‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 262 sur 269 · ELIAS REGNAULT · texte numérisé non relu

ELIAS REGNAULT

(liteur ! Puissance redoutable qui sers au talent d'introducteur et de soutien! talisman ina;;ique qui ouvre les portes de l'immortalité, chaîne aimantée qui sers de condnclour à la pensée et la fais jaillir au loin en étincelles brillantes, lien mystérieux du monde des intelligences; — éditeur, d'où vient que je ne sais de quelle épithèle te nommer? Je t'ai vu invoqué avec humilité et attaqué avec fureur, poursuivi du glaive et salué de l'encensoir; j'ai vu les princes de la littérature t*attendre à ton er comme un monarque puissant, et les plus obscurs ivaîns te jeter la pierre comme à un tyran de bas ^e. Objet d'espoir et de colère, de respect et de ne, comment te qualiûer sans injustice et sans pré- ;upations? <c Ange ou démon, » dois-je t*adorer ou te udire? T'appellcraije notre providence? mais lu nVs Q sans nous. Te nommerai-je notre mauvais génie?

mais nous ne sommes quelque chose que par toi? Tu fécondes notre gloire, mais tu en récolles le prix. Tu es le soleil viviûant de notre renommée , mais tes rayons dévorants absorbent le Quide métallique des mines que nous exploitons. Nous avons beau nous séparer de toi , nous tenons d toi par tous les points. Nous avons beau vouloir secouer ton joug, noiA sommes liés à la même destinée; car si tu n*es pas le dieu de la littérature, tu en es au moins le souverain pontife.

D*oû naissent donc ces graves dissentiments qui entraînent Técrivain et l'éditeur à des guerres plus que civiles, plus quam civilia hella? D'où vient qu'on oppose l'un à l'autre deux éléments qui vivent Tun par l'autre? Singulière b«itaille, lutte étrange où les adversaires ne peuvent se combattre qu'en se prêtant mutuellement secours, où l'un ne saurait triompher sans partager les désastres de la défaite!

La véritable puissance de la litlérnlure est dans Taccord de l'écrivain et de l'éJitcur. Les s(''| arer, c'est mettre en opposition l'Ame et le corps, l'esprit et la matière. Ce fut donc une pensée malheureuse qui appela les gens de lettres à se coaliser pour combattre la librairie. N'est-ce pas en effet une dissociation plutôt qu'une association? n'est-ce pas une réminiscence de la vieille révolte des membres contre l'estomac? Le Nont Sacré s'est transporté dans les salons de Lemardclay, et la sagesse du dix-ncuvicmc siècle appelle on vain son Menéuius.

L'ÉDITEUR

Toutefois , il faut qif ils en conviennent , les éditeurs ont peut être provoqué cette guerre. Si les exî{i[ences de ramour-proprc y sont pour quelque chose, raviditc de la spéculation y entre pour beaucoup. Que Tcdileur se vante d'être le banquier du talent, c*est un rôle dont on ne saurait lui conlest< r la grandeur. Mais souvent aussi il en est l'usurier; et comme dans ce genre d'escompte il ne peut y avoir de taux légal, il ne sait pas reculer devant les bonnes occasions. Qu'il ne s'étonne donc pas que do temps à autre ses victimes se révoltent. Que surtout il se persuade que si, dans la hiérarchie liltéraîre, il est quchpie chose de moins qu'un écrivain, il doit être, dans la hiérarchie industrielle , quelque chose de plus qu'un commerçant.

Peul-êlre aussi les Jiommes de lettres sont-ils trop préoccupés du souvenir des jours tranquilles que coulaient leurs prédécesseurs sous le patronage généreux de quelque puissant Mécène. Aujourd'hui que le grand sei,i,'neur n'est plus . la république des lettres voudrait en Ir.msmtttre les charges à l'éditeur, sans toutefois lui Unir compte des honneurs. On sait bien qu'à ce Mécène on ne pourrait guère dire :

Atavis c lile rcgibus;

mais on souscrirait volontiers au vers suivant :

0 et pncsidium, et duicc dccus mcum 1

Et cependant, grand Dieu! que voulez-vous attendre d'un Mécène qui a des échéances? Songez donc à ce fatal c.':rnet, livre noir du commerçant; parcourez ces pages chargées de lugubres chiffres et de dates menaçantes. Dans CCS pAlcs hiéroglyphes il y a plus d'un sombre poème; et chacun de ces signes peut se transformer en un horrible fantôme qui poursuit le commerçant à son comptoir, l'accompagne à son chevet et lui montre du doigt un chiffre inexorable. Il y a sans doute un démon ennemi du crédit, qui se charge du supplice de ceux qui l'ont (les marchés à terme, et attache une angoisse à chaque échéance.

rommer.l. avec de semblables préoccupations, songer au b:'au rôle de Mécène? Le patronage littéraire ne s'ex' rce que dans les doux loisirs et le superilu pécuniaire, c'est-à-dire dans une béatitude exceptionnelle dont l'éditeur le plus heureux n'approche que bien tard. N exigeons donc pas de l'éditeur plus qu'il ne peut nous donner, vSin d'élre en droit de lui demander tout ce q;ii nous revient, ^"allons pas surtout sanctionner, par un dépit insensé, une guerre ou ridicule ou sacrilé^'C. Que nous offrions la paix ou que nous l'acceptions, il n'y aurait de notre part ni faveur ni concession; c'est un contrat obligé par la nature des choses.

Toutefois, bien que l'éditeur ne puisse être séparé de

la littérature comme agent, il a une personnalité qui lui

est propre, une physionomie typique qui lui mérite une

étiquette dans les classilicalions de l'ordre commercial.

L'édite»ir c>t le chef suprême des négociants de la

i pensée. Mais il est au-dessous de lui de nombreuses

I liiérnrchies assez curieuses à étudier, quoique l'analyse

j s'embarrasse à saisir les variétés de cette industrie com-

I |'li'|uée, ou le cumul s'exerce avec ardeur.

Coinnienrons par les jdus humble^, les étalagistes.

Qui de nous n'a secoué les livres poudreux étalés en

l'>ute saison sur les parapets de la Seine, depuis le quai

I d Or-ay jusqu'au pont Notre-Dame? Qui n'a passé de lon-

; g!ies heures à fouiller tous les trésors de ces magasins

nomades? é interroger d'ane main ind»erélelf«rrri et les mon* qui dormcnl dan» !a pouvim 4* rfnsîers? Là, se pressent côte à côte les andn« Utvj^ i^ dieux elles mal heurcases TÎclîmes d'une mosc iafr-e^. les gloires de tous ^es siècles et les héros é'nn j^v. ^ immortels elles mort-nés. Là s'entassent les rrpteoB usurpées, les vanités précoces . les pré^-np(Q#i«i &*. diocrités et les gprandcars déchues. L'êUbge, c'oîb '*. rîté, la voix du peuple, Toracle précurseur de U^kcrite. Un auteur Teut-îl connaître au juste ce fsf rt son mérite, qu'il aille consulter Tétalage. Qali **-^ le fils de son intelligence, nu. dcponillédefnsti'^.» culé par le doigt exterminateur du passant arrz.i qu'il interroge le gardien impassible de toutes r*« ?»• nés. Il aura, certes, lien de se réjouir, m 1< priii^» trois ou quatre fois la Taleur du papier aa poiL: ai survivra encore quelque chose de sa gloire.

Quant à l'étalagiste, il a toot^ la ph ysiononif je :^ hommes des anciens jours que Wa I ter Scott «ppelk «tf morlality, et comme lui il peut être, â bon droit t^m le conservateur des tombeaux. Sur ses traits 3Dir>« sillonnés de rides se lisent A la fois la graviic ^1» quaire , la malice de Técrivain , et la ïrmkn k c«merçant. On dirait qu'il est , comme ses livres. If r» tcmporain de plusieurs siècles. Il y a daas m sfai quelque chose de stolqne et de douloamx.deifiBrf et de blasé. Parmi tous les industriels, il o'csMvai plus accommodant, de plus inaltérable dansnpiûa| Mille indiscrets de tout Age ont déjà boulevené ssa Jusque dans leurs plus intimes profondeurs; d'aifts marchandé successivement lousles oavni^dr rayons, et après lui avoir disputé avec aehanr maigres profits de l'indigence , ils passent lor sans dépenser une obole. D*autres enio, s'' usufruitiers de sa marchandise, dévorcat toutes les pages d'un gros in-quarto, et ia] plein vent un cabinet de lecture on ils ■? l'heure ni au volume; et Tétalapste regaide se plaint pas. Bon vieillard! c'«^toi qnilaaniilBj miers volumes à la modeste bibliothèque de Ftfiwi butant, c'est loi qni offres le dernier asQet qui ont trop vécu. Tu ouvres et tu femcs le renommée ; l'écrivain te rencontre an deii de sa carrière; tu e«, en littérature, le dernier mot du génie, le conuneneeflMat ri toutes choses.

Entre l'étalagiste et le bouquiniste, ily «II*!!! tance du monde de la poésie A celui de la lôftè.' ' quiniste a un magasin el un commis ; fl cri ~ pressant, ne souffre pas que vous sorties drcbi l'achalander, prend sa demi-tasse tous la permet d'avoir une opinion.

Le bouquiniste cultive spécialemat Tanti^ aux parchemins, vénère les Eliévin, et M 6i dévot en feuilletant de gothiques niss livre ait du prix à ses yeux. Il faut ^ mort au moins depuis un siècle. Tollaira M jeune et Alontesquîeu bien neuf. Qoait asi ne les connaît pas et ne veut pu les esMi ne l'empêche pas de déplorer sent ceaaa k bon goût.

Le bouquiniste se rencontre dns ks décès, après faillite» après lUsparilion. Ce proie de tontes les iDtn*^»"^es, Il est ému hs termes avec le crienr ou o aisnn-friHv; rij cette puissinle influence. ïi s fait ÉHei les vieilleries de choix.

Il y a des bouquinlt u friaUbillVriV

Klilil

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reux, qui acluHent des livres aux voleurs de profession : mais les plus dangereux encore sont ceux qui acceplenl pour quelques sous les livres classicfues des écoliers. Les premiers ne font qu'alimcnler le vice dont la sociélc penl déjà désespérer; les autres font germer le vice dans un cœur encore neuf, et rencouragent à se produire. Suivez ce jeune rhcloricien qui vient de faire argent desmailre^ do la science. Soyez sûr que de ce pas furtif il ne s'en va pas chez sa mère. Son cdMir n*a jdus sa virginité, son corps ne sera pas longlen^ps pur. Trop heureux si ces dilapidations classiques ne rcntrainent pas à de plus sérieuses lenlalions, si les faciles plaisirs d'um» débauche prématurée ne le conduisent pas des bras d'une courtisane au banc des criminels. Par quelle coupable indifférence souffre-l-on ces entrepôts de larcins dont le moindre mal est de déshonorer la librairie? Et encore s'ils étaient placés loin des regards de la jeunesse, s'ils étaient hors de sa portée, le danger serait moindre, car la jeunesse ne court pas au-devant de la honte. Mais, par un infiîme calcul, ces repaires environnent les abords des collèges, comme pour railler la pudeur, et offrir à toute heure au vice un facile apprentissage.

Puisque nous en sommes aux plaies de la librairie, hûtons-nous de signaler ces spéculateurs avides, qui s'en vont cherchant partout des confrères malhiureux pour leur ach. ter au rabais leurs plus belles éditions. Frappant à la porte de ceux que menacent des échéances , ces usuriers d'un nouveau genre marquent d'une croix funèbre les ballots précieux , et, proportionnant Téscompte au taux des angoisses , ils enlèvent à l'éditeur toutes les espérances de l'avenir. Loups-cervicrs de la librairie, ils introduisent la hausse et la baisse dans les œuvres d'art, et prennent également pour victimes Pédileur rt l'autrur. Celui ci, en effet, mis au rahais, voit sa réputation conqiromise, et le public s'accoutume à ne plus re>timer autant comme intelligence, depuis qu'il est déprécié comme marchandise.

^ous ne nous occuperons pas longuement des commissionnaires, dépositaires et autres courtiers qui vivent de la remise et du treizième. Comme tous les commerçahts intermédiaires, ils ont eu leur part dans les réprobations des économistes, qui rejettent tous les malheurs de l'industrie sur les détaillants placés entre le producteur et le consommriteur. Ce principe sévère , qui peut être vrai lorsqu'il s'agit des denrées de première nécessité, manque entièrement d'exactitude lorsqu'on l'applique à des productions qui répondent à des besoins intellectuels et à des jouissances idéales. Les besoins physiques se révèlent d'eux-mêmes, et demandent prompte satisfaction; les besoins intellectuels veulent être provoqués, et il leur faut des excitants pour se développer. Or, ces excitants, en librairie, sont les dépositaires et les courtiers, qui vont réveiller les intelligences paresseuses et ranimer la curiosité languissante. Que de livres passeraient inaperçus sans les efforts savamment combi- Dés du dé|)0sitaire et du courtier! Que d'ouvrages resteraient circonscrits dans un cercle étroit, s'ils ne leur donnaient celle circulation active qui fait le succès et multiplie la renommée ! Si l'éditeur rassemble chez lui les sources fécondes de la librairie, les dépositaires et les courtiers en sont les canaux fertilisants qui circulent au milieu du public, et vont lui porter les trésors les plus variés de la littérature.

Il y a des dépositaires qui se bornent à la simple commission, ne prenant la marchandise que lorsqu'ils en ont fait d'avance le placement. D'autres achètent é leurs risques et périls, et rassemblent, par assortiment, des ouvrages de toutes les époques. C'est a ces

derniers qu'il faut appliquer spécialement le nom de libraires.

Le libraire est un négociant en boutique, payant patente , monLint la garde et fort peu disposé à faire de l'art pour Part. Il se vante surtout d'être un homme positif, n'estime que les réalités de la vie, cl soutient que la poésie, chose assez méritoire dans un livre, doit être soigneusement écartée des relations sociales. Toutes les puissances de son imagination se concentrent dans une balance de compte, et analysant la littérature par le Doit et l'Avoir, il juge le mérite par son livre de commandes, et mesure les réputations d Pécoulement de ses ballots.

Du reste, il n'a pas de prétentions littéraires, se soucie fort peu des écrivains , et ne se risque jamais à publier d'autres œuvres que celles qui sont tombées dans le domaine public. Vivant sous le patronage des gloires toutes faites, il s'écrie qu'il n*y a plus de littérature; et sans avoir jamais payé de droits d'auteur, il se voile la face en déplorant la cupidité de Phomnie de lettres. An surplus, il est bon de dire que nous peignons ici le libraire de la vieille souche. Les nouveaux établis comprennent moins peut-être le commerce, mais apprécient mieux leur profession.

Il y aurait à ce propos des rapprochements assez curieux é faire si l'on voulait étudier les révolutions de la littérature dans les progrès de la librairie.  Rome , les lihrarii étaient les copistes de livres : on ne connut que plus tard les hihliopolœ, marchands de livres. Comme tous les industriels, ils étaient les uns et les autres des esclaves ou des affranchis. Mais, dans les pays de servitude, la concurrence est difficile, car tous les bibliophiles un peu riches employaient un certain nombre d'esclaves à copier principalement des ouvrages grecs. .Mais comme la plupart d'entre eux ne savaient que poindre les caractères, sans rien comprendre au contenu de l'ouvrage , il s'y glissait de nombreuses inexactitudes qui ont plus d'une fois embarrassé les savants. Peut être dovons-nous les variantes qui ont exercé la sagacilé des commentateurs aux négligences de quelque esclave parlhe ou gaulois.

Des femmes aussi exerçaient le métier de copistes, Hhrariœ. Origène, qui était un grand bibliomane, employait comme copistes un certain nombre de jeunes fllles, ptteUai, qui s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de goùl et d'exactitude.

Sous les empereurs, la librairie devint un commerce spécial et important, et les hihliopolœ formèrent un corps de négociants qui eut ses règlements et ses privilèges; alors les copies devinrent plus soignées, chaque libraire mettait sa gloire à livrer des ouvrages corrects, sine menda; et lo plus célèbre d'entre eux, Tryphon, contemporain de Quintilicn, se vantait de n'avoir pour copistes que des savants. C'était PHenri Etienne de son temps; aussi s*appelail-il le docteur-copiste, doctor H» hrarius,

A la même époque, le commerce de la librairie Qaris* sait a Lyon, â .Marseille, â Brindes et à Parthénopc.

Déjà alors celte industrie occupait un grand nombre d'ouvriers. Outre les copistes, il y avait les assembleurs, glutinatores ; les relieurs, compactores. Ceux-ci polissaient avec la pierre ponce la peau dont on recouvrai! les livres. Souvent aussi on les enduisait d*un extrait de cèdre pour les préserver des vers et de l'humidité (a ftnei$ et carie), Enfln, l'on marquait les titres avec da vermillon, de la pourpre ou de l'ocre ronge.

La rue consacrée spécialement â la librairie, à Rome» était appelée Àrgileius : il y avait encore an grand nom-

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fumé de la littérature et de la prostitution, véritable Babel sociale, où tous les rangs se coudoyaient, où les contraires se rapprochaient, où Ton rencontrait la misère et le luxe, Tadolesccnce et la dôcrépitude. représentant la débauche aux deux extrémités de sa carrière, où Ton trouvait de tout enCn, excepté de l'air. Là se voyaient concentrés, en un étroit espace, trois éditeurs qui résumaient parfaitement l'industrie littéraire dans son passé, «on présent et son avenir. Le premier se nommait M. Petit, et, sur le fronton vermoulu de son magasin, se lisait en majuscules d'un style sévère : libraire de s. a. r. MONSIEUR. M. Petit était vêtu d*an habit marron taillé à la française : Gdèle à la culotte, aux bas chinés et aux souliers à boucles, il considérait le pant.ilon et les buttes comme une souillure révolutirlnnaire; la poudre, les ailes de pigeon et la queue effilée témoignaient de son attacheme .t pour l'ancien état de choses, et ses rayons, surchargés de publications monarchiques et reliizieuses, parmi los(|uelles figuraient en premiiTc ligne les œuvres de 5131. de Donald et Frayssinous, signalaient en lui un propagateur des bons principes. Non loin de là, l'opinion ennemie avait planté ses tentes chez M. Dumolard. Son magasin était le laboratoire du libéralisme, le rendezvous des écrivains sceptiques de la Minerve, la tribune desfanalii|ues partisans des trois pouvoirs. Les livres qui se débitaient le plus chez lui, après Voltaire et Jean- Jacques, étaient les œuvres de M. de Jouy, l'histoire de rinquÎNilion de Llorenlc et l'Abrégé de l'origine de tous les cultes, par M. Dupuis. Le troisième éditeur, et le prince alors de la librairie française, était M. Dusaillant. Malgré l'horrible aspect des antres qui servaient de boutiques, il était parvenu à introduire de rélégancc dans les galeries de bois, et, triomphant des ténèbres et de l'espace, il s'était environné d'éclat et de grandeur. Chez lui se réunissaient les poètes audacieux, les génies byrcw niens, les gloires échevelé s. Hardi spéculateur, esprit aventureux, \\ donna à la librairie une impulsion qui avait, comme toutes les témérités, quelque chose de gigantesque. Romantique dans son commerce comme dans ses publications, il ouvrit à l'industrie des voies plus larges où d'autres ont pénétré avec moins d'imprudence et plus de succès, profitant de ses leçons et même de ses fautes. Mais il eut un mérite qui, a cette époque surtout, semblait, chez un éditeur, une étrange anomalie, c'était de récompenser le talent avec magnilicence. Aussi trouva-t-il tous les écrivains disposés à le seconder aux jours de ses malheurs, et même aujourd'hui qu'il ne peut plus rien pour eux, ils se plaisent à rendre a son opulente générosité un hommage désintéressé.

Dès longtemps les galeries de bois ne sont plus, et les colonnades régulières qui les remplacent ont vu fuir toutes les richesses industrielles qui y étaient accumulées. Depuis qu'on en a exilé les phrynés officielles, la province et l'étranger n'y trouvent plus d'attraits, et plus d'un commerçant regrette l'immoralité lucrative de ce joyeux voiMuage.

Une fois sorti du Palais-Royal, l'éditeur s'est multiplié dans tous les (|uarticrs : dès lors se sont classés les genres et les espèces, selon qu'il appartient à la librairie classique, romantique, politique, reîigieuse, philosophique, médicale et judiciaire. Mais, dans toutes ces spécialités, chacun embrasse avec ardeur les opinions de la cause dont il vend les oracles. L'éditeur classique regarde an pitié la littérature facile, attache une haute importance aux nominations de l'Académie, et se mêle aux intrigues des concurrents.

L'éditeur romantique se donne des airs d'artiste, porte moustache et monte d cheval.

Le politique, selon la couleur de ses livres de fonds, ne parle que de renverser les trônes ou de combler l'a* bime des révolutions.

L'éditeur religieux a des allures de marguiller, pratique le jeûne et donne à dîner aux vicaires généraux : •c'est une communion matérielle, symbole substantiel du commerce.

Li librairie médicale offre les mémos sectateurs que l'école : on y rencontre des physiologistes, des phrénologisles, des homœopalhes et des allopathcs, des partisans et des adversaires du virus, des coutagionistes et des infectionisles. Même l'alniosphère des magasins est scienliûque, et le commis se revêt d'une physionomie doctorale.

Au reste, dans ces jours de toute-puissance industrielle, l'éditeur sait à merveille comprendre ^on rôle, et profite habilement de l'inlluence des écrivains pour agrandir sa propre importance El, en effet, si nous devons reconnaître avec un fameux parlementaire l'aristocratie de l'écriloire, il est tout naturel que les agents de cette aristocratie soient comptés parmi 1rs hauts barons de la féodalité industrielle. Aussi l'éditeur d'aujourd'hui, déguisant avec soin tout ce qui rappelle la patente, affecte-t-il les dehors brillants d'un protecteur des arts. Il n'a pas de comptoir, mais un cabinet. Ses magasins sont des salons; ses commis sont des employés; ses acheteurs sont des clients; bientôt sans doute son caissier s'appellera un receveur. Dans ses fastueux appartements, toutes les recherches du luxe invitent à la dépense, et chassent les idées de parcimonie. Il n'y a en effet qu'un provincial bien neuf qui soit assez malavisé pour marchander, avec un tapis sous ses pieds et des candélabres sur sa tète. Los savantes dispositions des livres aux reliures élLncelantes, aux ornements fantastiques préiientent une heureuse harmonie avec la splendeur des ameublements, (t l'amateur ébahi semble plutôt apporter son offrande au temple des Muses que passer un marché avec le dieu du commerce.

Le cabinet de l'éditeur a une autre physionomie. Comme le salon est destiné au public qui achète et paye, le salon doit être riche : c'est d'un bon exemple. Mais le cabinet étant consacré d la foule, qui vend et n çoit, c'est-à-dire aux écrivains et aux artistes, le syle en est plus simple et on même temps plus scientiQque. Quelques tableaux de choix, des statuettes, des bas-reliefs en pldlre, diS gravures avant la bttre, manifestent son goût pour les arts; des Elzevirs, des spécimens DiJot, plusieurs médailles de Gutenberg proclament sa vén«* ration pour la typographie; tandis que de beaux exemplaires des classiqut s, rangés côte d côte avec quelques auteurs de la nouvelle école, semblent avertir les écrivains ({u'ils ont affaire d un juge capable d'apprécier le mérite de leurs œuvres et d'en disputer le prix.

Depuis quelques années, une classe nouvelle a surgi parmi les éditeurs, c'est celle des illustrateurs.

L'illustration est un appel fait aux sens, et en même temps une production nouvelle de la pensée, une séduction qui a peut-être quelque chose de matériel, et en même temps une alliance heureuse entre l'artiste et l'écrivain. Ornement et auxiliaire de la typographie, hiéroglyphe lumineux, qui s'explique de lui-même, l'iU lustralion fait goûter aux esprits frivoles les sévérités de la pensée, et offre aux esprits sérieux une distraction qui ne sort pas du domaine de rintelligence. Mais, en agrandissant ainsi sa tdche, l'éditeur a multiplié autour de lui les difficultés. 11 faut qu'il apporte dans celte voie nouvelle une sûreté de jugement, une pureté de goût, qui l'élève au rang des artistes, s*il ne veut des»

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alors, c*est un homme perdu, et plus il a do lumières, plnssn perle est certaine. Car, avec ces lumières, il s'est fait un système, el il est bien à craindre que rc système ne soit pas en harmonie avec le sentiment çrénèral qui fait les succès. Alors, l'èdilour tombe dans les enlèicmenls et les vanités du dogmatisme; et son industrie est compromise par les écarts de sa philosoi»lnc. C*est une vérîté peul-èlre pénible à dire, mais impossible à combattre : il faut que l'éditeur fasse abnégation de ses goûts, de ses impn^ssions, de ses |)référenc»'S lilléraires. L'éclectisme doit être sa théorie, la voix publique son guide. Ne lui parlez donc pas de génie inconnu : pour lui, le génie n'existe quo par le connu.

El, après tout, à quelles injustices correspondent ces plaintes exagérées? Où sont donc les nombreuses viclimcs de la méllnnco des éditeurs? Quilles sont les gloires condamnées a l'oubli? (Jucls sont les écrits relégués dans les portefeuilles et attendant une tardive réhabilitnlîon ? Depuis vingt-cinq ans, les productions se multiplient, elles inond«nt toutes les avenues de la publicité, elles jaillissent à toutes les sources de la presse quolidienn<\ Il serait bien étonnant que de nos jours il se renconlrilt un génie assez modeste pour n'avoir pas su apporter sa goutte d'eau à ce cataclysme.

Ce qu'il faut donc à l'auteur, c'est de réussir; alors il pourra se montrer exigeant à son tour. Et convenons qu'il ne s'en fait pas laute; car si le talent inconnu n'est pas rétribué selon ses œuvres, en revanche les célébrités du jour savent fort bion regagner le salaire d'un avare passé. Cependant, n'y a-t-il pas autant d'injustice de la part do l'écrivain, à faire ainsi l'usure avec sa renommée, que de la part de l'éditeur à tirer proGt do robscurité du mérite?

Dans ses rapports avec l'écrivain, l'éditeur ne doit être ni maître, ni valet, ni tyran, ni victime. Il est moins difficile qu'on ne pense de concilier des intérêts aujourd'hui si opposés, et de rempl.îcor une guerre contre nature par un système qui n'admettrait ni exploitant, ni exploité.

Il ne faut pas, au surplus, que Taulcur, dans ses illusions damour-propre, s'attribue toutes les gloires de ses triom)dies. Sans doute le mérite est la première condition du succès, mais ce n'est pas la seule : il faut que ce mérite soit appuyé, soutenu, recommandé par un puissant patronage. Or, ce patronage appartient à l'éditeur, et son rôle n'est pas le moins difficile. A-l-on bien calculé tous les soins, toutes les démarches, tous les sacriflces auxquels il s'oblige avant de faire accueillir au monde Tcruvre qu'il vient d'iidopler? Sait-on ce qu'il lui a fallu d'études pour connaître les goûts du public, pour s'initier au secret de ses caprices, pour se mettre eu rapport avec s» s fjnlaisies? Il y a pour lui l'opportunité à saisir, râ-pro]»os à faire naître, le hasard à exploiter. On lui livre le diamant brut : il faut qu'il en fasse reluire les mille facettes, qu'il en fasse étincclor les feux au soleil écla- ( tant de la publicité.

: La publicité est dans l'industrie littéraire un fait assez i nouveau et qui mérite que nous nous y arrêtions. Si nous • ne considérions que les abus, iLn'y en a pas qui aient f été poussés plus loin dans les limites du ridicule. Les éloges payés à la ligne et les brevets d'immortalité évalués à la colonne ont été contre l'annonce des motifs de suspicion légitime. Mais, en définitive, jamais la rec/ame n*a été acceptée comme un jugement en dernier ressort. Le public n'en est pas dupe, et racce]>tc simplement comme une annonce perfectionnée. Si d'ailleurs les heureux mensonges de la réclame ont quelquefois protégé des livres médiocres, ses avcrlisscmcuts opiniâtres ont

aussi sauvé de Toubli des œuvres qui méritaient dVtre connues. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la foule est une coquette qui veut être provoquée ; ceux qui dépendent d'elle doivent s'occuper d'elle, et les séductions de l'annonce viennent souvent à propos faire violence à sa froideur et animer ses sens. Cette voix, qui tous les jours assiège son oreille, finit par être écoutée ; et cette persévérance qui ressemble à un hommage reçoit enfin sa récompense.

Quel est, au surplus, dans le fait de la réclame, le vrai coupable, ou de l'éditeur pour qui elle est devenue le plus lourd des impôts, ou de la presse pour qui elle est une source de profits illicites? Si la critique littéraire s'exerçait dans les journaux avec justice et probité, les éloges payés n'auraient plus de cours, et l'industrie des réclames serait promptement abandonnée par l'éditeur, dés (|u'ellc ne serait plus qu'un commerce onéreux. Mais la critique a fait place a la spéculation, et la justice s'est tue devant un surcroît de récoltes.

D'ailleurs, quand l'éditeur exagère les mérites de sa publication, il peut être de bonne foi; car s'il ne croyait pas à ces mérites, il n'y aurait pas risqué ses avances : mais les journaux propagent sciemment un mensonge, et sont prêts à le ré|)éter chaque fois qu'on voudra répéter la prime; c'est même un des articles les plus subslantielsde leur budget: aussi, grAce à ces honteuses transactions, les journaux se sont mis sous la dépendance de la librairie; et il est constant que depuis dix ans la librairie seule a soutenu la presse périodique, par ses annonces et ses réclames.

Ce que l'on peut à bon droit reprocher aux éditeurs, c'est l'esprit de dénigrement et de jalousie qui règne parmi eux. Il ne leur coûte rien de glorifier les talents littéraires qui les environnent : souvent même ils y mettent une générosité trop facile. Mais quand il s'agit d'un confrère, ils lui contestent le plus petit mérite : tousses succès sont dus au hasard; son habileté n'est que de llntrigue; et, plutôt que de lui faire hommage d'une réussite qui n'est due qu'à de constants efforts et â une intelligence i{ui ne se dément jamais, ils aiment mieux tout rapporter à l'auteur el rabaisser a plaisir leurs propres fonctions, en attaquant à outrance celui qui sait les rendre honorables.

Ces malheureuses hostilités de l'envie prennent un aspect bien plus formidable, lorsqu'elles se matérialisent par la concurrence. Alors se livrent de terribles batailles, où se mêlent â grands frais les clameurs étourdissantes de la réclame. Bientôt les dépenses de la guerre ont dépassé les profils qu'on se dispute, et les parties belligérantes n'ont pour se consoler qu'une communauté de malheurs.

II n'en est pas des marchandises de librairie comme des autres articles de commerce; la matière première n'a plus aucune valeur, si sa valeur n'est pas centuplée : par l'impression, le papier doit devenir un trésor recherche par tous, ou un chilTon légué à l'épicier. En librairie, H n'y a pas de demi-succès, pas de chute modéré(\ Toute publication importante place toujours l'éditeur entre la fortune et la ruine. N'est-il donc pas à déplorer que les éditeurs cherchent leur succès dans une désastreuse concurrence, quand ils ne sauraient puiser de forces que dans une solide association?

Dans tout commerce, la concurrence est une plaie dévorante ; en librairie, elle a de plus l'inconvénient d'être un ennui. Qu'un ouvrage réussisse, tous en verrez naître une foule d'autres, de la même forme et de la même justification. Qu'une histoire de Napoléon se fasse achc» ter, vingt histoires de Napoléon surgiront d la suite, et

LEMTEUR.

le grand homme se Terra enr^r^ une fois accablé soos le j dbof tes gloins. FÛMms itcéftr i mmt ^tt»*^^

nombre d^ ennfrrr.ii cori;ur«s ro'itre lai. ' b:!e les eforts d'os lOtKOUf» frilersel; tacWirna*

p u« que Ku'4 4i;tr^ft. DO'i« dfrvun* «ouh^it^r que la 1î- j:»!*^ âreax qui >ODt tes orfr^nes de noire vi* »::■.

bnirie Éi^*e jT^ruve d^ plu^ d'^r^ .J ^i d'invlIizeriC*. ' r» sre, la force f-xf^afiM^e de notre i^ttUirfatJt : li ^^

5oai loi %orr:nies ^Ihcf»^» j r •!• s l:«^:i-» «i •'■tro^t*, q»:* ' î -n* pi* imiter ce% roTa»jiés f<olîti ^ues qui. *a l'^-c:

noas touifroii» de &e» dou.t-^r», et >|ue i.ouà trioiniLoDs ' leur» mînutres, ont pr^^irê leur l'Opre iâcadesc'*.

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TABLE DES MATIÈRES

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