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CHAPITRE lî

Le Salnt-Eniplrc romain et sa Constltntloi

« Y a-t-il une contradiction plus frappante, disait Voltaire, que celle du Saint-Empire romain? En quoi est-il Saint ? En quoi est il Empire ? En quoi est-il Romain ? » Le Dictionnaire philosophique a raison : l'héritage de Charlemagne n'était plus rien de tout cela : ni Empire assurément, surtout depuis la guerre de Trente ans et la paix de Westphalie ; ni Romain, car il y avait longtemps que les Empereurs n'allaient plus en Italie et qu'ils avaient renoncé à disputer au pape la souveraineté de la ville Éternelle ; ni Saint, depuis que la moitié des princes de l'Empire avait abandonné le giron de l'Eglise. On pourrait ajouter : ni Germanique. Autrement, aurait-on vu un roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre; un roi de Prusse, comme électeur de Brandebourg ; un roi de Hongrie, comme électeur de Bohème; un roi de Pologne, comme électeur de Saxe, conférer par leurs suffrages la couronne impériale ? Aurait-on vu le roi de Danemark, comme duc de Holstein et le roi de Suède, comme duc de Poméranie, siéger dans la diète de l'Empire?

Aurait-on vu le roi de France investi par les traités de Westphaiie à\me sorte de magistrature constitutionnelle et d'un droit de surveillance sur les afFaireç de l'Allemagne?

Ce n'était plus l'Empire romain et pourtant l'héritier présomptif de la couronne portait toujours le titre de « roi des Romains. » Il n'était plus Saint, et pourtant il y avait partout en Allemagne des principautés ecclésiastiques, de petits pouvoirs temporels qui avaient survécu ou cataclysme protestant du XVP siècle. Il n'était plus féodal, et pourtant l'Allemagne occidentale était couverte des donjons et des fiefs indépendants de la chevalerie. Il n'était plus universel, et pourtant la Belgique faisait partie du cercle de Bourgogne ; les archevêques de Trêves et de Cologne portaient le titre d'archi-chanceliers, l'un, des Gaules et l'autre, du royaume d'Italie.

Le Saint-Empire n'était plus un État moyen âge et n'était pas encore un État moderne. On ne savait pas bien si c'était une institution internationale et européenne, ou une organisation nationale et allemande.

L'Allemagne du XVIIP siècle semblait encore engagée jusqu'à mi-corps dans le chaos du moyen âge, d'oij les autres États européens étaient sortis depuis si longtemps. Elle en était restée, malgré tant de révolutions, au cosmopolitisme chrétien du huitième ei du onzième siècles. Tandis que le patriotisme anglais, français ou suédois avait de si éclatantes manifestations, on en était à se demander si réellement il j avait un patriotisme allemand.

Les traditions, le cérémonial, toutes les formes extérieure» avaient quelque chose d'antique et de suranné. Un empereur du dix-huitième siècle, le jour de son couronnement, portait le costume quasi-sacerdotal d'Othon le Grand ou de Charlemagne. L'Empire ressemblait à une grande cathédrale gothique avec une nef grandiose, oîi l'on n'était pas sans éprouver au premier abord un sentiment de religieux respect, avec des flèches majestueusement élancées qui témoignaient de la puissance créatrice d'un autre âge. Mais on voyait que de fréquentes révolutions l'avaient ébranlée, que de grossières restaurations l'avaient défigurée : on sentait qu'il y avait là de la majesté sans force et une triomphale grandeur qui au premier choc tomberait en poussière. Ces principautés ecclésiastiques, ces petits fiefs de comtes et de chevaliers, ce vieux Tribunal d'Empire, cette antique Diète, ces cercles institués par Charles IV, ces électeurs et cette Bulle d'Or, tous ces contreforts disjoints, tous ces arcs-boutants désarticulés, qui étaient venus s'appliquer au vieil édifice carolingien, on se demandait s'ils lui étaient un soutien ou si, au contraire, ils n'ajoutaient pas à sa pesante caducité, pour accélérer la ruine définitive.

Le plan de l'édifice était difficile à retrouver au milieu des substructions et des additions que chaque siècle y avait apportées. Le savant Piitter lui-même en faisait l'aveu : « 11 n'est pas toujours facile de découvrir partout cette unité de l'Empire qui subsiste encore ; on ne peut la voir immédiatement et propre-

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ment qu'à la cour Impériale, au i?e?cA,çto^ et QMKammergericht ; donc en trois endroits : Yienne, Ratisbonne et Wetzlar. »

L'Empereur, la Diète ou Reichstag, le Tribunal d'Empire ou Kammergericht^ ajoutons-y l'organisation par cercles, voilà donc ce qui constituait l'unité visible de l'Empire. Dans l'infinie diversité des grands et des petits États, voilà ce qui rappelait encore aux Allemands qu'ils ne formaient pas une simple collection de royaumes, de principautés, de seigneuries et de villes libres, mais qu'ils constituaient un tout national : le corps germanique ; un organisme politique : VEmpire.

La couronne impériale, en droit, était élective ; en fait, depuis Maximilien elle était devenue héréditaire dans la famille de Hapsburg. La faute n'en était pas entièrement aux électeurs. A plusieurs reprises on avait essayé de transporter l'Empire dans une autre famille : toujours inutilement. Au seizième siècle, on l'avait offerte à un prince saxon, Frédéric le Sage; il prouva qu'il méritait ce surnom en la refusant. Au dix-huitième siècle, les électeurs avaient proclamé Charles VII de Bavière ; mais Marie-Thérèse, malgré les électeurs, malgré Frédéric II, malgré les Français, fit couronner son mari, François de Lorraine. Les Allemands avaient le droit d'élire leur Empereur, uiais ils n'avaient pas la liberté d'en élire un autre que

le souverain d'Autriclie. Les régiments croates et hongrois le leur avaient suffisamment démontré dans les campagnes de 1741 à 1745. Pour plus de précaution, le César régnant avait soin d'assurer à son fils la survivance de l'Empire en le faisant élire sous ses yeux roi des Pioraains. C'est ainsi que Joseph II fut couronné en présence de son père.

Anciennement, le corps entier des princes allemands avait le droit de suffrage. Plus tard, l'élection fut déléguée à quelques-uns seulement : la Bulle d'or de 1356 ne reconnaît plus que sept électeurs. On voit combien était restreint le pays légaL Ces sept privilégiés avaient été choisis parmi des princes considérables de l'Allemagne. Ils profitèrent de leur prérogative nouvelle pour se rendre plus puissants encore. Les candidats à la couronne étaient obligés de compter avec eux et de s'assurer leurs suffrages par des dons et des promesses. On était certainement autorisé à se plaindre de la corruption électorale, quand on voyait en 1521 les ambassadeurs de François 1" cheminant sur les routes de l'Allemagne avec des mulets chargés d'or, tandis que Charles-Quint, plus habilement et plus discrètement, leur faisait tenir de? traites en bonne forme sur les banquiers d'Augsburg. Les électeurs pouvaient tirer de leurs conventions secrètes avec le candidat des avantages plus sérieux encore : collations de titres ou concessions de territoires. La magistrature électorale pour les uns, comme la dignité impériale pour l'autre n'étaient qu'un moyen de bien faire leurs affaires domestiques. La maison d'Au-

triche négligeait les intérêts de l'Empire pour ne s'occuper que des siens, se dérobait aux devoirs de sa charge et se contentait d'en exploiter les avantages. Les maisons de Brandebourg, de Saxe, à leur tour, mettaient à profit chaque nouvel interrègne. Les familles électorales firent toutes de bonnes maisons ; car la constitution de '1356, en déclarant indivisible la terre électorale, ne leur permettait pas de décroître, et chaque nouvelle élection d'empereur leur donnait occasion de s'accroître.

Dans le collège électoral, il y avait trois princes ecclésiastiques : les archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne. Ils étaient encore là, au dix-huitième siècle, à la veille de la Révolution française, pour témoigner de l'ancienne puissance de l'Église en Allemagne. Ils venaient rappeler ces siècles de grandeur, oii les rois et les empereurs tremblaient devant leurs anathèmes comme devant ceux du pape ; oii un archevêque de Mayence arrachait à Henri IV vaincu les ornements impériaux et défendait de l'enterrer en terre sainte ; oii les princes détrônés venaient mendier leur pain à la porte des cathédrales ; où le tiers de l'Allemagne appartenait à l'Église ; oii la voix des prêtres lançait sur la Palestine ou sur la Baltique des milliers de guerriers ; oii toute conquête était une croisade ; oîi les contrées païennes de la Saxe, du Brandebourg, de la Livonie devenaient du même coup d'épée, terres allemandes et terres chrétiennes. Les révolutions religieuses avaient entamé la puissance morale de l'Église, les sécularisations avaient dimi-

nué son domaine ; les trois archevêques du Rhin continuaient cependant à occuper la première place dans le collège électoral, et celui de Mayence était le premier personnage de l'Empire après l'Empereur. Il était l'archi-chancelier du Saint-Empire, et nommait le vice-chancelier qui devait le représenter à la cour impériale ; il était le directeur de la Diète et le président du collège des Princes. Comme il couronnait encore les empereurs à Francfort, il pouvait se consoler de n'avoir plus le pouvoir de les faire ou de les défaire.

Les quatre électeurs temporels étaient, à l'origine, le comte Palatin du Rhin, le roi de iRohôme (souverain d'Autriche), le duc de Saxe, devenu roi de Pologne, et le margrave de Brandebourg, de venu roi de Prusse. Ils étaient en même temps revêtus des grandes charges héréditaires du palais et de l'Empire. Les révolutions de l'Allemagne amenèrent une augmentation dans le nombre des électeurs. A la paix de Westphalie il fallut créer un huitième électorat pour le duc de Bavière. En 1002, l'empereur Léopold, malgré les protestations du sacré collège germanique, conféra la même dignité à la maison de Brunswick-Lijnebourg qui régnait en Hanovre et bientôt en Angleterre ^

Les électeurs, en leur seule qualité d'électeurs, étaient presque des rois; un archevêque de Cologne ou un duc de Saxe avaient droit à tous les honneurs de

1. Nous ne parlerons que pour mémoire des quatre Électorals créés .en 1803, à la veille de la ruine du Saint-Empire : Bade, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Salzburg.

la royauté, sauf qu'on ne les traitait pas de Majestés. Électeurs de l'Empereur, ils étaient en même temps ses conseillers. La Bulle dUOr de Charles lY tient à nous donner une haute idée de leur grandeur. Ce ont les « sept colonnes, » ce sont les « sept lumières du Saint-Empire, » ce sont « les membres du corps impérial, n II est difficile, en effet, en parlant de la constitution germanique, de séparer l'Empereur des électeurs. C'est parmi eux qu'il est choisi, c'est par eux qu'il est élu, c'est par eux qu'il est contrôlé et contenu ; si l'on cherche, vis-à-vis du Parlement germanique, où est « la Couronne, » oh trouvera qu'elle repose sur la tête de l'Empereur, mais qu'elle est soutenue par les mains des électeurs. Quand il meurt, c'est à eux que revient la puissance impériale. Deux électeurs, sous le nom de vicaires de l'Empire, peuvent jusqu'à l'élection du nouveau souverain user de toutes les prérogatives de la couronne. Le duc de Saxe exerce le vicariat dans tous les pays de droit saxon, c'est-àdire dans l'Allemagne orientale ; le comte Palatin dans les cercles de Franconie, de Souabe, de Bavière et du Rhin, c'est-à-dire dans l'Allemagne occidentale. Le souverain autrichien, électeur de Bohêmj^, a le privilège de ne pas subir leur juridiction. Les deux vicaires impériaux abusent habituellement de leur royauté temporaire pour réaUser quelques petits profits, adjuger à leurs parents, à leurs fils, à leurs filles, quelque fief, quelque abbaye vacante. Il s'élève toujours à ce propos un coucert de protestations; mais c'est leur droit.

A.U dix-huitième siècle encore, le couronnement d'un empereur ou d'un roi des Romains excitait dans l'Allemagne entière un sentiment de vénération et d'allégresse. On prenait la cérémonie au sérieux. On oubliait qu'il y avait eu une guerre de Trente ans et un traité de Westphalie.

Goethe, en 1764, à l'occasion du couronnement de Joseph II, a eu l'heureuse chance d'assister dans sa ville natale de Francfort à ce merveilleux spectacle : « La vieille cité des Francs avait conservé le'privilége d'être le théâtre de l'élection et du couronnement. Longtemps à l'avance, on voyait les savants de la ville fouiller les archives, pour rechercher les vieux usages, pour préparer les articles des capitulations que les électeurs imposeraient au nouvel élu, pour faire revivre un instant l'Empire d'Allemagne presque enseveli sous tant de parchemins, de papiers et de vieux livres. » La ville se remplissait d'étrangers. D'abord les fourriers des princes qui venaient leur préparer des logements; les maréchaux qui divisaient la ville en autant de quartiers électoraux qu'il y avait d'électeurs. Puis les ambassadeurs avec leur costume archaïque et étrange, les manteaux espagnols du seizième siècle, les grands chapeaux retroussés à grandes plumes. Toute leur archéologie, comme on le voit, remontait non à Charlemagne, mais à Charles-Quint ; c'était la défraque des hidalgos espagnols qu'on faisait passer,

au dix-huitième siècle, pour le costume national des vieux Allemands., Tout le monde a vu sur la grande place de Francfort un singulier édifice qui présente, au lieu d'une façade, un pignon en escaliers avec cinq fenêtres de grandeur inégale. C'est le Rœmer avec sa salle des électeurs {Kursaal)^ où depuis 1564 tant de rois des Romains furent élus, avec sa salle des Empereurs [Kaisersaal) oîi s'étalent les portraits de tant de Césars allemands. La veille du jour oii les électeurs doivent se réunir au Rœmer ^ les magistrats et les bourgeois de la ville sont tenus de leur prêter le serment de sûreté ; ils s'engagent à les défendre nonseulement contre les attaques du dehors, mais encore contre les embûches qu'ils pourraient se tendre les uns aux autres. Ou pourrait croire que les chevaliers félons et les paysans insurgés tiennent encore la campagne comme au seizième siècle, ou qu'il peut encore se trouver dans l'entourage impérial un Ganélon. Tous les étrangers, si l'on suivait l'usage à la rigueur, sont tenus de sortir de la ville ; on en ferme les portes ; les juifs sont claquemurés dans leur Judengasse, et le bourgeois chrétien de Francfort n'est pas médiocrement fier de pouvoir rester seul témoin d une si grande solennité. Quand les électeurs proclament le nom de Joseph II, roi des Romains, le peuple pousse des cris de joie comme si le résultat de leurs délibérations autour de la table, recouverte en cuir roux, du Kursaal rî'était pas assuré d'avance. C'est alors que l'élu, qui avait fait dresser sa tente royale au village voisin de Sachsenhausen. en attendant la décision du sacré

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collège, se décide à faire son entrée dans Francibrt. Mais au dix-huitième siècle les carrosses viennois, avec leurs sculptures, « oii tant d'or se relevait en bosses, » étaient trop larges pour franchir la porte de la vieille ville; cette porte sainte, qui avait vu chevaucher tant de rois et d'empereurs, il fallut, en 1764, en abattre un montant pour laisser passer un archiduc d'Autriche.

Dans l'église collégiale de Saint-Barthélémy, si humble et si modeste à côté des grandes cathédrales du Rhin, les princes-archevêques revêtaient le nouvel élu de la stole et de la dalmatique des anciens jours, iui chaussaient les éperons dorés, lui posaient sur la tête l'énorme couronne qu'on avait dû garnir à l'intérieur et qui débordait la tête impériale « comme un toit qui fait saillie ; » ils lui plaçaient dans les mams le sceptre doré, la boule du monde, symbole de la prétendue monarchie universelle, le glaive autrefois redoutable, avec lequel il devait poursuivre les infidèles et les mauvais chrétiens. Puis on se mettait en marche vers le Rœmer. Des draperies et des étoffes précieuses étaient étendues sous les pieds du César. Gœthe rappelle ici un souvenir assez touchant du couronnement de François I" :

Des personnes âgées qui avaient vu le couronnement de François I" nous contaient que Marie-Tiiérèse , admirablement belle, avait assisté à cette cérémonie d'un balcon de maison Trauenstein, attenant au Roemer. Quand son époux revint de la cathédrale dans ce bizarre accoutrement et s'offrit à ses yeux comme un fantôme de Charlemagne, il leva les mains comme par plaisanterie et lui montra le globe impé-

rial, le sceptre et les gants étranges. Sur quoi^ elle fut prise d'un rire interminable, à la grande joie du peuple, heureux d'être admis à voir de ses yeux la bonne et simple union conjugale du coui)le le plus auguste de la 'chrétienté. Mais quand l'impératrice, pour saluer son époux, agita son mouchoir et lui adressa elle-même un éclatant vivat, l'enthousiasme et l'allégresse du peuple furent au comble, en sorte que les cris de joie n'avaient point de fin.

Quand l'Empereur était arrivé au Rœmer, les cinq fenêtres s'ouvraient, et il apparaissait au peuple avec tous ses oripeaux augustes, ayant à ses côtés « les sept lumières, les sept colonnes du Saint-Empire. » Puis une singulière céréznonie commençait. Le peuple, pendant tout ce temps, n'avait pas quitté du regard les objets symboliques étalés sur la place : un grand tas d'avoine, un grand bœuf rôti, des bourses pleines d'argent, une aiguière d'or, etc. Les électeurs avaient à inaugurer maintenant les devoirs que leurs charges héréditaires étaient censées leur imposer auprès du nouvel empereur. Le duc de Saxe allait faire fonction d'archi-maréchal, le roi de Bohême de grand échanson, le comte Palatin d'archi-tranchant, le margrave de Brandebourg d'archi-chambellan, le duc de Brunswick d'archi-trésorier.

Le grand et beau maréchal héréditaire s'élança le premier sur son cheval ; il avait quitté l'épée ; il portait de la main droite une mesure d'argent à anse et de l'autre une ràcloire. 11 courut dans l'enceinte au grand tas d'avoine, sauta dedans jusqu'aux sangks du cheval, remplit le vase outre-mesure, passa la ràcloire dessus et l'emporta avec beaucoup de grâce. Les écuries de ^Empereur étaient donc pourvues.

Le chambellan héréditaire poussa ensuite son cheval au

même endroit et en rapporta une cuvette avec une a.guière et un essuie-mains.

Mais l'écuyer tranchant héréditaire réjouit davantage les spectateurs en venant chercher une pièce de bœuf rôti. Un plat d'argent à la main^ il courut à cheval au miheu des barrières jusqu'à la grande cuisine en planche et revint bientôt vers le Rœmer avec son plat couvert.

Ce fut alors le tour de Téchanson héréditaire qui poussa vers la fontaine, ovi un aigle à deux têtes jetait d'un bec le vin blanc et de l'autre le vin rouge, il y remplit sa coupe. La table impériale était donc aussi servie.

Tous les yeux épiaient le trésorier héréditaire qui devait jeter l'argent au peuple ; il montait aussi un beau cheval qui portait aux deux côtés de la selle, en guise de fourreaux de pistolets, deux bourses magnifiques.

Alors l'enthousiasme populaire est à son comble : on se précipite, on se bat pour ramasser les pièces de monnaie, on met en lambeaux les draperies qui ont été foulées par l'empereur et chacun en emporte un morceau en souvenir de ce grand jour. D'autres remplissent leurs poches d'avoine, et pendant ce temps l'honorable corporation des bouchers et l'honorable corporation des encaveurs se livrent une bataille formidable pour savoir à qui reviendra le grand bœuf rôti.

Il y a grand festin au Rœmer : les princes de l'Église et les princes de l'Empire sont assis dans la grande salle. On voit passer quarante-quatre comtes en splendides costumes, qui apportent les plats de la cuisina impériale. « En sorte, dit Gœthe, que le contraste de leur noble contenance avec leur modeste fonction était bien faite pour troubler la cervelle d'un

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enfant '. » Gœthe aussi assista à ce festin, mais non comme invité. Il avait alors quinze ans et mourait d'envie d'entrer dans la salle du banquet . « J'aperçus, dit-il, un officier de la maison palatine et je lui demandai s'il ne pourrait pas me faire entrer avec lui : sans hésiter longtemps, il me remet un des plats d'argent qu'il portait : ce qu'il pouvait faire d'autant mieux que j'étais proprement vêtu; je parvins ainsi dans le sanctuaire. »

C'était splendide assurément, mais là encore se montrait ce que les Allemands ont si bien appelé d'un nom à demi-français la misère d empire [reichsmisère). Il y avait partout des places vides, et même des tables entières qui restaient inoccupées. « Ceux qui avaient le droit de s'asseoir à ces places refusaient de les occuper pour des raisons d'étiquette, pour ne rien sacrifier de leur dignité dans ce jour oii elle devait briller du plus vif éclat ^ »

Gœthe nous a transmis sur ces fêtes du couronnement de 1764 ses impressions juvéniles dans toute leur ferveur religieuse. Mais le baron de Lang, qui a vu en 1790 le sacre de Léopold II, en parle avec la dernière irrévérence. « Rien ne pouvait donner une plus fidèle idée de l'antique constitution allemande, en quelque sorte congelée, pétrifiée, retombée en enfance que ce carême-prenant du couronnement im-

1. Voir dans les Mémoi>'ss de Lang, t. I, p. 208, la grande querelle de 1790 pour savoir qui porlerait le trente-septième plat.

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