Snger, Vie de LoMs-le-Grot
empereurs d'Allemagne s'étaient obstinés à troubler la jeune France dans son développement national, le patriotisme français, en devenant plus passionné, aurait pris une conscience plus nette de ses origines et aurait fini par remonter à nos véritables ancêtres. Mais les Césars germains portèrent en Italie leur humeur guerroyante et nous laissèrent aux prises avec un autre ennemi.
Aux quatorzième et quinzième siècles, si l'empereur Louis de Bavière nous rend le mauvais service de favoriser contre nous les prétentions d'Edouard III, en revanche, un Jean de Bohême, dans son ardent désir de « férir un coup » pour la France, tombe à Crécy dans les rangs de notre noblesse. Dans les intermèdes de la longue guerre de cent ans, les chevaliers français s'en vont au loin donner un coup de main aux Allemands, soit contre les païens de la Baltique, soit contre les hérétiques de Bohême, soit contre Bajazet et les Ottomans. On ne pouvait en vouloir au dauphin Louis et à Charles VII de leur expédition de 1444 sur les terres de l'Empire : c'était l'Empereur qui les avait appelés. La littérature, pas plus que l'histoire, ne porte trace d'une antipathie nationale contre l'Allemagne. Tout au plus si Froissart se permet quelques remarques peu obligeantes sur les princes et la noblesse allemande. Épris avant tout d'un certain idéal de délicatesse et de générosité chevaleresques, il s'étonne de les trouver au-dessous des Français, des Anglais et des Flamands pour ce qu'il aiipcrle « la perfection d'onneur. )> — u Alemands,
dit-il, sont convoiteux et ne font riens si les deniers ne vont premièrement devant ; car ce sont gens moult convoiteux ; — ils sont toujours enclins à gaegnier ». — Ailleurs, il remarque qu'à Mens il y avait des soldats de l'armée d'Edouard qui payaient ce qu'ils prenaient, « et li autres non, car Alemant ne sont pas trop bons païeurs, là où ils le peuvent amender \ »
Il faut aller jusqu'à François I" pour trouver la France engagée avec l'Allemagne, par la faute de l'Allemagne, dans une guerre sérieuse, oii sa propre existence se trouva compromise. En 1519, il ne pouvait venir à l'idée de personne que les électeurs allemands auraient l'imprudence d'accroître une puissance déjà si formidable que la maison d'Autriche, en lui décernant la couronne impériale. Sans doute, ils firent bien d'évincer François I" et de lui refuser leur suffrage, même après avoir accepté son argent ^. Mais en élisant Charles-Quint, ils exposaient l'existence de la France, le repos de l'Europe, leurs propres libertés. Cette funeste convoitise, cette passion de « gaegnier, » que leur reproche Froissart, l'emporta sur la sagesse et l'honnêteté politique. Les lingots d'Espagne les aveuglèrent bien plus que la peur du Turc. Leur vote
1. Froissart, édition Siméon Luce, t. I, p. 171, 393, 438, 449,466.
2. Pourtant, à diverses époques, Cluules d'Anjou, Philippo-lo-Bel et Charles IV avaient été des candidats sérieux à la couronne impériale.
ouvrait l'ère des grandes guerres européennes et des déchirements de i'AUemagne ; mais l'Électeur de Brandebourg avait touché 130,000 florins, le Palatin 110,000, etc. Leur erreur nous coûta cher, à eux aussi. Il vint un moment oii l'Autriche menaça de dompter rAUemagne par l'absolutisme et l'inquisition. Luther fut condamné à Worms ; le landgrave de Hesse, après Muhlberg, mis en cage. Dans leur détresse, les princes allemands se tournèrent vers le roi des Welches. Ils furent bien accueillis, « non-seulement, dit Henri II dans sa circulaire aux États de l'Aile-maoîTie, parce que nos ancêtres étaient aussi des Ger~ mains^ mais à cause de Valliance et de l'antique amitié que la similitude de mœurs a de tout temps établies entre les deux nations. )> En échange de son secours, ils lui cédèrent Metz, Toul et Verdun. C'étaient des villes d'Empire, mais non des villes allemandes. Cette cession n'était qu'une restitution de la part de l'Empire ; quant à ces trois cités françaises, elles rentrèrent sans résistance et sans protestation dans la monarchie française. Charles-Quint, exaspéré, essaya l'année suivante de les « délivrer » . Tout d'abord il assiégea Metz et le bombarda : c'était alors comme aujourd'hui leur manière à eux d'affranchir : le chef du Saint-Empire n'y entendait pas plus malice que les « frères allemands » à qui Strasbourg vient de devoir sa délivrance. La Prusse fit alors sa première apparition sur la terre de Lorraine en la personne d'Albert de Brandebourg, moitié duc, moitié routier, grand brûleur de villages, et déjà grand
admirateur des effets de rartillerie. Il avait installé ses batteries sur le mont Saint-Quentin et tirait furieusement sur la ville, notamment sur la cathédrale. « On tiroit si souvent, dit la Chronique de Metz, que les gens de la ville et les enfants en estoient tout accoutumez ; souvent on entendoit les grands coups de canon voler et bruiller en l'air par-dessus la cité, que les gens de la ville n'en faisoient que rire * » .
Que de fois les protestants de l'Allemagne du Nord, les ancêtres de ceux qui nous reprochent aujourd'hui notre immixtion dans les affaires de l'Empire, regrettèrent l'élection de 1519! Que de fois l'Allemagne pleura Henri IV, tombé sous le poignard au moment où il se préparait à passer le Rhin en libérateur, Henri IV, à l'éloge duquel Schiller a consacré une page si touchante * ! Que de fois les landgraves de Hesse, les ducs de Saxe, les margraves de Brandebourg tournèrent vers la France des yeux suppliants, quand les armées impériales inondaient l'Allemagne ; quand Ferdinand II fermait les temples et dépouillait les princes; quand Wallenstein poussait jusqu'à l'extrême la hideuse maxime : la guerre nourrit la guerre; quand des provinces entières mouraient de faim et que l'Allemagne perdait la moitié de sa population ; quand les bandes espagnoles, croates, hongroises, italiennes , au service de l'Empereur, saccageaient Magdebourg. « Les Croates s'amusaient à
î. Chroniques de Metz, publiées par Hugiionin, 2. Schiller, Guerre de Trente ans.
jeter les enfants dans les flammes, les Wallons de Pappenheim à percer de leurs piques les nourrissons sur le sein de leurs mères. » On trouva dans une église cinquante-trois femmes décapitées. « Il faut bien, disait Tilly, que le soldat se repose un peu de ses dangers et de ses fatigues. » La ville fut complément brûlée ; trente mille habitants périrent. Frédéric II est aussi ému que Schiller en faisant ce récit : « L'histoire ne présente que peu d'exemples, dit-il, d'une aussi grande inhumanité '. »
Il fallut bien, pour le salut de l'Allemagne, invoquer le secours des étrangers : les Suédois d'abord, puis les Français. Les cercles du Rhin, de Souabe et de Franconie signèrent le fameux traité avec Richelieu. Après huit ans de laborieuses campagnes, l'Allemagne fut affranchie. A titre d'indemnité, elle céda à !a France cette malheureuse province d'Alsace que i Empire ne pouvait pas protéger, que les bandes de Mansfeld, de Christian de Brunswick, de Bernard de Saxe-Weimar, avaient cruellement dévastée et qui, pour la première fois, au sein de l'unité française, trouva repos, richesse et sécurité. Jamais Louis XIV n'oublia son serment de tolérance envers ses nouveaux sujets. Quand la révocation de l'Édit de Nantes déchaîna la persécution sur la France, l'Alsace conserva la paix religieuse. Cette belle province qui au dixseptième siècle se laissa tomber si facilement dans les bras de la France, on sait ce qu'il a fallu pour l'en ar-