‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 17 sur 269 · J. CHAUDES-AIGUES · texte numérisé non relu

J. CHAUDES-AIGUES

î j'avâlsie malheur d'être acalicmicieD, je ne me permettrais pas, certes, de dessiner le présent portrait, car je serais âirêté court par le litre tnéme de mon sujet. Le mot rapin, en effet, ne se trouve pas dans le Dictionnaire rédigé par les «quarante. Pourquoi?

cVsi ce i|tie je ne me charge pas d'expliquer d'une façon !Hilt!sr.afiaiiic% u'ayaut pas pris la peine d*éludier laqueslion. Tant e^tli que* prûiîtanl de mon indépendance, je saule à |ùeds joints por^Jesstifi Jlnterdiclion tacite de l'Académie française Qui sait? Peut-être l*Âcadémie, encouragée |i|r mon eierople, reconnaitra-t-eile, un jour, Tcxislence {^ImnttAicale du mot rapin, et lui donnerat-elle, enûn,c^it de cité?

En altendftht, et pour abréger les travaux auxquels seront obligés de se livrer messieurs les quarante, quand il s\igira de trouver au mot rapin une origine, je crois devoir, comme préambule naturel au sujet que je traite, proposer d'avance trois étymologies possibles, entre lesquelles il ne restera plus qu'à choisir. La première m'a été donnée dans l'atelier d'un de nos sculpteurs les plus célèbres, par un modèle qui posait pour un centaure. Gomme j'interrogeais tous les artistes présents, demandant avec anxiété où le mot rapin pouvait prendre sa source.

— Eh ! parbleu, dit le centaure, qui n'avait pas encore ouvert la bouche depuis une heure, rapin vient de rat.

Un éclat de rire général accueillant cette explication étrange, le centaure ajouta avec un sang-froid imperturbable :

— Ma foi, si ce n'est pas ça, qu'est-ce?

L'argumentation était positive, et il n*y arait rien A répondre. Personne de nous n'étant en état de proposer une explication plus satisfaisante, l'hilarité n'avait pas d'excuse. Aussi, pour sortir d'embarras, me hàtai-je d'ajouter :

— Mais, mon cher, pin, que faites-vous de pin, dans cette affaire?

Ce fut le centaure, cette fois, qui partit d'un éclat de rire.

— Pin? dit-iL c'est lé ce qui tous embarrasse? Comment! rai gui peint; rapin, vous ne comprenez pas?

Et il reprit aussitôt sa position, qu'il n'avait quittée un instant que pour nous faire plus en face sa réponse dédaigneuse, ne se doutant pas de l'énormité de son calembour.

Plusieurs témoins de la scène que je raconte, après quelques minutes de réflexion, déclarèrent se ranger â l'opinion du centaure. Et au fait, pourquoi pas? Combien d'expressions, passées aujourd'hui dans la langue, sont fondées sur des jeux de mots beaucoup moins raisonnables que celui-là !

La seconde explication du mot rapin, qui m'a été donnée également par un homme dont la compétence est fort respectable, consiste à faire du mot un dérivé du verbe rapiner. Voilà une élymologie qui ne ressemble guère à l'autre, mais qui, à tout prendre, n'est pas plus flatteuse que l'autre pour la classe qu'elle désigne, ni plus improbable, analogiquement parlant. — Quant à la troisième, je la donne comme l'expression de mon opinion personnelle : opinion, du reste, assez généralement partagée ; je crois que rapin vient de râpé. Mais dans rapin, me dira-t-on, où est l'accent circonflexe? C'est là, je l'avoue, une objection sérieuse qui, cependant, ne m'arrête pas; car, jusqu'à ce que l'Académie a. triop-

LE BAPCf.

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iMKJ^irriTtcdb, ipréi cette 4ifrefii(pq«e»e porieMMfOfll tthtêmmtaA le» ^tmwumem ci les et jbiolegitm, é are ^m le nfâi a 4e doexe à 4ix-lioit a». Sa paaitiwi aeeiale eil te fte iMAoraÛet , sood des flw MIafllet. n eil ib fM perfier efAHbcmeal, M r» artMi fÊiltmfêêj i pe«t atoe, i b ri^roev, être ib #iM lewfMii, mtier honéte d faisiUe; Mb ce ^ calcertaiii, cTesIfliril É'eit jaMb fils d*ai ■illbraabe. B ae feit Uea nfra, far buari, que le raftb ait m eacb e» iairi^if, et fi'ai beaa joor fl tebase ridb; teMbai^ le caa se ae préaeale pas

iref, fow cemBeacer b peùrtire de meo personnage, je parlerai de sa ifvre, etf aiocerai Umt d'abord que b rapia o'ect il bea« ai laid, n a des yeux, on nez, une bMclie : c^est loat ce qw Toa en peut dire. Quant à la toilb de celte booclie, quant à la grossenr de ce aex, « qoant i l'éclat de eô jeux, ce soat là autant de pro- Mêmes, atleada le peo d'estime qae le rapin professe poar l'eaa. — Hoo que le rapin soit i\TogDe, ce n'est point là ce qne je reax donner à entendre : le rapin, au contraire, et sans doute par lystéme hy^énique. Tait de feao l'usage le plus immodéré à ses tepas; seulement, hors de ses fppas, l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide Inutile et Insipide : d'où il résulte que l'on ne sait au Juste é quoi s'en tenir sur la finesse de ses traits ou sur la couleur de son teint. — Mais au Cait, comme il y a exceptbn k toute régie, et que je craindrais d'exposer bs rapins exceptionnels au blâme des jeunes gens à la mode et des petites-maitresses, j'arrive du génénil au particulier. Je connais un rapin, nommé Théodore, qui a la figure aussi mal lavée que le puissent indiquer les

Îoelques lignes précédentes, et qui, de plus, est rapin ins la réritable acception du terme, au moral comme au pbvsiqne; c'est donc de lui que je vab parler.

Théodore, sur la tête que je riens de dire, a d'abord im chapeau des pins extraordinaires que Ton puisse imaginer, aussi large des bords que possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois, cela e»t incontestable; mais, hélas t pour le croire, il faut Tatoir ▼u. Aujourd'hui, l'infortuné chapeau, soit effet de l'usage, iolt la quantité de |K>u8siére qui le recouvre, tourne au gris d'une façon déplorable. Des bords de ce chapeau sort A flots (arouches une chevelure comme on n'en vit Jamais la pareille : bngne, embrouillée, sèche, tout à U fois. Est- ce par économie que Théodore laisse prendre à ses cheveux une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuité? pas davantage. Théodore n'est peutêtre pas bien sûr de la couleur précise de ses cheveux. Il a vu des portraits de peintres célèbres où ces maîtres étaient représentés les cheveux flottants sur les épaules; foiU toute sa raison. Il s'est demandé pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand peintre, il ne prendrait point par anticipation le costume des maîtres. D'autres choses rembarrassent, il est vrai : la cravate, par exemple, qu'il Jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit tout aussi agréable que celui de Raphaël; par malheur, 6 funeste résultat d'une mauvaise habitude ! Tabsence de cravate lui cause de violents maux de dents. Il voudrait bien encore se vêtir d'une façon originale et fantasque, toujoura é l'exemple des peintres du seizième sli^cle; mais c'est tout au plus s'il a de quoi payer le sim* pie et Infime costume, comme il l'appelle, dans lequel il r«t omprixonné. Donc, do tous les souhaits qne forme Thi'fxlore pour sa toilette, le seul qu'il puisse réaliser i son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en use-

t-îl brgeiBeit ctOM «rvpab. Qnat i toanê j«9q«*a« MealOB^ B reste coarert de cendre, da coalears et de taches dludb.easigaed'afliciioA. Et, ai bit, fl bat être joste : b vie qae iMae Théodore a'cit pas fort divertissaaie; elb ne saarait gaêre possMr la coeur et b fisagc à répeaooisseaieat.

Levé â sept hcares dît Batia,Tkêndore est â teptlKarcs et qaef^aci miaates ckez soa seigaenr et maître, aïooiibar le pcialre an tel oa aa tel. On Tient de voir qae ce ae sont poiat bs soins i apporter à sa toilette qai poaiiahat id compromettre Texactitiide de Théodore. Ârvivé cbci son aaitre, Théodore net TateUer ca ordre, j biradait de Faîr, si l'oa est ea été ; si Toa est ea hiver, il iBaaie le poèb et renfoorcke avec les bras et avec bs jaaibes. Midi soonant, Théodore, en qaelqae saisoa qae Toa soit, s'ea va aa Musée bire des copia poor soa maître. Cest U qu'il but b voir, se pnaae-' aant avec dédain devant les toiles qui ne rentrent pas dans b système de son maître, et s'extasbnt, an contraire, devant celles que son maître lui a commandé d'étudier. Théodore, en ces moments, prend an air capable; il regarde du coin de TœiK et en haussant les épaule?, et en imprimant à ses lèvres un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il dédaigne, oa de dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que Théodore reirrcttc de n'avoir pas de moustache à retroasser avec un geste de supériorité cavalière. — Sa petite visite des tableaux les plus importants une fob bite, il s'installe devant la toile qu'il doit copier.

Tout en ouvrant sa boite, ou en essayant ses crayons, ou en préparant ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'œil à droite et d gauche, pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme un personnage d'importance. Cela fait, il se met à l'œorre.

prenant le plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup da crayon qu'il donne est indiqué par un mouvement de sa tète en sens contraire. 11 sue sang et eau. Ceux qui pas* sent prés de lui sont tentés de lui proposer l'usage immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgié tout ce mal et toute cette 'fatigue, malgré ces osdlbtions de tète et ces déplacements de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas arancé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait sur son œuvre avant de l'enfermer pour ringtquatre heures, et de s'en aller diner d'un aussi bon ap> petit que s'il venait de faire un pendant é la Madétmmê du Gorrége. Puis, son dîner fini, il se rend à l'école des

LE RAPIN

Beaui-Arts, où îl travaille quelques heures avant île se livrer au sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du rapin Théodore.

Uélas ! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop â plaindre, le malheureux ! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en herbe, qui, passée de Tétat de rapin à Télat d*éléves, le rendent victime de mille vexations. Théodore est, a peu de chose près, Tesclave des élèves. S*il plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou d'envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la dépense qu'occasionnerait remploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe ! Théodore a des jambes pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre particalier à lui donoer.

Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jooit-ii de quelques privilèges? est-il admit à présenter, par hasard, quelques timides objections? Pas le moins du monde 1 11 doit i messieurs les élèves toute obéissance et tout respect ; c'est pourquoi la parole ne

lui esl accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler ! Dieu l'en préserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour lui imposer silence. On se moque de lui. d'abord ; on paraphrase le plus petit mol sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, Taffaire s'échauffant, les charges commencent. Charge, en langage d'atelier, signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si bien un dessin quasi achevé, qu'il soit obligé de recommencer complètement son ouvrage : telles sont, entre mille autres, les charges qui se pratiquent dans les ateliers.

Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et, s'il n'oppos« pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus inaltérable, la plus parfaite résignation ; s'il fait mine de se ficher, s'il se gendarme, malheur â lui! Alors l'aflaire devient plus sérieuse; on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus mentionnées. Cette fois.

LE RAPIN

on le tabit de vive force par le milieu du corps; on se met trois ou quatre pour repéra tien, selon la résistance qu'il oppose; et Tinfortuné est attaché de son long sur une échelle, attaché les pieds en Tair et la tète en bas, s*il vous plaît! Après quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment flié pour la complète expiation du délit.

Un autre chMiment infligé à Théodore quand il se mu* tine, consiste à placer un pot d*eau, par exemple, audessus de la porte de Tatelicr, à Tinstant où Théodore ▼a entrer. Inutile de dire que le pot à Teau est toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que d*élre inondé.

Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez H. Gros, et qui trouve naturellement ici sa place. — Un jour, M Gros avait invité deux Anglais d visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu*un sien rapin était en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier, précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde, quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la fois d*eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses hôtes. &I. Gros tira sans doute de Taventure cette moralité, que l'on gagne toujours quelque cho^se à pratiquer la politesse. Lui seul» en effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.

liais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de Théodore? quelles sont ses consolations ? qu'at*il qui lui fasse prendre en patience son martyre? IléiasI minces sont les plaisirs de l'infortuné, minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux élèves, ou plutôt quand les élèves sont las de se jouer de lui, quand un moment de répit lui est accordé pour reprendre haleine, il allume une pipe et essaye de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va même jusqu'au cigare À bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure 1 Car, comme il n'est pas encore passé maître dans cet exercice, il ne manque jamais d'être malade avant la fin de son plaisir. Mais qu'importe! il a oublié au moins le présent durant quelques minutes. — Durant quelques minutes, avant que le mal de cœur lui vienne, il laisse envoler son âme avec la fumée de sa pipe vers un avenir doré. Il se voit sorti de la caverne où il souffre, il est peintre à son tour; à son tour, il a des élèves et des rapins sont ses ordres ; il fait des tableaux que l'on expose et qui sont salués avec admiration par la foule, et que l'on couvre d'or et d'argent. — Courte est la chimère, cependant ! Le tabac n'est pas â demi consumé encore, que le malheureux Théodore sent sa tête tourner et son cœur fondre; ses jambes défaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcroît, les élèves, charmés de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte, recommencent à le tourmenter.

On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces tribulations, le moral de Théodore ne peut guère se développer d'une façon convenable; aussi, sous le rapport de l'indépendance et de la hauteur des idées, B6 dut-il pas s'occuper de lui. Où prendra-t-il le temps de penser, le pauvre diable ! écartelé qu'il est, on vient de le voir, entre des travaux de commande et un isolemenl plein de déboires tans cesse renaissants? 11 ne faut donc pu lui demander son opinion, même en matière de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion : celle de son maître est la sienne; do moins il le dit, et il le croit. Son maître est coloriste, et il affirme que It cou*

leur est, sans contredit, de toutes les qualités d'an peintre, la plus importante et la plus précieuse. Pi de Léonard de Vinci et de Raphaël ! fi de l'école florentine et de l'école romaine ! Vive l'école vénitienne, au contraire! vivent le Titien et Paul Véronèse ! voilà de vrab peintres ! — Et, si Théodore avait un maître dont les idées fussent complètement différentes de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait complètement différente. 11 n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne; tout comme il disait tout à l'heure : Il n'y a que la couleur!

En toute autre espèce de matière, les idées de Théodore sont moins remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas d idées. Tirez-le de la peinture, et il sait à peine de quoi vous lui voulez parler. La littérature? qu'est cela? il l'ignore. 11 sait bien qu'il existe des livres, mais il sait à peine le nom des plus élémentaires de ces livres, et il ne conçoit pas leur utilité. Entre la poésie et la prose, je ne suis pas bien sûr qu'il établisse une difl'érence, sinon la différence qui se trouve dans la longueur des lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien égal. 11 a trouvé une fois, sur le poêle de l'atelier, un volume des Orientales, dont il n'a pu lire deux strophes de suite , une autre fois, la Salamandre lui étant tombée sous la main, il s'est senti pris de bâillement avant d'être arrivé au bas de la première page : ce qui explique très-bien son dédain de la littérature en général. Cependant, pour être juste, je dois dire qu'il ne professe pas un trop grand mépris pour le drame moderne : la TourdeNesle ei Lucrèce Àorgta ont particulièrement mérité son approbation. H m'a dit, le lendemain du jour où il avait vu par hasard ces deux pièces, qu'il trouvait de beaux tujets de tableaux là-dedans.

Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de Théodore? Ma foi ! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu prononcer un seul mot qui eût trait à la politique; et je crois qu'on lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la Révolution de juillet, de l'avènement de Louis-Philippe et de la lutte entre les prérogatives de la cour et celles de la chambre des députés. Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Théodore quitterait peut-être son pinceau pour se mettre à la fenêtre, mais il n'aurait certes pas la curiosité de demander pour qui ou pourquoi Ton fait tant de bruit. En affaire de religion, c'est la même chose. Fouriéristes, saint-simoniens, père Enfantin et abbé Châtel, sont comme n'existant pas pour Théodore. Il a bien vu, sur l'étalage d'un coiffeur, un buste en cire du père Enfantin ; mais comme ce buste ne portait pas d'étiquette, il a cru que c'était le portrait du maître de la maison, tout simplement; et il a blâmé beaucoup le dessin et la couleur de cette figure.

Et l'amour?

Ah ! nous touchons ici une cfrffe qui devrait résonner, sans doute, et qui cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens mystérieux et platonique du mot, est tout à fait étranger à Théodore. Comment Tamour lui aurait-il été révélé, en effet, à lui qui n*a jamais entendu que des paroles améres ou ironiques, et qui n*a Jamais pu encore déposer ses peines dans un cœur ami?

Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mères, qu'il a vues déjà dans l'atelier de son maître, plus d'une» il est vrai, sans qu'il sût trop s'expliquer l'énigme, a fait battre violemment son cœur. Mais, comme ce n'est point le costume (au contraire) que l'on demande A un modèle, il est arrivé que Théodore s'est laissé prendre, en ces diverses drconstances, moins par l'élégance de la toi-

LE RAPIN

letle, ou par la grAce du lanf^nge, que par des appâts plus positifs ; — nous voiU bien loin, comme je disais, du platonisme —pauvre Théodore! timide comme il Test, habitué aux humiliations de toute nature, maltraité souvent par les élèves devant les objets mêmes qui Tenflamment, on se doute qu'il n*a guère le courage de confesser les sentiments qu*il éprouve; aussi supporte-t-il en silence cet autre tourmenl. Par moment, Tenvie lui vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se passe dans son âme, dussent toutes les échelles et tous les pots à Teau de Talelier être mis en réquisition pour le punir de son insolence ! mais il est arrêté court, à peine a-t-il ouvert la bouche, par un ironique éclat de rire que lui jette à la face l'objet de ses feux. Il se résigne alors tristement.

Il se résigne, car il sait que son supplice aura un terme. ^ Et, en effet, si cette vie dont je viens d*esquisser quel-> ques détails, si cette vie, tourmentée sans compensa tionsi aucunes, devait durer toujours, autant vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence, celle du rapin ! N'avoir rien à soi, ne rien faire pour soi, n'être aimé de personne, pas même d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que c'est tout au plus si le rapin a une pâture suffisante pour lui-même; être esclave et n'avoir pas les privilèges d'un esclave, c'est-à-dire être sans salaire et sans droits; vivre toujours seul, n'ayant même pas la permission de se parler à soi-même, si quelqu'un est présent; croupir dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne tiennent pas à l'art de la peinture ; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne recevoir que des coups et n'entendre que des injures : triste condition I

, Mais ce qui console un peu le rapin, je le répète, c'est la certitude où il est que tout cela aura un terme, quelque jour. Le rôle de rapin, dans un atelier, appartient toujours au dernier venu ; donc, le jour où un rempla-

çant lui arrivera, Théodore passera immédiatement au rang des élèves , et dès lors son sort sera bien différent. Lui qui, la veille, était ce que nous venons de voir, un pauvre garçon hué et conspué par tout son entourage, il deviendra tout à coup, dans la hiérarchie artiste, quelque chose d assez important; il anrci à son tour un rapin é faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Âfri-» que; il pourra engager des conversations avec les modèles qui viendront chez son maître; la fumée du tabac ne lui fera plus mal an cœur^ il connaîtra les œuvres littéraires de nos plus grandç.écrivaips, pour les leur entendre réciter à eux-mêmes avec compliisancc. Rien plus...

Mais, j'oublie que c'est de Théodore dans le présent, et ilon de Théodore dans l'avenir, qu'il s'agit ici.

^Que, si l'on tient à s'assurer de l'exaclilude de mes renseignements sur la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en sortira convaincu de mon impartialité. J'ai la conscience de n'avoir ni enlaidi ni flatté le personnage. Tout le monde (car tout le monde prétend aujourd'hui être connaisseur en matière de peinture) a pu voir le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de l'ouverlurc que le rapin se montre le plus volontiers. 11 est à la porte du Louvre défrle matin, et il faut presque le chasser si Ton veut qu'il sorte. Là donc on peut vcriGer ce que j'ai avancé de sa toilette, et de l'importance qu'il se donne, et de l'assurance qu'il affecte, et de la nature de ses opinions sur l'art.

Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit involontairement le mouvement de régénération qui emporte le siècle vers des destinées meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le rnpin n'est déjà plus aussi mal peigne, ni aussi barbouille do couleurs et (l'huile qu'il l'était hier; et le successeur de Théodore, j'en ai l'assurance, «cra encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, en progrès sur lui.

LA COUR D'ASSISES

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