CHAPITRE XII
I.e reccz germanique et Icn sécularisation!» ' (83 niars «S03).
La paix de Lunéville (9 février 1801) n'était autre que la paix de Campo-Formio, un peu aggravée pour l'Autriche, et ne laissant plus à l'Empire aucune illusion. Sans parler des changements en Italie, l'Empereur cédait à la République la Belgique, Falkenstein et le Frickthal. Il cédait, tant en son nom propre qu'au nom de l'Empire, les territoires allemands de la rive gauche du Rhin, en toute propriété et souveraineté, à la République française. Cette concession n'était plus dissimulée, comme en 1797, dans un article secret qui laissait subsister le décevant principe de l'intégrité de l'Empire; elle s'étalait ouvertement.
1. Hausser, Deutsche Gesehichte, t. II. — Bignon, Histoire de
Finance, t. II. — Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IV.
~ Du Casse, Mémoires du roi Joseph, 10 vol. in-8o, Î853-.''''. t. I et IL
et à l'article 7 du traité, En revanche, la République française acceptait pour limite le thalweg du Rhin, renonçait à toute possession sur la rive droite, évacuait Diisseldorfî, Castel, Philippsburg , Kehl, Brisach. Ces forteresses devaient être rendues en l'état oîi elles se trouveraient au moment de l'évacuation : Bonaparte donna les ordres les plus précis pour qu'on les fît sauter. Ainsi donc, l'Allemagne perdait définitivement un territoire de onze cent cinquante milles carrés, peuplé de trois millions et demi d'habitants, et constituant la septième partie environ de son territoire et de sa population. Pour indemniser les princes dépossédés, parmi lesquels la Prusse entendait faire place au stathouder et l'Autriche, aux ducsdeModène et de Toscane, on admettait le principe des sécularisations. La Constitution germanique allait être livrée à une subversion totale ; car Joseph Bonaparte, au Congrès de Lunéville, avait positivement refusé de s'engager au maintien des trois Électeurs ecclésiastiques. Dès le 18 février 1801, l'Empereur avait dû annoncer à la diète de Ratisbonne les pénibles nécessités de la situation. Le vieux Reichstag déploya une activité inusitée, et dès le 6 mars ses trois collèges se réunissaient pour délibérer sur la communication impériale. Brandebourg proposa la ratification du traité, sauf réserves pour l'avenir, et à condition que les États de l'Empire concourraient aux remaniements intérieurs qui allaient être la conséquence du traité. Cet avis fut adopté à la majorité. Les princes temporels étaient fort mécontents de voir, par l'accession du duc
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de Toscane, s'accroître le nombre des copartageants; mais ce seul mot de sécularisations les ravissait. Ils se souvenaient de ces grandes curées de biens ecclésiastiques qui avaient été la conséquence de la Réforme et que les traités d'Augsburg et de Westphalie avaient dû consacrer. Les sécularisations du seizième et du dix-septième siècle avaient fait la fortune de la Prusse, de la Saxe, de la Hesse : celles-ci allaient fonder la grandeur de plusieurs États. Tout autres étaient les sentiments des princes ecclésiastiques. Trêves, Spire, Worms les avaient officiellement exprimés : « Sans doute la situation de l'Allemagne nous fait de la paix une nécessité impérieuse; mais il fallait protester contre toute tendance à faire supporter les pertes subies par l'Empire, non sur l'ensemble, mais sur une certaine pm^tie des États. La Constitution de l'Empire ne peut subsister, si l'on sacrifie une partie de ses membres à l'intérêt des autres; les droits des princes ecclésiastiques reposent sur le même principe que ceux des séculiers. Si on les met de côté, la Constitution de l'Empire aussi bien que la religion catholique, seront ébranlées dans leurs bases fondamentales. » Les princes ecclésiastiques se retranchaient surtout derrière l'article 7 du traité de Lunéville, qui disait que l'indemnité serait établie conformément aux principes formulés au Congrès de Rastadt et devait porter collectivement sur tous les États de l'Empire. Mais à Rastadt on avait admis le principe des sécularisations, et Racher, l'envoyé français, expliquait le mot collectivement d'une façon contraire aux inter-
prétations ecclésiastique^. Collectivement avait été introduit dans le traité, non pas pour mettre sur le pied d'égalité les États d'Église et les États laïques, mais au contraire pour empêcher certaines principautés ecclésiastiques, protégées par la ligne de démarcation, d'échapper à la sécularisation.
Les ecclésiastiques continuaient à protester de toutes leurs forces : ils inondaient Ratisbonne de brochures en leur faveur. Dans l'une d'elles, Seyffert, conseiller de l'évêque de Wûrtzburg, demandait : « 1° que la perte fût répartie sur tous les États ; 2° que les sécularisations ne portassent, autant que possible, que sur des fondations ne jouissant pas de Vimmédiateté et n'ayant sur le gouvernement de l'Allemagne qu'une médiocre influence; 3° qu'aucun prince étranger à l'Allemagne ne fût admis à l'indemnité aux dépens de l'Allemagne : ni Orange, ni Modène, ni Toscane, ni le grand-maître de Malte; 4° qu'il y eût pour les princes temporels dépossédés indemnité, non agrandissement, et que l'on s'arrêtât au principe d'une sécularisation restreinte *.
Une autre brochure suppliait les princes d'Église de former une ligue analogue à l'ancien Corpus evangelicorum, de mettre à leur tète un homme de lête, de courage et d'importance, et d'assaillir toutes les cours européennes de leurs protestations. Ils devaient s'adresser à l'Empereur, qui était tenu de les protéger, puisque seuls les princes d'Église lui étaient r^îstés
1. Versuch çiner docArinellem Auslegung des 7. Friedeusartikels von Luneville, Germanien. 1801.
LE RECKZ GEn\r.\NTOTT F.T LT:S S CUL \^,TS ATIONS. :î3l
fidèles, et que leur chute entraînerait nécessairement la ruine de ce qui lui restait d'autorité ; à leurs co- États de l'Empire, tenus envers eux au devoir d'assistance et de protection mutuelles, en invoquant la Bulle d'or, le traité de Westphalie et les lois fondamentales de l'Empire ; à la Prusse, comme au véritable instigateur de la guerre de la France, elle était tenue de ne pas leur en faire supporter les conséquences ; à la Suède, garante du traité de Westphalie ; à la Russie, qui manifestait ouvertement ses sympathies pour le maintien du vieil Empire; à l'Espajino, comme à la monarchie catholique par excellence ; à la France elle-même, car il était contraire à ses intérêts de laisser supprimer les petits Etats ecclésiastiques et de permettre à de grandes monarchies militaires de s'établir dans son voisinage ; enfin à l'Angleterre protestante, comme à la plus implacable ennemie de la Révolution. C'est ainsi que l'avocat de l'Église cherchait à gagner à sa cause les intérêts les plus opposés, l'Autriche et la Prusse, l'Angleterre et la France, l'Espagne catholique et la Suède luthérienne *.
Ailleurs on peignait en traits effrayants et d'une façon souvent prophétique les conséquences qu'allait entraîner pour les villes libres, les petits États, les princes temporels eux-mêmes, cette première atteinte à la Constitution allemande. La chute de l'autorité impériale et la décadence de la maison d'Autriche devaient être la suite inévitable de la sécularisation. La Prusse
1 . Avertisse7nent von einem nœchstens zu erwartendeii Werhchen unter dem Titel : Vorstcllung^Qic.
S élèverait puissamment sur les ruines de la clientèle et de l'influence autrichienne. Le rapport numérique des voix catholiques et protestantes au sein des divers collèges allait être renversé. C'était sacrifier à la Révolution l'Église catholique, le seul boulevard contre la frénésie régnante du libéralisme, cette vénérable clef de voûte du Saint-Empire : les autres églises ellesrrêmes ne survivraient pas à sa chute. Que deviendraient les petits États temporels quand les convoitises des grands États seraient une fois éveillées par la curée des biens d'Église? Que deviendraient la chevalerie, la noblesse d'Empire après la suppression de tant d'épiscopats, abbayes , canonicats , dont elles avaient jusqu'à présent nourri leurs cadets ? Que deviendrait le peuple lui-même? Les grandes monarchies amèneraient les lourds impôts et les lourdes charges militaires ; qui donc instruirait ses enfants et ceux de la bourgeoisie?
Ils avaient beau réclamer et prophétiser : leur temps était venu. Petits et grands États, de Bade à la Prusse, la catholique Autriche elle-même, formaient contre les États ecclésiastiques une majorité de convoitises. Mais, comme on le voit, au sein de la Diète, trois partis s'étaient formés au sujet des biens d'Église : le parti qui ne voulait jms de sécularisation^ formé des plus désespérés ; le parti de la sécularisation restreinte^ dirigé par l'Autriche, la Saxe, fort désintéressée puisqu'elle n'avait rien à prétendre, l'archevêché de Mayence, qui sentait la nécessité de faire des concessions ; le parti de la sécularisation
absolue ' , qui était celui des ambitions protestantes et prussiennes.
Cependant la discussion s'était ouverte au sein de la Diète « sur le mode de coopération de l'Empire à raclièvement de l'œuvre de paix. » Beaucoup d'États auraient voulu laisser à l'Empereur la responsabilité du bouleversement, à charge de faire ratifier son travail par la Diète. L'Empereur aurait bien accepté la responsabilité, mais il voulait liberté complète : il eût composé la Députatmi de paix de ses amis et partisans, fait prévaloir le principe des sécularisations restreintes et trompé les espérances de la Prusse. La Saxe proposait de faire discuter l'affaire par le Reichstagtout entier ; mais les princes laïques, craignant la multitude des voix d'Église, des petites villes et des petits princes, s'y opposèrent. La Bavière réunit la majorité dans les collèges pour un système qui attribuerait à l'Empereur le rôle de rapporteur : le Reichstag discuterait ses propositions. L'Empereur déclina cette proposition dans un message au ton tranchant et ironique, qui fit sur la Diète la plus fâcheuse impression. «Ce langage amer, donneur de conseils, malicieux, était compromettant pour la considération même du chef de l'Empire, » écrivait l'ambassadeur prussien Gœtz. La France elle-même s'en montra fort mécon- *,ente.
Si l'on ne pouvait s'accorder sur la forme de la répartition, on était encore plus loin de s'entendre sur
1. Die Folgen der Sœcularisniionen. Cmque suum, Germanicn, 1801.
le fond. L'Autriche s'-adjugeait une partie des tem-.oires de la Bavière, qu'elle dédommageait en Franconie aux dépens de la Prusse, donnait le Brisgau à Modène, les fondations de Bavière (Salzburg, Berchtesgaden, Passau, Augsburg, Kempten, etc.) à son parent de Toscane, n'accordait à la Prusse quel'évêché de Paderborn et deux abbayes westphaliennes, ne donnait presque rien à Bade, à Wurtemberg et aux deux Hesse, et, avec le reste des biens d'Église, rétablissait sur la rive droite du Rhin les trois électorats ecclésiastiques. La Prusse au contraire n'accordait à l'Autriche que Salzburg et Berchtesgaden, réservait à son client d'Orange l'ancien duché de Westphalie et les débris de Trêves et Cologne, s'adjugeait à elle-même tous les évêchés westphaliens (Munster, Paderborn, Osnabrtick, Hildesheim), Erfurth et l'Eichfeld, Nurenberg et l'évêché d'Eichstœdt.
Ainsi, résistance des Etats ecclésiastiques et avidité des Etats laïques, combat de politesse entre la Diète et l'Empereur qui se voulaient rejeter l'un à l'autre la responsabilité de la révolution, rivalité de la Prusse et de l'Autriche, qui, chacune de son côté, s'adjugeaient le gros lot et n'accordaient que des lopins à leur adversaire : tel était le tableau que présentait l'Allemagne. De février à octobre, on n'avait rien fait, li semblait évident quo l'AUemî^gne était incapable
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de régler ses propres intérêts. La France seule sem-* 1)1 ait en mesure de liquider cette grosse affaire. Pourtant la Prusse et l'Autriche répugnaient également H accepter l'arbitrage de Bonaparte : l'Autriche était complètement brouillée avec le premier Consul ; la Prusse était en froid avec lui ; Bonaparte était fort mécontent des intrigues de l'ambassadeur prussien Lucchesini et même avait demandé son rappel \
Le 2 octobre 1801, la Diète s'était décidée à nommer une commission chargée « d'examiner de plus près, étudier et discuter avec le gouvernement français, les questions réservées par le traité de Lunéville à une entente particulière, n Elle devait prendre pour règle dans les sécularisations indispensables le principe de limitation reconnu par le traité, dès le 4 août 1798, pour le maintien de la Constitution de l'Empire et la restauration des divers États de l'Empire en particulier : clause introduite sous l'influence autrichienne, mais aussi contradictoire qu'inutile. Le résultat de ses travaux serait soumis à la ratification de l'Empereur et de l'Empire. La commission se composait de Brandebourg (Prusse), Bohême (Autriche), Saxe, Bavière, Wiirtemberg, Ordre Teutonique (archiduc Charles), Mayence, Hesse-Cassel.
Ce que seraient les travaux de cette commission, cela dépendait de l'attitude des deux grandes puissances, Autriche et Prusse. Également mécontentes de Bonaparte, elles avaient fait une tentative de
\ . Voir sa lettre à Talleyrand. 93 u>ai !801,
33(î LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.
raiDpi-ochement. Tout à coup on apprit que l'Autriche avait fait élire à l'Électorat de Cologne et à l'évêché de Munster, devenus vacants, un archiduc d'Autriche, Antoine^ C'était ajouter une complication de plus à cette situation déjà si embrouillée: c'était arracher à la Prusse le territoire qui lui convenait le mieux : l'évêché de Munster. La rupture fut complète entre les deux grandes puissances allemandes ; la Prusse se rapprocha de la France, et il fut dès lors évident que l'arbitrage des étrangers allait résoudre cette grande et capitale question des indemnités allemandes. « Ce fut uniquement, raconte Talleyrand dans son rapport au sénat, pour mettre le sceau à la pacification de l'Europe que le premier Consul et S. M. l'Empereur de Russie se déterminèrent d'un commun accord à intervenir dans les affaires d'Allemagne pour effectuer par leur médiation ce qu'on aurait vainement attendu des délibérations ultérieures du corps germanique. » Le droit de la France à intervenir résultait, non-seulement de l'intérêt qu'elle avait dans l'organisation définitive de l'Allemagne, mais des traités de Westphalie, de ses traités particuliers avec la plupart des États allemands, Prusse, Bade, Hesse, Wurtemberg, Bavière, enfin de la lettre même du traité de Lunéville. Le droit de la Russie, bien plus contestable, procédait de sa participation au traité de Teschen (1779) qui avait confirmé les traités antérieurs, et surtout du besoin qu'avait le premier Consul d'associer une des grandes puissances à sa responsabilité. Bonaparte s'était déjà entendu à ce sujet avec
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(( son ami » le tsar Paul. La mort inattendue de celui-ci lui causa un vif chagrin ^ Mais il trouva dans son fils le même désir de jouer un rôle dans les affaires européennes et surtout dans les affaires allemandes, la même admiration pour sa gloire militaire, la même condescendance pour ses projets. Bonaparte se montra bien disposé en faveur des parents et des clients d'Alexandre I" en Allemagne: il se trouvait que la France avait autant, et même plus d'intérêt que la Russie à les soutenir contre l'Autriche. Les seuls embarras qu'il rencontra dans cette médiation partagée furent les sympathies personnelles de l'ambassadeur Markof pour les idées autrichiennes :
Les atlaires d'Allemagne, écrivait Bonaparte à Alexandre^ me paraissent aller lentement. Votre Majesté a des rapports d'alliance avec la maison de Baden, qui a beaucoup souffert pendant la guerre. Je désirerais connaître le degré d'appui que Votre Majesté voudrait accorder à cette maison ; ce serait le moment favorable pour lui procurer un accroissement raisonnable et proportionné à l'honneur qu'a cette maison d'être alliée à votre Majesté. Si cela pouvait s'arranger, ce serait une dette que la France payerait à ce prince si recommandable par ses vertus, qui s'est toujours conduit avec une grande sagesse. ',
Dès lors, ce ne fut plus à Ratisbonne, mais bien à Paris, par les mains du premier Consul et de ses
1. Voir Corresp. de Nap. /«', lOavril 1801, lettre à Joseph Bonaparte.
2 Corresp. de Nap. l", t. VII, 16 fév, 1S02. Voir aussi sa lettre à Talleyrand du 3 avril 1802.
agents, que se traitèrent les affaires allemandes. La distribution des indemnités fut pour la politique de Bonaparte le premier fondement de la future Confédération du Rhin : les princes qu'il favorisa étaient d'avance désignés pour faire partie de la clientèle française, pour entrer dans le RheinbwidK
Nos négociateurs, Talleyrand, Mathieu, Bâcher, décidèrent presque souverainement de l'existence et de la fortune des princes allemands ^ Déjà étaient accourus à Paris les ambassadeurs des deux liesse, de l'évêque de Wûrtzburg-Bamberg, du Cercle de Franconie, des princes de Lœwenstem, Isenburg, Hohenzollern, Tour-et-Taxis, des villes libres de Nurenberg, Hambourg, Brème, du Cercle de Franconie, de la curie des comtes de Wetteravie. La Bavière y était représentée par Cotta, Darmstadt par Pappenheira, Nassau par Gagern, Bade par Edelsheim et Reizenstein. Le duc et les États de Wurtemberg, qui étaient en conflit, avaient envoyé, chacun de son côté, Normann et Abel. La souplesse des princes et diplomates allemands, les grâces qu'ils avaient acquises à l'ancienne cour de France furent déployées pour séduire les diplomates de la République. A défaut du ministre, on faisait la cour au secrétaire, « à l'enfant, au chien de la maison. » Les princes du Saint-Empire jouaient à la main-chaude et au collin-maillard dans les salons de M"" de Talleyrand. Gagern se vante de n'avoir pas
1 . Voir ses lettres aux souverains de Bavière, de Wiirtemberg,etc., 27 juin 1802, dans la Correspondance.