‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 12 sur 269 · II. DE BALZAC · texte numérisé non relu

II. DE BALZAC

':urrcs, des ingrats, passent irisoiicianiment devant la sa- I ro-sainte boutique d*un épi- YjtT.^ Dieu vous en garde !

Quelque rebutant, crasseux, ^ ^^^ ri;il en casquette, que soit I^^AUp fjnrçon, quelque frais et t^[îj7i j jui que soit le maître, je 1*LS regarde avec sollicitude, ■fiiutt leur parle avec la déférence qu*a pour eux le Constitutionnel, Je laisse aller un mort, un évêque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec indifférence un épicier. A mes yeux, l'épicier, dont Tomnipotence ne date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société moderne. N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de lumière, de denrées bienfaisantes? EnOn, n'est-il plus le ministre de l'Afrique, le chargé d'affaires des Indes et de TAmériquc? Certes, répicier est tout cela; mais, ce qui met le comble à ses perfections, il est tout cela sans s'en douter. L'obélisque sait- il qu'il est un monument?

Ricaneurs infâmes, chez quel épicier êtes-vous entrés qui ne vous ait gracieusement souri, sa casquette à la main, tandis que vous gardiez votre chapeau sur la tête? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et grognon ; mais répicier, toujours prêt «i obliger, montre dans tous les quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, à quelque classe qu'appartienne le piéton dans Tembarras, ne s*adresse-t-il ni à la science rébarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionué de viandes saignantes où trône la firaiche bouchère, ni «i la grille déDante du boulanger; entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous

ou pour demander son chemin ; il est sûr que cet homme, le plus chrétien de tous les commerçants, est à tous, bien que le plus occupé; car îe temps qu'il donne aux passants, il se le vole à lui-même. Mais, quoique vous entriez pour le déranger, pour le mettre à contribution, il est certain qu'il vous saluera; il vous marquera même de l'intérêt si l'entretien dépasse une simple interrogation et tourne à la confldence. Vous trouveriez plus facilement une femme mal faite qu'un épicier sans politesse. Retenez cet axiome, répétez-le pour contre-balancer d'étranges calomnies.

Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence, ou de leurs barbes artistement taillées, quelques gens ont osé dire : Racal d l'épicier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un système, une figure européenne et encyclopédique, comme sa boutique. On crie : « Vous êtes des épiciers ! • pour dire une infinité d'injures. Il est temps d'en finir avec ces Dioclétiens de l'épicerie. Que blàme-t-on, chez l'épicier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun-rouge, verdâtre ou chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier à pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Alais pouvcz-vous punir en lui, vile société sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis, l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un épicier est censé ne pas penser le moins du monde, ignorer les arts, la littérature et la politique? et qui donc ^ a engouffré les éditions de Voltaire et de Rousseau? quî^ donc achète Souvenirs et Regrets de Dubufe? qui a usé la planche du Soldat laboureur ^ du Convoi du pauvre, celle de VÀttaque de la barrière de Clichy? qui pleure aux mélodrames? qui prend au sérieux la Légion d'honneur? qui devient actionnaire des entreprises impossibles? qui voyez -vous aux premières galeries de l'Opéra-

L'EPICIER

Comique, c)uand on joue Adolphe et Clara ou les Rendez-vous bourgeois? qui hésite à se moucher au Thét^reFrançnis quand ou chnnle Chatterton? qui lit Piul de Kock? qui court voir et admirer le musée de Versailles? quia fait le succès du Postillon de Longjumeau? qui achète les pendules à mameluks plçurant leur coursier? qui nomme los pins 'darif^ereux " députés de Topposiiion, et qui appuie le» mesures énergiquesdu pouvoir contre les pcrlurbatcirrs? L'épicier, l'épicier, toujours l'épicier! Vous le trouve», Varme au bras, sur le seuil de toutes les néccssilcs, même les plus contraires, comme il est sur le pis de sa porte,' ne comprenant pas toujours ce qui se ]»asse, mais appuyant tout par son silence, pnr son travail, par son immobilité, par son argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou saint-siinonions, rendez-en gnicc à la grande armée des épiciors. Elle a tout maintenu. Peut-ôlre maintiendra l-cllc l'un comme l'autre, la République comme l'Empire, la légilimilc comme la nouvelle dynastie ; mais, certi s, elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne maintenait pas un orJre social quelconque, à qui vendrnil-clle? L'épicier est la chose jugée qui s'avance ou se rolire, parle ou se tait, aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les niaiseries consacrées? Empôchcz-le de se porter en foule au tableau de Jeanne Cray, de doter les enfants du général Foy, do souscrire pour le Chnmp-d'Asile, de se ruer sur l'asphal c, de domnndcr la translation des cendres de Napoléon, d'hiiûllor son enfant en lancier polonais ou en îirlillcur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu ressayerais en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le ;>rcmicr, inclines plume et presse à son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatière de ton abonnement!

Mais a-t-on bien examiné l'importance de ce viscère indispensable à la vie srKiale, et que les anciens eussent déifié peut-être t S))éculateur, vous bâtissez un quartier, ou môme un village; vous avez construit plus ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église; vous trouvez des espèces d'habitants, vous ramassez un pédagogue, vous espérez des enfants; vous avez fabriqué queb|up chose qui a Tair d'une civilisation, comme on fait une tourte : il y a des champignons, des pattes de |)0ulels, dos écrevisscs ot des boulettes ; un presbytère, des adjoint»?, un garde chann cire et des administrés : rien ne tiendra, tout va se dissoudre, tant que vous n'aurez pas lié ce niic'OCO>mo par le plus fort des liens sociaux, par un épicier. Si vj>us lardiez à planter au coin de la rue principale unépiijier, comme vous avez planté une croix au-dessus du clocher, tout déserterait. Le pain, la viande, les tailleurs, les souliers, les prêtres, le gouvernement, la solive, tout vient | ar la poslf, par le roulage ou le coche; mais l'épicier doit élre là, rcst< r là, se lever le premier, se coucher le dernier; ouvrir sa boutique à toute heure aux chalands aux c-ncans, aux marchands. Sans lui, aucun de ces excès qui distinguent la soriélé moderne des sociétés anciennos auxquelles l'eau-dc-vie. le tabac, le thé, le sucre, étaient inconnus. De sa lM)ulique procède une triple production pour chai|uc besoin : thé, café, chocolat, la conclu.sion de tous les déjeuners réels; la chan lelle, l'huile et la bougie, source de toute lumière; le sel, le poivre et la ma<cade, qui composent la rhétorique de la cui^ioe: le riz, le haricot et le macaroni, nécessaires à toute alimentation raisonnée ; le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien anière ; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon Brillât- Savarin, df)nnenl au dessert sa physionomie. Mais ne serail-ce pas dépeindre tous nos besoins que détailler les

unités â trois angles qu'embrasse l'épicerie? L*épicier lui-môme embrasse une trilogie : il est électeur, garde national et juré. Je ne sais si les moqueurs ont une pierre sous la mamelle gauche, mais il m'est impossi!»lc de railler cet homme quand, a l'aspect des billes d*agate contenues dans ses jattes de bois, je me rappelle le rùle qiHl jouait dans mon enfance. Ah! quelle place il occiupe dans le cœur des marmots auxquels il vend le pajpîër des cocottes^ la corde des cerfs- volants, les so'eils et lès dragées! Cet homme, qui tient dans sa montre des cierges pour notre enterrement et dans son œil une larme pour notre mémoire, côtoie incessamment notre exi-^tcnce : il vend la plume et l'encre au poète, les couleurs au peintre, la colle à tous. Un joueur a tout perdu, veut se tuer : l'épicier lui vendra des balles, la poudre ou l'arsenic ; le vicieux personnage espère tout regagner. l'épicier lui vendra des cartes. Votre maitresse vient, vous ne lui olfrirez pas â déjeuner sans l'intervention de l'épicier; elle ne fera pas une tache à sa robe qu'il ne reparaisse avec l'empois, le savon, la potasse. Si, dans une nuit douloureuse, vous appelez la lumière à grands cris, répicîer vous tend le rouleau rouge du miraculeux, de rillustre Fumade, que ne détrônent ni les briquets allemands, ni les luxueuses machines à soupape. Vous n'allez point au bal sans son vernis. Enfin, il vend l'hostie au prêtre, le cent-sept ans au soldat, le masque au carnaval, l'eau de Cologne d la plus belle moitié du genre humain. Invalide, il te vendra le tabac éternel que tu fais pas.^er de ta tabatière â ton nez, de ton nez â ton monchoir, de ton mouchoir a ta tabatière : le nei, le tabac et le mouchoir d'un invalide ne sont-ils pas une image de l'infini aussi bien que le serpent qui se mord la queue? Il vend des drogues qui donnent la mort, et des substances qui donnent la vie; il s'est vendu lui-même au public comme une Ame â Satan. Il est l'alpha et l'oméga de notre état social. Vous ne pouvet faire un pas ou une lieue, un crime ou une bonne action, une œuvre d'art ou de débauche, une maîtresse oo un ami, sans recourir à la toute -puissance de l'épicier. Cet homme est la civilisation en boutique, la société en cornet, la nécessité armée de pied en cap, Tencyclopédie en action, la vie distribuée en tiroirs, en bouteilles, en sachets. Nous avons entendu préférer la protection d'un épicier à celle d'un roi : celle du roi vous tue, celle de l'épicier fait vivre. Soyez abandonné de tout, môme du diable ou de votre mère, s'il vous reste un épicier pour ami, vous vivrez chez lui comme le rat dans son fromage. Nous te* nous tout, vous disent les épiciers avec un juste orgueil. Ajoutez : Nous tenons à tout.

Par quelle fatalité ce pivot social, cette tranquille créature, ce philosophe pratique, cette indu.strie incessamment occu]>ée, a-t*elle donc été prise pour type de la bélise? Quelles vertus lui manquent? Aucune. La nature éminemment généreuse de l'épicier entre pour beaucoup dans la physionomie de Paris. D'un jour à l'autre, ému par quelque catastrophe ou par une fête, ne reparait-il pas dans le luxe de son uniforme, après avoir fait de l'opposition en biset? Ses mouvantes lignes bleues à bonnets ondoyants accompagnent en pompe les illustres morts ou les vivants qui triomphent, et si* mettent galamment en espaliers fleuris «i l'entrée d'une royale mariée. Quant à sa constance, elle est fabuleuse. Lui seul a le courage de se guillotiner lui-môme tous les jours avec un col de chemise empesé. Quelle intarissable fécondité dans le retour de ses plaisanb ries avec ses pratiques ! avec quelles paternelles consolations il ramasse les deux sous du pauvre, de la veuve et de l'orphelin avec quel sentiment de modestie il pénètre chez ses clients d'ui

LtPICIER.

rang élevé! Direz- vous que Tépicier ne peut rien créer? Quin^uET était un épicier; après son invention, il est devenu un mot de la langue, il a engendré Tinduslrie du lampiste.

Ah ! si l'épicerie ne voulait fournir ni pairs de France ni députés, si elle refusait des lampions à nos réjouis- 5;ances, si elle cessait de piloter les piétons égarés, de donner de la monnaie aux passants, et un verre de vin à la fi mme qui se trouve mal au coin de la borne, sans vériOer son élal ; si le quinquet de répicier ne protestait plus contre le gaz son ennemi, qui s'éteint à onze heures; s'il se dêsalionnait au Constittitionnel, s'il devenait progressif, s'il déblatérait contre le prix Monlhyon, s*il refusait d'être capitaine de sa compagnie, s'il dédaignait la croix de la Légion d'honneur, s il s'avisait de lire les livres qu'il vend en feuilles dépareillées, s'il allait entendre les symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admiraft Géricault en temps utile, s'il feuilletait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un dépravé qui mériterait d'être la poupée éternellement abattue, éternellement relevée, éternellement ajustée par la saillie de l'arlisle affamé, de l'ingrat écrivain, du saint-simonien au désespoir. Mais examinez-le, ô mes concitoyens! Que voyez-vous en lui ? Un homme généralement court, joufflu, à ventre bombé, bon père, bon époux, bon maître. A ce mol, arrêtons-nous.

Qui s'est figuré le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit garçon épicier, rougeaud, à tablier bleu, le pied sur la marche d'un magasin, regardant les femmes d'un air égrillard, admirant sa bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet de spectacle, considérant le patron comme un homme fort, enviant le jour où ilsefera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa femme lui apprêtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voilà la véritable Arcadie ! Etre berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos mœurs Etre épicier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec, qui vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses conditions humaines.

Artistes et feuilletonnistes, cruels moqueurs qui insultez au génie aussi bien qu'à l'épicier, admettons que ce petit ventre rondelet doive inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques épiciers, en présentant arme, présentent une panse rabelaisienne qui dérange l'alignement inespéré des rangs de la garde nationale à une revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre amèrement. Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle? il serait déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés. Voilà qui est dit, il a du ventre, Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur, et la Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! Mais, si vous songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur bourse, vous admirerez cet homme, et lui pardonnerez bien des choses. S il n'était pas sujet à faire faillite, il serait le prototype du bien, du beau, de l'utile. 11 n'a d'autres vices, aux ytux des gens délicats, que d'avoir en amour, à quatre lieues de Paris, une campagne dont le jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de calicot jaune imprimé de rosaces rouges ; de s'y asseoir sur le velours d Utrecht à brosses fleuries; il est l'éternel complice de ces infâmes étoffes. On se moque généralement du diamant qu'il porte à sa chemise et de l'anneau de mariage qui orne sa main ; mais l'un signifie 1 homme établi, comme l'autre annonce le mariage, et personne n imaginerait un épicier sans femme. La femme de l'épicier en a partagé le sort jusque dons

Tenfer de la moquerie française. Et pourquoi l'a-t-on immolée en la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller à la cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'éprouve le besoin d'en sortir, et où la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trône? cor elle est vertueuse : rarement l'infidélité plane sur la tête de l'épicier, non que sa femme manque aux grâces de son sexe, mais elle manque d'occasion. La femme d'un épicier, l'exemple la prouvé, ne peut dénouer sa passion que par le crime, tant elle est bien garJ»'îc. L'exigu'ilédu local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de marche en marche, et pose ses chandelles, ses pains de sucre, jusque sur le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu, toujours exposée aux regards publics. Aussi, forcée d'être vertueuse, s*attache-l-elle ta^tà son mari, que la plupart des femmes d'épiciers en maigrissent. Prenez un cabriokt à l'heure, parcourez Paris, regardez les femm3s d'épiciers : toutes sont maigref, pâles, jaunes, étirées. L'hygiène, interrogée, a parlé de miasmes exhalés par les denrées coloniales; la pathologie, consultée, a dit quelque chose sur l'assiduité sédentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras, de la voix, sur l'attention sans cesse éveillée, sur le froid qui entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut être, en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n*a-t-elle pas osé dire que la fidélité avait quelque chose de fatal pour les épicières, peutêtre a-t-elle craint dafUiger les épiciers en leur démontrant les inconvénients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces ménages que vous voyez mangeant et buvant enfermés sous la verrière de ce grand bocal, autrement nommé par eux arrière-boutique, revivent et fleurissent les coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un épicier, en quelque quartier que voas en fassiez l'épreuve, ne dira ce mot leste, ma femme; il dira mon épouse Ma femme emporte des idées saugrenues, étranges, subalternes, et change une divine créature en une chose. Les sauvages ont des femmes; les êtres civilisés ont des épouses; jeunes filles venues entre onze heures et midi à la mairie, accompagnées d'une infinité de parents et de connaissances, parées d'une couronne de fleurs d'oranger toujours déposée sous la pendule, en sorte que le mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval.

Aussi, toujours fier de sa victoire, l'épicier conduisant sa femme par la ville a-t-il je ne sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien le bonheur de quitter sa boutique, son épouse fait si rarement des toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un épicier orné de son épouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple. Débarrassé de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il ressemblerait assez à tout autre citoyen, n'étaient ces mots : ma bonne amie, qu'il emploie fréquemment en expliquant les changements de Paris à son épouse, qui, confinée dans son comptoir, ignore les nouveautés. Si parfois, le dimanche, il se hasarde à faire une promenade champêtre, il s'assied à l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de Vincennes ou dAuteuil, et s'extasie sur la pureté de l'air. Là, comme partout, vous le reconnaîtrez, sous tous ses déguisements, d sa phraséologie, à ses opinions.

Vous allez par une voiture publique à Mcaux, Melun. Orléans, vous trouvez en face de vous un homme bien couvert qui jette sur vous un regard défiant : vous vous épuisez en conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avoué ? est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme soufCrante

I/EPICIER

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dit qu'elle n*est pas encore remise du choléra. La conversation s>ngage. I/tnconnu prend la parole.

c Afdftm... » Tout est dit, rêpicior se déclare. Un épicier ne prononce ni monsiryr, ce qui est aflecié, ni m'tieu, ce qui semble inûniment méprisant ; il a trouvé ton triomphant mésieUy qui est entre le respect et la protection, exprime sa considération, et donue à sa personne une saveur merveilleuse, c Mô<icu. vous dirat-il, pendant le choléra, les tn>is plus trrands médecins, Dupuytren, Broussais et mùsieu Magendie. ont traité leurs malades par des remèdes différents; tous sont morls ou à pe\i près. Ils n ont pas su ce qu>st le choléra ; mais le choléra, cVst une maladie dont on meurt. Ceux que j'ai \as te piirtaient déjà mal. Ce moment-li, môiieu, a fait bien du mal au commerce, i

Vous le sondei alors sur la politique. Sa politique se réduit i ceci : c Mùsieu, il parait que les miniflret ne tavent ce qu'ils font I On a beau les chanpr. c>«t toujours la même chose. 11 ii*y avait que sous I Enfierenr où ils allaient bien. Mait autsi, quel bomme! Eoleperitiit« la France t bien perdu. Et dire qu'on ne l'a f^s soutenu î » Vous découvre! alors cbct l'épicier de« opi- •Uoi relifiteotet extrêmement rêpfèbeuiblet. Les chao-

sons de Réranger sont .'on Evangile. Oui, ces déte^ables refrains frclalés do politique ont failun maldont répicerie se ressent ira longlcnips. Il se passera peut-être noe centaine d'nnnt'cs avant qu'un épicier de Paris , ceux de b province sont un f»eu moins atteints de la cbaosoD. eotre dans le Paradis. Peut-être son envie d'être Français Teiitraine-t-e1ie trop luin. Pieu le jugera.

Si le voyage était court, si Tépicier ne paHaît pin, cas rare, vous le reconnaîtriez à sa manière de se moacber. Il met un coin de son mouchoir entre ses lèvres, le re* lève au centre pir un mouvement de balançoire. s*enpoigne magistralement le nei. et sonne ine fanlare à rendre jaloux un cornet à piston.

Quelques-uns de ces gens qui ont la manie êft tonl creuser signalent un grand inconvénient à Tépicicr : «II» retire, » di<enl-ils. Une fois retiré, personne ne Ini vnil aucune utilité. Que fait-il? que devient-il ? fl est sans in> térêt. sans phy<iionomie. Les défensenrt de oeCle dane de citoyens estimables ont rêfoodo qne généralement k fils de l'épicier devient notaire on avoué, jamais ni pâtre ni journaliste, ce qui l'autorise â dire avec orfndi : « J'ai payé ma d> tte au pays. » Qoand m épiôff ■*« pas de Ils, il a un snocesseor anqnd il slnlcniM- 1

L'ÉPICIER

Tencourage, il vient voir le monUnt des ventes journalières, et les compare avec celles de son temps; il lui prête de l'argent : il tient encore à Tépicerie par le fil de Tescompte. Qui ne connaît la louchante anecdote sur la nostalgie du comptoir à laquelle il est sujet?

Un épicier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respiré les mille odeurs de son planeher, descendu le fleuve de la vie en compagnie de myriades de harengs, et voyagé côte à côte avec une infinité de morues, halayé la boue périodique de cent pratiques matinales, et manié de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet homme riche au delà de ses désirs, ayant enterré son épouse dans un bon petit terrain à perpétuité, tout bien en régie, quittance de la Ville au carton des

' papiers de famille; il se promène les premiers jours dans Paris en bourgeois ; il regarde jouer aux dominos, il va même au spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquiétudes. Il s'arrêtait devant les boutiques d'épiceries, il les flairait, il écoutait le bruit du pilon dans le mortier. Malgré lui celle pensée : « Tu as été pourtant tout cela ! » lui résonnait dans Toreille, à Taspect d'un épicier amené sur le pas de sa porte par Télat du ciel. Soumis au magnétisme des épices, il venait visiter son successeur. L'épicerie allait. Noire homme revenait le cœur gros. 11 était tout chose^ dit-il à Broussais en le consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer positivement la Suisse ou Tllalie. Apré.<; quelques excursions lointaines tentées sans succès à Saint Germain, Montmorency, Vincennes, le pauvre épicier, dépérissant toujours, n'y tint plus ; il rentra dans sa boutique comme

'^ le pigeon de la Fontaine â son nid, en disant son grand proverbe : Jeiuis comme le lierre ^ je meurs où Je m'attache! Il obtint de son successeur la grAce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le remplacer au comptoir. Son œil, déjà devenu semblable à celui d'un poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au café

du coin, il blâme la tendanee de répicerie au charlatinisme de TAnnonee, et demande i quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le cacao.

Plusieurs épiciers, des télés fortes, deviennent maures de quelque commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation parisienne Ceux-là commencent alors à ouvrir le Voltaire on le Rousseau qu'ils ont acheté, mais ils meurent à la page 17 de la notice. Toujours utiles A leur pays, ils ont fait réparer un abreuvoûr, ils ont, en réduisant les appointements du curé, contenu les envahissements du clergé. Quelques-uns s'élèvent jusqu'à écrire leurs vues au Constitutionnel, dont ils attendent vainement la réponse; d'autres provoquent des pétitions contre l'esclavage des nègres et contre la peine de mort.

Je ne fais qu'un reproche à l'épicier : il se trouve en trop grande quantité. Certes, il en conviendra lui-même» il est commun. Quelques moralistes, qui l'ont observé sous la latitude de Paris, prétendent que les qualités qui le distinguent se tournent en vices dés qu'il devient propriétaire. 11 contracte alors, dit- on, une légère teinte de férocité, cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de son agrément. Je ne contredirai pas ces accusations, fondées, peut-être, sur le temps critique de l'épicier. Mais consultez les diverses espèces d'hommes, étudiez leui*s bizarreries, et demandez-vons ce qu'il y a de complet dans celle Viillée de misères. Soyons indulgents envers les épiciers ! D'ailleurs, où en serions- nous s'ils étaient parfaits? il faudrait les adorer, leur confier les rênes de l'Etat, au char duquel ils se sont courageusement attelés. De grâce, ricaneurs auxquels ce mémoire est adressé, laissez-Ies-y, ne tourmentez pas trop ces intéressants bipèdes : n'avez -vous pas assez du gouvernement , des livres nouveaux et des vaudevilles?

LE POETE

que. Us peuvent songer secrètement à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs fins ; ils ne se querellent plus, ils se louent.

Bien qu il y soit inondé de compliments et d*eau sucrée , le poêle fréquente peu celle colleclion de zéros qu'on appelle le monde. Pour s'y présenter, il faut s*habiller. et s'habiller est une occupalion si triviale, si pénible, si intolérable ! S'interrompre dans la fabrication d'une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des hauteurs du Primasse pour fouiller dans un tiroir ; troquer sa plume contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à changer de linge, à attacher des sous-j)ieds, à mellre des gants, un temps qu'on voudrait consacrer tout entier à un travail spirituel, quel supplice I Et à quoi bon le subir? Pour aller faire des révérences dans un salon, conter des fadeurs à des femmes roides et minaudiércs , soulever les plus hautes questions de U société avic des clercs de notaire, jouer au boston, demander une indépendance en carreaUf déguster des verres d'orgeat que ia maîtresse de la maison suit de l'œij^ en notant les gaslronomes indiscrets , entendre les sons saccadés d'un piano ou la voix criarde d'une prima donna parisienne... c'est amusant et varié comme un jet d'eau.

Le poêle reste donc chez lui, s'y li\Tant doucement à son indolence naturelle, a attendant l'inspiration avec l'immobilité d'un fakir. A l'inverse de Sénéque, qui écrivait sur une table d'or un traité de la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l'opulence. Et comment les connaitrait-il? la poésie est si mal rétribuée ! Dernièrement un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de talent, demandait un acompte de cinq francs sur une pièce de vers qui devait paraître le jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce subside pour dîner... Ou le pria de repasser le lendemain.

On conçoit qu'il répugne au poêle d'attuchcr une femme et des enfants à sa tristiî destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les femmes pour en préfcrcr une seule. Promener de beautés en beautés ses vagues tendresses, s'éprendro vile, oublier plus vile encore, réver aux blonds cheveux de l'une, aux yeux noirs de l'autre, à la mélancolie touchante d'une troisième ; bâlir un roman sur la grisetle qu'il coudoie, sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la conilesse qu'une calèche emporte loin de lui ; voilà sa joie, voilà ses plaisirs : plaisirs innocents , dégagés de toule penstv de |:osscssion, incapables de troubler le repos d'une famille ou d'une union quelconque ; plaisirs plus doux que la rêa- • lilé, car il se crée à Son gré de charmantes mailnsses , svelles, grt\cieusL's, aériennes, belles comme des houris, pures comme des madones ; et, s'il prenait sa lanterne pour en chcrclier de semblables à travers le monde , il mourrait peul-etre avant de l'avoir éteinte.

L'humeur îridépendante du poêle se plierait difCcilement au joug matrimonial : il lui faut une lihcrté d'esprit et de mouvements qui s'accorde mal avec les tracas du ménage. Il peut lui prendre envie à deux heures du matin de sorlir pour admirer la campagne que la lune éclaire , et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il une rime qu'il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit, il se love et s'écrie : « Je l'ai trouvée! » avec non moins de joie qu'Archiméde. Quelle femme s'accoutumerait à ces poétiques escapades / quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper en épouse incomprise , de proclamer à la face de l'univers que son mari est un monstre, et de le traiter comme tel ?

La turbulence des enfants suffirait pour rendre le mariage intolérable au poëte, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d'un chien qui jappe, d'un fouet qui claque, d'un pétard qui éclate, d'une grenouille qui saute, d'un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les espaces, dans l'infini, dans l'éternité, s'il est rappelé brusquement à son être si chélif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il soufl're, il soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu , le pauvre roi découronné , le pauvre martyr livré aux bêtes !

Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus voués au culte de la rime; mais le genre qu'ils adoptent les diversifie ; et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on les étudie dans leurs œuvres , on verra le type général se modifier, s'effacer même complètement, selon qu'ils sont :

i^ Elégiaques, — 2° Sacrés, — 5° Classiques, — 4° Auteurs de poésies légères, — 5° Nébuleux, — 6" Intimes, — 70 Auteurs de romances, — 8° Chansonniers.

Le poëte élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts, d'une harmonie plus ou moins douteuse, d'une correction plus ou moins grammaticale , mais invariablement affublé d'un titre prétentieux : Premiers Soupirs , Chants d* Amour, Rêveries , Lamentations , Méditations f Élévations^ Contemplations, Amertumes, Aspirations, Premières Larmes, Pensées du Ciel, etc. Une fuis baptisé, l'ouvrage est >tiré à trois cents exemplaires ; sur ce nombre, une cefitaine est offerte par l'auteur avec des dédicaces autographes également flatteuses pour les donataires et pour le donateur ; et le libraire en vend une vingtaine à grand renfort de réclames où l'on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d'un volume de vers, intitulé Crépuscules, se faisait généralement sentir.

Les stances du poêle élégiaque sont destinées à entretenir le lecteur de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine. Ses lectrices s'écrient : « Le pauvre jeune homme, qu'il doit être pâle et étiolé! qu'il aurait besoin de consolations, et qu'il serait doux de lui en prodiguer !» Eh ! mesdames, ce moribond se porte à merveille ; cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie ; ce songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d'ivresse qui n'a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques strophes , il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et lamentable épitre :

Vous demandez des vers à ma voix affaiblie; J'obéis : il me faut céder à vos désirs; Mais ma muse est plaintive, et sa mékncolia Pourra faire ombre à vos plaisirs.

LErOETL

fkmuf

%m**mk\^ fywàrptrh fLrtiri p^ivr en tirer k aîd, %hkâÂct en •AfLWtt et etuer/f>er inr h terre

iiiiii, f0mr m'm%firet, les ^wmt nfiAe§ H «oi rené «iam okM oatar fjmm «r»^e«i umtuiU. At;eiUi<s «fiie »ob frMH toit tdfonné de ride* Far la ^«kar m ^r le» aiu.

Miif cet émule de Slillevoye, si (i i>(e. >i UiMre. >i cympathkine. e^t san<( dout^* h phi^i ciini)' .liss':nl d*: tous les élre%? Sân^ doiiU; il pen>e avec Stint Jll^t <fiie ks malheareux «^)nt Ic^ |riiiA«iDcet de l.i t^m:? Erreur! il pUint def mitcres humainef iinnginnire^. smis jamais %tM\a%tr les mîséres en chair et en os «lui .i'(>niis<ent autour de lui ; m compassion in partibui s*ci«Tce sur des cbiméret et néglige les réalités ; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de Tesprit et point de cœur, des larmes pour de f agnet souffrances, et point de pitié pour les douleurs véritiblet.

Le même contraste existe souvent enlrc la conduite et les œuvres du pocte sacré. Colui-ci est un pcrsoiinagr; tout tfiblique , repu de la leclun' du Pentateutiiic el des Prophètes; orienlil et bondi >kn rit dans sesininires. ap)ca'.ypti |ue dans ses lyrii|iic<i cniporlemcnts. Il erre sans ccHse sur les bords du K<'*dron ou sur la cime du Goli,'otha, A genoux , la télé rane et couverte de cendres , il invoque Jchovah , supplie Eloliim , le dieu des arme a , déplore la mine de Tarche sainte et de la maison d'isrnêl, et paraphrase les quarante-deux ch.ipitres de Job avec uoe constance digne de leur auteur :

0 cité de Sion I J«:ruMlcm c('ic»lr>, Quand pourrai-jc en ton ^ein conlenipli-r Jciiora? S'il faut Tcrtcr des pleura, c'est ^ur riiomiiic qui reste, Et non tur riioinnie qui s'en vu...

Car. si du tentateur ica promcssca Irompcuaea No l'ont point détourné du nci vi< e de l)iou, Entre lea cliiVubini et le» Ames heureuses Il aura sa place au saint lieu.

Car, ayant seconé la terrcatre poututère, U verra do ion Dieu rétcrncllc beauté;

fcl focriiof re mfei q«e dkive Crid, Et les rnpf% 9mm chacva tmt ■■!

Itau raaptekaire ém ciel.

Mais sachez que ce christianisme, ou plutùl ee d lisinc . est simplement une affaire de forme. Le pc >acré • st chrétien à Tépiderme, et nullement inUu n rute. iiien qu'il entonne les louanges d'Adooaî su Uinnor et le hasor, ou en s*accompagnant du nebely i irouvcrail fort embarrassé s*il était rois en demeure réciter le ConfiUor et le Credo. C'est un ermite moud un Gpôlre de boudoir, qu'on rencontre plus souTei rOpéra qu*â la messe. Il compose pendant un entr*^ une oJe sur le jugement dernier, et je ne serais étonné qu'il fût athée comme ilcbert, et matêrial comme un chirurgien.^

Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudi à la Ogure efûlée , aux minières affables et mielleos

qui a conservé presque en entier le costame dei ( jours, gilet à fleurs, culotte courte, bas de soie, i i boucles , et qu'on voit parfois rôder aux tlentoort i pont des Arts : voilà un catholique fervent. U ne mao^ pas un ofQce; son bonnet de soie noire se distingue i

LE POETE

milieu des léles nues inclinées à Tinslnnl de TElévation ; il se glorifie du titre de roarguillier, et veille assidûment aux intérêts de la fabrique. Eh bien ! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît d'autres divinités que celles de l'Olympe , d'autre paradis que les Champs- Elyséens. Si vous lui pnrb z Satan, il vous répondra Pluton... C'est un poète classique.

Ombres de Roucher, de Delille, de Rossel, de Fontanes, d'Esménard, de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles et des églogues, et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon, Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amaryile et Myras; lui seul ose invoquer les Muses et Apollon , et employer le langage des dieux, c'est à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. I! faudrait un dictionnaire spécial pour servir a l'intelligence de sa poésie. Sous sa plume :

Le télescope devient de Catsini le tuheohiervateur; la trompette, le belliqueux airain;

la flûte, Vharmonieux roseau;

le caféier, de Moka le timide arlrioeau ;

le soc, le fer agriculteur;

le mûrier, Varhre de Thishé;

un médecin , Venfant de Chiron;

un fusil , un tube enflammé;

une baîoiinette , le glaive de Bayonne ;

un tambour, une caisse d*airain couverte

en peau d*onagre; — la m er , V humide Nérée ;

un hippopotame , des rivages du Nil le coursier

amphibie j etc., etc.

Ses vers sont autant d'énigmes et de logogripbes deslinés à exercer la patience de ses lecteurs , heureusement peu nombreux II a horreur de la trivialité et revêt toutes choses d'un style notde et emphatique. S*il avait é rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait

.... Je veux que l'humble laboorear Célèbre avec gaieté le stint jour du SeiRoeor; Je veux voir sa misère un insUint cooacJée, Et qu'à son «ppélit U géiine immolée*

A. rfrt

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Il* iiiiiMf iii'-liiilnii .-iiii.il^'.iinc tout ce que la natareel liiNliiil mil |iii niVi- il«* plus Inid :

'i.'iniMii n\ut y |ii'u\iT iiii (Vrivjîn qui t'aime... Il ^;iiMipo iiMiirv lov miMi$lruo$i(cs imaginables dumoï^è

' .'l'I ri ni.'UpInNi.jiio.

O « '. , .'.,'%. ,\ vo< b*.-.«ist ' ' ' î', > . • ,^ \ M^.* vi (AWls

\.- , . % ,% v.v,.r.-s rf.'» nu*;ts«

LE POBTE.

L'armée enlière des sorciers Sejelt^

Rt voyant leurs noirs tourbillons Traoer par les airs des sillons

De flamme, Le passant, saisi de terreur, Prie, et recommande au Seigneur

Son ftme.

Ces vers, et ^\i(resnôh moins rocailleux, sont escortés d*UDe multitude d'épigraphes. Le poêle nébuleux les prodigue , les sème A pleines mains , en met dix pour une ode. Elles sont, là plupart, tirées d*écrivains étrangers ; €t s'il y admet des auteurs français , c'est pour la plus \ grande gloire de ses amis et connaissances, dont les poésies inédites lui fournissent un beau choix de citations.

Hélas X liélaftX

(SnAKSPEARE, traduction de Letourncur.)

C'est un spectacle étrange, et qui mérite certes Qu'on tienne pour le voir les fenêtres ouTcrtes.

(AnisTiPPE Greluchard, Saynètes.)

Qo'ille était billei

(Lord Btrosc, tradaction nouvelle et inédite.)

Oh 1 la société

Use bien promptcment le cœur qu'elle a frotté !

(Le comte âltred db Bauhot, Dê^ratio.)

O ftablimefi transportas

(Gabriel Bovakotich Dbaihaw», Odê à Dku.)

Je vais mettre le nez à la fenêtre ronde

Où l'on passe le cou pour voir dans l'autre monde.

(Sylvestre de la Morandièrb, Dernier Jour d'tin Condamné,)

(Etui aimt sans tricl)^ rie lîe ptnstf tCa trois, tCa îr0j, O'uiu geuU tst brôir06, Cil qur lot)ar amord Ut.

(Jehan Momot, Poésm du inixiime iiicîe.) (KoTZFcrE, Ade'}a%U^9 Wolfingenj acte II, scène vu.)

Parfois, pour se donner à peu de frais un vernis d'érudition . le poète nébuleux pille çâ et là, dans les grammaires et les guides de la conversation, des épigraphes en anglaifi, en allemand, en espagnol, en turc, en russe, en chinois et autres langues dont il ne possède pas la moindre teinture. Il affecte aussi les tours de force en fait de vcrsiGcation, et danse sans balancier sur la corde rhythmique.

Quand la guerre, sur la pUine

Pleine De bataillons, où la mort

Mord, Dans le sang et le carnage

Nage, Jetant les roif des combats

Bas;

Dans les enfers tout rougeoie :

Joie; Orgie et repts sans fin,

Fin;

Car miint pécheur qui trépasse

Passe Par la porte du manoir

Noir.

Comme le poêle nébuleux , le poète intime est une création moderne : c'est un intrépide flâneur qui passe ses jours à regarder par sa fenêtre, i courir les rues et

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