L. COUAILHAC
e veux peindre le comédien pur sang, celui qui descend en droite ligne du La Rancune du Scarron, celui qui est né, dans les coulisses, d'un premier rôle etd*une soubrette; celui qui peut se dire avec orgueil enfant de la halle, et qui a passé ses piemicres années i parcourir la France entière à la suite des auteurs de ses jours, gnminant sur les places publiques avec les gamins de toutes nos sous-préfectures, et jouant les anges, les amours et les petits démons, à la satisfaction du public de |irovince.
Longtemps notre Roscius en herbe n*est connu, de Dunkerque à Rayonne, que sous le nom de Fanfan ; il n'en demande pas d*autre, et ne se soucie pas plus de son nom de famille que son pcre ne s*en est soucié pour lui. Mais il a ses dix-huit ans : c*est Tâge où, dans la vie ordinaire, on s'arrête au choix d*un état. L*état de Fanfan est tout trouvé : il sera ce qu*a été son père, ce qu*a été son grand-pére, ce qu*a été Timmortel La Rancune. Il sera comédien ! Proposez-lui donc de renoncer à celte existence nomade, accidentée, imprévoyante, à laquelle il est habitué depuis son enfance ; il vous rira au nez. II lui fautTair des grandes routes, Timpériale des diligences, les stations dans les grasses auberges, l'arrivée bruyante dans les chefs-lieux d'arrondissement ; il a be-
soin des émotions de la scène et des ries du foyer, il a besoin des ténèbres daM lumière du soir, il a besoin de Voâearéaft^ des haillons du magasin de costumes: îl doit in dien!
Fanfan n'est plus un nom d'afllche asMiioM respectable ; il s'agit d'en choisir u M^-k homme va fouiller dans le coffre de hohtiûa^ la bibliothèque de l'administre lion ; il eostf^' des personnages de l'ancien répertoire. Eiiiil dans je ne sais quel vieil opéra-oomîqae,mi0| plait : Fanfan s'appellera Alcindor. J
Alcindor joue les comiques; fl a deTâiM plomb, l'habitude des planches, vb pci Mi assez peu d'inslmclion : c'est ce qa'<a ifpife leur intrépidement médiocre. Un petit vince n'en exige pas davantage, que. La charge fait toujours rire, et le pin est un excellent bouclier contre 1m goût. ^ Aussi les débuts d'AIdndor reux : tant qu'il reste dans les paragi blcs parents ont, pendant vingt ans» r«— — ri fession de bourgade en bonr^ule, ilcrtls|lil et le plus couronné des comédiens! KriiiM bientôt de ces ovations de village et to vie de famille ; il a senti pousser se sayer* Un beau matin» A la fia de après avoir touché son mois plus oa asil caisse directoriale, il prend aon vsl il Paris I
Arrivé a Paris, il s'empresse d*àlkr
LE COMÉDIEN DE rROVlNCE.
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MMidants dramatiques, ces entreposeurs de tanarchands de voix el d'organes, qui, moyen-* «mise de tant pour cent sur le total des apts de l'année, s'engagent à fournir la France i nord au midi et de Test a l'ouest, de ténors, obtes, de prime-donne, de héros de tragédie les coquettes. Alcindor est introduit On lui uel emploi il joue, de quelle ville il vient, Qt ses prétentions; on prend son adresse, et oie chargé d'espérances et de paroles dorées. ' va passer la plus grande partie de sa journée loyal ou au café des Comédiens, quartier géirtistes en disponibilité. C'est là où les Antony e la limonade, les Agnès du punch, et les Mar- Bourgogne du petit-lait. Alcindor, dont les fiit en très-mauvais état, joue avec un baryton ne ordre une bouteille de bière en plusieurs imînos. Sur les quatre heures, il dine rue de ï, dans quelque restaurant i vingt-deux sous t le soir il entre â rOpéra-Comique oo i la
Porte-Saint-Ilartin, avec un billet de faveur que lui a donné un ex-cabotin de province, jeté par sa bonne fortune sur les planches d'un théâtre de Paris.
Malgré la modestie de ses dépenses quotidiennes. Al* cindor voit bientôt la fin de son argent, — et on ne lui a pas encore proposé d'engagement ! Cependant il aurait grand besoin de ses avances, car toute sa garde-robe tient dans un mouchoir, et il lui est par conséquent impossible d*avoir recours i la philanthropique charité du mont-de-piété.
Enfin le correspondant lui offre d'aller, moyennant cent cinquante francs par mois, tenir les premiers comiques de comédie et de vaudeville dans la troupe am* bulante qui dessert exclusivement pendant l'hiver la ville de Châlons-sor-Harne. Alcindor accepte. Comment ferait-il pour ne pas accepter?
Il touche, comme avances, son premier mois, dont le correspondant lui retient an moins la moitié pour ses honoraires, et il s*embarqae dans la rotonde i destinâtioii de Châlons-sur4lame.
LE COMÉDIEN DE FROYIIVCE
A Châlons. la vie du pauvre artiste n*est pas aussi agréable que veulent bien se Timaginer les cinquièmes clercs de notaire de la rue Saint-Ilonoré et les apprentis bijoutiers du quartier Saint-Martin. On ne donne spectacle que quatre fois par semaine ; mais les journées se passent en répétitions. Les tirades de mélodrame et les couplets de vaudeville laissent à peine â Alcindor le temps d*aller prendre le frugal repas, que, moyennant la rétribution de un franc cinquante centimes par tète, la femme du souflleur de la troupe prépare pour tous les camarades. N'est-ce pas l«^ un triste métier ?
« Hais, me diront les clercs de notaire de la rue Saint- Honoré et les bijoutiers de la rue Saint-Martin, Alcindor est bien dédommagé des heures du jour par celles de la nuit ; les plaisirs de Tamour lui font oublier les fatigues de la scène : ne reçoit-il pas tous les matins mille billets parfumés, et chaque soir une main discrète ne lui ouvre-t-elle pas la porte d'un boudoir de satin et de velours?»
Ah çà! mes chers amis, d*oà venez-vous donc pour faire ainsi du roman et de la poésie? Vous croyez- vous encore au temps où un comédien était quelque chose d'extraordinaire, d'excommunié, de diabolique? quelque chose qui était et se tenait en dehors de la société, qui avait Torgueil de sa situation et de sa personne? quelque chose qui avait la main blanche, la jambe galante et la chevelure bien peignée? quelque chose enfin dont raflblaient les femmes de condition? Vous croyez-vous au temps où l'arrivée d'une troupe de comédiens mettait en émoi mndame l'intendante, madame la tréspriére, madame la présidente, madame la lieutenante du roi et toutes les hobereiles des environs?
Ce temps est bien passé !
Le comédien est le seul qui n*ait rien gagné au jeu de nos révolutions; bien loin de là, il a perdu à devenir l'égal de tout le monde et à être vu de près. Ce n'est plus un être exceptionnel, et entouré de je ne sais quels mystérieux nuages, du milieu desquels on aimait à le faire sortir; avec lui, l'amour n'était plus seulement de l'amour, tant cet amour semblait coupable ! et la grandeur du crime lui prêtait aux yeux des femmes des attraits cent fois plus grands! Aujourd'hui le comédien n'est plus qu'un citoyen comme les autres, quelquefois plus mal tourné que les autres. Pourquoi voulez-vous qu'une femme aille chercher bien loin, et avec beaucoup de danger, ce qu'elle rencontre si facilement à ses côtés? Et quel charme surnaturel trouver dans une intrigue qui est soumise aux mêmes chances que toutes les autres, et qui, au pis, se dénouera comme toutes les autres, par un coup de pistolet du mari, ou par un procès en police correctionnelle?
Alcindor, je vous le jure, se tient pour bien heureux quand l'amour des jeunes comédiennes, ses compagnes, ne lui est pas enlevé par les beaux fils et les dissipateurs de la ville.
Alcindor passe sa jeunesse dans cette triste condition de comédien des petites villes. Que de désagréments et de déboires !
En premier lieu, Alcindor est en jouissance d'une pauvreté constante et soutenue; ses appointements sont d'une eflrayante maigreur, et ses voyages périodiques à Paris, à la recherche d'un autre engagement, ont bientôt dévoré les économies que, par prudence, il s'est efforcé de faire.
Il est juste de compter parmi les misères de son état les débuts qui, à chaque renouvellement de l'année théâtrale, le forcent à subir l'examen d'un parterre inconnu, et à voir son pain de douze mois dépendre de la diges-
tion plus ou moins boi e, dn foAt fin m m de trois ou quatre juge « brevetés de sewpKhi
Faut-il parler des mépris, des haian ^k^ vent dans certaines localités ! En Fruee. ki !■ n*ont point ehcore pénétré partoet; on tnpBi cherchant bien, pins d'une terre éortce si Isysp sont dans toute leiAr force et dans tonte kviftf que nous soyons en l'an de grâce 1841, la nfeèl baron Dupin, sur laquelle quelques-ans 4e a^ ments étaient marqués â TeDcre noire, a*i pmà^ tre une vérité.
Rien de pins curieux que l'arrivée d'oM toi» / tiqnc dans une petite ville de basse Brelpi^ > pie: les fonctionnaires publics, les oflàii»' < son, quelques liabitants de la classe mél^ réjouir de ce qne Ton apporte une divosn»» tonie habituelle de leur existence ; mabliMn population, comment reçoit-elle les eomèSmM, regarde comme des parias, comme des wAïs! que sur les réquisitions formelles de l'aMniJ consent à leur fournir, contre de beanx ôi^ le logement et la nourriture. On dirait qm h est une peste qui a tout à coup étends a wm fluence sur le pays, et des atteintes de hftt^ saurait trop soigneusement me préserver.
Dans d'autres localités où le sentinctf f perdu de sa force, les comédiens trooveala nemi. Gomme leur existence est vagabonde cl i les bourgeois paisibles et «édentaires ne tai culte d'assimiler leur moralité à celle des bi autres mauvais garnements qui infestent aoi Il n'y a pas longtemps encore qne, dansisfi du centre de la France, j'entenidaîs berge crier à ses serrantes : c Serres l'i les comédiens ! »
Alcindor a un grand fonds de gaieté, de malice qui l'aide à supporter tontes m tous ces dragom, comme disait madaaeà rit loiyours, chante toujours, même ca poches vides; c'est le philosophe pratiqst. II. lui plaît, et il plaît â sa pauvreté, car dkiib! pas. Ne craignes pas de le trouver nn seol jiv battement ; il défie le malheur, et tronvc èm\ sac des ressources contre tous les fortune.
Combien de fois, une heure avant d*4 ne lui est-il pas arrivé de fouiller vi garde-robe pour trouver le costume de sas A*' bien de fois, en cherchant l'habit brodé ds Mascarille, n'a-t-il trouvé que les haillons di caire ! Combien de fois, pour re] chevalier français, ne lui a-t-îl le casque, le tricot, l'écharpe, l bottes jaunes ! Un autre aurait été prit inventif d'Alcindor était aa4a cultes.
C'est lui qui joua un confident de tngéicai pant dans les rideaux de son lit d*anbcrge.
C'est lui qui, n^ayant point de bottes à Ta gina de se badigeonner la jambe jnsqa'u du cirnge.
C'est lui enfin qui, devant représentar ■ mM*^ une pièce militaire, alla payer i baiieai poste voisin, lui emprunta son nniforms, h chemise, l'enferma dans sa loge, pnis Tasli spectacle, et lui fit passer toule la mA ètf^ triste des situations. J
Du reste, Alcindor n*est polnl égqbls;sB|i''t
LE COMÉDIEN DE PROVINCE
i ses ciinandes. Que de fois ne leur est-il aide !
e dont il faisait partie se trouvait, au beau as rude des hivers, dans une ville où elle 18 un sou. La bourse des pauvres comédiens ils ne trouvaient plus de crédit chez les
leurs besoins devenaient pressants ; il leur ment une recette. On eut recours à Alcine qu'il inventa pour tirer ses camarades de
pas : il rédigea, puis Ht placarder dans s de la ville, une affiche qui commençait
FMDnÈRB REPRÉSENTATION