‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 11 sur 269 · I.E POETE · texte numérisé non relu

I.E POETE

Ah 1 laUtes -moi rêtcr, ^eani et tolitairc I Poorquoi Tooloir mêler mes qfprès a ▼<>• fleurt, Votre (^ieCé tans Ud i ma tnutcs^e amcrc, Voire doui totirire k mes plcars?

Qu'importe le Tain bruit d'une lyre sonore, Qui s'enruit emporté sur Toile des autans ! Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore, Je suis à peine en mon printemps.

Ah I bissex-moi rôvcr, pensif et solitaire. Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel, Uéditer en silence et chercher sur la terre Quelque rayon tombé du ciel.

Jamais, pour m'inspirer, les passions rapides N'ont verse dans mon cœur J jurs orageux torrents. Attendez que mon front soit sillonné de rides Par la douleur ou par les ans.

Nais cet émule de Blillcvoye, si (risle. si ictidre, si sympathique, est sans cloute le plus compalissmu de tous les êlres? Sans doute il pense avec Saint Just que les malheureux sont les puissances de la terre? Erreur! il plaint des misères humaines imaginaires, icans jamais soulager les misères en chair et en os qui ^'omissent autour de lui ; sa compassion in partihus s*exerce sur des chimères et néglige les réalités ; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l'esprit et point de cœur, des larmes pour de vagues soufTrances, et point de pitié pour les douleurs véribbles.

Le même contraste cxi>te souvent entre la conduite et les œuvres du poêle sacre. Celui-ci est un pfrsoimago tout biblique, repu de la lecture du Pentatcuquc et des Prophètes; oriental et bondissant dans sesinm^^es. apicaîypli |ue dans ses lyriques emportements. Il erre sans cesse sur les bords du Kédron ou sur la cime du Golgo- Iha. A genoux , la têle rase et couverte de cendres , il invoque Jéhovah , supplie Elohim, le dieu des armé s, déplore la ruine de Tarche sainte et de la maison d'Israël, et paraphrase les quarante-deux chapitres de Job avec ime constance digne de leur auteur :

O cité de Sion I Jérusalem céleste.

Quand pourrai-jc en ton .«^cin contempler Jéhova? S'il faut verser des pleurs, c'est sur l'homme qui reste, Et non sur rbommc qui s'en va...

Car, si du tentateur les promesses trompeuses Ne l'ont point détourné du sei vi( e de Dieu, Entre les chérubins et les âmes heureuses Il aura sa place au saint lieu.

Car, apnt secoué la terrestre poussière, U verra de son Diea l'éternelle beauté;

Esprit pur, il prendra des ailes de lumière Pour voler dans l'immeMÎté.

A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile Kt l'orchestre infini que dirige Uriel, Et les nnges assis chacun sur une étoile. Dans ramphilliéàtrc du ciel.

Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement une aiTaire de forme. Le poète sacré est chrétien à l'épiderme, et nullement intus et in ciUe. Dien qu'il entonne les louanges d'Adonaî sur le liinnor et le hasor, ou en s'accompagna nt du nehelf il se trouverait fort embarrassé s'il était mis en demeure de réciter le Confiteor et le Credo. C'est un ermite mondaiii, un apôtre de boudoir, qu'on rencontre plus souvent î rOpéra qu'à la messe. 11 compose pendant un entr'acte une ode sur le jugement dernier, et je ne serais pas étonne qu'il fût athée comme Hébert, et matérialiste comme un chirurgien.^

Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés» à la ûgure efûlce, aux manières alTables et mielleuses ,

qui a conservé presque en entier le costame des indeM jours, gilet à fleurs, culotte courte, bas de soie, souliers à boucles , et qu'on voit parfois rôder aux alentours do pont des Arts : voilà un catholique fervent. Il ne manque pas un ofQce ; son bonnet de soie noire se distingue an

LE tOEIE.

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milieu des têtes nues inclinées à Tinstant de l'Elévation ; il se gloriGedu titre de inarguillicr, et veille assidûment aux intérêUs de la fabrique. Eh bien ! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît d'autres divinités que celles de TOlympe , d'autre paradis que los Champs- Elyséens. Si vous lui pnrb z Satan, il vous répondra Pluton... C'est un poëte classique.

Ombres de Boucher, de Delille, de Rosset, de Fontanes, d'Esménard, de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles et des églogues, et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon, Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Araarylle et Myras; lui seul ose invoquer les Muses et Apollon , et employer le langage des dieux, c'est à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. 11 faudrait un dictionnaire spécial pour servir à rintelligence de sa poésie. Sous sa plume :

Le télescope devient de Cassini le hthe observateur; la trompette, le belliqueux airain;

la flûte . Vharm<mieux roseau:

le caféier, de Moka h timide arbrisseau ;

le soc, le fer agriculteur;

le mûrier, Varbre de Thisbé;

un médecin , VenfarU de Chiron;

un fusil, un tube enflammé ;

une baïoanette , le glaive de Bayonne ;

un tambour, une caisse d*airain couverte

en peau d'onagre; —la mer, l'humide Nérée ;

un hippopotame , des rivages du Nil le eoursin

amphibie t etc., etc.

Ses vers sont autant d'énigmes et de logogrîphes destinés à exercer la patience de ses lecteurs , heureusement peu nombreux II a horreur de la trivialité et revêt toutes choses d'un style noble et emphatique. S'il avait à rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirail

.... Je veux que l'humble libonrear Célèbre avec gaieté le saint jour du Seijrnettr; Je veux voir sa misère un instant cuuidée, Et qu'i son appétit la géline immolée*

IHTRODOCnOW.

à reter^. Sang compter mille autres questions qae noas D*osons pas prévoir, qui nous feraient mourir de bon le» et que nos neveux s*adresseront tout haut comme les questions les plus naturelles. G*est à en avoir le frisson cent ans à l'avance.

Cependant, îl faut en prendre Totre parti, mes chers contemporains : ce que vous faîtes aujourd'hui, ce que vous dites aujourd'hui, ce sera de Thistoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d'une chose bien extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux é vapeur, de vos chemins de fer si mal faits, de votre gax si peu brillant, de vos salles de spectacle si étroites, de votre drame moderne si modéré, de votre vaudeville si réservé et si chaste. Dans ce temps-U, l'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume qui absorbait le royaume tout entier, qui attirait à elle toute fortune et toute beauté, toute intelligence et tout génû*, toutes les vertus, mais aussi tous les crimes ; toutes les poésies, mais aussi tous les vices. L'on dira que, dans celte capitale, tout le temps de b vie se passait à parler, à écrire, à écouter, à lire : discours écrits le matin d.ins vos feuilles immenses, discours parlés dans le milieu du jour à la tribune, dUicours imprimés le soir; que la seule préoccupation de la ville entière était de savoir si elle parlerait un peu mieux le lendemain que Li veille ; quVlle n'avait pas d'autre ambition, et que le rt?ste du monde pouvait crouler, pourvu qu'elle eût chaque matin sa dose d'esprit tout fait et de café â la cn^me. On racontera en même temps que cette ville, si Gère de son unité, se divisa ii cependant en cîmi ou six faubourgs, lesquels faubiMirirs étaient comme aiitnnt d'univers séparés l'un de l'autre . bien plus que si chacun d'eux était entouré par la iinnde munille de la Chine.

<ju un seul homme se char},'«-U de cette hi-îloîre, c'éLiil bon aiilrefois. peut-t'*lre quand il n'y avait en France que la cniir et la ville; mais anj mrd hui que rien n'existe plus<i.in< M's limites naturelles, aujounl hui qu*> t us cos r."ri»s éléments d'une {rnnde suciëlé soûl confondus au iias.ird, arrivez lius à cette curét! de coniêiii- s qu il faut pnii'lnî sur le f.iil. vous les nulicieux observateurs de ce l« nip<-làl

le a «s jours, cette >i.itiice de la comôiiie. trop nêgli- ;:•■'»» au ihéilre, s'est portée p;irtout ini elle a pu se porter : •i.mslos histoires, dans les romans, dans les chanson ^, «Lins les t.ibieaux ^urlcut. Le peintre et le dessinatei;r ^int ilevi nus, à toute firce Je venta bN^s moralistes, qui surprenaient sur l"^ f.jit ti'»ite celte n;ttion <i vivante. *el «\ui i.i ft)rç.ii-!nt «le ptwpr Jovaut eux. FenJant lonirlenij N. le prir.tre allait .u.isi Je ^on cûlê. penJ.int que lecriviin m.irchait nu>-i J»» sou «ù'.é; ils n'avaient p.:s enciTe sr«n|ie l'un l'a.itr-' a se n'unir. atîu Je mettre en . commun leur ob^erv.i;ii-n. leur ironie, leur san^-froid et leur miilice. A la fin oepei^lant, et .ju.inJ chicun d'eux erjt ob'*i j sa vocation d". bsenaieur. ils consentirent d'un runiiuuu accord .i «'ftie grinde i.îclii», l'étuie des mieurs continiporiiues. De cette association charrrijute il devait r-ul!er le livre que v..'n:i : une comédie en cent actes div.T'i. mais tout h.iLiilee. t-ute parée, toute meublée, el telle, en un mnt. q'ie, |.oar être complète, la comédie .<ïed<ri( montrer lux hommes assemblés. Sonireidooc que dans celte élude des mœurs publiques et privées il y a des i=poi]ues entières de l'histoire de France qui ne sont guère n'pré^entées «{ue par des imagf'S plus ou moins

fidèles; Boucher et Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des mœurs du siècle passé, qq^j^iderot ou Crébillon fils? Que sera-ce donc quand ces deux façons de peindre .seront réunies dans un seul et mAme livre? et quel livre charmant et surtout fidèle c'eût été là, un roman de Crébillon fils, illustré par Watteau !

Je vais plus loin : quel que soit le talent de l'écrivain, et certes je ne prétends pas le rabaisser ici , quelles que soient l'exactitude et la vérité de la pa;;e historique, un temps arrive où de ces tableaux, dont les originaux sont si faciles à reconnaître pour les contemporains, quelques traits s'effacent toujours. Les habits chan^rent de forme et de couleur, la laine est remplacée par le velonr:». le velours par la dentelle, le fer par l'or, la misère par le luxe, l'art grec par la renaissance. Louis XIV par Louis W. .Athènes par Rome. En un mot. que ce soit un siècle, que ce soit un vice qui fasse la différence entre une épo«)ue et une autre époque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livré à lui-même, saisisse au passage toutes ces nuances? Autint vaudrait lui imposer la tiche de ntenir toutes les chansons diverses que chantent les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisex les admirables chapitres du vieux Théophraste. mort à cent cinquante ans et se plaignant du peu de durée de la vie des hommes, cela vous ét)nne de voir, dans ces pages si vives et cependant si pleines d'esprit et de sel. grouiller tout le peuple ithênien. Les simples chapitres de Théophraste vous font mieux connaître ce peuple d'Athènes que toutes les histiûres de Xénophon et de Thucydide, mais cependant quelle joie senit la vôtre si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vêtus, meublés, nourris, ptôses comme ils l'étaient du temps de Théophraste, et tels qu'il les a vus lui-même! V4)lre joie serait-elle donc ;j:ltëe si vous les pouviez voir passer dans la rue ces braves |;ens <)ui ont posé sans le vouloir devaut le philo«^phe fzrec : le fatteur, l'impertimeni, le rustique, le complaiiant, le coquin, le qrand parleur, VefprontéAe nouvellUte, \ avare A' impuden t. \e fâcheux. le stupide, le brutaL le rt/atn homwu, \ homme inoMimode, le vaniteux, le po/from. les grands de la Mépmhlique! Que celui-là eût été bien avisé, qui eut accnmpairnôde quelques dessins fidèles ces personnages :»i divers! Que d'intérêt il eut ajouté au récit de Thét^phraste. et combien nous rccimnnilrît)ns plus facilement ces origi* naux. si vivement dépein's !

Mais. Dieu nous proteire ! ce que nos devanciers n'ont pas (ait pour nous, nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons d eux non pas seulement peinUen buste, mais des pieds à la tète et aussi ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, od nous nous passons en nvue l^^s uns et les autres, rien ne sera oublié, pas même d'allumer la lanterne : en un mot, rien ne man»\uen à celte ipuvre complète, qnî a pow o'jet l'étude des mœurs contemporaines, et dool h Bruyère lui-même, notre maître i tous et à bien d'antres, nous a en <\uel>iue sorte dicté le pr^inramme qvaad il dit «quelque part : < ?(os pères nous ont transmis, artc c la connaissance de leurs pers4)nnes. celle de leurs ha-

< bits, de leurs coilTun^s. de leurs armes offensÎTes et éê^ c fensives et des autres ornements qu'ils ont ainu c dant leur vie. ^ons ne saurions reconnaître cette i

< de bienfaits qu'en traitant de même nos drirtnilinli » {De la Mod^. ch ru)

kirfc.'' ^

L'ÉPICIER

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