‹ Les francs-taupins (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · ANT. PEETERS, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

ANT. PEETERS, LIBRAIRE

ALLGEMEINE NIEDERLANDISOHE BUCHIIAlfDLUNG.

LES

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SEA.PXTR3 ZZZZ.

Le bon seigneur en pacience Tous maulx portoit et enduroit .

Soubz ung confort et espérance Que Dieu après luy aideroit.

Pour fortune qui advenoit Il ne s'en effrayoit de rien , Et par conseil se gouvernoit.

Martial d'Auvergne, les Vigiles de Charles Vil.

€l)ûrUô s?pt et son comtil

La campagne contre les Anglais s'était prolongée en 1439 deux mois plus tard qu'à l'ordinaire , par l'obstination du connétable Arthus de Richemont, qui n'avait tenu compte de l'avis de tous les princes et capitaines de l'armée : ceux-ci, mécontens du service qu'on exigeait d'eux dans une saison si avancée (c'était la semaine de Noël, et chaque année la fête de la Toussaint donnait 2 . i.

le signal du désarmement ) , secondèrent de mauvaise grâce le général en chef, qui n'avait pas la nuit quatre cents combattans autour de lui , tant la discipline était relâchée ; il assiégeait alors la ville d'Avranches , qui fut secourue par le sire de Talbot , au moment où la place voulait se rendre, et l'armée anglaise s'empara , presque sans résistance, du camp des assiégeans , qui abandonnèrent leurs vivres et leur artillerie : le siège fut levé honteusement , et le connétable , qui s'obstinait à le continuer malgré ce désastre, faillit rester seul avec dix personnes. Il retourna irrité auprès du roi , pour obvier au retour d'un pareil échec , qui provenait autant de la désobéissance et de l'impéritie des capitaines que de la rapacité et de l'audace des soldats ; une ordonnance de réforme sur les gens de guerre fut publiée aussitôt , et mise en vigueur dans l'espace de quelques jours.

Cette ordonnance , qui était loin de corriger une foule d'abus consacrés par l'usage , avait été dictée sous l'inspiration de Charles VII , toujours humain et pitoyable pour son peuple ( ce fut une de ses routines que les favoris ne parvinrent pas à changer ). Mais les dispositions relatives à l'établissement de quinze compagnies d'armes , à la nomination de quinze capitaines , à l'envoi des garnisons sur les frontières, et au licenciement du

CHARLES VII ET SON CONSEIL. Il

reste des troupes , ne pouvaient avoir une exécution immédiate et paisible : l'armée s'était dispersée depuis la déroute d'Avrancbes , les gens de guerre remplaçaient leur solde par un pillage permanent, les capitaines congédiés devenaient chefs de bandes , et les princes, qui n'avaient pas reparu à la cour, ajoutèrent ce nouveau grief à leur ressentiment contre le connétable et le conseil qu'il dirigeait; le duc de Bourbon, après avoir obtenu la sénéchaussée de Poitou pour son ancien lieutenant Jean de La Roche frustré de la capitainerie , était allé à Blois rejoindre le duc d'Alençon , le comte de Vendôme , Antoine de Chabannes, et leurs partisans. Cependant Charles VII était venu se fixer pour l'hiver au château d'Angers, comme s'il eût affiché par cette résidence dans la capitale dé l'Anjou la faveur singulière qu'il accordait à la maison d'Anjou, qui gouvernait alors la France sous son nom; il était infidèle à sa chère ville de Bourges depuis ses prospérités: caries lieux ne l'attachaient pas plus que les personnes , ou du moins il s'en détachait aussi facilement.

Au sud-ouest, près du confluent de la Mayenne, qui en cet endroit ronge le pied d'un rocher sur lequel était bâti le château , dominant ces plaines fertiles que les Anglais avaient occupées naguère, la Tour de la basse chaîne fermait la rivière par

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des chaînes tendues à la Tour Guilliou , située à l'autre bord : la rivière , des fossés à fond de cuve taillés dans le roc , dix-sept grosses tours rondes et une muraille crénelée défendaient ce château de tous côtés et le séparaient de la vieille ville toute noire de maisons d'ardoise , toute hérissée d'églises et de couvens , qui , par leur architecture massive à plein cintre, annonçaient une antiquité de huit siècles , et que surpassait la cathédrale de Saint-Maurice avec ses deux énormes clochers jumeaux; la ville neuve s'étendait depuis quatre cents ans sur la rive opposée de la Mayenne, moins riche de fondations religieuses et moins sombre d'aspect , jusqu'à l'hôtel de plaisance que René, roi de Sicile, faisait édifier alors sur les ruines romaines d'Herculée. Le château, dont l'origine remonte à la comtesse Beralde, que Philippe , fils de Louis-le-Gros , enleva à son mari Foulques Réchin comte d'Anjou, et qui fut excommuniée avec son amant , était un vaste bâtiment aux murailles épaisses et nues , aux fenêtres rares et treillissées , aux grands combles d'ardoise surmontés de lucarnes à fronton découpé et couronnés de girouettes façonnées en léopards d'argent, armes des Plantagenets qui possédèrent le comté d'Anjou. Ce bâtiment qui , par des accroissemens successifs , avait bien changé de face depuis sa fondation , ne contenait en ses quatre

étages que les appartenions du roi, composés de la salle des gardes, la salle du conseil, la garderobe , la chambre de parade , la chambre oit gît le roi, Yétuve , la grande chambre du retrait, et de plusieurs autres pièces ayant chacune son attribution spéciale et son nom particulier ; les différens offices de la maison du roi, l'écurie, la bouteillerie, la cuisine , la panneterie, et les logemens des gens de la suite , étaient disséminés dans les tours de l'enceinte , qui renfermait des cours, des jardins , des galeries et une chapelle dédiée à sainte Geneviève , où se disaient autant de messes qu'à Saint-Pierre de Rome.

La salle du conseil présentait en peintures à fresque plusieurs faits historiques des anciens comtes d'Anjou : ici Foulques , premier fils de Geoffroi Grisegonelle, allait en péleriuage au Saint- Sépulcre pour expier le meurtre de Drogon, jeune duc de Bretagne, et l'usurpation de cette province : nu et la corde au cou, il se faisait fouetter par deuxvarlets; là Geoffroi, surnommé Grisegonelle à cause de sa casaque de fourrure grise, combattait un géant danois devant les murs de Paris; on voyait encore le sacre de Baudouin III, roi de Jérusalem , en 1 142 , et Sibylle d'Anjou, reine de Jérusalem , soutenant le siège de cette place. Des statues coloriées de saints et de princes, rangées sous des niches sculptées à jour, témoignaient par

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leur raideur uniforme l'enfance et la naïveté de l'art à l'époque de saint Louis ; la voûte était peinte en rouge et parsemée débranches de genêt, qui rappelaient la possession de l'Anjou par les rois d'Angleterre ; les vitraux au contraire unissaient les fleurs de lis aux léopards dans les armes d'Anjou. L'ameublement ressemblait à celui de la plupart des salles de palais royaux : un siège exhaussé de trois marches , adossé contre la muraille et couronné d'un dais de velours azur fleurdelisé d'or, des bancs, des tréteaux, des formes et des chaires à dossier, couverts de cordouan de Provence ou cuir imité de celui qu'on tannait à Cordoue, frangés de crépines de soie, ciselés et historiés , une table carrée à huit pieds en spirale , revêtue d'un tapis à l'écusson de France, un reliquaire, un livre d'évangiles , attendaient le conseil , qui n'était jamais nombreux , mais qui s'assemblait tous les matins pour traiter des finances, de la guerre et de l'administration du royaume.

Charles d'Anjou, comte du Maine et frère de la reine, introduisit une jeune et belle personne, Antoinette dr Maignelais, avant que le roi fût sorti de la chapelle où il entendait trois messes, deux basses et une grande messe courte , comme tous les jours qui n'étaient pas fériés.

Anloincl le «le Maignelais , cousine d'Agnès Sorel , n'avait encore paru qu'une seule fois dans les

CHARLES VII ET SON CONSEIL. I o

fûtes de la cour , et Charles VII l'avait remarquée, moins à cause de sa beauté qu'eu égard à sa famille. Sa mère, Marie de Jouy, oubliée à Quinquempoix où Jean Maignelais , dit Tristan , vivait dans ses terres après avoir perdu son commandement de capitaine, était venue exprès pour chercher sa part des faveurs que Vamie du roi attirait sur tous les siens; mais elle arriva dans un moment peu favorable au crédit d'Agnès qui s'était fait de puissans ennemis dans le conseil, et elle eut la honteuse ambition de convoiter pour sa fille l'héritage de sa nièce; le comte du Maine, à qui s'adressa cette mère coupable , fut d'autant mieux porté à la seconder dans cette intrigue de prostitution , que la future maîtresse lui inspirait peu d'ombrage.

Il était impossible en effet d'allier un esprit plus commun et moins orné, à une figure plus noble et à de plus rares perfections corporelles; l'éducation n'eût pas même réussi à suppléer chez elle l'intelligence qui lui manquait complètement, et, dans l'abandon où elle fut élevée au fond d'une province, elle semblait étonnée de tout, et cri étonnement fixe ne prenait cesse que pour aboutir à un rire hébété et machinal. On l'eût adorée si elle avait pu rester muette éternellement, car son regard ne participait point à cette nience insupportable: mais des qu'elle ouvrait la

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bouche, le charme de sa personne était détruit.

Elle avait un caractère de physionomie qu'on estimait beaucoup en France à cette époque, parce qu'il y était peu ordinaire avant que le type national , qui consistait dans la peau blanche , les yeux bleus et les cheveux blonds , se fût effacé par le mélange des races. Antoinette Maignelais était brune de teint, avec les cheveux et les yeux noirs : ces yeux jetant des étincelles, ces cheveux brillans comme du jais , cette peau veloutée et musquée, ces dents d'ivoire toujours en montre, ces regards roulant sous de longs cils , cet embonpoint arrondi, cette taille souple et fine , n'était-ce pas un voluptueux langage qui parlait aux sens? toutefois il lui manquait, pour plaire , la grâce qui est à la beauté ce que l'élocution esta l'esprit ; la grâce , qui est tout et qui n'est rien , la grâce , ce génie de la femme.

Son habillement accusait le mauvais goût de sa mère qui avait exagéré la mode dans l'espoir de commencer par-là le règne d'Antoinette; au lieu du hennin ou bonnet à cornes qu'Isabeau de Bavière avait fait adopter malgré l'opposition constante des prédicateurs , elle portait déjà ce haut bonnet conique d'où pendait un voile tombant jusqu'à terre, qu'un contemporain a jugé chose vaine et sans doute haineuse à Dieu; ce bonnet ou couvrechef était de velours vermeil ou écar-

late brodé de perles ; elle avait le cou et la gorge découverts pour laisser voir peut-être un collier d'or à grosses baies ou grains ronds ; sa jupe traînante était de la même couleur que sa coiffure en étoffe de soie ; le surcot et les fausses-manches longues tailladées en trèfle , faits de velours vert-gai et bordés de canetille d'argent, cachaient un corsage et d'autres manches justes pareilles à la jupe ; une large ceinture de camelin blanc , ou poil de chèvre travaillé à la façon du poil de chameau , supportait un chapelet de dix ave en bois de senteur , gros comme des œufs de pigeon ; ses souliers de velours vert se terminaient en poire ou demi-poulaine.

Charles d'Anjou, premier du nom, comte du Maine , de Guise , de Gien et de Mortain , vicomte de Chatelieraud et de Martigné , seigneur de la Ferté-Bernard , pair de France , gouverneur et capitaine de la ville de Paris depuis 1433 , était troisième fils de Louis d'Anjou , IIe du nom , roi de Sicile; il avait succédé à La Tremoille dans les bonnes grâces de Charles VII , et dès lors il évita de s'éloigner de la personne royale, dans la crainte qu'on profitât de son absence pour le supplanter et nuire aux intérêts du connétable, qu'il avait épousés avec dévouement. Les belles entreprises qu'il fit contre les Anglais répondaient, suffisamment de son courage et de ses talens militaires ;

mais sa santé chancelante l'excusait de ne plus paraître dans les camps , et promettait à ses envieux la fin naturelle de son gouvernement et de ses jours ; cependant cette faiblesse et ce malaise continuels dont il affectait de craindre les suites et qu'il mettait sans cesse en relief par politique, n'attaquaient pas ses qualités vitales, et, grâce au régime de privations qu'il s'imposait , ses chances de mort étaient moins réelles qu'il feignait de le croire : il n'avait pas encore trente-six ans.

C'était un homme de taille moyenne, peu robuste , maigre et marchant plié en deux ; ses traits forts et anguleux , son nez arqué , ses yeux bruns et sa barbe épaisse conservaient quelque chose qui annonçait la fusion du sang des Bourbons et des rois d'Aragon : mais l'immobilité et la pâleur cadavéreuse de son visage lui donnaient un air sinistre et fatal auquel on avait peine à s'accoutumer, et sa voix sépulcrale augmentait le sentiment de répulsion qu'on éprouvait à la voir. Il avait tourné à son avantage ce prestige redoutable qui résultait de son aspect et de ses paroles , en s'attribuant le don de divination , et ce moyen lui avait attaché par la crainte le crédule Charles VII , qui, sans avoir des astrologues à charge dans sa maison , se montrait curieux d'astrologie , science plus estimée que toutes les autres en ce temps-là.

Le comte du Maine aimait à faire ressortir par

la couleur de ses habits sa face blême ; ses cheveux châtains l'encadraient et descendaient sur la nuque en chignon touffu et lustré ; sa robe longue et ample de blanchet ou drap blanc , était garnie au bas , aux manches et au collet , de bordures de martre zibeline, avec une ceinture de tissu de soie noire à clous d'argent , et une chaîne d'or pesant vingt marcs.

— Ma belle cousine , dit-il à la demoiselle de Maignelais , le roi notre sire s'en va venir céans , savez-vous que lui dire et répondre ?

— Oui bien , reprit-elle avec son rire imbécile; si lui dirai Monseigneur, et lui répondrai comme il appartiendra avec révérence.

— Il ne suffit de révérence garder , mignonne : vous avez ouï conter tant de merveilles dudit sire, lui direz-vous , touchant sa justice , sagesse et débonnaireté , que vous étiez fort impatiente de le voir , entendre et admirer , ce que vous ai promis par grâce singulière ?

— Oui bien , monseigneur; ma cousine Agnès m'a conté qu'il aimait les dames en toute honnêteté et leur portait honneur; ma cousine Agnès m'entretint aussi de ses amours : je n'omettrai rien de toutes ces choses, et ajouterai ce qu'il vous a plu m'enseigner.

— M'aide Dieu ! vous avez l'oreille dure pour si mal comprendre : gardez-vous de déclarer au

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roi que je vous ai rien enseigné , et gardez plus que tout de nommer madame de Beauté.

— Pourquoi ne la nommer pas , monseigneur , •puisqu'elle est ma belle cousine? elle a de grands biens et de gentils honneurs que j'envie , et madame ma mère vient de Quinquempoix exprès pour acquérir telle fortune : je compte semblablement prier le roi notre sire qu'il fasse de moi comme il fit d'Agnès.

— Là , ne le dites point , m'aide Dieu î je vous prie plutôt de tenir bouche close, car vous ne connaissez comme il faut parler à la personne d'un roi.

— Nenni dea , monseigneur , je ne vis onc de Yoi en notre village de Quinquempoix, et je me souviens tant seulement du seigneur anglais qui prit la ville de Gournay où monsieur mon père était capitaine, il y a long-temps : ledit seigneur avait de riches armes d'or, et allait en triomphant arroi au bruit des clairons

— Voici venir le roi , ne le courroucez en devisant de madame Agnès qu'il a cessé d'aimer ; mais devisez de propos joyeux , honnêtes , doux et badins , afin qu'il y prenne plaisir.

La portière de brocart fut relevée par un page vêtu court, en pourpoint de soie vermeil ou écarlate avec la croix blanche devant et derrière, les chausses de blanchet , et le bonnet emplumé à la

main. Charles VII entra lentement comme plongé dans une rêverie distraite; deux archers des vingtquatre de la garde écossaise , habillés de rouge , de blanc et de vert , l'accompagnaient à droite et à gauche , selon les privilèges de leur récente institution, et se retirèrent à la porte derrière le rideau , qui retomba ; le roi n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'il n'était pas seul, et s'assit pensif, les yeux levés au plafond.

Charles VII , qui n'avait pas alors quarantesept ans, commençait à ressentir les atteintes de cette vieillesse anticipée que chaque année, chaquemois rendit plus infirme et plus décrépite, jusqu'à sa mort. Les fatigues de la guerre , et plus encore les chagrins qui le poursuivirent dans ses affections de fils , de père, d'amant et d'ami , brisèrent le corps en même temps que l'âme , et , bien avant l'âge, sa tête blanchit, son visage se rida , ses mains tremblèrent. En 1440, ces symptômes séniles s'annonçaient déjà par un grand nombre de cheveux blancs , par quelques rides et surtout l'amaigrissement de ses traits, qui, beaux et réguliers , perdaient de leur finesse et de leur harmonie, à devenir trop arrêtés : son nez et son menton s'allongeaient, sa bouche saillait en moue, et ses yeux semblaient s'agrandir en s'allanguissant; les pommettes de ses joues se coloraient les d'un rouge vif, et une mélancolie d'habitude 2 a.

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voilait son regard, et donnait autant d'immobilité à sa physionomie que de mollesse et d'indécision à ses mouvemens ; il se fût volontiers condamné à la solitude et au silence. Il était d'une stature moyenne qui ne manquait pas de grâce et de dignité , lorsqu'il était en robe , sinon la grosseur de ses genoux et la petitesse de ses jambes nuisaient beaucoup à l'élégance de sa tournure; aussi portait-il rarement l'habit court.

Sa robe de velours azur tombait jusqu'aux talons, sans être serrée autour des reins par une ceinture ou une cordelière; l'hermine, qui était fourrure royale , bordait le tour des manches et du collet ; sa coiffure était un chapeau de velours noir, à larges bords retroussés, et à forme arrondie en calotte, avec des lozanges de pierreries et de perles. Il avait les cheveux presque ras, et découvrait ses oreilles outrageusement grandes.

— Monseigneur , lui dit Charles d'Anjou en le saluant par une inclination profonde, Dieu vous aide ! Avez-vous ce matin tiré de l'arbalète ?

— Point , je viens d'ouir quatre messes pour me récréer, car le temps ne m'invitait au jeu de l'arc et de l'arbalète ; j'ai prié pour vous , beau cousin.

— Je pense que le roi des cieux aura égard aux requêtes du plus puissant roi de la terre , et je vous remercie , monseigneur , de vous intéresser

à ma part du paradis. Devant que le conseil s'assemble et que M. le connétable prenne de nous congé , j'ai mené vers vous une gente damoiselle...

— Saint Jean ! interrompit le roi sans avoir détaché les yeux de la voûte; depuis ne sais combien de jours je n'ai vu ma mie Agnès , et la désire à toute heure

— C'est une honnête et nice pucelle, reprit Charles d'Anjou sans donner à Charles VII le temps d'exprimer ses désirs , elle n'a guère fréquenté la cour où se gâtent les bonnes femmes , et vous serez content de son naïf entretien , je vous assure : elle est de sage conseil et d'humilité décente , elle a gentille façon et friande gracieuseté , comme vous pourrez voir. Il était écrit aux astres qu'elle viendrait vous tirer d'ennui et que vous la tiendriez à gré.

— Cela est écrit , dites-vous , mon cousin ? s'écria le roi, qui, pour se conformer aux arrêts de la destinée , abaissa les yeux et les arrêta sur Antoinette , qui riait. Vous savez la prude et honorable amitié que je maintiens pour les dames , desquelles je suis zélé serviteur! Vraimenl cellen i ne m'est pas inconnue.

— Oui bien, monseigneur, s'empressa de répondre Antoinette, je vous vis le jour des étrennes , chez ma cousine Agnès Sorel, où je dansais aux chansons.

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— En vérité je me le recorde bien , reprit tristement le roi; je louai votre venuslé , et vous baisai à la bouche par amour de ma mie Agnès.

— Monseigneur , j'ai pensé que la compagnie de cette damoiselle vous serait moult plaisante , répliqua le comte du Maine qui mettait tous ses soins à écarter le souvenir d'Agnès comme il l'écartait elle-même; je vous conseille de faire nouvelle amie et nouveaux amours.

— Mon beau cousin , l'ingratitude de madame de Beauté m'est trop amère, et je ne veux plus aimer ; ma cousine , jouez-vous le jeu des échecs?

— Qu'est-ce, monseigneur? repartit la niaise qui ne permit pas à Charles d'Anjou de l'excuser. Je sais de beaux jeux que je vous apprendrai , si vous le trouvez bon ; nous jouerons ensemble à Je vous prends sans vert, à Colin-Maillard , aux Jonchées y au Mariage. . .

— Saint Jean ! les beaux jeux pour un roi de France! s'écria Charles en souriant de cette naïveté qui ne lui déplut pas : sauriez-vous faire de beaux contes, petite?

— Oui, bien, monseigneur, répondit Antoinette sans se troubler de ces questions ; je vous conterai les histoires de l' Ancien-Testament.

— Ce sont de glorieuses et profitables histoires , reprit le roi qui en faisait sa lecture quotidienne; sauriez-vous réciter rimes et poésie?

— Oui , bien , monseigneur , je vous chanterai de joyeux noèls bourguignons en basse note, le grand branle aux Anglais et de beaux chants d'église.

— Mon cousin , m'avez-vous pas conseillé de faire nouvelles amours? dit le roi qui s'amusait un moment des enfantillages de cette jeune fille, après avoir su apprécier l'esprit orné et délicat d'Agnès. A Dieu vous command , ma nouvelle amie , et ce soir nous deviserons plus à plein.

11 descendit de son estrade pour sceller cette espèce d'engagement par un baiser que reçut Antoinette en riant aux éclats , de manière à déconcerter son introducteur , qui n'aurait pas osé espérer de cette épreuve un résultat aussi prompt et satisfaisant. La parenté d'Antoinette et d'Agnès , qu'il redoutait, servit au contraire ses projets, parce que le roi eut moins de chemin à faire pour passer de l'une à l'autre , et quoique la dernière n'eût aucune ressemblance avec sa cousine, dont on lui destinait la place, le roi se persuada qu'il retrouvait son ancienne amie , plus jeune , plus belle et plus candide qu'elle n'avait jamais été. Charles VII s'attachait surtout par habitude, et il aimait de préférence les personnes qu'il voyait tous les jours. On ébranlait sans peine ses sentiniens les plus solides avec l'adresse de la parole, et au moyen de l'absence; c'était s'éloigner de son cœur a , a..

qu'être hors de sa vue , et depuis deux semaines entières qu'Agnès Sorel n'avait pas trouvé accès auprès de lui , elle était presque dépossédée d'un amour que dix années de possession n'avaient pas eu la puissance de miner. Le comte du Maine jugeait bien qu'il en serait des maîtresses du roi comme des favoris , que ce prince avait acceptés sans les choisir, quand le président de Provence fut remplacé par le sire de Giac, quand Georges de la Tremoille succéda à Camus de Beaulieu , et du moins, pour un changement de maîtresse, il n'y avait pas de sang à essuyer, ni de violence à dissimuler : le sire de Giac et Camus de Beaulieu avaient péri assassinés , la Tremoille avait failli l'être , et le connétable , auteur occulte de ces intrigues , ne demandait pas la mort d'Agnès.

A peine Antoinette de Maignelais fut-elle passée dans un cabinet appelé V étude , sans que son rire se modérât par l'isolement, les créatures du connétable, qui était l'âme du conseil, de loin comme de près , entrèrent dans la salle avec leur patron prêt à monter à cheval pour se rendre en son gouvernement de l'Ile-de-France. Ils s'inclinèrent tous devant Charles , qui ne prit pas garde à eux, et ne fit accueil qu'au comte de Richemont. Outre celui-ci et le comte du Maine, qui régnaient d'intelligence sous le nom du roi, les membres présens du conseil étaient les seigneurs de Gau-

court , de Coëtivy , de Xaintrailles , de la Varenne, l'archevêque de Reims, chancelier, le bâtard d'Orléans, Jean Bureau et Guillaume Cousinot. Le comte de Puchemont, fils delà reine d'Angleterre, frère du duc de Bretagne et beau-frère du duc de Bourgogne , avait le caractère despote , vindicatif et froidement cruel: son faux air de bonhomie , son clignement d'yeux caressant , son sourire doucereux, laissaient percer les noirs desseins qui couvaient sans cesse dans son âme. Il était haï de tous ceux qui l'approchaient , et personne cependant n'osait se déclarer ouvertement contre lui; il s'était emparé violemment de la confiance du roi, qui avait vu trois de ses favoris victimes de la jalousie de ce terrible connétable, et qui se fût exposé à la haine de tout son royaume plutôt que de se faire un pareil ennemi. Arthus de Richemont, malgré la tyrannie qu'il exerçait sur la volonté royale, était l'un des plus fidèles sujets de Charles VII, et il contribua plus que tous, par ses services éelatans , à délivrer la terre de France asservie aux Anglais : lépée de connétable , dans sa main , fut aussi glorieuse que si Bertrand Duguesclin l'eût encore portée. Pendant trente ans il s'était instruit au métier delà guerre dans les champs de bataille, et il ne les quittait qu'à regret pour reparaître à la cour, où la rudesse du soldat se trouvait mal à l'aise au milieu des lan-

28 LES FRA.NCS-TACPINS.

gués dorées de la flatterie ; sa dévotion exagérée ne consistait qu'en pratiques extérieures , en fondations pieuses , en chàtimens rigoureux contre les blasphémateurs; la discipline était pour lui une seconde religion , et on n'y manquait pas impunément sous ses ordres ; une tête coupée , une pendaison , une noyade ne lui coûtaient qu'un mot , mais souvent , le supplice exécuté , il se repentait et commandait un autre supplice.

Il était revêtu de ses armes polies qui offraient aux coudes, aux genoux et aux épaules, des pièces tranchantes et acérées qu'on utilisait quelquefois dans les combats corps à corps , car les principaux chefs descendaient de cheval , dans certaines circonstances, comme les simples archers. Il avait au lieu de casque un chapeau de fourrure brune sans ornement, sous lequel ses cheveux courts étaient cachés ; il tenait à la main un bâton blanc, comme marque de sa dignité , et ni dague ni épée ne chargeaient son baudrier bouclé aux tassettes qui protégeaient les reins , ainsi qu'une tunique de fer; il avait laissé sa cotte d'armes et le reste de son harnais aux écuyers qui gardaient son destrier bardé et caparaçonné.

Le bâtard d'Orléans , Jean comte de Dunois , était le meilleur chevalier de France , et son nom inspirait aux ennemis autant de terreur que de respect ; son courage et sa loyauté , son désinté-

CHARLES VII ET SON COlVSfcJL. 29

ressèment et sa grandeur d'àme légitimaient sa naissance et soutenaient l'honneur de la maison d'Orléans , pendant que l'héritier de cette maison était prisonnier en Angleterre depuis le désastre d'Azincourt. Dunois, par son exemple et par ses efforts héroïques, releva la cause perdue de Charles VII, et ne compta pour rien son intérêt dans les secours précieux qu'il fournissait au roi de Bourges, par dévouement à la couronne, à la patrie et aux devoirs de la chevalerie. Il était brave jusqu'à la témérité , franc jusqu'à l'imprudence, généreux jusqu'à la prodigalité, fier et emporté avec les grands, humble et doux avec ses inférieurs ; il n'avait pas à se reprocher une seule de ces cruautés que la guerre civile rendait si communes* et il était autant chéri des soldats que le connétable en était détesté.

Son visage plein et ovale respirait la bonté et la noblesse , malgré l'expression fine de sa bouche et le regard imposant de ses yeux couverts; une calotte de damas noir, taillée en pointe sur le front , dessinait la forme bizarrement bosselée de sa tête pyramidale. Il était vêtu d'un habit long de brocart d'argent à fleurs arabesques , avec un collet de penne de gris, sorte de fourrures en plumes d'oiseaux; il n'avait à sa ceinture qu'une dague enrichie de pierres précieuses ; une lourde chaîne d'or à feuilles de chêne et d'olivier, pesant plus

30 LES FRAIVCS-TAIJPINS.

qu'un corselet de fer, descendait sur sa poitrine. Sa démarche, sa tournure et sa parole étaient empreintes d'une majesté de prince, tempérée par une familiarité digne et par une grâce naturelle ; cette fleur de courtoisie et de vertus chevaleresques , qu'avait fanée le tourbillon des discordes intestines , se conservait pure et brillante chez le brave Dunois, fidèle à la vieille devise des preux : Dieu, le roi et les dames. Cependant il n'eût pas sacrifié au bien de l'état le serment de vengeance fait sur le corps de son père assassiné par Jean-sans- Peur , et son principal grief contre le connétable , qu'il avait pris en aversion depuis trois ans, était le traité de paix conclu par les soins du comte de Richemont , avec Philippe de Bourgogne , fils de l'assassin du duc d'Orléans. Il vouait à la même haine tous les auteurs de cette paix parjure , et plusieurs fois il avait supplié Charles VII de rappeler ses anciens conseillers , et surtout Tannegui du Châtel exilé comme Armagnac : le connétable et les siens s'étaient opposés à ce rappel, sans parvenir à causer la disgrâce de Dunois.

Les membres du conseil , que l'exil , le poison et le bourreau avaient souvent renouvelé, dépendaient servilement du connétable et de Charles d'Anjou, qui venaient d'exclure en dernier lieu le seigneur de Chaumont et Etienne Chevalier, comme trop bien disposés pour Agnès Sorel.

Renaud de Chartres , cardinal , archevêque de Reims et chancelier de France , eût été un habile négociateur s'il avait su mieux contenir les emportemens et les contradictions de son humeur impérieuse : il échoua, par sa faute, dans plusieurs ambassades auxquelles il fut employé; car, malgré son élévation de fortune et son âge respectable, il était encore aussi violent que dans son doyenné de Saint-Pierre de Beauvais où il se permit des voies de fait contre le bailli de l'évêque. Ces dispositions guerrières l'amenèrent souvent à la suite du connétable sur le théâtre de la guerre, où peut-être il devint acteur à l'instar de Guérin , évêque de Senlis, qui commandait l'armée de Philippe- Auguste à Bouvines. Ce vieillard, vêtu de violet , se coiffait de la barrette de cardinal , ou chapeau à glands , moins pourpre que son visage ; il l'avait rapporté la veille du concile général de Florence, où le pape Eugène IV s'était chargé de récompenser le chancelier de Charles VII, à condition que Ja pragmatique sanction, cette barrière légale de l'autorité du Saint-Siège , serait abolie; mais la promesse faite au pape ne fut tenue que sous le règne de François Ier, qui abandonna les libertés de l'église gallicane.

Pregent de Coëtivy , chevalier et chambellan du roi, gouverneur de La Rochelle, voulait être en même temps amiral de France , quoique ces

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deux charges fussent incompatibles : la dernière lui avait été promise en remplacement du sire de Loheac , à l'occasion des étrennes que le connétable distribuait par la main du roi. Il était tenu des vailians chevaliers et renommés du royaume, dit un historien contemporain ; sa prudence qu'on estimait beaucoup dans le conseil , ne l'avait pas empêché d'être pris au combat d'Yenville en 1428, défait en plusieurs rencontres et blessé au siège de Meaux; le fait d'armes dont lui savaient le plus degré ses protecteurs, consistait dans l'enlèvement du sire de La Tremoille au château de Chinon ; le comte de Richemont l'avait eu pour lieutenant; Charles d'Anjou l'avait fait chevalier : c'était leur plus dévoué partisan. Charles VII, qui se défiait de lui en mémoire du coup hardi tenté sur la personne de La Tremoille saisi dans son lit, emprisonné et mis à rançon, venait en vain de le nommer capitaine de Saintes, pour l'éloigner du conseil et lui faire attendre plus patiemment l'amirauté. Pregent de Coëtivy, d'une figure sombre et rébarbative , était à peine guéri de sa blessure reçue au siège de Meaux ; il portait une robe de la couleur de ses armoiries, à larges bandes d'or et de sable; son chaperon également mi-parti , en forme de turban dont la queue pendait déroulée jusqu'à terre , était décoré déjà d'une ancre brodée à fleurs de

lis, pour marque de sa future dignité d'amiral. Raoul , sixième du nom , seigneur de Gaucourt , d'Argicourt et de Maisons -sur- Seine , premier chambellan du roi , méritait la qualification de vaillant, bon et loyal chevalier qu'on lui donnait ; il avait fait ses premières armes en Hongrie , contre les infidèles, dans l'expédition aventureuse du comte de Ne vers , et cette croisade héroïque se grava dans son esprit en souvenirs ineffaçables qu'il évoquait sans cesse en présence des guerres d'enfansdont il fut témoin, après avoir survécu au combat de géans de Nicopolis , où périt l'élite de la noblesse française. Il était resté peu de temps captif chez les Turcs ; mais il fut dix ans prisonnier des Anglais , et sa mauvaise étoile lui gardait encore plus d'une infortune de ce genre, quoique , âgé de soixante-douze ans , il eût remis l'épée dans le fourreau pour demeurer auprès du roi qui l'aimait comme un père et le consultait de préférence. Ce vieux chevalier, à barbe blanche , mais toujours vert et impétueux , était enveloppé d'une robe longue à ses armes en hermine semée de barbeaux adossés de gueules : son haut-bonnet de fourrure étalait la large croix blanche des Armagnacs , et il avait au cou une chaîne d'or à gros anneaux, en mémoration de son ancien esclavage; il ne quittait ni jour ni nuit le chapelet qu'il avait eu dans sa prison.

34 LES FRAXCS-TAUPINS.

Jean , dit Pothon , seigneur de Xaintrailles , de Roques , de Salignac et de Villeron , maître de l'écurie , chambellan du roi et bailli de Berri , fut avec raison déclaré, dans un registre du parlement, Vun des plus vaillans capitaines du royaume. Il eut part active à toutes les campagnes qui rétablirent les affaires désespérées du roi , et il communiquait à ses gens d'armes l'intrépidité et l'enthousiasme qu'il fallait pour suppléer au nombre et à la puissance des Anglais. Il mettait d'ordinaire de moitié dans ses entreprises Etienne de Vignolles , dit La Hire , son frère d'armes, atteint à cette époque de la maladie qui devait le faire succomber bientôt. Pothon ne se piquait pas de connaître l'art de la stratégie et du commandement; mais il se vantait d'être le plus grand en armes après La Hire , et ses ennemis leur rendaient justice à tous deux en les craignant eux seuls autant que toute l'armée. Pothon n'était donc conseiller que de titre , car il en appelait toujours à son épée, et se référait toujours à l'avis du connétable , qu'il avait éprouvé en combattant auprès de lui. Cependant ses reproches brusques et hardis n'avaient pas peu contribué à relever l'énergie de Charles VII, qui perdait gaîment une belle couronne, et si Agnès Sorel n'eût secondé de son crédit ce féal serviteur , il se fût repenti peut-être d'avoir osé faire rougir un roi. Il était couvert de

son haubergeon de mailles , avec une cotte d'armes pareille à son écusson écartelé d'argent à la croix de gueules et de gueules au lion d'argent; son visage tailladé de cicatrices qui l'ennoblissaient, semblait étonné du grand jour, qu'il ne recevait d'ordinaire qu'à travers la visière d'un heaume; il marchait le poing sur la hanche et les jambes écartées comme s'il chargeait à cheval et la lance en arrêl.

Pierre deBrézé, deuxième du nom, seigneur de la Varenne et de Brissac, sénéchal d'Anjou, commençait à faire son chemin dans la carrière des honneurs ; il entrait pour la première fois dans le conseil , et son masque de renard , son parler mielleux, et son intelligente soumission au moindre signe de Charles d'Anjou , lui promettaient une fortune rapide à la cour. Sa probité n'avait pas encore traversé saine et sauve les finances de l'état, et sa jeunesse, qui brillait dans l'incarnat de ses joues et les boucles de sa chevelure blonde , se sentait déplacée au milieu des têtes blanchies qui entouraient la royauté. Il avait un habit court déchiqueté et flottant au dessus du genou, en drap de soie azuré à croisettes d'or, des chausses serrées dessinant la forme des jambes , et des bottines de cuir non lacées ou escaf- Jignons.

Jean Bureau était en titre maître des comptes

36 LES FRANCS-TATJPI^S.

et trésorier du roi , mais plus réellement maître de l'artillerie avec son frère Gaspard; il avait perfectionné l'attaque et la défense des places , soumis à des règles mathématiques la science du bombardier, et inventé de nouvelles machines de guerre ; c'était un homme de génie , qui devinait la révolution que les armes à feu devaient opérer dans la tactique militaire ; car , depuis la découverte de la poudre , l'usage en était presque nul dans les combats, et les effets du canon se trouvaient moins meurtiers que ceux des engins de murailles, qui lançaient des pierres et des traits énormes. Jean Bureau s'était signalé au dernier siège de Meaux, où il avait assis l'artillerie et fait grande diligence. Le connétable , qui comprenait l'importance de ces armes redoutables , avait admis dans le conseil cet excellent arlillier, à l'aide duquel il voulait réformer le système de guerre et reprendre les villes occupées parles Anglais. Jean Bureau, vieilli et courbé par l'étude et les travaux de son art , n'avait rien perdu de sa vigueur , et son regard d'aigle pouvait suivre le vol d'une flèche. Il était en robe longue de brocart étoile d'argent et fourré de menu-vair , avec une coiffe noire à chaperon retombant sur l'épaule droite; ses mains , noircies et brûlées, attestaient à quelles dangereuses expériences il s'était livre toute sa vie.

CIIA.RLES VII ET SON CONSEIL. 37

Guillaume Cousinot, conseiller et maître des requêtes de l'hôtel, petit homme laid et difforme, mais subtil, éloquent et opiniâtre, avait pénétré si avant dans les bonnes grâces du roi , que sa rançon fut fixée à vingt mille écus quand il tomba dans les mains des Anglais à la prise de Pontoise , et cette somme fut levée en impôt , du vouloir et consentement des gens des trois états. Il ne prenait la parole que dans les circonstances graves, et ordinairement pour se ranger de l'opinion du connétable, qui redoutait l'influence de cet avocat ; ses envieux répandaient qu'Alain Chartier composait d'avance ses plus belles harangues : pour démentir ce bruit, il ne paraissait jamais en public sans un rouleau de papier et une écritoire à sa ceinture ; il s'habillait toujours de noir, le chaperon au dos, et la tète nue entièrement quoique chauve; la négligence de sa toilette , les rides de ses souliers et le poil grisonnant de sa robe accusaient son avarice qu'augmentait la générosité du roi.

— Dieu vous gard , mes beaux compères ! dit Charles VII qui ne s'adressa plus qu'aux comtes de Rickemont et du Maine debout à ses côtés ; quoi! vous me délaissez , mauvais connétable?

— Monseigneur, le péril n'en est que pour moi qui vais quitter le champ à mes ennemis, repritlecomie de Richemoul en regardant Danois

38 LES FRATîCS-TAUPISS.

qui le regarda fièrement; mais mon gouvernement de France a bien affaire de ma venue : ce n'est que pillerie par toute la Champagne et la Beauce ; les gens de messire de Bourbon , qui sont à Corbeil et au bois de Yincennes , gâtent le pays d'alentour et viennent courre jusqu'à la Bastille Saint- Antoine : j'y mettrai remède.

— Saint Jean ! repartit le roi en se frappant le front , ne pourrai-je préserver le pauvre peuple afin qu'il laboure en paix sans pâtir des maux de la guerre?

— Vous avez fait une belle ordonnance , monseigneur , dit Charles d'Anjou ; mais les torts ne se redressent pas en une pièce de temps. Voici de vilaines nouvelles, oyez-les : le bâtard de Bourbon , qui avait mené ses routiers au siège de Lamothe en Lorraine , où il fut défait , s'en est allé battre le pays en Périgord.

— Ledit bâtard est impie , parjureur et blasphémateur, interrompit le connétable; il se raille de Dieu et s'adonne à tous excès ; je lui ferai couper la tête.

— Holà , beau cousin , s'écria Dunois avec dédain , pensez que le prévôt des maréchaux onc ne boutera la main sur la personne d'un prince du sang royal.

— On conte aussi la grande audace du capitaine Salazard , Espagnol , continua le comte du Maine

pour étouffer cette querelle : il a mis à sac la ville et le château de Barbezieux , mais s'étant retiré avec le butin dedans les bois de Pons , il fut surpris et déconfit par les gens des communes qui sont armés et tiennent les champs , sous le commandement du seigneur de La Roche , nouvellement institué sénéchal du Poitou au lieu de capitaine.

— Les gens des communes sont aux champs ! répétèrent plusieurs des assistansavec inquiétude; cette émotion est-elle apaisée , et les vilains désarment-ils ?

— Leur succès a enflé leur courage , répliqua Charles d'Anjou , le ban et l'arrière-ban de Saintonge sont levés au nombre de quinze mille . et tout homme d'armes qu'ils rencontrent par les chemins est mis à mort ou à rançon : ils disent qu'ils n'ont besoin de garnison et se garderont eux-mêmes.

— Saint Jean ! mon brave et vaillant peuple ! se récria le roi sans remarquer le mécontentement qui grondait dans le conseil : voici une grande et hardie résolution que je loue! De fait les gens de guerre ne sont que pillards et méchans; or je suis content qu'ils laissent leur peau à ces honnêtes vilains et manans tant et tant pellaudés : ne cuidez-vous point , monsieur mon connétable , qu'on puisse dresser et accoutrer les communes en façon d'armée?

— Non point , quant à cette heure , dit le comte de Richemont étonné de cette question : le métier des armes est grand et ardu , long et périlleux à l'apprentissage ; certes nul ne défendra mieux la terre que cil à qui elle appartient ; mais les gens de labour n'iront pas à l'aide de leurs voisins.

— Lesdites gens sont utiles en guerre , dit à son tour Jean Bureau, mais tant seulement comme manœuvres et taupins pour fouiller les mines et faire les approches d'une place ; ce n'est rien que remuer la terre à la mode des taupes auprès des prouesses et vaillances de la chevalerie.

— Par les gestes de La Hire ! s'écria Pothon , les taupins sont hommes-liges et ne peuvent usurper la gentillesse des hommes nobles , laquelle réside en armes et ne doit décheoir en vilenie.

— Sang de Bourguignon ! ajouta le bâtard d'Orléans , possible , monsieur le connétable prétend-il assembler l'armée du roi dans les taupinières ?

— Le débat me semble à terme , dit le roi qui s'interposa entre Dunois et le comte de Pùchemont; je demande toutefois le conseil de mon père de Gaucourt.

— Monseigneur, en l'an 1393 que nous partîmes à la croisade contre les Turcs, répondit le sire de Gaucourt en caressant sa barbe , nous

étions bien deux mille gentilshommes et davantage : les pages , voire aucuns varlets d'écurie , étaient issus des meilleures maisons de France, et je m'abstiens de vous réciter les beaux faits d'armes qui s'ensuivirent; assurément, on n'eût pas trouvé graine de vilain parmi ce jardin fleuri de noblesse.

— Autre propos , s'il vous plait , mon beau seigneur, dit le comte de Richemont en s'inclinant devant le roi : voici l'occasion de vider certain différend qui me nuit à l'heure que je pars en mon gouvernement; sire, vous agrée-t-il de retenir l'épée de connétable pour un plus digne de la porter?

—Saint Jean ! Beau cousin , repartit Charles VII, si j'en avais su un plus digne que vous , je l'aurais élu!

— Jà voulais-je me démettre de mes honneurs, devant le siège de Meaux, mais je vous ai conté la visite du chartreux qui m'ordonna de conserver mes offices , et m'annonça de par Dieu que la ville de Meaux ne résisterait guères à mes armes : ce qui advint à l'avantage de votre état, monseigneur. Depuis, j'ai appris que mon cousin de Bourbon besognait à me défaire de ma charge , pour la mieux remplir sans doute : je vois que les seigneurs de voire maison me raneiment el envient, que les gens d'armes me haïssent pour ce que j'en f'.iis

justice, que madame Agnès et aussi M. le Dauphin de Viennois me calomnient, que mes pires ennemis ne sont chez les Anglais , que mes plus hautes entreprises ont faute d'argent par la malévolance de plusieurs , enfin que le royaume s'en va se perdre pour la méchanceté de vos parens, la ruse des traîtres et la faiblesse de votre règne : c'est pourquoi je veux me retraire en tranquillité chez mon frère de Bretagne , et vous demande congé , puisque votre connétable n'a l'autorité qu'il faut.

— Saint Jean , Saint Jean ! Mon gentil connétable , ne m'affligez de telle sorte, répliqua le roi qui s'effrayait à l'idée d'un changement de ministre ; ni mon cousin de Bourbon , ni pas un ne vous démettra de votre charge que remplissez si gentiment depuis mainte année; si vous voyez à redire en rien dans mon état, je vous baille le soin d'y remédier, et vous jure d'accepter votre avis , fût-il contraire au mien propre et peu indulgent au Dauphin.

— Ça , mon bienveillant seigneur, je garde donc l'épée de connétable et l'emploierai à la perte de mes ennemis , comme à l'honneur de votre couronne.

— Holà , mon cousin , interrompit Dunois en se levant avec impatience, je soupçonne votre intention cauteleuse et déshonnète : je vous louerais davantage de déclarer à voix haute et claire

que le bâtard d'Orléans ne peut être en paix et intelligence avec le beau-frère du Bourguignon ; certainement ,j;ai trop demeuré et m'en indigne; mais le service de monseigneur le roi exigeait l'oubli des injures et de la vengeance : Dieu m'est témoin que j'ai fermement combattu les mauvais conseillers qui brassent à leur profit le déshonneur et la ruine de l'état, ceux-là qui ont fait la paix du duc de Bourgogne , qui ont pillé et pillent les finances , qui ont réduit et abaissé la condition des gens de guerre, qui veulent annihiler toute chevalerie, ceux-là qui finalement mènent le deuil de la France , qu'ils ont meurtrie et dépouillée. Telle est la dernière plainte que je ferai dans le conseil de mondit sire, en tant que j'y verrai les auteurs de ces misères et iniquités. Or , quoi que j'entreprenne contre eux, je prie monseigneur le roi de m'excuser, et croire que j'agis ensuivant l'intérêt de sa personne.

Où allez-vous en cette chaude ire? demanda Charles VII voyant Dunois se retirer ; n'allez pas, je vous adjure , et ne me privez de vos loyaux avertissemens.

— Faites choix entre nous deux , monseigneur, dit le comte de Richemont en se disposant aussi à sortir: lequel doit faire retraite ou rester en votre grâce ?

— Saint Jean, Saint Jean! Ne me mettez en

44 LES FRÀKCS-TAUPISS.

tel embarras et souci , mon gentil connétable , reprit le roi qui hésitait à prendre un parti de son propre mouvement; vous savez en quelle estime et dilection je vous ai toujours tenu , et ma royauté serait à bas si vous cessiez de la servir et défendre; mais il en est pareillement de mon cousin d'Orléans.

— Vos meilleurs serviteurs ne sont les mieux rémunérés , s'écria Dunois avec amertume ; j'en appelle de ce au bûcher de la Pucelle qui vous fit sacrer à Reims ! J'empêcherai bien que vous soyez quitté de votre bon connétable , et je m'en vais où vos vrais amis sont , où les mauvais conseillers ne sont pas !

Ne vous en allez pas , cher et amé cousin , dit le roi partagé entre les sentimens les plus divers ; or, vous voyez à quel ennui je suis en proie .'j'entends que vous me serviez tous les deux , comme vous avez fait jusque là, et je ne voudrais , pour une part de mon royaume , que l'un ou l'autre s'éloignât de ma maison. Vous souvient-il , beau cousin , que j'étais naguère au plus bas percé en ma bonne ville de Bourges , et que lors vous soudoyiez gens de vos deniers ? ainsi faisait Tannegui ! — Et Tannegui , qui vous sauva tout petit en ses bras, de la faction bourguignonne, est-il point banni et rayé de l'état de votre maison ? ainsi serai demain !

CHARLES VIF ET SON CONSEIL. 4o

— Par tous les saints de Bretagne! interrompit le comte de Richemont qui craignait de n'avoir pas l'avantage dans cette récapitulation de services passés , M. le bâtard d'Orléans vous retarde en votre arrêt , monseigneur ; dites tout bellement s'il me faut rester connétable et si votre conseil a plus de puissance que les mécontens?

— Mon très-prudent seigneur, dit bas au roi le comte du Maine , hâtez- vous de publier vos volontés, sinon tous vos conseillers abandonneront la place au bâtard.

— Ah ! Saint Jean ! la rude épreuve que la royauté ! murmura Charles VII qui cherchait encore la résolution à laquelle il devait s'arrêter; Dunois, mon pauvre cousin !...

— Adieu, vous dis en toute fidélité, dit froidement Dunois qui comprit que le connétable l'emportait; je vous réitère mes grands sermens d'humble sujet; mais ce qui adviendra ne doit être imputé qu'à vos mauvais conseillers , et se rebeller contre eux , c'est acte de féal serviteur. Au revoir , beau sire connétable !

Dunois avait ôté son gant de buffle brodé de fleurs de lis d'or, et il le jeta, en signe de défi, aux pieds du connétable , qui croisa les bras , et eut peine à modérer la colère qui allumait ses regards : Pothon de Xaintrailles se baissa pour

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ramasser le gant qu'il rendit en silence à Dunois , debout à la porte.

— Merci, Pothon , dit le bâtard d'Orléans avec un dédaigneux sourire : l'épée du connétable fûtelle clouée au fourreau , je ferai bien qu'elle en soit tirée !

Charles VII avait retenu le comte de Richemont, qui s'élançait sur Dunois comme un sanglier en fureur , et celui-ci eut le temps de sortir en saluant le roi , les yeux pleins de larmes : il y eut un instant de silence dans le conseil , où l'on n'entendait que le grondement inarticulé qui s'exhalait des lèvres du connétable.

— M. Saint-Yves châtie cet outrageux bâtard! s'écria- t-il dès qu'il eut la parole libre à travers l'écume qui liait sa langue ; c'était vous qu'il attaquait en ma personne, monseigneur; a-t-il droit et licence d'insulter la connétablie , pour ce qu'il est du sang de France ? un si grief excès vaut condamnation capitale.

— Il s'en est allé joindre à Blois les princes et seigneurs qui sont bandés contre le roi notre sire , dit Charles d'Anjou qui ouvrait et lisait des dépêches.

— Oui dà , monseigneur , permettez-vous que le bâtard se moque de votre autorité ? ajouta le comte de Richemont qui voulait intéresser la royauté à son injure : il a hautement déclaré qu'il

se rebellait , et à cette heure il se rend aux assemblées de Blois ; baillez-moi l'ordre de le prendre pour le faire juger.

— Vous me conseillez de le mettre en jugement, beau cousin ? repartit le roi qui se tourna vers Charles d'Anjou et attendit en vain une approbation.

— Par Saint-Yves ! il est en révolte et sédition ! reprit le connétable ; d'ailleurs , sa conduite ancienne a de quoi le faire condamner d'après enquête...

— Elle a de quoi le faire absoudre , dit le roi que l'ingratitude n'aveuglait pas encore, eût-il commis plus de péchés que Barabbas ou Ganelon!

— Donc , puisque vous me déniezjustice , répliqua le comte de Richemont en rougissant de dépit, je me vengerai bien avec l'épée que vous m'avez remise !

— Saint Jean ! Beau cousin, vous ne sortirez de céans, dit le roi qui lui serra la main avec plus d'affection que de contrainte : vous demeurerez tant que le bâtard sera dedans Angers, ou bien vous jurerez sur les saints évangiles de ne le pas rejoindre ; point , votre départie est renvoyée à demain.

— Monseigneur , accordez-moi congé , insista le connétable qui vît avec plaisir comme son

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crédit était solidement établi : j'ai mon dessein. — Point, beau cousin ; je vous convie au jeu des échecs , et j'invite messires mes conseillers à venir me voir tirer de l'arbalète.

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