Frédéric II, Mémoires de Brandebourg
n LES FRANÇAIS SUR LE RHLN.
radier. Les formalistes de l'Empire allemand en 1648 opposèrent bien quelques difficultés à la cession de l'Alsace; amoureux des vieux « droits historiques, » ils n'avaient pas encore pris sur eux de renoncer même au royaume d'Arles. Mais il s'agissait bien de prétendus droits historiques, quand il y allait du salut de l'Allemagne ! Après tout, il était encore loisible aux princes allemands de se livrer à la discrétion de l'Autriche. L'Allemagne, occupée par les Croates et surveillée par les jésuites, fût redevenue la sujette de Rome et des Hapsburg. Le Brandebourg eût été une province autrichienne. De pieux inquisiteurs eussent brûlé les livres saxons comme ils brûlèrent ceux de:5 Bohémiens vaincus. La police viennoise eût mesuré aux hommes du Nord la liberté de conscience et le libre examen. Le développement scientifique, dans l'Allemagne septentrionale, eût marché du même pas qu'en Bavière et dans l'Archi duché. Berlin eût ressessbié à Munich, et il se) fût passé bien des siècles avant que les Brandcbourgeois vinssent disputer à la France la supériorité intellectuelle et la puissance militaire.
On dut pressentir dès lors l'immense service que l'on avait reçu de la France. Après le traité de Westphalie, ce qui dominait dans toute l'Allemagne indépendante de l'Autriche, c'était un sentiment de reconnaissance et de confiance envers le roi très-chrétien. Nul prince qui ne lui dût l'indépendance de sa couronne, nul sujet qui ne lui dût sa liberté de conscience. On voulut que la puissance libératrice fût chargée de, veiller au maintien de l'œuvre de paix :
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AVANT 1780." Ifi
une clause spéciale attribuait formellement au roi de France la garantie perpétuelle du traité de Westphalie. On fit plus : toujours inquiets des sournoises menées autrichiennes, les princes allemands voulurent se rattacher à la France par un lien de protection plus étroit; dix ans après la pacification, ils signèrent avec Mazarin « l'alliance du Rhin. » Les Allemands de ce temps eussent été bien surpris des passions excitées chez leurs descendants du dix-neuvième siècle par les souvenirs de 1648 et de 1658. Les gallophobes contemporains auraient perdu leur temps à vouloir leur mettre en tête que la France était « l'ennemi héréditaire. » Il fallait voir comme un ambassadeur de Louis XIY était reçu dans les cours du Rhin ! Le maréchal de Grammont raconte un festin qui lui fut donné chez un de nos alliés, a On resta à table jusqu'à neuf heures... on porta deux ou trois mille santés. Après le dîner la table fut étayée ; tous les électeurs dansèrent dessus. Le maréchal de Grammont, qui était boiteux, menait le branle... »
On n'a pas eu honte de compter parmi nos cinquante et une invasions en Allemagne l'expédition envoyée par Louis XIV au secours de l'Empereur contre les Turcs, qui, à la bataille de Saint-Gothard, sauva l'armée chrétienne d'une destruction totale. Les provinces allemandes préservées de la barbarie musulmane avaient alors pour nous de tout autres sentiments. « Les marchands et les cabaretiers, écrivait le général de Coligny à Louvois, qui rançonnaient les Français à leur arrivée, les font boire présenteiuent
f« LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.
pour rien le plus souvent, et les marchands leur donnent leurs marchandises à bon prix en leur disant : « Braves Français, il ne faut pas prendre garde à si « peu de choses avec vous»... Nous ramenons un corps chargé de gloire et des bénédictions des Allemands^ ». L'empereur d'Allemagne sortait de son flegme habituel pour remercier l'ambassadeur de France et déclarait qu'il voulait faire mettre les cinquante drapeaux musulmans conquis par les Français « en un lieu distingué, pour distinguer leurs glorieuses actions et pour les remettre incessamment au souvenir de toute l'Allemagne. » — Le souvenir de l'Al-
Je sais bien que la politique inquiète de Louis XIV compromit l'œuvre de Mazarin. On finit par trouver que « l'odeur des lis se faisait trop fortement sentir en Germanie. » Mais les torts, même sous Louis XIV, ne furent pas toujours de notre côté. Les Allemands furent les agresseurs dans la guerre de Hollande et dans celle de la succession d'Espagne : nous n'avons à nous reprocher que celle de la ligue d'Augsbourg. Quel besoin avait le margrave de Brandebourg, en 1672, de se mêler de notre querelle avec les Hollandais, qui eux-mêmes s'étaient ingérés dans les discussions de Louis XIV avec son beau-père, au sujet de la Flandre et de la dot de sa femme? En 1701, Louis XIV n'était-
i. C. RûiissL't, Vie lie Loti ois, U L
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AVANT MSd. H
il pas Strictement dans son droit en revendiquant pour son petit-fils la succession de Charles H? Dans les idées du temps, ses prétentions pouvaient-elles être contestables? Que l'empereur fût mécontent et nous fit la guerre, cela se comprenait encore. Mais pourquoi les États ' d'Allemagne venaient-ils s'immiscer dans cette querelle d'héritiers? Qu'avaient à voir Bade, Brandebourg, etc., dans cette affaire? Qui les poussait à servir les rancunes de l'Angleterre et de l'Autriche, sinon encore cette maudite envie de « gaegnier» et l'appât des subsides impériaux et britanniques?
Il est de mode en Allemagne de prêter à Louis XIV un plan ténébreusement suivi pour l'abaissement de ce pays. Bien n'est plus faux. Ce qu'il voulait abaisser, c'était l'Autriche et non l'Allemagne. Son objectif, c'étaient les possessions espagnoles et non pas les bords du Bhin. Le pivot de toute sa politique, comme M. Mignet l'a fort bien démontré, c'était la succession d'Espagne. Il convoitait la Flandre, le Luxembourg, la Franche-Comté, parce que, d'après les idées, justes ou fausses, qui régnaient à cette époque, il se croyait des droits sur ces provinces. Il ne convoitait ni Trêves, ni Cologne, ni Mayence, parce qu'il reconnaissait parfaitement que ces pays ne lui appartenaient pas. Si les Allemands eurent maille à partir avec lui, c'est parce qu'ils vinrent maladroitement soutenir contre nous la maison d'Autriche. Ses incursions en Allemagne ne sont que des épisodes du grand duel espagnol. Si réellement il avait prémédité l'abaisse-
ment de l'Allemagne, on eût vu toute autre chose. Au lieu de s'acliarner dans cette guerre ingrate de places fortes dans les Pays-Bas espagnols, au lieu de s'aliéner l'Angleterre par ses visées sur la Belgique, il eût semé la division dans l'Empire, excité le Turc contre l'Empereur. Qui eût pu lui résister en Allemagne? Était-ce l'Autriche affaiblie, le Brandebourg impuissant, la Diète de Ratisbonne aves ses incurables lenteurs ? L'Allemagne avait-elle un personnel de diplomates, d'administrateurs et de généraux à opposer aux de Lionne, aux Louvois, aux Colbert, aux Turenne, aux Luxembourg? La puissance française, si énergiquement concentrée, n'eût-elle pas subjugué l'Allemagne, morcelée, appauvrie, dépeuplée par la guerre de Trente ans? Les circonstances sous Louis XIV étaient relativement plus favorables encore que sous Napoléon I". Si le « grand roi » n'a pas abaissé l'Allemagne, c'est qu'il ne le voulait pas, c'est qu'il n'y songeait même pas. Tout violent et arrogant qu'il fût, il reconnaissait un droit des gens.
Un épisode abominable de ces luttes épisodiques avec l'Allemagne, c'est l'incendie du Palatinat, la dévastation des campagnes du Rhin, la destruction par la mine ou par la torche d'Heidelberg, Oppenheira, \\^orms. Spire. Dans le Saint-Empire s'élève un cri général d'horreur et de vengeance. Pour la première fois il y eut au delà du Rhin un soulèvement de l'opinion contre nous. Les Français furent partout chassés d'Allemagne, et dans le Palatinat nous rencontrâmes pour la première fois, à côté de la s^uerre des princes,
la guerre des paysans, la guerre des peuples. Toutefois la haine n'a pas survécu aux souffrances. C'est récemment qu'on a entrepris de faire le procès à la nation française tout entière, et qu'on s'est pris à répéter avec complaisance le mot trop partial de Voltaire : « Il n'y a point, au fond, de nation plus cruelle que la française. » Dans la dernière guerre, quand les soldats badois pillaient les villages de Franche-Comté, ils disaient que c'était pour venger Heidelberg. En règle générale, une nation est solidaire des actes de son gouvernement ; l'incendie du Palatinat demande une exception ; toute la France a protesté à cette époque contre la barbarie de Louvois. Louvois seul a conçu et ordonné ces horreurs. Les généraux français n'exécutaient ses ordres qu'avec répugnance ; les officiers, comme M. de Tessé, ne les accomplissaient qu'à moitié et quelquefois pas du tout. Enfin le cri de la conscience publique vint retentir avec tant d'éclat aux oreilles de Louis XIV, qu'il fut obligé de désavouer et de disgracier le « brutal commis. » Au reste, il y eut dans toute cette affaire plutôt barbarie et vandalisme que véritable cruauté. Les habitants dont on brûlait les maisons pouvaient du moins sauver leur mobilier : les autorités françaises leur avaient ménagé des lieux de refuge. A Bazeilles, à Châteaiidun, à Fontenay-sur-Moselle, à Strasbourg, a-t-on pris ces précautions? Rappelons encore qu'en 1688 on était au lendemain de la guerre de Trente ans, que le spectacle des guerres civiles d'Allemagne avait malheureusement endurci les militaires, et qu'en
somme ils traitèrent les habitants du Palatinat avec beaucoup moins de barbarie que ceux-ci n'en avaient éprouvé de leurs propres compatriotes. Il est certain, en outre, qu'aujourd'hui les généraux prussiens doivent prendre en pitié ce misérable incendiaire Louvois, qui ne connaissait ni le pétrole, ni les bombes au pétrole.
Au dix-huitième siècle, les armées françaises, à plusieurs reprises, parurent en Allemagne. Mais peuton dire que Louis XV et ses ministres aient fait la guerre à « l'Allemagne ? n N'étaient-ce pas les Allemands eux-mêmes qui réclamaient l'intervention française et qui sommaient le roi très-chrétien de remplir la magistrature dont l'avait investi le traité de Westphalie, si attaqué aujourd'hui, si souvent invoqué à cette époque? En 1741, quand les Français envahirent les États de Marie-Thérèse, n'avaient-ils pas pour alliés l'Électeur de Bavière, désigné empereur d'Allemagne, le duc de Saxe, le roi de Prusse lui-même, Frédéric II en personne? En 1756, quand les Français attaquèrent leur allié de la veille, Frédéric II, n'avaient-ils pas pour alliés toute l'Allemagne occidentale, tout le Saint-Empire, l'armée des cercles et enfin le plus auguste et le plus autorisé représentant des intérêts germaniques, l'impératrice d'Allemagne? Et par combien de complaisances envers M"" de Pumpadour Marie-Thérèse n'arracha- t-elle pas à
Louis XV l'ordre de faire entrer l'armée française en Allemagne ? Encore sous Louis XVI, à propos de la fameuse succession de Bavière, nous trouvons les princes allemands fatiguant les oreilles du roi trèschrétien de leurs demandes d'intervention. Le? deux adversaires, Prusse et Autriche, invoquaient à l'envi la paix de Westphalie et sommaient le roi de France « de déployer son caractère de garant du traité. » Frédéric II allait dans son insistance jusqu'à exprimer d'outrageants soupçons sur les causes de notre inaction : il insinuait qu'on nous avait « acheté notre silence. » Cette fois, malgré les supplications des Allemands, les Français se refusèrent à envahir l'Allemagne.
Après tout, qu'avons-nous gagné à toutes ces mterventions dont on affectait chaque fois de nous faire un devoir? Le mot impoiitique de Louis XV : « Je fais la paix en roi et non en marchand, n a été la devise de notre diplomatie au dix-huitième siècle. Après tant de campagnes outre-Rhin, nous n'avons pas pris au Saint-Empire un seul village allemand. La France, qui était toujours, malgré les vices de son gouvernement, la première puissance du monde, fut aussi la puissance pacifique et désintéressée par excellence. Elle seule, en un siècle où Frédéric II dépouillait l'Autriche, où l'Autriche unie à la Russie démembrait la Turquie, où les trois puissances associées partageaient h Pologne, — elle seule ne fit pas de conquêtes.
LES FRANÇAIS SUR LE RlilN.
Voilà, au moment où s'ouvre la Révolution française, l'histoire des rapports de la France avec les pays d'outre-Rhin. Voilà comme s'est conduit vis-à-vis de l'Allemagne « l'ennemi héréditaire, » le « mauvais voisin. » Voilà ce que nous avons fait au temps de notre puissance; — comment s'est conduite la Prusse, parvenue d'hier à la puissance? Sans doute, pendant ces deux siècles, nous sommes entrés bien des fois en Allemagne, mais qu'allions-nous-y faire? Protéger les libertés politiques et religieuses de l'Allemagne, telles que les entendaient les Allemands. Avons-nous opprimé ou insulté l'Allemagne? Le Saint-Empire n'a rien de commun avec le Vaterland: on n'a qu'à consulter Jean de Miiller, Dohm et tant d'autres. Que vient-on nous parler aujourd'hui de nos attentais contre elle? De quel côté était donc l'Allemagne? N'était-elle pas aussi bien du côté du landgrave de Hesse et des princes protestants qui nous appelaient contre Ferdinand? De l'Électeur de Ravière qui nous appelait contre Marie-Thérèse? De Marie-Thérèse qui nous appelait contre Frédéric II? De Frédéric II qui nous invoquait contre Joseph II? Il n'y a pas un prince allemand, à commencer par le roi de Prusse, empereur d'Allemagne, dont les ancêtres n'aient invoqué à plusieurs reprises l'intervention française. Et quand aujourd'hui ils viennent mettre en commun leurs rancunes ou leurs remords, quand la Prusse vient nous
reprocher de l'avoir aidée à conquérir la Siîésie; la Bavière et le Wurtemberg de les avoir érigés en royaumes aux dépens de l'Autriche; Bade de l'avoir agrandi et élevé à la dignité de grand-duché, on peut se demander oii est le bon sens, où est la bonne foi ? Pas de pharisaïsme national, pas d'hypocrisie de patriotisme. Qu'ils relisent la correspondance de leurs ancêtres avec les rois très-chrétiens. Ils verront combien de fois l'Allemagne occidentale, la véritable Allemagne, a invoqué notre alliance contre la fausse Allemagne des Hapsburg et quelquefois des Hohenzollern.
Non, avant la Révolution, il n'y avait pas de trace de haine entre les deux peuples; c'est ce qui explique comment les guerres de la Révolution n'ont jamais jté des guerres de race. Toute l'Allemagne occidentale acceptait sans répugnance une certaine influence française. On y parlait, on y écrivait notre langue^; jn y suivait, avec trop de docilité peut-être, nos traditions littéraires comme nos modes. On y attirait les Français : pas toujours avec assez de discernement; et les aventuriers par lesquels on se laissait duper donnaient une fâcheuse idée de la nation. De grands États allemands, la Prusse, le Brunswick, devaient à nos réfugiés religieux ou politiques leur prospérité in-
1. « Celte certitude qu'ils avalent de trouver en Allemagne des habitants qui parlaient leur langue poussait les Français à l'émigration outre-Rhin ; les soldats surtout désertaient en Allemagne. » Mirabeau (ouv. cité, t. I, p. 36) estime à 50,000 le nombre de ces déserteurs pendant la guerre de Sept ans, et à 200,000 pendant le xviii'= siècle.
dustrielle : Berlin leur doit sa grandeur. Si l'on avait de l'engouement pour nous en Allemagne, croit-on que nous n'en eussions pas pour les choses allemandes? ou croit-on que nous mettions plus de discernemenL dans nos engouements? L'admiration pour celui qui nous avait battus à Rosbach, alla chez nous jusqu'à l'abus et jusqu'au ridicule; on ne parlait à Paris, à Versailles, que de la tactique prussienne, que des manœuvres prussiennes, que de la discipline prussienne; le comte de Saint-Germain, sous Louis XYI, ne voulait-il pas introduire la bastonnade dans nos armées ? « On l'avait vu courir aux manœuvres de Potsdam, raconte Beugnot d'un seigneur français de cette époque, et y baiser la botte du grand Frédéric, puis venir s'en targuer à Paris comme d'une chose
héroïque On le comptait parmi les zélateurs de
l'immobilité machinale, de l'ordre mince et des coups de plat de sabre*. « J'ai un chien de faible pour les Français, » écrivait à Voltaire la margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric. Mais croit-on que Voltaire n'ait pas eu un certain faible à l'égard du roi de Prusse, pour avoir supporté si facilement son humeur capricieuse et despotique, décidément trop royale pour la république des lettres? Tout le monde en était là à Paris I
Si les philosophes, les protestants, les industriels,
1. « Des jeunes cens de la cour s'ennuient de n'être que Français. Ils courent aux manœuvres de Potsdam et, transformés par l'attouchement de la relique, ils reviennent à Paria Prussiens de la tête aux pieds. » Beugnot, Mémoires, 1. 1, jp. 66.
les soldats, les aventuriers de toutes sortes émigraient volontiers de France en Allemagne, il y avait un égal mouvement d'Allemagne en France.
D'abord, en première ligne, les princes qui accomplissaient leur pèlerinage au temple de Versailles pour y étudier, y adorer le type royal par excellence, ce roi des rois qui, suivant l'expression de Louis XIV, n'avait pas à suivre l'exemple des autres ; après avoir admiré à Potsdam Frédéric II, le roi guerrier, on allait assister à un lever du roi de France, le roi royal. D'autres, comme le bon chevalier Tannhausser de la légende, en sortant du carucivul de Yeniseouen allant à l'école de l'Angleterre^ couraient à la Montagne de Vénus parisienne. Ils y couraient parce que c'était là qu'on trouvait le plus d'hommes de génie et de gens de ttipot, le plus d'cventuriers et de grands initiateurs, le plus de beautés faciles et de grandes dames d'esprit ; ils y trouvaient le meilleur comme le pire. Enfin il y avait ceux qui cherchaient fortune, et qui voulaient servir le roi de France. Faut-il citer les plus distingués : Maurice de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, le comte de Lowendal, conquérant de Berg-op-Zoom.
Tout bon gentilhomme allemand, quand il avait plusieurs fils, destinait l'un d'eux au service d'Autriche, un autre au service de Prusse, un troisième au service de France. Voyez plutôt les trois frères du fameux baron de Stein. Sur la rive gauche du Rhin, on ne recrutait que pour le roi très-chrétien ; de là cette nomenclature de régiments allemands dans l'armée française : Royaî-Deux-Ponts, Royal-Saarbruck, Royal
Bavière, régiment de Birkenfels, cavalerie de Furstenberg, dragons de Lambesc, etc. On peut le dire, à la veille de la Révolution, la vraie frontière militaire de la France c'était le Rhin ; les trois électorals ecclésiastiques et les petites principautés rhénanes étaient en quelque sorte une prolongation de notre territoire militaire. D'Argenson (en 1741), sauf une irrévérence, explique assez bien cette affiuence des Allemands dans l'armée française: « C'est le besoin des affaires qui nous a réduits à nous servir d'étrangers; les Allemands et surtout ceux du nord ont mieux conservé aujourd'hui le véritable esprit de la^ guerre. Nous tirons de leur pays des hommes et des chevaux plus robustes et plus nerveux que les nôtres. Les hommes ont un flegme qui fixe le feu follet des Français. Ils ne voient les choses que dans un sens, et ce sens ordinairement est le bon. ;>
Mais que parlons-nous de frontière militaire ? Les gouvernements avaient beau se faire la guerre, les peuples étaient en paix. Ce qui dominait en France, et en Allemagne à cette époque, c'était l'esprit philanthropique et cosmopolite, assurément le contraire de la haine nationale. Au bruit des batailles de la guerre de Sept ans, la philosophie française et allemande avait travaillé au perfectionnement du genre humain. Des deux côtés du Rhin on se désintéressait des victoires comme des défaites ; à Paris comme à Berlin, on chansonnait Rosbach. On ne voulait rien savoir des éternelles querelles des cabinets. On n'était ni Français,, ni Allemand, ni Prussien; on était citoyen
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AVANT 1789.' il
du monde ( weltbûrger). Lessing pouvait dire « qu'il n'avait aucune idée de ce que peut être l'amour de la patrie, » et Schiller écrivait : « Allemands l ne cherchez point à former une nation, contentez-vous d'être des hommes. » Cette disposition des esprits en Allemagne n'est-elle pas la meilleure preuve de la confiance qu'on y avait à cette époque dans la France, dans son amour de la paix, dans son désintéressement?