RELATION DU P. DE LA ROCHE D’AILLON
“ Monsieur,
“ Humble salut en la miséricorde de Jésus.
“ Encore est-il permis quoique éloigné de visiter ses amis par missives, qui rendent les personnes absentes présentes. Nos Sauvages s’en sont étonnés, voyant que souvent nous écrivions à nos Pères éloignés de nous, et que par nos lettres ils apprenaient nos conceptions et ce que les mêmes Sauvages avaient géré au lieu de notre résidence.
“ Après avoir fait quelque séjour dans notre couvent du Canada et communiqué avec nos Pères et les Révérends Pères Jésuites, je fus porté d’une affection religieuse à visiter les peuples sédentaires que nous appelons les Hurons, et avec moi les Révérends Pères de Brébeuf et de la Noué, Jésuites. Y étant arrivé avec les peines que chacun peut penser, à raison des mauvais chemins, je reçus une lettre quelque temps après de notre Révérend Père Le Caron, par laquelle il m’encourageait de passer outre à une autre nation que nous appelons Neutre1, de laquelle le truchement Brûlé disait
vons le texte du premier, en omettant quelques passages peu importants.
Cette narration du voyage du Récollet explorateur et missionnaire eut en France les honneurs de l’impression, ainsi que nous l’apprend la Relation des Jésuites, de 164-1, éd. de Québec, p. 74. Le Père Jérôme Lalemant, auteur de cette relation, signale en même temps le voyage du Père d’Aillon chez les Neutres, où, dit-il, il “ passa l’hiver. ”
1. Le pays des Neutres s’étendait depuis le haut du lac Ontario et le long de la rive nord du lac Erié, jusqu’au lac Sainte-Claire. Notons en passant que bien à tort le nom de ce second lac est écrit
des merveilles. Encouragé par un si bon Père et le grand récit qu’on me faisait de ce peuple, je m’y acheminai et partis des Hurons à ce dessein le 18 octobre 1626 avec un nommé Grenolle et la Vallée, Français de nation.
“ Passant par la nation du Petun, je fis connaissance et amitié avec un capitaine qui y est en grand crédit, lequel me promit de nous conduire à cette nation Neutre, et fournir de Sauvages pour porter nos paquets et le peu de vivres que nous avions de provisions, car de penser de vivre en ces contrées de mendicité, c’est se tromper, ces peuples n’entendent à donner qu’en les obligeant, et faut faire souvent de longues traites et passer même plusieurs nuits sans trouver autre abri que celui des étoiles. Il exécuta ce qu’il nous avait promis, à notre contentement, et ne couchâmes que cinq nuits dans les bois et le sixième nous arrivâmes au premier village, où nous fûmes fort bien reçus grâce à Notre Seigneur, et à quatre autres villages ensuite, qui, à l’envi des uns des autres, nous apportaient à manger, les uns du cerf, les autres des citrouilles, de la neintahouy et de ce qu’ils avaient de meilleur et (ils) étaient étonnés de me voir vêtu de la sorte, et que je ne souhaitais rien du leur sinon que je les conviais par signe à lever les yeux au ciel et de faire le signe de la sainte croix ; et ce qui les ravissait en admiration était de me voir retirer
de nos jours Saint-Clair. Hennepin, qui découvrit ce lac, l’appela Sainte-Claire, et c’est bien ainsi qu’il est nommé sur les anciennes cartes. Cf. Hennepin, Nouvelle découverte, etc. Amsterdam, 1698.
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(à) certaines heures du jour pour prier Dieu et vaquer à mon intérieur, car ils n’avaient jamais vu de religieux sinon vers les Pétuneux et les Hurons leurs voisins.
“ Enfin nous arrivâmes au sixième village où l’on m’avait conseillé de demeurer ; j’y fis tenir un conseil; vous remarquerez en passant qu’ils appellent conseil toutes leurs assemblées, lesquelles ils tiennent assis contre terre, toutes les fois qu’il plaît aux capitaines, non dans une salle mais dans une cabane ou en pleine campagne, avec un silence fort étroit pendant que le chef harangue, et (ils) sont inviolables observateurs de ce qu’ils ont une fois conclu et arrêté.
“ Là, je leur fis dire par le truchement que j’étais venu de la part des Français pour faire alliance et amitié avec eux et pour les inviter de venir à la traite, que je les suppliais de me permettre de demeurer en leur pays, pour les pouvoir instruire, en la loi de notre Dieu, qui est le seul moyen d’aller en paradis. Ils acceptèrent toutes mes offres et me témoignèrent qu’elles leur étaient fort agréables, de quoi consolé, je leur fis un présent du peu que j’avais, comme de petits couteaux et autres bagatelles qu’ils estimèrent de grand prix, car en ces pays-là, on ne traite pas avec les Sauvages sans leur faire des présents de quoi que ce soit, et en contre-échange, ils m’enfantèrent, comme ils disent, c’est qu’ils me déclarèrent citoyen et enfant du pays, et me donnèrent en garde, (marque de grande affection), à Souharissen, qui fut mon père et mon hôte, car selon l’âge, ils ont accoutumé de nous
appeler cousin, frère, fils, oncle ou neveu, etc. Celui-là est le capitaine du plus grand crédit et autorité qui ait onques été en toutes ces nations, car il n’est pas seulement capitaine de son village, mais de tous ceux de sa nation en nombre de vingthuit, tant bourgs, villes, que villages, faits comme ceux du pays des Hurons, puis plusieurs petits hameaux de sept à huit cabanes, bâtis en divers endroits commodes pour la pêche, pour la chasse et pour la culture de la terre.
“ Cela est sans exemple aux autres nations d’avoir un capitaine si absolu ; il s’est acquis cet honneur et pouvoir par son courage et pour avoir été plusieurs fois à la guerre contre les dix-sept nations qui leur sont ennemies et en avoir apporté des tetes de toutes ou amené des prisonniers.
Ceux qui sont vaillants de la sorte sont fort estimés parmi eux. Et quoiqu’ils n’aient que la massue et 1 arc, si est-ce qu’ils sont très belliqueux et adextres à ces armes.
Après tout ce bon accueil, nos Français s’en étant retournés, je restai le plus content du monde, espérant d y avancer quelque chose pour la gloire de Dieu ou au moins d’en découvrir les moyens, ce qui ne serait pas peu, et de tâcher d’apprendre l’embouchure de la rivière des Iroquois, pour les mener (les Neutres) à la traite.
J ai fait aussi mon possible pour apprendre leurs mœurs et façon de vivre ; et durant mon séjour je les visitais dans leurs cabanes pour les savoir et pour (les) instruire, et les trouvais assez traitables, et souvent, aux petits enfants qui sont
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fort éveillés, tout nus, et tout échevelés, je leur faisais faire le signe de la croix et ai remarqué qu’eu tous ces pays, je n’en ai point trouvé de bossus, de borgnes ou contrefaits . . .
“ Trois mois durant j’eus toutes les occasions du monde de me contenter de mes gens. Mais les Hurons, ayant découvert que je parlais de les mener à la traite, firent courir par tous les villages où ils passaient, de fort mauvais bruits de moi, que j’étais un grand magicien, que j’avais empesté l’air en leur pays, et empoisonné plusieurs (Hurons), que s’ils ne m’assommaient bientôt, je mettrais le feu dans leurs villages, ferais mourir tous les enfants, enfin j’étais, à leur dire, un grand atatanite, c’est leur mot pour signifier celui qui fait les sortilèges qu’ils ont le plus en horreur ; et, en passant, sachez qu’il y a ici force sorciers, et qui se mêlent de guérir les maladies par marmotteries et autres fantaisies ; enfin ces Hurons leur ont toujours dit autant demal des Français qu’ils se sont pu aviser pour les divertir de traiter avec eux, que les Français étaient inaccostables, rudes, tristes et mélancoliques, gens qui ne vivent que de serpents et venins, que nous mangions le tonnerre, qu’ils s’imaginent être une chimère non pareille, et y ajoutèrent mille autres sottises pour nous faire haïr d’eux1.
“ Et en effet, ces bonnes gens, qui sont fort faciles
1. Les Hurons, dont le Père de la Roche d’Aillon dépeint ici la conduite malicieuse, en agissaient ainsi uniquement pour que les Neutres ne cherchassent pas à se rendre chez les Français et qu’ ainsi le commerce de cette nation leur demeurât toujours acquis. Les Hurons, après avoir troqué leurs pelleteries avec les Français, sa-
à persuader, me prirent en grand soupçon ; sitôt qu’il y avait un malade, ils me venaient demander s’il n’était pas vrai que je l’eusse empoisonné, qu’on me tuerait assurément si je ne le guérissais. J’avais bien de la peine à m’excuser et défendre. Enfin, dix hommes du dernier village, appelé Ouaroronon, à une journée des Iroquois, leurs parents et amis, venant traiter à notre village, me vinrent visiter et me convièrent de leur rendre le réciproque en leur village ; je leur promis de n’y pas manquer lorsque les neiges seraient fondues et de leur donner à tous quelques bagatelles, de quoi ils se montrèrent contents. Là-dessus, ils sortirent de la cabane où je logeais, couvant toujours leurs mauvais desseins sur moi, et voyant qu’il se faisait tard me revinrent trouver et brusquement me firent une querelle d’allemand ; l’un me renversa d’un coup de poing et l’autre prit une hache et m’en pensa fendre la tête ; Dieu, qui lui détourna la main, porta le coup sur une barre qui était là près de moi ; je reçus encore plusieurs autres mauvais traitements, mais c’est ce que nous venons chercher en ces pays. S’apaisant un peu, ils déchargèrent leur colère sur le peu de hardes qui nous restaient et prirent notre écritoire, couverture, bréviaire, et notre sac où il y avait quelques jambettes, aiguilles, alênes et autres petites choses de pareille étoffe, et m’ayant ainsi dévalisé, ils s’en allèrent toute la nuit fort joyeux de
vaient très bien ensuite se rendre chez les peuples voisins de leur pays et là, échanger avec avantage les marchandises françaises contre d autres dont ils avaient besoin ou pour des fourrures qu’ils allaient ensuite vendre aux Français.