CHAPITRE îîî
I^'AIIeinnSnie avant la Révolution française — Elpv»» des Cours et des ftiouvei-neiiients l.
Les traités de Westphalie, en relâchant les liens qui unissaient les États allemands h l'empereur, avaient favorisé dans le sein de chaque grande souveraineté le développement de pouvoir absolu. Le courant du siècle, l'exemple des grands États, les transformations tout contribuait à ce résultat.
1. Mirabeau (le grand orateur). De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, 4 vol. in-4o. Londres, 1788.
Le baron de '9œ\\nii'i. Lettres et mémoires, avec nouveaux Mémoii'es de sa vie et larelation de ses premiers voyages. Amsterdam^ 1733.
Le chevalier de Lang. Memoiren, 2 vol. in-S» Brunswick, 1842.
Pcrtz. ^teia's Leben, t. I, Berlin, 1849.
Vehse. Geschichte der deutschen Hofer seit der Reformation, 48 vol. in-12. Hambourg, 1851-1858.
Perthes. Politische Zusta.'7ide undPersoncn m Deutschland zur zcit der franzosischen Herrschaft. 2 vol. in-S». Gotha, 18G2.
Schlosser. Geschichte des XVin<^s Jahrhundertes, etc. 8 vol. in-S'>. lîcidclberg, 18G4-18G8.
Hausser. Deutsche Geschichte vom Tode Fnedrichs des Grossot- P.cilin, 1869.
76 LES i'RANÇAIS SUR LE RHIN.
Louis XIV et Louis XV en France, les Ferdinand et Léopold en Autriche, Frédéric I" et Frédéric- Guillaume I" en Prusse, Charles XI et Charles XII en Suède avaient enseigné les secrets du despotisme aux petits souverains de la Saxe, de la Bavière, de la Hesse, du Wurtemberg. En même temps qu'ils se rendaient plus indépendants envers l'empereur, les princes imposaient à leurs subordonnés une dépendance plus grande ; vis-à-vis du roi des Romains, ils se refusaient même aux obligations de la simple vassalité ; à l'intérieur de leurs États, ils avaient érigé leur suzeraineté en souveraineté \ Les villes avaient perdu leurs libertés municipales ; la noblesse territoriale avait été contrainte, dans les petits châteaux princiers, à jouer le même rôle qu'à Versailles ou à Schœnbriinn les aristocraties française et autrichienne. Dans la plupart des duchés ou des électorats, les anciens landstànde, composés de la noblesse et des députés des villes, avaient vu restreindre leurs privilèges. Ici, en Prusse, en Autriche, on avait cessé de les convoquer ; là, en Bavière, en Hesse, ils pouvaient encore se réunir, mais seulement sur l'ordre du prince, et devaient se résigner à l'insignifiance ; dans un petit nombre d'É-
1. «La passion de la souveraineté, écrivait alors Moser, s'empare de plus en plus des cours princicres ; on entretient autant de soldats que l'on veut ; on lève autant d'impôts que l'on veut ; on met des accises et des contributions, en un mot, on fait ce que l'on veut. On laissa (et cela seulement dans les pays où cela va moins mal), on laisse les la?idstande et les sujets crier ; ou s'il* ne font pas résistance à tout ce que l'on veut, on transforme les plus nécessaires et les plus modestes représentations en crime déclaré, insubordination et rébellion. » ,
tati seulement, dans ceux où l'aristocratie était plus puissante, en Mecklemburg , en Wurtemberg, ils avaient conservé assez de vitalité pour imposer un frein aux dépenses et au despotisme du prince. Même les villes d'Empire et la noblesse d'Empire avaient compris qu'il fallait redoubler de vigilance si elles ne voulaient tomber dans la même sujétion que les villes et la noblesse territoriale. En général, cette transformation -ne s'était opérée que peu à peu, sans brusques secousses, par un habile mélange de séductions et de petites violences, surtout par la force irrésistible des choses. Quand Vécrasement des libertés locales se faisait avec trop d'éclat et de scandale, le Tribunal d'Empire et la Cour Aulique daignaient parfois intervenir : surtout quand le coupable n'était point par sa puissance au-dessus de la répression.
En France et en Prusse, les progrès du pouvoir royal avaient permis la réaUsation d'un grand progrès national. La grandeur du but, unité de la France, création de la Prusse, avait un moment fait oublier les moyens employés pour l'atteindre. Un certain idéal de patriotisme et de puissance avait soutenu les rois eux-mêmes, les avait empêchés de se dépraver trop vite sous l'action de la toute-puissance. Rien de semblable dans les petits États allemands : le prince, en confisquant les libertés publiques, ne pouvait proposer aucun noble but à ses ambitions ; le despotisme ne profitait qu'au despote et à ses basses et frivoles passions. On ne pouvait imiter Louis XIV en fondant de rantls «.lOris militaires, en créant des flottes et des
industries, en favorisant l'essor d'une grande littérature, en conquérant dès provinces et en bravant des coalitions. Mais on imita Louis XIV, ou mieux encore Louis XV, en s'entourant d'une cour fastueuse dont les dépenses écrasaient le pays, en ruinant ses sujets en fêtes et en bâtim.ents, en entretenant des Montespan, des Pompadour et même des Parc-aux-Cerfs, en se livrant avec fureur à la chasse, aux plaisirs du théâtre et de l'Opéra, aux minuties de caserne et de parade. La plupart des cours allemandes n'étaient que des caricatures de la cour de Versailles.
Cependant, au dix-huitième siècle, lorsque l'impulsion réformatrice et libérale partie de France et d'Angleterre se propagea en Allemagne et dans l'Europe entière, quelques-uns des petits gouvernements allemands suivirent l'impulsion de l'opinion publique. Il n'était pas en leur pouvoir d'isoler du mouvement européen un tel pays. Quand l'Espagne elle-même avec d'Aranda et Florida Bianca, le Portugal avec Pombal, Naples avec Tanucci, le Danemark avec Bernsdorff et Struensée tentaient une régénération, l'Allemagne ne pouvait être un de ces peuples qui restent en arrière. Princes et sujets étaient profondément émus de la lutte ardente et laborieuse que soutenait Joseph II contre les abus du moyen âge ; ils admiraient les réformes moins bruyantes, plus pratiques et plus assurées de Frédéric II. On se passionnait pour les innovations de Rousseau en matière d'éducation, le scepticisme et la tolérance de Voltaire, la profonde critique d'Emmanuel Kant, les théories politiques de Montesquieu, les
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théories économiques d'Adam Smith. C'était comme l'épanouissement d'une seconde Renaissance : on ne s'éprenait plus, comme au seizième siècle, pour les humanités^ mais pour l'humanité. On regardait au delà des frontières de la patrie: c'était l'aurore du cosmopolitisme. On regardait au delà même des limites du monde visible ; les savants recommençaient la recherche de l'or, les mystiques entrevoyaient le monde surnaturel. Au nord, on s'enrôlait en foule dans les sociétés maçonniques: au midi, dans l'association .des Amis des lumières. Enveloppés dans un mystère profond, recrutés dans l'ombre et sous la foi de serments terribles, les Illuminés s'étaient organisés sur le modèle de la Société de Jésus et s'étaient donné pour mission de combattre les disciples de Loyola, dont l'influence était devenue plus redoutable dans les administrations et les universités, depuis qu'un pape les avait officiellement supprimés. Il fallait bien se confédérer et se masquer : on avait tant d'ennemis à -combattre ! L'Allemagne possédait moins encore de libertés que la î'rance. L'industrie était garrottée dans les étroites réglementations des métiers et dans la rigoureuse organisation des ziXnfte. Le commerce subissait encore toutes les entraves du moyen âge : douanes multipliées, péages, monopoles, privilèges. Frédéric II lui-même avait fait de la protection à outrance. Le système féodal subsistait avec tous ses abus : presque partout le paysan était serf. Les lois nénales étaient encore celles que Charles-Q'tint avait empruntées au bas-empire : les supplices étaient
atroces, la procédure était celle de l'Inquisition. La justice était un brigandage ; il n'y avait pas de procédure publique; le plaideur ne comprenait ni son juge, ni son avocat, qui s'obstinaient à juger et à plaider en latin. Des centaines de codes et de coutumes différentes disputaient. la place au droit romain. Il n'y avait pas de tolérance religieuse : les protestants étaient exterminés en Hongrie, odieusement opprimés dans le Palatinat et dans presque tous les pays catholiques; les protestants, à leur tour, proscrivaient les catholiques et se proscrivaient entre eux dans la liesse, le Wurtemberg, le pays de Bade. Les juifs, partout opprimés par la loi, se vengeaient partout par l'usure. Point de liberté de la presse. A Francfort même, en 17G0, Goethe voyait des livres brûlés de la main du bourreau.
>ious dûmes èlre témoins de diverses exéciUions, et il vaut la peine de dire que je vis aussi brûler un livre, l'édition entière d'un roman français dans le genre comique, où l'Etat était ménagé, mais non la religion et les mœurs. 11 y avait réellement quelque chose de terrible dans ce châtiment infligé à un objet sans vie. Les ballots tombaient dans le feu et on les séparait, on les attisait avec des fourgons pour les enflammer davantage. Bientôt les feuilles brûlées volèrent aux environ?, et la foule s'efforçait de les attraper. Nous n'eûmes pas de repos avant d'avoir poussé de côté un exemplaire, et bien d'autres surent se procurer ce plaisir défendu. Si l'auteur avait affaire de publicité, il n'aurait pu mieux y pourvoir lui-même.
Frédéric II, à qui l'on reprochait de ne pas protéger les lettres allemandes, répondait avec assez de raison : « Qu'aurais-je pu faire en faveur des gens de lettres al-
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lemands qui leur valût le bien que je leur ait fait en ne m'occupant pas d'eux, en ne lisant pas leurs livres?» Cela valait mieux, sans doute, que d'établir, comme en Autriche, une douane de livres, que de saisir, comme en France, V Encyclopédie^ que de bâtonner ou d'incarcérer leurs auteurs comme tant d'autres États allemands. Pourtant les despotismes germains suivirent les mômes errements que le despotisme français : un mélange de rigueurs et de faiblesse ; tantôt on suppliciait le livre révolutionnaire, tantôt on faisait une pension à son auteur. L'idée nouvelle passait à travers les mailles d'une police souvent complice; comme à Paris, c'était un titre à la renommée que d'être persécuté, et l'on avait le droit de conseiller quelque modestie à l'auteur qui avait eu les honneurs d'une poursuite. La multiplicité des États allemands était une des ressources de la liberté. Pourchassé dans un duché, on trouvait dans un autre une chaire de professeur ou le titre de conseiller intime. Schlœzer, réfugié à Gœttingen, attaquait impunément tous les despotes de l'Allemagne. Schiller, persécuté par le duc de Wurtemberg, jouait tranquillement à Manheim une comédie où les princes marchands d'hommes n'étaient pas ménagés.
C'est alors que Schlœzer commença la publication de son Bnefivechsel{\£^ Correspondance^ 1776-1782), qui devin L les Staatsanzeigen (les Annonces politiques^ 1782-1793). Habitant le Hanovre, il se garda bien de toucher au gouvernement hanovrien; môme pour faire sa cour à Georges III, il dut se prononcer contre la révolution d'Amérique : funeste conséquence d'une
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si précaire liberté de la presse. T'hais il combattit âprement les obsciiri viri,~ les petits princes et leurs satellites. Un jour il s'attaque aux magistrats des villes libres, ou bien aux chevaliers d'Empire qui tyrannisent quelque village; un autre jour il donne la liste des maîtresses de messieurs les chanoines de Miinster; ou bien il* lance un trait à celui dont personne, pas même l'Empereur, n'osait réprimer la tyrannie : le sauvage duc de Deux-Ponts. Les plaintes adressées contre Schlœzer au gouvernement hanovrien croissaient d'année en année ; pourtant, assisté des professeurs de l'université de Gœttiçgen, il put braver toutes ces attaques jusqu'au moment oii la Révolution provoqua dans toute l'Allemagne une teri'ible réaction aristocratique (1793). A côté du journal de Schlœzer, il faut citer V Allgemeine Deutsche Bibliothek de Nicolaï (1766-1792), le Berlmer Monatschrift de Gedike et Biester (1783), qui attaquaient tout ce qu'on pouvait attaquer lorsqu'on résidait à Berlin : les abus du moyen âge allemand et des principautés ecclésiastiques, les superstitions, les Jésuites, la politique autrichienne, etc. ; il faut citer surtout le Journal von und fur heutschland^ commencé par von Gœcking (1784), etqui s'arrêta, comme celui de Schlœzer et pour les mômes causes, en 1793.
La plupart des princes ne suivaient que de loin les illuminés et les hardis journalistes de Gœttingen et de Berlin. Pourtant les conseils des philosophes, les exemples des princes réformateurs de l'Europe agisr çQJent à la longue sur les plus rccal-^itrants, L'Aile»
magne occidentale eut donc aussi, au XVIÏP siècle, sa période de despotisme éclairé^ ses princes absolus et bienveillants qui aspiraient à remplir l'idéal du bon tyran et qui répétaient la formule du siècle : « Servir le genre humain et le mépriser; » ou bien : « Tout pour le peuple, rien par le peuple. » Elle eut aussi ses réformes économiques, ses progrès agricoles et indus triels, ses édits de tolérance, les lois codifiées, les pénalités adoucies, les abus du monachisme atténués, les routes ouvertes, les Académies fondées, les écoles établies pour le peuple, une centralisation plus grande des pouvoirs entre les mains de princes parfois plus éclairés. Pour préciser nos observations, nous allons passer en revue quelques-uns des gouvernements et des cours de l'Allemasne.
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Des deux maisons de Bade, la plus célèbre était celle de Durlach ; elle recueillit l'héritage de Baden-Baden en 1771. Son histoire intime s'ouvre au XVIIP siècle par la réalisation terrestre du paradis de Mahomet au profit du margrave Charles Guillaume V\ Il s'était bâti en bois une maison de plaisance à Carlsruhe. Il y avait réuni dans la Tour de Plomb et dans ses jardins enchantés cent soixante jeunes filles, suffisamment jolies, instruites aux arts d'agrément. Chaque jour, huit d'entre elles faisaient auprès de lui l'office de femmes de chambre et le servaient à table; dans ses promenadcL'. champêtres, elles l'accompagnaient à çhe^
val en costume de hussards, et son régiment d'amazones devint aussi célèbre en Allemagne que les gigantesques gardes- du-corps du roi- sergent. Le soir, elles dansaient les ballets et jouaient l'opéra sur son théâtre particulier. Si l'on en croit la duchesse d'Orléans, il les avait soumises à la plus sévère discipline, au bâton du corporal. Cet échappé des Mille cl une Nuits était pourtant bien le contemporain de notre régent Philippe. Comme lui, il s'occupait, raconte le baron de Pœllnitz,\à des expériences de chimie. « Il n'est jamais désœuvré ; il y a peu de choses qu'il ignore et beaucoup qu'il sait parfaitement ; sa conversation est des plus agréables. Il parle bien plusieurs langues... il aimeà voir les étrangers... sa table est servie avec plus de délicatesse que de profusion. » Après tout, que pouvait-on lui reprocher ? Il travaillait régulièrement avec ses ministres, était bon justicier, et un jour par semaine donnait une audience oii il écoutait tout le monde. 11 fondait pour sa noblesse l'O/'ofre de la Firh'lité. Il se faisait lire tous les matins un passage de la Bible, et avait fait venir de Halle un théologien qui lui accordait réguUèrement la communion. Ce dévot et consciencieux épicurien se résumait ainsi lui-même dans l'inscription qu'il fît placer au portail de son château de Carlsruhe : « En 1715, j'étais une forêt, repaire des bêtes féroces. Un ami de la nature voulut ici passer le temps en paix, en contemplant la création, méprisant la vanité et, dans un petit château, honorant dignement le créateur. Seulement la foule est accourue, a bâti ce que tu vois. Ainsi, tant que brillera.
GOUVEilNEMENTS UEHMAiNlQl^KS AVANT 1789. 85
le soleil, on ne peut trouver de repos qu'en Dieu, et, si tu veux, môme au milieu du monde, tu peux le goûter ; année 1728. »
Il eut pour successeur son petit-fils Charles-Frédéric (1738-18H), qui, en 1771, réunit les deux margraviats, en 1806 fut le premier grand-duc de Bade, et qui mourut en 1 81 1 le doyen des princes allemands. Il avait reçu de la margrave-douairière, sa grand'mère, une éducation très-religieuse et une instruction très-soignée. On l'avait envoyé étudier à l'académie de Lausanne; puis, en 1745, il avait visité Paris, Versailles, la Hollande, l'Angleterre; en 1750, il avait complété en Italie ses études d'homme politique, d'économiste, de naturaliste, d'historien. Admis en 1750, à l'hommage envers l'empereur, il se chercha une résidence. Carlsruhe,le château de bois, était en ruines. Il le rebâtit en pierre, construisit une ville tout autour, y éleva un temple à chacune des trois religions de l'Allemagne. Quand il eut épousé la princesse Caroline- Louise de Darmstadt, il vécut en particulier intelhgent et riche, à la fois économe et libéral. Sa femme faisait vendre soigneusement les fruits et les légumes de ses jardins, veillait à l'économie : il fallait payer les dettes anciennes. Mais, tous les ans, le couple princier allait visiter la Hollande, la France, la Saxe ou l'Italie, en amateurs de la nature et des arts. Le reste du temps, le margrave s'occupait d'administration et tenait deux fois par semaine sa cour à la résidence : on y jouait, on y faisait de la musique, on y causait. Ils aimaient à recevoir la visite des étran^rers de distinc-
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tion : on admirait la, variété des connaissances que montrait le margrave dans la conversation ; quand on était devenu un peu plus intime, la bonne ménagère faisait admirer aux visiteurs ses collections de tableaux, ses minéraux, ses herbiers. Quand le margrave se promenait dans la campagne, il^e plaisait à causer avec les paysans de leurs récoltes et s'amusait des incidents de l'incognito. « Tu peux garder ton chapeau, disait-il à l'un d'eux, puisque tu es avec celui qui est le père de son peuple. » A la noce du prince héritier on invita des paysans : a Ce sont eux, disait le margrave, qui nous font vivre, n II fut l'ami de Klopstock, mais Klopstock disparut de la cour un jour qu'on l'avait fait manger, non à la table du prince, mais à celle du maréchal ; il fut l'hôte de Gœthe, qui s'ennuya fort dans cette cour un peu compassée, oîi il n'y avait de distingué que les princes ; il fut le correspondant de Mirabeau, de Dupont et autres Français sur l'économie politique, dont il était grand amateur. Il avait écrit lui-même un Abrégé des principes de l'Économie politique (CarJsruhe, 1772).
En prince et en propriétaire intelligent, nous le trouvons desséchant d'un seul coup quatre cent soixante-dix arpents de marécages, établissant des dépôts d'étalons, faisant venir, en 1789, cent trente mérinos espagnols, fondant des écoles primaires et une grande école de dessin. Le premier de tous les souverams allemands après Frédéric II, il abolit la torture quand elle n'avait pour objet que de confirmer l'aveu du coupable, mais laissa subsister longteî::;ps
encore celle qui tendait à lui faire révéler ses complices et à le forcer à répondre sur des choses à lui connues. De nombreuses ordonnances introduisirent des simplifications et des perfectionnements dans la procédure civile ou criminelle, la police des arts et métiers, le gouvernement des communes, l'assistance des veuves et des pauvres. Le 23 juillet 1783, il abolit le servage dans ses domaines, tout en laissant subsister les corvées royales, la défense de quitter ses États sans sa permission, le droit de manumission ou de détraction payable par les émigrants. On ne pouvait espérer que ce réformateur si discret eût des sympathies pour la Révolution. Quand la guerre d'Empire fut déclarée, il fit la guerre à la République française jusqu'en 1796. — Son propre médecin, Leuchsering, était suspect de jacobinisme; il le livra à Wiirmser pour le faire bàtonner *.
1. De sa première femme il avait eu le prince Cliarlcs -Louis, qui mourut d'accident en 1801, et Léopold, qui fut grand-duc en 1818. CIiarles-Louis était lui-mùme le père : 1° du grand-duc Charles, qui succéda à son aïeul en 1811 et entra dans la famille de Napoléon en épousant Stéphanie de Beauharnais ; 2° de cinq princesses, dont l'une, Louise-Elisabeth, fut l'épouse de l'empereur Alexandre ; l'autre, Frédérique-Dorothée, du roi de Suède Gustave IV ; une troisième, Caroline, du roi M;ix-Joseph de Bavière; une quatrième, Marie, du duc de Brunswick-OElo ; une cinquième, Wilhelmine, de Louis II de Darmstadt. La maison de Bade se garantissait contre les éventualités de l'avenir par de puissantes alliances dans tous les camps. Le vieux margrave épousa ensuite morganatiquement la comtesse do Hochberg dont les descendants régnent aujourd'hui à Carlsruhe : la façon dont ils arrivèrent au pouvoir a donné lieu à l'histoire populaire et mystérieuse de Gaspar Hauser, l'enfant trouvé dans une caverne et assassiné dans une promenade. (Voir Vehse, sur la maiwn d£
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Le duché de Wurtemberg était gouverne, à la veille de la Révolution, par Charles-Eugène (1787-1793). Il avait autant de goût pour le faste que son voisin de Bade-Durlach pour la simplicité. Il lui fallut une cour pompeuse, un grand-maréchal, un grand-écuyer, un grand-veneur, un grand-échanson, une garde richement vêtue, trois ou quatre cents chevaux de prix dans ses écuries, des nuées de chambellans, de gentilshommes de la chambre, de chasseurs, de laquais, de coureurs. Sa salle de spectacle à Stuttgard fut pendant longtemps la plus belle de l'Allemagne ; elle pouvait contenir 400 spectateurs. Il en a^ait une autre en son château de la Solitude. Il faisait venir, à grands frais, d'Italie, d'Espagne et de France les artistes, les chanteuses, les danseuses les plus en renom. Son directeur d'opéra, Jomelli, avait été maître de chapelle au Vatican. Le « dieu de la danse, » Vestris, daignait se rendre à Stuttgard une fois par an, et recevait pour cette condescendance une pension de 12,000 florins. Charles-Eugène avait tous les goûts de dépense. A Stuttgard et à ses châteaux, ce n'étaient que bals, concerts, comédies, mascarades, illuminations, feux d'artifice, parties de chasse, parties de traîneaux. Grandes dames ou comédiennes le captivaient tour à tour; sa femme l'avait quitté en 17S6; la cour dut obéir successivement à M™' Agathe, à M"' Dugazon, à une demi-douzaine de danseuses ou d'actrices, à M"' de Wimpfen, qui reçut une pension de 22,000 florins, à la comtesse d'IIohenheim qu'il finit par épouser, et en l'honneur de laquelle il mit au concours ce sujet de
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poésie lyrique : ce La Vertu considérée dans ses effets. » C'est le jeune Schiller qui remporta le prix. Il avait la passion des bâtiments : il fit bâtir les châteaux d'Hohenheim et de la Solitude, embellir Ludwisburg et Stuttgard. Il avait la folie du militaire : « pour répondre au lustre de sa maison, » il porta l'armée ^vurtembergeoise au chiffre considérable de 17,000 hommes pour 600,000 habitants, le budget de la guerre de 300,000 à 1,600,000 florins. Il exigeait de tous ses sujets qu'ils se découvrissent devant les factionnaires comme devant lui-même ; un conseiller du Trésor, en 1783, reçut vingt-cinq coups de bâton pour avoir négligé l'ordre du nouveau Gessler. Entêté du pouvoir absolu, il traitait en esclaves tous ses sujets sans distinction de rang, imposait de rudes corvées aux paysans pour lui vpiturer la glace nécessaire à ses parties de traîneaux, chassait le ministre d'Hardenberg qui se permettait de discuter le prix de ses costumes de mascarade, jetait en prison les chefs de l'aristocratie et de l'intelligence wiirtembergeoise, le poëte Schubart, le grand jurisconsulte et historien Moser, traitait son Landtag plus mal que Louis XIV, même dans la légende, n'a traité son Parlement. Tous ses goûts étaient ruineux. Pour trouver un peu d'argent, il fit, en 1756, un traité avec Louis XV et lui vendit son alliance, plus 6,000 Wurtembergeois, pour un million et demi de florins. Les paysans furent poussés au désespoir par cette levée extraordinaire; les vendus se mutinaient, désertaient ou laissaient aux Prussiens une victoire fa-
cile ; l'opinion, passionnée pour le grand roi de Prusse, se prononça énergiquefnent contre cette guerre scandaleuse. Les États firent une résistance acharnée, qu'il essaya de briser par des arrestations. La Cour Aulique intervint et menaça le duc de lui retirer l'administration de son duché ; la Prusse, en 1770, lui ménagea pourtant un accommodement avec ses États. Il dut laisser au Landtag le soin de liquider la dette publique et de disposer des impôts. Il se retira alors dans une sorte de retraite studieuse, licencia ses danseurs et ses violonistes, congédia sa cour, réduisit son armée à 4,000 hommes. Pourtant tout n'avait pas été mauvais dans son gouvernement; il avait fait tracer de bonnes routes, fondé l'Académie de sculpture, d'architecture et de peinture, créé une bibliothèque, attiré les artistes à Stuttgard, institué l'Académie militaire onKarlschule, qui produisit plus tard beaucoup d'hommes distingués. Il avait été le protecteur de Schiller en se chargeant de son éducation, puis son persécuteur en voulant le contraindre à être chirurgien de régiment. La pubHcation des Brigands achève la rupture.
De tous les pays de l'Allemagne méridionale, le plus arriéré était l'éleclorat de Bavière. Mirabeau, à la veille de la Révolution, en fait le plus sombre tableau. Le paysan était écrasé sous les charges fiscales : « Le nombre des stipendiés du gouvernement est énorme... ignorants autant qu'avides, ils vexent le paysan de la manière la plus cruelle. » Quand celuici héritait d'un bien de 4,000 livres, il lui fallait en
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payer 1,216 aux préposés du gouvernement. Les dîmes achevaient de le ruiner. Aussi s'abandonnait-il luimême, et dans un des pays les plus riches de l'Europe, il ne songeait qu'à jouir du présent, sans se soucier du lendemain. Son ignorance était sordide. Le tiers des habitants de Bavière ne savait pas lire, « un paysan sachant écrire y était un être rare. » Il n'y avait le plus souvent qu'une école par bailliage ; encore le maître d'école, mal payé, était-il aussi ignare que SCS élèves. La plaie du pays c'était la superstition du clergé. Une servante avait cru voir remuer les yeux de la Vierge à Saint-Pierre de Munich ; l'autorité ecclésiastique publia aussitôt une brochure sur « l'événement admirable du roulement d'yeux. » Les pèlerins affluèrent en masse et le pape fut obligé de consacrer le miracle par un bref. L'Electeur Maximilien-Joseph III ayant gagné la petite vérole, ses deux médecins qui devaient être les premiers du pays, firent venir une madone miraculeuse; elle le laissa mourir (1777). Les moines mendiants « parcouraient le peiys comme une espèce de maréchaussée sacrée, mettant à contribution le paysan, le bourgeois et l'artisan, parce que les gentilshommes ne souffrent pas qu'ils entrent dans leurs châteaux. » La suppression des jésuites ne remédia à rien : nous avons vu qu'ils avaient conservé toute leur influence. D'ailleurs il eût fallu prendre une mesure plus complète à l'égard des ordres mendiants. Un peuple accablé d'impôts, vexé par les employés, encouragé à la paresse par l'exemple des moines, ignorant, superstitieux et fanatique, ne pouvait
briller par la moralité. La Bavière pullulait de brigands. On ne les réprimait que par une rigueur effroyable. « Il n'y a point de pays en Allemagne oii les crimes soient aussi fréquents et oii les roues et les gibets soient en activité autant qu'en Bavière... Les grandes routes y sont bordées de gibets des deux côtés comme ailleurs d'arbres utiles \ » Il était plus facile d'étaler des membres brisés sur les roues que d'ouvrir des écoles.
Les souverains eux-mêmes n'avaient pas foi dans l'avenir du pays. A deux reprises différentes, sous Maximilien-Joseph et sous Charles-Théodore (1777 et 1783), l'Autriche avait failli s'emparer de la Bavière par un échange. L'état des finances était déplorable. On avait 7 ou 8 millions de revenus et 138 millions de dettes. La Bavière avait renoncé à entretenir une armée digne de sa grandeur passée. La Prusse, qui n'était que quatre fois plus grande et qui était beaucoup moins riche, nourrissait une armée de 200,000 hommes. La Bavière n'en entretenait que 7,000. Il est vrai qu'elle avait assez d'officiers et de généraux pour 20,000. Mirabeau déplore un pareil état de choses; une armée plus considérable aurait fourni une occupation plus honorable à des milliers d'hommes que la misère ou la passion des aventures jetaient dans le brigandage. Un célèbre brigand, nommé Hirsel, avait offert sa soumission en échange d'une pension modeste de 70 florins ; or, 70 florins
d. Aaselmus Rabiosus, pseudonyme de l'auleur de Reise durch Oberdeutschlaiid, 1778, cité dans Mirabeau.
sont le revenu d'un sous-officier, et « Hirsel, avec son courage et son intelligence, eût fait un excellent ma rcchal des logis de hussards. » Rebuté par le gouvernement, il continua ses vols, commença à tuer et mourut sur la roue.
On ne peut méconnaître les efforts que fit, de 1745 à 1777, l'électeur Maximilien-Joseph III, fils de l'empereur Charles VU, le dernier des Wittelsbach en ligne directe. Il essaya de réprimer la mendicité et le vagabondage en ouvrant des maisons de travail et de correction. Contre le brigandage il ne prit pas les meilleures mesures. Son chancelier, Aloysius Vigulcius, baron de Kreitmayr, « homme austère, sévère, prodigieusement barbare avec sa science et son goût Uttéraire, un vrai Bavarois de vieille souche, » publia eh 1751 un Novus Codex juris Bavarici criminaiis, véritablement écrit avec du sang. La peine de mort et les supplices atroces y étaient prodigués. Le vol d'un objet de 30 kreutzer entraînait la pendaison à la seconde récidive; pour 20 florins on était pendu d'emblée. Le sacrilège, la sorcellerie, le pacte avec le diable, en plein dix-huitième siècle, conduisaient sur le bûcher. Tout homicide entraînait la mort. Le suicidé était enterré sous le gibet. La torture fut "conservée et renforcée. En dix-huit ans, on exécuta, dans le seul bailliage de Burghausen, onze cents personnes. Toutes les semaines, il y avait deux ou trois supplices à Munich. Le peuple était blasé sur ces spectacl' s. Il fallait qu'un pays fût bien barbare pour qu'on crût pouvoir le réformer par de telles lois.
En revanche son Code de procédure et son Code civil Maximilien, publiés la même année, « surpassèrent, ûu dire de Scliœll, toutes les législations connues jusqu'alors en Allemagne. » Le gouvernement de l'électeur rendit, en outre, un grand nombre de sages ordonnances sur le commerce, l'industrie, l'agriculture. Il fît construire des routes excellentes, vint au secours du peuple dans la famine de 1770-i771. 11 défendit à tout couvent de recevoir par testament plus de 2,000 florins, à tout moine de recevoir plus de 100 florins. Il fut l'un des premiers à exécuter la bulle contre les jésuites et protégea les libéraux contre leurs rancunes. Il permit aux protestants de célébrer leur culte à Munich. L'astronome Cassini, chargé par le roi de France, en 1762, d'étudier les méridiens de longitude entre Paris et Vienne, raconte que l'idée de ces lignes astronomiques épouvanta le peuple bavarois, qui croyait qu'elles allaient tout bouleverser sur leur passage. Il ne pouvait élever une tour sur une hauteur, sans que les paysans n'imaginassent que c'était pour y placer une madone. Ses compagnons, pour le protéger contre leurs méfiances, imaginèrent de le faire passer pour un grand pécheur qui cherchait une montagne afin de s'y établir en ermite. C'est pourtant dans ce pays que l'électeur fonda, en 1758, l'Académie des sciences de Munich. Parmi les professeurs figuraient deux protestants d'Alsace, l'historien Pfeffel, de Colmar, et le mathématicien Lambert, de Mulhouse.
L'avéneraent de l'électeur palatin Charles-Théodore
au trône de Bavière (1778) amena la réunion des deux électorals en un seul. A tous égards c'était un triste prince. Dans son électoral palatin il avait fondé à Manheim une brillante université : à Dusseldorll" il avait accru la galerie de tableaux et fondé une académie de peinture et de sculpture : c'était tout. Mais en Bavière, gouverné par ses maîtresses, par ses bâtards, par ses favoris étrangers, par l'ex-jésuite Francke, il ne fit rien pour remédier à la misère de ce malheureux peuple. Son règne fut au contraire signalé par une réaction religieuse. Pour doter un de ses enfants naturels, il fonda aux dépens des couvents la langue bavaroise de l'ordre de Saint-Jean (1781). Mais il dédommagea les couvents en leur livrant l'enseignement. Les protestants et les illuminés furent persécutés par la faction des jésuites, a II n'y a point de tolérance dans le ciel, s'écriait le père Gruber, en présence de la cour; le diable en a été chassé par la force , donc il ne doit pas y avoir de tolérance sur la terre. » La censure défendit aux libraires de Munich de vendre les livres de Kant : la Bavière fut isolée du mouvement allemand et européen. Les ex-jésnites s'emparèrent de l'université d'Ingolstadt. En 1784-1783 les ordres des illuminés et des francs-maçons furent interdits. Puis, on emprisonna, on exila, on ruina tout ce qu'il y avait d'intelligent dans l'aristocratie, la bourgeoisie et l'enseignement ^ bavarois. « Les horribles persécutions,
1. Ainsi l'historien Georges de Lori, le prêtre Miller^ continu.';teur de l'histoire allemande de Schmidt,
disait Mirabeau (qui d'ailleurs était affilié à l'illuminisme), feront éterneirement la honte du gouvernement actuel en Bavière. » On pouvait dire une fois encore, grâce aux ennemis de tout progrès, que « la Bavière était un paradis terrestre habité par des bêtes féroces. » Une troisième branche de cette famille était celle des Deux-Ponts qui en 1799, en la personne du futur roi Maximilien-Joseph, devait régner dans les électorats palatins et bavarois. Elle était alors représentée par le duc Charles (177S-179o). C'était peut-être le plus vicieux de tous les petits despotes allemands. Il s'était bâti à Carlsberg son petit Versailles qui lui coûtait quatorze millions : ses sujets étaient tenus de se découvrir en passant devant la porte. Il avait une ménagerie d'animaux rares et d'hommes sauvages surveillés par une troupe de cent gardiens. Il avait un millier de chevaux, des milliers de chiens de chasse. La récolte était constamment ravagée par le gibier et par le chasseur. Ses ministres étaient un certain von Esebeck et le juif Simon, devenu comte d'Hofenfels. La duchesse avait sa cour à Hombourg, madame d'Esebeck à Carlsberg; les courtisans couraient de l'une à l'autre. Ce petit tyran, entêté de sa souveraineté, était capable à l'occasion d'abominables cruautés. Schlœzer seul osa l'attaquer dans ses Staatsanzeigen. L'article était daté de Fez et Maroc, et signé Ibrahim ben Abdallah.
Une de nos provinces est à présent entièrement et toujours enclose comme un parc, afin que aucun animal des bois ne puisse passer en terrain étranger. Le prince qui règne en ces contrées entretient des régiments entiers de chiens de chasse.
mis en quartier ciiez le cultivateur avec ordre de les nourrir gratis et de répondre, sur sa tête, de ses hôtes. Il n'y a pas
longtemps que ce prince passa par Sa suite était composée
d'un corps de six cents chiens de chasse.
Ce prince est sanguinaire dans le sens littéral. Un jour, il fit venir son cuisinier dans son cabinet; il le fit mettre nu, lui versa de l'esprit de vin sur le corps et y mit le feu ; ce cuisinier est ilcvenu enragé au milieu des tourments les plus horribles. Le prince a fait ce même traitement à un de ses secrétaires. Celuici fut sauvé par un valet de chambre qui le fit couvrir de fumier ; il n'en est pas moins estropié à jamais et il se promène eu cet état dans la ville de....
Il y a une certaine dame de la cour que le prince ne peut pas souffrir. Un jour, il lui a pris la main, comme pour la baiser, et lui a coupé l'index avec les dents,...
Il mène sa maîtresse partout avec lui; à table, elle est assise à droite et son épouse à sa gauche.
Tout le pays est comme stupéfié. Personne n'ose parler de tant de tyrannies ; bien moins encore quelqu'un ose-t-il écrire un mot au-delà des frontières, excepté moi, Ibrahim Ben Abdallah.
Des cinq petites maisons de Thuringe la plus considérable était celle de Saxe-Weimar-Eisenach. Sous la régence de la duchesse Amélie de Brunswick et le règne de son fils Charles-Auguste, ce petit État arriva en Allemagne à un grand éclat littéraire et scientifique. L'université d'Iéna et la cour de Weimar ne formaient qu'un seul foyer lumineux dont le rayonnement s'étendait à toute l'Allemagne. Tandis que de grands États comme la Bavière et comme l'Autriche végétaient dans une sorte de marasme intellectuel, une faible principauté, à peine égale en étendue à un dé-
partement français d'étendue moyenne, devenait par la multitude des hommes illustres auxquels il servait d'asile une sorte d'Attique germaine. On réalisait en Saxe-Weimar la supériorité scientifique et littéraire qu'affectait, avec plus de prétentions que de succès, le grand-électorat de Sajte. Tout l'héritage intellectuel de cette vieille Saxe, qui avait produit Luther et attiré les Minnesinger, semblait dévolu à un des plus faibles rameaux issus de Frédéric le Magnanime. En Allemagne, le premier État militaire était la Prusse, le premier pour l'industrie était la Saxe, le premier pour le commerce était Hambourg, le "premier pour la banque Francfort, le premier pour l'agriculture Bade, le premier pour le développement intellectuel Saxe- Weimar.
Pourtant, avant la régente Amélie, les ducs de Saxe- \Yeimar n'avaient rien qui pût les mettre ainsi hors de pair parmi les princes allemands. Le grand-père de Charles-Auguste, Ernest- Auguste (1728-1748), ne s'était signalé que par son excentricité. Il vivait dans sa tour du Belvédère, avec ses cinq dames d'honneur et deux officiers. Il ne se levait qu'à midi pour courir à la parade. Il passait trois à quatre heures à table : « On y boit sec et le duc parle beaucoup, racontait le baron de Pœllnitz, mais l'entretien ne roule habituellement que sur des sujets peu gracieux. )> Rien dans cette tabagie d'Ernest ne faisait pressentir la cour polie et lettrée de son. petit-fils. Une ordonnance du 3 novembre 1736 punissait « la manie de raisonner parmi nos sujets de six mois de prison. » Qui aurait
pu s'imaginer que Weimar serait un jour l'nsilc do la liberté de raisonner? Dans une autre ordonuance de 1738, il prend des mesures pour qu'après lui ne s'enracine pas dans les États de Weimar « cette peste des femmes qui sévit partout, si bien que, dans la plupart des cours, les plus grandes et les plus secrètes affaires sont régies par les jupons et les paniers au grand dommage du prince et au grand malheur du pays et des sujets. » Or, c'était une femme qui allait mettre la Saxe-Weimar au premier rang de l'Allemagne. A Ernest-Auguste succéda, en 1748, son fils Ernest- Constantin alors âgé de onze ans et qui mourut à vingt et un ans (1768).
Le duché de Saxe-Weimar eut alors pour souverain un enfant d'un an, placé sous la tutelle d'une mère qui se trouvait elle-même sous la tutelle de son père, le duc Charles de Brunswick. C'est pourtant sous cette régente si jeune que les soirées de Weimar devinrent plus célèbres que ne l'avaient été en France celles de l'hôtel de Rambouillet. Dans ce Ferrare allemand, les littérateurs enthousiasmés revoyaient le duc Alphonse dans Charles- Auguste, la princesse dans la duchesse Louise, le Tasse dans Gœthe, qui devint en 1775 le confident et l'inséparable ami du duc, plus tard son tout-puissant ministre. « Gœthe a consacré au duc les deux tiers de son existence, » écrivait Knebel, un autre ami de Charles- Auguste \ Ce n'est pas un médiocre honneur pour ce prince que d'avoir su attirer
1. Voyez A. Biichner, Gœthe et le grand duc de Weimar, dans |a ■Revue contemporaùv (31 octobre 1864).
et retenir à sa cour de Weimar, Schiller, "Wieland, Herder,'Voigt, Einsiedel, Musaeus; que d'avoir compté parmi les professeurs de son université d'Iéna 'des hommes comme Schmid et Reinhold qui y enseignèrent les premiers la philosophie de Kant, comme Fichte qui y trouva, après une jeunesse si tourmentée, quatre ans de tranquillité; comme Hegel (1801-1806), comme SchelUug (1803), Fries (1816), tous fondateurs de philosophie» originales ; comme les deux Schlegel, le médecin Hufeland, etc.
Huit cents étudiants de toutes les contrées de l'Allemagne accouraient à leurs leçons. Toute l'Allemagne lisait les livres et les revues d'Iéna ; les jugements de cette université et de la Gazette littéraire rédigée par ses professeurs faisaient et défaisaient les réputations. Le caractère dominant de l'université -weimarienne, c'était l'esprit d'initiative, la sympathie pour les idées nouvelles : c'est là que se sont faites presque toutes les révolutions de la philosophie allemande. On trouvait même que ces étudiants étaient trop passionnés pour les nouveautés. Après l'affaire de la Wartburg (1817), le gouvernement prussien défendit à ses sujets de la fréquenter. En favorisant les lettres et les sciences, Charles-Auguste ne néghgea pas les autres branches d'administration. Très-jaloux de son autorité, il fut l'ennemi persistant de la Révolution française.
Si la Saxe-Weimar donnait l'idée d'une sorte de renaissance philosophique et littéraire, la Saxe-Électorale présentait partout les symptômes d'une irrémé-
diable décadence. Auguste II, le fort, « l'Hercule et le Samson de la Saxe )> (1694-1733), n'est célèbre que par les fers à cheval qu'il brisait entre ses doigts, ses honteuses débauches à Paris, à Venise et Madrid, ses nombreuses maîtresses en Saxe, son fils illégitime Maurice, le vainqueur de Fontenoy, l'irréflexion avec laquelle il se jeta dans les aventures polonaises et les prodigalités insensées par lesquelles il acheva d'épuiser son pays. En 1730, il dépensa quatre millions à un camp de plaisance où il voulut passer en revue son armée de 30,000 hommes, devant le roi de Prusse et quarante-huit autres princes souverains. Bien qu'il eût pu étudier à Versailles les grandes façons monarchiques, ses prodigalités avaient quelque chose de grossier et de puéril. L'Allemagne s'amusa beaucoup du fameux pâté qu'il servit dans un festin, et qui avait 6 ou 7 aunes de longueur et 6 de largeur. Ce règne, commencé par un procès de sorcellerie oîi l'on tortura des vivants et oîi l'on déterra des morts, fut une mascarade, un carnaval perpétuel entremêlé de ruineuses folies militaires. Le Code de procédure et le Codex Augustus en 1724, la fondation d'une académie... équestre en 1729, la formation de quelques collections d'antiques, de tableaux et de gravures ne pouvaient entrer en compensation de tout le mal que l'Hercule saxon lit à son peuple. Auguste 111(1733-63), apporta dans son pays une nouvelle cause de troubles en se convertissant au catholicisme, afin de mieux s'assurer cette fatale couronne de Pologne. La Saxe, grande au XVP siècle par les lettres, par la politique,
par la guerre, était en déclin depuis les armes de Trente ans. Les guerres d'Auguste II et d'Auguste III pour s'assurer ie trône de Pologne lui coûtèrent beaucoup de sa population et de sa richesse. Le plus malheureux peut-être, c'est qu'ils réussirent dans leur poursuite. Devenus rpis, ils se crurent autorisés, forcés aux grandes dépenses improductives qui, suivant l'expression de Mirabeau, firent « d'un Électeur fort riche un roi pauvre. » Le peuple saxon prit goût à toutes ces frivolités; il en devint plus superficiel, plus vain, plus dépensier. Il se ruinait à la fois pour subvenir aux impôts écrasants et pour satisfaire à ses propres goûts de dépense. La cour de Dresde exerça sur le pays la plus fatale influence. « La nation, raconte Mirabeau, s'attristerait si jamais elle avait un souverain réellement économe, qui régnât véritablement, qui voulût faire de grandes choses et non pas seulement montrer, en apparence, le pouvoir de les faire. Telle est la façon de penser des Saxons, depuis le premier jusqu'au dernier. » Une de ces conséquences d'un pouvoir absolu qui s'entoure de nobles, c'est la prépondérance de la caste nobiliaire sur la caste bourgeoise. La Saxe était une des monarchies les plus aristocratiques de l'Allemagne.
Elle avait pourtant conservé quelque chose de son anciei.ûe supériorité littéraire et artistique. Les lettres avaient été un moment rejetées à l'arrière plan par les préoccupations théologiques, conséquences naturelles de l'initiative qu'avait prise la Saxe dans le grand mouvement de la Réforme ; mais il était visible
GOUVERNEi\ii::NTS GERMANIQUES AVANT 1781». KKi
maintenant qu'elles reprenaient le dessus. Mais cette légèreté de caractère qu'on reprochait au Saxon du XVIIP siècle ne lui permettait pas de garder son rangdans la philosophie, qui était maintenant le grand ressort du progrès intellectuel de l'Allemagne : « A peine, en ce genre, la raison humaine y sort-elle de l'enfance, tandis que d'autres parties *de l'Allemagne protestante ont pris leur essor dans cette carrière. » La grande université de Wittemberg, oii Luther avait enseigné, avait dû céder la prééminence à une plus jeune université, celle de Leipsig; celle-ci, à son tour, avait cessé de suivre les progrès du siècle. On y faisait trop de théologie et de scolastique. Autant celle d'Iéna était ouverte aux idées nouvelles, autant lesî universités saxonnes s'y montraient rebelles. C'est grâce à elles, assure Mirabeau, « que la Saxe est de tous les pays protestants celui oiî la plus basse superstition règne avec le plus de puissance dans toutes les classes et oiî la saine philosophie a fait le moins de progrès. » L'université de Leipsig jouissait d'un privilège funeste à un corps enseignant : elle pouvait interdire la foire de Leipsig à certains ouvrages ; c'étaient les plus neufs et les plus hardis qu'elle mettait •ainsi à l'index ; par là elle faisait un mal sérieux à la littérature allemande. Il faut avouer aussi que les autorités universitaires ou civiles de la Saxe avaient la main bien malheureuse : pour un motif ou pc^r un autre, presque tous les enfants distingués du -pays durent aller chercher fortune ailleurs, surtout en Prusse et à Weimar : au XYII* siècle, PufTendorf, Leib-
nitz, Thoraasius, Spener ; au XVIII* siècle, Lessing, Heyne. Winckelmann, 'Kastner, Wolf, Mûnchhausen, Heinitz ; sans parler des militaires, en tête desquels nous trouvons Maurice de Sa:^e. Fichte mourait de faim en Saxe, c'est Weimar qui lui donna un asile ; ce sont les injonctions du gouvernement électoral aux ministres de Charles-Auguste qui vinrent l'en chasser. Il n'y avait pas de tolérance dans l'Électorat; il y avait lutte sourde entre la cour qui était catholique et le pays qui était protestant; sous le rapport militaire, la Saxe était également en décadence. Elle qui avait fait triompher la Réforme au XVP siède par l'éloquence et par les armes, se trouvait maintenant bien au-dessous de la Prusse, au dessous même de laHesse-Cassel. Elle avait une armée d'à peine 21,000 hommes qui lui coûtait fort cher. La race saxonne semblait même avoir perdu ses vertus militaires : « Quiconque entendra parler les Saxons, nous dit Mirabeau, les croira les premiers soldats du monde. Leur vanité, sur ce point surtout, est insupportable. On me lapiderait en Saxe si l'on m'entendait dire ce que je vais dire ici.... Le Saxon n'est pas bon soldat; il est délicat, susceptible et raisonneur; en général, il ne faut pas attendre de lui des actes d'un courage éminent.... Le Saxon a de l'esprit, et cela le rend essentiellement moins obéissant, plus raisonneur qu'un soldat ne doi* être. » La Saxe, ouverte au nord, n'ayant pour défense que la petite citadelle de Kœnigstein, était à la merci de la Prusse qui pouvait enlever sa capitale et sa petite armée d'un coup de filet, comme en 1756. Voilà pour-
GOUVERNEMENTS GERMANIQUES AVANT 1789. iO'ô
quoi elle ne prenait pas elle-même au sérieux sa puissance militaire. Depuis le vainqueur de Charles-Quint, la Saxe avait eu des princes qui faisaient la .guerre, aucun prince guerrier. La robe avait le pas sur les armes. Pas de discipline sérieuse; on était sévère pour le soldat, non pour l'officier noble. Tout cela n'empêchait pas l'arrogance de ces militaires si peu gens de guerre. Quand les officiers sortaient à cheval dans les rues, ils avaient l'habitude de tenir toute la largeur de la rue, afin d'obliger le bourgeois à s'aplatir contre la muraille ; s'il résistait, on employait de la cravache.
Le paysan saxon était misérable dans un pays si riche. « Ils sont surchargés de corvées; il faudrait les en affranchir au moyen d'un équivalent équitable. Cette mesure a été souvent proposée, mais la résistance qu'on y oppose de toutes parts est vraiment horrible... Le paysan de la Lusace est esclave. » Les rois de Pologne ayant la passion de la chasse, le gibier ravageait la récolte ; le paysan en était réduit à bénir la guerre de Sept ans : « les officiers prussiens avaient tant détruit de gibier que pendant longtemps les agriculteurs n'en ont pas été incommodés. » Toutefois, à la veille de la Révolution, la peine de mort subsistait contre le paysan coupable d'avoir tué le gibier. Rien d'étonnant si en 1790, à la nouvelle des événements de France, 18 ou 20,000 paysans se soulevèrent pour aller porter leurs griefs au « bon Électeur. ))
Le dernier Électeur de Saxe, qui heureusement ne
fut pas roi de Pologne et que Napoléon devait faire roi de Saxe, fit un peu de bien à son peuple. En 1763, Frédéric- Auguste fonda l'Académie des mines de Fregberg, réorganisée en 1797 par le grand minéralogiste Abraham Werner. Il institua une commission législative pour substituer au Codex Augustus un code meilleur et plus complet, abolit la torture (2 décembre 1770) et la peine du fouet (1774), restreignit les applications de la peine de mort, donna une plus grande impulsion à l'industrie, surtout à l'industrie métallurgique, s'occupa d'améliorer la condition morale et matérielle de la nombreuse population des mineurs, introduisit dans ses États les béliers espagnols, etc.* Mais tout cela n'affranchissait le peuple saxon ni de l'insolence des nobles, ni des droits féodaux, ni des ravages du gibier, ni du servage : voir le Promemorie de 1790.
Dans l'Allemagne du Nord, pour un gouvernement honnête, libéral, économe, réformateur, comme celui de Brunswick, combien de mauvais gouvernements! Dans le Hanovre, le roi Georges II fonde l'université de Gofellingen. Mais qu'a-t-on fait pour le paysan pendant tout le cours du XVIIP siècle? Les rois d'Angleterre auraient voulu abolir le servage ; mais ils n'étaient plus les maîtres en Hanovre ; une aristo-
1. Son père, Frédéric Christian (1763), règne di.v mois,fondc l'aca j demie des arls de Dresde.
cratie territoriale, plus orgueilleuse que celle d'Angleterre, mais moins libérale et moins habile, exploitait plutôt qu'elle ne gouvernait le pays. Il semblait que l'absence du monarque dût économiser au pays les frais d'une cour ; mais la noblesse n'entendait pas que, faute de roi, on la privât de fêtes, de plaisirs et de sinécures. Méprisante, exclusive, elle fermait ses rangs au mérite plébéien le plus éclatant: le Hanovre ne sut pas garder Scharnhorst, le réorganisateur de la Prusse en 1808. Quel tableau nous fait le baron de Stein des deux Mecklembourg ' : « De grandes plaines, dont une grande partie en pâturages ou en friche, extrêmement peu d'habitants, toute la classe laborieuse sous le poids du servage... La demeure du noble Mecklembourgeois, qui écrase ses paysans au lieu d'améliorer leur position, me semble la caverne d'une bête féroce, qui ravagerait tout aux environs et s'entourerait du silence de la tombe. »
La Hesse-Cassel, le pays rude, belliqueux, presque sauvage des anciens Cattes, fut gouvernée de 1760 à 1785 par le landgrave Frédéric IL Philosophe de conviction, maître d'un peuple passionnément attaché au luthérianisme, il avait embrassé le catholicisme par amour de la pompe et de l'éclat extérieur. Sa conversion avait fait du bruit; les Hessois s'étaient émus; Frédéric II de Prusse était intervenu du vivant même du landgrave Guillaume YIII. Le prince héritier avait dû signer l'Acte de garantie rcli(jieusey en vertu du-
^ . Pertz, Stein's Leben, J, 192.
lOS LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.
quel ses trois (ils furent soustraits à sa tutelle, emmenés en Danemark, élevés soigneusement dans la religion protestante. Parvenu au trône, il se montra catholique fort tolérant. Il s'occupa surtout de se faire le Mécène des littérateurs et des philosophes. Sous lui, Cassel devint, comme elle devait l'être au temps de Jérôme Bonaparte, une ville française. 11 paraissait amoureux de la langue, de la littérature, des manières françaises, et un de ses convives put s'écrier un jour à sa table : « 11 n'y a aujourd'hui (['étranger que Monseigneur. » Il avait mis à la tête de son théâtre trois gentilshommes français : le marquis de Luchet, venu avec une lettre de recommandation de Voltaire, le chevalier de Nerciat, le marquis de Trestondam. Il avait rasé les vieux remparts de Cassel, établi à la place de jolies promenades, de somptueux hôtels. II avait fait venir d'Italie toute une galerie d'antiques, fondé une académie de peinture et de sculpture. Il s'occupait aussi d'alchimie et d'illuminisme. Pendant quelque temps il avait donné asile à une vieille marquise espagnole, qui se disait immensément riche, qui exorcisait les démons, mais qui finit par accepter deux cents louis. Une œuvre plus sérieuse fut la restauration du collège Carolin, fondé en 17(19 par le landgrave Charles; il en fit une université qui jeta pendant un moment un vif éclat en Allemagne : éclat éphémère, viager en quelque sorte; il ne devait pas survivre à Frédéric. Elle eut l'honneur de compter parmi ses professeurs Dohm, Jean de Millier, SœmmeringjForster. Frédéric était-il unMécène fortéclairé?
Le futur républicain Forster serait alors bien irrévérencieux à son égard; il écrivait à son ami Sœmmering : (( Vous ne sauriez barbouiller de trop de compliments le museau de Son Altesse. )> La cour était animée, joyeuse, assez légère : « La vertu n'habite pas à notre cour, écrivait encore Forster : comment pourraisje honorer, même en apparence, ce prince qui la foule aux pieds? Je crois avoir satisfait à mon devoir en rendant l'honneur à qui appartient l'honneur. On voudrait plus, et je ne puis flatter. » Forster était bien difficile. Quel était le prince allemand, à commencer même par le bon duc de Brunswick et le prince Frédéric-Guillaume II de Prusse, qui se souciât de cette vertu vulgaire et matrimoniale ?
Jusqu'ici la cour du landgrave Frédéric, malgré quelques ridicules, nous apparaît comme un autre Weimar, comme un asile des lettrés, des savants, des artistes. Mais la plaie hideuse qui se cachait sous ce vernis de galanterie et d'esprit français, c'est le commerce de chair humaine. L'étalage était beau et la marchandise bien époussetée. Frédéric entretenait 16,000 hommes en temps de paix ; il prenait plaisir à exercer lui-même ces beaux soldats bien vêtus, bien poudrés, bien cirés. En 1775, il en vendit à l'Angleterre 12,800 (la 31' partie de la population totale) pour ses guerres d'Amérique et de l'indoustan ; en 1782 il lui en Hvra encore 4,200. Il en revint 11,000 seulement en 1784 : la guerre en avait dévoré 7,500. Les Anglais les payaient sans hésiter 100 tlialers ( 375 francs ) la pièce. Ils étaient si vigoureux, si
élancés, si ossus, si bien disciplinés surtout : « Je n'ai jamais vu si triste spectacle, écrivait Weber. qu'une exécution par les verges à Cassel ; j'entendais de mon appartement la lugubre musique, et les officiers m'apprirent que les verges étaient moins nuisibles à la santé que les coups de bâton. » Le cynisme mercantile du landgrave soulevait de dégoût tous les cœurs. Un jour qu'on parlait de lui à Frédéric Il comme d'un de ses élèves : « S'il était sorti de mon école, répondit -il, il n'aurait pas vendu ses sujets aux Anglais comme on vend du bétail pour le faire égorger. » C'est à lui qu'il tait allusion dans son Anti-Machiavel : « Il y a des princes qui font un ignoble trafic du sang de leur peuple ; leurs troupes appartiennent au plus offrant ; c'est une vente aux enchères, et ceux qui payent les plus gros subsides conduisent à la boucherie les soldats de ces indignes princes. )) Mirabeau l'a flétri dans son Avis aux Hessois et autres jieuples de V Allemagne vendus par leurs princes à r Angleterre ; Schiller a songé à lui dans Intrigue et amour.
Citons cependant parmi les princes de l'Allemagne centrale celui d'Anhalt-Dessau, qui s'est illustré par la fondation du Philantrophin^ école secondaire modèle, dont Basedow fut le directeur. Ce petit prince s'était proposé pour modèle les bons rois des contes des fées. Instruit, hospitalier, affable, ennemi de l'étiaiiette, il recevait les étrangers comme dans le salon d'un simple particulier. La princesse elle-même servait le thé, et Forster écrivait ; <( Je suis à demi
réconcilié avec la race des sérénissimes -à cause de ces bons princes. ))
Mais que les bons princes et surtout les bons gouvernements étaient rares ! Nous avons cité ceux de Brunswick, de Bade, de Weimar, d'Anhalt-Dessau. Il y a eu quelques efforts chez Frédéric-Auguste de Saxe. Mais que penser de l'égoïste aristocratie de Hanovre, des farouches hobereaux de Mecklemburg, d'un sot fanatique comme Charles-Théodore de Bavière, d'un prodigue débauché comme Charles-Eugène de Wurtemberg, d'un ogre bel-esprit comme le landgrave de Hesse, d'un fou furieux comme Charles de Deux-Ponts ? La masse des princes allemands ne songeait qu'à jouir, non à gouverner. Ils aimaient le pouvoir en épicuriens. L'un d'eux, le dernier margrave d'Anspach-Bayreuth, après avoir pris successivement pour premier ministre M"* Clairon, puis lady Craven, se décida à vendre à la Prusse ses margraviats, à l'Angleterre ses régiments, et s'en alla vivre paisiblement de ses rentes à Londres ou en Italie. Les autres, moins logiques, continuaient à rendre leurs sujets victimes de leur prodigalité, de leur luxure, de leur fureur de bâtir, de leur manie militaire. Si nous en croyons les historiens fceutomanes', ce sont les Français qui sont cause de tout : les princes allemands se sont laissé pervertir par les aventuriers welches et les exemples de Louis XIV. Les
1. Frédéric'Rxihs, Ueber den Einfluss Frankreichs auf Deutschland ; Wolfgang Menzel, dans tous ses ouvrages, et récemment dans Elsass vn(/ Lothringen sind und bleibit unser. Stuttgart, 1870.
U2 i^ES FRANÇAIS SUR LE RHIN.
altesses germaniques ont eu grand tort de prendre pour conseillers des aventuriers, à quelque nation qu'ils appartinssent, et d'imiter Louis XIV ou Louis XV par leurs mauvais côtés. Que n'ont-elles imité plutôt la chasteté de Louis XllI ou de Louis XVI ? D'ailleurs, sont-ce bien les exemples de Versailles qui ont donné aux princes allemands tant de vices, dont on trouve bien quelque trace dans leur histoire antérieure ? Ne serait-ce pas plutôt que le vice grossier, la débauche brutale, a fait place à une dépravation non plus profonde, mais plus élégante, pour laquelle on a dû inventer un mot plus honnête que les synonymes d'origine tudesque : Màtressenthum? Et puis, en y réfléchissant bien, je trouve que Charles-Guillaume de Bade avec son ridicule sérail, Auguste de Saxe avec ses sales orgies, Frédéric-Guillaume II avec sa gaucherie de théologien débauché, Charles de Deux-Ponts avec ses fureurs épileptiques, eussent été bien mal reçus à venir dire au grand roi qu'ils étaient ses imitateurs. L'hôte de Versailles eût répondu : « Otez-moi ces magots. »
Des grands électorats, landgraviats et duchés de l'Allemagne, passerons-nous aux petites « principautés in-12, » aux comtés d'Empire de quelques lieues carrés,, surtout aux chevaleries souveraines qui se composaient d'un village ou d'un hameau ? Ce ne sont pas les vices du despotisme qui sont atténués par la peti-
tesse du despote, ce sont plutôt les rares bienfaits dont il est susceptible. Le principion est pire que le grand prince : impuissant pour le bien, il est plus puissant encore pour le mal. Ayant moins de sujets, il peut les tyranniser plus à loisir. Il les opprime de plus près. Il connaît tous ses sujets par leur nom, sait leur passé, leur famille, le fond de leurs affaires, s'intéresse à leur bonheur, se constitue leur providence, les marie à sa fantaisie, dispose de leurs enfants. Si encore nous en étions à la simplicité patriarcale des anciens jours ! Mais nous sommes en plein dix-huitième siècle : les prodigalités des grands princes empêchent le tyranneau de dormir. Souverain au même titre qu'eux, il ne saurait avoir moins de prétention. C'est à cette populace des hobereaux immédiats de l'Allemagne que pensait La Fontaine dans sa fable de la Grenouille :
Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
Et non-seulement des ambassadeurs et des pages, mais une armée indépendante, fût-elle composée de quelques hommes seulement; mais sa cbancellerie ot ses dicastères, 011 la chicane germanique se donne carrière ; mais sa meute, ses chevaux, ses chasses, qui arrachent tant de larmes au petit peuple ; mais son ordre, et même ses ordres, dont il distribue les décorations à ses créanciers pour en obtenir des délais ; mais ses favoris, ses ministres, ses maîtresses. Ces petites cours tudesques sont le paradis terrestre de
lU LES FRANÇAIS SUR LE RHIN
toutes les intrigantes de France et d'Angleterre. Les danseurs et les ladies y trônent, y gouvernent, dépouillent le prince, ruinent les sujets, et s'envolent lorsque les assignations au Tribunal d'Empire commencent à pleuvoir et que les fournisseurs commencent à ne plus -vouloir être payés en coups de cravache.
Citons des noms. En 1800, le comte d'Isenburg Wachtersbach, « pour se procurer plus commodément, disait son ordonnance, des habitations pour les serviteurs indispensables de l'État, » chassait les habitants de leurs propriétés. En 1802 , le gouvernement du prince d'Erbach-Schœnberg exposait au prince « qu'il n'y avait plus une feuille de papier à la chancellerie, que l'on manquait aussi de tous les articles de bureau, que les fabricants de papier du pays, pas plus que les papetiers de Francfort, ne voulaient plus faire de fournitures parce qu'on n'avait pas réglé les comptes antérieurs. » Les plaideurs étaient obligés d'avancer l'argent pour le papier de la procédure. Le prince de Hohenlohe-Schillings, en 1793, intentait un procès criminel à un vieillard de soixante-douze ans, pour un adultère qu'il aurait commis il y avait bien des années, le réduisait à la mendicité et partageait ses biens avec les juifs de sa cour. En s'appauvî-issant, cette noblesse souveraine se démoralisait : depuis Joseph II jusqu'à la Révolution française, les tribunaux d'Empire ne sont occupés que de procès criminels pour vol, homicide, faux, fausse monnaie, etc. Le simple chevalier était tombé encore plus bas.
Pour avoir une idée de la mesquinerie et de la puérilité solennelle de ces petits gouvernements, pénétrons avec le chevalier de Lang, vers 1784, dans le conseil d'État du prince d'QEttingen :
(( J'arrivai de grand matin, à jeun, et après avoir fait les serments les plus terribles de garder un silence ferme et rigoureux sur tout ce que je pourrais voir, entendre et apprendre entre ces quatre murs ; après avoir juré d'emporter avec moi le secret dans la tombe, on m'indiqua un siège de secrétaire et je dus, dans cette séance même, tenir la plume et rédiger le protocole. Je fus saisi d'une horreur sacrée en présence de ces mystères maçonniques qui allaient se dévoiler à mes yeux.
« Une solennelle discussion commença au sujet d'une proscription générale de tous les chiens qui se trouvaient sur les territoires princiers d'OEtting-CEtting et (Etting-Spielberg. Tous les fonctionnaires avaient dû envoyer des tableaux détaillés avec ces indications : « Nom du chien — sa forme — son âge — son espèce — à quoi il sert. » Ils avaient dû y joindre leur trèshumble avis. D'après ces tableaux, les résolutions du conseil se succédèrent rapidement, sous de favorables auspices, au sujet des chiens Mélac, Danube, Blanchet, Ouvre-l'œil, Empoigne, etc. ; cela commença à s'animer quand on en vint à Mordeur ; et quand ce fut au tour d'un certain Pinceur, dans le bailliage d'Aufkirchen, tout le conseil fut en proie à la plus violente agitation ; le rapporteur voulait qu'on le tuât, mais le primus votam^ qui possédait un frère cadet de ce
Pinceur, se confondait en éloges de cette superne espèce. Les voix se partagèrent ; surtout elles «^'élevèrent. Le président huma une prise de tabac... Midi sonna. Chacun saisit son chapeau, et, comme je demandais avec anxiété de quelle façon il fallait conclure, on me répondit : « Vous avez entendu tout le détail « de l'affaire principale : il faut conclure sur le tout « d'après les actes... Vous entendez bien: ^t'aprèsles « actes I »
Les États ecclésiastiques avaient presque tous les vices des États laïques : les archevêques, évêques et abbés souverains de l'Allemagne se sentaient plus princes qu'ecclésiastiques : ce haut clergé avait toujours été fort mondain, passionné pour le luxe, la chasse, la bonne chère, les plaisirs permis et non permis. Mais les États ecclésiastiques avaient en outre les vices qui leur étaient propres. Les plus graves abus étaient ceux d'Éghse : était-ce à un prince d'Église à leur faire la chasse, à supprimer les dunes, à abolir les droits féodaux qui, chez lui, se percevaient pour l'autel, à affranchir des serfs soumis à l'Église, à réprimer l'oisiveté d'un nombreux clergé, la mendicité d'innombrables couvents ? A le supposer révolutionnaire, pouvait-il, comme un Joseph II, un Frédéric, jouer le rôle d'un despote éclairé ? D'abord il n'était pas un despote. Élu par lechapilre noble, il était l'exécuieur de ses volontés, président d'une simple répubhque
théocratique. On peut dire, en thèse générale, que les États d'Église étaient condamnés par leur principe même à retenir, plus longtemps que les autres, pour toujours peut-être, leurs sujets dans la superstition, l'ignorance, la misère, la mendicité, le servage. Les exceptions honorables qu'on doit relever ne prouvent rien contre la règle, contre la force des choses, contre la fatalité du principe sur lequel étaient fondés les pouvoirs temporels de l'Allemagne.
A Cologne, Clément-Auguste de Bavière (1721-6i), qui était en même temps évêque de Munster, Paderborn, Osnabrûck, Hiidesheim, aimait le luxe princier, tenait une cour fastueuse dans ses châteaux de Poppelsdorff, Entenfang, Kerzogsfreude, Augustusburg, Falkenlust, etc. Il lui fallait trois cents chambellans, des multitudes de chevaux et de chiens. Les revenus de l'électorat ne pouvaient suffire à ces mondaines prodigalités. Max-Frédéric de Konigsegg-Rothenfels (1761- 84), successeur de ce prélat trop grand seigneur, supprima les dépenses voluptuaires, restreignit sa maison, ne voulut que des travaux utiles. Le vieil électorat sentit passer sur lui pour la première fois comme un souffle de l'esprit nouveau. L'université de la ville libre de Cologne était ultramontaine et avait soutenu le pape dans sa lutte contre les évoques allemands: Max- Frédéric fonda pour la combattre une université antiromaine dans sa résidence de Bonn (1777). Il força les couvents de contribuer à la dépense des écoles primaires et secondaires fondées par lui. Il réforma la législation, diminua le nombre des jours fériés, pour-
vut à l'instruction de son clergé. Ses réformes à la Joseph II furent continuées par son successeur Maximilien-François d'Autriche, frère de cet empereur, et dernier'électeur de Cologne.
A Miinster, Max-Frédéric se fit dignement suppléer par le chanoine de Fùrstemberg, qui se proposa dans son administration l'exemple moins de Joseph II que de Frédéric IL II rétablit le crédit du gouvernement de Miinster, comme son évêque avait fait pour le gouvernement de Cologne, encouragea le clergé à se livrer à l'étude, réveilla l'agriculture et l'industrie qui s'endormaient dans les vieux errements, rendit une ordonnance sur la médecine qui fut considérée en Europe comme un modèle, multiplia les écoles, réorganisa l'armée sur un plan économique, qui en fit une sorte de landwehr. Il quitta le ministère en 1784; mais quand, plus tard, le baron de Stein prit possession du territoire de Miinster pour la couronne de Prusse, il rendit hommage à l'intelligence et à l'activité de son prédécesseur dont les traces étaient partout visibles.
AMayence, Frédéric d'Ostein (1743-63) et son ministre Stadion avaient essayé de réprimer la mendicité, réorganisé l'assistance des orphelins et des pauvres, établi l'instruction obligatoire pour les enfants de sept à douze ans, créé deux foires nouvelles à Mayence, des fabriques et des manufactures importantes dans ses faubourgs. Mais un jour que l'électeur avait dérJacé une croix de mission pour établir un marché, les jésuites et les moines soulevèrent la populace : il fallut, en grande pompe, rétablir la croix. Son successeur,
Emmeric-Joseph de Breitenbach (1763-74), fonda une école normale, introduisit les études modernes dans les gymnases, appela à l'université de théologie les hommes opposés à l'influence jésuitique. A la fois croyant et tolérant, il osa protéger les dissidents et réformer les cloîtres. Économe, sans faste, admirateur des beautés de la nature, il aimait à faire le matin de longues chevauchées, à se mêler familièrement aux travaux et aux fêtes de ses sujets. Il avait pris pour maxime que « le bonheur des peuples est le premier devoir des princes. » La plupart des souverains allemands croyaient au contraire que l'unique devoir des peuples était de faire le bonheur de quelque prince.
A Trêves et Coblentz, Clément Wenceslas de Saxe (1768-1794) s'inspira de tous ces exemples et rendit en 1783 un édit de tolérance, «attendu, disait-il, que, d'une part, en éloignant toute apparence de persécution, notre sainte religion deviendra plus digne de respect; que, d'autre part, grâce à l'établissement de riches négociants et fabricants, le commerce du pays prendra du développement, que les pauvres gens oisifs auront de l'occupation et que les trésors de l'étranger seront apportés dans la patrie, etc. ))
Dans les deux évêchés franconiens de Bamberg et Wiirtzburg, François-Louis d'Erthal (1779-1795) « ne savait qu'une chose : c'est qu'il était le premier serviteur de l'État... l'administrateur, et non le propriétaire des deniers publics, » et résolument il disputait aux privilégiés la subsistance du peuple.
Mais de tels hommes étaient rares. Le plus souvent
leur successeur détruisait leur œuvre ; ainsi un autre d'Ertlial, à Mayence, ruina les écoles populaires fondées par Breitenbach. Et puis leur volonté ne pouvait rien cpntre la tradition, les principes, l'influence du milieu^ ia résistance ou l'inertie de leurs agents. On pouvait dire de tous ce que Stramberg a dit de l'archevêque de Trêves : « L'Électeur ne pouvait remédier à la profonde décadence du haut clergé, à l'indolence des hautes classes en général. Les étais vermoulus de sa puissance tombaient en poussière. Les masses ne demandaient pas précisément un changement, mais ce qui existait les offensait. Devenu méprisable, tout ce qui était antique était impopulaire. Un élan indéfini vers des nouveautés inconnues a pénétré au sein même de la famille... les ménagères ne veulent plus de vieux ustensiles. Les douleurs de l'enfantement des temps nouveaux ne se feront pas attendre. » Qu'attendre de Mayence, par exemple, où, suivant Dohm, « 5,100 personnes s'occupaient à rendre la justice, encaisser l'argent, instruire ou prêcher les autres, porter des robes grises, noires ou blanches, se tonsurer la tête ou broder une clef à leurs vêtements? »
Les choses allaient-elles mieux dans les villes libres impériales? Non, car c'est dans ces prétendues républiques que le moyen âge, avec ses prl^-iléges, ses abus, ses préjugés, résistait le plus obstinément aux
idées nouvelles. Ces libres municipes étaient une superposition d'oligarchies les plus exclusives et les plus jalouses de la chrétienté : oligarchie des bourgeois proprement dits [bûrger), qui refusent le droit de cité aux simples métèques [schutz-verwandte)] olif^archie des corporations [gaffel ou ztintfe)^ qui refusent le droit de travailler à quiconque n'est pas compagnon, le droit de travailler en son nom à quiconque n'est pas maître, et hors desquelles on n'a pas d'influence politique dans les cités; oligarchie des bourgmestres et du magistrat, qui prétendent régir leurs concitoyens par le droit de naissance, l'hérédité et la prescription des charges, l'argent et l'influence ; luttes continuelles entre les bourgeois et les non-bourgeois, entre les grands et les petits métiers, entre les magistrats nobles et les magistrats plébéiens, entre le parti des autorités établies et le parti de ceux qui veulent les supplanter. Au milieu de ces luttes mesquines, acharnées, souvent sanglantes, décadence étonnante de l'ancienne importance politique, de l'ancienne prospérité commerciale. Elle s'était précipitée à partir de la guerre de Trente ans, mais elle datait de plus haut. Cologne finit par expulser de son sein tous les dissidents, c'està-dire le tiers de sa population, ses citoyens les plus industrieux et les plus riches. Ils étaient allés porter en- Hollande le secret de sa prospérité industrielle. Ruinée comme l'Espagne après l'expulsion des Maures, elle s'était enfoncée dans la superstition, l'inertie, la dévotion à outrance. Son université, son officialité et ses moines étaient restés les obscuri viri qu'a-
vait flagellés Ulrich de Hiitten. Ces mendiants avaient réduit toute la population à la mendicité. «Cologne, disait un voyageur français delà cité splendide des anciens jours, Cologne est la plus abominable ville d'Allemagne; la plupart des maisons menacent ruine ; un grand nombre sont complètement vides. Les mendiants privilégiés font 'le tiers de la population; devant chaque église, ils sont assis en rang sur des chaises; ils se succèdent par rang d'ancienneté, et quand l'un des plus en vue vient à mourir, son plus proche voisin avance d'un rang. »
« On voit partout sur les portes, écrit le chevalier de Lang, des spectres affamés, éplorés, en manteaux déchirés, et de dégoûtantes figures de femmes qui vous épient ; avec cela un éternel carillon et sonnerie de trois cent soixante-cinq églises et une affluence énorme aux Onze mille vierges et aux Trois rois. »
Môme spectacle dans la plupart des villes libres des bords du Rhin. Aix-la-Chapelle s'était ruinée aussi sottement, mais pour d'autres motifs; ses zûnfte par jalousie de métier, avaient chassé une partie de ses habitants qui étaient allés fonder le bourg industriel de Vaëls et enrichir toutes les villes de la Belsiaue.