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Mais partout on sentait l'approche des temps nouveaux. Cette même année 1784, qui vit la comédie révolutionnaire de Beaumarchais « casser les vitres » au Théâtre-Français, vit paraître sur le théâtre de
Manheim (15 avril 1784) une pièce de Schiller intitulée : hitriyiie et amour et qualifiée par lui de Tragédie bourgeoise. Rien de plus terriblement bourgeois en effet, et jamais plus rude soufflet ne fut appliqué à la féodalité allemande par un écrivain. Les principaux personnages de ce drame sont : — le maréchal du palais von Kalb, sorte de marionnette de cour, chambellan du Sérénissime, tête vide mais soigneusement parfumée, écervelé solennel, toujours courant, toujours en visite, proférant çà et là des exclamations à la française, répandant une odeur de musc, ne connaissant qu'une nouvelle importante : la couleur du vêtement porté aujourd'hui par Son Altesse, n'ayant qu'une passion : sa haine contre le grand écuyer, qui dans un bal a ramassé avant lui la jarretière de la princesse et lui a « soufflé le compliment; » — le président, le seul homme lettré de la cour, grand vizir de l'Altesse, grand politique de petite cour, ambitieux, arrogant, de morale légère, de conscience large, à la discrétion de son coquin de secrétaire qui connaît ses coquineries; — milady Milford, Anglaise de grande naissance qui a eu des malheurs, maîtresse de l'Altesse et cherchant à se déguiser son abaissement en essayant d'empêcher quelque mal et de faire quelque bien, pleine de mépris pour le prince et ses courtisans, « esclaves d'un seul fil à marionnettes qu'elle gouverne plus aisément que le tissu de son filet, » passionnée tout à coup pour le fils du président qu'on veut lui faire épouser et qui la méprise, retrouvant sa dignité sous le coup de cette blessure, quittant brusquement le prince aprùo
l'avoir engagé « à apprendre d'une princesse anglaise la compassion pour son peuple allemand ; » — enfin le fils du président, âme noble et pure, cœur ardent et plein d'honneur, qui a étudié dans les universités et qui peut-être a lu les Brigands; qui repousse avec indignation la bonté dorée qu'on lui propose, convertit la courtisane royale et meurt pour la fille d'un simple musicien. Quant au Sérénissime, on ne le voit pas ; on le devine à son entourage, on le connaît par les discours de ses courtisans et par le mal qu'il fait autour de lui. Une scène terrible et qui a dû avoir un grand retentissement en Allemagne, c'est celle oii un valet de chambre du duc apporte à la Madeleine anglaise une magnifique parure de pierres précieuses. Qui les a payées? « Hier sept mille enfants du pays sont partis pour l'Amérique... Ils payent tout... Des pierreries comme celle-là, ajoute le valet, j'y ai aussi une couple de fils. — Mais aucun de contraint ? — Oh! mon Dieu... non... rien que des volontaires. !1 est bien sorti des rangs quelques garçons indiscrets qui ont demandé au colonel combien le prince vendait l'attelage d'hommes... Mais notre gracieux souverain fit avancer tous les régiments sur la place de parade et fusiller les badauds. Nous entendîmes la détonation des carabines, nous vîmes leur cervelle jaiUir sur le pavé, et toute l'armée cria : Hourra ! en route pour l'Amérique. » Puis, emporté par sa douloureuse émotion, le valet dépeint à milady la désolation des orphelins, des femmes, des mères qui regardaient partir leur père ou leur soutien dans ce bétail humain, les
vieux qui jettent leurs béquilles aux jeunes gens pour les emporter aussi dans Vautre motide, les désespérés qui crient : « kx^ jour du jugement on nous reverra! » le tambour qui couvre toute cette clameur de son roulement... L'Allemagne écoutait ces accents irrités de Schiller. On se demandait qui était au juste ce Sérénissime marchand d'hommes ? Le margrave d'Anspach montrait le duc de Brunswick ou celui de Wurtemberg et ceux-ci clignaient de l'œil en indiquant le landgrave deHesse. Dans un b,atre passage, le cynique président chapitrait son secrétaire qui voulait épouser pure sa fiancée : « Pauvre imbécile ! que vous importe qu'un carlin vous vienne tout neuf de la Monnaie ou de chez un banquier? Consolez -vous par l'exemple de notre noblesse... Sciemment ou non... «(Suit un développement assez étrange). Et le secrétaire répondait : « Sur ce point je resterai volontiers bourgeois, monseigneur, » Voilà qui fait pâlir assurément les témérités de Beaumarchais,