LA FEMME DE CHAMBRE
.AWn Texte d'AucrsTE de Lacroix.
Dessins de Gavarni — Gag.niet.
IB
l L*ELÊVE DU CONSERVATOIRE. . • .
Texte de L. Chuailiiac.
Dessins de Gavarm — Triuolet.
LE COMMIS V0TA6EUR
Texte de Raoil Perriii.
De&sins de Gatami^ Gacxiet.
SO
L'AfiENT DE CHANGE
Texte (le Frédéric Soulié.
Dessins de Gatarni — SIsissoRict.
U LOUEUSE DE CHAISES : . . • 41
Texte de Fr. Coooilli.
Dessins de Gavarri — Éht— Gagribt.
U DEMOISELLE DE COMPAGNIE 4B
Texte de Cordellier DelaKOUI* Dessins de GÉ.nioLi.
Texte d'ÉDOU.iRD Ocrliac.
Dessins de Hexri MoiwiEft — Éar.
L'AVOCAT H
Texte de Old Nice.
Dessins de Gavarm — Gaour.
tf GARDE DU COMMERCE
Texte de A. Li Clebc.
Dessins de Gatami ~ PAOOUfT.
LE lAMK DcPElISrOI
Texte et Élus Rigiiaolt.
DetfiM et GAfAin— Pauobv*
L'ÉDITEUR
Toutefois , il faut qu'ils on conviennent , les éditeurs ont peut cire provoqué celte guerre. Si les exigences de ramour-pro|»rc y sont pour quelque chose, Tavidité de la spéculalion y outre p(»ur biMUCoup. Que réditcur se vante d'être le banquier du talent, c'est un rôle dont on ne saurait lui contester la grandeur. Mais souvent aussi il en est l'usurier; et comme dans ce genre d'escompte il ne peut y avoir de Inux légal, il ne sait pas reculer devant les bonnes occasions. Qu'il ne s'étonne donc pas que do tcmi»s à autn? ses victimes se révoltent. Que surtout il se persuade que si, dans la hiérarchie littéraire, il est quelque ('Ijonp de moins qu'un écrivain, il doit être, dans la hiérarchie industrielle, quelque chose de plus qu'un commerçant.
rcuî-èlre aussi les hommes de lollres sont-ils trop prcoccu|iés du souvenir des jours tranquilles que coulaient leurs prédécesseurs sous le patronage généreux de quelque puissant 31écéne. Aujourd'hui que le grand seii»neur n'est plus, la république des lettres voudrait eu Iransmt lire les chari;os à l'éditeur, sans toulefois lui tenir compte des honneurs. On sait bien qu'à ce Mécène on ne pourrait guère dire :
Alavis clile rcgibus;
mais on souscrirait volontiers au vers suivant :
0 et pncsidium, cl dulcc dccus mcum I
El cependant, grand Dieu! que voulez-vous attendre d'un Mécène qui a dos échéances? Songez donc à ce fatal c.'.rnel, livro noir du commerranl; parcourez ces pages chargées de lugubres chiffres et de dates menaçantes. Dans ces pflhs hiéroglyphes il y a plus d'un sombre p'xlme; et chacun de ces signes peut se transformer en un horrible fantôme qui poursuit le commerçant à son comptoir, l'accompagne à son chevet et lui montre du doigt un chiffre inexorable. Il y a sans doute un démon ennemi du crédit, qui se charge du supplice de ceux qui font des marchés à terme, cl attache une angoisse à chaque échéance.
«".onimoiU. avec de semblables préoccupations, songer au b?au rôle de Mécène? Le patronage littéraire ne s'oxrce que dans les doux loisirs et le superflu pécuniaire, c'est-à-dire dans une béatitude exceptionnelle dont rédileur le plus heureux n'approche que bien tard.
N exigeons donc pas de l'éditeur plus qu'il ne peut ncMis donner, îifin d'élre en droit de lui demander tout ce (['il nous revient. N'allons pas surtout sanctionner, par un dépit insensé, une guerre ou ridicule ou sacrilège. Que nous offrions la paix ou que nous l'acceptions, il n'y aurait do notre part ni faveur ni concession; c'est un contrat oliligé par la nature des choses.
Toutefois, bien que l'édileur ne puisse être séparé de la littérature comme agent, il a une personnalité qui lui est propre, une physionomie typique qui lui mérite une éliifuolle dans les cla^silicalions de l'ordre commercial.
L'édilcnr e>l le chef suprême des négociants de la pensée. Mais il est au-dessous de lui de nombreuses liiérarchies assez curiousos à étudier, quoique l'analyse s'embarrasse à saisir les variétés de cette industrie corn- I'li«|née. ou le cumul s'exerce avec ardeur.
Commençons par les plus humble^, les étalagistes.
Qui de nous n'a secoué les livres poudreux étalés en l'iiift saison sur les p.irapots do la Soine. depuis le quai d Or<ay jusqu'au ])ont Nntre-Damo? Qui n'a passé de longiies heures à fijuiller tous les trésors de ces magasins
nomades? é interropfer d*nnc main indiscret^ et les morts qui dorment dans la pous*ièr sicrs? LA, se pressent côte â côte le* ancien dieux et les malheureuses victimes d'une mu» les gloires de tous 'es siècles et les héroft d' immortels elles mort-nés. Là sVnlas^ent le« usurpées, les vanités précoces . les prénom p diocrités et les grandeurs déchues. LVulas** rite, la voix du peuple, Toracle précurseur rite. Un auteur veut-il connaître au juste son mérite, qu'il aille consulter rélalage. ( le fils de son intelligence, nu. dépouillé de | culé par le doigt exterminateur du pasunl qu'il interroge le gardien impassible de lo nés. Il aura, certes, lieu de se réjouir, *i le trois ou quatre fois la valeur du papier au | survivra encore quelque chose de sa gloire.
Quant à l'étalagisle, il a tout*' la physion hommes des anciens jours que Walter Scoll mortality, et comme lui il peut être» à bon J le conservateur des tombeaux. Sur ses trait* sillonnés de rides se li>cnt à la fois la gravi quaire , la malice de l'écrivain , et la froide merçant. On dirait qu'il est , comme ses livi tomporain de plusieurs siècles. Il y a dac quelque chose de stoîque et de douloureux et de blasé. Parmi tous les industriels, il n'< plus accommodant, de pins inaltérable dans Mille indiscrets de tout âge ont déjà boulever< Jusque dans leurs plus intimes profondenrs; marchandé successivement tous les ouvrages rayons, et après lui avoir disputé avec achat maigres profits de l'indigence , ils passent ] sans dépenser une obole. D'antres enfin, ! usufruitiers de sa marchandise» dévorent toutes les pages d'un gros in-quarto . et in| plein vent un cabinet de lecture où ils n? l'heure ni au volume; et Tétalagiste regarde se plaint pas. Bon vieillard ! c*i'St toi qui fon miers volumes é la modeste bibliolhèqae de I butant, c'est toi qui offres le dernier asile an qui ont trop vécu. Tu ouvres et tu fermes le l renommée ; l'écrivain te rencontre aoz deu de sa carrière ; tu e^ , en littérature , le fr dernier mot du génie , le commencement d toutes choses.
Entre l'étalagiste et le bouquiniste, il y a le tance du monde de la poésie A celui de la fcalî quiniste a un magasin et un commis ; il cH pressant, ne souffre pas que vous sorties de d lachalandcr, prend sa demi-tasse Ums les si permet d'avoir une opinion.
Le bouquiniste cultive spécialement Taatiqi aux parchemins, vénère les Elsévirs, et se b dévot en feuilletant de gothiques missels, h livre ait du prix é ses yeux» il faut qne r^ mort au moins depuis un siècle. VolUirs lai se jeune et Montesquieu bien neuf. Quant aax i ne les connaît pas et ne veut pas les cnaaaîlr ne l'empêche pas de déplorer sans eesse h dée bon goût.
Le bouquiniste se rencontre dans ks ta décès, après faillite, après disparilioD. G*cil V proie de toutes les infortunes. 11 est dans ks termes avec le crieur do commlssaire-priscar, cette puissmte inlluencep II se fait a^jnivilN les vieilleries de choix.
Il y a des bouquinistes moins prlmkilial |i
L'EDITEUR
té
reiix, qui acluHent des livres aux voleurs de profession : niais les plus dan|;<Teux encore sont ceux (jui acceplenl pour quelques S!)us les livres classiques des écoliers. Les premiers ne font qu'alinienler le vice dont la société penl déjà désespérer; les autres font germer le vice dans un cœur encore neuf, et rencouragonl à se produire. Suivez ce jeune rliéloricieu qui vient de faire ari^enl desmailre>! de la science. Soyez sûr que de ce pas furtif il ne s'en va pas chez sa mère. Son cœur n*a plus sa virginité, son corps ne sera pas longtemps pur. Trop heureux si ces dilapidations classiques ne renlraîncnt pas à de plus sérieuses lenlalions, si les faciles plaisirs d'uno débauche prématurée ne le conduisent pas des bras d'une courlisane au banc des criminels. Par quelle coupable indifférence souITre-l-on ces entrepôts de larcins dont le moindre mal est de déshonorer la librairie? Et encore s'ils étaient placés loin des regards de la jeunesse, s'ils étaient hors de sa portée, le danger serait moindre, car la jeunesse ne court pas au-devant de la honte. Mais, par uu infâme calcul, ces repaires environnent les abords des collèges , comme pour railler la pudeur, et offrir à toute heure au vice un facile apprentissage.
Puisque nous en sommes aux plaies de la librairie, hatons-nous de signaler ces spéculateurs avides, qui s'en vont chiTchanl partout des confrères malhrureux pour leur achi ter au rabais leurs plus belles éditions. Frappant a la ])orte de ceux que menacent des échéances , ces usuriers d'un nouveau genre marquent d'une croix funèbre les ballots précieux , et, proportionnant Tescompte au taux des angoisses , ils enlèvent à Téditeur toutes les espérances de l'avenir. Loups-cervicrs de la librairie, ils introduisent la hausse et la baisse dans les œuvres d'art, et prennent également pour victimes l'éditeur et l'auti ur. Celui ci, en elfel, mis au rabais, voit sa réputation compromise , et le public s'accoutume à ne plus l'estimer autant comme intelligence, depuis qu'il est déprécié comme marchandise.
Nous ne nous occuperons pas longuement des commissionnaires, dépositaires et autres courtiers qui vivent de la remise et du treizième. Gomme tous les commerçants intermédiaires, ils ont eu leur part dans les réprobations des économistes, qui rejettent tous les malheurs de l'industrie sur les détaillants placés entre le producteur et le consomm.'tteur. Ce principe sévère , qui peut élre vrai lorsqu'il s'agit des denrées de première nécessité, manque entièrement d'exactitude lorsqu'on l'applique à des productions qui répondent à des besoins inlellcctufls et à des jouissances idéales. Les besoins physiques se révèlent d'eux-mêmes, et demandent prompte satisfaction; les besoins intellectuels veulent être provoqués, et il leur faut des excitants pour se développer. Or, ces excitants, en librairie, sont les dépositaires et les courtiers, qui vont réveiller les intelligences paresseuses et ranimer la curiosité languissante. Que de livres passeraient inaperçus sans les efforts savamment combinés du dépositaire et du courtier! Que d'ouvrages resteraient circon>crits dans un cercle étroit, s'ils ne leur donnaient cette circulation active qui fait le succès et multiplie la renommée! Si l'éditeur rassemble chez lui les sources fécondes de la librairie, les dépositaires et les courtiers en sont les canaux fertilisants qui circulent au milieu du public, et vont lui porter les trésors les plus varies de la littérature.
Il y a des dépositaires qui se bornent d la simple commission, ne prenant la marchandise que lorsqu'ils en ont fait d'avance le placement. D'autres achètent à leurs risques et périls, et rassemblent, par assortiment, des ouvrages de toutes les époques. C'est d ces
derniers qu'il faut appliquer spécialement le nom de libraires.
Le libraire est un négociant en boutique, payant patente , monUtnl la garde et fort peu disposé d faire de iart pour l'art. 11 se vante surtout d'être un homme positif, n'estime que les réalités de la vie, et soutient que la poésie, chose assez méritoire dans un livre, doit être soigneusement écartée des relations sociales. Toutes les puissances de son imagination se concentrent dans une balance de compte, et analysant la littérature par le Doit et l'Avoir, il juge le mérite par son livre de commandes, et mesure les réputations d l'écoulement de ses ballots.
Du reste, il n'a pas de prétentions littéraires, se soucie fort peu des écrivains , et ne se risque jamais à publier d'autres œuvres que celles qui sont tombées dans le domaine public. Vivant sous le patronage des gloires toutes faites, il s'écrie qu'il n'y a plus de littérature; et sans avoir jamais payé de droits d'auteur, il se voile la face en déplorant la cupidité de l'homme de lettres. Au surplus, il est bon de dire que nous peignons ici le libraire de la vieille souche. Les nouveaux établis comprennent moins peut-être le commerce, mais apprécient mieux leur profession.
Il y aurait d ce propos des rapprochements assez curieux d faire si l'on voulait étudier les révolutions de la littérature dans les progrès de la librairie. A Rome, les lihrarii étaient les copistes de livres : on ne connut que plus tard les hibliopolœ, marchands de livres. Comme tous les industriels, ils étaieut les uns et les autres des esclaves ou des affranchis. Mais, dans les pays de servitude, la concurrence est difficile, car tous les bibliophiles im peu riches employaient un certain nombre d'esclaves d copier principalement des ouvrages grecs. Mais comme la plupart d'entre eux ne savaient que peindre les caractères, sans rien comprendre au contenu de l'ouvrage , il s'y glissait de nombreuses inexactitudes (|ui ont plus d'une fois embarrassé les savants. Peut être devons-nous les variantes qui ont exercé la sagacité des commentateurs aux négligences de quelque esclave parthe ou gaulois.
Des femmes aussi exerçaient le métier de copistes, librariœ. Origènc, qui était un grand bibliomane, employait comme copistes un certain nombre de jeunes filles, puellas, qui s'acquittaient de leur tdche avec beaucoup de goût et d'exactitude.
Sous les empereurs, la librairie devint un commerce spécial et important, et les bibliopolœ formèrent un corps de négociants qui eut ses règlements et ses privilèges; alors les copies devinrent plus soignées, chaque libraire mettait sa gloire d livrer des ouvrages corrects, sine menda; et le plus célèbre d'entre eux, Tryphon, contemporain de Quintilien, se vantait de n'avoir pour copistes que des savants. C'était l'Uenri Etienne de son temps; aussi s'appelait-il le docteur-copiste, doctor H» brarius.
A la même époque, le commerce de la librairie Qorîs« sait d Lyon, d Marseille, d Brindes et d Parthénope.
D>?jd alors cette industrie occupait un grand nombre d'ouvriers. Outre les copistes, il y avait les assembleurs, glutinatores : les relieurs, compactorei. Ceux-ci polissaient avec la pierre ponce la peau dont on recouvrait les livres. Souvent aussi on les endaisait d'un extrait de cèdre pour les préserver des vers et de l'humidité (a lt« mit et carie). Enfin, l'on marquait les titres avec da vermillon, de la pourpre ou do l'ocre rouge.
La rue consacrée spécialement à la librairie, i Borne» était appelée Àrgiletus : il y avait encore un grand nom-
L'EDlTrCR.
bre de boutiques dans celle paiiie du Forum, où élnll le temple de Verlumne.
Les bihliopolœ .iffichnient les lilres de leurs principaux ouvrages sur les colonnes du vcslihulum, d*aulres sur les portes des boutiques, ainsi que cela se pratique dans nos cabinets de lecture.
Au reste, ce n'est pas de nos jours que commencèrent les mystiQcalions de la librnlrie. Il arrivait souvent aux lil»raires romains de mellresur un livre nouveau le nom d'un auteur en vofçue, et l'on ne s'apercevait de la supercherie que lorsque les prolits de la vente étaient réalises, (jalien raconte qu'on lui vola ainsi son nom. On voit que le plagiai n'est pas une invention moderne, et que les Belccs n'ont rien créé, pas même la contrefaçon.
Le prix des livres variait suivant la réputation de l'écrivain; mais 1» s plus chors étaient ceux qui étaient écrits de la main de l'auteur. Toutefuis, il ne parait pas que les bibliophiles romains eussent des goûts très- prodigues, car x\ulu-(ielle rapporte quel'on donnait vingt pièces d'or du manuscrit de l'Enéide (la pièce d'or valait quatorze francs). C'était a la même époque que, chez les grand^^ un seul plat se payait cent sesterces, environ vingt mille
francs. Evidemment» les Barbares firent ai
vre en détruisant un empire ou la caisîne clailtalH
perlée, et la littérature si pea.
Mais ces rudes vengears du bon goAl fiml Imà vaut eux les écrivains et les libraires; H h EnêMs renfermée dans les cloîtres, ii*eat plus d'adUc viif les cellules des moines qui restèrent pcndaMlnfMl les seuls auteurs et les seuls copistes.
11 n'entre pas dans notre plaa de snmclaikihiv cissiiudes de celle industrie ; nous Toulioas màaM indiquer les rapporte constants qui i rimportauce du libraire et la puissance de Tée
Ainsi, sous la restauration, alors que b i temps comprimée par le régime impérial» s'a! â l'essor de sa liberté nouvelle, la librairie pviHi prit un développement soudain» et Tédilev drfil i personnage sociikl. C'est même, à propreawM ffc^ celte époque que date Tapparition de Téiilear.lap naissance au sein de la Charte, a été bcreédiBBkibi du libéralisme, et s*est c lancipé dans las «|taiil raires de Técole romantique. La prcmKfu pbaiéii existence s'est écoulée dans les galeries da Mk ci' de l'activité industrielle et Le rimnaimniriMiLadii
L'ÉDITEUR
fumé de la littérature et de la prostitution, véritable Babel sociale, où tous les rangs se coudoyaient, où les contraires se rapprochaient, où Ton rencontrait la misère et le luxe, Tadolescence et la décrépitude, représentant la débauche aux deux extrémités de sa carrière, où Ton trouvait de tout enOn, excepté de l'air. Là se voyaient concentrés, en un étroit espace, trois éditeurs qui résumaient parfaitement Tindustrie littéraire dans son passé, son présent et son avenir. Le premier se nommait M. Petit, et, sur le fronton vermoulu de son magasin, se lisait en majuscules d'un style sévère : libraire de s. a. r. MONSIEUR. M. Petit était vêtu d*un habit marron taillé à la française : Gdêle à la culotte, aux bas chinés et aux souliers a boucles, il considérait le pantalon et les belles comme une souillure révolutionnaire; la poudre, les ailes de pigeon et la queue effilée témoignaient de son atlachemc .1 pour l'ancien élat de choses, et ses rayons, surchargés de publications monarchiques et religieuses, parmi lesquelles figuraient en première ligne les œuvres de &1M. de Bonald et Frayssinous, signalaient en lui un propagateur des bons principes. Non loin de là, l'opinion ennemie avait piaulé ses tentes chez M. Dumolard. Son magasin élait le laboratoire du libéralisme, le rendezvous des écrivains sceptiques de la Minerve, la tribune des fanali((ues partisans des trois pouvoirs. Les livres qui se débitaient le plus chez lui, après Voltaire et Jean- Jacques, étaient les œuvres de M. de Jouy, l'histoire de rinquisilion de Llorentc et l'Abrégé de l'origine de lous les cultes, par iM. Dupuis. Le troisième édileur, et le prince alors de la librairie française, était M. Dusaillant. Malgré l'IiorribU' aspect des antres qui servaient de bouti(|ues. il était parvenu à introduire de l'élégance dans les galeries de bois, et, triomphant des ténèbres 1 1 de l'espace, il s'était environné d'éclal et de grandeur. Chez lui se réunissaient les poêles audacieux, les génies byroniens, les gloires écheveléi s. Hardi spéculateur, esprit aventureux, il donna à la librairie une impulsion qui avait, comme toutes les témérités, quelque chose de gigantesque. Romantique dans son commerce comme dans ses publications, il ouvrit à l'industrie des voies plus larges où d'autres ont pénétré avec moins d'imprudence et plus de succès, prolilantde ses leçons et même de ses fautes. Mais il eut un mérite qui, à cette époque surtout, semblait, chez un éditeur, une étrange anomalie, c'était de récompenser le talent avec magniliccnce. Aussi trouva-t-il tous les écrivains disposés à le seconder aux jours de ses malheurs, et même aujourd'hui qu'il ne peut plus rien jiour eux, ils se plaisent à rendre â son
I opulente générosité un hommage désintéressé.
. Dés longtemps les galeries de bois ne sont plus, et les
I colonnades régulières (|ui les remplacent ont vu fuir
j toutes les richesses industrielles qui y étaient accumulées. Depuis qu'on en a exilé les phrynés officielles, la province et l'étranger n'y trouvent plus d'atlraits. et plus d'un commerçant rcgrelle l'immoralilé lucrative de ce joyeux voisinage.
Une fois sorti du Palais-Royal, l'éditeur s'est multiplié dans tous les quartiers : dès lors se sont classés les genres et les espèces, selon qu'il apparlient à la librairie classique, romantique, politi(|ue, religieuse, philosophique, médicale et judiciaire. Mais, dans toutes ces spécialités, chacun embrasse avec ardeur les opinions de la cause dont il vend les oracles. L*édileur classi(|ue regarde £0 pitié la littérature facile, attache une haute
' importance aux nominations de l'Académie, et se mêle
> aux intrigues des concurrents.
y L'éditeur romantique se donne des airs d*artiste,
i porte moustache et monte à cheval.
Le politique, selon la couleur de ses livres de fonds, ne parle que de renverser les trônes ou de combler Ta* bime des révolutions.
L'éditeur religieux a des allures de marguiller, pratique le jeune et donne â dincr aux vicaires généraux : ■«c'est une communion matérielle, symbole substantiel du commerce.
La librairie médicale oITre les mêmes sectateurs que l'école : on y rencontre des physiologistes, des phrénologistes, des homœopalhes et des allopathes, des partisans et des adversaires du virus, des contagionisles et des infeclionisles. Même l'atmosphère des magasins est scientifique, et le commis se revèl d'une physionomie doctorale.
Au reste, dans ces jours de toute-puissance industrielle, l'éditeur sait à merveille comprendre von rôle, et profite habilement de l'inlluence des écrivains pour agrandir sa propn' importance. El, en effet, si nous devons reconnaître avec un fameux parlementaire Taristocralie de l'écriloire, il est tout naturel que les agents de cette aristocratie soient comptés parmi l«>s hauts barons de la féodalité Industrielle. Aussi l'éditeur d'aujourd'hui, déguisant avec soin tout ce qui rappelle la patente, affecte-t-il les dehors brillants d'un protecteur des arts. Il n'a pas de comptoir, mais un cabinet. Ses magasins sont des salons; ses commis sont des employés; ses acheteurs sont des clients; bientôt sans doute son caissier s'appellera un receveur. Dans ses fastueux appartements, toutes les recherches du luxe invitent û la dépense, et chassent les idées de parcimonie. Il n'y a en elTet qu'un provincial bien neuf qui soit assez malavisé pour marchander, avec un tapis sous ses pieds et des candélabres sur sa tète. Les savantes dispositions des livres aux reliures étincelantes, aux ornements fantastiques présentent une heureuse harmonie avec la splendeur des ameublements, ( t l'imatcur ébahi semble plutôt apporter son offrande au temple des Muses que passer un marché avec le dieu du commerce.
Le cabinet de l'éditeur a une autre physionomie. Gomme le salon est destiné au public qui ach^'te et paye, le salon doit être riche : c'est d'un bon exemple. Mais le cabinet étant consacré à la foule, qui vend et n çoit, c'est-à-dire aux écrivains et aux artistes, le syle en est plus simple et en même temps plus scientifique. Quelques tableaux de choix, des statueltes, des bas-reliefs en pldlre, di s gravures avant la h tire, manifestent son goût pour les arts; des Elzevirs, des spécimens DiJot, plusieurs médailles de Gulenberg proclament sa véniration pour la typographie; tandis que de beaux exem- [daires des classiques, rangés côte à cote avec quelques auteurs de la nouvelle école, semblent avertir les écrivains qu'ils ont affaire à un juge capable d'apprécier le mérite de leurs œuvres et d'en disputer le prix.
Depuis quel({ues années, une classe nouvelle a surgi parmi les éditeurs, c'est celle des illustrateurs.
L'illustration est un appel fait aux sens, et en même temps une production nouvelle de la pensée, une séduction qui a peut-être quelque chose de matériel, et en même temps une alliance heureuse entre l'arti.Nte et l'écrivain. Ornement et auxiliaire de la typographie, hiéroglyphe lumineux, qui s*explique de lui-même, TiU lustralion fait goûter aux esprits frivoles les sévérités de la pensée, et offre aux esprits sérieux une distraction qui ne sort pas du domaine de l'intelligence. Mais, en agrandissant ainsi sa tâche, l'éditeur a muKîplié autour de lui les difficultés. 11 faut qu*il apporte dans cette voie nouvelle une sûreté de jugement, une pureté de goût, qui l'élève au rang des artistes, s*il ne veut des*
soi
L'ÉDITEUR
cendre nu rôle d'un vendeur de croquis. Que Tari prèle au génie son pinceau, c'esl un homninge qu'il lui rend en venant Kembellir. Mais qu'on n'aille pas sacriCer le fond à la forme ; qu'on n'écrase pas le tableau sous les ornements gigantesques du cadre; qu'on ne vienne pas^ nous présenter comme à des écoliers indociles Thisloire* mise en images, et la pensée déguisée en vignelles. Malheureusement nous n'en sommes pas réduits aux suppositions; nous ne parlons que de ce nous avons vu. Les plus lourdes conceptions d'un burin malhabile ont encombré des textes faits pour être respectés, et les arts, qui se fécondent et se développent lorsqu'une main inleUigi'nte sait les unir, ont été prostitués dans un accoiiploment stérile et un honteux amalgame.
Il est des éditeurs <|ui jioussent la perfection de l'art jusqu'à se passer d'artistes. Faisant collection de vieilles î:ravurcs, ils en enlèvent les personnages qui leur convimnent, et font un tibleau de toutes pièces. Un soldat de Rubens est rangé à côté d'une femme du Titien; un Christ de llembrandt en face d'une Vierge de Raphaël ; un bourreau de Zurbaran près d'une victime de Mignard. Toutes ces ligures découpées en silhouette viennent se grouper sur une feuille de papier blanc. La colle à bouche fait le reste, et celte macédoine, envoyée à un dessinateur au rabais, noircit bientôt les pages d'un livre qu'on appelle sérieux.
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que ces grands mystillcateurs du public et de l'art finissent par se myslilier eux-mêmes, et se prennent pour des artistes. Une fois leurs découpures rassemblées, ils se persuadent qu'ils ont fait un morceau complet, chérissent ces œuvres dont ils se croient les pères, et se posent en victimes de la contrefaçon.
Un autre faiseur d'illustrations, publiant un poème, rognait les vers trop longs pour la justification de sa page encadrée. Il ne voyait pas, disait-il, ce que la poésie pouvait perdre a la suppression d'une particule conjonctive ou di.sjonctive.
Que dirons-nous encore de celui qui livre à l'illustration le Petit Carême dcMassillon, aiin d'utiliser des clichés qui lui restent en magasin? Comme son assortiment de lettres n'est pas très-varié, ii change hardiment les premiers mots d'un paragraphe pour donner l'hospitalité à ses majuscules ornées ; et les paroles de l'apôtre, sacrifiées aux besoins du cliché, s'eflacent devant la prose de l'éditeur.
Il se rencontre aussi des éditeurs qui se prétendent créateurs d'idées, et se plaignml sans cesse des larcins faits à leur génie inventif. Ces esprits supérieurs ne voient dans tous leurs confrères que des contrebandiers vivant de fraudes el de pillage. 11 ne se publie rie/ de nouveau sans quils ne s'écrient: • On m'a volé mon idée! i> Les inventeurs de la propriété littéraire devraient bien étudier ce type qu'ils ont fai^ naitre-, ils verraient à quelles consèqnencts doit cimduire leur système.
Nous devons pourtant convenir qu'en général les éditeurs forment une classe assez éclairée pour être au niveau de beaucoup d'hommes de lettres; mais leur tort le phu habituel est de se donner des airs d'artistes vis-àvis du public, et de réserver pour l'écrivain leurs allures de marchands. \\i premier, ils parlent sans cesse de leur dévouement; au second, de leurs charges pécuniaires; au premier, ils jettent des phrases sonores et pompeuses; au second, ils réservent les tristes réalités.
Aussi, les plaintes et les accusations sont-elles réci- ]»roiiues. et peut-cire sont-elles réciproquement justes; car jamais Thmime de lettres et l'éditeur ne se placent sur le même terrain. Au moment même où ils s'abor-
dent, ils sont dans des sphères diflercDles . L'ai s sente avec tout Tenthousiasme d*an poêle s» I pied ; l'autre avec toute la froideur d*on nêsodaii bureau. L'un contemple son œuvre avec llTrene paternité, l'autre l'examine avec rindifférencc i' neur de livres. L'un ne discute pas le snccês, pan le discuter serait le mettre en doute; l'autre se à ses impressions, parce qu'elles pourraient Vifut rêve à ses lauriers, Tantre à ses engagemeoti. dans les rapports de ces deux puissances, la dipl manque de langage, parce qu'il n*y a pas d'«|f< communes à ces deux pensées qui se fuient ma ment.
Les difficultés sont moindres lorsqu'il s'agit i' leur en renom, car celui-ci a sa valeur marchande ce qui est de sa valeur littéraire, l'éditeur s'en inquH il n'entre pas dans ses attributions de contester les i lions usurpées. Respectueusement soumis auidêctsi public, pour lu! le grand homme est celui qui ictt mieux; et, démocrate sans le savoir, il proclame ir milité la souveraineté du nombre. Espérons que le; nement s'éclairera par des exemples, et qu'an joirt osera prendre pour modèle un corps si respcclill lecteurs et d'éligibles.
C'est donc vainement qu*on reproche à l'édil
réserver toutes ses faveurs aux noms dqà cclèlffes
refuser impitoyablement ses escomptes aux talents
nus qui ne demandent qu'à se produire. Ah ! sui
il y a une profonde douleur à Toir repousser bm
sur laquelle reposent d'ineffables espérances; a i
condamner au silence el é robscurité lorsqa'oa ti
remplir le monde de bruit et de Inmîéie! Qadk
lantes angoisses dans cet amour solitaire, ou l'oa f'
au milieu de beautés que Ton ne saurait fécaadcr.
demandent à être livrées é la foule! Gloire, repal
richesse, tout un avenir est Id, dans ce maaiscrii
gné ; ou au moins, si tout cela iè*j est pas, Yk
croit l'y voir, et la puissance même de ses ii)
ajoute a l'amertume de ses désespoirs. Hais Ta
dont la première habileté est de fuir les illasioas,
tes bien le droit de se défier de ces admintioas
nelles, et de refuser sa .solidarité conuBerôale i i
thousiasme que le public n'a pas encore saBCtioaaé
le poète, l'inconnu est une sphère brillaale ai i
coude l'imagination; pour l'éditeur, riaooanc
abime ténébreux où s'engloutit la fortune. Ce a'csl
pas à lui à résoudre ce problême eflrayant; cv 2
rail bien faire comme l'alchimiste, qui cOMBBe
réel a chercher un or imaginaire, et trouve aa k
son creuset, au lieu du grand X, un peu deenèf
L'éditeur ne commande pas les goûts dapahlic;
accepte; el, bien loin de créer les réputalioBS. 3 1
que les subir. En effet, qu'est-ce qui consttekKi
si ce n'est l'approbation publique? Or» aianl q«
approbation ait pu se manifester, comment réfitar
t-il éclairé sur les mérites de ce talent en paliiii
Prendra-t-il pour critérium les lonangcs caaphii
d'une coterie? Mais chaque cercle littéraire m si
pose-l-il pas d'une foule de petits génies loqaasi
s'exalter mutuellement en dépit dn publie? i
t-il l'enthousiasme fanatique d*ane iccte fH
révélateur? Biais le révélateur qui mard
corlé de martyrs pourrait Uen faire de i
victime de plus. Or, le dévouement peut Un Aa
théorie sociale; il n'a J nais été admis dm ks à
nés commerciales. Enfin, réditenr ficnàili o
de son propre jugement, et, fanant reHeaéa ai
soumettra-t-il à son analyse In
L'EDITEUR
alors, c*est un homme perdu, et plus il a do lumières, plus sa perle est cerlaint». Car, avec ces lumières, il s'est (ait un système, et il est bien à craindre que re système De soit pas en harmonie avec le sentiment fi^énéral qui fait les succès. Alors, rèdileur tombe dans les enlèlemcnts et les vanités du dogmatisme ; et son industrie est compromise par les écarts de sa philosophie. C'est une vérité peut-cire pénible à dire, mais impossible â combat- '" tre: il faut que l'éditeur fasse abnégation de ses goûts, ^ de ses impressions, de ses préférences littéraires. L*ë- ' clectisme doit être sa théorie, la voix publique son guide. Ne lui parlez donc pas de génie inconnu : pour lui, le génie n'existe quo par le connu.
El, après tout, à quelles injustices correspondent ces plaintes exagérées? Où sont donc les nombreuses victimes de la méfiance des éditeurs? Quilles sont les gloii res condamnées à l'oubli? (Jucls sont les écrits relégués [ dans les portefeuilles et attendant une tardive réhabili- I tntîon ? Depuis vingt-cinq ans, les productions se multi- I plient, elles inond» nt toutes les avenues de la publicité, ! elles jaillissent à toutes les sources de la presse quoli- ; diennc. Il serait bien étonnant que de nos jours il se renconlrAt un génie as^scz modeste pour n'avoir pas su apporter sa goutte d'eau à ce cataclysme.
i Ce qu'il faut donc à l'auteur, c'est de réussir; alors il ! pourra se montrer exigeant à son tour. Et convenons ( qu'il ne s'en fait pas faute; car si le talent inconnu n'est [ pas rétribué selon ses œuvres, en revanche les célébrii lés du j«>ur savent fort bien regagner le salaire d'un i avare passé, t'ependanl, n'y a-l-il pas autant d'injustice ^ de la part de l'écrivain, à faire ainsi l'usure avec sa renommée, que de la part de l'éditeur à tirer proGt de rob>curité du mérite?
Dan«î ses rapports avec l'écrivain, l'éditeur ne doit être ni maître, ni valet, ni tyran, ni victime. 11 est moins difficile qu'on ne pense de concilier des intérêts aujourd'hui si opposés, et de remplacer une guerre contre nature par un système qui n'admettrait ni exploitant, ni exploité.
II ne faut pas, au surplus, que l'auteur, dans ses illusions d'amour-propre, s'attribue toutes les gloires de ses triomphes. Sans doute le mérite est la )ireniièrc condition du succès, mais ce n'est pas la seule : il faut que ce mérite soit appuyé, soutenu, recommandé par un puissant patronage. Or, ce patronage appartient à l'éditeur, et son rôle n'est pas le moins difficile. A-l-on bien calculé tous les soins, toutes les démarches, tous les sacrifices auxquels il s'oblige avant de faire accueillir au monde l'œuvre qu'il vient d'îidopler? Sait-on ce qu'il lui a fallu d'étudos pour connaître les goûts du public, pour s'initier au secret de ses ca]»rices, pour se mettre en rapport avec s«'s f.intaisies? Il y a pour lui l'opportunité A saisir, r«i-propos à faire nailre, le hasard à exploiter. On lui livre le diamant brut : il faut qu'il en fasse reluire les mille facettes, qu'il en fasse étinceler les feux au soleil éclatant de la publicité.
La publicité est dans l'industrie littéraire un fait assez nouveau et qui mérite que nous nous y arrêtions. Si nous ne considérions que les abus, il, n'y en a pas qui aient clé poussés plus loin dans les limites du ridicule. Les éloges payés à la ligne et les brevets d'immortalité évalués à la colonne ont été contre l'annonce des motifs de suspicion légitime. Mais, en définitive, jamais la réclame n'a été acceptée comme un jugement en dernier ressort. Le public n'en est pas dupe, et racceplc simplement comme une annonce perfectionnée. Si d'ailleurs les heureux mensonges de la réclame ont quelquefois protégé des livres médiocres, ses avertissements opiniâtres ont
aussi sauvé de l'oubli des œuvres qui méritaient d'être connues. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la foule est une coquette qui veut être provoquée ; ceux qui dépendent d'elle doivent s'occuper d'elle, et les séductions de l'annonce viennent souvent a propos faire violence à sa froideur et animer ses sens. Cette voix, qui tous les jours assiège son oreille, finit par être écoutée ; et celte persévérance qui ressemble à un hommage reçoit enfin sa récompense.
Quel e.st, au surplus, dans le fait de la réclame, le vrai coupable, ou de l'éditeur pour qui elle est devenue le plus lourd des impôts, ou de la presse pour qui elle est une source de profits illicites? Si la critique littéraire s'exr^rçait dans les journaux avec justice et probité, les éloges payés n'auraient plus de cours, et l'industrie des réclames serait promptement abandonnée par l'éditeur, dès (|u'cllc ne serait plus qu'un commerce onéreux. Maïs la critique a fait place i la spéculation, et la justice s'est tue devant un surcroit de récoltes.
D'ailleurs, quand l'éditeur exagère les mérites de sa publication, il peut être de bonne foi; car s'il ne croyait pas à ces mérites, il n'y aurait pas risqué ses avances : mais les journaux propagent sciemment un mensonge, et sont prêts à le répéter chaque fois qu'on voudra répéter la prime; c'est même un des articles les plus substantielsde leur budget: aussi, grAce à ces honteuses transactions, les journaux se sont mis sous la dépendance de la librairie; et il est constant que depuis dix ans la librairie seule a soutenu la presse périodique, par ses annonces et ses réclames.
Ce que l'on peut à bon droit reprocher aux éditeurs, c'est l'esprit de dénigrement et de jalousie qui règne parmi eux. 11 ne leur coûte rien de glorifier les talents littéraires qui les environnent : souvent même ils y mettent une générosité trop facile. Mais quand il s'agit d'un confrère, ils lui contestent le plus petit mérite : tous ses succès sont dus au hasard; son habileté n'est que de llntrigue; et, plutôt que de lui faire hommage d'une réussite qui n'est due qu'à de constants efforts et à une intelligence i{ui ne se dément jamais, ils aiment mieux tout rapporter à l'auteur et rabaisser à plaisir leurs propres fonctions, en attaquant a outrance celui qui sait les rendre honorables.
Ces malheureuses hostilités de l'envie prennent un aspect bien plus formidable, lorsqu'elles se matérialisent par la concurrence. Alors se livrent de terribles batailles, où se mêlent à grands frais les clameurs étourdissantes de la réclame. Bientôt les dépenses de la guerre ont dépassé les profits qu'on se dispute, et les parties belligérantes n'ont pour se consoler qu'une communauté de malheurs.
II n'en est pas des marchandises de librairie comme des autres articles de commerce; la matière première n'a plus aucune valeur, si sa valeur n'est pas centuplée : par l'impression, le papier doit devenir un trésor recherché par tous, ou un chilTon légué à l'épicier. En librairie, il n'y a pas de demi-succès, pas de chute modérée. Toute publication importante place toujours l'éditeur entre la fortune et la ruine. N'est-il donc pas à déplorer que les éditeurs cherchent leur succès dans une désastreuse concurrence, quand ils ne sauraient puiser de forces que dans une solide association?
Dans tout commerce, la concurrence est une plaie dévorante ; en librairie, elle a de plus l'inconvénient d'être un ennui. Qu* un ouvrage réussisse, vous en verrez naître une foule d'autres, de la même forme et de la même justification. Qu'une histoire de Napoléon se fasse achc» ter, vingt histoires de Napoléon surgiront d la suite, et
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TABLE DES MATIÈRES
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