CHAPITRE XIII
Mon existence à Saratof. — Sort de nies compagnons de captivité. — Nous apprenons les événements de France. — Nous sommes rendus à la liberté. — Proposition du gouverneur. — Mon refus. — Lettres de M. de Marcilly. — Je vais le rejoindre en Crimée. — Détails sur mon voyage. — Mon arrivée à Goursouf. — Souvenirs du duc de Richelieu. — Inkermann. — Sébastopol. — Paroles remarquables de M. de Marcilly. — Odessa. — Mon retour en France.
On a pu voir par ce qui précède que , quoique prisonnier, ma position depuis mon arrivée à Saratof n'était pas très -malheureuse. Accueilli avec prévenance dans les principales maisons de la noblesse de la ville et des environs , gagnant par mon travail de quoi subvenir et au delà à tous mes besoins, j'aurais été heureux si on pouvait l'être quand on est privé de sa liberté ; car, quoique le gouverneur eût supprimé en ma faveur les restrictions imposées aux autres prisonniers, et qu'il me fût permis de voyager sans permission spéciale dans toute l'étendue du gouvernement de Saratof, je n'en sentais pas moins la chaîne qui me retenait captif; quoique ma prison eût cent
lieues de long et autant de large, c'était toujours une prison , et je ne soupirais pas moins avec ardeur après le jour où il me serait donné de revoir ma belle patrie.
Mes compagnons avaient su se créer aussi une existence facile et agréable. Ils avaient formé des liaisons avec la plupart des familles nobles du pays ; quelquesuns avaient tiré parti de leurs connaissances pour se créer des ressources supplémentaires; les uns donnaient des leçons de langue française, d'autres enseignaient les mathématiques, l'escrime, le dessin, etc. Plusieurs avaient pris comme moi des logements en ville, à leurs frais; mais à certains jours de la semaine, et régulièrement tous les dimanches, nous nous réunissions à notre caserne pour causer librement entre nous. Là nous nous communiquions les nouvelles que chacun avait pu recueillir. Pendant l'été de 1813, nous suivions avec anxiété les phases diverses de la campagne qui s'était ouverte sous les plus sinistres auspices : la défection de la Prusse , le soulèvement de l'Allemagne entière contre les Français , nous avaient d'abord jetés dans le découragement ; puis les victoires de Lutzen, de Bautzen et de Wurtchen avaient relevé nos espérances; nous croyions voir la fortune réconciliée avec l'empereur. Le congrès de Prague , la suspension des hostilités , nous faisaient espérer une paix prochaine et le retour dans nos foyers ; mais bientôt la rupture de ce congrès et la réunion de l'Autriche aux puissances coalisées nous
rejetèrent dans de nouvelles inquiétudes. Nous éprouvâmes longtemps ces alternatives de crainte et d'espérance; puis les nouvelles s'assombrirent à l'approche de l'hiver. Le désastre de Leipzig , suivi de l'invasion de la France , nous plongea dans la prostration la plus accablante.
Les Russes triomphaient; ils se faisaient une joie maligne de nous raconter leurs succès, qu'ils exagéraient encore à plaisir. Je fus obligé de cesser d'aller dans plusieurs maisons pour ne pas entendre les propos injurieux qu'on ne se gênait pas de tenir devant moi contre la France et son empereur. Une seule personne ne démentit pas le caractère de générosité que j'avais remarqué en elle. Mmo la comtesse K... non -seulement ne se permit jamais devant moi la moindre allusion blessante contre ma patrie et son chef; mais plus d'une fois elle arrêta les sarcasmes de cette nature que d'autres personnes lançaient en ma présence , et certainement à mon intention.
Longtemps nous voulûmes douter, longtemps nous regardâmes comme des fables les succès des Russes en France, leur entrée dans Paris, la chute de Napoléon. Enfin le moment vint où le doute ne fut plus permis. Un jour le gouverneur nous fit appeler tous chez lui en annonçant qu'il avait à nous faire une importante communication. Quand nous fûmes réunis , il nous donna lecture de la capitulation de Paris signée par les maréchaux Mortier et Marmont; un bulletin annonçant l'entrée à Paris de l'empereur
Alexandre et du roi de Prusse ; la proclamation du sénat prononçant la déchéance de Napoléon , et rappelant les Bourbons au trône de France ; enfin un ordre émané de l'empereur Alexandre qui rendait la liberté à tous les prisonniers français actuellement en Russie.
Cette dernière communication fut accueillie par nous avec des transports de joie, et nous fit oublier un instant ce que les deux premières avaient de blessant pour notre orgueil national. La chute de Napoléon produisit sur nous tous une douloureuse impression, dont ne peuvent se rendre compte ceux qui n'ont pas servi sous les ordres de ce grand capitaine. Quant au retour des Bourbons , il nous trouvait à peu près indifférents : nous ne ressentions pour eux ni affection ni haine ; nous ne connaissions pas même de nom celui d'entre eux qui allait remonter sur le trône de ses pères; ce que nous voyions de plus heureux dans leur restauration, c'était la conservation de l'unité et de l'intégrité de la France, pour qui nous avions craint un instant le sort de la Pologne.
Le gouverneur me retint à dîner, voulant, me dit-il, fêter avec moi en famille ma sortie de prison, Mme K. .. fut fort aimable, comme à son ordinaire.
« Je ne sais pas, dit-elle à son mari, quelle idée vous avez eue de faire une fête pour un événement qui va nous causer une bien douloureuse privation , puisque nous allons perdre tout à la fois un ami et un médecin en qui nous avons toute confiance.
— C'est vrai, répondit le mari; mais si le docteur est réellement notre ami , comme vous le dites , peutêtre ne le perdrons-nous pas. Il n'a pas eu trop à se plaindre de son séjour parmi nous pendant sa captivité; maintenant qu'il est libre, nous pouvons lui offrir des avantages tels, qu'il pourra se décider à se fixer parmi nous.
— Général , repris-je en m'adressant au gouverneur, je pense que vous n'avez voulu que répondre sur le même ton à un compliment trop flatteur que m'adressait Madame; mais auriez-vous parlé sérieusement, je m'empresse de vous dire que je conserverai toujours un profond sentiment de reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi pendant mon séjour ici. Quant à me fixer dans ce pays, cela m'est impossible; jamais je ne me suis senti un plus grand désir de revoir la France : si ce désir ne se satisfaisait pas , je serais attaqué de nostalgie , et cette maladie serait mortelle pour moi.
— C'est fâcheux , car ce que je vous disais.est trèssérieux. Je vous aurais obtenu la place de médecin en chef du gouvernement de Saratof , avec mille roubles d'appointements fixes, sans compter vos frais de tournée; je vous aurais assuré un traitement de cinq cents roubles comme mon médecin ordinaire , plus le paiement de toutes les visites extraordinaires en cas de maladie. La clientèle que vous avez déjà se serait accrue au point que vous auriez joui ici d'une
position qu'eût enviée plus d'un des premiers médecins de Pétersbourg et de Moscou.
— Je reconnais combien sont grands et réels les avantages que vous m'offrez; mais le seraient-ils dix fois plus, cent fois plus, je ne pourrais les accepter.
— Je n'insiste pas , répondit le gouverneur ; vous réfléchirez ; et , si par hasard vous vous déterminiez à accepter mes offres, je serai toujours prêt à les réaliser. »
Mes réflexions étaient toutes faites; car déjà depuis quelque temps diverses insinuations m'avaient préparé à la proposition du gouverneur. M. de Marcilly, pendant son séjour à Saratof , avait même été chargé de me sonder à ce sujet. Je lui avais demandé ce qu'il en pensait lui-même.
« C'est une question grave et complexe, m'avait- . il répondu ; mais vous seul pouvez la résoudre , après que vous l'aurez envisagée sous tontes ses faces. Il est un point surtout d'une haute importance , c'est d'étudier le peuple au milieu duquel on vous propose de vivre ; je vous aiderai de mes lumières et de mon expérience, vos propres observations feront le reste , et vous verrez alors si vous croyez pouvoir vous habituer au milieu d'une nation si différente de la nôtre. »
C'est alors que M. de Marcilly me fournit tous ces détails sur les mœurs et les usages des Russes , dont j'ai donné un extrait dans les chapitres précédents. A la fin de l'été 1813, il était retourné en Crimée,
dont le climat convenait mieux à sa santé que celui de Saratof. Mais il m'avait mis en état de continuer par mes propres observations l'étude que nous avions commencée ensemble. Aussi depuis longtemps ma résolution était-elle irrévocablement fixée. Vivre en Russie, même dans un palais, au milieu de l'opulence, eût été pour moi un supplice, et j'aurais préféré habiter en France une cabane, eussé-je dû y gagner ma vie à la sueur de mon front.
Je n'avais pas cessé de correspondre avec M. de Marcilly depuis son départ. Le lendemain du jour où Ton nous avait annoncé notre liberté, je reçus de lui une lettre dans laquelle il me donnait des détails beaucoup plus circonstanciés sur les événements accomplis récemment en France. Pour lui , le retour des Bourbons était le signal d'une ère nouvelle de bonheur et de prospérité pour notre patrie. Lui aussi , après plus de vingt-cinq ans d'exil, il voulait aller revoir la France et y mourir. Cette fois il n'hésitait pas à me donner son avis sur la réponse que j'aurais à faire si l'on me proposait de me fixer en Russie.
« Avant la restauration du trône légitime , me disait-il dans sa lettre, on pouvait balancer; aujourd'hui l'hésitation n'est plus permise. Je vous attends ici, et nous nous embarquerons ensemble sur un bâtiment que le duc de Richelieu a frété à Odessa pour lui et pour tous les Français qui se trouvent dans ce pays. »
Il me traçait ensuite mon itinéraire depuis Saratof
jusqu'à Goursouf en Crimée , où je devais le rejoindre ; puis de là nous irions ensemble à Odessa pour nous embarquer.
Cette route était plus longue que celle de terre ; mais elle était moins pénible et mille fois plus agréable.
Traverser le Pont - Euxin , le Bosphore , la mer Egée , voir Constantinople , la Grèce , la Sicile , l'Italie, et aborder à Marseille, valait mieux sans contredit que traverser les steppes immenses de la Russie et de la Pologne , même la Prusse et l'Allemagne , où nous n'avions à retrouver que de tristes souvenirs.
Le gouverneur avait reçu en même temps que moi une lettre de M. de Marcilly, qui lui faisait part de ses projets, et de l'espoir qu'il avait de me voir bientôt me réunir à lui. 11 me demanda une dernière fois si j'avais bien réfléchi à ses propositions. On comprend quelle fut ma réponse. Me voyant bien décidé à partir , il me donna des passe-ports pour que je ne fusse pas inquiété dans ma route ; car, cet itinéraire n'étant pas celui des autres prisonniers , il me fallait une autorisation spéciale pour le suivre. J'obtins aussi un laisser-passer pour M. Rancey, mon secrétaire, et le 1er juillet 1814 nous partîmes de Saratof , après avoir serré la main à nos camarades , en nous donnant rendez-vous en France.
J'avais loué une barque sur laquelle nous descendîmes le Volga jusqu'à Sarepta. Dans les diverses sta-
tions où nous mîmes pied à terre , nous rencontrâmes des soldats français qui avaient fait partie de notre convoi de prisonniers. Tous se préparaient joyeusement au retour dans la patrie. Ils n'avaient pas été à beaucoup près aussi bien que nous ; car ils ne touchaient aucune solde, et ne recevaient que la ration accordée aux soldats russes ; cependant un grand nombre d'entre eux avaient su se créer des ressources par leur industrie. Ils avaient trouvé chez les frères Moraves , qui habitent en grand nombre Sarepta et les environs , un accueil bienveillant. Quelques-uns même avaient su , par leur intelligence et leur bonne conduite , amasser un petit pécule qui allait leur être d'un grand secours pour la route.
De Sarepta nous prîmes une voiture pour nous transporter sur le Don, à quatre-vingts verstes (vingt lieues environ) de Sarepta. Nous traversâmes un pays occupé par les Cosaques du Don , e t le lendemain de notre départ de Sarepta nous arrivâmes dans un village sur les bords de ce fleuve, où nous trouvâmes un bâtiment qui nous conduisit jusqu'à Tangarog. Il y avait dans ce port bon nombre de ces petits bâtiments qui seuls peuvent naviguer sur la mer d'Azof , le peu de profondeur de cette mer ne le permettant pas aux gros navires. Nous frétâmes un de ces bâtiments , et deux jours après notre départ nous entrions dans le Bosphore Cimmérien , aujourd'hui détroit de Taman ou de Iénikalé. Nous relâchâmes dans cette dernière ville , dont la forteresse commande le
détroit. Je profitai de ce temps pour visiter Kertch , l'ancienne Panticapée, capitale du royaume de Pont. Cette ville n'offre aujourd'hui rien de remarquable que son musée, riche dépôt des antiquités grecques trouvées dans la Tauride. On voit aux environs de Kertch une grande élévation appelée Altyn-Abo , et que le vulgaire croit être le tombeau de Mithridate.
Après avoir franchi le détroit, nous nous dirigeâmes à l'ouest en longeant les côtes de la Grimée. Rien n'est magnifique comme le tableau qui se déroule à vos yeux le long de ce rivage. Une chaîne de montagnes à l'aspect varié et imposant, formant de grandes masses calcaires mêlées de marbres rouges et blancs, de jaspe et de grès, s'élève parfois en forme de piliers perpendiculaires serrés les uns contre les autres comme des tuyaux d'orgue. Ici la montagne s'avance et forme un cap plus ou moins saillant ; là elle s'entr'ouvre pour livrer passage à quelque cours d'eau ; plus loin l'ouverture s'élargit et forme une petite baie, dont le rivage paraît couvert d'une riche végétation ; des villes, des villages, des maisons de campagne, sont répandus çà et là tout le long de cette côte , et à des distances assez rapprochées.
Enfin nous abordâmes à Goursouf; et bientôt je pus serrer dans mes bras mon excellent ami, M. de Marcilly , qui m'attendait avec impatience ; car le bâtiment qui devait nous conduire en France ne pouvait tarder à partir , et nous avions encore un long
trajet à faire pour le rejoindre. Nous ne restâmes que le temps nécessaire pour les derniers préparatifs de notre départ.
Je ne pouvais me lasser d'admirer la campagne aux environs de Goursouf. On se croirait au milieu des plus beaux sites de nos provinces méridionales plutôt qu'en Russie. Partout une végétation riche et luxuriante couvre la terre; la vigne, l'olivier, le grenadier, l'oranger, le citronnier, embaument l'air de leurs parfums , et réjouissent la vue de leur feuillage varié. On ne saurait se figurer combien ce spectacle avait d'attraits pour moi surtout, dont les yeux depuis deux ans n'étaient accoutumés qu'à la triste monotonie des steppes des bords du Volga.
Il y a à Goursouf un château des gouverneurs de la Tauride. Il a été longtemps habité par M. le duc de Richelieu , qui a laissé un souvenir si cher aux habitants de cette contrée (1). Un autre spectacle non moins intéressant pour moi que celui d'une belle
(1) Voici ce qu'écrivait un voyageur qui a visité la Crimée en 1820 : « Je ne connais personne qui ait laissé une mémoire plus vénérée hors de sa patrie. Les Tatars prononcent toujours son nom avec émotion et tendresse. « Nous le regrettons sans cesse, me dit le podestat de Gour- « souf. » Je lui répondis que je connaissais beaucoup M. de Richelieu; et cela seul fut pour moi, auprès des habitants, une meilleure recommandation que n'aurait pu l'être un firman. Je ne saurais vous exprimer avec quelle curiosité ils m'écoutèrent quand je leur dis: « 11 est le pre- « mier après le roi; il jouit de l'amour et de la coûfiance bien mérités « de ses compatriotes; et cependant il se rappelle toujours ces lieux ; « qu'il reviendra peut-être visiter un jour. » A ces mots mes auditeurs versèrent des larmes de joie, et s'écrièrent: « Que Dieu le fasse ! »
nature, c'était l'aspect d'hommes qui n'étaient point esclaves. Les nobles seuls , il est vrai , possèdent des terres ; mais les paysans les cultivent comme fermiers moyennant une redevance, qui leur permet de vivre honorablement , et d'exercer une des vertus qui distinguent ce peuple , l'hospitalité.
Nous partîmes le surlendemain de mon arrivée pour Sébastopol, en suivant une route qui parcourt tout le littoral. Je ne me lassais pas d'admirer les sites variés et riches qui s'offraient à mes regards , et je ne pus m'empêcher de dire à M. de Marcilly qu'il devait regretter un si beau pays.
« Je le regretterais en effet, me répôndit-ii, si ce n'était pas aujourd'hui une province russe. Mais quand je pense aux malheurs qui ont accablé ce pays depuis que l'impératrice Catherine II s'en est emparée par une infâme trahison ; qu'elle a fait transporter soixante -quinze mille de ses habitants dans les steppes voisins de l'embouchure du Don , où presque tous sont morts de froid, de faim et de nostalgie; que l'intérieur de la Crimée , autrefois si fertile, est maintenant un désert inhabitable ; quand je pense qu'un caprice d'un autocrate peut d'un instant à l'autre changer la condition de ces bons habitants au milieu desquels j'aimais tant à vivre, depuis que M. de Richelieu leur avait fait sentir ce que peut pour le bonheur d'un peuple un pouvoir intelligent et paternel, je me sens disposé à quitter sans regret un pays auquel m'attachait surtout la présence d'un
homme de bien qui en était devenu en quelque sorte la providence. »
Après avoir parcouru une vallée connue sous le nom de Baïdar, nous arrivâmes à Iokermann, ou la ville de Cavernes : c'est une montagne dont la déclivité est toute percée de grottes qu'on suppose avoir été creusées dans le ive siècle par les ariens fuyant la persécution des empereurs byzantins.
Nous arrivâmes enfin , sur le soir de la même journée , à Sébastopol , ville bâtie en 1786 par les Russes sur l'emplacement d'un village tartare nommé Akhtiar.
(( Cette ville, me dit le lendemain M. de Marcilly pendant que nous la parcourions , est le principal but que s'est proposé la Russie en s'emparant de la Crimée. Voyez ce port et cette rade spacieuse , voyez ces casernes, ces arsenaux, ces forteresses qui s'élèvent de tous côtés comme par enchantement; c'est le nid de l'aigle à deux têtes, d'où il étend ses regards sur l'Europe et sur l'Asie ; c'est de là que partiront, dans un temps donné , la flotte et l'armée qui fondront sur Constantinople comme sur une proie assurée, et feront de l'empire ottoman une annexe de l'empire de Russie.
— Dieu merci , répondis-je en souriant , vos prévisions ne se réaliseront pas de sitôt, et j'espère même qu'elles ne se réaliseront jamais. J'en ai pour garant la paix universelle qui vient d'être signée entre toutes les puissances , et le caractère sage , modéré , plein
d'honnêteté et de franchise qu'a déployé l'empereur Alexandre dans cette circonstance.
— Ne vous y fiez pas , reprit M. de Marcilly; non que je veuille en rien diminuer la bonne opinion que vous avez de l'empereur Alexandre ; je suis prêt avec vous à reconnaître en lui les meilleures qualités possibles ; mais , comme il l'a dit lui-même , il n'est qu'un heureux accident sur le trône de Russie. Et d'ailleurs , comment ne pas se montrer modéré , quand tout lui réussit à souhait? La campagne de 1812, qui menaçait l'existence de son empire, a renversé le seul adversaire qu'il eût à redouter, et l'a placé à la tête du conseil des souverains. Son influence s'étend sur toute l'Europe, et Ton parle de sa modération parce que, dans le partage des dépouilles du grand empire qui vient de s'écrouler , il s'est contenté du royaume de Pologne. Ainsi s'est accomplie une des • conditions essentielles du testament de Pierre Ier; quant au reste, soyez persuadé que si ce n'est pas Alexandre , ce sera un de ses successeurs qui tentera de l'exécuter ; car cette pensée est celle de tout homme appelé à monter sur le trône des tzars ; et cette pensée se réalisera , à moins que Dieu n'inspire aux nations de l'Occident d'oublier leurs rivalités et leurs haines passées, pour unir leurs efforts contre l'ennemi commun. »
Il y a, au moment où j'écris ces lignes, quarante et un ans que ces paroles me furent dites en parcourant les rues de Sébastopol. Je ne les ai jamais
oubliées, et je les reproduis ici comme la conclusion de ce livre , le lendemain du jour où Sébastopol vient de tomber au pouvoir des armées de la France et de l'Angleterre, unies pour s'opposer à la réalisation de la clause la plus importante du testament de Pierre Ier, l'occupation de Constantinople.
Un aviso appartenant à la marine militaire, car les navires de commerce n'entraient pas à Sébastopol , nous transporta rapidement à Odessa. J'admirai cette ville, créée comme par enchantement, et qui doit le développement rapide de sa prospérité à l'habileté de M. le duc de Richelieu. Je visitai les principales églises, l'amirauté, la douane, la bourse, le théâtre et le collège fondé par M. de Richelieu, sous la direction de M. l'abbé Nicolle , qui plus tard remplit à Paris les fonctions de recteur de l'Académie. Ce collège a reçu en 1818 le nom de lycée Richelieu. Pendant trois jours je ne cessai de parcourir la ville, et d'y trouver à chaque instant de nouveaux sujets d'admiration. J'étais fier et heureux de cette pensée, que ce que j'avais vu de plus beau, de plus remarquable et de plus utile en Russie, était l'ouvrage d'un Français.
Nous nous embarquâmes sur un bâtiment génois ,
le 10 août 1814 , deux ans et deux mois après mon arrivée en Russie. Le 25 du même mois, nous débarquâmes sans incident remarquable dans le port de Marseille.