CHAPITRE PREMIER
I<es rapports de la France et de l'Allemagn* avant la Révolution.
L'histoire de l'Allemagne depuis le fondateur de l'Empire allemand présente un singulier phénomène. A l'époque de Charlemagne, la Germanie s'arrêtait à l'Elbe, à la Saale, aux montagnes de Bohème, au cours de l'Ens. Au delà de cette frontière commençait, pour le chrétien d'Allemagne, h monde barbare et païen, le domaine des races wendes, slaves, finnoises. A tout moment il fallait la franchir pour réprimer les incursions des Obotrites et des Wiltzes au nord, des Sorabes et des Tchèques au centre, des Avars, précurseurs des Hongrois, au sud. A peine si l'on connaissait en Alle-
magne le nom des Poméraniens et des Borusses. Charlemagne avait dû organiser, de l'embouchure de l'Elbe à l'Adriatique, une série de frontières militaires. Alors se fondèrent les marches de Sleswig, de Brandenburg, de Styrie, de Carinthie, d'Autriche. Ce fui seulement sous les empereurs saxons que le pays entre la Saale et l'Elbe put être conquis, que les marches de Misnie et de Lusace furent créées, que la colonisation allemande commença en Bohême, que l'Elbe fut franchi et les peuplades de la rive droite de ce fleuve rattachées à la marche de Brandenburg. Mais la grande insurrection slave de 983 reprit à l'Allemagne la Priegnitz, la moyenne Marche et même une partie de la Vieille Marche. Les évêchés de Brandenburg et d'Havelberg retournèrent au paganisme. Sous les empereurs saliques, à la faveur des divisions de l'Allemagne, les Slaves s'étendirent jusque dans l'Anhalt. C'est seulement avec Henri le Lion, Albert l'Ours et Frédéric Barberousse que la conquête allemande, par le glaive et par le baptême, par la guerre et par les missions, s'avança résolument dans la direction de l'Est. C'est seulement en 1158 que Vienne fut construite sur les ruines romaines de Vindobona, pour devenir la capitale du margrave d'Autriche ; c'est seulement vers 1206 que Verelo, misérable village de pêcheurs slaves, devint Berlin, résidence du margrave de Brandenburg.
Ainsi l'Allemagne classique, la véritable Allemagne de Charlemagne, de Conrad le Salique et des Othons n'a jamais dépassé l'Elbe, la Saale, l'Ens. Ceux qui sont
épris des splendeurs du vieil Empire allemand devraient au moins être logiques dans leurs projets de restauration, et demander le rétablissement des anciennes limites. Ce qui se trouve à l'est de cette frontière des onzième et douzième siècles, ce n'est plus l'ancienne Allemagne, ce sont les conquêtes allemandes aux dépens des Slaves et des Finnois : ce sont des colonies, au même titre que les cantons allemands de la Russie ou les territoires saxons de la Transylvanie. 11 en résulte que depuis le commencement du quatorzième siècle, l'Allemagne a été en quelque sorte conquise par ses colonies : jusqu'à la paix de Westplialie, elle a subi la domination des souverains d'Autriche, appuyés sur les forces des Tchèques, des Hongrois, des Esclavons, des Italiens ; aujourd'hui, elle se fait dicter la loi par le descendant des margraves de Brandenburg-, que les victoires de sujets polonais, borusses, wendes ou finnois ont élevés peu à peu à l'hégémonie de l'Alleyaagne. Les capitales de l'Allemagne étaient autrefois Francfort ou Aix-la-Chapelle ; elles ont été ensuite Vienne et Berlin; aujourd'hui, c'est Verelo qui a le dessus et qui a fait de Francfort, de Mayence, de Cologne, d'Aix-la-Chapelle, qui fera bientôt de Munich, d'Augsbourg, peut-être de Vienne, des chefs lieux de régences. Ce déplacement du centre politique, ce renversement des rapports entre la mère-patrie et les colonies constitue une révolution assez étrange. Que dirait-on si en quelques siècles le centre de l'Empire britannique se transportait de la mer du Nord dans le Pacifique, de Londres à Melbourne, au Cap ou à Cal-
ciilta ? Chote plus singulière peut-être, 1 Allemai^ne reçoit de la Prusse, en même temps que des lois, des opinions toutes faites.
Nous avons eu assez souvent à combattre la Prusse (quoique bien moins souvent que l'Autriche) ; mais les professeurs formés à Berlin ont fini par persuader aux Allemands que c'est' d'eux que nous avons été les ennemis. Quand nous fûmes vaincus à Rosbach et vainqueurs à léna, nous combattions côte à côte avec les soldats de l'Allemagne occidentale; comment a-t-on pu persuader aux Allemands qu'il fallait s'enorgueillir de Rosbach et se venger d'Iéna? A bien considérer les choses, il y a du sang germanique dans le peuple français , de même qu'il y a autre chose que du sang germanique 'chez les sujets de Frédéric II . Comment l'Allemagne a-t-elle pu en arriver à cet engouement pour les Prussiens, ces Slavo-Germains, et à cette aversion contre les Français qui sont, jusqu'à un certain point, Gallo-Germains ? Pourquoi tant de haine contre le Welche et tant d'aveugle soumission au Wende ? L'Allemagne oublie des siècles de bons rapports avec la France et épouse toutes les passions, toutes les rancunes, toutes les convoitises de la Prusse. Quel philtre lui ont donc donné ses nouveaux maîtres pour lui faire ainsi oublier l'histoire?
Et puuriant encore au début de ce siècle^ on pouvait prévoir un meilleur avenir pour les deux nations
engagées d'une manière si étrange et si inattendue dans une série de représailles indéfinies. Il existait entre les vrais peuples germains et la grande nation latine une évidente sympathie. Jamais la France n'avait voué à l'Allemagne, ni l'Allemagne à la France, cette haine opiniâtre, implacable, rebelle à tous les progrès de la civilisation générale, qui pendant tant de siècles a divisé les deux peuples riverains de la Manche. L'hostilité contre l'Angleterre était bien vieille chez nous. C'est ce peuple qui dès l'origine nous a donné la notion de l'étranger et qui, à force de la fouler aux pieds, a révélé la France à elle-même. « La France, dit M. Michelet, doit à l'Angleterre de s'être connue comme nation, n
L'Allemagne et la France, au contraire, purent ignorer longtemps où se trouvait au juste leur frontière respective. Toutes ces provinces, indécises entre le système du Saint-Empire et celui du royaume capétien, Flandre, Hollande, Liège, Luxembourg, Trêves, Lorraine, Alsace, Bourgogne, semblaient faites pour nous mettre non en conflit, mais en communication pacifique. Entre ces deux nations, dont l'une, d'origine gallo-romaine, avait subi l'empreinte germanique, dont l'autre, d'origine germanique, avait reçu la civilisation gallo-romaine, il y avait à la fois diversité et harmonie. On ne trouvera pas deux nations qui soient d'autant redevables l'une à l'autre. Nous avons reçu d'outre-Rhin la féodalité, pour en tirer la chevalerie, k réforme religieuse, pour en tirer la tolérance et la liberté de penser. En revanche, des invasions
fi LES FRANÇAIS SUR LE RHIN.
barbares à la Révolution française, c'est nous qui avons eu l'honneur d'initier rAllemagne à toutes les idées dont la somme, à chaque époque, formait la civilisation et constituait le progrès du siècle ; au cinquième siècle, l'i&ée chrétienne et la civilisation antique ; au douzième, la poésie populaire et les universités; au seizième, la Renaissance; au dix-huitième, l'esprit scientifique'ét philosophique ; au dix-neuvième, les principes démocratiques.
Ce qui a contribué à faire croire, dans le passé, à une rivalité séculaire entre les deux nations, c'est le patriotisme, plus ardent que raisonnable et scrupuleux, des écrivains de l'école prussienne. Il fallait à tout prix nous faire passer pour « l'ennemi héréditaire » [Erbfeind)^ le « mauvais voisin » {base Nachbar). Il fallait montrer que la France ne s'était agrandie qu'aux dépens de l'Allemagne ; il fallait prouver que non-seulement l'Alsace, mais Metz, mais Nancy, mais la Flandre et l'Artois, la Bourgogne et la Franche- Comté, Lyon et le royaume d'Arles, étaient des provinces germaniques traîtreusement dérobées au Saint- Empire. L'érudition allemande n'a pas reculé devant cette tâche. C'est ainsi qu'on a calculé que les Français avaient commis cinquante et une invasions sur le territoire germanique. M. de Bismark était dès lors autorisé, pour empêcher la cinquante-deuxième, à mettre dans sa poche « les clefs de la maison. » On ne peut attendre que nous reproduisions ici la liste des cinquante et une invasions ; elle a été publiée, pendant la guerre, à peu près dans tous les
LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE AVANT 1789. ' î
journaux allemands et dans tous les moniteurs officiels dont on imposait la lecture aux habitants de nos départements envahis. Il nous suffira de donner une idée plus saine des rapports de la France avec l'Allemagne, avant la Révolution et le premier Empire. Ce n'est pas du premier coup que la France du moyen âge a pu se dégager de ce chaos ethnographique qu'on appelle la monarchie carlovingienne. Les successeurs germains de Charlemagne n'entendaient pas que les princes français prétendissent s'émanciper de leur suzeraineté. Une fois même, neuf cents ans avant l'invasion de 1870, en réponse à une imprudente agression des Français sur les pays du Rhin, l'armée d'Othon vint déployer ses bannières sur la hauteur de Montmartre et chanter des Psaumes h la barbe des Parisiens : on n'avait pas encore composé le Rhin Allemand. Sous Louis-le-Gros, on est menacé d'une nouvelle invasion par l'empereur Henri V ; sous Philippe-Auguste, on donne à l'empereur Othon IV la leçon de Bouvines. Les premiers froissements provoquèrent les premiers bouillonnements du patriotisme naissant. A la nouvelle des provocations d'Henri V, le pays tout entier avait été saisi d'une violente indignation, et à la voix de Louis-le-Gros, il y avait eu comme une levée en masse de la France féodale. Plusieurs centaines de mille hommes, au dire de Suger, ministre et biographe de ce prince, vinrent se grouper à Reims autour de l'oriflamme.
« Marchons hardiment aux ennemis^ « s'écriait-on ; « qu'ils ne rentrent pas dans leurs foyers impunément j qu'ils ne puis-
8 LES FRANTATS SUR LE RHTN.
sent pas dire qu'ils ont eu l'orgueilleuse présomption d'attaquer la France, la maîtresse de la terre. Que leur arrogance reçoive son châtiment , non sur notre territoire , mais dans leur propre pays, que les Français ont subjugué et qui doit leur rester soumis par le droit de conquête » D'autres conseillaient d'attendre que les ennemis fussent entrés sur notre territoire, puis de leur couper la retraite, et quand ils ne sauraient plus 011 fuir, de tomber sur eux, de les culbuter, de les égorger sans miséricorde, comme des Sarrasins, d'abandonner sans sépulture aux loups et aux corbeaux les corps de ces barbares S
Le sentiment national ainsi provoqué n'épargne pas aux Germains les injures et les menaces. Il faut remarquer cependant que le patriotisme d'alors, si ardent qu'il fût, était encore assez mal défini. Vis-à-vis des Allemands, les Français du douzième siècle se considéraient non comme descendants des Gallo-Romains, mais comme issus d'un peuple germanique, victorieux de tous les autres. On confondait les Français et les Francs, et c'était des conquêtes de Charlemagne qu'on s'enorgueillissait surtout. Les Français n'avaient pas encore appris à prendre conscience d'eux-mêmes comme d'un peuple celtique, néo-romain, étranger à l'Allemagne ; à se sentir surtout Welches vis-à-vis des Tudesques. Les Allemands, de leur côté, commettaient la même confusion : Frédéric Barberousse, répondant à une députation des Romains insurgés, se donnait pour l'héritier des Césars romains et voyait dans les guerriers teutons les héritiers des sénateurs et des chevaliers romains. Nul doute cependant que si les