I.KS CIIIFFONMERS
Cest là sans doute une épouvantable condition ; mais,
habitués à ce traio de vie, à ses déceptions continuelles,
À son'abjection fatale» les ciiiflonniors ne font rien pour
en sortir. Ils se plaisent là dedans, ils y naissent et ils
y meurent, comme les vers dans la chair bleue. Que
voulez vous? avec les quarante sous qu'ils gagnent à peu
prés tous les jours, ils pourraient vivre convenablement,
un peu mieux; ils ne veulent pas vivre mieux. Ce qu'ils
veulent avant tout, c'est du vin et de l'eau-de-vie; a du
camphre et du vitriol, » comme ils disent; quelque chose
enOn qui leur brûle, le plus vite possible, les poumons
et le cerveau. Un chiffonnier qui |icuscrait ne pourrait
pas faire sou état. Les chiffonniers révent, ils ne pensent
jamais.
La bonne ville de Paris, cette belle prostituée toujours prête à satisfaire tous les appétiu, ceux du vice et ceux de la vertu, ceux de la bouche et ceux du couteau ; Paris a produit des cabareliers tout exprès pour les chiffonniers; il y a à Paris des bouges où l'on ne reçoit que ces gens-là et les voleurs, qui entrent partout. Un homme vêtu à peu prés décemment n'y serait pas reçu, à moins pourtant qu'il n'établit sa dignité d'une manière précise, soit en prouvant qu'il vient du bagne ou qu'il y peut aller, soit en montrant sa médaille de chiffonnier ou sa carte d'agent de police. Voilà cependant les couches in-
férieures de l'espèce humaine, telles que les a faites la civilisation ! Ces établissements sont quelque chose de monstrueux, et les hommes y sont traités plus mal que les chiens. Le tavernier, le cabaretier, si vous aimez mieux, toujours protégé par la police, exerce sur toutes ses pratiques un contrôle brutal. Il les injurie, il lc$ frappe, il les entasse sur de la paille dans une pièce reculée et sourde, quand ces malheureux, qu'il a empoisonnés avec ses drogues, ne peuvent plus se tenir, même sur les genoux. Les chiffonniers appellent celle pièce clandestine la salle de police, le violon. Us y dorment, les uns sur les autres, lorsqu'ils sont soûls, en long et en large; et, quand ils en sortent, ils ne se plaignent pas ; mais ils recommencent à boire, s'ils ont encore de l'argent.
C'est dans ces ignobles repaires, et ils sont nombreux à Paris, que les chiffonniers vont engloutir le prix de leur travail. Le plus souvent, îl n'y a ni bancs ni chaises dans ces trous bâtis en maçonnerie, mais seulement des cordes attachées au plafond et qui descendent vers le pavé de l'antre jusqu'à hauteur de moitié d'homme. Quand il en est ainsi, les convives se soutiennent à ces cordes, à leurs risques et périls. S'il en tombe quelquesuns, les autres marchent dessus; voilà tout. Il y a, rue des Marmousets^ une maison de ce genre, que la police
Pan». - Iirjriir.rr c -'o Fl.'.niiarl Klot, r.ii Sainl-I.oui-» \\
LES CUIFFONiMERS.
municipale fait fermer le dimnnche et le lundi, par mesure de ï-n'cnnlion, à trois heures du soir! Jugeice que ce peut (:lre (|nc celle maison, rue di;S Marmousets!
Les chilToniiiers prennent leur nourriture au hasard, m.iis presque toujours sur les marchés publics. Là, pour queli|ucs sous, on lour vend des croûtes de pain, des roslcs di; viandes, des bnlayures de maraicherie, des ar^ lequins, comme ils disent, et ils ne dcmand. nt rien de plus. On pourrait même se dispenser de faire cuire leur pîUêc dans le saindoux; ils no s'en plaindraient pas. Tour vin£;treiitinies, ils dînent merveilleusement, à leur avis, chez la mi?re Cousin. Ln mère t!ousin est leur Bonel; elle hal ile le marché des Jacobins, à cent pas des Tuileries.
11 exisliiii nulrefois, dans les environs de la place Maubcrt, un restaurant spécialement consacré aux chiffonniers, cl dont l'hi^iloire mérite d'être arrachée d l'oublL Ce resîai'ranl, êlabii au rez-de-chaussée, était composé de dt'ux pièc'.'s b.is^es, noires et comme écrasées sous le poiils d«'s élaij'cs supérieurs. De longues tables entourées do briucs, le tout tu sa]«in et siuiteiiu sur des pieds solidement enfoiifés dans le sol, tel était rameubiement de ce it.'.uvre lo;is. Aucun saint en renom, aucune allégorie, aucune (.îo\ ise, n'avaient été barbouillées au-dessus de la porte, n; ià ou y li.ait en luîtres grossi^-remenl dessinées : « A l'a/ATT l!L lA FOir.CIÎAlTE, ICI LO.N PÎXE I»Otn UN
.SI.'. ! » Ci'llo eus. imic avait fi.il fortune, et il devait en ('tri? ainsi, d.ms un pariil quarti^T. Eh bien ! c'était une iioijic' cruelle que celte eus. iccne, un mensonge tentateur, amer. V.iici coiunieuton dinait pour un sou à Vazart de lu fvurchaitc, IKins la premii-re pièce de cet abomiui.ll.î rél\\.l«»ire. r.r.e ehaudicre immense, en cuivre jaune cl v« rl-'li-.;ji>é, rep-.)>ail sur un trépied en fer, au-dessous dnquol on entretenait avec soin un grand feu. On jelait d.iiis colle rliaudière quinze à vingt livres {Variequinf, c'est- i-iliro des restes de viandes achetés dans les gargotes îiii voi-iuage. Deux ou trois têtes de moutons, toi:|:"'es rn Jriix, (" talent ajoutées aux arlequins, et le tout iiJîge.iit l'v siirs:ii tait dans la chaudi.-re au milieu d'nu<! niaro d'eau grasse et Uioussue. Un pauvre dialde vcuail-il à \,.yM.'V avec un sou dans sa poche et la faim au ventre, il euli'ail là, alléché par les promesses de re.:s«-ig!i.j, tt il deuiandait à dîner.
AKmv, V')ici la scène qui se passait si notre commens:.l m ivai: ;)Our la première fois dans ce terrible restaur.;;iî.
Uiie g:o;so femme, pres(|ue ronde, une figure toute rouiïe lîl d • in haibo, avec des yeux gris et clîgnot.ints, s'avaii.; .î' au: si lût et remettait aux mains du malheureux m.'^ loii.tîi- il.î ( n fer, buigue de quatre pieds environ, nuîrr de ttum;- .r,.isseusc et armée de trois pointes.
<.< Voli'<' .*!■ lî » deniandail-elle aussitôt.
-1 l'aziiit de lu fourehaitc, on payait son dîner d'avr:i.fi?.
^^)lrf• honi:ne donnait son pauvre sou, jaune ou roucre. en ci:rq c. nlinu-s. en quatre liards, en une seule pièce, c MiMinî il était, ccimme il l'avait trouvé, ou gagné, ou C'iif:i;!o oiî le lui avait donné. Il y a des infortunés à Pari^, <l pas ni.il, qui p«jurraient Irès-hien croire que Targi :it n\*\i^lu pas, s'ils n'en voyaient empilé derrière les giill'S d. s rli'iîjgeurs. L'auteur dr cet article s'est demar;dé Ir-'s-s-riLU-Minenl, pendant «|uatorzc mois, s'il n'y avait phw une M-ule pièco de cinq fr.incs à Paris. A la li.i. v.ii h 'ii«»r:ible député, M. Chapuys-Montlaville, lui pr nîvii, -ur ;ni seul mot, qu'il y en avait encore quaia:.l;>. et plus.
La fr'iuiiL' ronde s'assurait que le sou était bon, ou les ceutiiues, ou ks liards. C'était bientôt fait. Elle prenait
ensuite son homme par le eoa, à pca prés enr.^ bourreau au moment où il va enfoamer un*' tét^ l'éternité; et puis, détonroanl cette du paurr^ : elle lui allongeait le bras armé de la fourcha c qu'au-dessus de la chaudière. Alors, elle lui di^i
« Piquez!... %
11 abaissait la main, plongeait perpendicalair^n fouchette au fond du gonffre. et le morcela qall piqué et qu'il retirait de Teau lui apparteDaîL <: avec cela qu*il devait dîner pour ton sou.
Ce morceau était quelquefois un cou de poulet, i par les chiffonniers un iiti ;
Ou bien c'était un tronçon de pomme de Icne;
Ou un radis noir, creui;
Ou un pied de chat domestique ;
Ou une oreille de quoi que ce soit;
On une couenne de lard rance et jaune.
Lorsque c'était une moitié de tète de mouton, b à choisir était gagnée.
Le plus souvent ce n*ctait rien du tout.
Un do mes amis, N. Auguste Lnchet. avec le]ri<r' lai un jour visiter celte aboniîiKible providt^n. r. i jouer à Vazart de la fourchaiîe. Il s^cmpara di :r et le plongea dans la chaudière. A la quaioni-n^ il en retira une coquille de moule» mais la oosie restée au fond.
Après quelques années de vogue . soit qae b r ail mis lin aux spéculations philaiilhropiqae« d^crf blissement. soit qu'il ait été naturellement atiiad-jc: a disparu.
Les ehilfonniers les plus heureux sontecu^i.'ft vent dans leur ronde quelque chose à manger, «na i ce soit, l's soufflent In-dessus et ils s'en bocrrnf^i Ire, sans faire la grimace, et bien contenb. e? re4: Ils appellent ce festin un dîner chez la ncrrè Iv; comme la mère la Hue csl la seule pers'HM rj rn qui leur fasse crédit, c'est toujours avec or^tildlîment qu'ils parlent d'elle. Eh ! bon Dien! ilfiitt^f! mer quelque chose et quelque part, ici-itts: porr n'aimeraienl-ils pas la rue» ces pauvres gens qû Ui vent tout !
Viennent à périr les colonies et les beileriTes , i chilTonniers trouveront du sucre» s*il le but, ion de ces grands fossés qu*on appelle les mes 4e I Quant à présent, c*est là qu'ils font leur rceolte d? I et qu'ils cherchent le fer dont ils ont bc«oia. ' comme : l'un des leurs. TÎeux soldat, non décoré. ayant, dit-on, souvent mérité la croix, ce qii mieux; l'un des leurs, marié légitimement et pè famille, même un peu marchand de vin* dégoAlé u de son pauvre état de chifTonnier, cherdia dans b un moyen d'en sortir tout «i fait. Il ne savait rÎM Dans le temps de sa jeunesse, on n*apprenaitainn qu'à tirer des coups de fusil et à supporter de 1« marches. Il était vieux d'ailleurs et incapaUe d*a travail pénible. 11 avait des enfants à son tour, ■ pauvreté n'avait point permis qu'il leur fitapprnA métier. 11 possédait en outre une vieille femme, ■« avait été cantiniére, et ne se souvenait pas d'aisii antre chose que passer la gouUe à nos soldais < champ de bataille, à travers les balles et an nfii feu. Autour do lui , il avait beau regarder et ëfcoA bras, il ne voyait rien qui piit l'aider à sortir de sas heureux métier, il y songeait tout le jour, et b i en pleurait. Apres bien des recherches, bien des ol bien des rêves, il lui Tint enfin dans TespriC qn'i impossible que le tabac vendu par la régie fàlplas vais. Depuis longues années, il savait qne ccllral
LES CHIFFONNIERS
Dible choucroute enfumée était beaucoup trop chère. Du rapprochement de ces deux fnits. jnillit pour lui, comme une source nu désert, une rie nouvelle, une situation meilleure. H dit : Je serai marchand de tabac; et il le fut. On le vit, dés le lendemain, lui. sa femme et ses enfants, se promener dans les rues de Paris, un panier au bras , et cherchant sur les trottoirs et jusque dans les ruisseaux, les bouts de cigares tombés de la bouche des passants ou rejt tés par eux.
Les galeries du Palais- Royal , les boulevards, les Champs-Elysées, furent les premiers endroits qu'on leur Tit exploiter. Peu à peu ils s*inlroduisirent dans les estaminets. Aujourd'hui , quand ils rentrent , lê soir, dans leur pauvre gitc, il est bien rare qa*ih ne rapportent pas, à eux tous, une dizaine de livres de ces bouts de cigares. Alors ils se rangent en rond autour d'une table; ils disposent leur recolle au milieu d'eux, ils Tépluchrnt, ils la trient, ils en font des lois. Chacun d'eux, armé d'un gi^and couteau de cuisine, hache ensuite devant soi, pour en faire du tabac à pipe, sa part de la récolte du jour. Le lendemain , enOn , tout en faisant leur ronde , ils vendent aux chiffonniers qu'ils rencontrent, et seulement au prix de dix centimes l'once, le tabac à fumer et à mâcher dont ces pauvres diables ont besoin pour Tivre.
Quant au fer. ce sont les chiffonniers eux-mêmes qui Textraient des rues, ou du moins un cerUiin nombre d'entre eux. Ceux-ci sont nommés par la police et par leurs confrères, les ravageurs. Ils ne travaillent pas lorsqu'il fait beau, mais seulement quand il pleut, un instant après la pluie. Alors l'eau coule à torrents dans les rues inclinées de Paris. Elle a charrié, dans les rigoles ménagées par le pavé, tous les morceaux de clous el de ferraille qu'elle a pu emporter en passant , et tout cela s'est arrêté çà el là , dans les interstices de pavés. Les ravageurs le savent bien. Aussi, dés que le ciel se charge de nuages, dès que les nuages s'amoncellent au midi cl semblent traîner sur la ville et s'écorchcr les flancs aux angles des toits, des ce moment tous les ravageurs, jeunes et vieux, sont en fêle. Chacun prépare son crochet el boit du camphre, en attendant l'orage. Tout à coup les nuages crèvent, la pluie tombe à verse; c'est le beau temps des ravageurs. Dans un instant ils vont se mettre à l'œuvre. La pluie a cessé, les voici.
Toutes les rues inclinées de Paris, et au milieu desquelles coule un ruisseau, sont occupées par une ûle de pauvres gueux en blouses, ployés en deux, la létc au niveau des genoux, les regards au fond du ruisseau, et cherchant de la ferraille entre les pavés. La besogne faite , ils vendent un sou la livre leur misérable bulin. Pour nous autres, un sou n'est rien; pour les ravageurs, c'est l'espérance, c'est la vie, c'est tout! Oh! que de chiens inutiles absorbent sans s'en douter ce qui sufÛrail aux besoins de nombreuses fiimilles!...
La police n'aime pas les ravageurs. On prétend qu'ils détériorent le pavé de Paris. Quand elle en prend en flagrant délit, c'est-à-dire travaillant pour manger, elle s'en empare, elle les conduit en prison, elle les fait condamner, et puis probablement elle se donne, au nom de la société, sa propre bénédiction. Quelle raillerie!...
Quoi qu'il en soit, et ceci soit dit en l'honneur du plus hardi des cliilTonniers, voici dix ans que la police traque le général Bertrand , le plus vaillant des ravageurs, et elle n'est pas encore parvenue à l'arrêter.
Le général Bertrand , ravageur, n'est pas ce vieux et Cdùle compagnon de l'Empereur que nous connaissons tous. Grâce à Dieu ! celui-ci peut vivre autrement qu'en
cherchant des elous dans les ruisseaax de Paris. Celui dont nous parlons est tout simplement un chiffonnier héroïque , un brave entre les siens, et que les siens ont appelé généra] , parce qu'il se nommait aussi Bertrand, comme l'austère compagnon de notre grand Empereur.
Les jeunes chiffonniers ne se font remarquer au miiiea de leurs pères que par un seul trait , un manque de mémoire , un rien , voici : dés qu'il peut travailler A son compte, c'est-à-dire à douze ans environ, le petit chiffonnier se bille d'abandonner l'antre paternel. 11 .se pro* cure les instruments dont il a besoin, el on le voit errer seul au travers de nos tas de maisons. Pendant les premiers jours de sa liberté, il sait encore le nom de son père, mais au bout de trois mois, demandez-le-lui, il ne s'en souvient plus. 11 sait bien qu'on l'appelle Gugusse, Titi, VAmour, etc., mais voilà tout. Pauvre enfanl!
C'est sous les galeries du marché du Temple que les chiffonniers achètent leurs vêtements. Une blouse en été, une guenille quelconque en hiver, une casquette, un pantalon multicolore, deux souliers réformés à l'armée de Sambreel-Meuse, mais garnis de bons clous aujourd'hui, voilà leurs harnois des fêles et de tous les jours. Quanta la chemise, c'est au marché Saint- Jac'|ues, chez mademoiselle Victoire, qu'ils vont la chercher; ils l'appellent du nom de la marchande, une victoire. Elle leur coûte dix SOUS; quelquefois moins, jamais plus.
Les chiffonniers deviendraient presque tous électeurs s'ils savaient profiter de leur position, qui ne les oblige d aucune dépense; s'ils aimaient un peu moins le camphre et le vitriol. Us seraient considérés, choyés, on leur donnerait des poignées de main et on leur ferait la cour tous les cinq ans; enfin, ils pourraient mourir dans leurs lits. Eh bien! allez dire cela à un chiffonnier : il vous répondra que l'hôpital n'est pas fait pour les chiens, et il vous tournera le dos. Les chiffonniers sont des malades incurables.
On a rangé tout récemment les chiffonniers parmi les classes dangereuses de la ville de Paris. On a eu raison : les chiffonniers sont dangereux; mais à qui la faute? Au lieu de s'amuser à bâtir des prisons modèles, ou pour un seul délenu l'Etat ne paye pas moins de cinq cenls francs de loyer, comme à la Roquette; au lieu de faire aux prisonniers civils une vie si douce, qu'elle dépasse en bienêtre celle de nos ouvriers actifs les plus laborieux, ne vaudrait-il pas mieux s'occuper sérieusement du sort des classes pauvres? Encore une fois, ce n'est point par plaisir qu'un homme se fait voleur; c'est parce qu'il n'a pas de travail, pas de gile, pas de vêlements, pas de pain. Lorsqu'il sera en prison, il aura tout cela. Il le sait bien, ce pauvre homme qui ne s'est pas encore écarté du droit chemin, et c'est là pour lui eu vérité une science formidable. Vous qui l'accusez, vous qui le condamnerez demain, la maiu sur votre gilet et les yeux dans votre Code, vous ne savez pas tout ce qu'il a fait, ce malheureux, avant de mettre l'honneur sous les pieds et de marcher dessus; vous ne savez pas tout ce qu'il a souffert pendant le jour et pendant la nuit, tourmenté par les tentations de la faim; vous n'avez pas eu faim, vous!... Oh! croyezmoi, ne chassez pas Tindulgence de votre cœur, mecsieurs les juges : l'indulgence, le pardon, sont des attributs de la Divinité, tâchez de vous approcher d'elle le plus possibh. dans ce numde, et, dans l'autre, elle abaissera sa droite de votre côté. Les chifl'onniers sont des hommes, comme vous el moi; ils sont nés de deux baisers comme nous tous, sous un buisson de fleurs, peutêtre sous les lilas de RoKiainville, au bruit des chansons villageoises, au chant des oiseaux : ne les maudissez pas. Ah! s'ils se sont abrutis au point de ne plus nous
LES CHIFFONNIERS
ressembler que par la forme , ce n*esl pas leur faute à eux, croyez-lc bien. Us s'éloignent si vile de leur mère, qui ne peul les nourrir! Ils sont tnnt méprisés, tant cachéfi dans la bouel Us voient si rarement le soleil, ces parias inclinés sur le fumier que nous faisons tous !
Nous avons écrit tout à riiciire que c'claii.'nt des milades incurables, — oui, incurables si nous les abandon- DODS tout à fait; — mais pcncbons-nous vers eux quelque jour, et nous les verrons bientôt revenir a la vie commune et s*élevcr à une bautcur normale. Hélas ! les pauvres brutes , savez-vous qu'ils ne se croient pas des hommes?...
Us sont pourtant aristocrates et trés-arislocralcs, je vousjure. Il y a parmi eux, commi; partout ailleurs, des rangs , des» catégories , des préférences , drs exclusions , les élus et les maudits. A que1(|ues pus de la barrière de Fontainebleau , il existe un cabaret fréquenté spécialement par les cbiffonniers, et qui porte pour enseigne une espèce de cruche noire, avec cette devise au-dessous : c Au Pot blanc. » L*ex-cbef de la police de sûreté , le publiciste Vidocq , ayant eu naturellement â s'occuper des chiflbnniers, a visité ce cabaret longtemps avant nous. Voici, à peu près textuellement, ce qu*il en dit dans un de ses ouvrages :
c Les chilTonniers sont divisés en trois classes : ce n'est pas seulement dans Texercice de leurs fonctions que cette distinction a Heu; elle existe même au Vot hlanc. Pour ne point mettre leur hotteriot en contact avec les mannequins et les serpillières , les chiffonniers de la première classe se p^nt emparés de la plus belle chambre du cabaret : elle leur appartient exclusivement, et, pour bien indiquer sa destination, ils Tout nommée
chambre des pairs. Les porteurs de mannequin*, i exemple, se sont cmpnrés d'une autre pièce q*;!: Dommée chambre des députée. EnGn les membre* dernière classe, forces de se conteiilcr de U yvx^ ; vaise pièce , ont écrit au-desbus de la porte : Bfh des vrais prolétaires.^ »
Cette prédisposition à s'afTublcr de privilèges e blasimner démontre beaucoup mieux que nous cv rions le faire tout ce qu'il y a de souffraDees yn pauvres parias de notre civiliiïation. Quoi doue! r^ ceux-là mômes qui brisent les êcussnD& aux ;** crises, qui battent les armées du la royauté, leplj* et peut-être le plus lourd privîléirc de notre lcr..r sont eux. et cela au nom de régalitc! — ce soct*.. se détournent de régalitc divine , réf^litê ut:! régalilc du malheur! — Faul-il se plaindre f gronder?...
Ni Tun ni l'autre. Les temps ne sont pas venui.
Un mot seulement :
0 prolétaires! ô députés ! ô pairs do France! voie longtemps que la guerre existe entre vous, ethia terre ! Avez- vous peur qu'il y ail trop de joie el et cité dans ce monde, vous qui abandonnez, quisi v les bannissez pas, les hommes malades au lieu i? cher à les guérir? Croy<z-moi, mcssoîgneurN frttr autre voie. Plutôt que d*aiguiser vos dent» les fa» • les autres, aimez-vous en frères, les {;rand> et I««f' et pensez qucl(|uefois à cette pâle chifTonni'/re. f^. aussi, se plaît dans la pourriture humaine, dim« li :' dans les haillons et les manteaux d'or, boit li^LC? •pleine bouche et sans cracher; terrible porte-Uu^ nous ramassera tous, et qu'on appelle La Iktr.'..
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LA DÉVOTE
JULES JANIN
i\ke à Dieu, il n'est pas (le révoliilion en ce monde, qui, à le bien prendre, n*ait en soi quelque chose de bon.
La Révolution de juillet, par exemple, nous a délivrés à tout jamais d'un abominable Uôau qui mono eût do rep.irailro dans nos mœurs , je veux dire rhypocri>ie ro]ij;iou<o, In pire espèce do toutes 1rs hypocrisies. Qi» *nd tous les honnêtes gens qui croient encore en Diei., et qui n'ont pas relégué l'Evangile avec les livres des philosophes, ont pu aller à Téglise tête levée sans être soupçonnés d'ambition ou de llalterie, l'église s'est remplie, à toutes les heures du jour, d'une noble foule. Les honnêtes gens ne se sont plus cachés pour y venir. La religion catholique, n'étant plus protégée par personne, rentrait dans le droit commun, ou, pour mieux dire, dans le droit divin. A nous aussi, puisque maintenant il csl bien reconnu que la loi est athée, puisqu'il n'y a pas de roi dévot, de cour dévote, plus de congrégations religieuses qui nous espionnent et qui comptent sur nos signes de croix, il nous est bien permis de célébrer le type féminin le plus charmant qui se puisse présenter à Tétude et d l'observation des moralistes contemporains. Nous voulons parler de la dévote, oui, de la dévote ellemême, celle-là qui prie tout haut, qui fait le signe de la croix en plein jour, qui assiste loyalement à toutes les grandes scènes du culte catholique. Du temps de la Bruyère, quand on disait la dévote, la Bruyère lui-même
était obligé d'expliquer tout au bas de la page qu'il parlait des faux dévots. Nous sommes plus heureux que la Bruyère, nous autres, nous ne connaissons plus les faux dévots. Aujourd'hui, on est dévot, ou on ne l'est pas. A quoi bon affecter une vertu qui est inutile pour faire son chemin en ce monde et qui est tout au plus supportée? Tartufe lui-même, de nos jours, se présenterait dans une honnête maison, Tartufe serait chassé à coups de pied dans le ventre, au bout de vingt-quatre heures, comme le plus sale et le plus abominable des coquins
La dévote dont je parle est venue au monde dans quelques-unes de ces correctes maisons du faubourg Saint- Germain, toutes remplies encore de l'honnête et calme parfum des temps passés. L'enfant a été élevé sur le giron de sa vieille grand'mère, une femme qui a vu tout l'éclat de la royauté, qui a subi toutes les fureurs de la Révolution; femme forte, éprouvée par l'exil, éprouvée par la mort de tous les siens, et qui est revenue en France pour y montrer ce que peuvent le courage et la résignalion. La vieille dame a appris de bonne heure à sa pelîte-ûlle à ne pas trop se fier sur le grand nom qu'elle porte, à ne pas compter plus qu'il ne faut sur l'avenir, qui n'appartient à personne, à ne pas dépenser sa jeunesse dans ces mille futilités, dans ces passions vides de sens qui font plus tard de la jeunesse un regret éternel; surtout la brave mère a parlé à son enfant du roi et de Dieu, qu'elle n'a jamais séparés dans son amour et dans ses respects. Elle lui a raconté, non pas sans frémir, qu'il y avait des temps affreux où le roi pouvait être renversé de son trône, où le Dieu pouvait être exilé de son temple, mais qu'au milieu de ces sanglantes tempêtes c'était UD devoir de gentilhomme et de chrétien de rester fidèle au roi, fidèle au Dieu, et qu'après tout ils Hinissaieot^
LE PHARMACIEN
N'im-
térature, d'imaginer quelque chose de neuf!, porte, j'y réQéchirai.
Quelques semaines après, Bonnisson avait pris un brevet et recevait une médaille d*or de la Société d'encouragement pour un sirop dépuratif et régénérateur â l'essence de sassafras. 11 faisait distribuer à vingt mille exemplaires un proNpcclus-modMlc, en lùte dutiuel on voyait, entre deux écussons aux armes de France :
On lisait dans tous les journaux :
« La presse entière de la Franco, de rAngletcrrc, de la Russie, et généralement du nioiulc entier, y compris les Etals-Unis d'Amérique et de la t( rre de Van-Dicmen, retentit depuis longtemps des hiou faits produits par l'excellent sirop «lépuratif et régênéraleur à l'essence de sassafras, de l'habile et savant cliimisle Bonnisson. Ou sait de combien de pompeux éloges l'Académie royale de médecine et les plus illustres praticiens ont entouré leur approbation a rem]»loi et à la propagation de cet admirable remède. Nous le recommandons à tous les amis de la science et de rhumaiiilé. y>
Cette réclame figurait sur la quatrième page, entre un éloge de la colle-forte liquide et incorruptible et l'annonce de la troisième édition d'un roman dont il s'était vendu quatre exemplaires.
La curiosité publique fut éveillée, et le sirop Bonnisson eut un grand succès. Une seconde réclame vint encore activer la vente.
c On offre de parier cinquante mille francs, déposés dès aujourd'hui chez un notaire, qu'aucun remède ne produira les effets miraculeux du sirop dépuratif et régénérateur à l'essence de sassafras du sieur Bonnisson. Entre mille témoignages qu'a reçus l'auteur de cette panacée universelle, nous nous plaisons à citer la lettre suivante :
a Blonsieur,
«r J'étais depuis longtemps affecté d'un certain nombre de maladies incurables. J'avais une gastrite chronique, une hépatite, une phthisie laryngée, des rhumatismes articulaires et de fréquentes palpitations de cœur. J'avais vainement dépensé plus de cinquante mille francs de bains do vapeur, eaux minérales, baume opodeldoch el pAte de Regnauld. Abandonné de tous les médecins, j'attendais la mort, trop lente au gré de mes souffrances. J'ai pris pendant quinze jours seulement de votre sirop dépuratif et régénérateur à l'essence de sassafras, et je suis maintenant parfaitement rétabli. Puisse l'attestation que je vous donne contribuer à répandre votre précieuse découverte !
c Signé Paxoufi£t, électeur, officier de la garde nationale à Passage-de-Marouillet (Charente- Inférieure). »
Ce n'était pu tsseï; Bonnisson cUit de b tre César :
Nil actum rcputans, li quid iDperessrt agendaa
il endossa son plus magniOqne habit noir, coor les principaux médecins de Paris, n'épargna ni fi ni sollicitations, et oblinl un grand nombre de cals. Exemple :
« Je .soussigné, docteur en médecine de la F» Paris, membre adjoint correspondant de F.V royale de médecine de Paris, membre de la So pharmacie et de chimie médicale, médecin da ba charité du... arrondissement, médecin en chef légion de la garde nationale parisienne, certifie < employé souvent, avec beaucoup de succès, le si puratif el régént'rateur à 1 essence de sassafras i Bonnisson. li calme promplement les liëvres bci les douleurs rhumatismales, les flegmasîcs palsM les vapeurs, etc. ; aucun, jusqu*à présent» se m réunir autant d'avantages.
c Paris, ce..
Sigi^
C'était le cinquième spécîBque qui araltpana plaisant docteur réunir pins d'avantagées que ton k très.
Protégé par un brevet, qui le rendait pnfnàm clusif de sa précieuse décourerie, favorableiiiefllara par le public, Bonnisson croyait pouvoir bnver lie trefaçon, el ses flacons étaient soigneusencst rprrU! cacliel de sa pharmacie. A sa grande détresse, i} ta* cessivement paraître la pâte régénératrice tf dêponi à l'huile essentielle de sassafras, les pa^blla iè^w ves et régénératrices à la teinture de sassifins. les c suies dépurativcs â l'extrait de sassafras et la wilin génératrice a la résine de sas.safras, etc. Pov cm d'infortune, à propos de toutes ces îmitalioBS, «li dans les journaux, avec de légères variaola :
c La presse entière de la France, de l'AigleiaR, la Russie, etc. »
II eut beau joindre i ses annonces cette pknsen crée : c Se défier des contrefaçons, el eiîgfr h m qui se délivre gratis; » ses concurrents tioroC ta poursuivirent fructueusement leurs spécolatiosi.
C'est que la pharmacie, hélas! est sonveatofii par des charlatans, dignes collègues de cens deh| publique. On amalgame de la mélasse etdi j«à glisse , de la gomme et de la cassonade, n teai mélange une dénomination sonore, eloo khvit confiance à la publicité, c Achetet-le, diicat la spectus ; c'est un remède ami de nos tissas, qii aS même temps commodité, simplicité, goût «fiéaUi, tus héroïques, et jouit d'une répatatioo vnifencAi môme avant d'avoir paru. L'inTenleor déprécie la vaux do ses confrères, cite vingt cas de sii|rb guérisons, en donnant les noms et les adresNiéa sonnes échappées, grâce é son interventîoa, à ui inévitable. Il s'étaye des suffragei nnanimn en miers chimistes de la capUaU^ et met en awatill qui est censé avoir donné on brevet dont il na jm connaissance. 11 dépêche en tons lienides eonab geurs, se fait au besoin commis Toyagcnr de tt ] mai.son, allèche les dépositaires par l'eppài '« mise de soixante pour cent; et les jonmau, m de son empirisme, ne dédaignent pu d>
LE PHARMACIEN
te et de tambouriner pour ameuter les badauds, par ce procédé qu*OD amasse des millions aux des faibles qui frémissent é Tidée de la douleur i mort, aux dépens des hommes vicieux que hansuiles funestes de leurs débauches. A quoi sert le la science ait progressé, s'il y a décadence part? A quoi sert d*ètre au dessus des anciens ûrcs par l'instruction (peut-être), si on leur est r par les qualités morales?
éflexions ne s'adressent point à la généralité des ciens, et surtout à ces honnêtes et infatigables lateurs qui, prisonniers volontaires dans leur lire, rédacteurs de traites ex professa, joignent à ce de Vauquelin le zèle investigateur de Labartde Robiquet. Je suis fâché qu'elles soient en paricables i mon camarade Bonnisson; mais recons, pour le laver de l'accusation de fourberie, que )p dépuratif produisait réellement de bons effets, 1 régime dont il recommandait d'en accompagner i. c Avez-vous mal à la tête, disait-il, prenez lillerées de mon sirop et un bain de pieds d la le. Avez-vous la colique, prenez trois cuillerées sirop, et appliquez- vous des cataplasmes sur la abdominale. Avez-vous la fièvre, prenez quatre es de mon sirop et une dose de sulfate de quiiégle générale, toutes les fois que vous prendrez sirop, observez la dicte, couchez-vous de bonne
heure, levez-vous matin, et votre guérison est certaine. »
Ainsi le sirop dépuratif et régénateur rendait miraculeusement les malades à la santé.
Au bout de quelques années, des affiches, placardées sur les murs de l'Ecole de pharmacie, et dans le vestibule de la Pharmacie centrale des hôpitaux, annoncèrent que la pharmacie Bonnisson était à vendre.
Aujourd'hui Bonnisson vit avec sa famille dans une petite maison de campagne, auprès de son pays natal. Il est membre de plusieurs sociétés savantes, du conseil de salubrité, de l'administration des prisons et du bureau de bienfaisance. Il se livre paisiblement à Tentomologie et à Tempaillement des moineaux. Il cultive les fleurs, et surtout les plantes médicinales, possède une collection de cactus et d'aloès, et, quand il se promène avec sa femme, il la régale chemin faisant d'une leçon de bota nique.
— Tiens, voici de la guimauve {althea officinalis), malvacée des plus émollientes.
— Ceci est de la consoude (symphyium officinale), vulnéraire et autidysentérîque.
— Vois doûc cette gratiole {gratipla officinalis), hydragogue et émétique.
— Et cette mélisse (melissa officinalis), cordiale et céphalique!
E scmpre cosi.