PAR TIMON
I me plaît aujourd'hui de i)ourdoDner aux oreilles de la magislralure : j*ai assez piqué les orateurs et les rois.
Gomment 1 nous aurons fait passer par les armes "^ les gui el les que et les autres constructions baroques des discours de la couronne ! comment ! nous épiloguerons le> sublimes oraisons des députes! comment! nous appréhenderons au discours le président électif du premier corps de 1 Etat! comment ! les prédicateurs Î courront» du haut de la chaire évangélique, tonncrcontre es grands de la terre et souffler sur la poussière dorée
de leurs vices, et la magistrature seule trônerait dans fm sanctuaire inaccessible au fouet du pamphlétaire !
Non, cela n*est pas juste, cela D*est pas boo {KMir It magistrature elle-même.
Si un autre Corneille faisait représenter AgésiUu, om lui crierait : Solve tena eentemi
Si rharmonieux Rossini renaît à déchirer Dotre tympan par de faux accords, on lai repartirait par an'accompagnem^nt de clefs forées.
Si la sylphide de TOpéra, si la divine Taglioni, an lies de voltiger dans l'air» ne descendait sur le plancher du théâtre que pour y boiter et y faire des fai!T pas, on an* rait rimpertinence de lui jeter des pommes cuites.
Si les marquis et les vicomtes de rinimltable Poquelîn t'avisaient de cracher dans un puils pour y faire def ^ronds, le parterre rirait d*un fou rire des TÎcomtes et « des marquis.
On persifle les rois, on siffle le génie, la gloire, !'(
quence, les compositeurs, les Tîcorotes et les danseuses, et je ne vois pas pourquoi Ton ne sifflerait pas les magbtrats siflbbles.
Ne parlons pas des mercuriales de rentrée, ces boursouflures de rhétorique qu'il faudrait supprimer pour Hionneor du eoût.
Je l'ai dit et n'en démords : hors des barrières de k grande ville, on ne sait point tenir une plume. Il y a des orateurs en province, il n'y a pas d'écrivains. Il n'y ea a pas un seul aujourd'hui, un seul sur trente-deux milUons d hommes. S il y en a, où est ce météore? où esl-il : Qu*il apparaisse sur l'horizon et qu*on le vaifti
U COUR D'ASSISES
. ¥A> iI i'i'
Art de l'ccrivain, art sublime, il te faut notre soleil intellectuel, notre soleil de Paris, pour cclore et pour fleurir !
Il n'importe, au surplus, j'en conviens, que la maf^istrature soit peu lettrée, pourvu qu'elle soit respectable par sa science, ses vertus, son intégrité et son désintéressement, et la magistrature française est la plus respectable de toutes les magistratures de l'Europe.
Mais Y a*t-il de lumière sans ombre et de régie sans exception? A la régie une louange, à Texception une mercuriale, pour qu'elle ne devienne pas régie.
11 est deux sortes de magistratures: l'amovible et Tinamovible; celle qui est assise et celle qui est debout, celle qui pérore et celle qui juge, celle qui requiert et celle qui condamne.
Quel beau rôle que celui du ministère public dans le drame des assises! Organe de la société, que n'est-ii toujours impassible comme elle? La société ne se venge pas, elle se défend ; elle ne poursuit pas le coupable, elle le cherche, et, après l'avoir trouvé, elle le désigne tuz
exécuteurs de la loi. Elle présume innocent le prévenu étoile plaint le criminel en le condamnant. Elle n'aime d'autre éloquence que 1 éloquence de la vérité; elle ne veut d'autre force que la force de la justice. Quand un homme est pris, traîné par deux soldats, attaché sur un banc vis-à-vis douze citoyens qui vont le juger, d'un tribunal qui l'interroge, d'un accusateur qui l'incrimine, et d'un public curieux qui le regarde, cet homme, eût-il porté la pourpre et le sceptre, n'est plus maintenant qu'un objet digne de pitié. Sa fortune, sa liberté, sa vie, son honneur plus cher que sa vie, sont entre vos mains. Gens du parquet, ne vous sentez-vous pas émus?
Ils ne comprennent pas leur mission, ils ne la savent pas, ceux qui, de magistrats, se font hommes, hommes départi, hommes de théâtre.
Alors, ils ne requièrent plus, ils plaident, ils s'emportent, ils se contournent, ils se tordent en cent (açonii.
Tantôt le feu de la colère leur sort par les yeux et Técume par la bouche.
Tantôt ils se drapent dans les plis de leur tartan noir pour accuser avec élégance, comme les gladiateurs romains se drapaient pour tomber sous le fer et mourir avec grâce.
LA COUR'DâSSISES.
Tantôt ils imitent gauchement la pose, la voix, les gestes des tyrans de mélodrame, et ils s'imaginent qu'ils font de reflet, tandis qu'ils ne font que du tapage.
Debout sur leur parquet, la Tace haute et enluminée, ils dominent le jury assis à leurs pieds et ils Tenveloppent de leurs contorsions et des éclats de leur voix. J*ai vu des Jurés fermer l'œil et se boucher les oreilles à l'approche de ces tempêtes de rhéteurs. Pitié, pitié pour messieurs les jurés, si ce n'est pour l'accusé !
Les jurés ne sont pas venus en cour d'assises pour assister aux péripéties d'un drame fictif. Quand ils vont au théâtre, oh ! c'est dilTérent, c'est pour y prendre le plaisir des émotions scéniques. Us veulent qu'on leur fasse bien peur, ou qu'on les attendrisse ; ils n'apportent leur mouchoir que pour le remporter trempé de larmes. Ils savent que les criminels et les traîtres tyrans de mélodrame qui débitent leurs réquisitoires en prose tourmentée sont, au demeurant, de fort bonnes gens, et que les innocents qu'on tue dans la coulisse se portent le mieux du monde et vont continuer avec leurs assassins, au café d'en bas, leur partie de domino interrompue parle spectacle. Et puis, quand l'acteur s'en tire mal, ils ont la ressource de le siffler, sans préjudice de l'auteur.
liais, lorsque la réalité remplace la fiction, lorsque ces mêmes spectateurs, devenus jurés, siègent au Palais de Justice, lorsque leur verdict va tuer ou absoudre, ils te recueillent en eux-mêmes. Us chassent de leur présence, avec une sorte d'effroi, l'imagination, cette folle du logis. Ils n'écoutent que la froide raison ; ils n'examinent que le fait; ils scrutent les pensées de l'accusé; ils interrogent son visage; ils étudient avec anxiété ses réponses, ses contractions, ses exclamations, ses émotions et ses joies, sa pâleur et ses frissons ; ils sont là en face de Dieu, en face des hommes, en face de la sainte vérité qu'ils pressent des mains, qu'ils cherchent du regard, qu'ils appellent, qu'ils implorent. Ah ! ne les détournez point de cette méditation religieuse ! Toute l'éloquence de rhéteurs ne vaut pas la conscience d'un homme de bien.
Non, ils ne comprennent pas leur métier, les gens du parquet qui se battent les flancs et qui distendent les attaches de leurs deux mâchoires pour échafauder un grand crime sur les épaules d'un petit délit.
Ils ne comprennent pas leur métier, ceux qui rhabillent de clinquant et de poésie les lieux communs de leur
morale, et qui menacent la société si sa Tengeasee ■•
s'appesantit pas sur une bagatelle.
Us ne comprennent pas leur métier, ceux qui aposli^ phent les accusés, invectivent les avocats el radotent k» témoins.
Us ne comprennent pas leur métier, ceux qui. eoi* vaincus par les débats de l'innocence des accusés, n'abandonnent pas franchement l'accusation, mais qui h laissent subsister, sauf les circonstances atténuantes.
Us ne comprennent pas leur métier, ceux qui passioa> nent la cause, qui, par des figures saisissantes, des appels d'énergumènes aux excitations politiques, des roalements d'yeux et des menaces de gestes, remuent ci soulèvent le jury, le tribunal et l'auditoire, afin de se donner la malheureuse satisfaction qu'on dise d'eux : c Qu'il a été beau ! qu'il a été éloquent! »
Je ne suis pas garde des sceaux et n'ai certes guêrt envie de l'être; mais, si je l'étais, je destituerais tel avocat général pour avoir été, au rebours, cloquent, et j'imiterais ces généraux romains qui cassaient leurs ofBciers pour avoir tué hors ligne un ennemi, en combat singulier. Il faut que chaque chose paraisse en sa place, l'éloquence de même que le courage, de même que U vertu.
U y a, en matière ordinaire, tel avocat général qui fera absoudre un coupable pour avoir exagéré sa culpabilité.
U y a, en matière politique, tel avocat général qui, par l'imprudence enthousiaste ou servile de son zèle, fait plus de mal à la cause du pouvoir que les emportements les plus violents de l'article incriminé.
En régie, et sauf de rares exceptions, on ne devrait pas être membre du parquet avant trente-six ans; car, si les membres du parquet sont les organes de la société, on ne saurait s'exprimer au nom de la société avec trop de mesure, de dignité, de maturité, de science et de bon goût.
Comme personne ne peut, parole courante, interrompre, critiquer et retenir en audience un avocat général, il faut qu*il sache se guider lui-même. S'il y a pénurie de magistrats, pour en avoir de bons, ne lésines pas et doublez les appointements ; ne lésinez pas. et songez qu'il s'agit ici de plus que d'une question d'argent, qu'il s'agit de la liberté, de l'honneur, de la vie des citoyens !
La magistrature assise a, comme la magistrature debout, des devoirs â remplir.
Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus saintes que ceUes d'un président d'assises. Il représente, dans l'ensemble de ses fonctions, la force, la religion et la justice. 11 réunit la triple autorité du roi, du prêtre et du juge.
Quelle idée un magistrat placé dans un poste si éminent, le premier de la société peut^tre, ne doit^il pas
avoir de lui-même, c'est-à-dire de ses devoirs, pour les remplir dignement I
Avec quelle sagacité ne doit- il pas renouer le fil des débats cent fois rompu dans les détours tortueux de la défense ! Faire surgir la vérité de la contradiction des témoins ; opposer les oppositions orales aux dépositions écrites; expliquer les ambiguïtés, grouper les analogies; trancher les doutes ; presser les questions ; relever une drconstance, un fait, une lettre, un aveu, un cri, un mot, un geste, un regard, un accent, pour en faire jaillir la lumière ; interroger l'accusé avec une douce fer* meté; ouvrir par des exhortations son ime â la oonfes-
LA COUR D'ASSISES
sioo et au repentir, rehausser ses esprits abattus; l*avertir quand il se fourvoie, le diriger quand il se remet en voate; retenir dans les bornes de la décence la défense et raccusation, sans gêner leur liberté.
Tels sont les devoirs du président. Ueureux celui qui Mût les comprendre et les pratiquer !
Hais où trop de magistrats s*égnrent, c'est dans le résumé des débats.
Qu'est-ce donc que résumer un débat? c'est exposer le fait avec clarté, rappeler sommairement les témoignages à charge et à décharge, analyser ce qui a été dit à Tapput de l'accusation et à l'appui de la défense, et rien que ce qui a été dit , et poser, dans un ordre simple et logique, les questions à résoudre par le jury. Tout résumé doit être net, ferme, plein, impartial et court. Mais il y a des présidents qui «c carrent dans leur ' fauteuil, comme pour y prendre du bon temps ; il y en a ' qui dessinent a la )tlumc les caricatures du prétoire; il ' y en a qui passent négligemment les doigts dans les bon- > clés de leur chevelure ; il y en a qui promén nt leur I lorgnette sur les jolies femmes de l'audience ; il y en a qui intimident l'accusé par la brièveté impérieuse et dure de leurs interrogations , qui brusquent et déroutent les témoins, morigènent les avocats et indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont impertinents.
Il y en a qui font pis encore , qui s'abandonuent sans frein â l'aveugle impétuosité de leurs passions d'homme ou de parti. Us se jettent à corps perdu dans la bataille politique, s'arment d'un fusil et font le coup de feu. Ils découvrent aux yeux du jury toutes les batteries de l'accusation et mettent dans l'ombre la défense. Ils ressassent lourdement les faits au lieu de les nettoyer. Us se perdent dans des divagations de lieux, de temps, de personnes , de caractères , d'opinions , tout à fait étrangères a la cause. Ils veulent plaire au pouvoir, à une coterie, â une personne. Us insinuent que ce qui pour le jury est encore â l'état de préveution est déjà complètement passé pour eux à l'état de crime. Us en font complaisamment ressortir l'évidencs» l'imminence et le péril. Us dissertent de droit , ils s'étourdissent de rhétorique. Ils suppléent , par de nouveaux moyens qu'ils inventent , aux moyens que l'afocat général a omis , et ils croient s'excuser en s'écriant : Voilà ce que dit l'accusaUon ! qui n'en a pourtant rien dit, et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.
Figurez-vous maintenant la position de l'accusé rafraîchi, relevé parla parole courageuse et persuasive de son défenseur, et qui se penche de nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce résumé ! peignez- vous ses transes, &a rougeur, et les frissonnements convulsifs de son corps et de son l^me ! Et le jury ! il a pu se mettre en garde contre la véhémence de l'accusateur qui remplit son métier, et du défenseur qui plaide pour son client, parce qu'il sait qu'il y a à prendre et à laisser dans leurs paroles. Mats comment se déQer du président qui tient dans ses mains la balance impartiale de la justice? du président qui n'est que le rapporteur de la cause ? du président qui ne doit jamais laisser transpirer son opinion , jamais laisser paraître l'homme sous la toge du magistrat? Les jurés n'ont pas une mémoire vaste et exercée qui puisse retenir A la fois tous !es arguments d'une cause lancés dans des sent contraires , et qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cèdent , comme tous les hommes simples, dans le trouble de leurs émotions et dans la iatigue de l'audience, aux dernières impressions que leur cerveau reçoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redoublée, quel poids sur la cooscieoce du jury ! quel péril pour l'accusé I
On frémit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury caropagu'^rd , un jury simple, illettré , effrayable , le résumé artiGcieux et passionné d'un président d'assises peut déterminer seul, tout seul, un verdict de mort !
La loi a voulu que la parole demeurât toujours la dernière à l'accusé dont, par une humaine Action, elle présume l'innocence. Or, n'est-ce pas le renversement de l'humanité et du droit, si, au lieu de faire un résumé, le président fulmine un réquisitoire? l'accusé aura-t-il devant lui, contre lui, deux adversaires au lieu d'un, l'avocat général et le président? S'il lève ses regards suppliants sur le tribunal, s'il s'y réfugie comme dans un asile sacré, rencontrera-t-il un glaive tourné contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le protéger! S'il hasarde timidement une observation, il indispose, en cas de verdict afQrmatif , le redoula1)le applicateur de la peine. Si le défenseur s'exclame, on lui ferme la bouche; si les journaux révèlent les faits et gestes du président, on leur intente un procès, sans jury, sous prétexte d'inOdélité de compte rendu.
Gomment sortir de là ? Se pourvoir en cassation I mais est-ce là un moyen de cassation , un moyen légal , j'entends ? Par où constater qu'il y a eu réquisitoire et non résumé ? où retrouver les témoins? et l'on n'admet pas de preuve orale, où serait la preuve écrite ? La cour d'assises donnerait-elle acte de protestation contre la partialité de son président et par son organe ?
Supprimer l'usage des résumés en matière simple, en matière peu chargée, en matière politique et de presse, je n'y verrais obstacle. C'est là même, \\ faut le dire, où le résumé prend le plus facilement, dans la bouche d'un magistrat prévenu , la forme hardie et décisive d'un réquisitoire.
Mais s'il y a plusieurs accusés, de nombreux complices et des crimes de différents degrés, si la matière du délit est abstraite et confuse ; si les témoignages sont contradictoires ; s'il y a variété et complication dans la position des questions ; si la cause a duré quelques jours et que l'attention des jurés soit fatiguée ou perdue, comment se passer de résumé ? Sans résumé, dans ce cas, il est impossible de voir clair en l'affaire. Autant presque vaudrait jouer aux dés la vie et l'honneur des accusés.
Mais par quel moyen contraindre les présidents résumeurs à l'impartialité, si les prescripUonsdc la loi, si la voix plus impérieuse encore du devoir ne suffisent pas?
Ce moyen le voici : les débats sont publics , et le résumé est une partie essentielle des débats. La sténographie est l'instrument de publicité le plus ample et le plus fidèle. Il faut que le sténographe reproduise mot à mot les paroles du président, et le public les jugera.
Il faut aussi que le garde des sceaux dépêche instructions sur instructions pour réprimer un abus qui éclate de toutes parts et dont les ravages auraient du déjà être arrêtés.
Le président n'a pas seulement la direction des débats, il a la police souveraine de l'audience, et ici je ne crois pas sortir de mon sujet , en traçant l'esquisse des assistants habituels de nos cours d'assises.
La cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble à aucun autre. Quelques ouvriers sans ouvrage, des femmes de mauvaise vie, des piliers de cabarets, des sou* teneurs de filles, des voleurs émérites ou apprentis, des
UOOOB VASSXSBS.
t «n nmfn de rescalier <|«i WÊtmt à .«j. A peiae ««ircrte» St llaoadeBt» le ■■■■■^■1 ■■.■■■I, M terrai, te prcaKsl, te ttmàfMtul, se léftirt MV la féuàt éa pied, s'ij^teal dans Um% les teas. H fréicalcsl de lois eiMnine aae niasse noire cl bmmivaaic d*eè t'édmpp^nl des {jettes bmtqaes , des plaioies él4wffécs, des eoalractsoos énergiques et des bruits c-^nfus de imitm, de jarcmesU, de bogue el d'argot. Tel filoa
ter i c I
iq«cr m n imervrocr mam \ leUié. Ték wTj n par • ^sité, qfli en •«.• arec — «eatalîoa I a un germe fonné et tool prés d'édoee. Ln Il itioo bit plas de crisineb qne Tapparcil mcDi et b crainte des tapplices n'en époQTuiie. La d'as.«'ses est une détestable école d'imnionliiê.
YoiU le premier pbn, le plan dn fond, 1
peuple (ne probncns pas ce beao nom), la popabce est debout aa parterre. Les dames ocmpent les banquettes 00 l'cirrhestre. Parées, aHiféet, coiflees de plumes et de fleurs , elles rienoent te poser pour voir ou pour être fuet.
La femme du monde n'est pas méchante ; msis elle est b plus curieuse de toutes les créatures de la création ; elle vit é chaque pas d'émotions : elle se meurt d'émotions à chaque minute. Elle a un amant à cause de ses vapeurs; elle a des vapeurs n cause de son amnnt. 11 faut qu'elle souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux touffrir. Elle ne redoute rien tant que les heures réglées , que la somnolence de la vie, que les mollet tiédeun du boudoir et de Tédredon. Elle est perpétuellement en quête, â midi cl à minuit, au spectacle, a b chambre, au termon, au bois, au h il, de tout ce qui peut troubler, divertir, ébranler, ravjgcr. desordonner ta pauvre âme et son pauvre corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle touche. Elle se porte avec toute ta vie, avec tout ton être, dans chaque sensation neneuse qu'elle éprouve , et Ton dirait qu'elle n'existe plus pour le reste. Rien ne lui est obstacle. Dés qu'elle a résolu de voir quelqu'un ou quelque chose, elle le verra. Elle écrira dix petits billets ambrés au président des assises, pour obtenir la bveur d'une entrée , un fauteuil , une chaise» un bout d'escabeau. Elle s'échappe dés la pointe du jour de son lit chaud et reposé, et va Taire queue â la porte du Palais. Elle y restera le front au vent de bise et les pieds dans la bouc, s'il le faut. Elle s'enveloppe de sa mantille. Elle grelotte cl frémit dans ses membres dclicaU. La porte s'ouvre, et la voilà qui se fauGle, se presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pénètre à travers les gendarmes , les huissiers , et les robes noires des »itagiaires. Elle se pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle à l'oreille, le supplie d'une voix douce et ne le lAchc pas qu'elle ne soit casée, assise, les coudées franches, le binocle à l'œil, et à bonne portée de l'accusé et des juges.
Voyez comme elle suit pas à pas le drame qmsedéroule, et comme elle marche , la poitrine haletante , d'émotion en émotion ! SI le criminel a b barbe hérissée et les yeux hagards, elle éprouve en le regardant un plaisir de peur. Emotion. S il a les joues rosées et les cheveux artistement bouclés : c Le beau garçon I se dit-elle tout bas, et quel dommage! • Emotion. Siles témoins arrivent les bras pendants , ou débitent des phrases prétentieuses et entortilléet, elle rit tous ton mouchoir. Emotion. Si l'accusé
sanglote , elle pleure chaudement par sympalhte. tion. Si quelque jeune GUc s'évanouit, elle court» Tob, délace son corset et lui fait respirer des sels. Autre genre d'émotion. .Mais ^ moins que la salle d'audience necraque sous ses lourds piliers , cette intrépide nudieocîére ne quittera pas la place. Les heures coulent, U nnl s'avance, les jurés délibèrent, elle attend. Il laat que tes yeux se collent avidement sur les yeux do crimind, qu'elle se su <pcn Je a ses lèvres tremblantes, et qa*elle rt* paisse <ion itnedes tcrreursind'Gnissablesd'uneaotreâflM. il faut qu'elle recueille les convulsions de eette bourrelée. 11 faut qu'elle entende et le coup de du dernier jugement, et la sentence de mort, et le râledt cet homme dont la face se décompose, et dont U vie ial^ ricure se brise et se déchire en lambeaux. Conune eUt se penche vers lui ! Comme elle prête l'oreille i ses crit inarticulés, à ses soupirs qu'il étouffe I Comme elle 11 suit d'un long regnrd jusqu'à ce que les portes du cndMl se referment avec l'espérance ! Alors elle retombe sur m chaise, anéantie, absorbée dans la contemplation de son drame; l'huissier de service est obligé de l'aTerlir qnela salle se vide et de la pousser par les épaules. Elle sort enfln, et se traîne le long des sombres corridors du Filds, rentre au lop^is épuisée, rompue de fatigue, les nerCi crispés et l'unie en pleurs , et se jette sur son lit , sans songer que son vieux père n'a pas diné, et que depuis le matin sa jeune fille s'inquiète et l'appelle. Cependant elle p.llit, elle rougit, elle frissonne, et son imagination fait asseoir à son chevet le condamné qui lui apporte sa tèle. Elle voit la prison, les chaines de fer, les juges» l'accnsateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorgé de chairs et de sang , et elle pousse un cri d'horreur. Digne femme I
Que font ces agrafes d'or, ces bandeaux de perles , ces fleurs, ces gazes, ces plumes légères, parmi le luguiire appareil des cours d'assises ? Est-ce en spectacle que Taecusé vient se donner, et le prétoire n'est-il donc qu'on théâtre ? Qui me dira qu'à l'aspect de ce raout curieux et brillant l'accusé, revêtu de l'habit grossier des prisons , ne se troublera pas, que quelque témoin ne perdra point la mémoire, et que quelque juré ne sera pas plus occupé de l'émotion rougissante d'une jolie femme que des angoisses du prévenu ?
Si j'avais l'honneur d'être président de b coor, je n'admettrais dans son enceinte que les parentes de Tae* cusé , et je dirais aux autres : c Mesdames , tant assises f que debout , écoutez ce que je vais vous dire : Vont»
LA COUR D'ASSISES
€ allei triecter les chausses de messieurs vos fils , ou € mettre au b]en les collerettes de mesdemoiselles vos € fille«; TOUS, ayexsoin que le rôt ne brûle point; vous, c que Tos parquets soient cirés proprement ; vous , que € rhuile ne manque pas dans vos lampes, ni le sel dans c TOtre soupe ; vous, nuancez de fleurs vives les paysages € de vof tapis à la main; vous, déployez sur le tliéAlre € Téventail des grandes coquettes; vous, faites des c gammes, et vous, des entrechats. Allez, mesdames, c allez , la jugerie n*a rien a voir avec les Grdccs , et la € cour d*assises n*est point la place de la plus belle moic tié du genre humain, c Huissier, exécutez les ordres de la cour! » Voilà en effet les ordres que je donnerais, et je serais, je crois, approuvé de tous les honnêtes gens.
Le président a , en outre , quelques autres devoirs secondaires a remplir.
Laisser aux témoins étonnés, troublés du spectacle solennel et nouveau d*une assise , de leur isolement au milieu des juges et du jury, du témoignage qu'ils vont rendre et des conséquences de leur serment , le temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en euxmêmes et d'assurer leur mémoire et leur voix. Il doit parler aux témoins avec accentuation , égard et bonté , poser nettement les questions qu'il leur adresse, et, s'il le faut, les répéter.
Disposer les bancs de manière que Taccusé puisse voir les jurés, aussi bien qu'il doit en être vu ; car les jurés sont les juges. Un froncement de sourcil, un mouvement de lèvres , un regard , peuvent avertir l'accusé qu'il va trop loin, qu'il s'égare, qu'il se nuit à lui-même.
Faire ouvrir de temps en temps les fenêtres de l'audience : ces précautions hygiéniques sont trop négligées. Qu'on se figure l'accusé sortant de l'humidité d'un cachot, exténué de veilles, amaigri, faible, soufl'rant et ayant peine à retrouver ses esprits plongés dans 1 air épais et méphitique de l'audience ! L'accusateur et le défenseur qui, au demeurant, font tous deux beaucoup trop de contorsions de bras et de corps , et qui lancent leur voix comme une cloche à tour de branle , sont en nage sous leur toge ; les tètes des juges , des jurés et des spectateurs s'afikissent, et la sueur ruisselle de leurs fronts : toute l'audience est enrouée. Il faut avoir pitié de l'accusé, mais il faut avoir aussi pitié du public, et c'est à quoi l'on songe le moins.
Je m'arrête : on ne peut pas tout dire.
Législation pénale, instruction criminelle, jurispru* dcnce , procédure, police de l'audience , composition du jury, droits et devoirs des avocats généraux et des présidents, hygiène des assises, tout cela reste un peu en arriére du progrès qui pousse en avant toutes choses.
La publicité, cette reine des pays libres , veille sur la France avec ses cent yeux sans cesse ouverts, pendant le repos des nuits et la fatigue du jour; elle fait, non moins au moral qu'au matériel , plus de la moitié de la police du royaume. Rien ne lui échappe, ni ministres, ni rois, ni députés, ces autres façons de rois. Elle se pose A leurs côtés, et, d3 quelque part qu'ils se tournent, ellele3 tient en haleine, son aiguillon à la main. Il n'est pas bon non plus pour eux ni pour nous que les magistrats dorment sur leur siège.
Je suis mouche, je bourdonne et j'importune , mais je réveille.
Hi\>
LE RAPIiN.
^noDcé, ehacmi demeure libre d'écrire rapin avec an accent circonflexe.
Doncyarrife enfin, après cette digressiqp que me pardonneront certainement les grammairiens et tes étymologistes, à dire que le rapin a de doase à dix-huit ans. Sa position sociale est des plus honorables, sinon des plus brillantes. Il est fils dTmi portier ordinairement, ou d'un artisan quelconque; il peut même, à la rij^ueur, être fils d'un bourgeois, rentier honnéle et paisible; mais ce oui est certain, e^est qu'il n'est jamais Gis d*un millionnaire. Il se peut bien faire, par hasard, que le rapin ait un onde en Amérique, et qu'un beau jour il devienne riche; toutefois, k en ne se présente pas soufent.
Bref, pour commencer la peinture de mon personnage. Je parlerai de sa figure, et J'afouerai tout d'abord que le rapin n'est ni beau ni laid. Il a des yeux, un nez, une bouche : c'est tout ce que Ton en peut dire. Quant à la taille de cette bouche, quant à la grosseur de ce nez, » quant à l'éclat de ces yeux, ce sont là autant de problèmes, attendu le peu d'estime que le rapin professe pour Teau. — Non que le rapin soit ivrogne, ce n'est point là ce que je veux donner à entendre : le rnpin, au contraire, et sans doute par système hygiénique, fait de l'eau l'usage le plus immodéré à ses tepas; seulement, hors de ses repas, l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide inutile et insipide : d'où il résulte que Ton ne sait au juste à quoi s'en tenir sur la finesse de ses traits ou sur la couleur de son teint. — Mais au fait, comme il y a exception à toute règle, et que je craindrais d'exposer les rapins exceptionnels au blâme des jeunes gens à la mode et des pelites-maitresses, j'arrive du générnl au particulier. Je connais un rapin, nommé Théodore, qui a la figure aussi mal lavée que le puissent indiquer les quelques lignes précédentes, et qui, de plus, est rapin dans la véritable acception du terme, au moral comme au physique; c'est donc de lui que je vais parler.
Théodore, sur la tète que je viens de dire, a d'abord un chapeau des plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, aussi large des bords que possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois, cela e$t incontestable; mais, hélas 1 pour le croire, il faut Tavoir TU. Aujourd'hui, l'infortuné chapeau, soit effet de l'usage, soit la quantité de poussière qui le recouvre, tourne au gris d'une façon déplorable. Des bords de ce chapeau sort à flots farouches une chevelure comme on n'en vit jamais la pareille : longue, embrouillée, sèche, tout à la fois. Est-ce par économie que Théodore laisse prendre i ses cheveux une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuité? pas davantage. Théodore n'est peutêtre pas bien sûr de la couleur précise de ses cheveux. Il a vu des portraits de peintres célèbres où ces maîtres étaient représentés les cheveux flottants sur les épaules; Toilà toute sa raison. 11 s'est demandé pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand peintre, il ne prendrait point par antidpation le costume des maîtres. D'autres choses rembarrassent, il est vrai : la cravate, par exemple, qo'il jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit tout aussi agréable que celui de Raphaël; par malheur, ô funeste résultat d'une mauvaise habitude ! Tabsenee de cravate lui cause de violents maux de dents. U voudrait bien encore se vêtir d'une façon originale et fantasque, toujours à Texemple des peintres du seizième siècle; mais c^est tout au plus s'il a de quoi payer le simple et infâme costume, comme il l'appelle, dans lequel il est emprisonné. Donc, de tous les souhaits que forme Théodore pour sa toilette, le seul qu'il puisse réaliser à son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en use-
t-il largement et nns scrupule. Quant à son habit, boo* tonné jusqu'au menton, il reste couvert de cendre, de couleurs et de taches d'huile, en signe d'aflliction. Et« ao fait, il faut être juste : la vie que mène Théodore n>st pas fort divertissante; elle ne saurait guère pousser le cœur et le visage à l'épanouissement.
Levé â sept heures du matin, Théodore est à sept heures et quelques minutes chez son seigneur et maître, monsieur le peintre un tel ou un tel. On vient de Toir que ce ne sont point les soins â apporter â sa toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Théodore. Arrivé chez son maître, Théodore met l'atelier en ordre, y introduit de l'air, si l'on est en été ; si l'on est en hiver, il allume le poêle et l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Théodore, en quelque saison que l'on soit, s'en va au Musée faire des copies pour son maître. C'est là qu'il faut le voir, se promenant avec dédain devant les toiles qui ne rentrent pas dans le système de son maître, et s'eztasiant, au contraire, devant celles que son maître lui a commandé d'étudier. Théodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du coin de Pœil, et en haussant les épaules, et en imprimant à ses lèvres un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il dédaigne, ou do dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que Théodore regrellc de n'avoir pas de moustache â retrousser avec un geste de supériorité cavalière. — Sa petite visite des tableaux les plus importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit copier.
Tout en ouvrant sa boîte, ou en essayant ses crayons, ou en préparant ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'œil à droite et â gauche, pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme un personnage d'iniporlancc. Cela fait, il se met â l'œuvre.
prenant le plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup dt crayon qu'il donne est indiqué par un mouvement de st tête en sens contraire. U sue sang et eau. Ceux qui pas» sent près de lui sont tentés de lui proposer l'usage immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgré tout ce mal et toute cette 'fatigue, malgré ces osdilâ* tiens de tète et ces déplacements de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas aTaneé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait sur son œuvre avant de l'enfermer pour Tingtquatre heures, et de s'en aller dîner d'un aussi bon a|h petit que s'il venait de faire un pendant é la Madelrim du Corrége. Puis, son dîner fini, il se rend â l'école des
LE RAPIN
Beaui-Arts, où il travaille quelques heures avant de se livrer au sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du rapin Théodore.
llélas ! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop a plaindre, le malheureux ! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à croire. A Tatelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en herbe, qui, passé.; de Tétat de rapin à Tétat d*élèves, le rendent victime de mille vexations. Théodore est, à peu de chose prés, Tesclave des élèves. S11 plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou d*envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la dépense qu'occasionnerait remploi d'un commissionnaire. Qu*ii s'agisse d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe ! Théodore a des jambes pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre particulier à lui donner.
Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jonit-il de quelques privilèges? est-il admis à présenter, par hasard, quelques timides objections? Pas le moins du monde 1 11 doit à messieurs les élèves toute obéissance et toot respect; c'est pourquoi la parole ne
lui est accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler ! Dieu l'en préserve ! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour lui imposer silence. On se moque de lui. d'abord ; on paraphrase le plus petit mol sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire s'échauffant, les charges commencent. Charge, en langage d'atelier, signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si bien un dessin quasi achevé, qu'il soit obligé de recommencer complètement son ouvrage : telles sont, entre mille autres, les charges qui se pratiquent dans les ateliers.
Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et, s'il n'oppose pas anz tracasseries dont il est victime la douceur la plus inaltérable, la plus parfaite résignation ; s'il fait mine de se fâcher, s'il se gendarme, malheur à lui ! Alors l'affaire devient plus sérieuse; on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus mentionnées. Cette fois.
LE RAPIN
on le taUil de TÎYe force par le milieii do corps; on te met UtHS oo qaatre pour ropéralion, selon la résistance qu'il oppose; et llnfortoné est attaché de son long sur ane échelle, atlacbé les pieds en Tair et la tète en bas, s'il TOUS plait! Après quoi l'échelle est replacée contre la moraille, jnsqa*aa moment fixé pour la complète expiation du délit.
Un autre cliiltîment infligé à Théodore quand il se mu* tine, consiste à placer un pot d*eau, par exemple, audessus de la porte de Tatelier, à Tinstant où Théodore ▼a entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est toujours disposé de manière à ce que ThOodore ne puisse faire moins que d*élre inonde.
Ceci me rappelle une histoire authentique arri?ée chez M. Gros, et qui trouve naturellement ici sa place. — Un jour, M Gros avait invité deux Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu*un sien rapin était en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelii r, précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde, quand tout a coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts i la fois d*eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses hôtes. BI. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que Ton gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul» en effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.
Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de Théodore? quelles sont ses consolations ? qu*at«il qui lui fasse prendre en patience son martyre? liélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné, minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves, ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui , quand un moment de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et essaye de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au cigare é bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure 1 Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais qu'importe ! il a oublié au moins le présent durant quelques minutes. — Durant quelques minutes, avant que le mal de cœur lui vienne, il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré. Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour; à son tour, il a des élèves et des rapins sous ses ordres ; il fait des tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la foule, et que l'on couvre d'or et d'argent. — Courte est la chimère, cependant ! Le tabac n'est pas i demi consumé encore, que le malheureux Théodore sent sa tète tourner et son cœur fondre; ses jambes défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroit, les élèves, charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte, recommencent é le tourmenter.
On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de tontes ces trihuUtions, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la hauteur des idées, ne laot-il pas s'occuper de lui. Où prendra*t-il le temps de penser, le pauvre diable ! éctrtelé qu'il est, on viect de le voir, entre des travaux de commande et un isole* ment plein de déboires sans cesse renaissants? 11 ne faut donc pu lui demander ion opinion, même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pu d'opinion : celle de son maître est la sienne ; du moins il le dit, et il le croit. Son maître est coloriste, et il affirme que It cou-
leur est, sans contredit, de toutes les qualités d'on peintre, la plus importante et U plus précieuse. Fi de Léonard de Vinci et de Raphaël ! fi de l'école florentioe et de l'école romaine I Vive l'école vénitienne, au cootnire ! vivent le Titien et Paul Véronèse ! voilà de vrais peiotrès ! — Et, si Théodore avait un maître dont les idées fussent complètement différentes de celles que noas Tenons de dire, son opinion aussi serait complètement différente. U n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que U ligne; tout comme il disait tout à l'heure : U n'y a que la couleur!
En toute autre espèce de matière, les idées de Théodore sont moins remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas d idées. Tirez-le de la peinture, et il sait à peine de quoi vous lui voulex parler. La littérature? qu'est cela? il l'ignore. U sait bien qu'il existe des livres, mais il sait à peine le nom des plus élémentaires de ces livres, et il ne conçoit pas leur utilité. Entre la poésie et la prose, je ne suis pas bien sûr qu'il établisse une différence, sinon la difl'êrence qui se trouve dans la longueur des lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien égal. U a trouvé une fois, sur le poêle de l'atelier, un volume des Orientales, dont il n'a pu lire deux strophes de suite , une autre fois, la Salamatidrê lui étant tombée sous la main, il s'est senti pris de biillement avant d'être arrivé au bas de la première page : ce qui explique très- bien son dédain de la littérature en général. Cependant, pour être juste, je dois dire qu'il ne profosse pas un trop grand mépris pour le drame moderne : la Tour de Nesle et Lucrèce Borgia ont particulièrement mérité son approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour où il avait vu par hasard ces deux pièces, çu'U trouvait de beaux sujets dt tableaux là-dedans.
Et en politique, me dcmandera-t-on, quelles sont les opinions de Théodore? Ma foi ! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu prononcer un seul mot qui eût trait â la politique; et je crois qu'on lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la Révolution de juillet, de l'avènement de Louis-Philippe et de la lutte entre les prérogatives de la cour et celles de la chambre des députés. Si Ton tirait des coups de fusil dans la me, Théodore quitterait peut-être son pinceau pour se mettre à la fenêtre, mais il n'aurait certes pas la curiosité de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant de bruit. En affaire de religion, c'est la même chose. Pouriéristes, saint-simoniens, père Enfantin et abbé Châtel, sont comme n'existant pas pour Théodore. U a bien tu, snr l'étalage d'un coiffeur, un buste en cire du père Enfantin ; mais comme ce buste ne portait pas d'étiquette, il a cru que c'était le portrait du maître de la maison, tout simplement; et il a blâmé beaucoup le dessin et la conleur de cette figure.
El l'amour?
Ah ! nous touchons ici une cfrde qui devrait résonner, sans doute, et qui cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens mystérieux et platonique du mot, est tout â fait étranger à Théodore. Comment l'amour lui aurait-Il été révélé, en eff'et, à lui qui n*a jamais entendu que des paroles amères ou Ironiques, et qui n'a jamais pu encore déposer ses peines dans on cœur ami?
Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mèreiy qnll a vues déjà dans l'atelier de son maître, plus d'une, fl est vrai, sans qu'il sût trop s'expliquer l'énigme» a faù battre violemment son cœur. Mais, comme ce n'est point le costume (au contraire) que l'on demande à un modèle, il est arrivé que Théodore s*est laissé prendre, en cet diverseï circonstances, moins par l'élé^mee de la loi*
LE RAPIN
lette, ou par la grAce du lan^nge, que par des appâts plus posilifs; — nous voilA bien loin, comme je disais, du platonisme «-pauvre Théodore! timide comme il Test, habitué aux humiliations de toute nature, malfraité souvent par les élèves devant les objets mêmes qui l'enflamment, on se doute qu'il n*a guère le courage de confesser les sentiments qu'il éprouve; aussi supporte-t-il en silence cet autre tourment. Par moment, l'envie lui vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se passe dans son âme, dussent toutes les échelles et tous les pots à l'eau de l'atelier être mis en réquisition pour le punir de son insolence ! mais il ,est arrêté court, à peine a-t-il ouvert la bouche, par un ironique éclat de rire que lui jette à la face l'objet de ses feux. 11 se résigne alors tristement.
Il se résigne, car il sait que son supplice aura un terme. ^ Et, en eiïet, si celte vie dont je viens d'esquisser quel-> ques détails, si cette vie, tourmentée sans compensations^ aucunes, devait durer toujours, autant vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence, celle du rapin ! N'avoir rien à soi. ne rien faire pour soi, n'être aimé de personne, pas même d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que c'est tout au plus si le rapin a une pâture suffisante pour lui-même; être esclave et n'avoir pas les privilèges d'un esclave, c'est-à-dire être sans salaire et sans droits ; vivre toujours seul, n'ayant même pas la permission de se parler à soi-même, si quelqu'un est présent; croupir dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne tiennent pas à l'art de la peinture; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne recevoir que des coups et n'entendre que des injures : triste condition I
( Mais ce qui console un peu le rapin, je le répète, c'est la certitude où il est que tout cela aura un terme, quelqpe jour. Le rôle de rapin, dans un atelier, appartient toujours au dernier venu ; donc, le jour où un rempla-
çant lui arrivera, Théodore passera immcdiitcment an rang des élèves , et dès lors son sort sera bien différent. Lui qui, la veille, était ce que nous venons de voir, un pauvre garçon hué et conspué par tout son entourage, il deviendra tout à coup, dans la hiérarchie artiste, quelque chose d assez important; il anrd à son tour un rapin é faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Afrique; il pourra engager des conversations avec les modèles qui viendront dhez éon mnître; la fumée du tabac ne lui fera plus mal an cœur, il connaîtra les œuvres littéraires de nos plus grande .écrivains, pour les leur entendre réciter à eux-mêmes avec compUiisancc. Bien plus...
Mais, j'oublie que c'est de Théodore dans le présent, «t fion de Théodore dans l'avenir, qu'il s'agit ici.
■Que, si l'on tient à s'assurer de l'exactitude de mes renseignements sur la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en sortira convaincu de mon impartialité. J'ai la conscience de n'avoir ni enlaidi ni flatte le personnage. Tout le monde (car tout le monde prétend aujourd'hui être connaisseur en matière de peinture) a pu voir le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de l'ouverture que le rapin se montre le plus volontiers. Il est à la porte du Louvre dés^le matin, et il faut presque le chasser si l'on veut qu'il sorte. Là donc on peut vcriGer ce que j'ai avancé de sa toilette, et de l'importonce qu'il se donne, et de l'assurance qu'il alTecte, et de la nature de ses opinions sur l'art.
Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit involontairement le mouvement de régénération qui emporte le siècle vers des destinées meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le rapin n'est déjà plus aussi mal peigne, ni aussi barbouillé de couleurs et d'huile qu'il l'était hier; et le successeur de Théodore, j'en ai l'assurance, «era encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, en progrès sur lui.
LA COUR D'ASSISES