L. ROUX
omme ou pUnte, moitié commerçant, moitié Tôgélal, sublime échantillon de la nature morte, branche parasite, qui croit et se multiplie dans le sens inverse de son importance , Thcrboriste est le gui, sacré jadis, aujourd'hui profine, qui résiste à la ECrfe d<ï la Fi^cuHè. «t parviendra bientôt i PtoulTer l'urbre Je la Kiciice qui Ttibrile, !e soutient, et lui délivre un dipldme de vé>;elalion. Trop, ou trop peu; plus que répîricr, pa^ auluul que le pharmncien, la nature lui a créé une position mixte entre les deux régnes; la EOciété, un sancLuaire a égale distance de la boutique et de la iiharmacîe.
D'autres ont It droit de vivre, l'herboriste végète! 11 séjo<frnr éu ruelkment parmi les plantes, mais il n'hert»nn^e jamnîs.
Amoureni du sol canim<' un frôle arbuste, il verdoie, fleurit, Ee dessèche t4 s'eifcuille selon la saison; il est Ijyi^mélnque ; il s'accommode au tempérament des planles ; il connaît leur naturel, leur hygiène, les lois qui président I leur con?icrvation : la sienne ne vient qu\p*éK; sa vîc se itasse n dessécher, cootuser. é|iisicr, eoncAsser et tnniUer le détritus de tous les vpgélaux du globe ; il lâït tout ce qu'on peut savoir en fait de drofu» ilmpl», et on iiréteiid «^ue son imagin^-tion ne va
pas au delà. Ange consemlear de la bourra romarin, de la guimauve et des quatre fletn casse, le séné, la rhubarbe et le jalap, le boai et la rose de Provins, le mouron d*oiseaa et de moutarde... noire. Son existence est profa il le sait ; contestée comme celle de U lia prend pour enseigne. On ne croit plus é sei mais elles ont cours ; on croit à tant de cboH ont aucun dans le monde! L'herboriste este pharmacien est sceptique : bienheorenx lespn prit, la médecine leur appartient ! Le phannc lyste profond, a tout passé an creuset de Me i dignité se refuse à vendre do llUeiil; llirli sait rien, n'approfondit rien, mais ilTeaddtM fesse une foi aveugle é tous les remédtt; 3 quelquefois, tant il lui répugne d*aiiéanttra |N 11 est persuadé que la consoude consolide tel pb la pulmonaire cicatrise le pomROii, el qiaViff tout en usant de racine de patieoee.
Voyez sa maison : c'est on système^ ne p§ par M. de Jussieu, des rayons étiquetés ai kild prés Linné. U est philosophe saos le safâTi h par intuition, naturaliste par état; il eitdleîii inNtinct : la gaude jaune ou violette, aisodisib forme ses armoiries -. :<a detanture est ceftBili: des richesses naturelles que recèle i se serait arrôtc à sou étalage pour y c de la végétation. L'herboriste est la pour les trois quarts de Paris. Goraiebe, fblii quittes, sièges, comptoir, fcaleries, tout tel fli toire se rattache plus ou aïoiiii à h tadbAi
I/HERBOMSTE.
es ; tout est chez lui matière médicale, jusqu'à sa mre, qui est purgative au suprême degré. Sa coUecti contient, outre les fleurs de la création, celles que botanique a inventées. Le pavot y domine comme ta les romans nouveaux. Parmi ces végétaux que Tart ^cimés sans mesure et sans choix, peut être trouve- -on encore
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet.
^t une exception. L'herboriste est galant, bon père, époux; mais ses tendresses conjugales par excelle se traduisent en livres de chocolat : il cède la ^ième à sa moitié; il donne un oreiller de fougère à ^premier- né. Son intérieur est un musée botanique % il est la première plante. Pour être moins répandu Tépicier, Therboriste est- il moins encyclopédique? -«•il moins pourvu aux besoins de l'espèce? moins 3ié la physiologie de cet être maladif, doublé d'inûr- ^ originelles, de Thomme enGn? Inféodé auxmi- Knes, aux catarrhes chroniques, aux pleurésies, à -« succession de phlegmasies aiguës, qui, puissamest secondées par la médecine, finissent par dépeupler quartier^ Therboriste possède encore un arsenal
contre les maux passagers, qui, sans compromettre l'existence , la condamnent à tant de prosaïques nécessités.
Voyez-le se mouvoir dans son intérieur, Toué aux soins exclusifs de sa profession; animé de cet amour de l'art qui rend honorables tous les emplois, de cette dignité personnelle qui recommande les plus modestes travailleurs : on peut être ministre, et n'être pas aussi occupé que lui Règle générale : le commerce, qui n'a aucune espèce d'égard pour ce vassal de la vente en gros, lui jette ses produits bruts, ses marchandises cras- « seuses, son gramen chevelu, ses racines immondes, ses tiges souillées d'alluvions. L'herboriste en est le purificateur et le grand prêtre ; la guimauve sort de ses mains blanche comme l'ivoire, la gomme arabique taillée i mille facettes, transparente comme le succin; une duchesse s'en accommoderait pour peu qu'elle fût enrhumée. Forcé de s'approvisionner chez le droguiste, dont l'aveugle incurie mêle, confond, altère tous les pro* duits , l'herboriste émonde et puriGe tout ce qu'il en reçoit, sans toutefois pouvoir émonder le droguiste luimême.
Grâce à un soin religieux, i une propreté méti.'.uleuse, ennemie d'un simple atome, à des précautions hyperbo-
LHERBORISTE.
liques, à une dévotion d'artiste, il parvient i loger dans une officine iiarfaitemeut nette des plantes encore plua nettes; il met son amour- propre à leur con>ervpr l'arome, la couleur, le port, Tallure roquette qu'elles tiennent de la nature. 11 n'ajoute rien d'extralogal i ane infusion ; il peut être considt'*ré comme un correctif puissant de la médecine. Pharmacien au petit pied, médecin tfi partibuê, il est tout ce qu'il peut être. Il ouvre la porte aux schismatiques, aux mécréants, à ceux qui ont perdu leurs illusions en médecine, et qui ne croient plus qu'à l'herboristerie.
L'herboriste n'aime pas le pharmacien : la confraternité suppose toujours Tégalitc. Mnis ils s'entendent dans des vues également honnêtes et philanthropiques. Passez^ moi la casse, je vous passerai le séné (il y a vraiment des herboristes qui ressemblent à des gens d'esprit); envoyex moi la grande clientèle, je vous céderai la petite. L'herboriste qui veut bien vivre avec son voisin lui adresse tout ce qu'il n'oserait exécuter de son chef, d'ordonnances par trop hermétiques L autre met à sa disposition tout le menu fretin dn clients qui pourraient le déranger sans l'enrichir. « Fiez vous à lui, dit l'herboriste: c'est le premier homme du monde pour les juleps. — Croyez aveuglément en ses végétaux, dit le pharmacien : sa mauve ne saurait être surpassée. > L'un, en eflet, ne peut loger tout son savoir dans son officine; l'autre, toute sa profession dans son cerveau. Ils forment une ligue offensive et défensive avec primes de part et d'autre ; et, toutes tricheries d part, ils vivent cordialement, et purgent à frais communs.
Mais en présence du jury de la Faculté, que de ruses, que de perfidies, que de fraudes permises, que de remèdes inavoués, que de conserves inédites, que d'arcanes et de talent agréablement dissimulés ! L'Ecole de pharmacie interdit absolument le savoir à ce commerçant; elle inventorie son répertoire thérapeutique. Elle dit à l'herborisle : a Tu n'iras pas plus loin !... > Patenté pour le débit des plantes usuelles, il ne peut pas plus se permettre la thériaque qu'un théâtre de vaudeville le grand opéra ; un biset, les épaulettes de colonel ; un pauvre, une voiture à quatre chevaux. Soupçonné, proh pudor! de vendre des remèdes officinaux, celle victime dos règlements qui régissent la matière vu au-devant de la prévention par l'étalage fantastique de tous ses attributs botaniques. Un flair particulier l'avertit de l'approche du jury. 11 se pavoise ce jour-là de plantes trop fraîches pour appartenir à un pharmacien. Devenu liane flexible, il enlace les inspecteurs, et ouvre ses tiroirs dans le but de jeter de la poudre aux yeux de la Faculté, f Moi, pharmacien ! voyez ma bourrache et mon chiendent, ces véroniques en pleine fleur, ces rouges centnurées : les trouveriez-vous aussi belles ailleurs que chez moi? Pharmacien! j'en suis incapable! pharmacien, non, jamais!... » Le délinquant se fait herboriste autant que possible; il entrerait volontiers dans un bocal. La venette passée, il r* prend son diplôme et ses airs avantageux : à l'entendre, il est passé maître en toutes sortes de sciences, et a tous les droits possibles pour voir l'humanité sous sa vilaine face au moins.
Ainsi l'herboriste est tour à tour, comme Sg.inarelle, Savant ou homme primitif, herboriste seulement, ou praticien consommé : c'est selon ce qu'on lui veut. Il passe pour un ^lomon aux yeux de la pratique, pour un crétin en présence de la Faculté. 11 y a .sans doute exagération de part et d'autre, mais il trouve également son compte à ses deux emplois. Bonhomme au demeurant, il possède un faux savoir, une fausse Ignorance, un faux orgueil, une fausse modestie, de faux tiroirs, une
fausse enseigne et un faux toupet. Il bit de la f sans avoir l'air d'y toucher, et se place parmi ' triels qui ont un métier qu'ils avoueDl, pour i un autre qu'ils n'avouent pas. Il germe à Pam. en province. Dommede prétention modeste Hi gêne universel avec le client, il oe s'enre-opp mystères et d'hiéroglyphes : il est popvliîn portée de tous.
Bien convaincu de son infériorité relative savoir absolu, l'herboriste ne heurte Jamais é grands dogmes médicaux ; mais il a ane tb^ é son usage, qu'il adapte in exîenêo à tons oe dispensent un brevet de capacité. Il mine soui puissance du médecin par dns cures mîracvki Tabbé Chfttel de l'art de guérir. Le diplôme i riste se com|)Ose de tout ce que le m«mecin est gnorer, sons pt^ine de passer pour incapable.
D'où vient cette aflluince dans son herbo ra'ffproche du moindre fléau, de la plus légm De ce qu'il ne surfait jamais une ic JisposîliA guérit au prix coûUnt. Il est né de ce b soio q le vulgaire d'être malade à peu do frais. Renit indigènes qu'exotiques, sont par lui li\TJs s fice ; il se rattrape sur la quantité. On o*a pi dre de mémoire de sa part ; il fait crédit de la i main Or le mémoire est une invention dîab» mémoire a tué le pharmacien en abolissant le f mémoire a eu le grand malheur de passer ea p le mémoire d'apothicaire est resté ce qu'il r im de plus suspect et de plus diffus, après pliîsicw mémoires contemporains.
Un homme dont le savoir n'a presque rîeafi ne doit compter que peu de grandes maîsové clientèle : les hautes classes ont leurs inviodys gnauccs; elles traitent les maladies par actrsi tiques et notiriôs. La religion du cachet le ma cire rou::e, qui font article de foi chez le pin n'ont rien de commun avec le débit ëlémentaireA ques plantes sans importance et surtout uasàif! pharmacien doit signer ses médicameuts; ei ■ moins de l'herboriste, il peut garder l'anouyM:
On dit que Therb^iste flatte les préjugés, qilj larise dc^ croyances ab*«urdes. En iteul-ilê^reMM puis(iu'i] les partage (tant d'autres en profa?^ les partager'); puisqu'il n'a pas encore birif casier pour les nomenclatures chimiques; jm^ cerveau se montre réfractaire à tontes les déosa«tf l'Académie; puis({ue l'eau continue de loi iffi comme un élément, la terre comme un corpi|l moins opaque qui salit les plantes; puisqnecafil des bas chinés, une redingote noisette, cmmw | passé ; puisqu'il possède des simples de fCft ci î qu'il y a toujours eu des simples daus sa lanHi?! vanclie, on lui doit la couservation de retvdns et de tant de précieuses recettes qui seniol f sans lui, et contre lesquelles la médedne a fi^ trop réagi. On réforme les abus, oo abuse darib si l'on supprime l'hrrboriste, pourquoi ne pii:< mer la végétation? On secret que l'herborisle a Oi c'est D'iu'r des grosses recettes nées de pelîuprf ces millions de riens qui font un total efinyirti de la journée.
L'herboriste n'est jamais très-vieux; eoreva«fc toujours assez riche. Sa fille, délicate teosidfC J ses plus beaux jours à l'ombre des mélives fÊ/n elle en est encore aux romans de Victor Dooip fleurit longtemps, pour s'épanouir ttâm ai es dune véritable pharmacie : elle réte fu'alli ^
L'HERBORISTE
diplôme, comme une griselte ambitieuse rêve qu'elle ne fe marie point a un prince russe.
L'herboriste envoie également son fils à TEcole de pharmacie, pour narguer ses autocrates ; il en veut faire UD maréchal de France de son ordre, c*est-à-dire un pharmacien.
Un chanoine, homme d'espnt. peu fier, se ren^Ht fréquemment chez un herboriste, homme déchu piut-èire, mais qui avai' eu son blason, sa noblesse. Le chapitre i j douze quartiers au moins de son trés-noble visiteur don- ! nait de l'ombrage à Therboriste : « Savez- vous, dit-il un [ jour à son .tmi le chanoine, en lui détaillant ses titres, que je pourrais entrer dans votre chapitre? — Vous y ^ entreriez, c'est possible, reprit le chanoine, mais par la porte de derrière »
Soumis à toutes les influences atmosphériques dans la personne de ses vrgôiaux, martyr de tous les accidents qui leur surviennent; se décolorant avec la mauve, la violette, la bourrache; vieillissant sous l écorce du quinquina, troublé dans son repos par les sagcs-femroes et les gardes-m.ilndos, attaché au chiendent comme celui cl Test à la glèbe, en proie aux charançons et aux vaudevilles, rherboriste n'en demeure pas moins voué à sa profession, qu'il festonne chaque jour de quelque plante nouvelle.
A Paris, où chaque chose possède un autel, l'or, la beauté, la religion, l'intrigue, le vice, la flitlerie, l'intérêt, tout enfin, excepté peut-être l'esprit et le talent, l'herboristerie a son temple comme les vieux habits. Il y a des magasins, des rues, des quartiers, des arrondissements, qui ne sont que bourrache d'un bout à l'autre; des édifices surtout où la joubarbe s'épanouit sur les toits, le colchique dans les caves, la pariétaire sur les fenêtres, où la primevère se desséche à côté du tilleul, où le bouillon-blanc des vallées françaises heurte de front le rhododendron des Alpes; des maisons qui correspondent avec tous les végétaux de l'univers. La rue des Lombards, lierblère s'il en fut janiais, cultive 1 herboristerie depuis un temps immémorial. Elle s'épanouit au printemps avec les violettes des champs, et fabrique de l'eau de fleur d^oranger de Grasse dans toutes les saisons. Rue incomprise, providence de l'herborisation, résumé du régne v^étal, elle réunit tout ce qui s'infuse par ordonnance du médecin. Toutes cts substances ont leur histoire, depuis l'ipécacuanha qui créa la famille des Uelvétius, jusqu'à la l'crvenche. dont Jean-Jacques UoMsseau a fait une plante céli»hre. La rue des Lombards vous vendra un paquet de chiendent ou cent quintaux de salsepareille, au choix, sans morgue et sans vanité aristocratique, sans préjudice de son sucre et de ses pralines, de son moka et. de ses thés plus ou moins chinois. C'est la fourmilière Où l'herboriste en chair et en os vient picorer le chèvrefeuille et la «cabieuse. Kéunissant la double individualité du pharmacien et de Iherborisle, le marchand qui a posé kà seii pénates suspend à ses plafonds des tortue^ numides, 4qs crocodiles d'Lgypte, des cachalots macrocephales, un
filon aurifère, une mine d'asphalte non vitrifiée, ou des serpents à sonnettes, pour fasciner l'herboriste et pour étonner cet amateur des produits bruts de la création. Exposition perpétuelle de produits chimiques, la rue des Lombards popularise par le commerce les découvertes de la science et de l'industrie : le sulfite de quinine lui doh sa renommée, je dirais presque ses vertus ; elle met i contribution les cinq panies du monde. Les îles, les continents, remplissent ses magasins de ces productions bixarres qui épuiseraient la science du pittoresque iné* puisable chez M. de Balzac, et en font la rue la pms complète de l'univers.
L'herboriste ne tire aucune vanité de sa profossion, mais il en tire de grands profits. Son industrie est sans contredit la plus florissante de toutes les industries. Dire jusqu'à quel point l'herboristerie est la botanique, c'est l'afl'.ire des savants; mais on ne peut parler de l'herboriste sons proclamer ses droits à étro lui-même un savant. Si l'espèce est sarraenteuse, l'individu peut s'élever à de grandes hauteurs. Cette profession a son gnzon et ses chênes robustes. Les philosophes se font-ils jamais faute de partir d'un grain de sable pour s'élever aux plus hautes considérations sociales? Et s'il est vrai que tout est dans tout, l'herboriste ne doit-il pas être dans quelque chose? Le règne végétal, domaine exclusif de l'herboriste, n'embrasse-t-il pas les prairies ni l-ficiellcs cl tous les systèmes progressifs modernes d'ngronnmic? L'herboristerie a produit de grnnds hommes. 0 vaudevillistes, espèce goguenarde et incapable, race essentiellement improductive, le genre humain, réduit à vos maigres couplets , périrait infailliblement d inanition ou d'un rhume négligé. L'herboristerie a pourvu plus d'une fois à l'alimentation des peuples. Parmentier, un herboriste, avec son précieux tubercule, a plus fait pour l'humanité qu'une foule d'autres dont les. cendres sont censées reposer au Panthéon. Quelle vie fut plus active, plus dévouée, plus éminemment utile et féconde en résultats commerciaux que celle de Poivre, à qui la France doit la plus grande partie de ses richesses coloniales. Fils d'un négociant de Lyon, ce philosophe ne se révéla jamais que par ses œuvres : ce fut un de ces ressorts utiles et précieux dont la Providence se sert à l'insu deia société pour lui créer un hien-étre. Aujourd'hui, quel ami de la science et de la nature ignore les travaux de physiologie végétale de M. Raspail? L'herboriste relève plus oiunoios de ces belles expériences. Si donc le rôle de Therborisle nous parait vulgaire, c'est que nous n'en voyons que le côté trivial. Il en est de cette profession autrement que d'une foule d'autres qui, dissimulant leurs coulisses avec habileté, nous imposent à toute heure le mensonge de leur génie et l'éclatant programme d'une problématique supériorité. Nul doute que l'herboristerie ne contienne les germes les plus puissants de civilisation. Ayez seule* ment un rhume ou une lluxicm, et vous proclamirea l'herboriste l'homme le plus utile de la sociélc.
LE CROQUE-MORT
PÉTflUS BOREL
Cest iiisl qa*0B éeuemà gafnaM Le feuTe ée U rie.
î c'était au Jardin des Plantes ou sous les Toutes de la Sorbonne que j'eusse â parler de notre héros, je le scinderais dans tous les sens, je le ramifierais élinfini, j'en formerais mille combinaisons des plus ingénieuses; mais ici, où nous ne recevons pas d'appointements royaux pour troubler la limpidité de notre sujet, je dirai simplement qu*il n'y a que trois espèces de croque-morts réellement distinctes, à savoir : le croquemort de la mairie, le croque-mort suppléant et le croquemort de raccroc.
Le croque-mort de la mairie (on en compte quarantehuit de cette première espèce, c'est-à-dire quatre par arrondissemrnt), bien que rangé sous l'étendard de Tautorité municipale, est entretenu par la ferme des Pom* pcs et Services funèbres, ou si vous l'aimez mieux, et pour me servir d'un quolibet populaire, U adore U gouvernement aux frais de la princesse. Ses honoraires sont environ de mille francs par an. — Mille francs, me dirat-OD, cest bien peul c'est bientôt bu! * Cela, hélas ! n'est que trop vrai; mais le champ le plus ingrat, quand on sait y pratiquer habilement des rigoles, devient bien vite une terre fi'conde; et le croque-mort a tant d'adresse pour appeler sur son front la douce rosée du pot-de-vin et du pourboire, que d'une pierre ponce il ferait une
éponge* que du tonneau de Diogène il tirerait il wà voisie.
Quant au croque-mort suppléant (doiixe on qiiv » dividus composent cette deuxième espèce), il mi que de l'entreprise des Pompes, et ne diffère i ment de son camarade de la mairie que par (, traits. Esclave également de ses devoirs comme I il se place sur le même rang pour PabsorpUon dai|» des. Un esprit chagrin se hasarde*t-il à le manXamm l'excès de ses consommations, avec l'air naalii il M entr 'ouvert d'un silène, bégayant pins e que des lèvres, il répond jovialement : c ] sommes aux Pompes, comment voulez^Tont ^«vl jpomptofw pas?» L'emploi de celui-ci est 4 sa position fort précaire; cependant n*a]lez ] cet aimable fonctionnaire passe toujours ans que la beauté ou la rose. Beaucoup hhnrhiiinil — I harnais. L'un d'entre eux compte é .cette himtilp sept ans de services ; et nous calculions, raiilrejsB;fl quarante-neuf mille hommes environ lui «nimit passé |)ar les mains! j
Aussitôt que la lumière vieni éclairer ma csiHM croque-mort salue gaiement l'aurore» crie trob UhI| à Bacchus, et, après de nombreuses salves fean-M et maintes libations le long de sa route, pteémHill dans le Sf^io de quelque famille dans rafBetfea^tUM la componction d'un bourrelier qui U3le i' sur un âne, il mesure non pas retendue 4m h j la patrie vient de faire, mais la longueur et I du défunt.— Une jeune fille, belle et i ~ plus doux charmes, Ophélia, si vous i
LE CROQOE-HORT.
lïl
s fleurs, ii*ést poor lui, tout bien compté, qu*un tds sur quinze pouces. Dans la courtisane adipeuse, sée dans la fainéantise, dans Thomme sur le re- 9nt le ventre a fait boule de neige, dans le ûnanurré comme ses sacs, il ne voit pour tout potage nètre cube, huit pans. — Iluit pans ! c*est-d-dire lur loger les gens obèses, on ajoute par surcroit lés de sapin ; et qu'au lieu de leur faire un habit Ire planches, comme à M. de la Palisse, on leur un octogone.
roque-mort croit peu au chagrin et moins encore 1, mais il flatte l'un et l'autre ; il se méûe voi des regrets, mais il les courtise. 11 sait trop n II est lucratif de sacrifier aux faux dieux pour souscrire à la mélancolie des héritiers. — Un peu s double sa gratification. — Hon Dieu ! il a tant plaisance dans l'Ame, que, pour peu que vous le »ez. Il verserait des larmes, que pour dix sous de aurait de la douleur ! — Comme une maîtresse fête approche, comme uo portier au mois de dé !, il est d*un gracieux charmant, d'une amabilité Dte! — Il faut le Toir. comme H tire li sonnette
avec modestie, — comme il parle A demi-voix, — comme il fait mine de supposer une grande dt^iolation, ^ comme il traverse l'appartement avec mystère, c'est A peine si l'on entend ses souliers massifs, — comme il s*eflbrcepar euphémisme de dissimuler sous le petit pan de son habit Ténorme bière qu*il apporte. — Puis, lorsqu'il a glissé mollemeni le trépassé dans le fourreau, il faut le vj2^r, si le sujet est jeune, s'asseoir, le placer amoureusement sur ses genoux ; s'il est Agé, demander A le poser sur l'ottomane : a Sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop sonore. » Et tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré, pour ainsi dire, et des clous de coton, passez-moi l'hyperbole, fixer doucement le cou* vercle, sans qu'un seul coup résonne et aille retentûr dans le cœur des parents, qui est censé en train de saigner dans une pièce voisine.
Bacchus est un dieu plein de tyrannie! il confisque A son profit l'Ame et l'esprit de ceux qui se font ses serviteurs : de sorte que leur pauvre bète, selon l'expression charmante de M. Xavier de Blaistre, privée de ses guides, livrée A elle-même, va comme elle peut et souvent de travers. Aussi le crdfie-mort, plongé sans cesse dans
LE CROQUE -BIÛKT.
les dif^stions les pins proronHes. est-il loin d'avoir toujours les JAÎnhes et In nicmdire prè<ontes. Comme IVstrologue de la faUle, il ne voit pas toujours les puits qui naissent sous ses pas; il est suj I à hien des co.|-àrine. <— Vous Mes à fumrr {paiement avec des amis, et vous attendez quelq'^es rafraîchissements. — Pan ! pau * on copne à votre porte: « yui est là ? — C'est moi. monsieur, qui vous apporte la bière. — Est-elle blanche? — Oui monsieur. • Bien : di'posez-la dans rantichamlire, et revenez ch»>rchor les bouteilles demain. » LMiomme obéit et se relire. Mais quelle est votre surprise quand, accourant sur ses pas, vous vous trouvez ntz à nez avec uo' honible boite 1
Ceci rappelle un peu Tanecdote de cot Anglais qui, conlondant homonymes et syiionyme<. et voulant se rafr..ichir. criait dans un café : « Célibataircy apporlez-iuoi une bouteille de cercueil. »
Dr même qu'il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il port ra In bière de Philippe le Long à Pépin le Bref, celle de K.éber au Petit Poucet. — Un pan de sou haliit se prenilra sous le couvcrcb-, it il le rlouera avec le mort, et, lorM|u'il voudra s^éloigner, le mort le tirera par sa basque. — Quelquefois l'intimé lui érhappi ra comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps, ^a s'en ira roulerdc marche en marche par l'escalier jusqu'à la porte de la rave. — Au cimuliore, il sera dans une telle éiiiolion. que le pied lui nh'inqueia, que son ariifre-truin emportera la tète et qu'il tombera au fond de la fosse avec le cercueil ; — telle on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bi.cher de son «'poux! — et il fmdra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel
l^s pauvn s petits enfants qui snccoml)enl .xur le seuil de la vie. que Dieu, dans sa misèriconle, rappelle à lui avant qu'ils aient trempé dans la fange et dans la boue de ce monde, n ont pas, comme nou> autres adultes, le brillant avantage de s*en aller en corbillard. Ost simplement sous le couvert d un modeste palanipiin qu'ils traversent à pied la ville et regagnent les pourpris célestf s. Mais comme il est assez rare que quelqu un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croqm^morts qui les | orient, et ils peuvent se livrer sans réserve à toule l'eflervesi-ence de leur soif. A eha'jUe bouchon, a chaque tavoine on fuit halte. Il faut bien se riifraichir, la route e>t si huigue, l'ouvrage est si fastidiiuse! et les pauses deviennent si iVé.juenlcs, que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au niiiieu de lenr> courses; ou bien, une autre fus. l'on rencontrera des amis et l'on s'oubli ra dans leur sein, d.ius le sein de r.imilié ! — et le lendemain ou le suri. nJemain, quand la pauvre mère viendra pour jeter une couronne sur lit tombe de son enfant, i lie trouvera la fosse encore vide! — Sèche tes pleurs, pauvre femuicî va, l'o jet rhéri de ta douleur n'e.st pas perJu. mère adorée î II est chez le marchand de vin du coin, dans l'arriére-boutique ! !
K«ui content d'être nécrophore et grand prêtre du Gis de Sémêlé. comme un mercier de canq agne qui vend des sabots, d«s cantiques spirituels et de l'avoine, le cro4|iie-niort se livre assez volontiers au cumul, et cela fiar délassement, car, ne le perdons pas de vue un seul instant, sa .seule profession ofQoielle est de boire. Souvent donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une boutique de plai.sance, où. à ses heures perdues, il vit nt s'abandonner aux plaisirs du o'goce, je ? ux dire à l'aimable fautaibie d échangfr cmilre l'argent de ses pratiques des chaussons aux pumm. s ou de Strasbourg, d' «us de réglisse ou du
jus de la treille. Souvent auswi maâamê erifiita« particulier quelque art d'agrf*meiiU el« adoBqvcNiy» chant Pentraîne. elle fait de» eunoqaei nr lrp«è la Tournelle, ou va cueillir éàu% la verte prairieéiB» ron pour les petits oiseai*x. — - J*ai dit maéiw.pi que le croque-mort ressent de trés-bouoe bemj^h^ soin d'avoir une duègne au logis pour le dédttllri le mettre au lit quand il rentre.
Ce n'est pas, si nous en voulons croire Tufrâi d'une ravissante chansonnette de Bême^er, avli ami et mon doux maître, qu'il lui soit loujountpiSiî de .s'engager dans les rets de l'hymen. D'*U«! h»i ses amours échoua plus d*une fois sur la me»^. thère! Ce qui après tout n*est peut-être qoejn^ier imprégné sans cesse de miasmes putrides et dMîr.f coolîques, notre galant a vraiment contre luis» teurs bien' pernicieuses au nex d'une belle.
Comme les fonctions du croque-mort de la MPI héréditaires et aliénables, il p«fut choisir son saoov et nonmier son survivancier. S il meurt iotNii épouse aflerme ou donne sa place vide à qui boi lc« ble. Quelquefois alors, prt*fêrant le Iribnt efiNtri. redevance en e<péees, elle jette un rejrard firtfiW « IVijet de ses affections extracnnjugate» trbooawii maison du croque-moi t n*est pas toujours des urfia dés); et le sigisbée, endossant tout â la fois el b Eire» nebre et la veuve éplorée, passe d'un seul boadter» côve adultère et dans la charge.
Peut-être, à mon Dieu ! n*aî-je pas asses rais le ^ à mon héros . n'ai-je pas assez déguisé ses fiivâe mais il est si bon mais il est d'une natare cikcm que. comme Jean- Jacques, nwilgré ses déCiots prt« pour ses défauts mêmes, on ne saurait «e d«M*t raimr. Eh! mon Dieu! le .<^leil lui-m^me n'ed-is sujet aux éclipses et n'a-t-il pas de^^ taches? Uq»l'» Iro nous n'a pas ses heures de tt>ndresse * t ^t^iumi De plus grands personnages ont été sinhjapK» fi biuiteille! Le sultan .Mahmoud» quand il e^t éèeâ dans la tombe n'avait-il pas gouverné loajl^ glirieusement la Turquie, plein des vaeslrspl»» ges et de liqueurs fortes? Bassom pierre batailji^ dans ses hottes ! — EtLucius Piso c|ni cooqnil b Tbn et C'tssus, le conseiller de Tibère, éi ient InfTi si sujets au vin, que souvent il fallut les sénat.
Vous vous attendiez sans doute à queloM sombre el farouche, et point du tout, c'est uspaftiM et frais que je vous trace ! Vous comptiez «ar k^)t mes, et partout sur vos pas vous ne rencoDbfif** 1 ivresse ! cela vous étonne, et cependant, si Taifi un peu. cela est tout simple. La contemplatif«didil des grandeurs et des choses humaiues porte * bl ment à l'insouriance et h la Trivolîté. — Q"*'' commerce cha(|ue jour de la mort et de sno apfni* prend bien vite les hommes « t la terre en ML ^ sent que la vie est courte, on vt ut la remplir. -W d'être mangé, on veut se repaître. — AvaBl i9lÊt^ on veut boire. — - Et l'on devient nfcriiriirfnf ^ crêontique et liWtin. - Baynrd n*eftt pas M^ jours aux Pompes sans devenir uo. freluquet; tfiitp léon lui-même avait été seulement trois jovs d mort, il n'eût pas porté le sceptre do mondt,! baUe d'Arlequin ^ Toute plaisanterie, toute ^ part, si l'ancienne gaieté firançaise avec si duine et ses petits mirlitons fleurit vraiment quelqu: coin du globe, croyez-le bien. Je vous kAi vérité, c'est aux Pompes funèbres astorcineaL —0 là que les tréteaux de Tabarin kont
ÎM CROQUE -MORT.
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— 11 n*y a plus que là que Mnmus agite ses [(relots. ^ Alnai, messieurs les fermiers de l'entreprise (car, depuis te décret de Tan XII, les morb: ont été mh en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d*épitaphes, sur Dieu et rhonneur! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout eC menant crlnenient la vie! ce sont tous plus ou moins d'aimables chansonuiers, ce sont tous ou à peu prés d'adorables vaudevillistes! Ayant ainsi tout é la fois le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire el des catacombes. — Et quand, le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer !
A gauche en entrant dans l.i cour, non loin des bâti ments du radministratioa, il existe, comme dans un romin de madame Ra<lelifle. une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane, et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C'est Id, dans ce secret refuge, que messieurs les feruiîers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le havane, ils se plaisent à composer, dnns l'abandon le plus voluptueux, â travers un feu roulant de lasi et de pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants nfraius et leurs doux pipeaux. — Depuis dix ans Bobèche n*a pas dit un root, Turlupin n*a pas joué une parade, qui ne soient partis de cedttrnier asile de la muse de Piis el de Barré, de Panard et de Sedaine. — G*est là la source unique où la scène aujourd'hui s*abreuve et s'alimente — Ccsl U, dirait Odry, Yemhouchure de la scène, — Fîonflons et fredaines, tout se fait là.
Aussi h's jours de première représentation, passé cinq heures, n'y a-t-il plus un chat aux Pompes, n'y a-t-il plus âme qui vive aux cimeliores. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Mont'tlivet, que vous un pourriez vous faire inhumer. — Tous, fossoyeurs, cochers, croquemorts; tous, depuis le dernier palefrenier jusqu'au chi*f des équipages, depuis la concierge jusqu au garde-magasin, tous en grande It nue sont réunis sous le lustre avec les romains du parterre. — Et Dieu sait l'enthousiasme qui \v.s posst'de et les palmes immortelles qu ils assurent i leurs patrons ! ! !
Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque ! que sais-je! Et vous no pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et les pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu*< Iles boivent au même pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves?
Un de mes bons amis, qui f<iit merveille dans le drame, avait mis il y a quelque t mps un jeune enfant en nour. rice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier no mant|uait de lui dire (j espère que ceci est clair et positif) : a Monsieur, vous qui êtes du théâtre, et qui eonnaissez ces messieurs, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied. » Ne préUnt que peu d'attention à ce que le bonhomme marmottait, el d'ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. EuÛn, un jour que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition : a C'est que, voyezvous, monsieur, quand on n'est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n*a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c'est pas pour vous ça TOUS passe devant le nez'... » Impatienté d'une pareille obsession : c Qu'êtes- vous donc? lui dit-il bru.squement, vous êtes donc croque-mort? » — En effet, c'était bien li le métier du bonhomme : mon ami avait frappé juste; mais que l'autre était cruellement offensé ! a Moi, croque-mort! répétait-il; non, monsieur, je ne suis
pas croque-mort. Depuis l'an XII. monsieur, il n'y a plus de ces horreurs-là 1 Je suis, monsieur, porteur funèbre de défunts à l'entreprise générale. » — Ceci, nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche cadette, et surtout d'appeler gendarmes les gardes municipaux.
Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs; et, dés le lendemain, il eut la satisfaction d'apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer ex abrupto croque-mort en pied et en titre.
Le bonhomme avait raison de s'insurger : croque-mort n'est vraiment plus qu'un nom de guerre: (t si jamais vous avez quelque chose à démêler avec les Pompes, gardez-vous bien d'employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire d'honneur sur les bras.
Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet étrange surnom, ce soSriquet : c C'est, me dit-il avec un sourire de satisfaction (le croque-mort est très- facétieux de sa nature), parce que la populace prétend que nous faisons des repas de corps. »
Ainsi que pour le croque-mort comme nous venons de le voir, il y a pour l'administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes saisons. Les mortes saisons toutefois ne sont pas celles où Ton ne meurt pas, ou du moins où l'on ne meurt guère. Un bon temps, c'est quand le mort donnes cependant, pas à l'excès. Quand le mort donne avec trop d'enthousiasme, cela devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorabl-; il y avait trop d'ouvrage pour la bien faire : chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir; on enterrait à la hâte et sans luxe; l'i ntreprise manquait de tentures et de chars ; on empilait les morts sur des baquets, on les empoitait à pleins tombereaux comme des gravois. — Mais la grippe d*il y a quelques années, à la bonne heure, ce fut un tige d'or!... Aussi le croque-mort n'en parlet-il jamais sans une larme d attendrissement.
Dés qu'une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service ordinaire devionnent bien vite insufBsants; il faut alors avoir recours à des hommes et é des bétes de louage, et c'est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc apparaissent sur l'horizon.
Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiors d'alentour et les décrottturs qui se trouvent sons la main. Mais quelquefois la pénurie est al grande (Dieu vous garde en cette occurrence de passer dans le faubourg !), qu'on vous arrête au passage, a Voulez-vous gagner trente sous? 9 vous dit-on; et, sans en attendre davantage, on vous entraine, et, bon gré, mal gré. l'on vous lorce. commo on force dans un incendie à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque cortège alors forme une délicieuse mascarade 1 C'est à pouffer de rire, c'est à éclater dans sa poau ! On prend dans les magasins les premiers haillons venus. Un pantalon, qui lui entrera jusqu aux épaules, et une houppelande gigantesque tomberont en partage é un petit homme racorni, tandis qu'un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez pour sa cravate. — On raconte que M. Bulwor fut ainsi raccroché un jour (s'>maginant obéir à la loi dn pays, l'honorable touriste .se laissa faire), et que miss Trollope rayant par hasard aperçu derrière un corbillard, dans un accoutrement des plus grotesques, le trouva si bouffon, si comical, si whimsirat, qu'elle se pâma d'aise^ l'aimable aventurière, et tomba de sa Haute t é la renverse. *- Avec chû'j- a attelage supplémentaire, le loueur
LE CROQUE-MORT
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de chetaox fournit aussi un homme d'écurie; celui-ci, on l'affuble en cocher, et je vous prie de croire que ce D*est pas le moins récréatif! Vous imaginez-vous Tallure dégagée de ces Bas-Normands fourrés dans de hautes bottes i manchettes, dans d'énormes casaques â la française; ci vous figurez-vous leur gros museau de polichinelle coiffé d'un chapeau aquilîn, é Tangle duquel pendent tristement en manière de crêpe les derniers vestiges d'une loque.
Les cochers de corbillard titulaires sont en général d[une essence plus éthérée que les croque morts, quoique pour la boisson ils soient leurs pairs, et qu'ils aient comme eux leur double odeur, non pas cette fois le cadavre et l'alcool, mais le vin et la litière. — L'histoire de ces bonnes gens, c'c^t l'histoire de bien d'autres, c'est l'histoire du cheval de fiacre. — Ce sont d'anciens serviteurs de grandes maisons, de maisons royales même, qui, après avoir été ravagés pnr l'âge et le malheur, après avoir perdu cheveux etclievance, de condition en condition, arrivent enfin à cette d'Tuière. Leur Westminster, à eux, c'est Bic«Hre! c'est Bicétre, le gracieux Panthéon, où, quand ils sont tout à fait hors d'usage, la patrie reconnaissante les envoie se coucher ! Mais ce cas est bien rare; frappés d'un coup de sang ou d'un coup de vin, ces braves s'éteignent plus communément sous les drapeaui.
Le cocher de tenture, qui, tout bien considéré, n'est qu'une variété assez insignifiante du croque-mort proprement dit, i pour mission spéciale de prêter la main aux tapissiers, et de transporter les objets qui servent i décorer la perte de la maison mortuaire. C'est du reste un
fort mauvais farceur que rien ne reecmmaaii, Hp pratique une supercherie dontrooi me voyes scandalisé.
Quand sa besogne est achevée, il moote chci im^ passé, et. d un air sentimental, tout en gUnoU ment la demande de son pourboire» il prie la fi lui donner n'importe quoi pour aller chercher Tm I^ nite nécessaire; mais, au lieu d'aller à la pifuii M fronlé s'en va tout simplement se rafraîehir eheiMH^ chand de vin, où, tandis qu'il s'ingurgite un denhMÉi; il remplit le vase a la fontaine, c Eaa filtrée en «a 1^ oite, se dit-il, qu'est-ce que cela fiche?. •• lea mtÊtÊB se plaignent point ! > Cela est très-vrai, mon ils n'en sont pas moins fioués.
Ce personnage qui marche en arhaléle et qui porte une écharpe en ceinture, an rhipaaa iftt nés, le frac noir, les petits ou le? grosboalIcrsfiMlfe les bottes en cœur), le fin ou le gros pantalon (paUih parapluie), c'est le commissaire des morts, en |UI M. l'ordonnateur!!! Comme il s'imagine N. le maire, qui n'a pas le temps de venir» eî M. l'ordonnateur général, le drôle n*est ptm que penchant à la suffisance, et ne serait pet prendre sa canne ornée d'une orne cinéraire wêêêM sceptre, et de se prendre lui-méne ponr nae lljnlfc Quelques-uns cependant ont des mceort phia et, sans grand souci pour leur blasoa, trinfnent officiers de l'église ou les rs, et frftmf
tiers le canon sur le c< n — Pour Taira an nateur ou commbsaire uei rts» la
LE CROQUE-HO&T
die qni let fournit, prend d'ordinaire son candidat parmi les jonmalîstes incorruptibles ou les préfets tombés en deliquium.
Quand survient un mort de première classe, ou du moins de bonne qualité, messieurs les hauts employés des bu-
reaux quittent brusquement la plume pour Tépée, ThaM râpé du commis pour le pourpoint et le manleht. le chapeau rond pour les panaches, et se transforment tout à coup en ce nuble et imposant personnage, dont voici un crayon délicieux et fidèle de notre cher Henri Monnier.
Ainsi travesti, ce majestueux mercenaire prend le titre fastueux de mailre des cérémonies. En elTet, c'est lui qui dirige le cérémonial voulu, Tordre et la marche; qui indique aux gens du convoi la manière de s*en sei*vir.
C'est une espèce de garçon d'honneur donnant le branle et menant la mariée.
Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de jambes jouent chez lui un très-grand rôle et sont dans son affaire de première importance.
Un maître des cérémonies complet coûte dix francs ; mais on peut en avoir un sans mollets pour huit. — Un cagneux ne vaut que sept ; et pour trois livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes torses.
Nais, hélas! Teutreprisc des Pompes a fait aussi sa révolution, et chaque jour, ainsi, des détériorations physiques et morales y sont apportées. La décence et le luxe y remplacent de plus en plus et d'une façon désespérante l'antique et primitive simplicité. On y pousse aujourd'hui la folie jusqu'à tresser la crinière et la queue des chevaux comme la bldnde chevelure de nos maîtresses, jusqu'à pareY leur ^»-ont d'ulje cocarde, jusqu'à vernir leurs sabots. £n un mot. les morts trouvent maintenant aux Pompes, à Mute heure, un excellent confortable, — les vivants, les attentions les plus délicates et jusqu'à des habits de deuil tout faits et à louer; il y a même pour les envois en province des berlines ravissantes, éblouissantes, où le trépassé pourrait au besoin se mirer. La case dans laquelle le défunt se loge est si heureusement dissimulée, que j'ni vu plus d'une fois à Longchamps figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Garaltas dans ses terres, soit pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous pour apprendre les belles manières, malf mort A la
peine, il emporte d*ordinalre avec lui une grande proYlsiou de poudre et d'arquebuses, et tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. Chaque pièce qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs de la berline ; et c'est une chose assez plaî- ^saiite, au retour du voyage, que de voir déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en compagnie de saucissons passés en fraude, une myriade d'écureuils, de bécassmes ou de lapins Mais, comme il en coûte dix francs par posle pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens d'ordre et d'économie les mettent tout bonnement au roulage. — Un jour que je me trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j'entendis tout à coup s'arrêter un camion à la porte. On sonne, j'ouvre, et l'on me remet un papier. « Qu'est-ce? » s'écrie notre célèbre représentant. Je dépliai alors le billet et je lus : a La Bastide et Simon frères, commissionnaires-chargeurs à Marseille. — A la garde de Dieu et sous la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l'honneur de vous faire passer la dépouille mortelle de N. le comte de **% à raison de cinq francs les cent kilogrammes, prix convenu. — Ah! je sais, fit alors mon noble ami, c'est feu mon respectable père qu'on me renvoie. > Puis, se tournant de mon côté : « Tu es bien heureux, mon cher» d'être orphelin, me dit-il avec un sourire aimable : ces gueux de parents, ça vous ruine ! ça n'en finit pas! » — Au Père-Lachaise, sur la simple présentation d'une lettre de voiture, ou l'estampille de la douane, le conservateur reçoit les morts à bras ouverts; mais si par hasard leurs papiers ne sont pas en règle, s'ils ont perdu leur passe-port, on les traite de vagabonds et de républicains, et lis courent grand risque de coucher au corps de garde.
Rue Saint-Marc-Peydeau, 18, il existe aussi depuir
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LB CROQUE MORT
quelques années, tons le titre de Compagnie des Sépultures, une niagninque succursAle de la grande entre))rÎ8e du faubourg Saint-Denis. Cet élnblissement est vraiment si rempli de commodités, que nous ne saurions le passer 8008 silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une perte, allei là : moyennant une faible rcronnais<Ance, on s*y chnrge de tout ré^li r et de tout ordonner, depuis A jusqu'à Z, avec Téglisb comme avec les Pompes, y compris les distributions de vos aumônes; si bien qu'une fois votre commande lait«* vous n*avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que s'il n «'xistait pas, et vous pouvez partir tranquillement pour les courses de Chantilly ou pour le couronnement de la reine d'Angleterre ou de la rosiiTe de Bercy. - Joint à cet éta blissenient. ajoutez, s'il vous plail, qu'il y a, pour le plus ^rand agrément du visiteur, une exposition perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, de tombeaux grands comme la main, d'urues imperceptibles, de cercueils portatits I<^ tout â prix Ûxe et dans le dernier goût. C'est à vous de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Youdriezvous par hasard faire embaumer I objet de vos regrets éternels .' On vous présentera une jeune fille, un lanard et un poulet injectes depuis trois ans par M. Gaunal. encore aussi frais et aussi appétissants que s'ils sortaient de chez le marchand de comestibles.
Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des cimetières, nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans (le nombre en est, dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des morib<mds. des valétudinaires et des mort*<, aussitôt que vous êtes enrhumé, ou que vous avez rendu Tâme, se précipitent à votre porte, où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants combats et périssent. — Quelquefois ces industriels poussent l'adresse et la sollicitude jiLsqa'é gniisser la patte du portier pour qu'il les vienne avertir dés que le malade aura tourné de l'œil, et qu*il favorise leur introduction, à rexcln>ion de tout autre. * c Madame, un monsieur tout en noir, et qui panit prendre une part bien vive à votre deuil, demande i être conduit près de vous. > — L inconnu entre d'un ^ tir pénétré et le mouchoir â la main. — La dame s'incline et fait signe à l'homme attendri de s'asseoir. ~ « Vous avet fait une grande perte, madame. • Oui, monsieur, bien grande. — Bieu douloureuse. — Oui, bien doulou reuse, et dont je ne saurai jamais me consoler. — Madame, que souvent le destin est cruel! — Vous êtes bien bon, munsirur, de m'apporter quelques douces paroles; mais je crois n'a\oir pas l'honneur de vous connaître : que me vonicz-vous? — Je sais, madame, qu'il n*est rien qu'une m»Te ne fasse pour la mémoire d'une OUe chérie... (l'ias! que ce monde e>t plein de tristesse!... Je suis, madame, courtier pr**s la compagnie des sépultures ( ou courtier |tarliculicr de M. de La Fosse, fabricant de sarcophafres), et *e venais voir, madame, si par hasard vous n'auriez pas besoin d'un tombeau; nous en avons de neufs et d'occasion, et dans le dernii r gi nre d Acesmos, notre homme essuie une bordée terrible; mais il est à l'épreuve du feu. — « Comment! monsieur, vous n'avez dune ni cœur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme dans sa solitude et son désespoir! Cest une abomination, c'est une honte, le métier que vous f ites!... » Et là-dessus on le jette à la porte, mais il revient le lendemain ; car rien ne saura l'arré ter juitqu'a ce qu'il vous ait extorqué qu> Iques ordres. — Il n y aurait qu'un moyen de se défaire d'un pareil misérable, ce serait de le tuer; mais la loi jusqu'à ce jour n'y autorise .,ue faiblement.
C'est au faubourg du Ruule, chez un illustre ébéniste,
nommé oo ne peut plus henreiiiceninit M. IUmm. fabriquent h s cercueils de chéiie et de pftlksaBé cercueils marquetés, guillochés, dAinasqvinés, i c« timents. à secrets ou â musique; mais la graaden turedes blèresâ l'usagedelacaDalUe. c*e>lrâ-iirHf! de bois blanc, est établie au village de la Gare. L'< qui en a l'entreprise est tenu daD^M'obligatiood'ci toujours au moins six mille de faWcs, et dao^chiqi rie, une bonne collection. Ce tailleur suprême, ^ fonce Zang, Staub et Dussautoy» (ail à ce métitf tune, tout comme MM. les vaudevillistes des Poe leur Vté, font la leur. C'est une cliose bien ritriA l'euoi: de quantité de vivants qui virent à Parii mort ! Sans la population .souterraine un tiers de b nationale serait sans ouvrage et sans pain ! — a.* - roa<« de luxe il faut un attelage de luxe. Il faut d» a la beauté, il faut des perles au poignard. Ab« ce point notre héros, ce mince et cliétifpersoaaq jouit de la douce faveur d'ensevelir les heureoi à et de les mettre dans leurs cercueils Boule m l l€4 /**'. Non, mon cher marquis, il y a nn groi f tout exprès pour cela : fleuri, potelé, presqoe usa Ce beau mignon, vous l'avez vu sans doute, i es reconnaissable ; il porte toujours sur IVpaale ■ énorme en guise de carquois; car il faut voisin pour é^kargner aux cadavres superfins toute fwlii tout cahot désagréable, bien que leurs Liuaiil* i matelassés et garnis d'oreillers comme on tais les enterre à bouche que veox-tu? dans le saa.
Tout le monde connait la triste, et philonpiip populaire composition de Vigneron, cet hona'teri desie peintre; je veux dire le Convoi du Pftim«.%i char de l'indigence, un homme obscur gagae ■!■ st ment son dernier asile. Sans cortège et ssai i| il passe comme il a vécu. Trahi par la fortaai, donné des siens, un seul ami lui reste et le sait: ami, c'est «on chien! un pauvre barbet, partial I basse, enfouie sous les soies longues et crottées d^ son inculte. — Ce tableau simple et déchirant Vi| l'a fait!... A Biard, il en reste un aotre moiass et que son pinceau railleur reproduirait laeiifi ment! — Celui-là, je l'ai vu, de mes propres ju — C'était un homme, ô sublime philosophie !qa derrière un corbillard, suivait les restes de sa è adorée et fumait tranquillement sa pipe.
Il va sans dire que ce sont les croque-morls métropole que nous avons pris pour type et areb Ceux des provinces varient à riofini; mais an dfSKi ils ne sont toujours que des provinciaux J'eaiire tré dans quelques villes, qui ressemblent asfttf costume à des marchands arméniens d'Arrftasv' d'autres qui m'ont paru un assez beureni acbiç charbonnier et du rabbin. — L'usage des char^^ J*e an p*uple de Paris : c En tout cas, ooas «m surs de ne pas nous en aller à pied : » ou c Viei*
veutrcbleu ! à notre tour aussi
écUl
jour ou,
seruns!... 9 n'est pas généralement adopté el ae k pas de sitôt sans doute. Beaucoup de villes re^ién core ce mode de transport funèbre comme os véri sacrilège, el il n'y a pas fort longtemps mén^ qs^à^ lins la populace a jeté dans I Allier on maliacl corbillarti qui avait osé se montrer par la ville.
La gaieté qui règne chez nos aimables vaadeni du fauDourg, tout h -liogabalique, toute sardaMpalf toute exorbitante qu'elle a pu tous sembler, H déchue cependatit de son antique splendctr. 1^ n'est plus que l'ombre d'elle-même. Il Mliilieir quelle magniflcence inouïe se célébrail 1
LE CROQUE-MORT
Morts. Le joar des Morts, c'est 1s fête des Pompes, t le carasval da croque-mort! Qu'il semblait court ce lemain de la Toussaint, nuis qu'il étiit brillant!... le matin, toute la corporalioè se réunissait en habit r, et. tao'lis que MM. les fermiers, dans le deuil le plus nt, avec leur ertspîn Jeté oé^fligemment sur répaule. iDdaient leurs liben^it^, les verres et les brocs cirot, on f idait sur Ic/fouce sne feaîllette. Puis, un hé* ayant sonné le boute-selle, on se précipitait dans équipages, on partait ventre â terre, au triple gaet l'on gagnait bientôt h* Feu d*Bnfer, guinguette grande renommée dans le bon tempf. Lé, dans on in solitaire, sous un magnifique cataOïlqiie, une t«immense se trouvait drmée ( la nappe était noire et lée de larmes d'argent et d'ossements brodés en sau- ), et chacun aussitôt prenait place. — On servait la pe dans un cénotaphe, — la salade dans un sarco- ^, — les anchois dans des cercueils ! — On se conit sur des tombes, — on l'asrejfait sur des dppes; — eoopes étaient des urnes, — on buvait des bières de es sortes; * on man{reait des crêpes; et, soai le nom Platines moulées sur nature, d'embryons A la bérba* le, de capilotades d'orphelins, de civets de vieillards, nprèmes de cuirasbiers, on avalait les mets les plus ails et les plus som] tueux. — Tout était â profusion D diffusion ! — Tout était servi par monta};ues I — prix de cela les noces de Gamache ne fur« nt qne du me, et h kermesse de Rtibens n'est qu'une scène liée. — Les esprits s'animant et s'exaltant de plus en I. et du choc jaillissant mille étiMcelles, les plaisan- M débordaient enfin de toutes parts, — les bons mo<s ivaient à verse, — les vaudevilles s'enfantaient par trt^e. — On chantait, on criait, on portait des santés défunts, des toasts é la mort, et bientôt se déchail'orgie la plus ébouriflante, l'orgie la plus écheve- Tout ('tait culbuté! tout était saccag*^* tout était igé! tout était pèle-méle! On eu dit une fosse comte réveillée en sursaut par les trompettes du juji^e- »t dernier — Puis, lorsque ce premier tumulte était peu calmé, on allumait le punch: et, é sa lueur infer- U quel((ue*' croque*morts ayant tendu des cordes i 10 sur des cercueils vides, ayant fait «les archets avec chevelures, et avec des tibias des flûtes libicines, un >yable orchestre s'improvisait, et, la niullilude se dis-'
ciplinant. une immense ronde s'organisait et tournait sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, comme une ronde de damnés.
Le ponrh et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, oo regagnait prompteiAent la ville, et l'on venait souper en masse au café Anglais. -— Céuit alors on bien étrange spectnèle que Cjelte loogue enfilade de voitures de deuil et de çorlillards, stationnant sur le boulevard de la faâhion, i la porte d'un cabaret de bon ton, d'une popine^d'uu calix thermarum^ comme eût ditiovénal;et danÎB Hutérieur, eë n'est pas. Je vous prie, on spectacle moins bixarre, que cette bande joyeuse de farcenrs en costume funèbre attablés avec àis lions et des filles, sablant le madère et le siberry, en chantant le God $ave the king sur 1 air de la mère Godichon !
Mais, hélas! que les temps sont changés! Aujourd'hui cette brillante fête, à peu prés abolie, ne se signale plus au croqoe-mort consterné que par une misérable gratification de trois livres, et pas ikrling, — Trois francs ! trois misérables franosl avec cela que voulez-vous qu'on fasset Oii ne peut acheter ni on clyso-porope, ni coucher en ville, ni suborner ta reine de Prusse, et encore moins sou.scrire aux FrançaU peiiUs par eux-mémei ou aux Anqlais, ^ Cependant gardez-vous de croire que toute tradition de ces réjouissances soit à jamais perdue, et qu elles n'aient laissé dans les mœurs aucune trace. Un riche et copieux banquet, roèlé de farces et d'intermèdes, a été donné, il n'y a pas fort longtemps même, par le menuisier qui façonne les boites de luxe, dont je vous parlais tout â l'heure; et il se passe rarement plus d'une année sans que les Pompes ne soient le théâtre de quelque nouvelle et délicieuse bouffonnerie.
P. S. —Si, pour quelques légères railleries échappées é ma plume indiscrète, on allait se fâcher sérieusement contre notre héros et lui faire un crime irrémissible de la fri-^gilité de ses mœurs un peu régence, je serais vraiment bien désolé. Mon Dieu ! je l'ai dit, c'est la profession qui v< ut ça. Sauf Tobie et Joseph d'Arimathie, de« puis la création du monde, tous les ensevelisseurs ont toujours été des drôles ! il ne faut pas leur en vouloir ; et d'aireiirs, auprès des libitioolres antiques, des nécrophons et des $andapilarii, nos croque-morts sont des vestales, qui méritent le prix Nonthyon.
LE MÉLOMANE