CHAPITRE XIÎ
Ce que c'est que la religion de l'Église prétendue orthodoxe. — Le saint synode. — Hiérarchie de l'Église russe. — Clergé noir et clergé blanc. — . Les moines. — Les popes. — Pauvreté de ces derniers. — Leur intempérance. — Mépris du peuple pour eux. — Églises russes. — Leur architecture.— Leurs ornements intérieurs. — Aucun enseignement n'est donné par le clergé. — Toute la religion réduite en pratiques extérieures. — L'Église russe est privée de vie et d'action.
L'introduction du christianisme en Russie date du commencement du xie siècle. La religion catholique y fut d'abord annoncée , et embrassée par un grand nombre d'idolâtres; mais, à l'époque du schisme de Photius, des missionnaires grecs partisans de la doctrine schismatique prêchèrent en Moscovie et y firent de nombreux prosélytes. Ce qui constitue principalement les divergences des deux Églises grecque et latine, c'est d'abord que la première refuse de reconnaître la suprématie et l'autorité souveraine du pape , et qu'en second lieu, contrairement au dogme de foi reconnu par le concile de Nicée , elle n'admet pas que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais seulement du Père par le Fils. Nous ne parlerons
pas des autres points de scission moins importants , tels que ceux qui sont relatifs à l'administration des sacrements de baptême et d'Eucharistie , etc.
Mais en même temps qu'elle se séparait de l'Église universelle, l'Église moscovite n'en restait pas pour cela plus unie à l'Église grecque, sa mère immédiate, tout en conservant ses principaux dogmes. Ainsi, l'Église russe voulut avoir son patriarche tout à fait indépendant du patriarche de Constantinople , le chef reconnu de l'Église grecque ; puis , au lieu d'adopter la langue grecque pour sa liturgie, elle traduisit les Écritures saintes en slavon , et n'employa que cette langue dans les prières publiques. C'était déjà un grand point de divergence entre les deux Églises ; mais Pierre 1er y a mis le comble en creusant un abîme entre les deux institutions par l'abolition du patriarcat moscovite.
Pierre Ier, qui a réformé l'empire de Russie à tous les points de vue , a voulu le réformer aussi sous le rapport des institutions religieuses. Il a voulu subordonner l'Église à l'État , et ajou ter au pouvoir temporel du souverain une autorité spirituelle sans contrôle. Après la mort du dernier patriarche de Moscou , en 1721, il ne voulut nommer personne à cette dignité ; puis, après une vacance de vingt années du siège patriarcal, il déclara cette dignité abolie, et la remplaça par un collège ou synode perpétuel, composé d'une quinzaine de membres, évêques ou archimandrites , mais tous nommés par l'autocrate et placés
sous sa dépendance. Cette congrégation, qu'on appelle pompeusement le saint synode, investie du droit de régler toute la discipline ecclésiastique, d'examiner les mœurs et la capacité des évêques , de résoudre les questions religieuses, n'est en réalité qu'un bureau dont les employés , nommés par le tzar, sont inspirés, contrôlés, dirigés par un procureur impérial, auquel le tzar donne mission de le représenter (1). Aussi tous les actes du saint synode sont pleins de ces formules : Par très -haute volonté, par très -haut commandement, conformément à la très -haute volonté de Sa Majesté, Sa Majesté trouve bon, l'ordre suprême, par très -haut ordre, par très -haute concession , etc. Ainsi l'Eglise russe , placée sous la dépendance absolue d'un sceptre dit orthodoxe, se voit dépouillée de toute vie propre , de toute spontanéité , de toute initiative ; les bulles de ses patriarches sont remplacées par des ukases, et , au lieu de recevoir l'inspiration du Saint-Esprit, le saint synode ne reçoit que celle du fonctionnaire civil ou militaire chargé de représenter l'autocrate ; celui-ci est donc à lui seul pape et concile; il tranche les questions de théologie, modifie le culte comme il l'entend, impose des croyances nouvelles, décrète des saints et les destitue, etc.
La hiérarchie de l'Église russe se compose de mé-
(1) Sous l'empereur Nicolas, ce procureur était un général de cavalerie. Nous ignorons s'il a conservé ses fonctions sous le règne actuel.
tropolitains , archevêques, évêques, archimandrites ou abbés, igumènes ou prieurs, moines, protopopes ou archiprêtres , popes ou prêtres, diacres, sous-diacres , lecteurs et sacristains. Tous ces dignitaires ou ministres ecclésiastiques appartiennent soit au clergé noir ( tschernoi duhovenstvo ) , soit au clergé blanc (bieloi duhovenstvo), ces deux grandes divisions du clergé russe.
Le clergé noir ou régulier vit dans l'enceinte des couvents , appliqué aux pratiques de la vie religieuse. Il ne constitue dans tout l'empire qu'un seul ordre , dit de Saint-Basile. Les moines sont divisés en deux classes, les prêtres et les frères lais, vaquant chacun à des fonctions analogues à leur caractère et à leur instruction : les premiers au service de l'autel et à l'étude ; les seconds aux travaux matériels du monastère. Les moines prêtres sont généralement peu nombreux; c'est parmi eux que l'empereur choisit les hauts dignitaires de l'Église, tels que les métropolitains , les archevêques , les évêques , sur une liste de trois candidats qui lui est présentée par le saint synode. Cette liste , toutefois , n'oblige en aucune façon l'autocrate : il peut prendre en dehors qui lui convient.
Les moines russes ne mangent jamais de viande; ils se nourrissent en temps ordinaire de poisson , de lait , d'œufs, de beurre; et en temps de carême ou d'abstinence, de légumes seulement. Ils font vœu de chasteté et de persévérance. Ils sont exempts de l'im-
pot personnel ; ils ne peuvent être faits soldats ni être soumis à des châtiments corporels (1).
Avant et même depuis Pierre Ier, les monastères de Russie possédaient de grands biens , soit en argent , soit en propriétés foncières. Catherine II les en dépouilla pour y substituer une indemnité annuelle payée par la couronne. Cette indemnité est fort minime, s'élevant à quarante roubles (160 francs) par tête de religieux-prêtre ; elle n'est affectée en outre qu'à un certain nombre de couvents; les autres sont obligés de vivre d'aumônes.
Cet état misérable des couvents , joint aux entraves multipliées que l'institution rencontre dans son organisation légale , est cause du petit nombre de sujets russes qui prennent l'habit religieux. Sur toute la population de l'empire, l'ordre basilien ne fait guère , dit-on , chaque année que trois cents recrues.
Le clergé blanc ou séculier est chargé de l'administration des paroisses , des aumôneries de l'armée et de la flotte , et des couvents de femmes. Toutefois ce n'est qu'aux protopopes ou archiprêtres , lesquels ont reçu dans leur ordination la plénitude du sacerdoce, qu'il appartient de remplir intégralement toutes les fonctions ecclésiastiques.
Pour qu'un candidate la prêtrise orthodoxe puisse
(1) On remarquera cette naïveté de la loi russe, qui range parmi les privilèges accordés aux moines la faculté de ne pas être condamnés au knout ou au bâton. Elle fait de même pour les prêtres séculiers; mais ceux-ci peuvent être condamnés à devenir soldats.
être valablement ordonné, il est de rigueur qu'il soit engagé dans le mariage ; mais si , étant déjà prêtre, il vient à perdre sa femme, ses pouvoirs sacerdotaux expirent de plein droit, sans qu'il ait la faculté de les faire revivre en convolant à de secondes noces. Dans ce cas, le prêtre veuf rentre dans la vie civile ou se fait moine ; à moins que , par une haute faveur du saint synode ou de l'empereur, il ne soit maintenu dans son caractère , et autorisé à continuer ses fonctions.
Ce règlement est étrange. Ainsi , dans l'Église orthodoxe, c'est le mariage qui devient la base de l'ordre , le ciment conservateur de l'édifice sacerdotal; en sorte que les bénéfices du ministère apostolique sont comme une prime accordée à l'époux dont l'active sollicitude réussira le mieux à prolonger les jours de sa femme. De là ce proverbe russe : Heureuse comme une popesse.
Les femmes des prêtres , ainsi que leurs enfants , jouissent de tous les droits et privilèges attachés à l'ordre sacerdotal. Le clergé se recrute à peu près exclusivement parmi les fils de prêtres ; il est vrai que tout individu libre de naissance ou affranchi peut, avec le consentement des autorités dont il relève , être ordonné prêtre orthodoxe; mais le gouvernement ne se prête que peu volontiers à ces ordinations extraordinaires; il tient à ce que le clergé se recrute autant que possible dans son propre sein , comme s'il craignait que trop de rejetons étrangers greffés sur le
vieux tronc de la famille sacerdotale ne lui rendissent une vigueur qu'il ne se soucie nullement de provoquer.
De même que les moines , les popes sont exempts de l'impôt personnel , du recrutement et des châtiments corporels. Ce dernier privilège est partagé par leurs femmes ou par leurs veuves. Du reste , tout ceci s'écroule du moment où le prêtre forfait à ses devoirs. Dans ce cas, il peut être dégradé de son caractère sacerdotal , incorporé dans l'armée , condamné aux travaux forcés en Sibérie.
Les biens des églises ont eu, au xviir9 siècle, le même sort que ceux des couvents. Catherine II les a confisqués. Le budget qui les a remplacés est misérable. Un métropolitain ne reçoit annuellement que mille roubles (4,000 francs) , un archevêque que sept cent cinquante (3,000 francs). Qu'on juge d'après ces chiffres de ce qui est affecté aux membres inférieurs du clergé! Il faut donc que les offrandes volontaires et les quêtes suppléent à l'insuffisance du traitement officiel. Mais ces ressources, jointes au produit du casuel , sont encore loin d'assurer au clergé orthodoxe même le nécessaire. Comme sa maison lui fournit à peine de quoi se nourrir , il cherche toutes les occasions de s'asseoir à une table étrangère : baptêmes , mariages, enterrements, fêtes publiques, fêtes de famille , sont autant de circonstances où on le voit s'abandonner sans mesure à son insatiable appétit et à sa soif inextinguible.
Suis-je donc un pope , pour dîner deux fois? dit un proverbe que ne manque pas de citer un Russe qu'on invite à s'asseoir à une table quand il a déjà dîné , ou bien que Ton presse dans un repas de manger lorsqu'il est déjà rassasié.
L'intempérance est un vice qui engendre tous les autres , et cette vérité ne s'applique malheureusement que trop aux prêtres moscovites; aussi n'est-il pas rare de les voir tomber dans les désordres les plus honteux, et dans les crimes qui appellent la sévérité de la justice séculière (1).
Une des plaies les plus funestes du clergé russe , c'est l'ignorance. Écoutons à cet égard un écrivain, M. de Haxthausen , dont le témoignage ne saurait être suspect. « Les ecclésiastiques de mérite, dit-il, sont rares à la campagne. La plupart des vieux popes sont ignorants, grossiers, sans aucune instruction,
(1) Chaque année le saint synode présente un rapport sur le nombre des condamnations encourues par les membres du clergé. D 'après ces rapports, en 1836 seulement, 208 ecclésiastiques ont été dégradés pour crimes infamants, et 1985 ont été condamnés pour d'autres crimes ou délits moins graves : en tout, 2193 condamnations encourues par le clergé. Or comme cette année-là le nombre total des membres du clergé russe s'élevait à 102,256, c'était donc deux sur cent qui avaient été flétris par les tribunaux. Cette proportion s'accrut encore les années suivantes; le nombre des prêtres condamnés en 1839 est de un sur vingt; et si nous embrassons une période de trois ans, par exemple, de 1836 à 1839, nous trouvons sortant des mains de la justice quinze mille quatre cent quarante-trois ecclésiastiques, c'est-à-dire le sixième de tout le clergé russe. Que penser en présence d'une telle statistique, produite non par des écrivains ennemis de la Russie, mais par le saint synode lui-même? que penser des prétentions de l'Église orthodoxe et de la sainte Russie ?
et exclusivement occupés de leurs intérêts personnels. En pratiquant leurs cérémonies religieuses et en dispensant les sacrements , ils n'ont souvent d'autre objet en vue que de se procurer des cadeaux ou des profits. Ils n'ont aucun souci de la charge d'âmes , et ne répandent ni consolations ni instruction (1). »
Je le demande maintenant, quelle influence peuvent exercer sur le peuple russe des popes ignorants , ivrognes , et menant souvent une vie scandaleuse et criminelle ? Aussi cette influence est-elle tout à fait nulle. Le peuple respecte les popes à l'église et pendant la durée des offices sacrés; hors de là il les traite avec une familiarité qui tient du mépris. Il y a en Russie des sarcasmes particuliers , des proverbes injurieux qui ne tombent que sur les popes , des superstitions offensantes pour eux et qui se perpétuent de siècle en siècle. Nous avons cité un de ces proverbes ; voici une de ces superstitions dont nous voulons parler : Un Russe , n'importe à quelle classe il appartienne , noble , paysan , marchand ou soldat , s'il est prêt à entreprendre un voyage ou à commencer une promenade , et qu'il rencontre un pope sur la route , regarde cette apparition comme de mauvais augure , et crache à terre pour détruire l'influence sinistre qui le menace.
Ce que je signale ici s'applique surtout au clergé
(t) Révélations sur la Russie.
inférieur. Le clergé supérieur est , en général , plus heureusement partagé. Il est pris d'ailleurs parmi l'élite du clergé noir, où tout ce qu'il y a de science et de vertu dans le sacerdoce russe semble s'être réfugié. Cependant, comme ce clergé n'a presque jamais de rapport direct avec le peuple , il n'exerce sur lui, malgré le respect dont ce dernier l'entoure, aucune influence sérieuse. Quant au gouvernement, dont il relève , il se garde bien d'affecter vis-à-vis de lui la moindre indépendance : tout métropolitain , archevêque ou évêque moscovite qui tient à conserver sa mitre, sait bien qu'il n a d'autre parti à prendre que de se faire l'instrument docile et, au besoin, l'agent zélé des volontés de l'autocrate.
Les églises russes ont un caractère tout particulier. Ordinairement vastes et construites en bois ou en briques , elles forment des espèces de quadrilatères qui presque toujours sont disposés en croix. Leur architecture semi-asiatique, leurs énormes dômes, qui les font ressembler à des mosquées , et qui s'élèvent brillants d'or ou d'argent , ou recouverts d'une peinture verte ou bleue parsemée d'étoiles, sont d'un effet pittoresque. Généralement chaque église possède , outre un dôme principal , quatre autres dômes plus petits; le clocher, séparé de l'église, consiste souvent en une tour élevée comme une colonne au milieu du cimetière qui environne l'édifice sacré.
L'intérieur des églises russes étonne plus qu'il n'impose. En y prodiguant la pompe des ornements ,
le clergé n'a pas eu l'art de leur imprimer ce caractère de grandeur et de solennité qui fait éprouver un sentiment de respect et de vénération à quiconque pénètre dans les églises catholiques romaines.
L'enceinte de l'église se divise en trois parties. La plus interne et la plus sacrée contient l'autel, que surmonte une croix d'or ou d'argent massif, et sur lequel est placé un exemplaire des Écritures richement relié, avec fermoir d'argent ou d'or, et souvent orné de pierres précieuses. La nef, destinée à recevoir l'assemblée , forme la seconde partie ; elle est séparée de l'autel par Yiconoslare, espèce de rideau sur lequel sont représentés Jésus-Christ, la Vierge, les apôtres et quelques saints , et qui forme au milieu ce qu'on nomme les portes impériales, lesquelles s'ouvrent à différentes reprises, pendant le service, pour offrir aux fidèles la vue du sanctuaire. Ces peintures , qui sont en général assez mauvaises, se bornent à laisser à découvert la figure, les mains ou les pieds des personnages qu'elles sont censées représenter. Le corps et les vêtements ne sont autre chose qu'une feuille d'or ou d'argent en relief, garnie partout de pierreries d'une valeur inestimable, offrandes séculaires de la piété des fidèles. La troisième partie de l'église est le trapèze ou le porche, rempli par la foule des fidèles qui n'ont pu trouver place dans la nef.
Quand le peuple russe assiste aux offices de sa religion , il ne s'occupe guère du sens des rites et des symboles qui s'y déploient. Religieux par instinct,
iJ ne discute ni ne raisonne sa foi ; il ignore même communément les dogmes qui la constituent : et d'ailleurs comment pourrait-il les connaître ? Jamais de sermons , jamais de prédications pour l'instruire de sa religion , lui enseigner sa morale et les devoirs qu'elle impose. On ne lui a jamais appris à élever son âme à Dieu, et pour lui tout le culte consiste en génuflexions et en signes de croix. Plus il se courbera profondément, plus il se sillonnera la poitrine, plus il croira avoir bien mérité du Ciel. Paresseux de la pensée , il ne recherche point la raison d'être des causes auxquelles il obéit : il les accepte telles quelles , et s'y soumet aveuglément ; nous l'avons déjà dit , le Russe est fataliste.
De telles dispositions tiennent sans aucun doute à la nature insouciante et superficielle de la race slave ; mais elles ont été singulièrement fortifiées dans le Russe par le régime de fer auquel il est soumis. Quand un esclavage monstrueux pèse sur un peuple , il tue en lui jusqu'au dernier germe de spontanéité et d'initiative.
Une autre cause qui contribue à ensevelir le Russe dans cette* torpeur morale , c'est l'action même de l'Église à laquelle il appartient. Un de nos grands orateurs chrétiens, le P. Lacordaire, a dit une profonde vérité en définissant l'Église russe : « L'Église catholique réduite à l'état de pétrification. » Oui, dès l'instant que l'Église grecque s'est séparée de l'Église catholique , elle n'a plus été qu'une branche retran-
chée du tronc d'où elle tirait la sève et la vie; elle s'est desséchée, elle est morte. Elle est devenue un des rouages , un des instruments du despotisme, voilà tout. Mais l'empereur de toutes les Russies, aidé de ses armées de soldats et de toute sa formidable puissance autocrate, aura beau s'évertuer, il n'investira jamais son Église gréco-russe orthodoxe d'une puissance que Dieu ne lui a pas donnée. On peut la rendre persécutrice ( comme il l'a fait en Pologne et dans quelques provinces) ; on ne la rendra point apostolique , c'est-à-dire civilisatrice et conquérante dans le monde moral : discipliner les hommes, ce n'est pas convertir les âmes. Cette Église politique et nationale n'a ni la vie morale ni la vie surnaturelle. Tout vient à manquer à qui manque d'indépendance. Le schisme, en séparant le prêtre de son chef indépendant, le souverain pontife, le met aussitôt dans la main de son chef temporel , empereur ou roi : ainsi la révolte est punie par l'esclavage. Il faudrait douter de Dieu , si l'instrument de l'oppression devenait aussi celui de la délivrance (1).
Ainsi la religion russe, esclave elle-même , ne peut rien pour l'amélioration du sort du peuple. « Ce qu'il faudrait à ce peuple , dit l'écrivain que nous venons de citer, c'est une religion indépendante et conquérante : la Russie a de la foi ; mais la foi politique n'émancipe pas l'esprit de l'homme, elle le renferme
(1) M. de Custine , Lettres sur la Russie.
dans le cercle étroit de ses affections naturelles; avec la foi catholique, les Russes acquerraient bientôt des idées générales basées sur une instruction raisonnable , et sur une liberté proportionnée à leurs lumières... Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale; esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité ; toutes les autres Églises font partie constitutive des États, qui s'en servent comme de moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont d'excellentes auxiliaires du gouvernement; elles peuvent former des sujets dociles, même des citoyens; l'Église catholique seule fait des hommes (1). » La religion catholique seule pourrait donc faire en Russie ce qu'elle a fait dans le reste de l'Europe , préparer et amener par degrés l'émancipation des serfs , et doter cette nation des bienfaits d'une véritable civilisation ; les moyens employés jusqu'à présent par le pouvoir autocratique n'ont agi qu'à la surface ; ils ont caché la plaie sans la guérir. « La bonne civilisation va du centre à la circonférence, tandis que la civilisation russe est venue de la circonférence au centre : c'est de la barbarie récrépie, voilà tout. »
(1) M. de Custine, Lettres sur la Russie.