‹ Les Français sur le RhinChapitre 30 sur 35 · CHAPITRE XIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIÏ

■.es violatlonH du territoire germanique (fl803-«S04)

Le premier Consul, qui avait distribué en Allemagne les territoires, les chapeaux d'Électeurs, les voix viriles, qui y avait agrandi ou supprimé tant d'États, qui avait vu les ambassadeurs de toutes les cours germaniques s'empresser à Paris, ne pouvait s'habituer à se considérer comme étranger à l'Allemagne. Son arbitrage de deux années se changeait en protectorat. Faire entrer des troupes sur le sol germanique, lui semblait à peine une violation de territoire. Les États allemands eux-mêmes ne s'indignaient pas autant de ces attentats qu'on pourrait se l'imaginer avec les idées modernes. Ceux qui en manifestèrent la plus bruyante indignation se souciaient moins de faire respecter l'honneur germanique que de brouiller les affaires générales. Il faut tenir compte

354 LES FRAiNÇAlS SUR LE RHIN.

de ces circonstances pour bien apprécier les faits que nous allons raconter.

La rupture venait d'éclater avec l'Angleterre (17 mai 1803). Quelle conduite allait tenir le premier Consul envers le pays et l'armée de Hanovre ? Etait-il possible de laisser aux Anglais un point de débarquement en Allemagne, d'oii ils pourraient prendre à revers la Hollande, jeter le trouble dans l'Empire, menacer nos alliés, encourager nos ennemis ? On pouvait à la vérité faire occuper ce pays par la Prusse, qui nous avait déjà rendu ce service en ISOl. Mais, à cette époque, la Prusse avait à faire respecter sa ligne de démarcation : se soucierait-elle aujourd'hui de se mettre en guerre ouverte avec l'Angleterre pour rendre service à la France? Etait-il sage de préparer par deux occupations successives l'annexion de ce pays à la monarchie des HohenzoUern, sans compensation pour la France? Évidemment le Hanovre devait être occupé, et il ne pouvait l'être que par des troupes françaises.

La situation du Hanovre était fort singulière ; elh constituait une des complications les plus bizarres e les plus dangereuses de l'ancienne constitution germanique. Son gouvernement était double : l'Électeur régnait à Londres ; une oligarchie noble administrait à Hanovre. Sa politique aussi était double. Quand l'Angleterre était en guerre avec une puissance quelconque, l'armée hanovrienne était considérée comme une simple division de l'armée anglaise; pendant la guerre de Sept- Ans, le Hanovre avait été une des

LES VIOLATIONS DO TEURITOiRE GERMANIQUE. 355

hases d'opérations de la coalition anglo-prussienne contre la France. Parfois aussi, lorsque l'Angleterre n'espérait tirer aucun avantage de cette dépendance, ou qu'elle se trouvait hors d'état de la défendre, George II ou George III se dédoublait : comme roi d'Angleterre, il faisait à la France une guerre acharnée; comme Électeur de Hanovre, il l'accablait de protestations pacifiques. Il ne pouvait entrer dans la politique du premier Consul de laisser le Hanovre se déclarer, suivant les occasions, neutre ou ennemi, électorat allemand ou possession anglaise. Il y avait là une armée, un matériel, un point de débarquement sur le continent, qu'il fallait enlever tout d'abord à notre ennemi.

Dès le printemps de 1803, George III avait averti la régence du Hanovre du danger qui la menaçait. Il lui avait conseillé de réclamer l'aide de la Prusse, et, si l'on ne pouvait défendre le pays, de sauver au moins l'armée, en l'embarquant pour l'Angleterre. De son côté, la Prusse, fort émue de l'éventualité d'une occupation française, avait songé à occuper elle-même le Hanovre. Jacobi, son ambassadeur à Londres, avait demandé à Hawkesbury de s'engager à respecter les vaisseaux neutres de la Prusse, qui avaient beaucoup souffert de la précédente guerre maritime. Sur son refus, il déclara qu'on prendrait des garanties pour la sécurité du commerce prussien : en Hanovre, par exemple. Hawkesbury fît cette réponse bien caractéristique : « Le Hanovre serait fort à plaindre en cas d'invasion, mais l'Angleterre n'y peut rien ; le Hano^

vre n'est pas l'Angleterre et le gouvernement britannique ne peut y avoir égard dans le choix de ses mesures politiques. »

Depuis le traité de démarcation^ l'armée hanovrienne, l'une des meilleures de l'Allemagne, se trouvait réduite à 13,000 hommes ; elle était mal équipée et mal armée, nullement aguerrie, avait toutes les faiblesses d'une armée de paix, mais toute sa bravoure ancienne et l'orgueil de son passé I Ce qui la perdit, c'est le manque d'entente entre les deux régences de Londres et de Hanovre :^ on ne sut s'accorder ni pour la mettre en état de résister, ni pour l'embarquer à temps sur les vaisseaux anglais. Le général de Walmoden voulait se défendre. Mais Londres continuait à l'entraver dans ses velléités belliqueuses. On allait jusqu'à lui recommander « de se défendre, mais d'éviter tout ce qui pourrait susciter des ombrages ou faire un éclat ; de ne pas permettre aux troupes de faire feu, mais, dans les cas les plus urgents, d'user de la baïonnette avec modération \ nWalmoden protestait qu'il lui serait fort difficile de battre les Français sans leur donner d'ombrages et sans faire un éclat ; toutefois il travaillait à réorganiser son armée. Il ne manquait pas de matériel : c'étaient les soldats qui étaient en nombre insuffisant. La régence publia alors une proclamation où l'on requérait tous les sujets de l'Electorat de « se lever de bon cœur » en ce

1 . F. V. Ompteda. Die Ueberwaltigung Hannovers durch die Franzozcn, Ilannover, 1862, confirme la recommandation de ne pas fairo feu.

pressant danger. Ceux dont l'enthousiasme serait en défaut, étaient menacés de confiscation des biens présents et à venir. Cette proclamation eut un effet inattendu : les jeunes gens en état de porter les armes furent expédiés en toute hâte, par les soins de leurs parents, en pays étranger ; des cercles entiers se mutinèrent contre l'ordonnance ; le gouvernement, pour éviter la dépopulation du pays, dut se défendre d'avoir ordonné une levée en masse : il n'avait demandé que des recrues pour l'armée.

En même temps, la régence envoya demander secours au roi de Prusse, qui promit non pas d'envoyer une armée, mais d'employer ses bons offices auprès de la France. La rapidité de la marche de Mortier, comme le porte la lettre de félicitation de Bonaparte, évita « beaucoup de tracasseries diplomatiques. » Mortier n'avait que 12,000 hommes, tandis qu'on en supposait 24,000 aux Hanovriens; légèrement équipés, sans tentes, sans grosse artillerie, avec peu de vivres, ils arrivèrent avec une grande rapidité sur la frontière de Hanovre. Pourtant, pour ne pas donner d'inquiétudes à la Prusse et éviter de passer sur son territoire, on avait fait de grands détours. On avait marché dans des pays marécageux, sous des pluies continuelles. Mortier avait soin de faire observer la plus exacte discipline et de tout payer comptant sur son passage. Le premier Consul avait fait parvenir au roi de Prusse les explications les plus rassurantes.

La frontière à peine franchie, on trouva des envoyés de la régence de Hanovre chargés de faire à

Mortier les propositions suivantes: le Hanovre resterait neutre et se chargerait même de fermer aux Anglais les bouches de l'Elbe et du Weser. Mais ils avaient surtout pour but de gagner du temps. L'armée hanovrienne n'était point encore concentrée et il y avait à peine 4,000 hommes réunis. Mortier répondit que les négociations politiques n'étaient point de sa compétence. Il demanda d'abord que l'armée hanovrienne se rendît prisonnière, puis il consentit à ce qu'elle restât libre, en s'engageant à ne pas servir pendant toute la durée de la guerre contre les Françai^s. Il voulait surtout une réponse catégorique. Quelques escarmouches de cavalerie étaient restées indécises. Le gouvernement hanovrien se décida à accepter les propositions de Mortier, et, le 3 juin 1803, signa la convention de Suhhngen. Les troupes allemandes se retireraient derrière l'Elbe; elles s'engageraient, sur l'honneur, à ne pas servir contre la France jusqu'à ce qu'elles fussent échangées contre un pareil nombre de soldats français ; les canons, armes, munitions, les propriétés, domaines et revenus royaux étaient à la disposition de la France; le général français pourrait se faire fournir par le pays des vivres, des vêtements, des chevaux et, au besoin lever des contributions pour l'entretien de son armée. Sans attendre les ratifications, Walmoden livra la forteresse d'Hameln, l'artillerie de siège, les pontons, fit même revenir des munitions expédiées sur Lauenburg, et ordonna la retraite sur l'Elbe. Les Français le suivaient pas à pas. Le gouvernement anglais, sommé de ratifier le traité, déclara que le roi

voulait rester étranger à ce qu'on entreprendrait contre ses États et qu'il refusait de sanctionner cette violation de ses droits et du territoire germanique. Le refus était clair. Il fallait se souvenir des procédés habituels de l'Angleterre à cette époque, de ses actes de piraterie avant les déclarations de guerre, en 1756 et tout récemment en 1803, surtout de la façon dont elle avait respecté autrefois la convention de Clostersevern. Il n'y avait pas à hésiter: le premier Consul déclara la convention de Suhlingen rompue. L'armée hanovrienne était alors rangée le long de l'Elbe, dans une forte position, et disposée à faire son devoir. Lorsque Mortier demanda que les soldats se constituassent prisonniers et que les officiers engageassent leur parole, il y eut un moment d'émotion cruelle. Les commissaires de la régence engagèrent alors l'armée à se soumettre : le gouvernement hanovrien fournirait à son entretien ; mais si, par sa résistance, elle attirait une catastrophe sur le pays, elle n'aurait plus aucun secours à attendre. Beaucoup d'officiers proposaient à Walmoden de charger les Français, mais deux ou trois régiments se mutinèrent et demandèrent, non sans raison, au nom de quel gouvernement ils allaient se battre. Le plus dur était de livrer les armes aux Français, quand ils n'étaient pas encore des vainqueurs et qu'on n'avait pas été vaincu. Les commissaires hanovriens s'offrirent à servir d'intermédiaires, à recevoir les armes des mains des soldats et à les livrer aux Français. Au 15 juillet, il n'y avait plus d'armée hano-

n'avaient su sauver ni les soldats, ni le pays» L'Angleterre chercha, du moins, à tirer quelque profit de l'inexécution du traité. « Les conditions du traité du 5 juillet pouvaient à peine donner lieu à une difficulté. Mais dans l'empressement qu'on avait mis à se servir des armes et des chevaux, on n'avait même pas communiqué en bonne forme le traité à l'armée, encore moins demandé aux soldats leur parole d'honneur de ne pas servir contre la France. En outre, un manifeste de George III les délia de toute fidélité à des conditions qui avaient été stipulées sans l'agrément du roi (Hausser). » La mauvaise foi de George III permit de reconstituer, avec les débris de Suhlingen, la célèbre Légion royale allemande. Les résultats de cette campagne furent pour Bonaparte : 54,000 fusils, o80 canons, 10,000 chevaux dressés, l'occupation d'un pays riche en argent et en chevaux de remonte, la fermeture des fleuves allemands aux vaisseaux anglais, une surveillance plus directe sur les villes hanséatiques. On occupa Cuxhaven qui appartenait à Hambourg, on fit au sénat un emprunt de trois millions, on pesa sur le Correspondant de Hambourg^ qui dut soutenir désormais l'intérêt français.

La Russie, déjà mal disposée, afficha dès lors les intentions les plus belliqueuses. Mais le roi de Prusse, après avoir essayé de prévenir cette occupation, dit « qu'au point oîi en étaient les choses, il n'y avait que des hostilités directes des Français contre la monarchie prussienne qui pu&ient le décider à prendre les armes. » Il envoya pourtant son secrétaire intime

LES VrOLATI S DU TERRITOIRE GERMANIQUJî. 361

Lombard trouver le premier Consul à Bruxelles et lui demander la liberté des fleuves, l'évacuation de Cuxhaven, et, s'il se pouvait, celle du Hanovre. Bonaparte répondit qu'il avait besoin du Hanovre contre les Anglais et peut-être contre l'Autriche; qu'il n'avait occupé Cuxhaven que pour éviter à la république de Hambourg de se trouver engagée dans de fâcheuses complications; qu'il ne pouvait permettre aux bâtiments anglais de parcourir l'Elbe et le Weser en présence des troupes françaises; que c'était par ménagement pour la Prusse qu'il s'était hasardé à faire une opération si importante avec une poignée d'hommes, et qu'il promettait, par égard pour le roi Frédéric-Guillaume, de n'avoir jamais en Hanovre plus de 15 ou 20,000 hommes.

Peu de temps après, un acte bien autrement provoquant de Bonaparte faillit amener un conflit avec le corps germanique. Le 12 mars 1804, Massias, envoyé de France auprès du cercle de Souabe, avait demandé à l'électeur de Bade l'arrestation et l'extradition d'une Madame de Reicli, accusée de conspirer contre la France \ Le gouvernement badois accorda

1 . Le 12 décembre 1803, Bonaparte avait déjà exigé de la cour de Saxe le renvoi d'un certain d'Entraigues, émigré français, agent boupbonnien, qui se disait sujet russe. Le 17 avril 1805, il avait donné l'ordre de recueillir des renseignements à Hambourg, à Francfort et dans les autres villes d'Allemagne, relativement aux émigrés et aux auteurs d'articles tiosliies à la France.

l'arrestation et la saisie des papiers, mais refusa l'extradition avant de savoir si elle était réellement de nationalité française. Il y avait d'autres émigrés sur le territoire badois. Le duc d'Enghien habitait le château d'Ettenheim, partagé entre la chasse, sa passion pour Charlotte de Rohan et l'espérance d'une nouvelle guerre contre la République. Des agents de Bonaparte avaient soigneusement reconnu le château et ses abords. Dans la nuit des 14 au 15 mars, deux colonnes de troupes françaises, fortes chacune d'un millier d'hommes, avec quelques canons, franchirent simultanément le Rhin à Kehl et à Rheinau, et enlevèrent le duc d'Enghien et quelques personnes de sa suite en plein territoire badois. Le duc d'Enghien, qui avait porté les armes contre la France, qui vivait d'une pension anglaise et qui n'attendait qu'un signal pour courir de nouveau sous les drapeaux étrangers, est un personnage peu intéressant. Mais cette scène de banditisme corse, transportée sur le théâtre de la politique européenne, indigna tout le monde. Bonaparte semblait mépriser le droit des gens comme les formes de la justice française.

L'impression qui en résulta chez tous les princes de l'Allemagne occidentale fut une douleur profonde, surtout quand on apprit la tragédie de Vincennes. Le premier Consul leur faisait payer cher l'accroissement de leur territoire ou de leur dignité, en ne respectant ni l'un ni l'autre, en faisant juridiquement égorger un prince qu'ils regardaient comme un membre de la famille des rois. Presque en mêm<? temps,

comme pour faire diversion aux sentiments de l'Europe, le Moniteur français publiait des papiers émanant de Spencer Smith et de Drake, ambassadeurs anglais, l'un à Stuttgard, l'autre à Munich ; ces documents prouvaient qu'ils avaient violé en leurs propres personnes le droit des gens en s'associant en territoire neutre à des conspirations et même à des tentatives d'assassinat contre le premier Consul. Le Moniteur ajoutait à cette communication les commentaires les plus propres à faire ressortir tout l'odieux de la politique anglaise. C'est toujours l'éternelle histoire du consulat et de l'empire ; les Anglais violaient le droit des gens contre Bonaparte, celui-ci se croyait autorisé à le violer contre eux.

Pourtant on put croire un moment que le corps germanique garderait le silence sur l'affaire d'Ettenheim. La seule conséquence qu'eut d'abord l'attentat, ce fut l'expulsion générale des émigrés français par les gouvernements de Bade, de Wurtemberg, de la Hesse ; ce fut le renvoi de Drake et de Smith par les cours de Munich et de Stuttgart. La Prusse elle-même s'associa à ces marques de réprobation : lorsque Drake traversa Berlin, la police prussienne lui enjoignit de ne pas y prolonger son séjour. Mais l'enlèvement du duc d'Enghien devait être une des causes les plus actives de cette coaUtion, qui allait coûter tant de sang à la France et à l'Europe, et nous rapporter, en échange, tant de victoires stériles et une grandeur funeste,. L'affaire d'Ettenheim fut le point de départ, entre la France et la Russie, de cet

échange de notes provocatrices qui devaient aboutir à une déclaration de guerre ; l'Autriche s'affermit dans cette pensée qu'il n'y avait pas de paix possible avec le parvenu de la Révolution ; la Prusse, qui, avant le 14 mars, avait fait offrir son alliance à Bonaparte, s'éloigna tout à coup 'du meurtrier de Vincennes, et, plus que jamais, la France se trouva isolée en Europe, condamnée à vaincre, à conquérir, à périr.

Cependant ni Bade, ni la Prusse, ni l'Empereur, ni le Reichstag n'avaient élevé de protestation. Mais la Russie, la Suède et l'Angleterre (Hanovre), étant plus loin du premier Consul, ne se croyaient pas obligées à la même prudence. Leur intérêt était au contraire de pousser à un éclat. Le 7 mai, arriva à Ratisbonne une note russe qui caractérisait sévèrement la politique de Bonaparte, montrait le danger de laisser impunies de telles violences et protestait contre un attentat « qui attaquait le repos et la sécurité de l'Allemagne. » L'irritation de la Diète se tourna contre l'auteur d'une communication aussi inopportune. La Russie en parlait bien à son aise : on voyait bien qu'elle était à six cents lieues de Bonaparte. De quel droit venait-elle aggraver une si délicate situation ? Quand la Prusse, protectrice de l'Allemagne du Nord, quand Bade, directement atteint par ce manque d'égards de Bonaparte, quand le chef de l'Empire lui-même jugeaient à propos de se taire, était-ce aux étrangers de parler ? L'Autriche se contenta de dire que le gouvernement français ne manquerait pas de donner des explications satisfaisantes et qu'il était

LES VIOLATIONS DU TERKITOIRE GERMANIQUE. 3(io

plus convenable de lui en laisser l'initiative. L'envoyé de Prusse exprima les mêmes sentiments et écrivit à son gouvernement : « S'il y avait des réclamations à faire, elles seraient de la compétence du chef de l'Empire et je ne prétends nullement le prévenir dans une circonstance aussi désagréable. » On résolut, par égard pour la Russie, de prendre sa note en considération, mais d'ajourner la discussion à six semaines.

Second incident. Le roi de Suède , Gustave IV, sorte de Don Quichotte du droit germanique, envoya également à la Diète sa protestation, comme garant du traité de Westphalie (14 mai). On s'en serait bien passé aussi! Il fallut reprendre sur nouveaux frais la discussion de la note russe, ainsi appuyée par la Suède. L'Autriche jouait un rôle singulier : avec l'ambassadeur de Russie, elle était de l'avis de la Russie ; avec les partisans de la France, elle traitait le roi de Suède d'insensé. La situation était plus délicate encore pour les petits États. Ils voulaient faire, à Ratisbonne, acte de fierté et de patriotisme germanique; mais qu'en dirait-on à Paris? Leurs ambassadeurs s'empressaient auprès du premier Consul et de ses ministres, cherchaient à excuser d'avance les hardiesses qu'on purrait se permettre à la Diète; puis, peu rassurés du visage qu'on leur faisait, envoyaient à leurs gouvernements des conseils de prudence.

Bonaparte tenait à ne leur laisser aucune illusion. Les princes et leurs envoyés avaient à s'arranger comme ils l'entendraient. Mais quand la discussion

s'ouvrirait, s'il parvenait à ses oreilles quelque parole désagréable, il ferait une réponse si haute et si dure que la dignité du corps germanique en serait cruellement humiliée. Il ne resterait plus à l'Allemagne qu'à souffrir cette réponse ou à prendre les armes. Avant de commencer la guerre avec la Grande-Bretagne, il aimait mieux, après tout, liquider une bonne fois les iffaires du continent. L'Autriche verrait alors ce qu'il în coûte de s'amuser à « piquer la France à coups d'épingle. » Les princes allemands devaient y réfléchir. « La première paix s'est faite à Lunéville aux dépens des électeurs ecclésiastiques ; la seconde pourrait bien se faire aux dépens des princes qui ont pris le plus de part à pousser le corps germanique contre la France *. » Talleyrand fit alors venir le duc de Dalberg, ministre de Bade et neveu de l'Électeur de Ratisbonne. Il lui rappela les bienfaits que son prince, que son oncle avaient reçus de la France. Bade devait à la France son agrandissement. En cas de guerre, c'était cet Électorat qui serait le plus exposé. Ne valait-il pas mieux déclarer à la Diète qu'on avait reçu des explications satisfaisantes et en finir avec cette dangereuse affaire ? L'Électeur, tiraillé entre la France et l'empereur de Russie, sou parent, était fort embarrassé. Enfin il rédigea une note où il rendait hommage « aux pures intentions de la Russie, » parlait de la douleur qu'il éprouverait s'il devenait l'occasion d'une guerre européenne, manifestait sa confiance

Page 1