UOBACE DE VIEL-CASTEL
côte du grand palnis de la Bourse.' admirable monument façonné par nos architectes d*auji)urd*hui, au moyen d*un patron grec, de papier â calquer et de beaucoup de maçons et de tailleurs de pierres, se trouve un plus petit palais.
<|iie Ton prendrait volontiers pour une Inide roaifon si des aftîches ne vous annonçaient que cette mailùD en te piilniis des ventes opérées par messieurs les GOfnmissutîrej^-priseurs. Or, dans ce palnis de messieurs les comnii!y;ntrfS priseurs, tout se met h Tenchere. tout se vend, di^puis les berlines de voyage jusqu'à des lettres autoj^rirpfi€Â do Ninon de Lenclos. Le matin et le soir, rentrée du palais des commissaires- priseurs est accordée m pnblk. tout le monde peut aller voir les exp«isitions qiiî précédent les ventes ; tout le mnn^le peut aller sé ranger autour du bureau des adjudicatenrs, et se donner le plaisir d'augmenter de quelques francs ou seulcmeiil île quelques centimes la valeur des plus grandes comme des pins minimes réputations d'artistes, d*hointnesd État, et m^me de simples ouvriers.
C'est au palais des commîssaires-priseurs que se rencontrent les seuls caractères, les seuls hommes vraiment remarquables de notre époque , les seuls qui possèdent une originalité particulière, les seuls qui marchent hors du troupeau commun, pour suivre des sentiers dont les haute s herbes ne sont jamais froiss '^es par les pieds de la foule. Ces hommes remarquables sont les colfettionneurs , et j'entends par collectionneurs tous ceux que l'amour de la collection, le désir d'amener à
l'état de collection un rassemblement plus ou moins considérable de choses ouvrées par l'industrie humaine, ou créées par l'industrie surhumaine du irrand Créateur, a lancés dans l'arène où combattent les martyrs d*uue idée fixe.
Maintes fois je me suis trouvé tenté du désir de la collertion, et, sans avoir entitTem nt succombé à cette tent.^tion . je dois dire cependant que j*ai assez approché de mes lèvres la coupe de se : enivrements pour en connaître les voluptés, pour être initié à ses plus secrets mystères
J'ai connu, j'ai vu de prés messieurs les collectionneurs; j'ai surpris leurs mœurs <t leurs habitudes en flagrant délit d'originalité, et ma mémoire est pleine de souvenirs que je vais faire passer a 1 état de révélations.
Comme en toutes choses il faut procéder méthodiquement, je dirai d'abord que l'on distingue trois sortes, i trois espiHîes de collectionneurs :
La première est celle du collectionneur inculte et sa uvatre, sale et débraillé des pieils à la tr^te, aux ongles noirs, à la biirb Hlp*'iise. aux cheveux hérissés, au chapeau entièrement défoncé, aux poches énormes et toujours pleines Cette espèce est celle du coll*^tlonneur pur sang , du collectionneur par amour de la collection
La seconde comprend tous ces négociants de bonne compagnie*, tous ces IrtÛquants en curiosités, ces marchands d'habits galons à é|uip:igi;s armoriés ou non armoriés, qui se donnent les manières, le langage, les habitudes, du véritable collectionneur, et qui ceiendant ne font que placer leur arg"nt plus ou moins avantageusement, suivant le gain de leur revente» suivant la balance de leur compte de banque.
LES COLLECTIONNEURS
La troisième espèce de collectionueurs esl celle du collectionneur fashionable, de celui qui s*est Tait collectionneur pour obéir à la mode , pour avoir comme tout le monde un salon Louis XV, un boudoir Rcnawance, et une salle à man{|;er quatorzième siècle, avec quelques lames de Tolède, quelques targes, deux ou trois hallebardes, un casque de ligueur, un hinap dans lequel il boit lorsqu'il se trouve en présence de ses amis, quelques cruches flamandes en grés bleu et gris, et trois vi traux interceptant le soleil, et ne laissant passer â travers la fenêtre qu'une lumière jaune, rouge ou bleue, qui lui prête la mine d*un homme atteint par la jaunisse, la fièvre scarlatine ou le choléra-morhus, pour peu qu'il se trouve sur le passage d'un des rayons du soleil déguisé, qu'il laisse parvenir jusqu'i son fauteuil.
Tout collectionneur rentre nécessairement dans une des trois classes que je viens d'indiquer : le collectionneur fou, le collectionneur brocanteur, et le collectionnenr par mode.
Parmi les collectionneurs fous, les poètes du genre, le plus renommé est un petit vieillard sec, ridé, rilpé, retapé, enveloppé d'une sorte de grande redingote brunâtre, la tête recouverte d'une clémentine de soie noire, par-dessus laquelle se prélasse un énorme chapeau de couleur douteuse, gras des bords, gras de la forme, gras du galon, gras de la coiffe, gras de partout, et qui, depuis trente ans, assiste régulièrement avec son maître à toutes les ventes, se promène avec lui, quelque temps qu'il fasse, sur les quais et chez tous les marchands de bric à-brac. Ce chapeau et cet homme sont connus sous le nom de monsieur de Menussard. Kh bien ! ce chapeau et cet homme, ce monsieur de Menussard, en un mot, |io$sede une très-magnifique collectiou de porcelaines de Sèvres, pâte tendre; chez lui, dans ses armoires, dans ses coffres, dans ses étuis, sont enfermés, comme dans un tombeau, des seri^ces entiers, des cabarets, des vases en pâte tendre de Sèvres, à fond ou à bordures gros bleu, bleu-turquoise, verl-emeraude et rose tendre. Après deux ans de rei herches, de poursuites et d'inquiétudes, il s'est fait adjuger, à la place de la Bourse, en vente puMique, une moitié du service de table des princes de Rohan, et il l'a payé trente mille francs. Un petit cabaret gros bleu, composé de cinq pièces, portant le chiffre et l'écusson du roi Louis XV, ne lui est pas revenu â moins de douze mille francs; il est vrai de dire que chacune des pièces de ce cabaret précieux est ornée de médaillons où sont peintes quelques-unes des maitresses du Sardanapale français. Deux vases û fleurs ayant appartenu à madame du Barry ont été l'objet de ses soins les plus persévérants, de ses inquiétudes les plus mortelles et les plus poii,'nantes. Ces deux vases rose tendre, â cartouches entourés de volutes et de rinceaux, artistement dorés en or de deux couleurs, parsemés d'Amours vainqueurs peints d'après le célèbre Boucher, appartenaient à un vieux marquis toulousain, auquel ils étaient arrivés par je ne sais plus quelle voie. Pi ut-étre étaient ils un agréable souvenir.' Je l'ignore; mais enfin le marquis toulousain ne voulait pas s'en défaire, et monsieur de Menussard \oulait les posséder; il en offrit un prix exorbitant, et il fut refusé; il voulut les faire voler, et il échoua dans sa tentative. Pendant d( ux ans, il y eut entre le marquis et monsieur de Menussard une gueirc sourde, mais active, offensive d'un côté, défenvive de l'autre. E< fin. il y a six mois, le marquis vint d mourir, et monsieur de Menussard est devenu propriétaire des vases rose tendre, que personne depuis ce temps-là n'a aperçus.
BlouNieur de Menussard est riche, instruit, bien élevé,
et il vit seul, enfermé avec ses porcelaines ; il n*a fas ëi voitures, pas de domestiques; ane vieille servante fait son ménage. Sa toilette, sa nourriture, son logement M coûtent peu de chose. Jamais il ne va an spectacle; il n'a aucun ami ; on ne lui a jamais connu de maîtresse; il n'a jamais voyagé, si ce n'est jusqu'à Sèvres , eoeon n'y a-t-il été qu'une fois, et en est- il revenu à pied.fatitigué. crotté, mouillé par la pluie jusqu'aux os. furieu contre la manufacture de Sèvres, contre le siècle toui entier, et s'écriant avec indignation : « Il n'y a plosai croyances ni quoi que ce soit ici-bas, tout esl détmîL.. Décadence... décadence complète... Dire qu'une éti gloires de la France... Ils l'ont laissé perdre. .. L^hir bares! les Goths ! les triples Vis igoths ! ne plus fabriqua de pâte tendrel de la pAte dure, rien que de la plti dure !... Mais c'est que c'est à faire dresser les chevra sur la tète! » Depuis ce jour, il ne faut plus lui parla du Sèvres moderne; il hausse les épaules, et un sourirt amer vient errer sur ses lèvres ; la pâte tendre est totf pour lui. Quand il ne peut sortir de soo appartenesl. que les marchands de curiosités ont leurs bonliqnes fie^ niées, et que nulle vente n'a lieu dans toute réteodoeè Paris, alors que monsieur de Menussard s'enferme éas la pièce la plus reculée de son appartement, une â w. il tire de leurs coffres, de leurs étuis, toutes ses befla porcelaines, ses assiettes, ses plats , ses tasses Ucml roses, vertes, à bouquets, i médaillons, à fond blase ou de couleur; il les contemple avec adoration, avec amo'T ; armé d'une flanelle douce et flne, i' les esnie, les polit, les caresse ; puis, quand leur toit |e estaisa faite, il leur adresse la parole, il cause avec elles, 3 b interroge.
«Vous voilà bien belles, dit-il en s'adressant I ai tasses bleues, vous voilà bien fiéres ! Oui, vous parts sur vos flancs les charmants portraits des plus agréaUs femmes de votre jeunesse; le roi Louis XV a voula fm l'on vous décorât des figures de ses maîtresses les pis chères; il n'eût, certes, pas confié de si adoraftla images à de la pAte dure. Oh 1 non ; il fallait losls b finesse, tout l'onctueux, tout le moelleux de votre pii tendre, ô mes chères petites coquettes! pour reecfsirignement le visage délicieux de madame de GhâCflaaniL celui non moins gracieux de la marquise de et les traits fins, spirituels et agaçants de la du Barry. »
Ainsi enfermé, ainsi causant, jouant avec ses bdB porcelaines de pâte tendre, monsieur de Menustvl ii le plus heureux des hommes. Il se met à genoux éemi elles, il les adore, il les aime d'un amour protol, A plus enthousiaste, plus poêle que Pygmalicm, 9 as 1M> (Irait point animer sa Galatée; il ne lui troafspsÊrt ■! imperfection : l'animer serait la décompléler, U ter son charme. Sa Galatée, à lui, ne vieillira JamÀ : kl femmes peintes sur ses tasses seront toiyo^irs jMBSi; les bouquets fixés sur ses vases et ses assiettes sMri toujours frais et verdoyants ; rien de tout cela n^Hafe décrépitude : l'avenir sera comme le présent. Pj^mIi^ insensé dans ses désirs, créa la vieillesse, les riia^ fei cheveux blancs et la mort pour l'objet de son cùmi^ mour, en demandant aux dieux de lai donner II 4k Monsieur de Menussard se complaît dans riasewHH de sa maîtresse, dans la matérialité de son idéalfariiiik U lui prête toutes les grâces qu'il veut lui troaw; 1 lui lémoii;ue un amour passionné, qu'il sait ennMr II sacrifices. Il jette en holocauste devant la pile leaÉtfe Sèvres, d'abord cela va sans *e et sans qmll softl^ soin de le dire, la pâte dure, Bœor, et la pomhtaii la reine, sa cousine ; mais < ore le mm JnsSi b
LES COLLECTIONKEURS.
vieux Chiue, le vieux Saxe, et jusqu'à l'admirable terre de Bernard de Palissy, jusqu'à la terre ilalieune de Faëoza , aux riches peintures , aux décorations raphaélesques, jusqu*aux bas-reliefs de faïence de Lucas dcUa Robbia.
Il ne connaît qu'une seule chose, n'aime, n'adore, ne chérit, ne vénère, qu'une seule chose : c'« si la pAle t«n* dre de S«wrcs; le reste du monde peut s'écrouler, s'abimer, il n*y fera pas attention. Jamais il ne lit un journal ; il n'est point éligible, ni électeur, ni garde national, ni quoi que ce soit; il est l'amant de la pâte tendre do Sèvres. Cette passion de la collection, cette folie, cette idolâtrie pour la pâte tendre de Sovres, ont pour ainsi dire exilé de l'espère humaine, de sa confraternité et des sentiments humains, monsieur de Menussard, l'ont rendu égoïste, dur et inQexible dans ses résolutions, avare pour tout ce qui n'est pas pâte tendre de Sèvres. Il n'a aucune pitié des pauvres ; le récit d une grande infortune ne tirera pas une larme de ses yeux ; il verrait brûler tout uo quartier de la ville qu'il ne bougerait pas de chez lui, et qu'il n'en prendrait aucune émotion ; mais, si une de ses tasses, un de ses vases, une de ses assiettes, venait à se briser, ses paupières se b ligneraient de larmes; des sanglots, des plaintes, sortiraient
de sa poitrine ; il trouverait en son cœur des trésors de poésie pour déplorer la perte de ses tasses, de son visa ou do son assiette, et s'étonnerait que le monde entier restât indllFérent à ce malheur; il serait capable de tuer un homme qui détruirait la moindre de ses richesses de pâte tendre. Enûn, il traverserait tous les incendies, tous les purgatoires, tous les enfers, pour sauver la plus petite soucoupe de pâle tendre en danger de destruction, et il ne mettrait pas ses jambes dans l'eau pour sauver un enfnnt qui se noierait. L'amour est une passiou qiû rend f/Toces c; ux qui la ressentent : monsieur de Menussard. avec sa clémentine de soie noire, son chapom gras, sa redingote râpée, ses cheveux hérissés et leraeSy sa barbe parcsseu>ement soignée, ses mains glacées de tons terreux, ses souliers ternis, est peut-être de tous les amoureux, de tous les amants de ce siècle, le plus fervent, le plus sincère, le plus vrai, le plus enthousiaste, et le plus excusable par conséquent dans son égoîsme et sa férocité.
À côté de monsieur de Menussard, on rencontre souvent . au palais de la Bourse uu célèbre collectionneur d autographes, qui possède de l'écriture de toutes les personnes célèbres; mais depuis six mois il est atteint d une affection mortelle : dix lignes de l'écriture de Molière lui ooi
ViiTis, ltii,i. be i.uu.a.tl 11 un, tue bdiiK*i.uUt9, ^
LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE
ALBÉBIC SECOND
e jour ou Dieu eujoiguit à rhomme de croître et de multiplier, il est probable, sinon certain, qu*il entendit parler d*une multiplication honnête et d'une croissance raisonnable.
Toute supposit'on contraire impliquerait de la part de la Piovîdeuce une inrurî« corn p1 été ment inadmissible, quand on considère la gtibltme harmonie qui régit les moindres rouages de Tunlvers. A quoi bon en elTrl tirer rhumnie dti tiémi et t'eiposér aun mille besoins de la Tie, s'il ne voui e^l pai donné de les satisfaire? Certes, il esi on ne peut pk^ louable t aui petits des oiseaux de donner la pftture, * mais il nous a toujours paru que les pHiU diB humaim avaient à la bonté divine des droits fondés «on moins justement que les petits des oiêiûtu:.
Donc il est jt^rmk de croire que Dieu, en créant le moude, lui avait as^ïi^^né un e> rlain chiffre de population que l'hamme. pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépister. En doutn^frous ? lisez Thistoire, interrogez la tradilbn. qu*f trou vez- vous? den mortels beats au premier ctief s ^vûuraûtf sans désemparer, toutes les joies de l'existenct ; allani et venaut dans la vie, comme sur tine pelons «n ïïmn^^ sans remets, sans soucis, sans iUrmes. U est bien ?raî que, par-cà, par-là, survenaient loul à coup dei épisodes désagréables, comme le déluge 60 riocf tidie de Gou.orrbe : mai» qui donc, par une belle i&atiné« di priiiUm|«i iplendideuieot édairéCt s*est ja-
mais inquiété des taches qne les aslronomes oila maniuer dans le soleil? et d'ailleurs qoel ni p de la terre peut se dire A Tabri des atteintes bo«| du rhume de cerveau ?
Mais, hélas! à mesure que les siècles osim rhumanité s*est agglomérée comme une immnm de neige. Alors, les pelouses en fleurs oit fait | des sentiers rudes et escarpés; désormab chi press«*, se coudoie et cherche à supplanter fm < c Ote-toi de là que je m'y mette ! » devieit h à la mode, et l'égolsmc une nécessité TÎtale. CI ci en serait-il autrement lorsque la moindre place « ne compte pas moins de deux cents rivau bêarti que tout se dispute avec une ardeur sans cgaii^ feuilles de ministre et bureaux de tabac? qmÊà vingt fois plus d'avocats que de pmeès à pd peintres que de portraits à faire, de soldais qm i toires à gagner, de médecins que de malsiffi i quand toutes les issues sont envahies, aMéfév» dé( s. encombrées ?
Sous l'Empire, où il était couTeno que vaaiv 4 braver la mort constituait une positioa non faisait de larges trouées dans cet jeunes hommes sans direction et sans ckois. H sent que Thuroeur belliqueuse n*est plus é Tê jour, il ne reste à la jeunesse que deux plir : le barreau et la médecine. Or, ver il faut, à toute force, passer par des sont pas toujours bordés de roses; ces deux professions regorgent ééjt inouïe de pauvres diables qu'on Toit su et malades avec tout racharnement d*nn le jeûne, il suit de li que nombre du pour prendre des notes au cours de M,
par rimer des élégies, et qa*une fouledbcihhft*
LE DÉBUTAIT lITTÉRAmE.
*igine pour rédiger les leçons de M Ducuurroy, en déGnitive à recevoir no plan de vaudeville, à rer une scénario de mélodrame. — Car. en dépit ime latin, on ne naît pas, on nVst jamais né vez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait au maillot, ou que M. de Ch teaiibriand ait itrement que par des cris et des pleurs, la venue emiere dent? Donc, sur trois mile jeunes gens •rovince envoie chaque année a Paris, ce Minopierre, on en compte huit ou dix à peine qui uii dans la cour des messageries avec Tinlention de se faire littérateurs. Le reste arrive sous le d'étudier le droit ou la médecine, et ce n*est 8*étre écorché aux épines de ce^ deux sciences, oîr absorbé l'argent des inscriptions, que, du >eaa matin s'imaginant ressentir rinfluenre se* I enfourchent leur plume comme un cour^ier les mener rapidement à la gloire et à la for* 8'emban|iient joyeusement dans leur encrier, transforment les petites vagues noires en flots Pactole.
sée d'an débutant littéraire étant celle, à quel* instances prés, de tous les débutants imagina-
bles, nous allons raconter Thisloire J^Eugéne Préval, un débutant de ces dernières années. Ab uno disceomnes.
Vers la Gn de ^854, Eugéni» Préval, le cœur plein et la bourss vide, mimta en diligence, et, pour la premi«^re fois de sa vie, dit adieu â sa famille et à sa fielite ville de ChAteai -Chiuon. Son père Tenvoynitâ Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, i raison de cent francs par mois, sur quoi il devait prélevtT Targeot nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux inscriptions, à rhahillement, à Téclairage, au chauffage et aux mmns plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son cœur une haine invincible contre tous les codes civils im-'ginables.
Un soir, pour se distraire, il s'en fut nu Gymnase, ou Ton jouait trois pièces de monsieur Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation qui pouvait se résumer ainsi : « Combien pensez-vous que ça soit payé à Scribe des petites chosi's comme celles qu'on vient de nous représenter ? — BLiis ça peut bien lui rapporter de cinq i six cent mille francs par année. — Ah !
LE DEBUTA!«T LITTÉRAIRE
Iiah ! — Ma parole. — Farceurs d'écrivains! od m'avait dit qu'ils mouraient tous dr fnim à l'hôpital. — Plus fiouvffnt ! le cuusin du hr-nw'îrî^re do l'oncle du parrain df mon |*ortier est valet de chnmlire chez un journaliste; on ne lui p?iye se< p«i!:es qn*en bijoux ou en perles G nés.*- Tiens ! tiens ! Si je r* tirais mon petit troisième de chex le droL'iii^te où il est en apprentissage, et si j'en faisais un hoïiime de lettre^ ? Qn.nnd mi'me il ne gagnerait que cent mille fnncs en commenç.iut, ça m'irait encore, .liiez : H
Reiitn; citez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous se> livres rlas^iijues, et s'écria, non sans lancer un re- (T'inJ de rli'dain sur s.i mans.irdc : f Et moi aussi je serai honimo de hfllrcs! )i
Enp.'nf* se n'veill.i le lendemain é l'état de débutant littéraire, c'esl-.i-diir qu'il employa s.i matinée à noircir quelques innurentes fL-uilles de papier, et son aprèsmidi .1 dt^roiivrir, dans VAlmanach des vingt-cinq mille adre9$r$, la donicup- dir Iimis les jonrnauv parisiens. Le surlf-mlcniitin, il entra d;iiis cette voie de d<'ceptii>ns et de déhiiires où. pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du counige, de l'adrt'sse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue qui aboutit si souvent a la misère, quand elh* n'aboutit pas au suicide.
Eu.i:«''ne Préval s'en fut donc offrir son article à la Revue des Deux -Af ondes, qui le refusa à titre d'immoral; puis â la llfvue de Paris, <iui ne |>ut l'admettre connue entarlii* d'une nmralit»* p;.r trop diiiiie de feu Ber<iuin. Le 5''fr//- 1<; trouva trop lonir, et le Courrier Français le tr«»uva troji court; le yational jnj:ea que les idées qui y étaient éinis> s iw radraîcnl pas av( c sa li>>ne politi'|ue, et la Presse déclara In prose d'Eui^éne cmincniment inrendiain; et diiMie en tout point de figurer dans Il s colonnes d'une feuille anarchii|uc. (Juant aux petits journaux, ils se iirenl les imilateurN serviles do leurs grands confrères, répondant, les uns, r|u'il était trop f.tde; les autres, rpiil él:»it trop méchant; ceux-ci «jue ridée s'y montiail «l'une niaiserie bannie, Cilui-lâ que le fond en était d'une exîravagance impossilde.
Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, dv trois à «luatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint-Jacques à la Chnussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubfiurg Sai..:-IIonoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grand< airs des garçons de bureau, gens espiègles à la faron d»îs petits clercs et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la liii pourtant, et de quelque stdidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les unes et les autres, grArc aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir dans le cours di; leur carrière, commencèrent n s'user sensibh'Mient; Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le droit, et puis de s'en aller dans nue ville de province défendre la veuve cl l'orplu'lin sur le pied d'un écu par tète. Mais, un jour, comme il montait lu rue de Sorbonne d'un pns mélancolirpio, ses regards furent subitement fnppès à la vue d'une alliche C(dossale conçue en ces termes : ff Le Chéiubin, journal littéraire, paraissant le jeudi de « chaque semaine, etc. Prix : 2t fr. par an. Bureaux, « rue Guénègaud, 25. »
« Le Chérubin! s'écrîa notre débutant le cœur rempli d'espoir; le Chérubin, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refusé... Essayons-en avant de couper mes ailes. » Et aussitôt il vola à son hôtel, interrogea l'ai cane mystéiicusc d«- son secrétaire, et reconnut,
6 joie surhumaine! qoe drai pièces dft cent tous loi mtalent encore. C'était plus qu'il n'en fallait; et. recftotf ses habits les plus coDvcoablei^t il s'empressa de eonir â la rue Guénégaud.
Le Chérubin était ane petite Tenille inodore qn itijt pour spécialité d'être tirée sur pnpier rote et de atm jamais en besoin d'un cabsi* r. Periconne. sans ira doute, n'a gardé souvenir de c*l e$iimabU joamal. na n'est son Infortuné imprîmear. d qai iirohablemcM g re<te encore dû ifuelque vieux reliquat de compte. LidE Chérubin floriss:iit au numéro 25 de la me Guén^ri. vieille maison triste et froide; et ce qui, sur les aflMci, était baptisé solennellement du nom poinp«aide k. reaux consistait dans une seule chambre, meublée d'ai banquette circulaire qu'on avait oublié d** remboorm: au fond se trouvait une alcôve fermée, ornée d'un litè sangle, oii venaient coucher alternalivem«nt ceoi es rédacteurs qui étaient dans de mauvais termes «vecl'ci propriétaires. Lorsque Euirène arriva au Ckéruk'U. h rédaction tout entière s'était comme donné ri*ndei %m aux bureaux, qui étaient encore encombrés d'uot' ^ zaine de jeunes g ns en train de révolutionner le m m littéraire et d'fr/itiier en bloc toutes 1f>s illustratioDic» temporaines. Eugène demeura plusieurs minutes un»» tourner la clef d ins la serrure, tant il lui stmbUiifif l'aspect de ces hommes devait être impo5.int et majetueux; puis, d'un mouvement convulsif, il ouvrit la par* et pénétra dans le sanctuaire. Il eut un éb!ouiN«enifflL Tout en diNCiitant, la rédaction du Chérubin hsUailii Si'melle dans le but ingénieux de r**cliauff('r. non pis II discussion, qui était aussi chaude que possible, Bii*>«K pieds, que l'absi nce de feu, au cœur de janvier, ini singulièri^menl r- froidis.
La foudre tombant à l'improviste, au cœur de l'Viff et par un ciel d'azur, sur la rue Cuénégaud. n'eût ya causé une plus grande surprî>e que la visite d'Ei^ Prèval. C'est qu'il ne vint pas s;od article i IsM comme vous vou) l'imaginex; il entra porteur dewfli francs, qu'il déposa nobbnienl sur In talileendi.<aBia paroles si éloquentes dans leur simplicité : a Messiiai je viens pour m'abouner! j» Sitôt qu'il eut les Idai tournés, la rédaction se luva comme un aeni boMKtf courut immédiatement convertir les six livres d'Esp* en marrons et en vin blanc, que Ton s'empressa deo^ sommer à la santé de la gt'Ut aboniiable.
Or, voici le raisonnement profond que notre bcmVi tait tenu â lui-même :€ Il est impossible que leCte»^ bin refuse les articles de son unique abonné. » Ea cii lors'|ue, (uie semaine après, il apporta sa prose, aa fih cueillit avec uu véritable enthousiasme ; et,âdilcrde* jour, Eugène fut admis â l'honneur insi};ne ds fcaâr kt tre la semelle et échiner quiconque dans IcftbnfM&à Chérubin, honneur demi il abusa quatone hcora p jour. Nous devons ajouter que, durant les trois aiaii^ ladite feuille survécut â son premier abonnement, n'eut pas occasion de voir apparaître le moindre i ni la plus mince bouteille.
11 est un fait digne d'être observé. c*est que la àt^ née des choses qui ont été reçues dans 1 origine avK^ thousiasme unit presque toujours d une la^ lu ble. Sans parler ici des quinie cents traj^édies. reçues avec enthousiasme an Théâtre-Françaii» tf ^ toutes sont appelées à une moisissnre étemelle, aai tenons rarlicle d Eugène. Sa?ei«vous l'éfioqar m i au monde? Juste le jour où le ChéruHm lui dbd éternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaat mi jamais, et notre débutant, qui n'avait paa femérdlA la nuit, dut être, ce jour- là, rangé daoa la
le; DÉBUTANT LITTÉRAIRE.
. hommes Tertueux, car il aima i voir le?er l'aurore. En- I fin. il était donc homnte de lettres! Gomme les autres, il > t avait doue aussi kou œuvre imprimée! par malheur, ce qu'il avait de plus rare que les autres, c'était une myriade de fautes qui parsemaient son œuvre, résultat ink ivitable de son peu d'expérience en matière de correc- Il lions typographiques, témoin un passage où il avait cité madame de Staël et où les compositeurs avaient imprimé obstinément de StaaL Âpres deux corrections demeurées sans résultais» il crut devoir ajouter» en marge de l'épreuve, n'oubliez pas mon É, s. v.p.; aussi eut-il 1 ineffaçable satisfaction de voir qu'enfin il était compris. jB En corrigeant son article on avait bien laissé de Staal, m nais du moins on avait eu le soin d'ajouter entre parenéi thèses : {N*ouhliez pas mon ^Ez, s'il vous plaît). — A
■ part cette petite contrariété, Eugène fut exactement le m p^^ heureux des hommes. Il porta à la poste trente to exemplaires du Chérubin; il y en avait pour tontes les id autorités civiles et administratives de Ghâtcau-Chinon; pi puis il entra dans les cafés de sa connaissance, dans les 1^ cabinets de lecture qu'il put découvrir, partout deman- ^ dant le Chérubin et n'en sortant qu'après avoir savouré ^ lentement sa prose. — Le soir, avant de se coucher, il .0 s'écrivit à lui-même plusieurs lettres portant la suscrip- Ijif tion suivante : a A Monsieur Eugène Préval, journaliste ^ et homme de lettres, » afin de bien constater sou iden- -j, tité aux yeux de la portière.
" Le Chérubin mort, ses rédacteurs très- ordinaires sen- -Lg tirent un vide immense dans leur existence d hommes. ^ Les uns rej:reltaient fort de ne plus avoir à leur dispo- ^ altion cette bénévole tribune où ils s installaient tout à rj leur aise pour haranguer la foule qui ne les écoutait pas ; ce que les autres déploraient davantage, c'était d'avoir perdu un asile et un lit de sangle assurés; bref, il l^ fut résolu à l'unanimité qu'une nouvelle feuille serait ^ fondée; et. pour solidifier son existence, on décréta en ^ outre que le journal serait créé par actions. C'est alors que naquit la Rerue de France^ soutenue par une société ^ d'actionnaires-rédacteurs, s'engageant à payer une cotisation mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq Ihincs, suivant l'étendue de leurs moyens pécuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient droit à faire in- I sérer deux et trois fois plus d'articles que les autres. H ^Uit enjoint à tous les rédacteurs, sous peine d'exclusion Armel le, de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans «demander à grands cris la Revue de France, Que si, par Sm possible, un butor de garçon répondait : « Connais ya#/ » le rédacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un ^are-dent.
Eugène prit part, en qualité d'actionnaire é cinq francs, ^ la fondation de cette Revue, qui devait être, suivant la SnaDÎére de voir du prospectus, une pyramide littéraire, «t qui ne fut rien moins qu'une sœur jumelle du Chérubin, à une exception prés cependant : le registre des 4iibonnements décéda vierge et martyr.
Encouragé par deux succès d*un si bon augure, notre Iiéros passa d'emblée à la rédaction de plusieurs feuilles f «nonymes; et, ayant oui dire que tous les gens de lettres , ^n peu bien situés étaient plus ou moins admis dans le ^ Iioudoir d'une actrice célèbre, il songea à faire son choix. ^ Sn conséquence, il écrivit treize lettres passionnées à la ^ piquante Frétillon du Palais-Koyal, la prévenant qu'il t l'attendrait dans la grande allée du Luxembourg, sur le
■ ^x-nenvième banc de gauche, en face de la guérite du factionnaire; mais l'actrice ne fit aucune réponse, et
^ IMNis ne savons pas ce qui serait advenu de notre débutant, si» à la même époque, et comme cataplasme, un
des journaux dont il était l'assidu, mais peu rétrihiié collaborateur, ne Tavait convié tout a coup à dç célestes béatitudes.
Du jour où il avait mis le pied dans la vie littéraire, Eugène s'était senti dévore par un fougueux désir qui ne cessait de 1 envelopper de se< replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donné dix années de sa vie, di<ait-il, p^ur avoir ses entrées à un théâtre ! et, chaque fois'qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un œil d'envie la porte spéciale des artistes, il murmurait in petto : « Sésame, ouvre-toi î j> Or, le journal dont il a été question ci dessus hii donna, un beau matin, une lettre de créance auprès des Folies- Dramatiques, en le chargeant de rendre compte des premières représentations. Eugène habitait alors la rne des Mnthurins Saint- Jacques, située à trois quarts de lieue du boulevard du Temple, ce qui ne I empêcha pas de se rendre â son poste pendant quarante jonrs consécutifs; on jouait je ne sais plus quel indigeste mélodrame; Engène l'apprit par cœur et ne tarda pas à devenir d'une force extraordinaire à l'endroit des appréciations critiques de la troupe drs Folies; chacun de ses feuilletons regorgeait d'interpellations consciencieuses adressées à madi moisclle Alphonsine pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mamoiselle Anastasie, et à M. Auguste pour qu'il copiât un peu moins M. Adolphe.
Un soir, par faveur spéciale, il fut admis dans les coulisses. 11 ne se sentait pas d'aise; ses joues étaient enflammées, son œil étincelait, son cœur battait à tout rompre, non de penr, mais d'une sainte émotion ; on eût dit nn jeune sous-lieutenant à sa première bataille, il rêvait des voluptés inouïes; lesdites voluptés se réduisirent à recevoir sur la tête un nuage qui lui défonça son chapeau, dans les jambes, une chaumière qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu du dos. sans compter les bourrades du machiniste et les ruades du pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de délices, il perdit piid et s'abîma subitement par la trappe du crime, la même qui venait d'engloutir le traître de la pièce...
Eugène, dans cette soirée, perdit une illusion et gagna une entorse qui le força à garder la chambre pendant une quinzaine de jours. 11 employa le temps de sa convalescence à fabriquer un vaudeville comme, de jugement de directeur, on n'en verra jamais ; la mise en \ sc^ne du premier acte, entre antres, était écrite d'une façon prodigieuse On y lisait cette phrase textuelle : « Le thé/itre représente des paveurs; é gauche, une demoiselle. »
Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun, l'indélicatesse de se priver de cette œuvre remarquable, y compris celui du Théâtre-Français, à qui elle fut adressée sous le pseudonyme de comédie. La recette, à cet égard, est des plus simples : d'un habit v^ut-on faire une veste; on en coupe les paa*. Eugène supprima les couplets peu rimes de son vaudeville, et le tour fut joué, mais non la comédie.
Cet échec fut cause que notre hpros dit un étemel adieu au théâtre et rentra dans la voie feuilletonisante, où l'attendaient de nouveaux et lirillants succès. .
Ce fut à cette époque qu'Eugène eut envie de se faire > lithographier des cartes de visite. Ayant manifesté devant un ami l'embarras où il était de ne pas avoir une qualité distinaive à se donner en épithète; ayant ajouté, en outre, qu'il se contenterait de la moindre chose, fût-ce même du titre de la Légion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire présenter à l'institut historique, et. moyennant six pièces de cent sous, Eugène fut rois dedans. De
* LE DEBUTANT LITTÉRAIRE.
ce moment il eut le droit de ne pan assister à des séances mi'DSQelles de iiltéralure et de géographie, réunion pleine de charmes, où une trentaine de gens qui n*ont rien à faire se donnent rendez-vous dans le but spécial de se réciter les uns aux autres de petits apologues naïfs et des fables innocentes.
Non content de ces titres à Tadmiration de ses contemporains, Eugène, que les honneurs commençaient à enivrer de leurs vapeurs odorantes, résolut un matin de se faire le séide d*une illustratiou avouée Jugeant le Parnas&e trop haut placé pour ses petites jambes et la gloire un fruit trop élevé pour ses petits bras, il prit la résolution de se cramponner i la célébrité dont les jambes lui semblèrent assez vigoureuses et les bras assez longs pour atteindre l'un et cueillir Tautre. Son choix fait, Il écrivit la lettre suivante, ero|>reinte de toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut suscep- Uble :
c Monsieur,
c La lecture de vos charmants ouvrages m*a depuis « longtemps inspiré le désir de vous témoigner de vive c voix toute Tadmiration que je ressens pour vous.
c Agréez, etc.
c Eugène Psévai, homme de lettres. »
Deux jours après, il reçut une réponse alad
« A H. EI76È!(E ftAfAL, BOMMI »B UrtlH
ff Venez. — Je suis tout i tous. — Voos fr c main d*un camarade qui vous offre son awt c cellents cigares, i
Un fait é observer, c*est que la plapaii de i hommes fument. Serait-ce donc pour cela qui si souvent la pareille à leurs lecteurs et à lean
Il y a déjà quatre ans que se sont passées ) choses et beaucoup d'autres encore; et d'aillem le prétend la sagesse des nations, à force de devient forgeron. Vous ne serez donc pas snq je vous dirai que notre débutant, après avoir i ment passé de journaux payant mal à jonma mieux, et de journaux payant niieu\ à feuill bien, en est venu maintenant é jouir, tout c autre, d*une petite individualité suffisamment 11 n*est guère d'imprimerie parisienne qui ne la forme de sa copie, de publications lionnêtes comptent parmi leurs collaborateurs. M. Cnrmi demander probablement un article pour ses peints par eux-mêmes, et nul doute que Dantai presse de lui ouvrir bientôt son Panthéon grot
LE GAMIN DE PARIS
JULES JANIN
1 esl le frére de la jçr»- •sclte : frére lépilime ou illégitime, q 11*1*111 porte? il esl (Mifant de bonne race :
car, à coup sûr, son grandpère était à la prise de la Bastille; à la Révolution de juillet, son père e^t entré le premier aux Tuileries, et il s*est assis sur le irône du roi : c*est une rice de gentilshommes nt les titres se sont perdus. Mais cependant suivez le min de Paris dans la rue : cet œil lier, celte démaiche rdie, ce sourire moqueur, ces petites mains, ces pi. lits eds ciUte tcte bouclée, ne retrouvez-vous pas tous les uvenirs de cette nation à part dans la nation française, Il depuis le commencement de la monarchie a joué le le principal dans tous les mouvements qui ont changé face du monde? C\'St surtout le gamin de Paris qui lurrait dire comme Figaro : Si le ciel Ceût voulu, je raii fils d'un prince. Mais le ciel ne l'a pas voiUu ; »tre héros est bien mieux que le (ils d'un prince, il est min d(> Paris.
D*où il vient? quelle est son origine ' où il va ? Eh ! les-moi d où viennent ces moineaux francs qui ont urpé sans façon les plus belles places et les plus beaux rdins de la ville ; aimables, effrontés coquins, ils sont 5 maîtres du Palais-Royal, dont ils animent encore le ouvement; les maîtres du Luxembourg, dont ils anient le silence. Au jardin des Plantes, ils prélèvent une rgn dime sur la part des lions et des tigres ; aux Tulries, ils vivent des miettes tonibies de la table du roi, ns demander quel est celui qui règne; ils n'ont pour X ni le plumage, ni la grAce, ni la beauté, ni aucune 8 qualités des oiseaux chanteurs: ils ont la vivacité,
l'esprit, le coup d'm\ ; ils sont mieux que hardis, ils sont lamiliers. yêritaldement je ne serais pas étonné que le gamin de Paris tt le moineau franc ne fussent les enfants de la même nichée. Nais que la ville serait triste si elle était privée de ces piauleurs !
A peine réveillé, le gamin de Paris devient la proie des deux passions qui font sa vie : la faim et la liherlé. Il faut qu'il mange, il faut qu*il sorte. Donnez-lui tout de suite un morceau de pain et le grand air. Il est bien vite habillé, une blouse eu fait TalTair''. Quand il a plongé ses mains et sa tête dans l'eau froide comme on joyeux caniche, sa toilette est faite pour tout le jour. Son père ne s*en inquiiite guère : car le père a été jadis un gamin de Paris, et il sait comment cela s*éléve ; mais sa mère, en sa qualité de Parisienne et de mère, est jalouse de la beauté de son fils; elle a toujours pour lui une chemise blanche, un coup de peigne, un baiser, quelque menue monnaie; et puis, adieu, mon fils, te voilé Hché, empare-toi de la ville, tu es le m.iitre. tu es le roi de Paris, la ville esl faite pour toi, elle doit l*obéir ; malheur au provincial, malheur au bourgeois, malheur au mal-appris qui ne voudrait pas reconnaître, dans cet enfant qui passe, le souverain de cette grande ville 1 Lui cependant, une fois lâché, il regarde d*oû vi^nt le vent, et il obéit à son seul maître, au vent qui soufUe. Entendez-vous déjà son joyeux petit cri qui se mêle aux cris de I hirondelle matinale ! « 0 eh ! ô eh ! B Et à ce cri vainqueur soudain tous les échos répètent : « 0 eh ! ô eh !» Car c'e^t lé Tin* stinct du gamin de se réunir de se reconnaître, de marcher en troupe serrée C*est écrit dans la Rible : 4 II n*est pas bon que le gamin soit seul. » Quand il est seul, le gamin s'ennuie, l'appétit lui manque, ses mains sont oi* sives, ses pieds légers sont de plomb; mais, dès que la bande joyeuse s'est formée, la main est alerte. le pied est léger, le regard est rapide, la poitrine se di? ^. tous les instincts guerriers de ce petit peuple se réveillent à
luo
LE GAMIX DE PARIS
la lois Tenez, voilà le ((.imin qui marche au pas; il a entendu le Inmbour. et il obéit au son du tamboar; le cap4iral lui sourit, rufiicii r lui donne une petite lape sur la joue. Chemin faisant, et (lour peu qu'il soit bien disposé, rien n'empêche que le gamiu n'entre dms une école, chez le$ frèrei, à la muluelU, que lui importe? il u*a pas de pnjiifçés. La leçon est commencée, Ip maître est entre en explication ; mais déjà le gamin a tout compris : c'est la plus vive, la plus rapide et la plus sincère intelligence de ce monde ; c'est un esprit qui va tans cesse en avant, net et vif comme l'éclair. Rien ne l'étonné; il apprend si vite, qu il a l'air de se souvenir. Dans leur argot, ils ont un mot qui résume pour eux toutes les sciences, science politique, scien(iri(|ue et littéraire; quand ils ont dit: Connu, connu! ils ont tout dit. Vous leur parlez de Dieu le Père < t de Dieu le Fils : Connu, connu l Vous leur parlez de Charlem.igue et de Louis XIV : Connu, connu! Vous leur expliquez comment deux et deux font quatre: Connu, connu! comment c est la terre qui tourne et non pas le soleil : ConnUy connu! Mais cependant prononcez devant eux seulement ce seul nom de Niipoléon Bonaparte, et soudain vous verrez ces jeunes têtes se d couvrir, ces malins sourires devenir sérieux: ils ne diront plus comme tout à rh ure : Connu, connu ! mnis au contraire ils écouteront avec une attention infinie les moindres détails de cette espèce d'é»angile des temps modernes Eu eflet, le gamin de Paris se souvient confusément de ces temps de gloire oii il était un personnage si important : alors on l'envoyait pieds nus jusi|u*à la frontière; armé d'un méchant fu il, il faisait, sans s'en douter, la conquête du monde; à seize ans, il était un héios sans le savoir: son havre-sac était vide, il est vrai, mais cependant il était bien convaincu que ce havre-Nac vide contenait le bilton de maréchal de France. Uue fois à 1 armée, le gamin de Paris s'y distinguait autant par la vivacité de son esprit que par son courage ; il était le bon mot de la bataille, la joie du bivac, l'amour des cantiniéres; il riait et il faisait rire ; c'est lui qui et lit chargé de tous les bons mots de l'armée; il trouvait é lui tout seul cesOnes saillies, ces reparties plaisantes, ces improvisations hardies qui charmaient si fort l'Empereur. « Je vois ce que c'est, disait-il à l'Empereur : tu veux de la gU.ire, eh bien ! l'un t'en f.... » Il n'y a qu*un gamin de Paris pour avoir rencontré ce mot-Iâ. Au>si TKmpereur le savait bien ; et, comme aiicuu détail ne lui échappait, il savait toujours dans quel régiment il y avait un bon taml)Our. une bonne musique et un gamin de Paris. Seulement alors le gamin de Paris changeait de nom, il s'appelait le Parisim, Il en est du Parisien comme du vin de Champagne: vous en rencontrez sous toutes les longitudes et toutes les latitudes, sur la terre, sous la terre, sur la mer. Du Parisien viennent tous les récits, tous les contes, toutes les merveilles. Rien qu'à l'entendre parler et à le voir sourire, ré.|iiipage oublie la faim, la soif et l»'S brûlantes ardeurs de la canicule. C'est toujours de la façou la plus gracieuse que le Parisien vous jette son bon mot et son coup de sabre; c'est lui qui rime les chansons, qui écrit les billets doux du régiment, qui porte la |)arole au capitaine. Il est maître d'armes, il a inventé cerUiines bottes secrètes, qu'il enseigne à tout le monde; il joue du Uagetilet, de la trompette à l'oignon et de la guimbarde; il imite à s'y méprendre le ch en, le chat, la puce enragée et autres animaux domestiques. Dans ses voyages sur les bords du Neschacebé, M. de (chateaubriand a rencontré un gamin de Paris qui easeignait les belles manières de la cour de Louis XV à messieurs les sauvages et à mesdames les uuvagesses. H vit dans tous les
climats, il s'accommode de toutes les nourrilurfs et toutes les fortunes ; il est courageux, il e%i TaDiieni. il' contenr, il est faqnin. Il est h rdi et insolent comme i page; son éloquence est infatigable* inépuisable: i grand fonds de philosophie, une patience é toute épmi une imprévoyance complète de toutes les choses k maines, un certain sentiment de la probité et du dfvH qui ne l'abandonne jamais, tel est le fond du car^t-* de ce singulier personnage, auquel on ne saurait rii comparer dans les autres pays de TEurope.
Mais nous voild déjà bien loin de notre enfant de d à l'heure, que nous avons laissé à Pécole, étudiant i toute hâte les premières notions des sciences qoih appelé à deviner. A peine la leçon est-elle faite, et qiu il a reçu sur ses petits doigts nerveui les cinq ou i coups de férule qui lui reviennent, jusqu'à ce qoe bl rule ait volé en éclats par un coup de Jamac qui a'ii p.irti. nt qu'au gamin, il s'écrie que Thcure de la rvcn tion est arrivée; il remet son livre dans sa poche, si: un livre, et le voilà qui s'en va tout courant dans anc. ses places favorites, au Château-d*Eau, par exemple, plus bel endroit de la ville. Là, pendant que l'eaa r tombe en murmuram dans son bassin de pii rre, é loi bre des arbres du boulevard, à l'odorante fumée é cuisines en plein vent, notre héros s'apprête à jouer « un bouchon toute sa fortune de la journée. Faiiesplnce. ne le dérangez pas; n'allez pas tous mettre dev) son soleil, car il vous dirait comme Diogène à Alexandr « Ole toi de mon soleil. » Seulement vous êtes bien maître de le regarder ; le gtmin de Paris n'est pa» &c qu'on le regarde: il sait très-bien, dans sa justice ^ ce n'est là qu un prêté pour un rendu. Ainsi il joae. vous ne s.iuriez croire comme sa main est légère: n<* par je ne sais quelle fatalité inexplicable, le gamiai Paris gagne toujours : c'est là un des mystères doot ( singulier personnage est entouré. Quand il a gigaè. achète un cornet de pommes de terre frites, et d oa a n.ir |Uois il les mange à la barbe des passants. Ctd là s'il a le temps, il se met à lire couramment TeDvelopf de son déjeuner, quelque vieux fragment du CowMs tionnel de la veille, dans lequel il puise la haine et tyrans et l'amour du peuple. Il a soif alors, i! se peach en arri Te contre la cascade, et, dans sa gueule ealr'at verte et garnie de dents blanches comme celle d oajeai chien, il nçoit goutte à goutte l'ondée bienfaisante. Gn fiit, notre homme se souvient qu'il a un maître qoeJ^ part, un bourgeois, un patron, et qu'il a enfln on eaiflfl à exercer. Aussitôt le voilà qui prend sa course i peiAc haleine, non pas qu'il ait peur d'être battu ou -*- ' ne bat pas le gamin, ou ne le chasse pas; traire, un certain m>tinct le pousse à aimer mais seulement il Faime à sa façon et qoaié il a k temps.
Vous me demandez quel est l'emploi do gamb? B! mon Dieu, dites-moi plutôt quel n*est pas son eapW,d ce qu'il ne sait pas faire, et ce qu'il ne fait pat daih vie ; ne savez-vous pas qu'il a la science infuse ? 0 MÉ tout, il sait tout; il ne sait que cela, mais il le saltlM: il est forgeron, c'est lui qui fait aller leso«fllel;fl^ peintre, c est lui qui broie les couleurs ; il est arcUMl^ c'est lui qui gâche le plâtre ; il est cordonnier, c*«t U qui passe le fil à la poix; il est imprimeur, c est M fi lave les formes; il est notaire royal, car c*6sl lui fri«K la cheville ouvrière des plus grandes tflaim, iliaft d'une étude â l'autre ces contrats dans lesquels les ilil grandes propriétés changent de maîtres, ces trailétcï liance entre les plus grandes fomilles ; tel ieau qui passe en tous éclaboussant est ioaveat
LE GAMIN DE PARIS
d'une fortune entière et n'en est pas moins léger. De ^ tous les métiers qu*il exerce en haut ou en bas de Téeh^lle sociale, celui pour lequel le gamin de Paris a le plus grand penchant, c'est le métii r d'homme de lettres. Voyez-le. en effet, fièrement coiflë du tricorne en papier transporter sous son bras, dans ses poches, les hisloiri s sérieuses, les romans futiles, les drames en prose, les tragédies en vers; il est le facteur intelligent 61 dévoué de la petite poste littéraire, il est le courrier du drame, le messager de la poésie ; les prémices de toate pensée vieille ou nouvelle lui sont réservées ; il a sa le premier que Niebuhr avait retranché les sept premiers rois de Rome; qu'Augustin Thierry avait trouvé plusieurs rois qui s'appelaient Clovis; il a su le premier que monsieur de Salvandy écrivait la vie de Napoléon, et il a trouvé que l'histoire était trop bien écrite. Un soir, rentré chex lui, il récitait au caniche de son père les beaux vers encore inédits que monsieur de Lamartine adresse, dans soo Jacelyn, é son joli chien Fido. Que de fois il a porté dans la même poche eux articles politiques pour et contre le même ministre ! et lui, par la seule force de son boo sens, il restait Inébranlable entre ces deux exclamations également furibondes. Avec un tact exquis, notre jeune cooCrére en littérature donne à chacun la place
qui lui convient, plus juste en ceci que tous les journalistes du monde. Un jour, chez monsieur de Chateaubriand, il arrive tout essoufQè, dans son empressement de voir de prés ce grand homme populaire, qui a prédit le premier cet aigle de iS\A volant de tour en tour /iwquaux tours de Notre-Dame : le jeune homme avait franchi d'un bond cette longue rue, au sommet de cette haute montagne où se tenait alors le grand poète. Il arrive, il se trouve en présence de monsieur de Chateaubriand, il est ébloui comme s'il eût vu l'empereur Napoléon en personne : il se trouble tout à fait, lui qui ne se trouble de rien, c Monsieur, dit- il, c'est une épreuve que je vous apporte, m En même temps il cherche son épreuve : dans ses poches de derrière étaient contenus des articles de revues et des romans de monsieur Paul deKock ; dans ses poches de côté gémissait une tragédie classique ; sous ses deux bras était empilé un drame romantique i côté d'un vaudeville de monsieur Scribe ; sa casquette même était remplie de prose et de vers ; mais lé, dans ce péle-niéle médiocre des écrits de chaque jour, la prose de monsieur de Chateaubriand ne se trouvait pas. L'enlant était désolé, et sur son beau visage se peignait le chagrin le plus profond, c Allons, allons ! lui dit monsieur de Chateaubriand, c'est un petit malheur, tu l'auras perdue en
ins
LE GAMIN DR PARIS
chemin. > A ces mots, toate la présence d'esprit revient an gamin, c La voilà ! la voilà ! monseigneur, » s*écriat-il. En même temps il retirait la bonne Teuille, qu'il avait placée sur son cœur, pour qu'elle ne fût pas confondue même un instant, avec celte prose et ces vers de pacotille. Monsieur de Chateaubriand fut plus touché de ce naïf et sincère hommap:e qu'il ne l'a jamais été de toutes les louanges que lui adresse FEuropc. Il lendit sa main à Tenfvnt, qui la baisa. Que voulez-vons? le gamin de P.iris est habitué depuis longtemps à toucher de prés celte gloire populaire. Le dernier jour de la RiWoIution de juillet, quand le gamin de Paris rt venait du Louvre sans avoir touché aux richessrs entissées là, ce fut lui qui découvrit, parmi les pavés soulevés comme le peuple, ce grand poêle royaliste et chrétien qui allait savoir des nouvelles de son roi; aussitôt le gamin cria: Virât! il emporta en triomphe ce nohle vaincu. On crut, à ces cris inattendus, que c'était le roi de la Révolution de juillet qui passait : c'était encore mieux que cela.
Aimable enfant: oui. je le préf«Te, et de beaucoup, dans sa vérité sauvage et déguenillée, à ces beaux petits messieurs de Paris que leurs bonnes promènent aux Tuileries en si grande cérémonie. 11 apporte en naissant tous les nobles instincts, le courage, la franchise, l'indépendance, l'art de vivre de peu. cette grande science d«? la vie heureuse et sage ; il accepte, et comme une aubaine à son usage, même les orages et les tempêtes, même les famines et les pestes : il assiste sans le savoir à l'enfantement de toutes les fn'andes idées, à la lutte inces.sante de toutes ces forces rivales; et, pour la part qu il y prend, pour le sang qu'il y verse, pour l'intelligence qu'il y apporte, il ne demande rien que la permission de voir passer sur le pont Neuf le nouveau roi qu'il a créé. Issu d'une longue suite d'nleux dont la noblesse se perd dans la nuit des temps, et jeté par le bonheur de sa naissance dans cette grande ville qui est la tête du monde, il met à proGl tous les hasards, tous les bonheurs, tous les accidents de sa ville natale, comme fait le jeune pâtre de la Suisse pour ses mont gnes. comme fait le Normand pour ses campagnes, comme fait l'Alli-mand pour les bord^ du Rhin, son fleuve bien-aimé. Le gamin de Paris sait toute sa ville par cœur, il en connaît toutes les rues, tous les passages; il a étudié avec le plus grand soin les faubourgs, les rues, les quais, les carrefours; il est monté dix fois au sommet de la Colonne, il a pensé se perdre dans les Catacombes, il a passé bien des revues au Champdi'-Mars Que de belles promenades il a faites au parc de &;inl-Cloud: Il sait Ires-bien que Voitaire est logé au Panthéon, que Talibé de l'Kpée est l'instituteur des Sourds- Muets, que saint Vincenl de Paul est Vinventeur des Enr<nl>-Trouvês. Il va parrois se promener dans la galerie du Louvre, et là. parmi tous ces chefs d'œuvre eul;is>és uniquement pour .son plaisir, le drùle, qui s'y connaît, s'arrête avec orgueil devant le Petit pouilleux de Miirillo, le chcf-d œuvre du Louvre ; et vous pensez si le gamin de Paris doit être fier quand il se dit que ni les vierges, ni les têtes de Raphaël, ni les Vénus du Titien, ni les gentilshommes de Yan-Dvck dans toute leur magnificence, ne sont comparables au gamin de Alurillo. C est encore et toujours l'histoire des lis de Salomon.
Mais, de toutes les parties de la ville, celle, je crois, que le gamin de Paris connaît le mieux, ce sont les bords de la rivière. Sur les bords de la Seine, le gamin est hi-nri'ux comme le poisson dans l'eau : il vous dira les fonds et les bas-fonds; en tel endroit on a pied, plus loin il y a un creux, un |ieu plus loin c'est du sable. Il monte effrontément dans tous les bateaux de blanclii»seuses, sans peur du battoir; il est de toutes les parties de pê-
che, et il ne se prend pat an goqjoD sans m \ immédiate. Quand vient l'été, le gendarme a beaa i cer le gamin de prendre ses habits pour le forcer i vêtu plus décemment quand il noge. le gamin de fait la nique au gendarme ; et d'ailleurs ils sont bi semble, i!s se comprennent, ils s'aiment. El puis, ment prendre les habits du gamin ? il n'en a pas ! 1 va donc lou\ nu, et les mains derrière le dos, à h de l'Empereur, sur touten les îles de la Seine. Qu rivière est gelée, le gamin glisse sur ces marnes dans lesquelles il nageait. Quelquefois il veut san qu*il y a là-bas, au bout de toute cette eau, et da premier bateau qui passe il grimpe. 11 va ainsi je Rouen, jusqu'au Havre, jusqu'à la mer. Une foi mer, il se fait matelot, et le voilà qui part poa Grandes-Indes. Bon voyage! Ce|)endant dans son qa on l'appelle pendant huit jours, sa mère le pleure, elle se console en faisant on autre gamin de Paris.
J'ai dit plus haut que le gamin de Paris avait le i et la tournure d'un gentilhomme, quelquefois aasM a les manières ; car enûn il est élevé en compagnii la griselle. celle grande dame perdue au milieu da pie parisien. Avec les façons d'un gentilhomme, il souvent les goûts élevés : il aime les chevaux, les I voilures, la musique, les spectacles, les promenade belles livrées; il aime tant la livrée, qu'il ne la p( jamais. Appelez-le polisson, il ne se fichera pas; i Iczle laquais, il vous recevra é grands coups de p
Les jours de fêtes publiques étaient autrefoû grands jours. A chaque victoire nouvelle on lui des dragées par la tête, on l'accablait de cervelas i et de pains de quatre livres; pour lui, en guise d'à fontaines vomissaient des flots de vin ; pour loi brillaient ces feux d'artifice dans les airs; il était a avant la grande armée le roi de ces fêtes consacrée l'histoire. Et, en effet, avec quoi se composait la j impériale, sinon de gamins de Paris?
Hélas! aujourd'hui notre pauvre héros a perda grande partie de ses joies. Sou< le vain prétexte « bienfaisance mieux entendue, on a supprimé les draj le vin des fontaines, les pains de quatre livres et les cissons à Tail. Oh ! douleur ! on a même supiiHai représentations gratis, et notre gamin ne peut pins j aux premières loges, et ne peut plus sifller, sekw bon plaisir, mademoiselle Mars et monsieur Tal Grande imprudence que la Révolution a commise! d oublié les services du gamin de Paris dans les tmisja et le gamin, qui est rancuneux, se souviendra dt oubli.
A défaut du Th<re-Français et de TOpén, le gM de Paris possé<1e eu propre plusieurs théâtrasrIelM de la Porte-Saint-Martin, celui de la Gaité, ierXmbi Comique, des Funambules, le salon de Cortias. A l'orte-Saint-Martin, il a approuvé les débuts dranalii de monsieur y. Hugo, mais il a trouvé qu*il yavaitliSf cercueils et de poison dans Lucrèce Bargia; ai Ûâ delà (lailé, il s'est abandonné .sans réserve à noHifl Pixêrécourl , le Corneille des boulevards. Quand crt ■ Victor Ducange, le gamin de Paris a pleuré, cm lii Ducange avait obtenu et mérité toutes ses sraftf C'est lui qui a fait la fortune de Debureau. PovrMpU madame Saqui a manqué mille fois de se casser les ni le Cirque-Olympique a essoufflé tons set clMVHi:i évoqué les m^ncs de l'Empereur et de la gmjn ■■ que nous avons vue défiler au bruit des InMMH des fanfares sur ce champ de bataille de deiizcMtt|i carrés Parmi les choses qu'il aime le pins afiii pommes de terre frites et le jea de bondion» il ta|
LE GAMIN DE PARIS
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cer encore le coco, les marchands d'oiseaux, l'orgue de Barbarie et les chanteurs en plein vpnt.
Un autre de ses grands plaisirs, c'est d'aller, quand se rencontre une de ces affaires bien sanglantes, un de ces crimes tout remplis de mystères, prendre sa part d'émotions dans le parterre de la cour d'assises ; il a un instinct merveilleux, un coup d'œil rapide, qui lai font deviner tout d'abord le fort et le faible de l'accusation et de la défense. Regardez-le. prêtant une oreille attentive au réquisitoire du procureur du roi, aux réponses des accusés, aux plaidoiries des avocats : ce n'est pas la même figure de tout â l'heure, quand le gamin était lâché par la ville; ce n'est plus le turbulent spectateur qui remplissait de bruit et de désordre \e poulailler de l'Ambi^ni- Comique ou de la Porte-Saint-Martin; c'est un spectateur grave et ému de pitié, c'est un juge austère qui dît dans son âme et conscience: «Oui. l'accusé est coupable. Non, l'accusé n'est pas coupable. » Un jury ainsi composé de ces jurés de la borne et du carrefour porterait à coup sûr des jugements souvent irréprochables Cetenfant, si fu* tile et si léger en apparence, qui a fait une guerre acharnée, impitoyable, aux marchandes de pommes, aux marchands de marrons, il a cependant le crime en horreur; un assassin l'épouvante, le vol avec effraction lui parait contre toutes les régies de la chiperie. Aussi est*il impitoyable
dans l'arrêt qu'il a porté \ suit son condamné jusqu'à la prison, jusqu'au poteau infamant ; bien plus, il le suit jusqu'à l'échnfaud, il appelle cela son exemple. « Gen* darme laissez-moi voir mon exemple. > Ainsi parle-t-il; et. chose horrible, c'est que le gamin soutient cet affreux spectacle avec le plus granil sang froid; il iotie avec la mort comme s il jouait au bouchon; il se repaît de cet affreux spectacle. C est là qu'il apprend à envisager sans pâlir toi s les horribles accidents des révolu* tions. Singulier enfant qui rit de tout, qui plaisante le condamné qui passe, qui tutoie le bourreau comme un sien camarade, qui monterait sur Téchafaud pour y danser, si on le laissait faire; singulier enfant qui cnanle ses plus gais refrains eu allant à la Morgue, et qui chante encore à la Morgue, même en prés' nce de quelque pauvre petit gamin comme lui, écrasé \v matin même par quelque voiture au galop ! Alors, savez-vous ce qui arrive? il sort de la Morgue, et, pour ne pas être écrasé par la première voiture qui passe, il monte derrière cette voilure, et, une fois lé, rien ne peut l'en faire déguerpir, ni les coups, nijles menaces. Cette voiture est a lui, ces chevaux sont à lui; il les excite de la voix et du geste; seulement il trouve qu'ils ne vont pas assez vite, et il se promet bien de ne pas garder longtemps son cocher. Telle est celte vie, ou plutôt tel est cet admirable vagt-
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LE GAMIN DE PARIS
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