‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 35 sur 269 · LA GARDE · texte numérisé non relu

LA GARDE

petits soins qirelle lear recommande sans cpsse pour faire croire à rulililê de sa présence, et son étonnement serait grnnd si quelqu'un le trouvait mauvais, quand il t*agit « de la vie d'une accouchée. »

M.idanie Jacquemart ne courbe pas seulement la domesticité sous un joug de fer. car ce joug s étend auwî sur la maîtrrsse de la maison. Armée des ordonnances pre>crites par le docteur, elle ne s*ap|iroche pas du lit s«ins dire : « 11 faut que madame boive, il faut que madame man^c sa soupe, v ou tonte autre chose qu'il lui semlilc ordonner à son tour. Bienheureux si, peu satisfaile de o tle douce illusion, elle n'entreprend point, dans certains cas, d'indiquer quelque remède do bonne femme qu'elle assure avoir fait «mployer souvent avec le plus grand succès. Ces mots : « Si ça ne fait pas de bien à madame, ça ne peut pas lui faire de mal, » sont ordinairement l'exorde de ses propositions dans ce genre. Si 11 pauvre jenno femme i le malheur de s'y laisser prendre, madame Jacquemart joint à Timport^nce de sfs fonctions toute l'importance d'un véritable docteur, ce qui douhle les moyens de gouverner ceux qui l'entourent. Sans compter qu elle aime de passion à exercer la médecine.

Gardez- vous de parler devant madame Jacquemart de quelque douleur que ce soit : elle les a toutes éprouvées. Sur ce sujet, son savoir est inépuisable. NonseulcTi.enl elle vous entretiendra des diverses maladies de la femme, mais aussi des maladies des hommes; car elle les connaît par ouï-dire au moins, lorsqu'il ne lui plaît pas de les mettre sur le compte de monsieur Jacquimart. Par suite, il n'en existe pas une dont elle ignore le traitement; elle serait en état de soigner les plus graves comme les plus légères : anssi dans une maison qu'elle habite, on ne s'est jamais donné nne entorse, elle n'a pas entendu tousser sans prescrire le bain de pied qu'il faut préparer ou la iUaue qu'il faut boire ausMiôt. et sa mémoire est pleine d'une telle quantité d anecdetes, d'histoires extraordinaires d<)nt le fond roule sur le chiendent, les sangsue<i et la bourrache, qu'on la prendrait volontiers pour un journal de thérapeutique ambulant.

Le désir de madame Jacquemart est que la m*Te nourrisse son enfant, parce qu'alors elle devient tout à fait nécessaire jusqu'au moment où elle est parvenue à former la bonni*, et hieu sait avec quelle arrogance elle donne ses conseils a la malheureuse jeune novice, qui se garde bien de lui déplaire en In moindre chose, tant elle croit sa place attacliée à l'approbation de la garde. C'est donc toujours à son grand regn»t (m«^me à part le tort qui piUl «^n r«'*suller pour elle le jour du baplémo), que madaino J:icqncmart en arrivant trouve une nourrice étalilic; aiis^i c«:Ui; pau\T(' femme devienN'Iln h.iliituel- Icnient lohjet de >on antipathie , et se fait-elle une étude de la cri{i*i:;cr cl de la vexer tant que la journée dnn>. Si l'eûf.!!;! crio : a Ce pauvre amour meurt «le fnim » S'il l^îte : -( On le fait t<'ter trop souvent, il faut savoir jznnv.nifr n:i entant pour la nourriture, el cela ne >'i.i'|ireii.! y:> •.« un jour. » 11 en est de même du ta- Iritt d I nimnlKultt r, talent que ma<lanie Jacipieniart possidc par exceli» lice, en S'irto qu'elle n'épargne pas ses avis ;i la nourrice. ". ÏVcnez garde, prenez gîirde! vous le >crrf2lrop, il devient tout rouge. »

u Olet donc celle grande ci»ini;le que voui avez placée si prés de son petit cœur : il n'en faut pas tant pour tuer un enfant, n El la jeune mère de frémir, de crier â la nourrice du fonil de son alcôve : « Ecoutez madame Jacquemart, je vous prie, ma ch Te ! faites ce qu'elle VOUA dit de faire ! » I-^t madame Ja '<|uemart de jouir du fond de son ftme, et de relevtr la tête avec autant d'or-

gueil qu'un général d'année qoi Ticat de ^ bataille.

Le sentiment de son Importance o'aLaata madame Jacquemart ; mais i ne s'oppott fiai selon la circonstance, elle ne se dépoaiUc Dm roideur respectueuse pour montrer bvnféAs mie. Celte méumorphose s*opére pendalnji lui faut parcourir pour se transporicr élIM i duchesse dans une a rriére- boutique A iim monsieur Leroux, gros boucher de kmttttte dont pour la troisième ou quatrî«>mefiLVfaai< de réclmor ses soins. Elle entre d on «î^ia façon, saluant les garçons bouchers d'aBMmi naissance, fait un sign« de tète amical â hf^i c Eh bien! monsieur Leroux, dit-elle avccn^ fOQs m'avez donc encore tiillé de la k^ mieux, tant mieux : cette chère madane U« père que nous nous tirerons au^si biendceAi que nous nous sommes tirée des antres. •

Ici, tout est fait simplement, ronderoeaLm La causerie avec l'accouchée ne tarit pas; or Leroux s'amuse des n''cits qui lui donnent ■ grand monde, qui lui peignent des femmes Hé hôtels somptueux mille détail s; de la viedesrid ne connaîtrait pas sans sa garde, et madame i épuise tout a son aise son recueil d'hi^oîre<& bon {Tonnes. Elle se montre d'ailleurs tool a femme, n'exige jamais rien, ne g^^ne penoai jours prête à rendre quelque service de d>^' soigner elle-même son café dans la petite cui il ne faut pas croire qu'elle prenne janab d princesse, parce qu'elle garde de grand» iiae suite de cela que madame Jacquemartcsltn monsieur Leroux comme une amie de la n» prend ses repas avec la famille et les gvçn excepter le dîner du baptême; el quand, pour arrive le fromage, monsieur Leroux va cbe bouteille d ancienne eau-de-vIe de Cqgnae. ^v la vitîlle amie de madame Jacquemart Aler monde de rire, de causer* ou plutôt dr laisvr c dame Jacquemart qui en raconte de tontes le« et de prolonger le temps que l'on reste à labic vancer un peu la bouteille Ce n'est a ries j^ J.'icquemart qui se lèvera la première ; elle t'e* dire qu'elle a laissé Nanetle prés de madaaeU lui donner tout ce qu il faut.

Il ne s'agit fdus, comme on ▼oit, desaillepi que l'on doit prodiguer à une femme ea coarl seulement, dans cette maLson, on frap|»e ksf* violence de tous les côtés, mais il monie jas^' sol habité par l'accouchée une forte odeardi tabac, vu que monsieur Lertux el les piçw souvent di'us la boutique. Madame Jacqvrasiti plus d'attention â tout et la que madaaM Loi même, el pen^e aussi a qu'il faut laisser ecs*^ aux petites mijaurées dont les nerfs ne sapp*ttr

Li> fait est que la m>re et Tenfatit se psrta veille, que madame Leroux se lève le qn\n^ descend à son comptoir le dixième, et que. ccS écoulée, madame Jacquemart se trourc libre d* tir ses soins précieux dans d'antres parages.

U tenue de ma>lame Jacquemart est loijowi gnée, et pourtant, comme elle dit, sa toiletlte^ un cl n d'œil. Elle a soin d'ajouter assez soa^ en éL'tit do même quand elle était jeune et joli fait remarquer qu un certain embonpoint hii i un re>te de fraîcheur qui autorise ses prélenti beauté; s il arrive alors qn'uoe personne Mq

LA 6ARDB.

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ne. dans n jennesse, elle devait être fort sédoiroadanie Jacquemart slncHne d*un air toat à fait ty et, bien qae ce compliment porte sur le passé, il I en M pas moins éprouver une petite émotion bte.

Irefiil d'eupril le plus réjouissant pour madame emart, c'est de calculer de tête d quel total la 16 qu'elle a placée dans le mois, et celle qu'elle ra dantlemoit suivant, portera son avoir, en y joi* Tintérét du tout pendant une, deux ou trois anselon qu'elle a de temps pour suivre son opération nétique. Ce calcul a le double avantage de Tocculana ses heures de désœuvrement, et de porter sa è sur le temps heureux où elle p()urra jouir enfin lit de ses longues veilles. Elle se voit alor», possé- BB hoonéle revenu, vivre ches elle en dame et oial- ^ dans la douce société de monsieur Jacquemart, i tous deux par une bonne dont elle saura bientôt ctionner les talents pour la cuisine ; se mettant à à l'heure qui lui conviendra, se couchant, te levant

selon sa fantaisie, en un mot, dans la situation prospère d'une femme qui a fait sa fortune. Ce rêve de son avenir Taide A supporter tout ce que son état présent peut avoir de pénible, au point qu'un grand nombre d'années se passent avant qu elle se d«*cide à le réalber : des engagements sans fin qui se succèdent, le désir d'augmenter encore ce revenu qu'elle doit à ses peines, et peut-être le goût de l'étrange manière de vivre dont elle a contracté l'habitude, tout fait qu'elle atteint un âge fort avancé sans goûter ce repos qu'elle croit ambitionner, et qu'elle n'a jamais connu qu'en perspective. Enfin, un jour elle quitte le logis d'aulrui pour entrer dans le sien. La pauvre femme va se reposer^ hélas ! car elle arrive malade, pour mourir le surlendemain dans les bras de ce bon monsieur Jacquemart, qui n'a pat vécu près d'elle la valeur de trois mois depu'ts qu'ils sont mariés. Elle meurt doucement, sans avoir prévu sa fin, aans grandes souflrances, ayant joci dans sa vie, aprîa tout, d'une dose de bonheur égale au moins d celle dont jouissent l'homme de génie ou le millionnaire.

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LE GABim DE PARIS.

la lois Tenez, voilà le ((amin qui marche au pas; il a entendu le tambour, et il obéit au son du tambour; le caporal lui sourit, rofiicitr lui donne une petite tape sur la joue. Chemin faisant, et (lour peu qu'il soit bien disposé, rien n*empéche que le gamin n*entrc d:in$ une école, chez les frères, à la mutuelle, que lui importe? Il n*a pas de pnjugés. La leçon est commencée, le maître est entré en explication ; mais déjà le gamin a tout compris : c'est la plus vive, la plus rapide et la plus sincère intelligence de ce monde ; c'est un esprit qui va tans cesse en avant, net et vif comme réchiir. Rien ne rétonne; il apprend si vite, qu il a Tair de se souvenir. Dans leur argot, ils ont un mot qui résume pour eui toutes les sciences, science politique, scienlirique et littéraire; quand ils ont dit : Connu, connu! ils ont tout dit. Vous leur parlez de Dipu le Père « t de Dieu le Fils : Connu, connut Vous leur parlez de Charlem.igiie et de Louis XIY : Connu, connut Vous leur expli(|ucz comment deux et deux font quatre: Connu connu! comment c est la terre qui tourne et non pas le soleil : ConnUy connu! Mais cependant prononcez devant eux seulement ce seul nom de Napoléon Bon.)parte, et soudain vous verrez ces jeunes têtes se d couvrir, ces malins sourires devenir sérieux: ils ne diront plus comme tout à rh ure: Connu, connu! mais au contraire ils écouteront avec une attention infinie les moindres détails de cette espèce d'évangile des temps modernes En cflct, le gamin de Paris se souvient coiifuséinent de ces temps de gloire où il était un personnage si important : alors on renvoyait pieds nus jusi|u'à la froiiliore; armé d'un méchant fu>il, il faisait, sans s'en douter, la conquête du monde; à seize ans, il était un héros sans le savoir; son havre-sac était vide, il est vrai, mais cependant il était bien convaincu que ce havre-sac vide conlenait le bAton de maréchal de France. Une fois à larmée, le gamin de Paris s'y distinguait autant par la vivacité de son esprit que par son courage ; il était le bon mot de la bataille, la juie du bivac, l'amour des canlinières; il riait et il faisait rire ; c'est lui qui éliit chargé de tous les bons mots de l'armée ; il trouvait à lui tout seul ces Ones saillies, ces reparties plaisantes, ces improvisations hardies qui charmaient si fort l'Empereur. « Je vois ce que c'est, disait-il à l'Empereur : tu veux de la gloire, eh bien ! Ion t'en f.... » Il n*y a qu'un gamin de Paris pour avoir rencontré ce mot-là. Au. '«si T Empereur le savait bien; et, comme aucun détail ne lui échappait, il savait toujours dans quel régiment il y avait un bon taml)0ur. une bonne musique et un gamin de Paris. Seulement alors le gamin de Piiris changeait de nom, il s'appelait le Parisien, IJ en est du Parisien comme du vin de Champagne: vous en rencontrez sous tomes les longitudes et toutes les latitudes, sur la terre, sous la terre, sur la mer. Du Parisien viennent tous les récils, tous les contes, toutes les merveilles. Rien qu'à l'entendre parler et à le voir sourire, l'équipage oublie la faim, la soif et l^s brûlantes ardeurs de la canicule. C'est toujours de la façon ta plus gracieuse que le Parisien vous jette son bon mot et son coup de sabre; c'est lui qui rime les chansons, qui écrit les billets doux du régiment, qui porte la |)aro1e au capitaine. Il est maitre d'armes, il a inventé certaines bottes secrètes, qu'il enseigne à tout le monde ; il joue du Uagetilet, de la trompette é l'oignon et de la guimbarde; il imite à s'y méprendre le ch.eo, le chat, la puce enragée et autres animaux domestiques. Dans ses voyages sur les bords du Neschacebé, M. de Lhateaubriand a rencontré an gamin de Paris qui enseignait les belles manières de la cour de Louis XV i messieurs les sauvages et à mesdames les uavagesses. 1! vit dans tous les

climats, il s'accommode de toutes les oourritureft cl et toutes les forlnnes ; il est courageux, il est Taniieux. il est conteur, il est faquin, il est h rdi et insolent rotnme u page; son éloquence est infatigable, inépuisable: u grand fonds de philosophie, une patience a tonte épreait. une imprévoyance complète de toute^i les choMrs humaines, un certain sentiment de la probité et du demir, qui ne l'abandonne jamais, tel est le fond dn caractn de ce singulier personnage, auquel on ne saurait ries comparer dans les autres pays de l'Europe.

Mais nous voilà déjà bien loin de notre enfant de taii à l'heure, que nous avons laissé à Técole, étudiant e toute hâte les premières notions des sciences qa il es: appelée devin«T. A peine la leçon est-elle faite, et quH il a reçu sur ses petits doigts nerveux les cinq oq hx coups de férule qui lui reviennent. jusqu*â ce que lafcru le ait volé en éclats par un coup de Jamac qui o'jfparti* nt qu'an gamin, il s'écrie que l'heure de la récr» tion est arrivée ; il remet son livre dans sa poche, s'il i un livre, et le voilà qui s'en va tout courant dans une^r ses places favorites, au Châleau-d'Eau, par exemple, le plus bel endroit de la ville. Là, pendant que l'eau f^ tombe en mnrmuram dans son bassin de pi«-rre, î l'oabre des arbres du boulevard, à Todorante fumée in cuisines en plein vent, notre héros s'apprête à jouer «v un bouchon toute sa fortune de la journée. Faites-hii place, ne le dérangez pas; n'allez pas vous mettre devm son soleil, car il vous dirait comme Diogéne é Alexandre: « Ole toi de mon soleil. » Seulement vous êtes bien!* maître de le regarder; le gamin de Paris n'est pas fk^ qu on le regarde: il sait très-bien, dans sa justice ^ ce n'est là qu un prêté pour un rendu. Ainsi il jooe.ec vous ne sauriez croire comme sa main est l^ére: ans. par je ne sais quelle fatalité inexplicable, le gaûà Paris gagne toujours : c'est là un des mystères doal ci singulier personnage est entouré. Quand il a gagaê,i achète un cornet de pommes de terre frites, et duo « nariuois il les mange à la barbe des passanU. Cid Uà, s'il a le temps, il se met à lire couramment Tenveloffi de son déjeuner, quelque vieux fragment du CamtÈh tionnel de la veille, dans lequel il puise la li«»«f èi tyrans et l'amour du peuple. U a soif alorSt il se pcKki « n arri Te contre la cascade, et, dans sa gueule calrl» verte et garnie de dents blanches connme celle d 'oaJMi chien, il n çoit goutte à goutte l'ondée bienfaîsaote. ùâ fiit, notre homme se souvient qu'il a uo maître part, un bourgeois, un patron, et qu'il a enfln no à exercer. Aussitôt le voilà qui prend sa coorsei haleine, non pas qu'il ait peur d'être battu oo ne bat pas le gamin, on ne le chasse pas; bic traire, un certain mstinct le pousse i aimer a mais seulement il l'aime à sa façon et qaiBi H a il temps.

Vous me demandez quel est l'emploi da gaorfiT B! mon Dieu, dites-moi plutôt quel n'est pas son UBfM^É ce qu'il ne sait pas faire, et ce qu'il ne fait pas doik vie ; ne savez-vous pas qu'il a la science infuse? H mé tout, il sait tout; il ne sait que cela, mais il le saftKa: il est forgeron, c'est lui qui lait aller le sooflei; Itf peintre, c'est lui qui broie les couleurs ; U est aicMi c'est lui qui gâche le plâtre; il est oordoonier, c*eil qui passe le fil à la poix; il est imprimeur, c«lM lave les formes; il est notaire royal, car c'est M fri la cheville ouvrière des plus grandes aUrae^ B | d'une étude à l'autre ces contrats dans leaq— b las grandes (iropriétés changent de i aitres, ces liance entre les plus grani lillee ; tel

seau qui passe en vous éct nt est aoi

LE GAMIN DE PARIS

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d*UDe fortune entière et n'en est pas moins léger. De tous les métiers qu*il exerce en haut ou en bas de Téehf^Ue sociale, celui pour lequel le gamin de Paris a le plus grand penchant, c'est le mctii r d'homme de lettres. Voyez-le, en effet, fièrement coiflë du tricorne en papier transporter sous son bras, dans ses poches, les hisloiri s sérieuses, les romans futiles, les drames en prose, les tragédies en vers ; il est le facteur intelligent et dévoué de la petite poste littéraire, il est le courrier du drame, le messager de la poésie ; les prémices de toate pensée vieille ou nouvelle lui sont réservées ; il a sa le premier que Niebuhr avait retranché les sept premiers rois de Rome ; qu'Augustin Thierry avait trouvé plusieurs rois qui s'appelaient Clovis ; il a su le premier que monsieur de Salvandy écrivait la vie de Napoléon, et il a trouvé que l'histoire était trop bien écrite. Un soir, rentré chex lui, il récitait au caniche de son père les beaux vers encore inédits que monsieur de Lamartine adresse, danssoo Jacelyn, a son joli chien Fido. Que de fois il a porté dans la même poche eux articles politiques pour et contre le même ministre ! et lui, par la seule force de son boo sens, il restait inébranlable entre ces deux exclama- Uoos également furibondes. Avec un tact exquis, notre Jeune coofrére en littérature donne à chacun la place

qui lui convient, plus juste en ceci que tous les journalistes du monde. Un jour, chez monsieur de Chateaubriand, il arrive tout essoufQè, dans son empressement de voir de près ce grand homme populaire, qui a prédit le premier cet aigle de 1814 volant de tour en tour jugquaux tours de Notre-Dame : le jeune homme avait franchi d'un bond cette longue rue, au sommet de cette haute montagne où se tenait alors le grand poêle. Il arrive, il se trouve en présence de monsieur de Chateaubriand, il est ébloui comme s'il eût vu l'empereur Napoléon en personne: il se trouble tout a fait, lui qui ne se trouble de rien, c Monsieur, dit- il, c'est une épreuve que je vous apporte, m En même temps il cherche son épreuve : dans ses poches de derrière étaient contenus des articles de revues et des romans de monsieur Paul deKock; dans ses poches de côté gémissait une tragédie classique; sous ses deux bras était empilé un drame romantique i côté d'un vaudeville de monsieur Scribe ; sa casquette même était remplie de prose et de vers ; mais li, dans ce péle-niéle médiocre des écrits de chaque jour, la prose de monsieur de Chateaubriand ne se trouvait pas. L'enlant était désolé, et sur son beau visage se peignait le chagrin le plus profond, c Allons, allons! lui dit monsieur de Chateaubriand, c'est un petit malheur, tu l'auras perdue en

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LE GAMIN DR PARIS

chemio. > A ces mots, toute la pràtence d*ef(|)rit revient aa gamin, c La voilà ! la voilà ! monseigneur, » s*êcriat-il. En même temps il retirait la bonne feuillet qu'il avait placée nw son cœur, pour qu'elle ne fût pas confondue même un instant, avpc cette prose et ces vers de pacotille. Monsieur de Chateaubriand fut plus touché d(* ce naïf et sincère hommage qu'il ne l'a jamais été de toutes les louanges que lui adresse FEuropc. Il tendit sa main à Fenf^nl, qui la baisa. Que voulez-vons? le gamin de P.iris est habitué depuis longtemps à toucher de près celte gloire populaire. Le dernier jour de la RT^volution de juillet, quand le gamin de Paris n venait du Louvre sans avoir touché aux richess* s entissées là, ce fut lui qui découvrit, parmi les pavés soulevés comme le peuple, ce grand poète royaliste et chrétien qui allait savoir des nouvelles de son roi; aussitôt le gamin cria: Virât! il emporta en triomphe ce nolile vaincu. On crut, à ces cris inattendus, que c'était le roi de la Révolution de juillet qui passait : c'était encore mieux que cela.

Aimable enfant: oui. je le prcffre. et de beaucoup, dans sa vérité sauvage et déguenillée, à ces beaux petite messieurs de Paris que leurs bonnes promènent aux Tuileries en si grande cérémonie. Il api^orte en naissant tous les nobles instincts, le courage, la franchise, Findépendance, Tart de vivre de peu. cette grande science de la vie heureuse et sage; il accepte, et comme une aubaine à son usage, même les orages et les tempêtes, même les famines et les pestes : il assiste sans le savoir à l'enfantement de toutes les fn'andes idées, à la lutte incessante de toutes ces forces rivales; et, pour la part qu il y prend, pour le sang qu*il y verse, pour Tintelligence qu'il y apporte, il ne demande rien que la permission de voir passer sur le pont Neuf le nouveau roi qu'il a créé. Issu d'une longue suite d'aïeux dont la noblesse se perd dans la nuit des temps, et jeté par le bonheur de sa naissance dans cette grande ville qui est la tête du monde, il met à profll tous les hasards, tous les bonheurs, tous les accidents de sa ville natale, comme fait le jeune pâtre de la Suisse pour ses mont->gnes, comme fait le Normand pour ses campagnes, comme fait l'Allemand pour les bord> du Rhin, son fleuve bien-aimé. Le gamin de Paris sait toute sa ville par cœur, il en connaît toutes les rues, tous les passages; il a étudié avec le plus grand soin les faubourgs, les rues, les quais, les carrefours; il est monté dix fois au sommet de la Colonne, il a pensé se perdre dans les Catacombes, il a passé bien des revues au Champdf.Mars Que de belles promenades il a faites au parc de S;iint-Cloud! Il sait très-bien que Voilaire est logé au Panthéon, que Tatibc de Ttipce est l'instituteur des SrMirds- Muets, que saint Vincent de Paul est Vinventeur des Eiif;int<-Trouvès. Il va parfois se promener dans la galerie du Louvre, et là. parmi tous ces chefs d'œuvre eut'ts^és uniquement pour son plaisir, le drôle, qui s'y connaît, s'arrête avec orgueil devant le Petit pouilleux de Murillo, le chcf-d œuvre du Louvre ; et vous pensez si le gamin de Paris doit être fier quand il se dit que ni les vierges, ni les têtes de Raphaël, ni les Vénus du Titien, ni les gentilshommes de Van-Dyck dans toute leur magnilicence, ne sont comparables au gamin de Alurillo. Cest encore et toujours l'histoire des lis de Salomon.

Mais, de toutes les parties de la ville, celle, je crois, que le gamin de Paris connaît le mieux, ce sont les bords de la rivière. Sur les bords de la Seine, le gamin est hrnrrux comme le poisson dans l'eau : il vous dira les fonds et les bas-fonds; en tel endroit on a pied, plus loin il y a un creux, un peu plus loin c'est du sable. Il monte effrontément dans tous les bateaux de blanclii»seuses, tans peur du battoir; il est de toutes les parties de pê-

che, et 11 ne se prend pu un goi^OD sans ai | immédiate. Quand vient l'été, le gendirme a beai nu cer le gamin de prendre ses habits pour le forear à vêtu plus déc( mment quand il nnge. le gamin de I fait la nique au gendarme; et d'ailleurs ils sont ïm semble, ils se comprennent, ils s'aiment. Et puis, e ment prendre les habile du gamin? il n'en a pas! Il va donc tou\ nu, et les mains derrière le dos, à la H de l'Empereur, sur toute*< les lies de la Seine. Qnaa rivière est gelée, le gamin glisse sur ces marnes ( dans lesquelles il nageait. Quelquefois il veut savot qu'il y a là-bas, au bout de toute cette eau, et daa premier bateau qui passe il grimpe. 11 va ainsi jts Rouen, jusqu'au Havre, jusqu'à la mer. Uue fois mer, il se fait matelot, et le voilà qui part poor Grandes-Indes. Bon voyage! Cefiendant dans son qwn on l'appelle pendant huit jours, sa mère le pleure, j elle se console en faisant un autre gamin de Paris.

J'ai dit plus haut que le gamin de Paris avait le vis et la tournure d'un gentilhomme, quelquefois ansM i a les manières; car enfin il est élevé en compagnies la grisette. cette grande dame perdue au milieu do | pie parisien. Avec les façons d'un gentilhomme, il( souvent les goûts élevés : il aime les chevaux, les bc voitures, la musique, les spectacles, les promenades, belles livrées ; il aime tant la livrée» qu'il ne la per jamais. Appelez-le polisson, il ne se fichera pas; à\ Icz-le laquais, il vous recevra à grands coups de |«i

Les jours de fêtes publiques étaient autrefois grands jours. A chaque victoire nouvelle on lai J4 des dragées par la tête, on l'accablait de cervelas à et de pains de quatre livres ; pour lui, en guise d'eai fontaines vomissaient des flots de vin ; pour lui t brillaient ces feux d'artifice dans les airs; il était ■< avant la grande armée le roi de ces fêtes consacms l'histoire. Et, en effet, avec quoi se composait la p impériale, sinon de gamins de Paris?

Hélas! aujourd'hui notre pauvre héros a perds i grande partie de ses joies. Sou^: le vain prétexte tTi bienraisance mieux entendue, on a supprimé lesdr^ le vin des fontaines, les pains de quatre livres et les s cissons à Tail. Oh ! douleur ! on a même supiiriné représentations gratis, et notre gamin ne peut plus al aux premières loges, et ne peut plus siffler, selos f bon plaisir, mademoiselle Mars et monsieur Tali Grande imprudence que la Révolution a commhe! cil oublié les services du gamin de Paris dans les trais JH et le gamin, qui est rancuneux, se souviendra di i oubli.

A défaut du ThéAtre-Français et de TOpén, le fm de Paris possède eu propre plusieurs théiltrei: lelàéft de la Porte-Saint-5lartin, celui de la Gaité, étThm^ (Comique, des Funambules, le salon de Cortiv. A 1 Porte-Saint-Martin, il a approuvé les débuts driwiti|M de monsieur y. Hugo, mais il a trouvé qu'il yavailli^' cercueils et de poison dans Lucrèce Bargia; aa IM de la (laité, il s'est abandonné sans réserve à momkmi Pixérécuurt, le Corneille des boulevards. Quand crt tf Victor Ducange, le gamin de Paris a pleuré» or M Ducange avait obtenu et mérité tontes ses sjapilii C'est lui qui a fait la fortune de Debureau. Pour hiflÉi madame Saqui a manqué mille fois de se casser les Nii le Cirque-Olympique a essoufflé tous set elie>m;l évoqué les mânes de l'Empereur et de la nianJB MÉ que nous avons vue défiler au bruit des tnwip4Vi des fanfares sur ce champ de bataille de demesMl^ carrés Parmi les choses qu'il aime le phn «fiiife pommes de terre frites et le jeu de boadion, il ta|k

• LE GAMIN DE PARIS

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cer encore le coco, les marchands d'oiseaux, Torgue de Barbarie et les chanteurs en plein TPnt.

Un autre de ses grands plaisirs, c'est d'aller, qnand se rencontre une de ces affaires bien sanglantes, nn de ces crimes tout remplis de mystères, prendre sa part d'émotions dans le parterre de la cour d'assises; il a un instinct merveilleux, un coup d'œii rapide, qui lui font deviner tout d'abord le fort et le faible de l'accusation et de la défense. Regardez-le. prêtant une oreille attentive au réquisitoire du procureur du roi, aux réponses des accusés, aux plaidoiries des avocats : ce n'est pas la même figure de tout à l'heure, quand le gamin était lâché par la ville ; ce n'est plus le turbulent spectateur qui remplissait de bruit et de désordre le poulaiUer de l'Ambiiru Comique ou de la Porte- Saint -Martin; c'est un spectateur grave et ému de pitié, c'est un juge austère qui dit dans son âme et conscience: «Oui. l'accusé est coupable. Non, l'accusé n'est pas coupable. » Un jury ainsi composé de ces jurés de la borne et du carrefour porterait à coup sur des jugements souvent irréprochables Cet enfant, si futile et si léger en apparence, qui a fait une guerre acharnée, impitoyable, aux marchandes de pommes, aux marchands de marrons, il a cependant le crime en horreur ; un assassin l'épouvante, le vol avec effraction lui parait contre tontes les régies de la chiperie. Aussi estpii impitoyable

dans l'arrêt qu'il a porté \ suit son condamné jusqu'à la prison, jusqu'au poteau infamant; bien plus, il le suit jusqu'à réchnfaud, il appelle cela son t xemple. « Gendarme laissez-moi voir mon exemple. » Ain^i parle-l-il; et. chose horrible, c'est que le gamin soutient cet affreux spectacle avec le plus graoïl sang froid; il joue avec la mort comme s il jouait au bouchon; il se repait de cet affreux spectacle. C est là qu'il apprend à envisager sans pâlir toi s les horribles accidents des révolu* lions. Singulier enfant qui rit de tout, qui plaisante le condamné qui passe, qui tutoie le bourreau comme un sien camarade, qui monterait sur l'échafaud pour y danser, si on le laissait faire ; singulier enfant qui cnante ses plus gais refrains eu allant à la Morgue, et qui chante encore à la Morgue, même en prcsnce de quelque pauvre petit gamin comme lui, écrasé \v matin même par quelque voiture au galop ! Alors, savez-vous ce qui arrive? il sort de la Morgue, et, pour ne pas être écrasé par la première voiture qui passe, il monte derrière cette voilure, et, une fois là, rien ne peut l'en faire déguerpir, ni les coups, nijies menaces. Cette voiture est à lui, ces chevaux sont à lui; il les excite de la voix et du geste; seulement il trouve qu'ils ne vont pas assez vite, et il se promet bien de ne pas garder longtemps son cocher. Telle est cette vie, ou plutôt tel est cet admirable vagt-

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LE GAMIN DE PARIS

bondage d*uQ enfant de douze ans d travers la vie pari-* sienne. Comme vous le voyez, c*est là le plus sinp;ulier mélanpfe de vices et de vertus, de qualités et de défauts, d*ini'^ucinnc<; et de courage, de ruse et de naïveté, de toutes les vertus opposées et de tous les vices contraires qui se puissent rencontrer sous le soleil. Cet enfant, ou. si vous aimez mieux, cet homme ainsi fait, résume en entier ce qu'on appelle Tesprit français : indépendance indomptée, noble cœur, mauvaise tête, gai visage, malice sans Ûel, jeunesse éblouissante et ébourilTôe ; tous les instincts généreux, Tintelligence la plus hardie, le regard le plus Gn, la vanité la plus charmante : tel est le gamin de Paris. Il n'est pas le produit des siècles, comme aussi il n'est pas le produit de l'éducation ; il est né j-ant les siècles, il est né de lui-même et par luîmêiiie ; il ne procède que de lui seul, et l'histoire dont il a fftit partie a passé sur sa jeune tête sans la toucher, sans la courber. Tel il est aujourd'hui, et tel il était au commencement de la monarchie française. C'est surtout de cet enfant qu'on pourrait dire ce que Napoléon disait des vieux Bourbons : a II n'a rien appris, il n'a rien oublié , il a passé, sans rien prendre et sans rien laisser de sa toison, à travers toutes les révolutions et toutes les tempêtes. » Gamin sous l'empereur Charlemagne, gamin sons le roi Louis XI. gamin sous François 1^, sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, il ne s'est jamais inquiété ni des rois qui commandaient, ni des lois anx(|uelles il fallait obéir, ni des gloires qu'on voulait lui imposer , il n'a jamais été ni catholique, ni protestant, ni jésuite, ni janséniste; il a toujours été révolutionnaire, révolutionnaire non par principes, mais par sentiment ; non pas pour son ambition personnelle, mais pour son plaisir, et parce que cela l'amuse de bouleverser ainsi toute chose autour de soi. 11 n'a jamais flatté aucun pouvoir, il n'a jamais obéi à perscmne ; avec lui on ne peut compter sur rien, pas même sur l'enthousiasme. De la rancune, il n'en a pas ; de la reconnaissance, il

n'en a pas non plus. Donnez-luî nn écn, fl ^rons fnll grimace ; refusez-lui cinq centimes, il tous Im b pi mace.

Jamais personne, et même les plus grands poGii ques, n'ont pu trouver un moyen de dompter, de êfom ncr. de refréner cet indomptable petit bonhoonc:! force ne lui fait rien, ni la peur; la gloire seulcsMotl] f.tit quelque chose, mais encore fant-il bien que ce h quelques-unes de ces gloires sans conlesie, et coibw en apparaît rarement dans le monde , ain« e&t-O h Les politiques, non plus que les prêtres, non plasfi les soldats, non plus que les orateurs, le préfet de f lice Ini-méme, n'y peuvent rien ; je crois même qie bon Dieu, oui, le bon Dieu lui-même, s*il voalait i donner la peine, ne pourrait pas extirper ce lichen '

On prétend que le monde aura une fin. et il faslU le croire, ne fût -ce que pour rassurer la Biblîoth-^ royale, qui s'encombre chaque jour. Quand ce dert jour du monde arrivera, le chaos s*ab.-ittra sur la U: entière et reprendra son bien en disant : «Ceci et moi. j> Seulement, de toutes ces villes renversé». toutes ces capitales détrônées, de tous ces royaume» es fondus dans le même limon, il n*y a qu*une chose f le néant est condamné à respecter, c*est la colonocè place Vendôme, et, au-dessus de la <;olonne. la slatie l'empereur Napoléon. Eh bien ! je vous fais uo fé moins que rien, dix contre un. la France contre Ti gleterre, qu'au sommet de la colonne, sous le petit d peau de l'Lmpert ur, et comme la seule Termine qii « digne de sa tête impériale, cherchez bien. TAssresca trercz à coup sûr une grisette et un gamin de Ms. f se seront réfugiés la uniquement pour donner os 4cwi au néant, pour prolonger dans les siècles noavesuksa de l'empereur Napoléon. El voilà comment, malgivH SCS eiïorts. le bon Dieu ne pourra jamais arriver il» ver la un du monde, grâce i la grisette et an ammà Paris!

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