L ENLÈVEMENT
dont le sentier suivait le bord ; un tronc d'arbre servait de pont de l'une à l'autre rive , et ce pont vacillant craquait de vieillesse à la moindre charge. Ce ne fut pas le chemin qu'Ambroise se proposait de tenter avec un cheval et son cher fardeau ; il avait tremblé sans cesse à chaque pas, lorsque son inquiète et attentive vigilance ne pouvait rien ajouter à la sûreté du petit sentier ; il ne trembla plus , de peur d'accroître le danger , quand il s'engagea dans une autre voie où sa perte et celle de Jeanne eussent résulté d'un seul faux pas. Il avait retrouvé toute l'adresse, toute l'audace de sa première jeunesse.
Il détourna dans l'endroit où le sentier commençait à pendre sur le précipice du ruisseau, et ne s'arrêtant que pour attacher le cheval à l'abri d'une roche où il l'abandonnait avec de la nourriture , il entra dans le bois composé de bouleaux tellement pressés et enlacés , qu'on eût dit une barrière artificielle de fortifications. Ambroise, portant Jeanne tout-à-fait immobile, se glissa entre les arbres , et après plusieurs circuits pénibles dans ce ténébreux dédale de troncs droits, penchés, demi-renversés, croisés, mêlés , de tout âge et de toute forme , il se retrouva enfin avec confiance dans une clairière qu'il reconnut avec joie aux roches pelées qui la bornaient comme une muraille , ce lieu désert n'ayant pas
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plus changé de face en trente ans qu'il n'avait fait en plusieurs siècles. Ambroise eut bientôt découvert entre ces roches la naissance d'un escalier taillé dans la pierre par une main d'homme , et son pied ne broncha pas sur la neige qui confondait les degrés en une pente unie et trompeuse ; il arriva sur la berge glissante du torrent qui bouillonnait noir et rapide , roulant des cailloux et des branches dans le limon de son lit. Il fallut gravir pendant cinquante pas une bande étroite de roc lavé par les eaux et que les eaux pouvaient couvrir d'un moment à l'autre. Il avançait avec lenteur et précaution , s'aidant des aspérités du rocher qui montait à pic au-dessus de sa tête , et maintenant son équilibre sous le poids de la jeune fille pliée en deux comme un cadavre ; il marchait dans l'eau glacée, à mi-jambe, et rampait sur les genoux pour ne pas dévier de la route que lui indiquait le contour du mur de granit au bas duquel grondait le torrent. Tantôt il franchissait un arbre déraciné par les ravines , tantôt il sautait de pierre en pierre , enfin au bout d'une demiheure de fatigue et d'anxiété , il parvint au but qu'il cherchait pour ne plus craindre le regard des hommes et outrager en paix celui de Dieu ; la neige , qui continuait à tomber en épais flocons , avait déjà eifacé l'empreinte de ses pas jusqu'aux bords du torrent où se perdait sa trace.
l'ewlèvemewt. 257
A cet endroit , le torrent rétrécissait son lit et rapprochait sa double ceinture de rochers. Une grotte , dont l'ouverture n'était point assez élevée pour qu'on pût y passer debout, avait été creusée par la nature et agrandie par un ermite, dans les premiers jours du christianisme ; cet ermite avait habité ce lieu trop solitaire et trop inabordable pour que la dévotion populaire en eut conservé le souvenir par la fondation d'une chapelle ou d'un pèlerinage. La grotte, abandonnée depuis et oubliée, s'était offerte à Ambroise dans ses excursions d'enfance , et il ne soupçonnait pas alors le service qu'il devrait un jour à cette retraite jadis consacrée à la prière.
C'est là qu'il déposa Jeanne évanouie , et il retourna un instant à l'entrée de la grotte pour s'assurer encore qu'il n'était pas suivi : le roulement du torrent et les soupirs de la bise interrompaient seuls ce morne silence , et la première lueur du jour commençait à poindre à travers l'atmosphère chargée de neige et de brouillards. Ambroise , détachant son masque collé avec du sang sur ses joues , s'agenouilla devant sa victime qui gisait presque nue sur les draps et le tapis déroulés ; il dénoua les bandelettes dont il avait meurtri cette bouche froide , qu'il réchauffa de baisers , il arracha le dernier voile qui s'opposait à ses regards luxurieux et leur dérobait quelque chose' de ce
258 LES FRANCS-TACPINS.
corps si beau et si pur , il se pencha pour le voir de plus près.
— Elle est mienne ! s'écria-t-il ému d'admiration et d'une sorte de respect qui modérait encore ses transports ; l'enfer me l'a donnée , le ciel ne me l'ôtera ! Je savais bien que de cette pucelle Jean de La Roche n'en aurait rien.
Un cri d'angoisse désespérée retentit dans la grotte et s'éteignit en sanglots que couvrait un râle de plaisir : c'était Jeanne qui s'éveillait entre les bras du moine.
OïîAFZTnB zz.
Gens forcenez
Desordonnez
Oultre mesure :
Cœurs déréglez
Yeulx aveuglez
D^humeur obscure
Car de nature
Dame Luxure rouble , si bien Aussy quand on faict en peinture Du Dieu d'amours la pourtraiture , Il doit avoir les yeulx bandez.
Guillaume Alexis , Blason desjaulses amours.
€e HmiL
Le bâtard de Bourbon était encore étendu, avec SCS compagnons de bouteille et d'ivresse, sous une seule couverture que Salazard avait jetée sur eux en partant , comme pour cacher leur honte , mais en cfï'et pour leur cacher le jour et prolonjjer parlà leur sommeil ; on dormait aussi dans le camp , à l'abri des tentes et autour des feux qui s'éteijynaient, et ces dormeurs, insensibles aux ri-
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gueurs des saisons les plus rudes, ressemblaient de loin à des tas de neige que le vent aurait balayés. Cependant le jour était levé à l'horizon , un jour gris semblable à un crépuscule ; le soleil , immobile dans le ciel neigeux , avait l'air d'une roue de feu embourbée, et quoique son globe rouge , découronné de rayons , dépassât déjà la cime des arbres blancs , on eût dit le règne nocturne de ]a lune dans son plein.
Don Diègue de Cadaval, que le souvenir de ses injures à venger poursuivait dans ses rêves , faillit , toujours rêvant , enfoncer d'un coup de poing deux côtes de Badefol , qui avait poussé la réconciliation jusqu'à se faire un oreiller du ventre de son ennemi ; Badefol cria en dormant et s'éveilla en criant ; Perruche , qui crut la guerre engagée , frappa des pieds et des mains avant d'ouvrir les yeux ; le sire de Neuville et son voisin étaient d'humeur trop belliqueuse pour ne pas se mettre de la partie , battant , battus , dessous , dessus , et non encore éveillés ; Alexandre de Bourbon , qui avait plus de vin à cuver que ces batailleurs , se rua furieux , les paupières closes , sur ceux qui troublaient son repos , et les coups qu'il distribua dans la mêlée attestèrent entre tous leur origine plus noble , mais aussi plus marquante ; ce terrible champion devint à lui seul l'enclume sur laquelle martelaient huit bras retombant à la fois ;
mais il saisit de chaque main un athlète qu'il changea en bouclier et en masse d'armes. Le combat redoublait d'acharnement ; ils avaient commencé couchés à s'attaquer, ils se levèrentpour se prendre corps à corps, et ils roulèrent par terre en s'étreignant comme des tronçons de serpent qui se tordent ensemble : aucun ne connaissait son ennemi, et tous , obstinés dans cette lutte , ne cherchaient pas d'autres armes que leurs propres forces , malgré leur habitude d'en finir plus tôt avec le fer. Cette singuHère querelle, sans sujet et sans résultat, eût continué long- temps au hasard jusqu'à l'épuisement de leur vigueur , ou du moins jusqu'à leur réveil, si quelques soudards ne fussent accourus au bruit pour s'interposer entre les adversaires , qu'on retira du champ de bataille en assez piteux état , qui le visage en sang , qui la tête enflée comme une citrouille, qui les épaules noires de contusions, qui la mâchoire ébranlée et veuve de plusieurs dents , et plus maltraité que le reste , le bâtard , les yeux pochés et quasi crevés. La douleur dissipa les nuages de l'ivresse et du sommeiL
— Par la folie de Dieu ! s'écria Alexandre de Bourbon en riant des étranges figures qu'il voyait; venez-vous de la captivité des Turcs ou des Sarrasins? votre mère ne vous reconnaîtrait, et vous feriez peur à un loup en cette apparence : allez-
VOUS jouer la Grande-Diablerie à personnages ? qui vous a de la sorte accoutrés , pauvrets ?
— Par la merci dieu ! mon très-noble , trèshaut et très-gracieux sire , dit don Diègue en tâtant ses bosses avec gravité , vous n'êtes guère en meilleur accoutrement
— C'est ce traître espagnol bourrachon , interrompit Badefol qui se tenait le côté , mais non à force de rire ; il abuse de mon vieil âge pour m'assaillir durant mon somme, et il m'a méchamment affolé , battu en guet-apens. Mon compère Salazard , revengez-moi de cet ennemi déloyal , pour l'honneur de feu mon père , le Roi des Compagnies !
— Assez de pelauderies de chiens galeux ! dit le bâtard de Bourbon qui avait eu le temps de se reconnaître ; par les tripes de Dieu ! où donc s'en est allé Salazard ?
— Qui le suit le saura , monseigneur , dirent les routiers ; il est départi à la minuit avec ses gens, le bétail et les chariots : nous pensâmes que ce fut de votre aveu.
— Quelles rêvasseries , bonnes gens ! s'écria le bâtard de Bourbon qui eût voulu pouvoir douter de la vérité de cette nouvelle ; parti de nuit à l'emblée ! par les cinq cent mille charretées de dieux ! pourquoi ne m'avoir instruit de la trahison ? pourquoi l'avez-vous laissé aller , sots mar-
guilliers, bélîtres , goinfres, affronteurs, croquelardons? quand je vous ôterais du coi vos têtes d'anges cafards , serait-ce suffisance pour payer le tort que nous faites ? quittez la route et allez servir la messe , pauvres clercs !
— Voilà un horrible et déshonnête complot ! ajouta Badefol en se lamentant ; il nous abandonne comme Daniel en la fosse aux lions pour être dévorés , et il ne laisse pièce du butin qui était considérable. Salazard ne fut onc glorieux routier, ains larron, trompeur et détestable chevalier : il le faut mener pendre !
Je n'ai regret qu'à la perte de nos biens , dit
Perruche ; car messire de Bourbon est plus vaillant chef de guerre et plus habile : donc je me rends à lui.
— Je devrais , mes beaux campagnons , vous demander compte des perfidies de votre capitaine, reprit le bâtard de Bourbon : serait-ce raison de vous mettre à mort?
— Ordonnez , s'il vous plait , mon très-excellent seigneur ! répliqua don Diègue , le poignard à la main ; je les confesserai avec la croix de ma dague ; je n'égorgeai onc plus joyeusement un taureau de combat que je ferai ces deux vilains ! je veux de leurs tripailles faire une barbute à leurs laids visages de Cottercaux.
— Il ne me chaut de la vie ou de la mort de ces
chétifs délaissés , donc je les garde à ma suite comme vrais Diables, pour leur restituer le butin qu^n leur a pris , et aussi pour leur montrer la très-juste revanche que je poursuivrai envers Salazard, le faux et le larronneur, allât-il se musser au giron du pape ou sous la selle percée de Dieu !
Le bâtard de Bourbon vérifia par ses yeux la manière dont s'était opérée la retraite de Salazard, et se fit raconter ce que ses soldats en savaient ; Perruche et Badefol étaient de tristes otages pour l'immense quantité de butin que perdaient les Diables et leur chef : les plus beaux troupeaux ayant été choisis et emmenés, il ne restait que les bêtes qui n'auraient pu suivre, malades ou estropiées; les magnifiques chevaux des hommes d'armes avaient été changés contre des haridelles sans harnais. Ces désastres consternèrent les routiers , qui se pressaient autour du bâtard de Bourbon , dans l'espoir d'une vengeance que chaque instant de retard éloignait avec les fugitifs. Enfin, les tentes repliées et les préparatifs du départ terminés plus promptement que ceux de Salazard , on sonna le boute-selle , et on se mit en marche silencieusement , sans savoir où aller : la poursuite des Gotlereaux était le vœu unanime; mais au sortir du bois Bertaud , quand on chercha la trace des traîtres pour les rejoindre , pour les dé-
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pouiiler, pour les punir, on ne vit qu'une étendue de neige qui confondait les chemins , sans une ornière de roue , sans l'empreinte d'un pied d'homme ou de cheval ; le découragement fut général , les plaintes redoublèrent avec les cris de rage et de vengeance : les goujats seuls, peu sensibles à un malheur qui ne les atteignait pas , eux qui n'avaient ni genêts d'Espagne , ni armes précieuses , riaient tout bas. Seguin Badefol se crut à sa dernière heure.
— Beaux compagnons , dit le bâtard de Bourbon , ne vous désolez point ; nous rencontrerons quelque jour , je ne sais si sera demain , ce faux et félon Salazard qui nous a tiré la peau avec la laine; mais il n'échappera sain et sauf, ceparjureur qui croit en Dieu ! Quant à notre avoir qu'il emporte , je n'y vois remède que d'en conquérir un autre , meilleur et plus copieux. Pour ce , je vous mène devers Toulouse , où sont les trésors du roi Salomon; et j'estime que la Bénite-Pierre soit en Languedoc, car, depuis maintes années en çà , les Compagnies y font belle chère et feront jusqu'à l'Antéchrist, sans appauvrir la grande richesse du pays. Là foisonnent les églises, les moûtiers et les abbayes , comme aussi reliques , orfèvrerie et merveilleux joyaux : je vous baille le tout, mes petits saints, et vous somme seulement de cracher sur l'autel , de forcer les nonains.
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d'occire prêtres et moines , de vêtir vos chevaux d'ornemens d'église , ce moyennant , je vous remettrai vos péchés !
Cette harangue impie et les promesses qu'elle contenait consolèrent un peu les Diables, qui sentaient renaître leurs regrets en regardant le maigre bétail et le léger bagage qui restaient de l'expédition en Périgord; ils se préparèrent pourtant à de plus heureuses aventures, en quittant leur bivouac de funeste souvenir, où des feux expirans , des intestins, et des débris sanglans d'animaux, des haillons et un corps de femme nue accusaient leur séjour nocturne. Cette femme n'était pas morte et ils n'eussent pas oublié de l'achever , sans l'événement inopiné qui les avait distraits.
Ambroise passa tout le jour dans la grotte solitaire où il avait consommé son crime avec le malheur de Jeanne. Celle-ci, dont les bras étaient garrottés étroitement avec des cordes solides, n'avait eu d'autres armes que ses dents , n'avait pu que se tordre en bonds convulsifs, invoquer le secours de Dieu et des hommes , pousser des cris lamentables, renouveler des prières inutiles, gémir, sangloter et s'évanouir de nouveau , en espérant ne plus revenir à la vie; mais ses cris se perdaient dans le fracas du torrent , et la voûte du rocher n'avait pas d'écho qui pût les envoyer vers quelque oreille sccourable ; d'ailleurs le Pas de La
Roche n'était guère fréquenté les jours brumeux d'hiver, et l'apparition d'Ambroise masqué ayant accrédité dans les environs la présence d'unloupgarou , c'en était assez pour écarter les plus braves de lachâtellenie. Le moine portait sur son visage lacéré le témoignage de l'accueil que Jeanne avait fait à ses embrassemens , et il avait au cou de profondes morsures, ainsi qu'aux mains mutilées parle chien de Jean de La Roche ; mais il ne sentait pas la cuisante douleur de ces plaies vives et saignantes , et s'il prit la peine de les laver avec l'eau du torrent , ce fut seulement pour ne plus marqueter de sang le beau corps blanc et satiné qu'il parcourait de la bouche et des mains. Cette journée de tortures pour Jeanne et de bonheur pour Ambioise n'eut pas un moment donné à la parole ; l'un n'avait pas de langue pour exprimer ce que la fougue de ses sens ne se lassait pas de répéter; l'autre était trop abreuvée de honte et de désespoir pour les révéler avec des mots : elle n'osait plus même prononcer le nom de Jean de La Roche , et son silence à cet égard semblait d'heareux augure au moine , que la possession de l'objet aimé embrasait d'un nouvel amour, plus jaloux et plus impitoyable. Il ne possédait pourtant qu'un cadavre.
— Lâche et infâme , lui dit une fois Jeanne avec horreur , pense et pourpense que si je ne
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meurs de vergogne, c'est afin d'avoir raison de ton injure , et me satisfaire par ta mort !
Ambroise mangea et dormit paisiblement auprès de la malheureuse, qui comptait les minutes avec des larmes et des gémissemens ; le retour des mêmes violences ramenait les mêmes angoisses, et Jeanne vécut un siècle de l'enfer en appelant sans cesse un libérateur qui ne paraissait pas ; elle essaya de se briser le crâne sur le pavé , mais son bourreau eut le soin cruel de s'opposer à ce dessein ; enfin elle s'encouragea elle-même à vivre du moins jusqu'à l'heure de sa vengeance , qu'elle médita long-temps et qu'elle ne put trouver assez complète. Elle s'était flattée que la brutalité de son ravisseur assouvie, il la laisserait aller en liberté et cacher son déshonneur dans le fond d'un cloître; mais Ambroise lui annonça, quand la nuit fut sombre , qu'il partait avec elle pour la conduire à sa destination ; elle ne demanda plus grâce , car elle vit bien , dans les regards du moine qui brillaient d'une joie effi'ayante , qu'elle devait encore se résigner à tout , puisqu'on lui refusait la fuite et la mort. Elle tenta un dernier effort pour se soustraire à cette vie d'opprobre qu'on lui préparait : elle réunit ses forces épuisées contre ses liens , contre l'homme qui les resserrait avec une ironie tacite ; elle redoubla de cris , d'élans, de convulsions, jusqu'à ce qu'elle perdit con-
naissance. Ambroise profita de ce calme d'anéantissement pour prévenir une semblable crise en lui liant les jambes, en lui couvrant la bouche d'un épais bandeau, et en l'enveloppant dans la tapisserie , comme d'un linceul qui avait servi de lit !
Il chargea de nouveau sur ses épaules cette vierge profanée , et reprit le chemin qu'il avait suivi le matin en côtoyant le torrent ; son pied était moins sûr en revenant , et tout un jour de débauche , de lutte et d'inquiétude avait affaibli son corps frissonnant par intervalles ; toutefois , il parvint sans accident à l'endroit où il avait confié sa monture au hasard. Le cheval était encore à la place où son guide l'avait abandonné , et sa tête basse , son œil morne , prouvaient qu'il avait plus souffert du froid que de la faim. Ambroise attacha Jeanne sur la selle aux arçons de devant, et descendit la pente de rochers en tirant la bride , comme il avait fait la veille. Il ne remonta lui-même à cheval qu'en arrivant au Pas de la Roche , et il ne s'arrêta plus qu'à dix-sept lieues de son point de départ , sous les murs de l'abbaye de Saint-Maixent ; durant cette longue route , qu'il fit en moins de huit heures , il avait tenu Jeanne embrassée tellement qu'il eût pu compter les battemens de son cœur, tantôt vifs et redoublés , tantôt lents et pénibles , quelquefois rares et presque nuls ; il n'avait été préoccupé que d'une pensée , la conservation de
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sa maîtresse , et il avait mûrement choisi les moyens qu'il emploierait pom* mieux réussir : il bénissait alors pour la première fois sa robe de moine, qui lui permettait de posséder tranquillement , à l'abri des soupçons, la femme qu'il n'aurait jamais le droit de nommer la sienne en face du monde. Son cheval étant tombé mort de fatigue en touchant le but , il enleva Jeanne dans ses bras et se hâta de sortir de la route battue , où il n'avait rencontré personne; il était minuit environ , et quoique le ciel fût sans lune , la réverbération de la neige mêlait un demi-crépuscule à l'obscarité. Ambroise, qui regrettait alors de n'avoir pas conservé son habit de bénédictin , longea l'enceinte du clos , et y pénétra par une brèche qu'il connaissait. Les religieux étaient à matines, et leurs chants le poursuivaient comme des remords, pendant qu'il traversait le cimetière , en chancelant sous le poids de son butin , ainsi qu'un voleur de cercueil. Oh! comme il tremblait à chaque pas , et interrogeait , l'œil hagard , les lieu:: où il fallait passer et ceux qu'il avait passés déjà , car son sort était à la merci du premier venu ; vingt fois il fut sur le point de renoncer à son projet, de retourner en arrière : il eût voulu se trouver dans la grotte qui lui avait été si propice, et ne la plus quitter; enfin il franchit , sans être aperçu, l'espace qui le séparait de sa cellule , et il ne respira
qu'en s'y voyant renfermé avec Jeanne. Peut-être î'avait-on épié lorsqu'il suivait l'ombre des piliers du cloître ? il écouta en retenant son haleine , et n'entendit que le vent s'engouffrant sous les voûtes.
Alors il ne tarda plus à mettre à exécution le plan infernal qu'il avait conçu. Sous chaque cellulle de l'abbaye était Vin-pace , profond caveau où l'on descendait autrefois les moines coupables de quelque crime, et condamnés à mourir de faim dans un sépulcre , dont l'entrée était murée. Les anciens abbés avaient jugé salutaire le voisinage de cette tombe anticipée qui résonnait sans cesse sous les pieds 'de l'habitant delà cellule, pour lui rappeler la fragilité humaine , et lui inspu'cr la terreur du péché. Mais, la règle de la communauté s'étant relâchée sous des abbés hauts et puissans seigneurs, le terrible châtiment de Vin-pace n'effrayait plus que les novices, et Ambroise , qui revenait souvent dans sa cellule souillé d'adultère et d'impureté, n'avait pas encore songé que de moins grands pécheurs que lui furent enterrés vivans en ce gouffre , lequel ne s'ouvrait pas pour l'eggloutir : ce ne fut pas le repentir qui l'entretint du supplice de Vin-pace , car il souriait au lieu de frémir , et il contemplait l'mforme paquet déposé sur le grabat de la pénitence.
Cette nuit fut toute au travail que le lendemain devait voir achevé ; après avoir pris garde que la jeune fille , encore évanouie par le défaut d'air et le ressentiment de ses souffrances , ne pérît étouffée sous les linges qui obstruaient ses cris, il alluma une lampe à l'aide d'un fusil , et se mit à l'œuvre ; il leva une large dalle qu'un anneau de fer distinguait des autres dalles du pavé : une vapeur humide fraîchit à son visage et souffla dans ses cheveux ; un escalier de pierre moussue et suante s'enfonçait plus loin que le regard ne pouvait plonger. Il descendit avec la lampe, qui pétillait comme près de s'éteindre : des crapauds et des limaces immondes se traînaient sur les parois luisantes de sillons baveux ; il y avait une odeur de charnier. Au bas des soixante degrés qui se précipitaient par une pente roide, s'étendait un vaste souterrain dans lequel aboutissaient d'autres escaliers , et au milieu de ce souterrain , dans toute sa longueur, s'élevaient de distance en distance des pierres plates , rondes et scellées comme des couvercles de citernes.
Ambroise choisit celle qui regardait l'escalier de sa cellule; il brisa la bordure de ciment qui liait cette pierre , et il la leva sans difficulté ; elle recouvrait un caveau méphitique où l'air extérieur n'avait pas pénétré depuis un demi-siècle ; une échelle de fer, qui avait servi peut-être à sauver
îine victime , et qui se rouillait dans un coin , s'offrit au moine pour visiter la prison qu'il réservait à un usage plus barbare que l'ancienne destination de ce tombeau ; car du moins les malheureux qu'on y ensevelissait vivans avaient en quelque sorte mérité leur destinée par des crimes. Il sentit presque un remords en se trouvant dans ce puits infect qui n'avait pas dix pieds de circonférence et qui en avait vingt de profondeur depuis son ouverture; il recula par un mouvement de terreur involontaire : il avait remué les os jaunis d'un squelette qui semblait se dresser pour faire place à un nouveau , et il remarqua , en souriant d'un rire indéfinissable , une cruche d'eau encore pleine auprès d'un pain encore entier : le désespoir tuait plus vite que la faim. Il ne fut pas ébranlé dans sa résolution , il retourna plusieurs fois à sa cellule chercher de la paille et des alimens qu'il apportait dans Vin-pace, où la lumière avait peine à chasser les ténèbres et les vapeurs ; enfin il y apporta Jeanne, toujours évanouie et emmaillotée dans le tapis comme un enfant dans ses langes ; il la coucha sur la paille , non loin du squelette ; il ôta le bandeau qui lui comprimait la bouche ; il se délecta en silence à caresser de l'œil et de la pensée cette nudité charmante , toute froissée de ses baisers impurs , comme si le fouet du bourreau y avait passé; puis, quand il fut
temps de se retirer, saos être rassasié, il étendit sur elle une robe de moine , comme pour lui jeter sa propre souillure.
— Tu ne sortiras de ce trou que pour être moine parfait, dit-il en ramenant l'échelle à lui et en replaçant la pierre du caveau. Jeanne orgueilleuse et tant aimée , je voudrais te loger en royal hôtel et triomphant arroi ; ains faut-il cette rude épreuve qui m'indigne , pour dompter ton cœur farouche ?
Jeanne , en s'éveillant dans ce fétide cachot , bénit le ciel d'être délivrée de la présence du moine , et ne s'effraya pas d'avoir un squelette si près d'elle.
«HAPITRB Zlï.
Helas ! mon fils , pensez la grand plaisance
Qu''à tous sera vostre bonne venue ,
Que si long temps ont plusieurs attendue ,
Helas ! venez à ceulx qui vous attendent,
Car riens fors vous ne quierent ne demandent.
Trestous les bons qui tant la paix désirent.
Pierre Nesson, le Lajrdela Guerre.
3(an ïre €a ïloclje»
Le soleil n'était pas encore haut à l'horizon , quand, sur la route de Bordeaux à Barbezieux que les Diables du bâtard de Bourbon venaient de quitter pour se diriger vers Toulouse par le Périgord , un chevalier escorté de son écuyer et de deux sergens d'armes , cheminait lentement de peur de s'égarer dans la campagne couverte de neige , dans laquelle on n'apercevait que des
corbeaux se disputant avec des croassemens la charogne d'un homme ou d'un cheval.
Ce chevalier était encore jeune , quoique la fatigrue de la guerre lui eût donné d'avance les rides de l'âge ; ses traits étaient empreints d'une douce majesté , et remarquables par leur régularité de lignes ; ses yeux surtout avaient une expression si triste et si pensive dans leurs plus fiers regards, que les femmes se demandaient entre elles s'il était amoureux , que les hommes s'étonnaient qu'il ne fût pas satisfait de sa noblesse et de sa fortune. Cependant il n'avait pas le temps de se faire des sujets de chagrin , dans le tourbillon militaire qui l'entraînait depuis ses jeunes années , et il ne désirait pas même un sort meilleur , quoiqu'il pût y prétendre : l'ambition , qui est l'àme des guerriers , était sans prestiges contre son indifférence , et pourtant il passait pour le plus vaillant capitaine de France. Le nom de Jean de La Roche tenait seul en respect les Anglais de la Guyenne, naguère formidables à leurs voisins.
Il était armé à blanc , c'est-à-dire d'armes polies que ne ternissait pas la moindre tache, comme si elles sortissent des mains du fourbisseur : toutes les pièces de son armure étaient assujetties à l'aide de courroies et de crochets de fer; on n'apercevait sa cotte de mailles qu'à la jonction des cufssards avec la cuirasse en trois parties mobiles ;
JEAN DE LA ROCflE. 281
ces mailles, ou anneaux de fer doubles, formaient une sorte de chemise sans manches, qu'on portait entre l'armure et le gambeson de cuir , de drap ou de coton qui eût suffi pour amortir la plupart des coups. Il avait par-dessus, moins pour défense que pour parade , une casaque de laine large et flottante jusqu'aux reins , toute bigarrée de couleurs et d'armoiries indiquant les alliances delà maison de La Rochefoucault ; son heaume d'acier doré , qui signalait l'habileté des heaumiers de Poitiers, enfermait le chef et le cou, excepté l'espace réservé pour voir et respirer à l'abri d'un grillage; le cimier du casque représentait une tête de chèvre issante, laquelle ornait encore la garde d'épée de Cologne et le fourreau de la dague suspendue, au côté droit, par un baudrier laminé d'argent.
Le destrier , de pure race de Castille , haut sur jambes comme un dromadaire, ayant crinière touffue comme celle d'un lion , et une queue qui balayait la terre , participait à l'armement de son maître , malgré le poids considérable qu'il avait à soutenir ; sa tète se hérissait d'un chanfrein ouvragé en or , d'une valeur égale à tout le harnais de l'homme et du cheval : c'était à cette espèce de masque défensif d'un destrier que s'attachait le luxe des gens de guerre. Le cheval de Jean de La Roche avait en outre des bardes au poitrail et des
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flançois de cuir au ventre , sous une housse tombante parsemée de têtes de chèvres d'argent et de gueules en champ d'azur; les étriers, travaillés à jour , larges et tranchans , pesaient autant que la selle.
L'écuyer , qui faisait son apprentissage au service de Jean de La Roche , était aussi bon gentilhomme que celui-ci , et même son parent d'alliance ; Jean Sanglier, cousin de Jeanne, seigneur du Bois - Rogues , du Doismon et du Retourné , n'avait pas un équipage moins riche que celui du chevalier dont il portait la lance massive et l'écu aux armes de Barbezieux , d'or à l'écusson d'azur. Son armure seulement était noire , de la couleur du sanglier qui figurait dans son blason , et sa cotte de drap d'or reproduisait ce sanglier noir, denté d'argent. Cet héritier d'une ancienne et illustre maison n'avait pas plus de vingt-cinq ans , quoiqu'il fût marié à Marie d' Avaugour , qu'il avait fiancée à l'âge de sept ; il ne se distinguait point par ce caractère de physionomie gracieux ou imposant, par cette attitude digne, par ces allures élégantes et ce langage noblement poli, qui témoignaient du rang et de la naissance mieux qu'un écusson à quartiers , mieux qu'une couronne de duc ou de comte. Jean Sanglier était en quelque sorte la représentation humaine de l'animal adopté en symbole par ses ancêtres : la
taille basse , les jambes courtes , l'embonpoint épais , le visage en hure avec la bouche grande et les yeux petits ; mais la ressemblance n'allait pas au-delà , et ne touchait en rien au moral ; sa gaîté souvent triviale , sa franchise souvent aveugle , et son imagination souvent fertile en projets bizarres, le rendaient d'un commerce plus agréable que son extérieur ne promettait. Il était brave sans être téméraire , et sa présence d'esprit , qui suppléait à tout esprit de conduite, tenait aussi, par ses boutades, de la nature du sanglier.
Pendant qu'ils conversaient tous les deux, l'un grave et l'autre rieur, laissant à distance derrière eux les gens d'armes de leur suite, ils joignirent plusieurs soudards qui faisaient la route ensemble à pied et à cheval : ces compagnons, armés jusqu'aux dents et assez mal équipés d'ailleurs , sans chausse-pieds ou sans pot de fer , ou sans cuirasse môme de cair , avaient chacun une épée, une dague , une hache , un arc et sa trousse ou une arbalète; quelques-uns ajoutaient même à cet arsenal une guisarme ou demi-pique et une masse d'armes : leur bagage chargeait trois roncins de Bretagne , petits chevaux qui servaient au transport, à cette époque où le mauvais état des chemins ne permettait pas toujours l'usage des charrois. Les soudards s'arrêtèrent et semblèrent se consulter à l'approche de Jean de La Roche et de
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son escorte , qu'annonçait de loin le cliquetis des armures. Ces derniers étaient sur leurs gardes.
— Que tracassez-vous en ce pays , merdaillcs ? cria Sanglier à la bande ; êtes-vous en quête d'un gibet? l'ordonnance du roi défend , sur peine de la hart , à tous gens de guerre d'être ainsi par les voies : savez-vous que pour votre élévation il faut dix aunes de forte corde? la dépense est plus que ne valez tous les dix.
— Monseigneur , connaissez-vous le prévôt qui nous pendra? répondit le chef de ces soudards; dix hommes d'armes comme nous chamailleraient six-vingts manans.
— Ne commettez de dégâts sur mes terres , braves gens , interrompit le chevalier de cet air et de ce ton qu'il faut pour imprimer la crainte et le respect , sinon je jure la barbe de ma chèvre que vous festoierez les corbeaux : donc retenez l'ordonnance , non du roi , mais du sire de La Roche , capitaine.
— Nous renions Dieu , mon redouté seigneur , reprit le soudard interdit , si nous robons un épi ou tuons un coq! Nous étions de la compagnie do messire de Ghâteau-Villain , et, voyant que l'ordonnance du roi ruinait les pauvres soudoyers , nous retournons chacun en nos paroisses , sans aucunement mal faire.
Jean de La Roche leur jeta quelques saints d'or
que ceux-ci ramassèrent , criant noël et largesse^ en signe de joie et pour faire honneur ù ce seigneur généreux ; un moment après ils détroussèrent un moine qui revenait de la quête, et tuèrent un laboureur pour lui voler une vache. Cependant Jean de La Roche continuait sa route en écoutant à peine les facéties de son écuyer , et lui répondant quelquefois s'il s'avisait de dire une parole sérieuse.
— Cette nuit que couchâmes en votre château de Montendre, disait Sanglier, j'ai songé que les routiers de Salazard nous venaient assaillir , et , toujours songeant , je boutai la main à mon épée : mais ce fut votre nez que j'avais touché dans le lit où nous dormions ensemble, et , vous ayant éveillé , je ne vous contai lors le mystère.
— En vérité , j'ai semblablement songé , reprit Jean de La Roche , et je voyais en rêve la chèvre de Barbezieux porter le deuil et jeter de grosses larmes.
— Faut-il horoscoper votre songerie? ce n'est l'œuvre de Salomon : la chèvre qui larmoie et qui se vêt de noire couleur me semble ma belle cousine Jeanne, laquelle se plaint de votre dure absence , et que vous ne l'aimez point. Ce pourquoi je m'inquiète si vous aimez autre que monseigneur de Bourbon , duquel vous étiez lieutenant naguère?
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— Certes , je me loue de revenir en ma seigneurie , interrompit le chevalier pour changer de discours : messire mon père est vieil et déhile ; si Anglais ou gens de Compagnies allaient insulter ses murailles, il ne saurait que montrer visage de pierre , et ne besognerait plas aux remparts , comme il fit en ses gestes. Je me soucie bien des guerres du roi , qui méconnaît ses bons serviteurs, et leur nuit à l'avantage de ses ennemis ! j'ai bataillé assez et trop , je prétends être seigneur en repos.
— Tel mange son bled en herbe , et tel en grain sec et beau : partant vous entrez en la danse de mariage , et les branles du Poitou sont les meilleurs. Voici de quoi faire contente ma gentille cousine , qui , ce m'écrivait ma bonne femme , s'attend d'être capitainesse , et veut rester pucelle jusqu'à la paix...
— Il me serait trop ennuyeux que le roi notre sire me gardât capitaine , répliqua Jean de La Roche qui affectait de n'avoir pas intérêt aux digressions de son écuyer; il m'eût envoyé aux frontières , possible vers la Normandie ou l'Artois; ainsi ma châtellenie demeurait abandonnée aux coureurs qui gâtent nos provinces ; ai-je affaire de deux cents livres de paie par chacun mois? encore le prêt ne se faisant avec la montre, selon la chétiveté des finances du roi, force
était de pourvoir à la guerre , de ses deniers !.. . Et les gens d'armes réduits à cinq chevaux, n'estce pas la fin de toute chevalerie ?
— Or , qui les nourrira , si le pays qu'ils défendent en est exempt? l'outrecuidé connétable s'en va chevaucher seul contre la puissance des Anglais !
Cet entretien fut coupé court par une étrange apparition : ils étaient parvenus sur la lisière du bois Bertaud sans remarquer quantité de pas d'hommes et de chevaux qui trouaient la surface unie de la neige , tout-à-coup une grande femme nue, d'une pâleur et d'une maigreur sépulcrales, les cheveux brûlés et arrachés , le corps bleu de meurtrissures et squalide de sang desséché, se traîna en agitant un tison allumé comme une torche , et fit signe à Jean de La Roche d'avancer plus vite du côté de Barbezieux.
— Joue des éperons, beau chevalier, cria-telle d'une voix qui se brisait , va courre les Anglais et gagner la journée! Ils sont venus, ils sont retournés ! La ville est à sac ! Le seigneur Dieu m'a envoyé vers toi pour ce déclarer , moi qui suis Catherine la Pucelle !
A ces mots, comme honteuse de sa nudité, elle s'enfuit à travers les arbres en répétant le cri de guerre national Montjoie Saint-Denis y que les échos apportaient comme un murmure après
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qu'elle eut disparu derrière un rideau de frimas. Jean de La Roche avait poussé son cheval dans le bois, pour atteindre et interroger ce spectre vivant, il se trouva sur l'emplacement du bivouac des routiers , où des feux éteints , des débris , des traces d'hommes et d'animaux le frappèrent de surprise, et le cri de Montjoie Saint-Denis frémit à ses oreilles pour éveiller en son âme un sinistre pressentiment. Il avait hâte d'arriver à Barbezieux , de voir du moins le château où il avait laissé son père et Jeanne ; il piqua des deux en silence , non sans penser à l'appel mystérieux de Catherine , et à ce camp abandonné depuis quelques heures. Un cavalier parut de loin sur la route , et tourna bride en voyant venir vers lui plusieurs armures qui flamboyaient au soleil ; mais Jean de La Roche, par ses cris , le força d'arrêter avant de l'avoir rejoint au galop. C'était maître Griffon le chapelain , qui , pour la première fois de sa vie , voyageur octogénaire , s'aventurait à deux lieues de Barbezieux.
Jean Sanglier ne retint pas un éclat de rire et un bon mot , au grotesque aspect du chapelain juché sur un mulet d'Aragon, comme un sac de farine sur un âne , branlant et virant sur la selle, s'aidant des crins et même de la queue du mulet pour garder son équilibre , et ne donnant pas de répit à ses terreurs par les prières dont il s'élour-
dissait. Ce fidèle serviteur, qui avait toujours l'effroi de la nuit sur le front, s'était acquitté du dernier ordre de son maître aussitôt que la retraite des Cottereaux, qui l'oublièrent auprès du corps du sire de La Rochefoucault , lui avait permis de montera cheval.
— Croix de par Dieu ! s'écria Jean de La Roche qui le reconnut le premier 5 c'est vous , compère Griffon ! Quelle bonne ou pire nouvelle ? où allez-vous ?
— Merci Dieu , je vous rencontre, mon bon sire ! répondit le vieillard qui fondit en larmes au souvenir des événemens qu'il avait à lui apprendre.
— Pourquoi ces pleurs , mon vieil ami ? demanda le chevalier qui ne soupçonnait pas un grand malheur ; qui t'amène si matin par la voie pour t'enrhiimer ?
— Monseigneur , répliqua Griffon en gémissant , les gens de Salazard ont cette nuit assailli Barbezieux , saccagé la ville , forcé et pillé le château sans merci...
— Honte à moi si je ne venge cet assaut ! s'écria de La Roche en secouant son épée dans le fourreau ; puis il reprit après un silence : Et mon très-honoré père ?
— Il était agonisant quand la ville fut prise , et les médians lui ôtèrent l'àme du corps par tor-
tures dignes des Juifs ou Sarrasins : cette question initjue fut pour connaître le lieu de ses grands biens qu'ils découvrirent et emportèrent , ainsi que les trésors des églises et les dépouilles des bourgeois.
— Monseigneur , Dieu ait votre âme de martyr en son saint paradis ! dit le fils en soupirant.
— Et ma belle cousine Jeanne , que devintelle? s'informa Jean Sanglier.
— Hélas ! on ne sait , monseigneur , elle n'a été vue d'aucun en ce désarroi et saccagement , et depuis elle ne s'est trouvée en son oratoire , ni en sa chambre : là seulement était un brigand étendu perforé d'un coup de dague ; possible estelle mussée saine et sauve en un coin , sinon périe dans les flammes !
Jean de La Roche , comme foudroyé par tant de désastres , porta la main à son front et demeura muet , immobile et sans larmes , malgré les détails horribles que le chapelain ajoutait à ces déplorables nouvelles. Il eut l'envie de réunir sa mort à deux morts qu'il ne pouvait assez pleurer , et il allait se frapper de son poignard ; mais par un retour subit de courage ou d'espérance , il poussa ses éperons sous le ventre de son destrier, et le précipita tout soufflant au galop. A quelque distance de Barbezieux , il aperçut le doujou de son château couronné d'un nuage
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de fumée ; à mesure qu'il approchait , laissant sa suite loin derrière lui , il ne pouvait plus douter du récit de maître Griffon : la neige était semée de vêtemens , d'ustensiles de ménage , même de pièces d'or, que les Cottereaux avaient jetés ou perdus en se retirant au jour avec leur butin ; l'amphithéâtre de la ville se cachait encore sous les tourbillons rouges et noirs de l'incendie qui n'avait pas tout dévoré et roulait autour du château; Jean de La Roche, les yeux fixés sur ce spectacle lugubre et silencieux, ne cessait d'ensanglanter ses éperons , et le destrier haletant retrouvait des forces dans ' son ardeur , enflait les naseaux , bondissait à trois pieds du sol , et semblait comprendre les vœux de son guide.
Les cordeliers qui , renfermés dans leur couvent , n'avaient pas souffert de l'invasion de Salazard , venaient d'ouvrir leurs portes à une foule de femmes éplorées qui demandaient l'absolution des péchés qu'elles avaient commis malgré elles ; les confessions s'entrechoquaient à haute voix et en plein air. On aperçut un homme d'armes accourant au galop ; on cria alarme : les cordeliers allaient de nouveau mettre leur charité à l'abri des murs et des fossés de leur sainte forteresse , les femmes, confessées ou non, s'enfuyaient déjà vers la ville , quand quelqu'un reconnut le sauveur qui leur arrivait après le péril.
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— C'est notre seigneur ! répétait-on en s'erabrassant , en pleurant , en se pâmant de joie : voilà messire Jean de La Roche qui revient de l'armée ! Bien venu soit-ii !
— Monseigneur, dit le gardien des cordeliers qui sortit des rangs à la rencontre du capitaine , le Seigneur nous a moult accablés en cette nuit de désolation ; vous plait-il de loger dedans cette maison qui fut fondée et enrichie par vos ancêtres nos seigneurs , lesquels ici reposent sous notre garde?...
Mais Jean de La Roche n'avait pas entendu le premier mot de cette harangue, et faillit écraser cet hôte intéressé , sous les pieds du cheval qui ne se ralentit pas même à l'entrée de la ville où se lamentaient des femmes , des enfans, des vieillards, au lieu d'éteindre le feu qui consumait leurs demeures. Le nom de Jean de La Roche fut répété de bouche en bouche avec les démonstrations d'une joie insensée , et chacun crut avoir droit , plus que les autres , à la pitié de son seigneur, qui ne voyait rien que son château, qui n'entendait rien que le cri de sa douleur personnelle; il fut obligé pourtant de retenir la bride de son destrier, pour ne pas risquer de nouveaux accidens en fendant cette foule gémissante qui le pressait de tous côtés comme un triomphateur.
— Monseigneur, quel remède? lui disait un père
affligé , j'ai quatre filles , hier pucelles , qui sans faute feront pieds neufs à la pentecôte prochaine?
— Le diavole leur torde le douzil ! s'écriait un mari perplex, six de ces malandrins ont accollé ma pauvre femme qui en a la fièvre , et j'y étais dedans un bahut!
— Ce n'est rien que cela , auprès de mes griefs, reprenait un homme tout défiguré , ils ont éventré ma sœur , violé ma mère , jeté mon père en un puits !
— Que parlez-vous de leurs cruautés , mes maîtres? interrompait le meunier Aycard , tous m'ont foulé , battu , meurtri en passant ; c'est miracle que je sois vif et n'aie l'autre bras rompu !
— Ils m'ont ravi deux mille écus d'or vieilsquc j'enfouissais depuis le temps du feu roi Charles VI ! criait un avare; qui me les rendra , mon noble sire?
— Notre-Dame ! j'avais un fils baptisé d'hier , hurlait une femme, ils l'ont par ris heurté dessus le pavé et m'escarbouillèrentde sa cervelle chaude.
— Par mes trois palettes ! monseigneur , disait maître Rouillard en brandissant un coutelas de chirurgien, ils ont la plupart leurs membres navrés ou dérompus, bras, cuisses , jambes, tellement qu'ils en mourront tous; ordonnez s'il vous plait qu'ils se fassent tailler et guérir , quoi qu'ils en aient , ces sots obstinés!
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Jean de La Roche n'avait garde de répondre à ces allocutions qui l'importunaient, et dont il ne fut délivré qu'au perron du château, parce que Jean Sanglier , qui l'avait rejoint, rallia toutes les plaintes autour de soi-même , en leur donnant audience. Jean de La Roche se sentit oppressé d'une poignante émotion en se retrouvant, après une année d'absence, dans ce château où tout était mort : il se pencha sur quelques cadavres encore adossés au bas de l'escalier , comme s'ils eussent voulu encore le défendre ; il vit aussi deux de ses chiens favoris qui gisaient confondus avec les hommes ; il passa des mares de sang.
Il fut saisi d'une respectueuse douleur en abordant la chambre de son père : le seuil était tout sanglant. Il s'arrêta pour donner un regret aux braves serviteurs qui avaient fait à leur maître un rempart de leurs corps. Il entra : l'infecte vapeur de la chair vive brûlée planait dans la salle; au milieu , la place vide des trésors s'ouvrait comme un abîme ; le lit , dont les couvertures traînaient à terre , était vide aussi ; l'autel debout gardait ses tentures noires, mais non ses chandeliers d'argent et son saint-sacrement de vermeil ; encore du sang au plancher, et dans un coin , contre la muraille, une chappe de prêtre voilait un cadavre nu.
Jean de La Roche y courut , tout en larmes , ota ce voile étendu par les soins religieux du cha-
pelain , et contempla silencieusement le vieillard , dont les cheveux blancs étaient ensanglantés , dont les pieds étaient à demi consumés : il s'agenouilla et pria. Tout-à-coup il tressaillit à une plainte qui s'exhalait comme un dernier soupir , et ne vit pas qui se plaignait ainsi : mais il aperçut sous la tête du défunt un papier écrit , que le hasard avait balayé là ; il s'en saisit avec une pieuse impatience, et ayant lu la suscription : Ceci est mon cordicile fait le premier jour de jaiwier , en Van de grâce 1-439 , il continua cette lecture d'une voix ferme et solennelle, comme si son père présent pouvait l'entendre; c'était au mort qu'il répondait, la main levée ainsi que pour un serment. « Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit, de la benoîte vierge Marie et de la béatitude céleste , je Guy , premier du nom , sire de La Rochefoucault , seigneur de Vertueil et Barbezieux , étant sur l'heure de la mort, mais ayant le sens plus rassis que le corps , ai dicté ce testament à maître Griffon , mien chapelain et secrétaire, à qui j'ai déclaré et déclare que telles sont mes vraies volontés, et désire expressément qu'on y fasse droit, honneur et révérence , en suite de moi. J'ordonne à Jean dit de La Roche , mon fils aîné , tous mes biens et acquêts , maisons , terres et domaines , deux cent mille écus d'or , tant vieils que nouveaux, trois cent mille francs en monnaie d'ar-
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gent , quelques mille livres d'argenterie blanche et dorée , bagues et joyaux... »
— Aie , mon bon cher père , il ne me chaut de ces grands biens qui ne sont plus que fumée, et je les eusse baillés tous pour vous racheter cejourd'hui du tombeau !
u A condition que ledit Jean de La Ptoche épousera et prendra pour sa bonne femme , damoiselle Jeanne Sanglier , laquelle l'aime et honore par ses vertus : or, je veux que le mariage soit célébré au propre jour de mes obsèques!... »
— Si l'épouserai, monseigneur, cette gente et amiable damoiselle que j'aime et aimais ! plaise à Dieu qu'elle me veuille aimer ! Mais devant que votre trépas et injure soient bellement revengés , je vous croirai vivant ici -bas : partant n'hériterai de votre avoir, de vos honneurs et seigneuries, <t demeurerai Jean de La Proche, capitaine sans plus , jusqu'à ce que les médians qui avancèrent votre mort soient punis de maie mort en expiation !
« Item, je déshérite à toujours et maudis, comme méchant et sacrilège , l'aîné de mes bâtards , de nom Ambroise , qui est moine à Saint-Maixent ! »
— Par la merci-Dieu ! voici une rude et pitoya- ]}le malédiction !... S'ensuit la signature du susdit Griffon , en témoignage de ce que mondit seigneur ne savait écrire, lequel a signé d'une croix!... Ambroise déshérité et maudit pour ses démérites !
ah ! qu'a-t-il fait et perpétré , ce méchant et sacrilège à qui notre père pardoint au paradis!
Il fut distrait de sa douleur et des réflexions accablantes que lui inspirait la disgrâce de son frère , par une nouvelle plainte qui retentit de plus près; il tourna la tête avec un léger frissonnement de terreur , car on attribuait aux âmes des trépassés le pouvoir de se plaindre sur la terre : c'était un de ses chiens , Mercurius , qui , percé de coups et presque expirant, marquant son passage par une trace de sang , se traînait jusqu'à lui et venait lécher ses éperons en le saluant d'un œil attendri. — Pauvre Mercurius ! s'écria Jean de La Roche qui le prit dans ses bras pour étancher le sang de vingt blessures , es- tu seul demeuré vivant pomme recevoir ? Certainement , tu as bien fait ton devoir ; efforce-toi de vivre , afin de reconnaître les meurtriers ! mais las , que sais-tu de ma petite sœur Jeanne? est-elle morte aussi?
Jean de La Roche se mit à la recherche de Jeanne ; il parcourut le château de salle en salle , d'étage en étage ; il ne s'arrêtait que pour appeler Jeanne et attendre une réponse que l'écho essayait en vain pour l'abuser; il revenait sans cesse aux lieux qu'il avait dtjà parcourus ; il croyait quelquefois entendre un faible cri étouffé sous les voûtes , son nom répété comme un vague murmure, il s'élançait tout palpitant vers cet espoir
qu*avait créé son imagination délirante , il pressait le pas , sans avoir encore senti le poids de ses armes; il descendait au fond des souterrains, il montait au sommet des tourelles, il visitait les coffres, les bahuts, les lits, les cheminées, le moindre espace où elle aurait pu se cacher ; ensuite il regarda dans les puits , les citernes , parmi les morts , car il avait observé dans la chambre de Jeanne qu'elle avait quitté ses vêtemens la veille, et qu'elle ne les avait pas repris ; il interrogea les témoins de cette nuit désastreuse , et n'obtint aucune lumière pour diriger ses infructueuses poursuites. Tout le jour fut consacré à cette enquête, que chaque instant rendait plus désespérée : enfin, il se persuada facilement que Jeanne avait été massacrée et qu'on retrouverait le corps dans l'eau des fossés ; cette idée lui vint de préférence à celle d'un enlèvement : on lui assurait que les routiers n'avaient pas emmené de femme avec eux. Il alla pleurer à côté du cercueil de son père , qu'il avait fait exposer dans la chambre mortuaire , sur un catafalque entouré de cierges , sous la garde du chapelain en prières.
Cependant , la population de Barbezieux était le soir dans le même trouble et les mêmes angoisses : Jean Sanglier avait fait éteindre l'incendie, mais personne n'osait rentrer dans sa demeure ; les femmes se lamentaient aux portes des
maisons, les cadavres jonchaient les rues et les cours; les hommes sombres et menaçans attendaient devant le château. Jean de La Ptoche, suivi de deux porteurs de torches , parut encore couvert de ses armes , sur lesquelles il avait jeté un crêpe de deuil : ses traits étaient pâles , ses yeux enflammés ; il s'avança en silence entre une double haie de ses vassaux, qui l'accueillaient d'une rumeur semblable à un immense gémissement ; il se dressa sur un banc de pierre , avec l'aide d'un page, pour dominer cette foule indécise où la lueur livide des torches éclairait des visages mornes ou irrités : çà et là luisaient des bêches et des faux. Jean de La Roche fit signe qu'on se tût pour l'écouter.
— Braves gens et bourgeois de Barbezieux, dit-il avec cette éloquence que donne une inspiration passionnée; qui sont ceux-là qui ont saccagé votre ville et le château de votre seigneur , occis par martyre ledit seigneur que vous honoriez tant , robe vos biens , outragé vos femmes et vos filles, brûlé vos logis, tué et torturé vos parens, profané vos églises et commis un tas d'iniquités détestables ? Ce sont les soudoyers du roi notre sire , les routiers d'un de ses capitaines et les hommes d'armes de son armée ! Vous n'êtes pas Anglais , ce me semble ?
— Nous vous crions merci et vengeance , mon-
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seigneur , reprirent les assistans en tendant leurs mains suppliantes vers le fils du sire de La Rochefoucault.
— Oui dà , vengeance et non merci , bonnes gens! s'écria Jean de La Roche en tirant son épée ; le roi notre sire est empêché en son conseil et soumis aux lois de son connétable ; il ne peut faire que les Compagnies ne foulent le peuple et vivent de sa mort , ruine et oppression : voire les plus belles ordonnances n'y mettraient ordre; donc je vous somme , gens de commune , de faire armes et police contre les gens de guerre , les tuant et les pillant comme ils ont fait de vous ; ainsi , vous montrerez aux seigneurs et capitaines qui épargnent l'Anglais et non les champs par où ils passent, que Jacques Bonhomme s'ennuie de leurs excès et les combat comme ennemis félons ; vous reprendrez vos biens , et outre ce , un beau butin , vengerez vos noises , et vous engarderez de pires ; allons , mes vaillans bourgeois , relevons l'honneur de Barbezieux ! je vais mander mes hommes de corps dessous ma bannière , et toutes les paroisses de la châtellenie ! Alarme! invoquez saint Imas et criez Barbezieux !
— Alarme! alarme! Barbezieux! crièrent de toutes parts les auditeurs électrisés par cet appel aux armes, et courant dans la ville.
— Monseigneur , voici un des pillards qui fut
pris, dirent quelques habitaiis qui amenèrent un homme garrotté : il nie de belle force qu'il sort de de la bande de Salazard , et feint être domestique de messire de Bourbon , qui l'aurait dépêché vers vous : mais ce sont bourdes et calomnies.
— Montres-indulgent seigneur, interrompit le malheureux Lyon qu'on avait failli mettre en pièces sans vouloir l'entendre , je suis héraut d'armes de mon redouté sire Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, lequel m'a envoyé devers votre personne pour vous annoncer que , par sa requête, le bon roi Charles notre sire vous a nommé sénéchal de Poitou, dont je porte lettres-patentes scellées du scel royal , mandant que sans plus de délai alliez remplir votre office et munir votre sénéchaussée contre les Anglais...
— Je prie que tu retournes vers ton seigneur que je tiens en particulière révérence et amitié , repartit Jean de La Roche sans témoigner la moindre joie de sa nouvelle dignité ; mande-lui mes grands remerciemens pour sa faveur et protection , et dis que ma seigneurie est toute détruite , mon très-honoré père mort, ma ville à sac : ce pourquoi je n'irai en ma sénéchaussée qu'après avoir vengé ces offenses , chassé les routiers de Salazard , remparé ma châtellenie , et enterré feu mon père; cela vaut de combattre les Anglais, m*est avis ? va donc transmettre ces choses à mon
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seigneur de Bourbon , et conter ce que tu as vu ! Jean Sanglier avait élevé la bannière de Jean de La Roche, qu'il agitait aux cris de Barhezieuxl tous les habitans en âge et en état de prendre les armes , même des vieillards et des enfans , accouraient se ranger autour de leur seigneur , en s'encourageant par un exemple mutuel : les femmes embrassaient leurs maris , leurs fils, leurs frères, et les intéressaient à une vengeance mémorable. Le bejBfroi du château avait donné le signal à toutes les cloches des églises et du couvent des Cordeliers : c'était un cliquetis d'armes , un tumulte de pas et de voix dans les rues, tantôt obscures , tantôt flamboyantes de torches et de fer ; il y avait de la haine dans tous les cœurs , de l'enthousiasme sur tous les traits. Déjà cet élan belliqueux se communiquait aux paroisses et aux communes voisines : la campagne était scintillante de feux errans comme des follets , et pleine de bruits de guerre ; le tocsin se répondait de clocher en clocher , et à chaque instant de nouveaux auxiliaires venaient du dehors grossir l'armée seigneuriale qui se formait sur la place du marché. Avant le jour, tout le pays était levé en masse à dix lieues à la ronde , et le cri à' alarme se propageait encore avec larapidité de l'incendie!