre Capponi , cédant à son indignation , arracha l'écrit où elles étaient consignées des mains du secrétaire royal, le déchira et le foula aux pieds en présence de Charles , en s'écriant : « Si ce sont là vos conditions , faites sonner la trompette et battre le tambour ; nous allons sonner nos cloches et nous préparer au combat. » Cette hardiesse réussit par son excès même -, le roi pensa qu'elle ne pouvait provenir que de grandes forces , et on en vint à un arrangement sous des conditions assez douces : Florence était déclarée ville alliée et confédérée , sous la protection perpétuel de la France; elle payait 120,000 ducats comme subside de guerre , et révoquait le décret de confiscation porté contre les Médicis , mais sans leur permettre de revenir ; Pise et Livourne devaient rester entre les mains de Charles jusqu'à
la fin de son expédition. Ce traité fut juré le 26 novembre; deux jours après , les Français partirent pour Sienne , où Us entrèrent le 2 décembre, et y mirent garnison.
A la non vellede l'occupation de la Toscane par Charles Vlll , 4a terreur avait saisi les populations de la Romagne. Ferdinand de Calabre s'était bientôt replié vers Rome, et le prince Frédéric ramenait sa flotte dans les ports du royaume de Naples. Quand les Français atteignirent les États de l'Église, les seigneurs rivalisèrent d'empressement à se soumettre : les Orsini et les Colonna livrèrent tout le pays jusqu'aux frontières napolitaines ; les Sforza de Pesaro, les Rentivoglio de Bologne , les Montefeltro d'Urbin , se séparèrent de l'armée de Ferdinand ; la populace de Rome allait criant : La paix , la paix ! Trois cardinaux du parti français , Sforza , Colonna et la Rovère, exhortaient Charles VIII à convoquer un concile et à déposer Alexandre VI comme simoniaque. Le pape en fut troublé au point de perdre toute présence tl'esprit. 11 chercha à négocier avec les Français ; puis, rassuré par l'arrivée de Ferdinand, il fit arrêter les envoyés du roi qui étaient venus parlementer avec lui. Il songeait touià tour à se défendre et à fuir. Au milieu de ces hésitations , Charles Vlll parut devant Rome : le 31 décembre, les Napolitains sortirent, sans oser combattre , par la porte de Saint- Sébastien, tandis que les Français entraient par la porte del 'Popolo. Alexandre VI , sous la menace de l'artillerie bra-
quée contre le château Saint-Ange , se décida à traiter , le 11 janvier 1495. Il remettait au roi les places de Civita- Vecchia , de Spolète et de Terracine , pour les occuper jusqu'après la fin de la guerre ; César Borgia devait l'accompagner durant quatre mois en qualité de cardinal-légat, mais en réalité comme otage de la fidélité de son père ; Briçonnet et Philippe de Luxembourg , évêque du Mans , recevaient le chapeau de cardinal. Enfin , il y avait à Rome un prince turc , dont Charles VIII voulait se servir pour l'expédition qu'il méditait contre Constantinople : c'était Djem ou Zizim , chassé de la Turquie par son frère Bajazet II , réfugié d'abord chez les chevaliers de Rhodes , puis livré à Alexandre VI , qui recevait , disait-on , du sultan des sommes considérables pour ne le point laisser échapper. Charles exigea que Djem lui fût remis.
Charles VIII passa près d'un mois à Rome, La première fois qu'Alexandre VI osa se montrer, il eut à se défendre de l'empressement des soldats ; avides de voir un pape , ils se précipitèrent comme des forcenés dans le palais , et leur adoration brutale lui fit croire qu'il était à sa dernière heure. Le roi protesta solennellement de son respect pour le chef de l'Église ; mais , tout le temps qu'il resta dans la ville , la justice fut administrée par ses officiers , et non par ceux du pape ; et il fit élever une superbe potence comme signe de sa juridiction. Ce fut alors aussi qu'il acheta à
André Paléologue, neveu du dernier empereur d'Orient, ses droits sur Constantinople , moyennant une pension de 4,300 ducats.
L'armée française partit de Rome , le 28 janvier. Elle était divisée en deux corps. L'un , sous Fabrice Colonna et Robert de Lenoncourt, s'avança par le comté deTagliacozzo, dansl'espoir que lesAbruzzes, qui étaient autrefois dévouées à la maison d'Anjou, se mettraient en révolte ouverte. En effet , on trouva partout un accueil empressé ; les habitants d'Aquila tirent même frapper une monnaie au coin de Charles VIIL Le condottiere Barthélémy d'Alviano , qui devait s'opposer à cette division des ennemis , dut battre en retraite , parce qu'il avait en face de lui des forces trop supérieures.
Le second corps , dirigé par le roi en personne , marcha vers la Terre de Labour. Les deux forteresses de Monte- Fortino et de Mont-Saint- Jean , aux portes de Palestrina , furent emportées d'assaut. A Velletri , César Borgia disparut furtivement , et l'on eut encore une autre preuve de la duplicité d'Alexandre VI ; on apprit qu'il refusait de livrer Spolèle , comme il s'y était engagé. Dans la même ville, un ambassadeur espagnol , Antonio de Fonseca, se présenta devant Charles VIII, et eut avec lui une scène extrêmement vive : il déclara que son maître n'avait adhéré au traité de Barcelone que dans la supposition que le roi de France ,
avant toutes choses , se tournerait contre les Turcs , et n'entreprendrait rien contre Naples sans faire décider préalablement sur ses droits par des arbitres ; il déchira le traité , et annonça que Ferdinand le Catholique ne permettrait pas la ruine de la maison d'Aragon. Charles VIII, sans s'effrayer de cette menace , poursuivit son chemin.
Alphonse II n'avait point osé attendre les Français. Le jour même où ceux-ci sortaient de Rome, il avait abdiqué. « II entra en telle peur, dit Comines , que toutes les nuits ne cessait de crier qu'il voyait les Français , que les arbres et les pierres criaient : France ! » Réfugié à Mazzara , en Sicile, il y mourut après avoir pris l'habit monastique. Ferdinand de Calabre , proclamé sous le nom de Ferdinand II , ne put ramener à lui les Napolitains depuis longtemps aigris par la tyrannie des Aragonais , même en rendant la liberté aux ^prisonniers d'état retenus par son père. Ses soldats, attaqués près de San-Germano , se débandèrent au premier i'hoc ; le passage de Garigliano fut forcé , et les Français s'avancèrent vers Capoue. Ferdinand II, apprenant alors qu'une insurrection venait d'éclater à Naples contre lui , partit pour la comprimer, et laissa le commandement à un émigré milanais, Jean-Jacques Trivulzio. Celui-ci, déjà vendu à Charles VIII , lui ouvrit Capoue ( 1 8 février) . Ce fut là que mourut Djem : un contemporain, Jean Burchard, protonolaire du Siège apostolique, affirme qu'on avait déjà
donné au malheureux prince un poison lent , quand on le remit entre les mains des Français ; et il reproduit la lettre où Bajazet II promettait à Alexandre VI 300,000 ducats , s'il aidait son frère Djem à sortir le plus tôt possible des misères de la vie.
Le roi de Naples n'aurait pu défendre même sa capitale : un parti , d'accord avec la garnison , voulait le livrer aux ennemis. Désespérant de l'avenir, il réunit la noblesse et les bourgeois sur la place publique , pour leur annoncer qu'il abandonnait la couronne et le royaume : tandis qu'une partie du peuple l'écoutait , l'autre pillait ses bagages et volait ses chevaux. Il monta sur un vaisseau avec toute sa famille , et fit voile pour l'île d'ischia, dont il poignarda le gouverneur qui ne voulait pas le recevoir. II ne pouvait détacher ses yeux de la côte de Naples , et s'écriait avec le Psalmiste : « Si le Seigneur ne garde pas la ville , c'est en vain que se fatiguent ses défenseurs. »
Aussitôt après le départ de Ferdinand II , des envoyés napolitains se rendirent auprès de Charles VIII à Aversa, et déposèrent les clefs de la ville à ses pieds. Selon l'expression de Guichardin, le roi, « plus heureux que César même, et vainqueur avant d'avoir vu, » fit son entrée dans Naples, le 22 février, au milieu des acclamations de la multitude , qui semait des fleurs sur son passage et l'appelait le libérateur de l'Italie. Il y déploya l'appareil fastueux des empe-
reurs d'Orient , la couronne d'or en tête , le sceptre d'une main , le globe de l'autre. D'Aubigny alla recevoir la soumission de la Calabre ; la plupart des forteresses du royaume s'ouvrirent aux Français. Telle était cependant l'imprudence de Charles VIII , qu'il laissa encore quelques places entre les mains des Aragonais , Bari , Brindes , Otrante, Turpia, Amanzia, Gallipoli , Scilla et Reggio. Ferdinand II , paisible à ïschia , offrit de reprendre Naples comme un fief du roi de France ; sa demande fut rejetée ; mais à son tour il n'accepta pas le duché que Charles proposait de créer pour lui dans quelque coin de ses états.
L'expédition de Charles VIII n'avait pas duré six mois. Alexandre VI disait que les Français étaient venus avec des éperons de bois et la craie à la main , parce que les fourriers allaient en avant, marquant les logements avec de la craie, et que les hommes d'armes , pour ne point se fatiguer du poids de leur armure , s'avançaient à cheval , en veste du matin, et les pieds dans des pantoufles auxquelles ils adaptaient une petite broche de bois en guise d'éperons*. Les armes françaises inspiraient un si grand effroi , que les Turcs établis dans l'Albanie et dans l'Epire s'enfuirent à la nouvelle de la prise de Naples , tandis que les Grecs se soulevaient de toutes parts et recouvraient leur liberté.
• P.nANTÔMF..
Mais Charles VIII manqua à l'espoir des chrétiens , et l'insurrection fut noyée dans le sang de quarante mille victimes.
Maître du royaume de Naples , Charles VIII mécontenta bientôt toutes les classes de la population. Étranger aux haines des Angevins et des Âragonais , il ne mit entre eux aucune distinction. Au lieu de réintégrer dans leurs biens les seigneurs que Ferdinand I^r avait dépouillés , il rendit une ordonnance qui maintenait les nouveaux acquéreurs dans les possessions confisquées : le comte de Celano avait repris par force l'ancien patrimoine de sa famille ; Charles Mil « bailla main forte , dit Comines , pour l'en jeter. » Il voulut transporter à Naples la politique des rois de France , qui consistait à ménager le peuple et à combattre la féodalité : ainsi , il diminua les impôts de plus de 200,000 ducats, et abattit la juridiction des nobles , restée intacte dans le pays. Il froissa l'amour-propre des habitants de plusieurs cités , en refusant de donner audience à ceux qui lui apportaient les clefs en signe de soumission. Tout le royaume fut traité en pays conquis : des Français reçurent le commandement des villes et des forteresses ; le sénéchal de Beaucaire réclama la principauté de Nola ; Briçonnet sollicita les plus riches bénéfices. François d'Alègre fut nommé gouverneur de la BasiHcate; Guillaume de Villeneuve eut la ville de Trani -, d'Âubigny devint duc de Squillace et
connétable du royaume de Naples, etc. Enfin, Charles VIII se livra à une vie de plaisirs , dont l'exemple fut contagieux : ses soldats mirent les magasins de Naples au pillage ; bientôt rassasiés d'or, épuisés par les débauches , ils aspirèrent à retourner dans leur patrie pour y faire le récit de leurs prouesses. La facilité de la conquête les avait jetés dans une infatuation funeste. Charles YIII, selon l'expression de Guichardin , n'avait pas été obligé de tendre une seule tente, ni de rompre une seule lance. «Il ne sembloitplus aux nôtres, dit Comines , que les Italiens fussent hommes ; » et quand on leur apprit que , derrière eux , .une formidable coalition s'organisait , ils ne voulurent pas d'abord y croire ; ils ne pensaient pas « qu'il y eût en Italie autres gens qu'eux qui portassent armes. »
Les progrès rapides des Français en Italie avaient inspiré aux dinérents états les appréhensions les plus vives pour l'avenir du pays , et tandis que Charles VIII s'endormait au milieu des fêtes , les inimitiés qu'il avait accumulées sur sa route faisaient explosion. Une coalition s'était formée à Venise ; Ludovic en était l'âme. Lé duc de Milan savait que Charles l'accusait de la mort de Jean-Galéas ; qu'il accordait une grande faveur à Trivulzio , son ennemi , et à quelques bannis de Gênes ; que la principauté de Tarente , promise autrefois à ses seVvices , ne lui serait point abandonnée : de plus, le duc d'Orléans n'avait pas accompagné l'armée
française àNaples ; mais, avec la garnison d'Asii, il annonçait l'intention de réaliser ses projets sur Milan. Venise ne pouvait souffrir en Italie d'autre prépondérance que la sienne , et espérait , en entrant dans le complot , obtenii' quelques places maritimes du royaume de Naples. Le duc deFerrare s'excusa de participer lui-même à la ligue ; mais il laissa son fils Alphonse passer au service de Ludovic. Les Florentins, quoique Charles VIII ne leur montrât aucun égard et négociât avec Pierre II , lui restèrent fidèles , d'après l'avis de Savonarole : d'ailleurs, ils craignaient Milan, Venise et le pape, encore plus que les Français. AJexandreVl ne se déclara pas ouvertement ; mais il refusa l'investiture de Naples à Charles VIII , ne pouvant lui pardonner d'avoir soutenu les grands vassaux de l'étai romain.
Les confédérés italiens cherchèrent à s'appuyer sur l'Au- ' triche et l'Espagne. Maximilien , animé contre Charles VIII par d'anciennes querelles , se croyait encore lésé dans ses droits impériaux par l'expédition de Naples, et craignait de laisser à la France la suzeraineté de l'Italie. Ferdinand le Catholique redoutait les prétentions de la maison d'Anjou sur la Sicile; il envoya un ambassadeur, Suarez de Mendoza, pour prendre part aux conférences de Venise.
Comines représentait la France auprès de cette république il vit bien venir l'envoyé d'Espagne , ainsi que
l'évêque de Trente , ambassadeur de Maximilien , l'évêque de Côme et le vicomte Francisco Bernardino , fondés de pouvoirs de Ludovic ; il soupçonna une intrigue , mais sans pouvoir la pénétrer, La ligue de Venise fut conclue , le 31 mars 1495. Le lendemain , le doge Lorédan manda Comines, afin de lui en donner notification officielle. « Il m'apprit, dit cet historien , qu'au nom de la sainte Trinité , avait conclu ligue avec notre Saint-Père le pape , le roi des Romains, le roi de Castille et le duc de Milan , à trois fins : la première , pour défendre la chrétienté contre le Turc ; la seconde , à la défense de l'Italie ; la tierce , à la préservation de leurs états, et que je le fisse savoir au roi. » Une armée espagnole , commandée par Gonzalve de Cordoue , devait être envoyée en Sicile, afin de rétablir sur le trône de Naples la dynastie aragonaise ; une flotte vénitienne attaquerait en même temps les ports napolitains occupés par les Français; quarante mille hommes, levés par la république, attendraient Charles VIII à la descente de l'Apennin ; Ludovic se chargeait d'assiéger Asti et d'en chasser le duc d'Orléans , tandis que Ferdinand le Catholique entrerait en France par les Pyrénées, et Maximilien par la Champagne. Henri VII avait même promis d'envahir la Picardie. Cette ligue vraiment européenne montre que l'isolement des peuples a cessé ; alors commence la nouvelle politique des temps modernes, dont le principe fondamental est le maintien de l'équilibre
entre les puissances : l'équilibre semble rompu par la France, les autres états comprennent qu'il est de leur intérêt à tous de s'unir pour qu'il soit rétabli,
Charles VIII fut informé de ce qui se passait par son ambassadeur. Il n'eut pas plutôt donné communication de la nouvelle , que les soldats français se mirent à représenter devant lui des pièces de circonstance , tragédies et comédies, où ils tournaient en ridicule les puissances coalisées. Néanmoins , le roi ne voulut pas se laisser couper la retraite, et se disposa à regagner ses états. Un simulacre de gouvernement fut établi à Naples : Gilbert de Bourbon , comte de Monlpensier, reçut le titre de vice-roi ; c'était , dit Comines , << un bon chevalier, hardi , mais peu sage ; il ne se levait qu'il ne fiit midi. » D'Aubigny devait rester comme gouverneur en Calabre. Etienne de Vesc commanda la ville de Gaëte. De vingt mille hommes qui lui restaient , Charles en laissa onze mille , et partit avec les autres , le 20 mai.
De Naples, il alla droit à Rome , où il entra le 1er juin. Le pape , qui venait de recevoir deux mille cinq cents hommes de troupes alliés , s'enfuit cependant à Orvieto , et delà à Pérouse. Charles fit remettre Terracineet Civita- Vecchia aux officiers pontificaux , mais garda Ostie , et traversa les états romains , sans autre acte d'hostilité que le pillage de Toscanelle , où l'on n'avait pas voulu le rece-
voir. Arrivé à Sienne ( 13 juin), il y laissa une garnison de trois cents hommes pour complaire à l'un de ses parents , Louis de Luxembourg , comte de Ligny , qui espérait se créer ainsi une principauté. Sur la route de Pise , il rencontra Savonarole , qui lui reprocha sa mauvaise foi envers les Florentins et le menaça de la colère du CieL Les Florentins offraient 100,000 écus, trois cents lances et deux mille fantassins , si Pise leur était rendue. Mais les habitants de cette ville firent paraître devant le roi leurs femmes en deuil , tenant leurs enfants par la main ; cette scène excita sa pitié , et il rejeta les propositions des Florentins. Quelques hommes furent laissés à Pise , pour la défendre contre Florence, et les chevaliers français, n'ayant pas d'argent à donner aux habitants, se dépouillèrent de leurs riches éperons et de leurs colliers d'or.
Les confédérés , croyant que les Français iraient rejoindre Livourne où mouillait leur flotte , avaient fait occuper les deux passages du Val de Taro et du Mont-Cencruccio. Mais Charles YIII s'esquiva par une issue négligée , le pas de la Biche , qu'une charrette mise en travers , dit Comines , et deux pièces d'artillerie , eussent suffi pour garder. Il arriva à Pontremoli le 29 juin : quelques Suisses ayant été tués par les habitants de cette ville , leurs compagnons se vengèrent par un massacre général , et le feu qu'ils mirent aux maisons dévora en même temps les ma-
gasins de l'armée. Un détachement , sous les ordres du vieux comte de Bresse , Philippe de Savoie , fut envoyé de Pontremoli vers l'état de Gênes , afin d'y exciter une révolte en faveur des Français : mais cette expédition n'eut aucun succès , et la tlotte française , qui l'avait secondée , fut battue par celle de Ludovic , dans le golfe de Rapallo.
Au passage de l'Apennin , on rencontra des difficultés Inouïes. Les chevaux ne pouvaient plus traîner l'artillerie ; les Suisses s'attelèrent aux pièces de canon et les charrièrent jusqu'au-delà des montagnes. Les nobles euxmêmes portaient les boulets et les poudres. Louis II, sire de la Trémouille , parut , dit-on , noir comme un Maure ^ quand on eut terminé le passage. L'armée lombardo-vénitienne , forte de quarante mille hommes , campait sur les bords du Taro , un peu au-delà de Fornovo ou Fornoue , bourg situé à trois lieues de Parme : elle était sous les ordres du marquis de Mantoue , Jean-François II de Gonzague , du comte de Cajazzo , Robert de San-Severino , et des provéditeurs vénitiens Luca Pisani et Marco Trevisani. Tout le pays était hostile aux Français, au point que ceux-ci, dans la crainte d'être empoisonnés , faisaient manger du pain à leurs chevaux avant d'en goûter eux-mêmes. Charles VIII n'avait plus que huit mille hommes harassés de fatigue -, il engagea néanmoins la bataille ( 6 juillet ) .
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Les détails de l'action prouvent chez les Français une grande ignorance dans l'art de la guerre , ou une rare imprudence. L'avant-garde, dirigée par le maréchal de Gié et Trivulzio , franchit la rivière -, elle pouvait être aisément coupée , car le roi ne la suivit qu'à un long intervalle , et , à l'arrière-garde , la cohue des bagages et des valets était effroyable. Aussi , le corps de bataille fut un instant enfoncé ; le bâtard de Bourbon fut fait prisonnier à vingt pas du roi , qui manqua de se laisser prendre luimême. La furie française et la bravoure inébranlable des Suisses réparèrent le mal. Les stradiotes , redoutable milice albanaise que Venise avait prise à sa solde , auraient pu mieux soutenir le choc que les Italiens ; mais Trivulzio, connaissant leur amour du pillage , se débarrassa d'eux en leur abandonnant quelques bagages , et bientôt la déroute des coalisés fut complète. Il y avait longtemps que la péninsule n'avait vu un pareil massacre : les Italiens , montés sur des chevaux plus faibles que ceux de l'ennemi , et couverts d'armures plus pesantes , étaient aisément renversés , et on ne leur faisait aucun quartier. Leur perte s'éleva à plus de trois mille hommes, tandis que leurs adversaires eurent à peine deux cents morts , presque tous valets de bagages. On raconte que les Français se hâtaient même d'éventrer les piisonniers, dans la pensée qu'ils avaient avalé leur or pour le soustraire à la rapacité de
renneiiii. Bayard , qui en était à sa première campagne, fil (les prodiges de valeiu- à Fornoue ; il eut deux chevaux tués sous lui , et prit un drapeau à l'ennemi : le roi le fit chevalier. Charles VIII avait payé bravement de sa personne ; neuf chevaliers , sachant que les Vénitiens devaient diriger tous leurs efforts de son côté , avaient pris les mêmes vêtements que lui , afin d'attirer sur eux les coups qu'on lui destinait. Il se montra digne de ce dévouement par sa valeur. « Il sembloit, dit Comines, que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoil, ni sa taille, ni sa complexion -, car il étoit fort craintif à parler... Mais le cheval le montroit grand; et avoit le visage bon et de bonne couleur , et la parole audacieuse et sage. Et sembloit bien que frère Hiéronyme ( Savonarole ) m'avoit dit vrai , quand il me dit que Dieu le conduisoit par la main , et qu'il auroit bien affaire au chemin , mais que l'honneur lui en demeureroit. »
La victoire de Fornoue assura la retraite des Français , mais ne rétablit pas leurs affaires en Italie. Le roi continua sa route par Plaisance , sans autre obstacle qu'un corps de stradiotes qu'il tailla en pièces sur les bords de la Trebia , et parvint à Asti , puis à Turin , où de nouvelles fêtes lui firent oublier ses périls. Le duc d'Orléans , qui s'était emparé de Novare , y était bloqué par Ludovic , dont les troupes venaient d'être renforcées par dix mille lansque-
lie! S allemands . il réclama instamment du secours. Charles VIII se contenta d'envoyer en Suisse le bailli de Dijon , pour y lever cinq mille soldats ; il en vint au moins vingt mille , mais la place était déjà évacuée. La noblesse française aspirant à repasser les Alpes , le roi envoya Comines à Casai pour traiter avec Ludovic. La paix fui signée àVerceil, le 10 octobre : Novare était rendue au duc de Milan • Gênes lui restait aussi , mais comme fief de la France ; le roi pouvait continuer dans cette ville ses armements contre Naples ; il promettait de ne pas seconder les prétentions du duc d'Orléans sur Milan ; Ludovic s'engageait à payer 50,000 ducats à ce duc , donnait quittance au roi de 80,000 ducats qu'il lui avait prêtés , et renonçait à l'alliance de Ferdinand II. Enfin , tous les Milanais qui avaient tenu pour la France étaient amnistiés , et Trivulzio rentrait dans la jouissance de ses biens. Si, dans l'espace de deux mois , Venise n'accédait pas à la paix , Ludovic se joindrait à la France pour lui faire la guerre. Aucun des deux partis ne devait observer fidèlement les conditions.
Ce traité mécontenta les mercenaires suisses , qui avaient compté sur un riche butin : ils se jetèrent sur le camp français , et Charles VIII fut obligé de leur payer trois mois de solde. Il partit précipitamment de Turin , le 22 octobre : le 27, il était à Grenoble.
A peine avait-il quitté le royaume de Naples , que les
Vénitiens et les Espagnols attaquèrent les troupes qu'il y avait laissées. Antonio Grimani , avec vingt-quatre galères vénitiennes, s'empara de Monopoli et de Pulignano. Feidinand II , aidé de Prosper Colonna et de Gonzalve de Cordoue , vint débarquer en Calabre ; mais il fut défait par d'Âubigny , à Seminara (24 juin ) , et ne se crut en sûreté qu'après avoir repassé le détroit de Messine. Les marchands de Sicile lui ayant fourni soixante vaisseaux , il alla recevoir la soumission de Salerne et d'Amalfi , puis se présenta devant Naples. Les habitants , qui l'avaient délaissé quelques mois auparavant , le reçurent avec enthousiasme ( 7 juillet ) ; Gilbert de Montpensier défendit jusqu'à la fin de l'année le Château-Neuf et le Château de l'CEuf. Quand le sire de Précy et le prince de Bisignano , vainqueurs à Eboli , arrivèrent avec les soldats des provinces pour le délivrer, il venait de rendre ces deux positions à Ferdinand II. Capoue , Aversa et Olrante suivirent l'exemple de Naples. En 1496, les généraux reçurent de France un renfor; de mille hommes ; ce secours insuifisani ne permit pas :i Gilbert de tenir la campagne. Au contrjure , Ferdinand o!) tint de Venise une coopération plus active , en lui abandonnant , outre Monopoli et Pulignano , Otrante , Brindes < t Trani. Le vice-roi français, bloqué dans la ville d'Atelhi. dut capituler le 20 juillet; relégué avec ses troupes sur !;. cote de Pouzzoles, il vit périr de misère et de maladie ses
derniers compagnons , et fut enlevé lui-même par la peste aux environs de Baïa ( 5 octobre ) . D'Aubigny , après une Insistance héroïque , évacua la Calabre ; la convention de Groppoli lui assura le libre retour en France. Sur ces entrefaites , Ferdinand II mourut ( 7 octobre ) ; ce fut son oncle Frédéric III qui reçut les clefs de Gaëte , de Venosa , de Tarente et de Monte S.-Ângelo , les dernières places que les Français occupaient encore dans le royaume de Naples. Il y avait longtemps que le seigneur de Ligny s'était fait chasser de Sienne. Les gouverneurs français des villes retenues aux Florentins en Toscane vendirent leur retraite pour quelques milliers de ducats , en sorte qu'il ne resta pas un pouce de terre à Charles YIII en Italie.
Telle fut l'issue de cette expédition suggérée par la vanité , follement conduite , et qui n'eut d'autre résultat que l'épuisement de l'armée et des finances. Charles VIII n'avait point renoncé au royaume de Naples. « Il avoit toujours à cœur de faire accomplir le retour en Italie , et confessoit bien y avoir fait des fautes largement , et les conloit , et lui sembloit que , si une autre fois il y pouvoit retourner et recouvrer ce qu'il avoit perdu , il pourvoyeroit mieux à la garde du pays qu'il n'avoit fait *. » Mais les embarras de Briçonnet dans les finances et les remontrances
' Cousines.
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dos parlements surrépuiscinenlduirésor le contraignirenl d'ajourner ses projets. Il se contenta de repousser l'invasion des Espagnols en Languedoc , et les poursuivit jusque dans le Roussillon. Ferdinand le Catholique , Maximilienet Henri VII , étonnés de cette vigoureuse défense qu'ils n'avaient pas prévue , renouvelèrent les anciens traités.
L'Italie ne profita point de l'expérience des dernières années. La retraite des Français la rendit à ses éternelles divisions.
En effet , Alexandre VI se mit à faire la guerre à ses barons révoltés et aux villes libres de l'état romain. II pardonna aux Colonna , qui avaient de bonne heure abandonné le parti français pour soutenir la maison d'Aragon , mais confisqua les biens des Orsini . Avec l'appui de Gonzalve de Cordoue , il reprit Ostie.
La famille des Fregosi à Gênes essaya de soustraire cette ville au joug de Ludovic , mais sans pouvoir y réussir , quoiqu'elle fût soutenue par un corps de troupes françaises sous les ordres de Trivulzio (1497).
Venise , jalouse de Florence , prit fait et cause contre elle en faveur de Pise , et cette cité parvint ainsi à conserver l'indépendance qu'elle avait reçue de Charles VIII.
Ludovic le More , par défiance envers les Vénitiens , invita Maximilien à venir se faire couronner en Italie. L'empereur , à qui la diète de Worms refusa des subsides , ne
put amener avec lui que quinze cents fantassins et trois cents chevaux. Il aurait voulu pousser jusqu'à Rome , afin de recevoir la couronne des mains du pape. Il fut arrêté en chemin par la résistance des Florentins, qui refusèrent de le prendre pour arbitre de leurs différends avec Pise ; après leur avoir pris Livourne , il essaya de les forcer dans leur ville , mais la nouvelle de l'approche d'une flotte française le fit partir en toute hâte , et il regagna l'Allemagne , méprisé des Italiens.
Florence eut aussi ses discordes civiles. Pierre II, qui avait des intelligences dans la ville , essaya par deux fois d'y rentrer ; mais les bandes qu'il avait enrôlées dans la Romagne furent repoussées. Cinq citoyens , convaincus de conspiration en sa faveur , furent condamnés à mort , et Savonarole , qui cependant avait rétabli l'appel au peuple , viola la loi en ordonnant l'exécution immédiate de la sentence. Les ennemis du moine saisirent cette occasion pour saper son autorité. Comme il annonçait toujours le retour du roi de France , et que Charles Mil n'arrivait pas , ils commencèrent à le traiter de faux prophète. Déplus, Savonarole avait mécontenté une partie de la population par ses réformes; ceux qui voulaient conserver leurs mœurs faciles et leurs habitudes de mollesse , supportaient avec peine ses prédications austères-, on lui faisait un (rime d'avoir entassé sur la place publique une foule de
livres , de tableaux et de statues , qui lui paraissaient offenser la morale , et d'y avoir mis le feu. Certaines de ses propositions , développées dans la chaire évangélique , furent déférées comme hérétiques à la cour de Rome par le moine Augustin Mariano. Malgré les injonctions d'Alexandre Yl , Savonarole continua ses discours religieux et politiques , rejeta l'offre du chapeau de cardinal , brava l'excommunication même , et attaqua avec violence l'autorité et la conduite privée du souverain pontife- Un événement imprévu amena la fin de cette lutte. Le franciscain François de la Fouille défia Savonarole de prouver par un miracle la vérité de ses prédications , et , afin de le convaincre d'imposture, offrit de subir avec lui l'épreuve du feu. Savonarole n'accepta pas , et son crédit fut ruiné dans l'esprit de la multitude , qui avait accueilli avec joie l'espérance d'un pareil spectacle. Un de ses disciples, Dominique de Pescia , releva le défi. Le 7 avril 1 498 , un bûcher fut dressé sur la place du palais : au moment fatal , Savonarole exigea que son champion subît l'épreuve en tenant à la main une hostie consacrée ; mais le franciscain s'y refusa , craignant que la religion ne fût compromise dans l'esprit des peuples , si l'hostie venait à brûler avec celui qui la portait. La journée se passa en discussions ; une pluie torrentielle éteignit le bûcher , ei l'épreuve n'eut pas lieu. Le lendemain, les Florentins , qui
se croyaient dupes d'une comédie, envaliirent le couvent de Saint- Marc, et se saisirent de Savonarole. Traduit devant un tribunal, auquel s'adjoignirent deux inquisiteurs envoyés par Alexandre VI , il fut mis sept fois à la torture et condamné à être brûlé vif.
Six semaines auparavant , la mort avait prématurément frappé Charles ^^II. Il laissa au duc d'Orléans , qui prit le nom de Louis XII , le soin de poursuivre l'exécution de ses desseins sur l'Italie.