‹ Les Franciscains et le CanadaChapitre 252 sur 344 · RELATION DU P. DE LA ROCHE D’AILLON · texte numérisé non relu

RELATION DU P. DE LA ROCHE D’AILLON

leur exploit et, arrivés en leur village, faisant revue sur leurs dépouilles, touchés peut-être d’un repentir venu du Très-Haut, ils me renvoyèrent notre bréviaire, cadran, écritoire, couverture et le sac mais tout vide.

“ Lors de leur arrivée en mon village, appelé Ounontisaston, il n’y avait que des femmes, les hommes étant allés à la chasse du cerf ; à leur retour, ils me témoignèrent être marris du désastre qui m’était arrivé, puis n’en fut plus parlé.

“ Le bruit courut incontinent aux Hurons que j’avais été tué, dont les bons Pères de Brébeuf et de Noué qui y étaient restés, m’envoyèrent promptement Grenolle pour savoir la vérité, avec ordre, que si j’étais encore en vie, de me ramener ; (je) ne voulus les contredire puisque tel était leur avis et celui de tous les Français qui appréhendaient plus de disgrâces en ma mort que de profit, et m’en revins ainsi au pays de nos Hurons où je suis, à présent tout admirant les divins effets du ciel.

“ Le pays de cette nation Neutre est incomparablement plus grand, plus beau et meilleur qu aucun autre de tous ces pays ; il y a un nombre incroyable de cerfs, lesquels ils ne prennent (pas) un à un comme on fait par deçà, mais faisant trois haies en une place spacieuse, ils les courent tout de front tant qu’ils les réduisent en ce lieu où ils les prennent ; et ont cette maxime pour toutes sortes d’animaux, soit qu’ils en aient besoin ou non, qu’ils tuent tout ce qu’ils rencontrent, de crainte, à ce qu’ils disent, que s’ils ne les prenaient, que les bêtes iraient ra-

conter aux autres comme elles auraient été courues, et qu’ensuite ils n’en trouveraient plus en leur nécessité.

“ Il s’y trouve aussi grande abondance d’orignaux ou élans, castors, chats suavages et des écureuils noirs plus grands que ceux de France, grande quantité d’outardes, coqs d’Inde, grues et autres animaux qui y sont tout l’hiver, qui n’est pas long ni rigoureux comme au Canada, et n’y avait encore tombé aucune neige le vingt-deuxième de novembre, lesquelles ne furent tout au plus que de deux pieds de haut et commencèrent à se fondre dès le 26 janvier ; le huitième mars, il n’y en avait plus du tout aux lieux découverts, mais bien en restait-il un peu dans les bois.

“ Le séjour y est assez récréatif et commode, les rivières fournissent quantité de poissons et très bons, la terre donne de bons blés, plus que pour leur nécessité. Il y a des citrouilles, fèves et autres légumes à foison, et de très bonne huile qu’ils appelle atouronton. Tellement que je ne doute point qu’on devrait s’y habituer plutôt qu’ailleurs1; et sans doute avec un plus long séjour, il y aurait espérance d’y avancer la gloire de Dieu, ce qu’on doit rechercher plus qu’autre chose ; et leur conversion est plus à espérer pour la foi que non pas celle des Hurons, et me suis étonné comme la compagnie des marchands, depuis le temps qu’ils viennent en ces contrées, n’ont (pas) fait hiverner au dit pays quelques Français. Je dis assurément qu’il serait fort

1. “ Voilà la plus ancienne description de la péninsule huronne,qui est aujourd’hui la partie la plus fertile et la plus riche du Canada.” Ferland, Cours d’histoire, x, p. 219.

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facile de les mener à la traite, (ce) qui serait un grand bien pour aller et venir par un chemin si court et facile, car d’aller des lieux de la traite aux Hurons parmi tous les sauts si difficiles et toujours en danger de se noyer, il n’y a guère d’apparence, et puis des Hurons s’acheminer en ce pays six journées, traversant les terres par des chemins effroyables et épouvantables comme j’ai vu, ce sont des travaux insupportables, et seul le sait qui s’y est rencontré.

“ Donc, je dis que messieurs les associés devraient, à mon avis, envoyer hiverner des Français dans le pays des Neutres, moins éloigné que celui des Hurons, car ils se peuvent rendre par le lac des Iroquois au lieu où l’on traite, tout au plus en dix journées1 ; ce lac est le leur aussi, les uns (les Iroquois) sont sur un bord et les autres (les Neutres) sont sur l’autre, mais j’y vois un empêchement qui est qu’ils n’entendent guère à mener des canots, principalement dans les sauts, bien qu’il n’y en ait que deux, mais ils sont longs et dangereux. Leur vrai métier est la chasse et la guerre ; hors de là, (ils) sont grands paresseux que vous voyez comme les gueux de France, quand ils sont soûls, couches le ventre au soleil ; leur vie, comme celle des Hurons, (est) fort impudique et leurs coutumes et mœurs

tout de même. Le langage est différent neanmoins, *

1. Le lac dit des Iroquois est le lac Ontario. Notre Récollet est assez exact dans ses calculs : traverser en sa longueur le lac Ontario et descendre à Québec par le Saint-Laurent, en canot, demandait à peine dix jours ; il fallait un peu plus de temps pour refaire .le même voyage en remontant, mais de toutes manières, le chemin, pour aller chez les Neutres, était de beaucoup plus court par cette voie que par le pays des Hurons.

mais ils s’entendent comme le font les Algonquins et Montagnais . . .

“ On dit qu’il nous vient deux nouveaux Pères de France, nommés le Père Daniel Boursier et le Père François de Binville, qu’on nous avait déjà promis dès l’an passé. Si cela est, je vous prie par surcroît de toutes vos peines que vous prenez pour moi, de me faire tenir un habit qu’on m’envoie ; c’est tout ce que je vous demande, car il ne se fait point ici de drap et le nôtre étant usé, je ne m’en peux passer. Les pauvres religieux de saint François, ayant le vivre et le vêtir, c’est tout leur partage en terre ; le ciel, nous l’espérons sous la faveur du bon Dieu pour lequel servir, très volontiers nous engageons notre vie, pour le salut de ces pauvres peuples aveugles, afin qu’il lui plaise, s’il l’agrée, de notre sang faire germer le christianisme en ces contrées. Dieu permet le martyre à ceux qui le méritent ; je suis marri de n’être pas en cet état et n’ignore pas néanmoins que pour être reconnu vrai enfant de Dieu il faut s’exposer pour ses frères.

Viennent donc hardiment les peines et les travaux ; toutes les difficultés et la mort même me seront agréables, la grâce de Dieu étant avec moi, laquelle je mendie par le moyen des prières de tous nos bons amis de par delà, desquels je suis et à vous, monsieur, très humble serviteur en Notre Seigneur.

“Fait à Toanchain, village des Hurons, ce 18 juillet 1627 b ”

!• S ag aed, Ilist. du Canada, p. 880 à 892.

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