‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 203 sur 269 · L.-A. BERTHAOD · texte numérisé non relu

L.-A. BERTHAOD

oici des lypes monstrueux, (Vignobles Ggures, d'abominables mœurs : la forme, le fond, le dessus, le dessous, tout est pourri chcx les chifTonniers. Pour Cuire un mur, il faut du sable^ de la chaux, des pierres et un maçon ; on fait un chiffonnier avec une hotte, un crochet, une lanterne et le premier gueux venu. Le gueux est appelé un homme , la lanterne un falot , le crodiet une canne à hec, la hotte un hotteriot. Avant de se voir légalement constituées en individu, c'est-à-dire en chiffonniers, il faut encore que ces matières premières trouvent deux parrains, deux témoins, qui répondent de leur moralité ; il faut en outre qu'elles possèdent quarante sous. Ces conditions remplies, la transflguration est opérée ou à peu près. Les deux témoins accompagnent rhomme et la hotte chex le commissaire de police; ils attestent devant ce magistrat que l'homme est honnête et que la hotte n'a pas été volée. M. le commissaire en réfère a son préfet, et, environ huit jours après ces formalités préliminaires, moyennant les quarante sous dont nous avons parlé, il est délivré d l'homme et à la hotte une médaille numérotée, après quoi tout est dit. Il y a un chiffonnier de plus et un vagabond de moins sur les fumiers de Paris. Le vagabondage, comme on voit, est très- facile À éluder.

Les chiBbDDien MDt divisés en deu neH^ Éh Auverpim et celle des ParUiem. Les Aivcr|iHi nent de TAuTergne; les Parisiens TiciiBaldi ta pays. Quelques-uns parmi ees dcraiers qê/L fad grand pré à Toulon et à Rochebn, H fl a*crt pa de les voir retourner dut cm climats, les fui ferrés, et escortés par 1m chicunnM da foL Lali pins valent un peu mieux que 1m ParisieM; fliM peu plus sobrM» parce qa'ib sont plu iilinirii; peu moins déguenillés, on peu moins cjniqMi :■ différence que nous constatons cet si naiMi^ iAil marque à peine après quinie jours d'ulnuiMMi tudes. Us ne font usage» ni les ans ni ksmMi langue de Paris, qu'ils sarent à pea prêt; Iss Am s*expriment dans leur pat<»t natal; Im HMmm vent higome, c'esU-dire qa*ile pirlcnl raffii^ Ml des voleurs et des assassina. Qooiqa'dtet ss r l'une l'autre coid^lementj cm deai races F ' mêmes contn^,-^ ruM étiroilM et lordaa serpents à T^trémité méridionale de la [ et dont cette place est le JCarronsd. (Test H fi chiffonniers font leurs éfolntioM et lcnrs|iMlB| des. Comme si le choléra y. losllait loijemi» M l'on respire dans ces tristMi|uarticrtMtclsi|iil' mes putrides et infects; 1m 1 deviennent pas grisM on noirM,< mais elles se revêtent pea à peu d'one i à fond jaune et vert, 1 nuancM liridM. cre elles sont borgnM; b d'une croisée, cdlM-lâ d'an chliiit. A (

LES CHIFFONNIERS

1 voit pendre un volet dépareillé» retenu par un de ses igles à un morceau de gond, comme une aile cassée au inc d*un oiseau. D*autres ont pris du ventre en deveint vieilles : affaissées sous leur poids, arrondies par

milieu, quand dans la même rue il s*en trouve deux i pareil état, on serait tenté de croire, si elles poulient parler, qu'elles vont aller au-devant Tune de Tau- 8 pour se dire à Torcille : « Ma sœur, il faut mourir I » Les maisons habitées par les chiffonniers sont des estces de hangars, toujours encombrés de pourriture, t fumier, de fange et de chiffonniers, depuis la base squ*aux combles. Chacun de ces pauvres habitacles a n nom particulier, mais le plus célèbre est le Petiticétrey situé rue Mouffetard. C'est un entassement de lambres étroites, presque sans jour, et louées quatre mes par mois, prix fort. Là. tout est péle-môle, la iture vivante et la n.iture morte, les ordures et les orceaux de pain, les chiffonniers, les chiffonnières, et s cadavres des chiens et des chats qu'ils ont tués ou cuvés morts dans leurs rondes de jour et de nuit. Tout ûà fait même lit, tout cela vit ensemble. C'est affreux.

Bien qu'ils soient tellement intimes et rabattus si prés H sol, que l'imagination ne conçoive pas d'inégalités ossibles parmi eux, les chiffonniers subissent, comme

société supérieure, toutes les conditions de notre orinisation fatale; il y a chez eux des pauvres et des riles, des grands et des petits, tout comme il y en a auissus d'eux ; il semble que ces infortunés n'aient perçu i la race humaine qui les domine que son côté maulis. Ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, il ne faut 18 trois instruments bien cbctifs et d'une valeur bien Igalive pour outiller complètement l'industrie des chif- •nniers; eh bien! on rencontre dans ces tristes hordes eaucoup de parias qui n'ont jamais possédé ces trois lîsérables outils, une hotte, un crochet et une lanterne ! n en voit même qui n'en possèdent pas un seul. Chris- >phe, un vieux chiffonnier que ses confrères ont surommé le philosophe, parce qu'il parle toujours et souent bien, a un sac de grosse toile pour tout bagage. i*est d'ailleurs un homme à part au milieu des siens; il st fler, il ne s'enivre pas, il marche seul, il vit seul : Ihristophe tient à la fois de Diogéne et de Chodruc Duilos. Les personnes qui ont été à même de l'apprécier ^Dtvouéàcepauvrechiffonnier une estime spéciale. L'un le nos bons physionomistes populaires, et l'un des plus pirituels dessinateurs du Charivari, mon camarade 'ravies, m'en a fait le plus grand éloge. C'est quelque liose de bien beau, en effet, que la probité dans la mi- ?re; quelque chose de si beau, que là seulement c'est ac vertu. L'homme riche n'a pas de peine à vivre dans s limites du Code pénal; s'il est honnête, c'est par néîssité ou naturellement; il perdrait à ne l'être pas. uand on peut manger du gruau, on n'est pas tenté de >ler du pain bis; jamais le cheval favori du prince n'a ^nvoité la paille de celui du meunier. Sachons donc gré a pauvre Christophe de sa probité ûdèle et incorrupl)le; nous lui devons bien au moins un peu de rcconeiîssance pour tant de courage et de résignation ! On ^înconlre souvent Christophe par les rues de Paris, au milieu d'un groupe serré autour de lui et prêtant loreille

ses étranges discours. De sa main gauche, fortement Lûuée, il soutient sur son épaule son large sac, et, tout :n pérorant avec ceux qui l'entourent, il fait jouer à sa nain droite le rôle du crochet qui lui manque. Christophe a dû bien souffrir avant de dépouiller sa dignité l'homme, avant de se retirer chez les chiffonniers! Vussi, voyez : il raille, il accuse, il insulte les passants st les curieux; et pourtant il fouille à pleins doigts le fu-

mier sur lequel il s'est établi. Quand il s'éloigne, il vous jette avec dédain un ricanement magnétique dont les vibrations retentissent longtemps dans votre sein et vous font mal.

L'imagination refaisant d'ordinaire toutes les choses créées par les hommes un peu mieux qu'elles ne sont, il en résulte que Christophe est le chiffonnier de l'imagination ou plutôt selon l'imagination. Les artistes, les poètes et les femmes plus ou moins poitrinaires ne le rêveront jamais autrement. Aussi, malgré sa supériorité incontestable, Christophe est, au moins pour eux, la pcrsonniGcation typique des chiffonniers. Cette élévation naturelle de Christophe lui a valu les honneurs de la peinture. On a fait son portrait, on l'a lithographie, el il s'est trouvé si ressemblant, que tout le monde l'a reconnu, même ceux qui ne le connaissaient pas!

Il fut un temps où l'industrie des chiffonniers était beaucoup plus fructueuse qu'aujourd'hui. C'était avant l'institution soi-disant philanthropique des caisses d'épargne. Alors les cuisinières volaient un peu moins leurs maîtres, et ne connaissaient pas la valeur des choses qu'elles jetaient dans la rue. Les verres cassés, les débris d'ossements, les fragments de guenilles, les loques de toutes sortes, n'avaient pour elles aucun prix, tandis que le chiffonnier s'en arrangeait parfaitement. Ces embarras et ces souillures des grandes maisons faisaient sa fortune, et il vivait à peu près suffisamment de ce que les cuisinières et les chiens ne voulaient pas. Les chiens, qui ne mettent rien à la caisse d'épargne, ne sont devenus ni plus voleurs ni plus intéressés; ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois; ils mangent la chair et laissent les os. Les cuisinières ne laissent rien. A l'heure qu'il est, le fumier n'est pas plus gras devant l'hôtel du riche que devant la demeure du nécessiteux. Il faut pourtant que les chiffonniers trouvent leur pâture dans ces boues explorées déjà avec tant de soin. Pour eux, il n'y a pas ailleurs d'existence possible; ôtcz-Ieur les tas de fumier, et ils n'auront plus en perspective que le bagne, la morgue ou l'échafaud, ces trois enfants du vice el de la pauvreté, les cousins germains des chiffonniers.

Un chiffonnier gagne de trente à quarante sous par jour, selon la saison, mais toujours au prix de quinze heures de travail, à peu près. Les chiffonnières gagnent un peu moins, les enfants presque rien. Tous ont mêmes vices, mêmes habitudes, mêmes allures; enrayés sur la même voie, aucun n'a tenté d'en sortir, aucun n'a regardé sérieusement au delà. Au delà il y a peut-être un nouveau monde cependant ! Les mâles, les femelles et leurs petits, abrutis dès le berceau, haïssent les gens heureux, sans savoir pourquoi ils les haïssent; c'est une haine irréfléchie, paresseuse, impuissante, une passion chronique, mais édentce, qui ne mordra jamais, qui n'aboiera même pas; elle grogne, et cela lui suffît. Pour euxmêmes , ces malheureux n'éprouvent qu'un sentiment, le mépris. Chose étrange ! ils en sont venus à trouver leur nom de chiffonnier trop relevé, trop aristocrate : ils en ont mis en circulation deux ou trois autres pour le remplacer, et, selon toute apparence, c'est le mot chif' fer ton qui restera ; il est déjà en fort bonne position parmi les chiffonniers réformateurs.

Le travail des chiffonniers est partagé en trois divisions, à savoir : les rondes, le triage, la vente. Tous les chiffonniers se lèvent à l'aube du jour; en été avant leW alouettes, en hiver avant les corbeaux. Il y a dans les \ habitudes nécessaires de ces malheureux quelque chose ' de semblable à la vigilance des fourmis et des abeilles; mais le butin qu'ils entassent, mais les fleurs qu'ils explorent, comme tout cela est sombre, repoussant, terri-

LES CHIFFONNIERS

blc! L*iinap[inalion des cliiiTonniers a résisté cependant i i la corrosivîlé de leur état; elle chante, elle sourît, elle { eçipôre, elle a des visions sonores et argentées; elle est heureuse par moment.

Avez-vous rôvé quelquefois, lorsque vous étiez fort jeune et qu'il ne vous était pas encore venu â la pensée qnc votre maîtresse, après tout, ne serait guère autre ciiose que soixante kilogrammi s de chair et d*os, façonnés avec plus ou moins d'art, sous quelques poignées de cheveux noirs ou blonds ; avez-vous rôvé, les yeux ouverts, par un beau jour de printemps, quand les amours fleurissent au cœur et les églanlines sur les buissons, quand la terre commence à se fendre sous les ardents baisers du soleil, quand les rameaux des arbres frémissent en se louchant, quand toutes vos cousines vous semblaient jolies; avez-vous rêve qu'il vous tombait une Eve du ciel ou qu'il vous en arrivait une de quelque maist^n voisine? Si vous avez fait ce rêve, vous vous y êtes complu tout entier; vous y avez couché et endormi votre Ame et toutes les facultés de votre «Ime; bientôt, par Je ne sais quelle puissance magnétique, votre rêve a pris une forme réelle, un corps palpable ; il a eu des yeux charmants et il vous a regardé; il a eu des lèvres veloutées et cramoisies, et au milieu de ces lèvres une voix si douce et si amoureuse, que les tourterelles en étaient jalouses; et puis, dans un moment d'extise inelTable, dans une crise inexplicable, inouïe, vous avez serré contre votre sein votre imaginaire Galatée ; vous l'avez appelée des noms les plus doux, les mieux aimés; vous avez compté les cils de ses paupières, les dents de sa bouche, les battements de son cœur, et vous n'avez plus rien vu! Un chasseur a passé tout près de vous; il a tiré et tué sur l'arbre qui vous abritait une petite mésange bleue et or; le bruit de son coup de fusil vous a réveillé, et, lorsque pour y retenir les baisers qui s'y épanouissaient, vous avez porté la main a vos lèvres, c'est un colimaçon ou un crapaud que vous y avez trouvé !... Il ne faut pas autre chose pour faire le plus joli rêve du monde. Les Ghiffonniers en font de ravissants sur les fumiers de Paris. Ils cherchent des cuillers d'argent, ou de vermeil, ou d'or!...

J'en ai surpris un au moment où il croyait toucher à la fortune. Il pouvait être dix heures du soir. Ce malheureux était courbé conmie un cerceau; ses pieds et ses mains se touchaient sur le fumier qu'il venait d'éventrer et dont il fouillait les intestins. Je m'approchai de lui avec précaution, et, à la clarté de sa lanterne, je pus l'examiner sans être vu. C'était comme une tête de Kembrandt, huileuse et d'un vermillon jaunâtre, mais une tète admirablement expressive et d'une énergique vitalité. On devinait à ses agitations extérieures quel travail il se faisait dans cette nature révolutionnée. Tout à coup, un rayon argentin jaillit, comme une étincelle, des entrailles du fumier; en même temps, un petit bruit légèrement so- ]K)re passa dans l'air. Ce bruit cl ce rayon, si faibles qu'ils furent, remuèrent profondément mon pauvre chiffonnier. La vie sembla s'arrêter en lui; un tremblement rapide fit frissonner ses haillons sur ses os, il tomba en poussant un cri sou ni.

Au bout de quelques minutes, au bout de quelques heures peut-être (l'émotion nous emporte si vite'), mon pauvre homme se releva : sa main crispée serrait convulsivement quelque chose que je ne pouvais voir; son visage était couvert d'un sourire triomphal et puissant; et puis, la main s'ouvrit, le sourire s*arréta et disparut, les teintes rouges devinrent blanches, et un épouvantable juron sortit de la tète sombre de cet homme. Je m'approchai de lui.

•* Vous avez trouTé une cuiller d'ai^eiit? lai dis^

— Je l'ai cru un moment... c'est vrai.

— Eh bien?...

— Tenez 1

II jeta sa trouvaille à mes pieds : c'était one ik: merlan !

0 rêves de jeunesse ! crapauds et colimarns^ ! p ques chenilles ! en férité, tous valez mieux qu'ci^ de merlan!...

Après tout, c'est ainsi en toutes choses, «t In ; sont les franges de la vie humaine. Dans le pa««f . c^ des souvenirs; dans Tavcnir, des espéranctf: t.: quelques fleurs enfantées par rimagination. et ']:.i font aimer, ça ou là, à côté de nous. S'il était \r^\'"i d'y rêver, les positions sociales, même les plu> U seraient inhabitables. U n*en est pas une qui of v... combrée de plus de mal que de bien. C'est poar (^ i doute que la nature a donné à tous les êtres tact d^ pensions à espérer, â croire au bonheur, à s'iba?^ jours, à regarder la vie comme on regarde na Z* c'est-à-dire seulement là où le fleuve n'est pla« d ? bords commencent. S'il n'y avait rien au deli ii rien en dehors de l'absolue réalité, qui voadriit ^in fonnier, qui voudrait être roi? Personne. Les ckif<:: cherchent aussi des billets de banque et de> porie! les ; s'ils ramassent autre chose, c'est par ixv^i parce que, après tout, il faut man^r; niai« ôts cette douteuse et presque impossible Amêriq«: cuiller d'argent cachée dans un fumier! et ils l'ir ront sur-le-champ; ils vendront leurs crochet». lanternes, leurs hottes; ils se feront voh un. mt mouchards, que sais-je? Ou hien, les pauvres uu ils se coucheront sur le pavé et crèveront en pkriii . la pluie, au soleil, sous la neige ou le hraiijivt sous les roues de quelque voilure. Qu'imparte!... C'est pendant la nuit principalement qoc Fcsp^r cette Heur de toutes les misères, cclôt daai rim chiffonniers. Pendant la nuit, on les voit à pàa n'ont pas â craindre l'impitoyable loi qui canaui n stitntion des objets trouvés; si c'est enfin oHtefo leur rêve doit se réaliser, ils n'en parleront â per pour quelques verres d*eau-de-vie, leur cMick tiira; d'ailleurs ils l'enivreront tout â fait, leur conscience, si elle gronde ! et, quoi qu'elle dite, l'entendronl plus quand avec eux elle battra les a Cependant, lorsqu'ils ne trouvent ni cuiller d' ni portefeuilles, ni billets de banque, c*est-i-diR t jours que Dieu fait, les chiflbnniers, plus sages héron de la fable, se rebaltciit sur le firêtin et se : bien de dédaigner quoi que ce soit. Les yen | vers la terre, comme des brutes, ils en fooilleBl gard les plus imperceptibles cavités. Ils voieat I qui se meut et le grain de sable qui lait entre é vés; ils distinguent au milieu de la boue, et dtb la tête rouillée d'un vieux clou ; rien n'échapfc mot, à leur minutieuse investigation, prompte, c passionnée tout a la fois. Aussi, lorsque le jovc ils ont bientôt rempli leur hotte, que la pivpart eux appellent mannequin, et par dérision €$ihâ débris de vaisselle, les lambeaux de toffcboM» la de bottes, les tessons de bouteillca, les mmcasar pier gris, les restes de mèches A qoinqoels, !■ tués ou empoisonnés, les ossements de loale ■! jusqu'aux -fragments de légumes, tout est ■sicli tout a une valeur, tout est de bonne prise po« 1 fonnier. Avec ces ordni i, il fera de Tarfal, m\ alchimiste, et avec cel gent, il ironTga de fMi paiu-e; et il ne crèvera pu de faim.

LES CniFFON'.MERS.

tns

(Test là sans doute une cpouvanlable condition ; mais, habitués à ce train de vie, à ses déceptions continuelles, é son 'abjection fatale, les chiObnnicrs ne font rien pour en sortir. Ils se plaisent là dedans, ils y naissent et ils y meurent, comme les vers dans la chair bleue. Que voulez- vous? avec les quarante sous qu'ils gagnent à peu prés tous les jours, ils pourraient vivre convenablement, un peu mieux; ils ne veulent pas vivre mieux. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est du vin et de l'eau-de-vie; a du camphre et du vllriol, » comme ils disent; quelque chose enGn qui leur brûle, le plus vite possible, les poumons et le cerveau. Un chiffonnier qui penserait ne pourrait pas faire son état. Les chiffonniers révent, ils ne pensent jamais.

La bonne ville de Paris, cette belle prostituée toujours prête à satisfaire tous les appéliU;, ceux du vice et ceux de la vertu, ceux de la bouche et ceux du couteau ; Paris a produit des cabarelicrs tout exprès pour les chiffonniers; il y a à Paris des bouges où l'on ne reçoit que ces gens-là et les voleurs, qui entrent partout. Un homme vêtu â peu prés décemment n*y serait pas reçu, à moins pourtant qu'il n'établît sa dignité d'une manière précise, soit en prouvant qu'il vient du bagne ou qu'il y peut aller, soit en montrant sa médaille de chiffonnier ou sa carte d'agent de police. Voilà cependant les couches in-

férieures de Tespèce humaine, telles que les a faites la civilisation ! Ces établissements sont quelque chose de monstrueux, et les hommes y sont traités plus mal que les chiens. Le tavernier, le cabaretler, si vous aimez mieux, toujours protégé par la police, exerce sur toutes ses pratiques un contrôle brutal. Il les injurie, il le$ frappe, il les entasse sur de la paille dans une pièce reculée et sourde, quand ces malheureux, qu'il a empoisonnés avec .<:es drogues, ne peuvent plus se tenir, même sur les genoux. Les chiffonniers appellent celle pièce clandestine la salle de police, le violon. Us y dorment, les uns sur les autres, lorsqu'ils sont soiils, en long et en large; et, quand ils en sortent, ils ne se plaignent pas ; mais ils recommencent à boire, s'ils ont encore de l'argent.

C'est dans ces ignobles repaires, et ils sont nombreux à Paris, que les chiffonniers vont engloutir le prix de leur travail. Le plus souvent, il n'y a ni bancs ni chaises dans ces trous bâtis en maçonnerie, mais seulement des cordes attachées an plafond et qui descendent vers le pavé de l'antre jusqu'à hauteur de moitié d'homme. Quand il en est ainsi, les convives se soutiennent à cca cordes, à leurs risques et périls. S'il en tombe quelquesuns, les autres marchent dessus; voilà tout. 11 y a, rue des Marmousets^ une maison de ce genre, que la police

r»ri». -- Irn|Timor 0 -'o Ktloiiarl Ulot, r.n Sainl-I.o*iir« ts

LES CniFFONiMERS.

municipale fait fermer le dimnnchc et le lundi, pnr mesure de l'HCiulion, à trois lieurcs du soir! Jugez ce que ce peut rtrc (|uc celle maison, rue dis Marmousets!

Les ciiiflonniers prennent leur nourriture au hasard, niiTis presque toujours sur 1rs marchés pjiblics. Là, pour queli|nes sous, on leur vend des croûtes de pain» des restes d«» viandes, des balayures de mnraicherle, des arlequins, comme ils disent, et ils ne demandi nt rien de plus. On pourrait même se dispenser de faire cuire leur pùlêe dans le saindoux; ils ne s'en plaindraient pas. Tour vini^t CCI. limes, ils dînent mcrveilleusomenl, à leur avis,

j chiz la mûre Cousin. Ln mère Cousin est leur Bnrrel; elle liai ile le marche des Jacobins, à cent pas des Tuileries.

Il exislûii nulrcfois, dans les environs de la place Mauberl, un re>taurRnt spécialement consr.cré aux chiffonniers, el dont riiistoire mérilc d'être arrachée â l'oubli. Ce rosîai'rn'.il, élahli au rez-dc-chaus.<éi\ était conqiosé do dtMi\ piéc'is h:.s-es, noires et comme écrasées sous le poids des élai;es supi'iieurs. De longues tables entourées de b.'iucs, Iq tout <n >a]tinet soutenu sur dos pieds solidement enroinés dans le .^ol, toi était ramoublement de ce j'.Mivro lo:.!s. .\ucun s;iint en renom, aucune allégorie, au(:ui;i^ «K'vi<e, n'avaient été barbouillées au-dessus de la jorU'. i;: i» o;i y li-nilen lollres grossii-remenl dessinées : y A î.A/.'.i-.T I';: ia ronw iiaite, ici l'on dîne poir i;n M' ! V C.ll*: ei's.i-;iie avait f;,il lorlune, et il devait en êh"' aiii.^i. (lins un pareil qii.-iiiier. th bien! c'était une iiuuic ciui'ile «pu* celte ens' i;4ne, un mensonge tentateur, an.rr. V.>ici comment on dînait p.mr un sou â l'azart lie li ft'urchaiU', D.ins la premi -re pièce de cet abomi-

j uill.' 1 épLloire. ni.e rhaudiéri; immense, en cuivre jr.unc

! et V(ll-'lJ-;li^é, repusail sur un trépied en fer, au-des- S4IUS diHiiî'.'i on eulrelenaîi avec soin un j,Tand feu. On

j jelait dir.s celle eîiaudiére quinze à vingt livres d'ar/cquins, c'e>lvi-.iiro des restes de viandes achetés dans les c-iiiTMie; lu vji'inaye. Deux ou trois têtes de moulons, C'M;i ■e> eu .leex. « laienl nj. Mitées aux arlequins, el le tout n.-:ge.iil el surs:i) tait d^ns la chaudi.-re au milieu d'une iij.iro d'oaii grasse et Uioussue. Un pauvre diable viM!ait-il ."; I . s^r avec un m»u dans sa poche cl la faim au ventre, il eî: liait l:'i, alb'ché par les promesses de l'o;;"* iiïho, tt il ileniandait à diner.

Al'M'.,. viici la ^eène qui se pas>ait si notre commens;.! i-'i i i.ii; ;;our la première fois dans ce terrible restaur.::iî.

L'ï.e gri)^sft femme, presijue ronde, une figure toute r»wpî el d' In l'.ii be, avec des yeux gris et clignotants, s'avaiî.; li! aur.silOl el remellail aux mains du malheureux uî.e !oi:.<li: lliî en fer, longue de quatre pieds environ, noire de h: m.- ^ y;r,.isseuse el armée de trois pointes. h Vol.'e .M.:il » demandait-elle aussitôt. -1 l'aziirt de la fourchaitc, on payait son diner d'a- \."l.!e.

Nnlre homme donnait son pauvre sou, jaune ou rouge, en ci:!'! c. nlimes. en quatre liards, en une seule pièce, c 'i!-!!i'î il él.iit, cummc il l'avait trouvé, ou gagné, ou C'.ii;i:ie oiî le lui avait donné. II y a des infortunés à Tari ■. a pas mil, qui piïurraient três-hien croire i|ue l'arj;i :il n\\i îe pas, s'ils n'en voyaient empilé derrière les ,uiil!<'S d« s einîîgeurs. L'auteur de cet article s'e>t demai.dé lr.'s-'''TiiU>enienl,peniianl quatorze mois, s'il n'y av;î:t plu>i iisie >eule pièce de cinq fnncs à Paris. A la li.i. t'îi h '::"r:ibie député, M. ChûpuyN-Monlla\illc, lui j'i.'i.M. -ur un .<eul mol, qu'il y tu avait encore quaia..!-.\ et piiK.

La feuiiue roule s'assurait que le sou était bon, ou les centiujes^ ou les liards. C'était bientôt fait. E;le prenait

ensuite son homme par le eoop à peo pm mr bourreau au moment où il ▼! enfourner an^* léi* l'élerniié; et puis, détournant celle du pauvr» •: elle lui allongeait le bras armé de la fmirchfi'i qu'au-dessus de la chaudière. Alors, elle lui di^;i

a Piquez!... %

Il abaissait la main, plongeait perpendlcatiir^m fouchette au fond du gonflre, et le morceau qs'l: piqué et qu*il retirait de l'eau lui appartenait i avec cela qu'il devait dîner pour son sou.

Ce morceau était quelquefois un cou de poulet : par les chiffonniers un lilt;

Ou bien c'était un tronçon de pomme de tcnr:

Ou un radis noir, creux;

Ou un pied de chat domestique ;

Ou une oreille de quoi que ce soit:

Ou une couenne de lard rance et jaune.

Lorsque c'était une moitié de tête de mouton, h à choisir était gagnée.

Le plus souvent ce n'était rien du tout.

Un do mes amis, N. Auguste Luchel. avec l^-p^ lai un jour visiter cette aboniîitablc providon -. • jouer â Vazart de la fourchaite. Il s'empara de 7 et le plongea dans la chaudière. A la qua'oni-rrt il en retira une coquille de moule» mais la iri>^; restée au fond.

Après quelques années de vogue . soit qoo U ait mis fin aux spéculations philaiilhropiquet d^ c blissement. soit qu'il ait été naturellement aUihi a disparu.

Les chiffonniers les plus heureux sont ceui^i vent dans leur ronde quelque chose à manirer, <; ce soit, l's soufflent li-dessus et ils s'en bourre*it Ire, sans faire la grimace, et bien contenu, e: Ils ap))ellent ce festin «n diner chez la mire la l comme la mère la iluc est In seule {iersonne 2 qui leur fasse crédit, c'est toujours avec orgueil ment «{u'ils parlent d'elle. Eh ! bon Dieu! il fiot mer quebiuc cho.«e et quelque part, ici-bas; \ n'aimeraicnl-ils pas la rue» ces pauTres gens qai vent tout !

Viennent d périr les colonies el le^ belteravei chilTonniers trouveront du sucre» s'il le faut. 11 de ces grands fossés qu*on appelle 1e« mes é Quant «i présent, c'est lâ qu'ils font leur rreoirf et qu'ils cherchent le fer dont ils ont bcsob comme : l'un de.s leurs, vieux soldat, non décor ayant, dit-on, souvent mérité la croix» ce c mieux; l'un des leurs, marié légiii mènent et famille, même un peu marchand de vin. d^oèl< de son pauvre état de chiffonnier, chercha dam un moyen d'en sortir tout A fait. Il ne savait ri Dans letempsde sa jeunessOp on n'apprenait au qu'à tirer des coups de fusil et à supporter de nnrchies. Il était vieux d'ailleurs et incapable travail pénible. Il avait des enfants à son tour, pauvreté n'avait point permis qu'il leur fitap|n métier. 11 possinlaitcn outre une vieille femme, 1 avait été cantiniére, et ne se souvenait pas d'aï autre chose que passer la goutie à nos soMafs champ de bataille, à travers les balles el an ni feu. Autour de lui , il avait beau regarder et étei bras, il ne voyait rien qui pût l'aider â sortir de n heureux métier. 11 y songeait tout le Jour» et b en pleurait. Après bien des recherches, biea da< bien des rêves, il lui vint enfin dans TespnCoa im[iosNibIe que le tabac vendu par la r^e fût pli vais. Depuis longues années, il savait que ccllr

LES CHIFFONNIERS

Dable choucroute enfumée était beaucoup trop chère. Du rapprochement de ces deux faits, jaillit pour lui, comme une source au désert, une vie nouvelle, une situation meilleure. Il dit : Je serai marchand de tabac; et il le fut. On le vit, dés le lendemain, lui. sa femme et ses enfants, se promener dans les rues de Paris, un panier au bras , et cherchant sur les trottoirs et jusque dans les ruisseaux , les bouts de cigares tombés de la bouche des passants ou rejctés par eux.

Les galeries du Palais -Royal, les boulevards, les Champs-Elysées, furent les premiers endroits qu'on leur vit exploiter. Peu â peu ils s'introduisirent dans les estaminets. Aujourd'hui , quand ils rentrent , le soir, dans leur pauvre gile, il est bien rare qa*ih ne rapportent pas, à eux tous, une dizaine de livres de ces bouts de cigares. Alors ils se rangent en rond autour d'une table; ils disposent leur recolle au milieu d'eux, ils Tépluchent, ils la trient, ils en font des lots. Chacun d'eux, armé d*un gi^and couteau de cuisine, hache ensuite devant soi, pour en faire du tabac a pipe, sa part de la récolle du jour. Le lendemain , enfin , tout en faisant leur ronde , ils vendent aux chiffonniers qu'ils rencontrent, et seulement au prix de dix centimes l'once , le tabac à fumer et à mâcher dont ces pauvres diables ont besoin pour Tivrc.

Quant au fer. ce sont les chiffonniers eux-mêmes qui reliraient des rues, ou du moins un certain nombre d^entrc eux. Ceux-ci sont nommés par la police et par leurs confrères, les ravageurs. Ils ne travaillent pas lorsqu'il fait beau , mais seulement quand il pleut, un instant après la pluie. Alors l'eau coule à torrents dans les rues inclinées de Paris. Elle a charrié, dans les rigoles ménagées par le pavé, tous les morceaux de clous et de ferraille qu'elle a pu emporter en passant , et tout cela s'est arrêté çà et là , dans les interstices de pavés. Les ravageurs le savent bien. Aussi, dés que le ciel se charge de nuages, dés que les nuages s'amoncellent au midi et semblent traîner sur la ville et s'écorcher les flancs aux angles des toits, dés ce moment tous les ravageurs, jeunes et vieux, sont en fête. Chacun prépare son crochet et boit du camphre , en attendant l'orage. Tout à coup les nuages crèvent, la pluie lombe â verse; c'est le beau temps des ravageurs. Dans un instant ils vont se mettre à l'œuvre. La pluie a cessé, les voici.

Toutes les rues inclinées de Paris , et au milieu desquelles coule un ruisseau, sont occupées par une ûlc de pauvres gueux en blouses, ployés en deux, la tête au niveau des genoux, les regards au fond du ruisseau, et cherchant de la ferraille entre les pavés. La besogne faite , ils vendent un sou la livre leur misérable butin. Pour nous autres, un sou n'est rien; pour les ravageurs, c'est l'espérance, c'est la vie, c'est tout! Ohl que de chiens inutiles absorbent sans s'en douter ce qui sufflrait aux besoins de nombreuses familles!...

La police n'aime pas les ravageurs. On prétend qu'ils détériorent le pavé de Paris. Quand elle en prend en flagrant délit, c'est-à-dire travaillant pour manger, elle s'en empare, elle les conduit en prison, elle les fait condamner, et puis probablement elle se donne, au nom de la société, sa propre bénédiction. Quelle raillerie!...

Quoi qu'il en soit, et ceci soit dit en l'honneur du plus hardi des cliiffonniers, voici dix ans que la police traque le général Bertrand , le plus vaillant des ravageurs , et elle n'est pas encore parvenue à l'arrêter.

Le général Bertrand , ravageur, n'est pas ce vieux et fidèle compagnon de l'Empereur que nous connaissons tous, (iràce à Dieu ! celui-ci peut vivre autrement qu'en

cherchant des elous dans les ruisseaux de Paris. Celui dont nous parlons est tout simplement un chiffonnier héroïque , un brave entre les siens , et que les siens ont appelé général , parce qu'il se nommait aussi Bertrand, comme l'austère compagnon de notre grand Empereur.

Les jeunes chiffonniers ne se font remarquer au miiiea de leurs pères que par un seul trait , un manque de mémoire , un rien , voici : dès qu'il peut travailler A son compte, c'est-à-dire à douze ans environ, le petit chiffonnier se hâte d'abandonner l'antre paternel. 11 se pro» cure les instruments dont il a besoin, et on le voit errer seul au travers de nos tas de maisons. Pendant les premiers jours de sa liberté, il sait encore le nom de son père, mais au bout de trois mois, demandez-le-lui, il ne s'en souvient plus. Il sait bien qu'on l'appelle Gugusse» Tiii, V Amour, elc, mais voilà tout. Pauvre enfant!

C'est sous les galeries du marché du Temple que les chiffonniers achètent leurs vôtemenLs. Une blouse en été, une guenille quelconque en hiver, une casquette, un pantalon multicolore, deux souliers réformés à l'armée de Sambre-et-Meuse, mais garnis de bons clous aujourd'hui, voilà leurs harnois des fêles et de tous les jours. Quanta h chemise, c'est au marché Saint-Jacr|ucs, chez mademoiselle Victoire, qu'ils vont la chercher; ils l'appellent du nom de la marchande, une victoire. Elle leur coûte dix SOUS; quelquefois moins, jamais plus.

Les chiffonniers deviendraient presque tous électeurs s'ils savaient profiter de leur position, qui ne les oblige d aucune dépense; s'ils aimaient un peu moins le camphre et le vitriol. Ils seraient considérés, choyés, on leur donnerait des poignées de main et on leur ferait la cour tous les cinq ans; enfin, ils pourraient mourir dans leurs lits. Eh bien ! allez dire cela à un chiffonnier : il vous répondra que l'hôpital n'est pas fait pour les chiens, et il vous tournera le dos. Les chiffonniers sont des malades incurables.

On a rangé tout récemment les chiffonniers parmi les classes dangereuses de la ville de Paris. On a eu raison : les chiffonniers sont dangereux; mais à qui la faute? Au lieu de s'amuser à bâtir des prisons modèles, ou pour un seul détenu l'Etat ne paye pas moins de cinq cents francs de loyer, comme à la Roquette; au lieu de faire aux prisonniers civils une vie si douce, qu'elle dépasse en bienêtre celle de nos ouvriers actifs les plus laborieux, ne vaudrait-il pas mieux s'occuper sérieusement du sort des classes pauvres? Encore une fois, ce n'est point par plaisir qu'un homme se fait voleur; c'est parce qu'il n'a pas de travail, pas de gite, pas de vêtements, pas de pain. Lorsqu'il sera en prison, il aura tout cela. Il le sait bien, ce pauvre homme qui ne s'est pas encore écarté du droit chemin, et c'est là pour lui eu vérité une science formidable. Vous qui l'accusez, vous qui le condamnerez demain, la maiu sur votre gilet et les yeux dans votre Code, vous ne savez pas tout ce qu'il a fait, ce malheureux, avant de mettre l'honneur sous les pieds et de marcher dessus; vous ne savez pas tout ce qu'il a souffert pendant le jour et pendant la nuit, tourmenté par les tentations de la faim; vous n'avez pas eu faim, vous!... Oh! croyezmoi, ne chassez pas Tindulgence de votre cœur, messieurs les juges : l'indulgence, le pardon, sont des attributs de la Divinité, tâchez de vous approcher d'elle le plus possibh. dans ce monde, et, dans l'autre, elle abaissera sa droite de votre côté. Les chifl'onniers sont des hommes, comme vous et moi; ils sont nés de deux baisers comme nous tous, sous un buisso« de fleurs, peutêtre sous les lilas de Roaiainville, au bruit des chansons villageoises, au chant des oiseaux : ne les maudissez pas. Ah ! s'ils se sont abrutis au point de ne plus nous

LES CHIFFONNIERS

ressembler que par In forme, ce n'esl pas leur faute à eux, croyez-lc bien. Ils s'éloignent si vile de leur mûre, qui ne peut les nourrir! Ils sont tant méprisés, tnnt cacbé« dans la boue! Ils voient si rarement le soleil, ces parias inclinés sur le fumier que nous faisons t-tus !

Nous avons écrit tout à l'heure que c*clai»*iil des naïades incurables, — oui, incurables si nous les aitandon- Dons tout à fait; — mais penchons-nous vers eux quelque jour, el nous les verrons bientôt revenir à la vie commune et s*élevcr à une hauteur normale. Hélas ! les pauvres brutes , savez-vous qu'ils ne se croient pas des hommes?...

Ils sont pourtant aii>locr.i(es cl três-aristDcralcs, je vousjure. Il y a parmi t'ux, comme partout ailleurs, dos rangs, de» catégories, des préférences , des oxcIunIous, les élus el les maudits. A quel(|ues pas de la bnrri«Te de Fontainebleau , il existe un cabaret fréquenté spécialement par les chiffonniers, et qui porte pour enseii^ne une espèce de cruche noire, avec cotte devise au-dessous : c Au Pot bunc. » L'ex-chefde la police de sûreté, le publiciste Vidocq , ayant eu naturellement à s'occuper des chiflonniers, a visité ce cabaret longtemps avant nous. Voici, à peu près textuellement, ce qu'il en dit dans un de ses ouvrages :

c Les chiflonniers sont divisés en trois classes : ce n*est pas seulement dans l'exercice de leurs fonctions que cette distinction a lieu ; elle existe même au Pot blanc. Pour ne point mettre leur hotteriot en contact avec les mannequins el les serpillières , les chiffonniers de la première classe se sont emparés de la plus belle chambre du cabaret : elle leur appartient exclusivement, et, pour bien indiquer sa dcstiuatiou, ils l'ont nommée

chambre des pairs. Les porteurs de manneqaint. î i-::. exemple, se sont emparés d'une autre pivce qiih:.: nommée chambre des députés. EnGn les membres > < dernière classe, forcés de se contenter de Up!<ji r.:. vaise pièce , ont écrit au-dessus de la porte : Bnt .. i des vrais prolétaires.^ »

Celte prédisposition â s'affubler de pri\il*^gN eii ■ blnsonner démontre beaucoup niienx que nous r.e « • rions le faire tout ce qu'il y a de souffrances p^rri; -. pauvres parias de notre civilisation. Quoi doue, r? :: ceux-là mêmes qui brisent les ikussuns aux ; cr !e crises, qui battent les armées de la roy?.ulê. le |.h. ..j et peut-être le plus lourd privilê^'e de notre le;:.;*. •• sont eux, et cela au nom de réj^alitè! — ce ionl*j: :. se détournent de régalité divine, l'égalité tit:.%. • IVgalitc du malheur! — Faut-il se phîodre îi.-. gronder?...

Ni l'un ni l'autre. Les temps ne sont pas veoss.

Un mol seulement :

0 prolétaires! ô députés! ô pairs de France lioîL:*': ' longtemps que la guerre existe entre vous, eRfan-i ir i terre ! Avez- vous peur qu'il y ait trop de joie el :« '-• cité dans ce monde, vous (lui abandonnes, quicl i .ii» les bannissez pas, les hommes malades au lien \*'£: cher à les guérir? Croyez-moi, mcsseignenr::, [ntn-jji autre voie. Plutôt que d*aiguiser tos dents le$ cas ' :r les autres, aimez-vous en frères, les grand» et iripu, et pinscz quelifuefois à cette pâle chiffooniiTe. pi.t*. aussi, se pKiit dans la pourriture humaine, aineiiLi^f dans les haillons et les manteaux d*or, boit lesûcjii •pleine bouche et sans cracher; terrible porte-bdUt f;. nous ramassera tous, et qu'on appelle La Mkt!.,

LA DÉVOTE

JULES JÂNIN

race à Dieu, il n*est pas de révolution en ce monde» qui, â le bien prendre, n*ait en soi quelque chose de bon.

La Hévolution de juillet, par exemple, nous a délivres à tout jamais d'un abominable fléau qui mennç:iit de reparaître dans nos mœurs , je veux dire l'hypocrisie eii^e. In pire espèce de tontes les hypocrisies. Qi» 'nd les honnêtes gens qui croient encore en Dieu, et 'ont pas relégué l'Evangile avec les livres des phihcs, ont pu aller à réglise tête levée sans être }onnés d'ambition ou de llatterie, l'église s'est remà toutes les heures du jour, d'une noble foule. Les L'tes gens ne se sont plus cachés pour y venir. La on catholique, n'étant plus protégée par personne, ait dans le droit commun, ou, pour mieux dire, le droit divin. A nous aussi, puisque maintenant il len reconnu que la loi est athée, puisqu'il n'y a pas li dévot, de cour dévote, plus de congrégations reises qui nous espionnent et qui comptent sur nos side croix, il nous est bien permis de célébrer le type lin le plus charmant qui se puisse présenter à l'éet à l'observation des moralistes contemporains, voulons parler de la dévote, oui, de la dévote ellee, celle-là qui prie tout haut, qui fait le signe de la en plein jour, qui assiste loyalement A toutes les les scènes du culte catholique. Du temps de la ère, quand on disait la dévote, la Bruyère lui-même

était obligé d'expliquer tout au bas de la page qu'il parlait des faux dérots. Nous sommes plus heureux que la Bruyère, nous autres, nous ne connaissons plus les faux dévots. Aujourd'hui, on est dévot, ou on ne Test pas. A quoi bon affecter une vertu qui est inutile pour faire son chemin en ce monde et qui est tout au plus supportée? Tartufe lui-même, de nos jours, se présenterait dans une honnête maison. Tartufe serait chassé à coups de pied dans le ventre, au bout de vingt-quatre heures, comme le plus sale et le plus abominable des coquins

La dévote dont je parle est venue au monde dans quelques-unes de ces correctes maisons du faubourg Saint- Germain, toutes remplies encore de l'honnête et calme parfum des temps passés. L'enfant a clé élevé sur le giron de sa vieille grand'mére, une femme qui a vu tout l'éclat de la royauté, qui a subi toutes les fureurs de la Révolution; femme forte, éprouvée par l'exil, éprouvée par la mort de tous les siens, et qui est revenue en France pour y montrer ce que peuvent le courage et la résignation. La vieille dame a appris de bonne heure à sa petite-fll le à ne pas trop se lier sur le grand nom qu'elle porte, à ne pas compter plus qu'il ne faut sur l'avenir, qui n'appartient à personne, a ne pas dépenser sa jeunesse dans ces mille futilités, dans ces passions vides de sens qui font plus tard de la jeunesse un regret étemel; surtout la brave mère a parlé à son enfant du roi et de Dieu, qu'elle n'a jamais séparés dans son amour et dam ses respects. Elle lui a raconté, non pas sans frémir, qu*il y avait des temps affreux où le roi pouvait être renversé de son trône, où le Dieu pouvait être exilé de son temple, mais qu'au milieu de ces sanglantes tempêtes c'était un devoir de gentilhomme et de chrétien de rester fidèle au roi, fidèle au Dieu, et qu'après tout ils -finissaient^

L\ DÉVOTE

toujours par revenir Tun et Taulre. Quel moyen que Tcnrnnt ne fût pns altciUif, en entendant raconter à ses oreilles ces histoires étranges, toutes remplies de bouleversements, de blas|)hémes et de miracles de tout genre? Aussi, de bonne heure, la jeune fllle est devenue sérieuse; elle n'a rencontré sous ses pas enfantins ni le mensonge ni la flatterie : autour d'elle, chacun était grave, et même son oncle, In commandeur de Malte, un des anciens amis de M. le comte d*Ariois, dans leurs beaux jours di; folie, d'élégance et de plaisir.

Ainsi a grandi ce bel enfant-, les premières émotions de l'Evangile lui sont arrivées naturellement, sans mi^me qu'on les lui ait cnsri«;nees. Mais elle voyait autour d'elle tant de fervents apôtres; elle était si souvent encouragée par la bénédiction de tant de saints évêqucs; elle entendait à rimprovistc, et tant et si souvent, la voix cnlhnlique du dix-sepliémc siècle tout entier; elle avait appris à lire de si bonne heurr, et à s'y plaire, les grandes p.'iges de fiossuet, les touchants enseigncmonls de Fénelon, les lettres charmantes de saint François de Siles, le Petit Carême de Massillon; elle avait si souvent vu luire, à ses yeux, l'éclair tout-puissznt de Pascal, que cette première conversion, qui se fait à quinze ans dans l(>s jeunes âmes et qui décide de tonte la vie, l'avait trouvée ferme et convaincue : c'était déjà une chrétienne à quinze ans.

En général, on no sait plus guère, parmi nous, ce que peut ôlre une famille ainsi réglée, du haut en bas, par l'austère devoir catholique. Dans une famille ainsi faite, chacun apporte, comme dans un centre commun, les dons les plus rares de son esprit, les qualités les plus précieuses de son c<i'ur. Si l'origine n'est pas la même pour les uns et pour les antres, leur but est le même à tous. Ceux-ci viennent en droite ligne, et par une généalogie non interrompue, de Port-Iloyal-drs-Cliamps. Austères enfants de la vallée de Chcvreuse, ils ont gardé précieusement la sainte parole du grand Arnauld et de Pascal. Dans l'étude des sciences et des lettres, ils sont restés les disciples fiJcles de Nicole Ils ont traversé avec un rare courage, et sans s'étonner, toute la période révolutionnaire; car, depuis l/>uis XIV, ils ét«iienl habitués à la persécution. Ceux-là, les moins austères, sont h s disciples de ces savants jésuites qui voyaient, qui jugeaient, qui surtout savaient toutes choses : ils ont considéré la croyance et la science sous leur côté le plus aimable et le plus facile Quand donc, élevé parmi les docteurs de l'une et l'autre discipline, l'enfant est gron<lé par le janséniste, c'est le jésuite qui le console, c'est le jésuite qui aide l'enfint à remplir sa tâche de chaque jour. Sa méthode est plus expédilive et non moins sûre. Le janséniste parle à l'enfanl du Dieu qui est terrible; le jésuite parle à l'enfant du Dieu qni est bon, et, en un de compte, c'est toujours parler de Dieu; et parler de Dieu, c'est le faire aimer.

Dans ces maisons si bien posées sous le ciel, où chaque heure de la vie a son emploi, où tout le monde, depuis le maître jusqu'au dernier domistique, est à son devoir, où le temps est regardé comme le plus rare des capitaux, car il appartient au travail ou à la prière, il arrive d'ordinaire que toutes les choses humaines réussissent. Rien n'est plus simple; on n'est pas troublé par les bruits du dehors, on n'est pas arrêté en son chemin par les passions mauvaises. Chaque jour apporte avec soi un progrés, dont la maison profite; il arrive donc que la fortune, et les dignités, et le respect, et la considération, viennent frapper à cette porte, fi rmée à l'oisiveté, à la révolte, aux vains plaisirs, aux dissipations mensongères, aux fêtes de tout le monde. A dix-huit ans, la

jeune fille est un riche parti; en conséquente, -t cherche malgré sa piété. Les pins beaux jeun»! : disent, en folâtrant autour de c*tie chaste e: tvertu, qu'ils en viendront A bout sacs p^in**; il« < mettent d'apprendre à la jeune Qlle les b-ll « = et de la façonner, comme iU disent. Paraii-e!l* t salon, les femmes à la mode dis<Dt qu'elle k t>: que son œil est grand, mais sans expres%i*m : •; : gênée, qu'elle est contrainte, qu'elle est silei. :d'ailleurs elle ne sait pas danger, elle joue > :piano, elle ne distingue pas la musique de R':*v musique de Meyerbcer. Pour rien au m<mde, . !,sentirait â chanter quelipies-unes de ce« ji^mr* romances qui commencent invarinblemeot pirr- Je Vadore, et qui finissent par ce beau vers : /• i rat Jamais qu$ toi, L*aimable et noble fille. \\ : la plaindre, si en effet son père n'était pas ri. famille n'était pas si bien posée dans le mon^ ses alli«mce8 autant que par si fortune, c^-tle r. i. tait pas de crlles qu'on estime et qu'on re«f-tci-. crois bien qu'il faut que nous fassions Dùlr<> f-r sait un jour un des vieux chrétiens de ré;îi^ 51erry; moi. par exemple, j'ai six filles à mirrr donc aujourd'hui voudrait de la fille d'un pa-i^v liqne romain, s'il n'avait pas une dot a lui iy Donc, la belle enfant se marie quand elle a dii-t

Elle épouse ordinairement un homme grav^ : formant guère de ce qu'il a été autrefois, WiH* fort bien ce qu'il est â présent. Les faute» f-e^sf les pardonne, car elle est indulgente, oa lier ignore, car le mal n'arrive pas ju^u'i elle, bile rie loyalement, mais saus trop d'amour. CX u: qu'elle accomplit, mais non pas une fête qu'elle»^ En la voyant marcher â l'autel d'un pas si fars tr.'inquilic, les petites-maiircsses s*ctonDeilefi'« a Elle n'a fait que cela toute sa vie! » SlMsIeftaLt le ciel qu'elle appartienne à un honnèle knr.« rougisse pas des vertus de sa femme, et^Yca'. tous les respects qui lui sont dus !

La voilà donc mariée et entrant dans le wk reproche, sans plaisir et sans peur. Elle a fmaé de sa vieille grand'mére, qui lui a répété, en g les deux paroles de toute sa vie : c Diea et le ra a composé sa maison des servileura qui ont c enfance, elle est devenue mère é son tour, elk mère tendre et sérieuse. Ce que fait son nari, devient, ce n'est pas la notre sujet. Noas ne vos montrer la martyre, nous voulons montrâr lacki .\u dedans et au dehors de la maison, son autoi mente.chaifue jour. D'abord on en avait an pear, mence déjà à l'aimer. On a découvert sons ecltea sous cette ré.serve, une âme aimantOp nn esear I compatissant, une grande simplicité, une gaielê ment épanouie. Cette jeunesse, si ùtMda qaaaé de bagatelles, est tout de feu pour une boaaa OM lui parie d'une mode nouvelle» d'un chapcaa w ment découvert, elle écoute é peine; dîlca-W d'un malheureux qui souffre, aossitAt elleae Ifvi dit : c Allons ! » Son joug est léger à toas ecai f tourent; elle conseille, elle reprend i montrance même a tout le charme d'aae sait dans ses moindres détails toala la i confiée. S'il est encore quelques frmmas daas Is qui disent en parlant d'elle : « Caat nae bégaoli domesti(|ues et les pauvres disent : c Cert aa i et il y a plus que compenutioa.

Voulez-vous sav sa vie? Elea a'eil fias i mais, pour la savoir » qu'elle aal, 0 k bat cai

LA DÉVOTE

i rexîstcnce des autres femmes, aux existences les plus brillantes et les plus enviées, sinon la vie de notre dévote ressemblerait d la vie de tout le monde, tant cela est simple et facile à comprendre. Pendant que la femme â la mode, celle dont l'esprit, le goût et la grâce remplissent tous les salons de Paris, est encore plongée dans le sommeil du malin, dont elle a si grand besoin pour réparer l'esprit et la beauté qu'elle a dépensés celle nuit même, notre jeune femme est déjà â l'œuvre ! Elle s'est réveillée de bonne heure, et son jeune visage, que les veilles n'ont pas altéré, n'a pas eu besoin de grands apprêts. La voilà donc déjà vêtue, et l'on peut dire que si les femmes ordinaires ont devant elles dix ans de jeunesse, celles-là, grâce à sa vie simple et réglée, en a trente pour le moins. Son habit est de bon goût, d'une éclatante propreté, d'une grâce un peu méthodique, mais charmante. Toute dévote qu'elle est, Taimable femme est restée ce que Dieu l'a faite, une jeune et belle personne; si elle ne permet pas qu'on lui dise à chaque instant : a Vous êtes belle, » elle a en elle-même le secret, ou, pour mieux dire, Pinstinct de sa beauté, et elle en prend soin comme il faut prendre soin toujours des dons les plus précieux du Créateur

Pendant que la femme du monde est encore à sa première ou même à sa seconde toilette, se répétant tout bas les sots et faciles triomphes de la veille, la nôtre a

déjà embrassé ses eninnis, elle a encouragé son mari dont elle e^t le conseil. Elle a examiné sous loules ses faces une affaire importante, elle a le coup d'œil juste, l'esprit droit, et tout cela parce qu'elle a le cœur honnête. Point d'oisiveté dans celte maison, la journée est employée tout entière : ce serait un crime d'en perdre une heure. Cependant la femme à la mode est habillée, c'est-à-dire qu'elle a passé la première robe de la journée; pour la promenadiî elle en mettra une seconde, pour le diner une troisii-me, une quatrième pour le soir. Dans l'intervalle des grandes affaires, la femme du monde demande ses lettres et ses journaux; alors sa soubrette, car elle a une soubrette, lui apporte sur un plat d'argent toutes sortes de petits papiers ambrés, ornes de dessins et d'images, parfums indiscrets et nauséabonds qui montent à la tête sans passer par le cœur. La dame lit tous ces billets d'un regard dédaigneux, elle y est faite. Pour elle, les plus douces paroles n'ont pas de sens, elle en sait toute la vanité. Quand elle a épuisé ces mensonges dorés, elle ouvre en bâillant, d'une façon agréable, ses journaux grands et petits. Là elle apprend toutes sortes de nouvelles qui n'intéressent qu'elle seule : — H. Duprez est malade. — On croit que madame Dorus est enceinte; — Vernet a la goutte; — Bouffé est absent; — la loge Bleue, la loge des Lions, s'est déclarée pour mademoiselle Louise contre mademoiselle Joséphine, et

LA DÉVOTE

autres f.iri! ole<; qui comfioscnt le fonds acluel de la conversation pnrÎMeniie. La p îrlic la plus îiitêr(»ssanle de ces journ.inx r^t c- lle-ci : « Hier, nu bal de rnm)>assndeur « J'Anpl't'Tre. madinie la marquise de C**' portait un 0 tiirl m de telle façon; mnd.nne la comtesse d« V*"* < nv.iil m e r"!»t ainsi ^ faite...; le clinpenn de inad;in:o a d'O*** «'tiît d.uiblédc telle rouUur...; mal.inio la ni:.r- <i quise d* F*** avait achilê un mouchoir en tel endroit. « sps gauls ni tel autre. Le luiiico dj S*" a fait !aire sa « voilure chez tel carro-isicr. On se lave les m:.ius à telle a hri:re avec un «îtvou aiiî>i cctmpusê... Ln criMue pour lo « l»'int, du c!*l« bre parfumeur lî-noil, a le plus grand ff su<T..''s dans un certain m'uiJe. » Vaincs et méprisa bks fu!ililê> ! Ct quand ou songe que loiiliî la vie d'une créature raisonnable, d'une femme liaplisce, se passe d des emplois pareils! Chez notre dévote, au contraire, vous pouvez entrer. Point de mystères, point de billets cachés, point de ces papiers adultilres, point de ces odeurs infect'.s qui dcslionorenl une maison, point de.soubreîtes siMlout. La Nôn!»rctte de noire dévnle est une vieille servante qui gronde sa maîtresse de temps à aulre. qui Taime comme sa fiile. »|ui l'a porlée dans ses hnis, et qu'elle appelle teiidriinent sa nuTc, quand la vieille est triste et de mauvaise humeur. N(»lre dévote reçoit peu de lellres, elle n'a rien à eulendre du dehors, ou bien, quand elle en re:;.;l, ce sont des lettres sur du yros pipier, d'un c- r;ii't.re presque iliisilde. des hllres de quelque mis.'i c soiiiTranle et cachée. Cependant la femme du

inonde est visible» c'est Theare où madame laim jn.«qu'à elle ses amis et ses simples conDai«uDc<i ce petit salon coqucttemeut rempli des petil-'s r» ches de ce petit luxe incommode qui rrmplit i-is!* mai.ons modernes, bronicsd'nn d emi- pi cd. ch *•?"-: vre impérissables en porcelaine de Sevrés, j 3«!*'i nels liortis de la main des grands gèdji . Ir.l^i. .qu'enlève un rayon de soleil, petite chien 4 qui L • oiseaux qui chantent, fleurs sans parfum, meuilr* . qui s'écaillent sous la main qui les touchp, *û! quel sanctunire notre belle dame reçoit «on bf ^ 1 :. Arrivent là, s'appuyanl sur leurs joncs fluets con-. • jambes, tous ces méchants dandys que la vil > r ' - {l^cniilshommes sans noblesse, riches «ansar^'^^^L!.-' sans chevaux, jeunes gens de quarante an^. a y.-^ sans maîtresse et sans amour, tètes «ans cervelle >i' braves gens dont tout le mérite est de se liro rr>:!j. en gilets et en cravates; arrivent en même umpstc ces femmes qu*OD voit partout, dont tout le m:-tie les noms et les aventures, papillons qui ont I r :« > ailes à toutes sortes de torches mal allumcô. \i«:; -s I récores (t fardées avant le temps, pilles >] ie>Lft : se dissimulent dans la gaze et dans la >»ie. de^'ri pelés, des jambes fl<)tlantes, des mains blifirde^ diuits ralissées, des sourcils noircis, inctrlair-e? ifpr* ces d'une jeunesse qui n*cst plus, duoe Uau*.Cfi toujours été un problème.

Vraiment c'est un affreux monde à voir! Rien ne ressemble au monde réel comme ces fantômes des deux sexes, fantômes stériles qui n'ont rien produit dans leur vie, pas un trait de courage, pas un enfant, pas une bonne œuvre, pas seulement un bon mol. Comment ces cspéces-lâ sont parvenues à compter pour quelque chose

dans notre moncfo ! voiU la honte et h pliit 4iMH< ciétc moderne, ToiKi ce qui fait le déthonenrliM que Paris se soit occupé de ces fioiu, de en Umt^ ces rats, de ces êtres incomplets qoi lODt cammwà de vermisseaux sortis tout grouillants dncidaiwliP glais Lovelace; et cependant fOui po«Tacrainfi

LA DEVOTE

crsalion s'établît entre ces beaux messieurs et ces îs* dames; dans quel patois, dans quel jargon ces -là causent entre eux, et vous ne pourriez vous imar ce qui se dit là de sottises, d'innpties, de calomnies, ures; comme on y traité la gloire et la vertu, les es et les grands hommes, et surtout, ô mon Dieu !

qui croient en Dieu, et ce qu'on y dit d'horribles et )ides calomnies des lionnôlr's femmes qui vivent chez , qu'on ne rencontre ni au bois de Boulogne ni à jra, qui vont à la messe le dimanche, et qui pous-

le cliarlatanisme jusqu'à visiter les malades dans lit, les pauvres dans leur grenier, les prisonniers

leur prison !

pendant on introduit chez notre dévote le fermier de irme, le maçon qui a réparé sa maison, le profesde son enfant, et, dans ces entreliens utiles, elle proie présent, elle défend Tavenir. Quand elle est seule, învie lui |jrend de lire un livre, ne pensez pas qu'elle ie chercher au cabinet de lecture le plus voisin qups-uns de ces abominables chiCTons de papier tout lies d'ordures, tout remplis de choses immondes

la page et sur les bords. Il n'y a guère que les dada grand monde qui fassent usage de ces sortes de rtissements affreux, qu'elles partagent sans façon avec aquais, les grisettes et les femmes de chambre de

leur quartier. Li femme sensée qui sait le prix du tempa et la valeur de la vie laisse aux femmes a la mode ces tristes lectures dans ces dégoûtants volumes, elle leur abandonne bien volontiers tous ces romans modernes écrits en si vfle prose, tout ce vagibonJage de l'esprit, tout ce délire des sens ; elle a quelque chose de mieux à lire et à pensrr : elle a dans le plus bel endroit de sa maison d'honnôles livres, de beaux livres bien imprimés sur du papier sec et sonore, bien reliés par quelque relieur des temps passés. Dans ces livres, qui sont des chefs-d'œuvre en dedans et en dehors, au lieu des sales commentaires des loustics de cabinets de lecture, à la place de ces noms qui sentent l'atelier et la boutique, l'estaminet et le corps de garde, vous lisez les noms vénérés des magistrats, des prélats ou des savants d'autrefois. Vous découvrez sur la marge, transcrites d'une main sûre, les plus savantes ou les plus aimables réflexions. Quand vous tenez en vos mains un pareil livre, il vous semble que, derrière votre épaule, l'ancien propriétaire est là debout, les yeux fixés sur la page, et qu'il la lit eo même temps que vous; alors vous vous efforcez de comprendre les chefg-d'œuvre comme il les a compris, de les aimer comme il les a aimés. La femme dévote, renfermée en elle-même, se plaît surtout dans ce luxe des beaux livres ; elle aime cette richesse cachée et ho-

IM

LA DÉVOTE

•iir t»i^ mi tif. ÎAii «-nvie .i personne; de celte heureuse in^-^ioR -II*! ^fit fait rrjnfi-lf'nco «ju'à ses amis les plus in- ■ inr.i': -île rrjii^fint v/onliers a être motlestemeut parée. .iOiir- I inR ,on 1.1 Bruyère ou son Bossucl soient revciif, i ir.i*rmpnfs ma|rniG<|uos. Elle aura une robe de moins \'-i rfr. i»i mais 4on Ojriieille sera splcndiJe. Tout son m»' -M iiiisi Cuit, simple, sévère, austère, comme elle •:;t •lli-mi'm»*. Elle n*e>l pas de ces femmes (jui portent t\*T. tilps aH.iio.up pins que toute la fortune de Irurs Ti.ifs '.ft yù afîii.; ne lui va pas : elle trouve que les li.'.rn.Mii:. ,1 à.-*9\i^T.\., que les pcries la rendent moins iiÂiir.îiiî. *î> 'lii grand cas pour sa parure d'une fleur laïur-»;!!» : .j-.:^ sans art dans ses beaui cheveux. En re- '■inr:ii*. ■*. .-. i iTand soin de son linge, qui est le plus iHnu ^r. * ;. ji fin du monde. Elle aime ces dentelles dont *iM i 1:*::.'.^ àf: sa mère ou même de son aïeule. Comme ri^n 1 i<\ îm| rovisé dans sa fortune, non plus que dans .;i :*^.i -.:•>. trile a dans ses grandes armoires en ébônc tou- :.! : ^: trs d'innocentes mngniûcences qui ne lui ont rien :: ■•.-:: et. voyez-vous, telle est la force de ces bcnutés Z'i'.i^:y et naturelles que, toutes cachées qu'elles sont, r/.-ii Laissent par dominer la mode même, la mode qui z^ siîl pas leur nom, qui n'a jamais vu leur personne. E!l > im|iosent sans le savoir, a la foule subjuguée, leurs cjp-ices les plus intimes. Ainsi donc, qui a remis en honneur les vieux bois de chêne sculptés? Qui a rendu leur tvljl aux anciens meubles de Boule ou de Ries.sener? 0»ii nous a fait rechercher avec tant d'empressement les joi< dorés et contournés du roi Louis XV, les falbala^de îi cour do Louis XVI, toutes les reliques sérieuses ou ^jl>uie< dos temps qui ne sont plus? Qui donc a battu en : r;'cho le soc acajou et les formes disgracieuses iiiven- :%.'0< ptir le peintre David? Qui nous a débarrassés des v'm-^i's curuios et dos lits à baldaquin? Qui nous a rendu 'OS ool. os guipures et les plus linrs dentelle» de 5îalines; Joiu peiNonno no voulait plus? Qui donc enfin a remis i;i :tou iart. d'ospril, d'élégance et de goût dans ces î'x;,>i iiioriours du Paris moderne? Rien n'est plus fa- .■lo .T-'ii-o : 00 sont quoli|ues honnêtes femmes, pleiit.N it xt-iis vTt do tact, qui ont méprisé tout d'abord ce i'.w .! luiio rv\-lioiiho olco qu'elle aime, qui se sont ^oi 'IN ii\xi< li-iirintoriour, qui ont caché leurs meubles

•Mi.iii -ik-* i-oh.iioMl leur vie, et qui ont été bien cton- At N r mil- -lu on lour a pnnivc qu'elles avaient fait une • . I..I.1III I v |f>inl que. niêmelos portraits de le Brun i I Ii ;i>.iiii. .lutiel'ors égares sur les quais, étaient re-

I ^ .•.•Kl xcmr d'.inoèltes aux parvenus de la veille.

:• .;• t •% bictves parvenus, voyant tant d'honnêtes

... .*x »i>ii Us niivtn\< et les entourer de leur culte, .. i... . Il iviMi- j lour tour, et ils en ont aclutcde

.!• iiciro .1 doue, ollo ausNi, sou luxe, ses modes,

.. . iN xi»ii hi\o, elle rin»poso; ses modes, elle les

.1 ;'»»iti ollo loule muIo, elle sait très-bien que

...1, IN .oinu-NM's. !njri|uiNos. diichessos, princesses ,u .•..i.«.tl ,(«•« millier n'oiil ^uoi'o d'autre niélior que

« vn pl.liivx Jol.iniodu Mont-l>lanc ou de la rue

.1. K .lin . oi t'ite li'oM ptiN Ni Mi.ila^iséo que de se servir

.. , •..il. t oi dt*^ i-ti.i)MMii\ do oos dames. Quant à ses

:i...:«. il. mmii ii.Miihviix oi ilxNonldolIe; elle les par-

•ps iw. l^u^^ le. hiMiiu^los «oiis dosa famille. Sa mai-

.. ., .^a 1.1 un, ii\ wuH\\ \A Itbto est la plus abondante;

.',• I.» iii.«iu|uc MiiMu do ^ 1.100 ou ôlo. do feu eu hiver.

\*u t U'. k!ioviu\ pou liuiKtinlx. maiN forts ol bien nour-

.A v« «oittiiv ii'ou |ie»l (Miv pa« du bon faiseur, mais

.,:x .» ». bi.,0 piiiiu So< n*uH <oul \imploment velus;

x , Ml jM, d ii.^»illo4lov |M* do livrtv. On no dit pas,

,a v. *o\.*»a jM.w» «IV ^oul des domestiques;» mail

ils sont nés dans 'a maison, ils y mourront; ils w payes, bien nourris, ils sont estimés et hf.ar*u] vrai qu'ils n'ont pas l'estime de la grosse livrée. sont montrés au doigt quand ils passent devant rct où .s'abreuvent les antichambres.

L'honnête femme a tous les plaisirs qne dot calme et la paix, la vie libre, assurée cl exemple tes. Sa marchande de modes Ta borde avec res; tailleuse ose â peine lui parler, tant elle Cumpr cette femme est naturellement vécue et n'a pa.« b son secours. Autour d'elle l'émotion e&t génèra> elle quelque part, timide comme elle est, laui les regards se portent sur cette aimable peno vient d'entrer; la frivole conversation s'arrête po; ce que celte femme va dire. Les plus grandes c les plus eiïrénées. les petits maîtres les plan prennent leur part de la déférence commune. Eli ou écoute; et comme sa bienveillance est grande, elle est indulgente pour toutes les faiblesses ignore la plupart du temps, on reste étonné, cb s'être plu si foil à une conversation simple et in ' se passe de la calomnie, et même de la médi^aj» femme , notre dévote rend aux vi^'illes femmes leur est dû de déférence et d'attention ; vieille elle devient le centre jaseur et souriant où se réi les jeunes gens dont elle est le conseil et l'ipi même qu'elle a honoré la vieillesse des antre», vieillesse est honorée. Biais une pareille fei vieillit guère : les douces occupations de «a t> sence de toute passion furieuse, le bien-être de I du cœur, le sang-froid, le succès, restimepéwr vie active . l'influence de la campagne . la prJ mari , les progrés de l'enfant , toutes ces caBsc^r ont laisse à ce beau corps toute sa vigueur, ta visage toute sa dignité; et comme d*aill<vs c2jp i vile pris son parti de la vieillesse , comnecfle l'i livré au temps qui s'avance les rudes «mis ^ livrent les autres femmes , en lui montriM. nis pour elles et pour les autres, leurs cpiakiMMi. gorge nue . leurs bras nus , toutes ces nndiUs m éventées, ridées; mais comme au contraire elle i a de suite enveloppée dans la dignité de n ciafiai année, cette femme reste intacte comme elle ttti pure; elle garde dans l'âge mûr la gaieté de ujea autour d'elle s'exhale jusqu'à la fin le même pvfi grilce, de jeunesse et de vertu.

Quant à ses plaisirs, ah! c'est là qae Yoas n'itt sans doute! Eh bien! moi aussi, c'est là qacji attends. Les plaisirs d'une belle dévota sont u i aussi nombreux que les vôtres , illustres ci gnaà quelles qui me lisex. A coup sûr oelle-lâ a'iii viril , elle ne se vante pas d'avoir on poigiMt et k fumer, sans être étourdie, un long cigare, de loiri ment sa place dans la salle d'armes, de casMr h p au tir de Lepage. Elle ignore rémotîoD des pn les courses de Chantilly; elle n'a jamais ma m dans ses mains, sinon pour élever qadqMgmi teau à son ji'unc Gis ; on ne la voit gnère dais ki menades publiques étendue mollement dans a « comme si elle était couchée sur son lit de panfc serait bien fâchée d'avoir une loge an Théitit-Ui une loge à l'Opéra; car, dit-elle « oo B*a f«| acheté ces sortes de plaisin, qu'il bal l'e va fort rarement au bal, où elle ne i*a les grands dîners, où elle l'ennoie ; en m k Ni| non plus , dans les immenses réceptîoBs ds Tii Là cohue lui fait peur, elle n'aime pat Iw i«Mi lées. Quant aux plaisirs exoeptimuMli, an àmm

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es du mardi gras, alors que le peuple est masqué et OQvert d*oripeaux et de haillons; quant aux sanglantes xécutions du mélodrame et du drame moderne, perftnne ne serait assez osé pour en parler à la sainte Mime. Elle ne condamne pas tous ces vains bruits, tous es faux plaisirs, toutes ces fêtes énormes; elle fait lîetix que les condamner, elle les méprise. Elle n*cn eut pas , elle y croit à peine ; elle plaint du fond de âme les malheureuses femmes qui n*ont pas d'autre •ucî dans la vie que d*aller perdre à ce métier leur bonenr, leur beauté, leur santé, leur fortune, le repos de surs familles et rhonncur de leurs maris : ses plaisirs et M fêtes sont d*un antre ordre. Elle a dans Tannée les l«s belles fêtes du monde , dont elle est, sans se douer, la souveraine. Elle célèbre dans toute leur gravité M fieillis fôtes de Noël. Elle se souvient des noms de esYÎeux parents, de Tanniversaire de ses jeunes enfants; Ile vous dit naïvement chaque année : J*ai un an de i«i, félicitez-moi et m'envoyez vos fleurs. Elle a pour Ue toutes les joies réunies du calendrier. Elle croit au wr de Pâques comme elle croit à Noël , quand l'église M toute parce, quand les chants solennels se font entenîe, lorsqu'à l'austérité et à la tristesse du carême suciMe lalleluia universel. Elle a pour elle la fêle de Dieu lélée de fruits et de Heurs , et de beaux enfants tout lancs comme des anges. Elle a toutes les douces émo- ODS de l'église, cette fête continuelle que le vulgaire ne lit pas : l'encens, les chants de l'orgue, la parole du wlîard du haut de la chaire catholique , les cantiques ne disent les jeunes Glles dans la chapelle de la Vierge, histoire tout entière du Sauveur et de Mûrie, les maaiflcences épiques de l'Ancien Testament , les consolaons de l'Evangile , en un mot la fête éternelle, la fête • tous, la fête de la terre et du ciel.

Vous qui vous occupez sans fin et sans cesse de misé- Ales intrigues de coulisses, dont les héroïnes sont la lapart du tomps les plus ignobles filles qui se puissent air; vous qui trouvez fort bon de vous intéresser corps » âme à ces rivalités de rôles à débiter, de musique a aanter, de plaisanteries et de danses, vous ne compre- 31 pas, j'en suis sur, que la vie tout entière puisse se user à savoir tous les mystères de ce grand culte qui Hnpte déjà dix-huit siècles d'existence ; vous ne compre- 5z pas les chastes émotions que donnent la foi, la chalé, l'espérance, et quels drames intimes se passent sous s sombres voûtes des cathédrales , et que de douces rmes se répandent sous les parvis des temples, et qu'on ntéresse à ces beaux petits enfants qui viennent étuîr la parole chrétienne. Vous ne manquez pas de pleur à chaudes larmes, lorsqu'à la fin d'un mauvais drame

AI. Victor Ilugo, tout rempli de crimes, d'assassinats, nfanticîdes, d'empoisonnements, d'incestes et de barrismes, l'amant expire loin de sa bien-aimée; lorsqu'à Un d'une méchante comédie de M. Scribe , deux jeu- B gens se marient après avoir surmonté toutes les conkiriétés de leurs amours ; et cependant, âmes sensibles L€» TOUS êtes , vous ne comprenez pas qu'une créature Isonnable assiste, au pied de l'autel de Dieu, à un maige véritable; vous ne comprenez pas qu'elle partage ft chastes et inquiètes joies de la mariée, le délire contia du jeune homme , le bonheur des grands parents ni assistent à cette alliance de la jeunesse avec la jeuftsse. Vous avez pleuré la veille à chaudes larmes en liyant H. Saint-Auguste ou M. Saint-Ernest contrefaire, ar des planches mal jointes , le râle des morts; et si oas voyez passer dans son cercueil quelque beau jeune omme qu'un trépas inattendu enlève à sa mère, à peine Irei-Tous votre chapeau quand il passe. Mais, pour l'ac-

^ compagnçr jiisqu*à réglisa, pour prendre votre part des lugubres terreurs du De profundit, vous n'avez pas le temps, vous êtes pressé, vous allez retenir une stalle ce soir pour entendre tout à l'aise le nouvel opéra qui se chante. Eh bien, ce drame solennel de l'église, ce drame toujours nouveau de la vie et de la mort, il est fait tout exprès pour la femme qui croit en Dieu et qui va à l'église; elle a sa grande part dans ces larmes, dans ces douleurs , et aussi dans ces fêtes et dans ces* chastes joies. Son théâtre à elle , le voilà ; sa loge à l'Opéra , la voilà : c'est la pierre où elle s'agenouille; c'est l'autel où elle prie. Ses acteurs qui passent, les voici : c'est le jeune époux qui emmène la nouvelle épouse; c'est le mort que l'on porte au cercueil ; c'est l'enfant nouveau-né qui se plonge dans les eaux du baptême; c'est la foule innocente des beaux enfants qui viennent s'asseoir en habits de fête à la table de Jésus-Christ; c'est le vieux prêtre en cheveux blancs, tout courbé, qui dit la messe dans ce désert, et qui bénit de ses mains vénérables la jeune femme prosternée devant sa prière; c'est le pieux évêque qui arrive de bien loin, racontant les conversions qu'il a faites; c'est rarchevêque qui se meurt dans son église en deuil; ce sont, le jeudi saint, les douze vieux apôtres dont le pontife lave les pieds ; c'est la promenade dans les champs quand il faut bénir la moisson. Certes, ce sont là de grands drames, d'imposants spectacles, de naïfs héros; et savez-vous au monde, vous dont tous les théâtres brûlent tous les dix ans, théâtres de toile peinte et de bois pourri , savez-vous un plus beau théâtre que celui-là : l'église de Notre-Dame de Paris? Non, non, il ne faut pas médire du bonheur que donne la croyance ; il ne faut pas prendre en pitié ceux qui savent se servir, comme il convient, des chefs-d'œuvre, des grands monuments, des pontifes illustres, des excellents génies, des bienfaits, des souvenirs, surtout des espérances d'une religion qui a dix-huit siècles; il no faut pas prendre en pitié ceux qui lisent Bossuot et Racine, saint Jean Chrysostome et Pascal, Fénelon et Corneille, Chateaubriand et Lnimartine; ceux-là qui voient avec d'autres yeux que les yeux du corps le Campo santo de Pise et les fresques de Raphaël au Vatican ; ceux-là qui jugent les chefs-d'œuvre en chrétiens et en artistes, qui ne séparent pas l'idée de la forme, mais qui, au contraire, réunissent toutes ces nobles choses : la lettre et l'esprit , l'artiste et son œuvre , l'âme et le corps.

Vous parlez de vos plaisirs, de vos fêtes, des splendeurs de votre existence, de vos élégances sans fin, de vos intrigues banales, qui se dénouent à la police correctionnelle ou dans quelque allée écartée du Champ de Mars; tristes histoires dont voici le résumé : une robe froissée et un habit percé d'une balle; vous parlez de vos ambitions mesquines, qui aboutissent à quoi, je vous prie? à un peu de bruit que vous faites , à une place que vous emportez dans le conseil d'Etat où à l'armée; vous parlez de l'éclat dont vous entourez vos femmes et vos filles, et en un mot vous étalez complaisamment toutes les prospérités fragiles de votre vie; que sont, je vous prie, tous ces biens comparés aux bonheurs dont il est ici question? Dans la famille dont nous faisons l'histoire, la prospérité s'entend d'une autre sorte. Les enfants sont grands et beaux , honnêtes et naïfs. Le père , influencé par cette femme d'une si douce et si honnête volonté, va tsut droit son chemin comme elle, et il arrive sans être obligé de faire un détour, car il a toujours marche. hJle, cependant , elle a ses joies qu'elle ne dira à personne. Vous payez très-cher, vous autres, pour aller voir des tragédies débitées par des comédiens qui déclament des

LA DÉVOTE

vprs ; Tarf^ent que vous dépensez sons plaisir A ce que vous Appelez vos plaisirs , elle va le porter loul lâ-haul près du ciel, sous les toits, où Ton bnile en été, où Ton grelotte en hiver, cl là elle en voit des drames cruels, et là clic en essuie des larmes vérilaldes, et \h elle se sent bénie cl louée : les larmes qu'elle répand sont douces, ( l elle revient chez elle heureuse et TuVc , et clic s'endort d'un |»aisible -lommcil. Et, la nuit venue, au lieu do voir en ses rêves des tjTans de mélodrames armés de [loignards et df coupes pleines d<^ poison, elle rêve des malhenrenx qu'elle a secourus, elle rovoit li môre do raniille dont elle a sauvé l'enfant, elle entend la bénédiclion du vieillard : voilà des nHos. voil'i des drames! C'j'st rn vain que vos poètes ont dépensé tout le çrénîp qu'ils n'ont pas à scalper le cadavre hnm.iin, à vous roprésenler les plus abominables loi turcs du corps : elle en a vu plus que vos poêles, plus que vos^dramalurges n'en ont pu deviner : elle s'est penchée sur les lits de riIoTKL-DiEu, de la Pitib.

Ainsi, ]»ar celle voie que vous croyez semée d'aust-riléset d'épines, celle finime est arrivée tout simjdomenl à ce bonlieur ttrreslre que vous cherchez tous , après lequel vous courez tou<. Dans le devoir et dans la rèjïle elle a Irouvé ce(|ui va sans cosse s'enruyant dans vos désordres; p(Uîr avoir renoncé tout de suite aux plaisirs de la vanilé , cette femme a été la mailresse souveraine de toutes les polîtes vanités qui rentourent; sa modestie lui a servi tout autant (|ue si elle eût réuni en elle-monic tous es orgueils amoncelés qui nV)nt pas pu l'atteindre; elle a joui de toutes les bonnes et saintes choses de la xîe, sans excès, et par conséquent sans faligue ; elle a ru sa part tout comme vous, et la plus belle part, dans les vers du poole, dans les œuvres de Tariisle, dans la louange d dans les ailmirations des hommes; elle a joui plus que lous du ciel bleu , dos fleurs épanouies, du soleil qui se love, du chant du rossignol dans les bois; clic a vécu moins vitei|ue tuules ces femmes épliénîén's d'une beau lé si contest.iblo et sans coMir, à coup sûr, (jui paraissent et se fanent comme des piaules en serre chaude. .Volloz-les en i»résence , celle-ci et celle-là, la femme mondaine à soixante ans. noire dévote à quatrevingts ans. et demandez-leur où elles en sont l'une et l'aulre. Li fenmie mondaine à soixante ans est un cadavre, un remords; noire dévote à quatrc-vingls ans aime encore, espire encore. Elle a gardé jusqu'à la fin ses trois ciiuipagnes. la Foi, 1 Espérance et la Charité. La femme la plus spirituelle et la plus brillante du dix-soptioine si<'cle, celle Ninon de l'Enclos qui avait été [ir»)claniéc d'une voix unanime le ]»lus honnête homme du royaume de Louis XIV, fêlée el adorée jusqu'à .son dernier jour, el elle était bien vieille quand elle mourut, se voyant enfin sur son lit de mort, s'est écriée en poussant un profond .«soupir : <t Si l'on m'eût proposé une pareille vie, je mo serais pendue. »

Arrêtons ici ce sermon. Ce sermon est arrivé malgré nous, et par la force même du sujet. Nous avons voulu

reiever dé ta tféfafenr ou il a été placé par \^ beaux esprits même dn dix-scpiiéme sit^cle ce « de dévote, nous avons voulu montrer quelque f bien, même du cote des bonheurs de la terrf . c une heureuse profession. Nous n'irons pas jlui ■ livre est fait pour écrire les mœurs au-dessoo^ <i:

Ntms aurions pu vous montrer aussi, chi^n»i:i f toute l'autorilé d'une pareille femme. î'>rNqu'iî:f ; à toutes les grandes entreprises de la pnrole ëwr .•car. Dieu merci, cette puissance de la rcîiji ■•. tienne n'a i»as été si fort brisirc qu'elle ne jt« : core ses orateurs el ses héros. Même au;ouri*l/îi. . temps de liberté confuse el mal dêlînie, oy l .^^^ ses vont un peu â l'aventure, la vra^c liberté J* rôle, savez-vous ou elle se iclrouvc? Ce nVl fj* le journal, où elle est soumise â toutes sorle* ït\ ces étrangères, ce n'csl pas â la tribuce. oà Uji politique l'aveugle trop souvent, c'est dios la ' cvangélique. Chose étrange î c'est la seuU*niecl ^ hommes peuvent dire loul ce qu'ils ont »ar > p c'est là seulement que se dôl»attent le^ crt-aii ■•* qui tiennent â la liberté et à la con«cieDc<>. L * : fesient chaque jour de nouveaux orateur^, ton j^ do l'ardeur du prosélytisme chrétien. On pourrsi:»: ; mer plusieui*s, jeunes apôtres, convictious r rr^ ! ardents esprits, qui remuenl des idées, ne posiij agiter des hommes. On pourrait e'n cittr aa. k puissant de tous, qui doit verser le suird^siarr-^i res au pied du cruciCx, en songeant que Luther i .1 levé le seul rôle qui pût lui convenir dans TtH Iholiquo. Or, â ces luttes de la parole chrélÏArt ; inquiétudes éloquentes de tint de bons e«;^Lvi dangereuses révoltes puisées dans le sein mèmtii vangile. la femme dévote assiste chaque joar; tSti la première place dans ce champ clos da dam «fd^ croyance, et tous ces orateurs qui cankttnl fvrr même cause, tous ces jeunes chrétiens lisf«i<i m tyre, toutes ces généreuses ardeurs qmNi«|lirtt4 l'église, ne pouvant pas se faire jour daHk priM^ c'est notre héroïne qui les juge du haut II H tel et de sa vertu.

Nous avons aussi oublié, mais coninerilMÉI^ blier dans ce vaste sujet? la femme dévoUfJUta tout bien que sa dévotion, pour toute ivlMld croyance; celle-là aussi, dans son in'iiil tldiBli elle règne, elle est heureuse. l\iu\Te feab» flBIj l'égli.se l'abrite; pauvre femme sans famiUe, and! tous les beaux enfants que réunit l'élise SHléi pauvre femme sans |»atrinioine. elle a powfiÉÎi l'aumône des honnêtes gens t|ui prient avec iQr: ) vre femme que personne ne connaît, elleadcsiiri la pleurent quand elle c^t morte. Hais, po« pnM bonheur de celle-là, il n'est pas besoin delaaicH rcr. (Jd'est-ce donc en Ce monde qu'une panfica femme seule, infirme, abandonnée â ellc-aéai^d ne croit pas en Dieu '?

— - VEBDEIL. JC.

LA HALLE

JOSEPH MAINZER

a Halle de Paris proprement dite se compose de plusieurs vastes places qui se toucheut , et n*en formeraient qu'une seule, si de petites rues ou quelques pâles de maisons n'en interrom- E^- pni«'nl la conlinuilé.

■ Il II ' Placée au centre de

lis la rue Saint-Denis jusqiraux environs du Palaisil, celle halle d'un autre genre, qui semble la prenpar la main pour aller la joindre au marché Sainl- )ré ou de la place des Jacobins. La plus étendue de )laceS) au milieu de laquelle s'élève la fontaine des cents, le chef-d'œuvre de Jean Goujon, était jadis imcliére : par une de ces bizarres révolutions qui lent à rL-(lêchir au philosophe , l'asile silencieux de ort est devenu le bruyant rendez-vous des substan- |ui servent à l'eptrelien de la vie.

ir chacun des compartiments de Timmense marché pprovisionne un million d'individus, plane, soutenu le nombreux poteaux, un dôme à peine voûté, lourd ne la couronne du pape ou comme la calotte d'un de Strasbourg. Tel est le dais du trône sur lequel nt ûérement les très-hautes et trés-puissantes dames halle. Au premier aspect, vous croiriez ne voir que mêle et confusion dans cet amas irrégulier de bâti- ^ et de charpentes; il y existe ccpeudant un ordre

admirable, une classiQcation rigoureuse. Tel dôme recouvre la poissonnerie; tel autre le marché à la viande. Celui-ci est consacré aux marchandes de fruits et de légumes ; sous celui-là s'entassent la volaille et le gibier. Tous ces objets de consommation sont disposés avec art, et sous leur jour le plus favorable : rien de plus appétissant que ces faisceaux d'alouettes et de perdrix , que ces guirlandes de poulets, de canards et de dindes ; rien de plus frais et de plus gracieux que ces paniers de poires, de pommes, de pêches, de raisins, dont les teintes vermeilles ou dorées sont coqueltcment rehaussées par le vert du pampre ou de la mousse. Lorsque l'agaçante bouchère vous arrête au passage, et vous dit d une voix caressante : « Monsieur, voilà un beau rôti ; entrez, choisissez votre pot-au-feu ! » vous seriez lente de vous rendre à son invitation, tant est séduisante l'apparence de cette viande proprement découpée, et dont la membrane supérieure, par une adroite disscclion, vous représente rimage du grand Napoléon, avec sa redingole, son petit chapeau et sa lorgnette !

Toute la rangée de boutiques qui s'étend le long de la rue aux Fers est occupée par des marchandes de fleurs naturelles et artiQcielles : c'est là que le fils et la fille, le neveu et la nièce, le filleul et la filleule , vont choisir le bouquet obligé pour la fête du père, de l'oncle, du parrain ; c'est là que la grisctte fait emplette de la rose ou du bluet dont elle décore son élégant bonnet pour le bal de la Chaumière ou du Prado ; c'est encore là que l'ouvrier modeste trouve le bouquet et le chapeau de fleurs d'oranger, parure de sa fiancée et symbole de son innocence, lorsqu'il la conduit à l'autel.

Il y a aussi un bâlimcnt spécial destiné â it vente du

LA IIALUv

beurre et des œufs que Ton y transporte dnns d^énormes paniers. Enfin, vous d»'couvrcz encore un marché, et ce n'est pas 1-! moins curieux, où se fait exclusivement lo commerce des pommes de terre et des oignons. La, voire omI s'arrête avec surI.ri^e et plaisir devant une innmnbrable qu.mtité de petits cditicesarlistement construits : tantôt c*e>t l'oignon qui sï'lève en colonnes dorées, tantôt la pomme de terre qui ligure de gothiques tourelles; il y A plu>; d'art, plus de difticultés vaincues dans cette architecture que dans celle des tours penchées de Pise et d(; Dologue. Le talent de celle qui l'a inventée participe à la fois de l'hahilcté de l'archilecte. du goût du peintre et de la dextérité du singe. Retirez de ces tourelles , de ces colonnes , de ces pyramides , une seule piorre, je veux dire une seule ]ionime de terre, un seul oignon, et I édifice croulera, et vous verrez tous les matériaux se répandre sur le pavé des rues environnantes. Keruhz-vous, et jetez de loin un coup d'œil sur l'en- '.fin Me de ce marché, embrassez à la fois toutes ces entilvii-.H de galeries ornées de tableaux vivants, plus piltort:v[Wi% que beaucoup de peintures, cl, à la vue de ce

dôme , de ces poteaux , de ces mircfciifci tk^^

mc!>iles comme des statues» vous croinsipflVi temple antique, les caveaux de rabbajeleSa^ un Louvre, un Vnticnn.

Miiis. si vous voulez vous lirrer mxfltîflni contemplation , attendez le déclin da jov:Ml menton les rues deviennent iilencinscs,iik chande se prépare â quitter son poste. Aleni« permis de vous promener, de regarder il il ■ IMus tôt, l'observation en grand est imptoili seriez perdu dans la foule des acheteurs, là wâ tout, pendant les heures qne la poKes waai paysans pour vendre enx-mémes leon émfmm sommateurs, vous séries étoordî, tbuoorfi; aM détails vous échapperaient. Hais , cotnae ëkm ment pour votre curiosité» tous jodrieitaV qui ne se présente qne li et A crttehewiiM halles, dans les espaces rides qu'elles lansHtsMi dans les rues qui leur servent d'appendices. Étal une innombrable foule de Tendeurs liiiiisIflM.» et circule vue mnltilude d'acheten |hs 1mm

U HALLE

DPe. Tout y est vie, tout y est action, on pourrait dire i. y esl jeunesse; car ce qui est vieux s*y rajeunit, ce est lent y devienl prompt et pôtulnnt. Il le faut bien, B peine d'être tourna, retourné, chiffonne, renversé létiné par la foule comme une perruque pnr un singe, ■îd par hasard il lui en tombe une entre les mains, tl un tohu-bohu d'hommes et de femmes, de paysans « paysannes, de marchands et d»; niîtrchandcs en gros »n détail, de restaurateurs, de gargotiers, de mar- «ds de vin, de cuisinrcrs, de cciisinières, de mnrmî- »• de fruitiers, d'épiciers, de vieux garçons qui font •mêmes leur pot-au-feu , de femmes de ménage qui >nt pour les autres.

*hôlel du ministre et l'échoppe de l'écrivain public, fusion bourgeoise et la cuisine particulit re, tout se tie rendez-vous à la halle;' un million d'estomacs y >ieDt leurs représentants, dans une proportion bien 'einenl large que ^celle qui préside i la composition ^ Chambre des députés. A chaque pas, ce sont des itagnes de choux, de poireaux, de.carottes, de navets, betteraves, des monceaux de pommes et de poires 1 les espèces recherchées sont soigneusement enve- >ëes dans du papier. A teire, et principalement au- ^ de la fontaine des Innocents, sur une place que Ton

nomme le Carreau de la hatce, se trouve un magasin improvisé, un camp volant ; chaque marchand, à son arrivée, peut, en y posant le pied, dire, avec Guillaune le Conquérant ou Fernand Corlez : a Cette terre esl à moi ! » Là, il ouvre son panier, étale ses fruits, ses racines, et laisse à peine entre sa marchandise et celle de son voisin un sentier de Lilliputien, par lequel passent des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, avec des hottes, des paniers, des brouettes. L'oreille y est assourdie par uo mélange confus de cris; dix mille voix se font entendre à la fois : De la ciboule I De Vail! Des choux de BruxeU les! Une tranche de potiron! Du mouron pour les petits oiseaux! De la chicorée! De la lavande! Ici : Â un sou le quarteron! là: Â deux sous la livre! derrière vous: Mes beaux champignons! devant vous: il cinq pour un sou. Us anglais! Vous avancez lentement, poussé, bous* culé a droite et à gauche, et partout vous apercevez des bouches plus ou moins ouvertes, garnies de plus on moins de dents; chacun veut vendre, et chacun cherche â dominer le cri de son concurrent; d'où il résulte une effroyable cacophonie, â faire fuir le plus intrépide. Mais ce n'est pas seulement votre oreille qu'il faut essayer de garantir, ce sont encore vos coudes et vos épaules : ils ont là leur ennemi juré, le porteur. Muni de son panier.

LA HALLE

d-: n ho: Ce 03 de sa brouette, il s*en tîenl toujours un iizs le Toisîojze de celui qui acliéle on gros; ayez l'air -i iz L liti-ed hôtel ou d'un cuisinier, vin{;l bouches vont î': :-:t'.- >ur votre passage pour dire : « Bourgeois, voilà !•: ï irt-ur, le voil.i! » Vous seriez un simple observa- :.: :r. q'i' ctlte allocution vous poursuivrait rncorc; elle «./pi'r'.e alors vous avertir ironiquement que votre place iVit pis dins cet endroit, où vous n*avcï que Tiire. A p.:..'-; Iji a-ton confié un Tirdeau, que le porteur prend 5 :; :hn tt se met à fendr»- la presse. Malheur aux par.ier-, aux fruits, aux pots de lleurs qu'il rencontre sur vi route: ni.ilh».ur â vo> jambes et aux pans de voire hh- L:t: car h politesse n*est pns la plus brillante de ses qualit';>. II va droit devant lui, sans s'arrêter, avec le même Ains-façon que s'il était dans une rue déserte. Ici, il renverse un tas de poires; là, une pyramide d'oignons; plus loin, une femme, deux, trois; il va toujours sans prend.-*' carde aux Tonnerre du diable! dont on le salue, et ûuiqiieU il répond par cette apostrophe : Vieux hibou! at'tu U» yeux sur ton..,? Le reste se perd dans le bruit de la foule.

A côté de ces vendeurs, de ces acheteurs, de ces hommes de peine, qu'une même exigence, la cuisine, réunit rhaqiie malin dans les halles de Paris, viennent encore se (ilacer une multitude de petits commerçants qui lipéculent sur la vente du paysan, et lui offrent, en échange de rarjrenl qu'il vient de recevoir, les petits approvisifinn«rments de son ménage. Ce sont des marchands de souliers, de sabots, de cuillers de bois, de couteaux, de hvthes, de seaux, de mouchoirs à vingt sous les deux, de fil, d'aiguilles, d'épingles; on y voit jusqu'aux éternels crieiirs d'allumettes chimiques à deux sous la boite. Taudis que vous mettez tous vos soins à ne point poser votre pied sur les poires et les marchandes renversées, vous vous sentez inondé tout à coup de petits rubans blancs qui semblent descendre des nuages sur votre tête, comme la pluie d'or sur la belle Danaé. C'est un mar-

chand ambulant qui | quelle des milliers de tête des passants com démarche est grave, i son cri : Lacets Hact et intelligence, aussi bannière où brille l'îi fois, cependant, il ar dans la bouillotte du < cliande de saucisses, < breux n la halle, et y distinguée.

Au marchand de U< i^s uns distribuent d presseat les paysanne primé, crient â tue-té I A moi, dont les enfat naud, le maître d*éet noncent des pillules n blcs, les consultation D'autres chantent, au de Napoléon, la Cola avec un orgue de Barb dont la voix de tonn gomme, domine, coron pêtede la foule; il lie petits cahiers, et rcpé compliments pour leji lettres et des eompHm onek, à sa tante, à $o très bienfaiteurs! Dot sous!

Vous qui dédirez coi ner ses quais, ses pon clés : allez visiter ses h est, comme il a été il quand vos os serviront

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LE DIRECTEUR DE THÉÂTRE

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