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grognement ironique , et s'assit en silence près de sa victime qui tremblait et se tordait à son contact; il paraissait méditer en regardant alternativement la fenêtre où flamboyait la lumière des torches , et la face blême de Jeanne emmaillottée comme une morte dans le linceul. Soudain des pas coururent dans les galeries et d'étage en étage ; Jeanne crut à un sauveur ; l'inconnu qui la gardait porta la main à sa ceinture.
— Grâce , messire , que vous soyez homme ou diable ! dit-elle en implorant son bourreau que trahissaient des regards enflammés, à travers son masque ; retirez- vous de moi !
Quelqu'un allait et venait de salle en salle , renversant les meubles et s'escrimant contre les murailles innocentes qui se renvoyaient de l'une à l'autre ce champion aviné.
— S'il est aucun serviteur de monseigneur de La Rochefoucault ou de messire de La Roche, cria Jeanne qui pensait n'avoir à craindre que ce personnage silencieux, au déguisement étrange, viendra-t-on point à mon aide? Celui qui me secourra de bonne intention , il aura gentil guerdon avec un grand merci !
— Est-ce le loyer que m'a promis Salazard? murmura l'homme déguisé , d'une voix sourde que la captive entendit si bien qu'elle ne cessa plus de gémir. Eh quoi ! en cette ville , en ce château
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que j'ai remis dans leurs mains , il n'est pas un lieusecret où je puisse être en paix et en sûreté! Certes je maintiendrai mon droit et ma prise !
C'était un routier qui ayant fait une station bachique dans la bouteillerie, y avait égaré sa raison et parcourait de bas en haut les appartemens du château , non sans y laisser des traces de son passage ; il poursuivait çà et là un ennemi imaginaire qu il balafrait dans les tentures et qu'il estropiait dans les meubles ; il s'entendit appeler et se dirigea du côté de la voix ; les portes étant ouvertes devant lui , il trouva en aveugle le chemin qu'Ambroise avait tenu , et vint soulever la portière de l'oratoire qui retomba comme un manteau royal sur ses épaules ; il fat d'abord tout étonné d'avoir pénétré dans cette chambre éclairée, dont les habitans ne semblaient pas être de ce monde, une femme dans son linceul , un homme à tête de loup. Ce spectacle imprévu aurait puissamment agi sur sa crédule imagination, si les fumées du vin eussent moins obscurci son cerveau ; il se fut enfui en menaçant le diable avec des si^qrnes de croix ; loin de là , il se prit à rire le plus tranquillement du monde, et se planta de^bout au pied du lit, vers lequel le poussait un sentiment d'attraction soporative ; il eût mieux fait de s'endormir en route , cet ivrogne qui oublia l'homme pour s'occuper de la femme ; mais , comme il se penchait
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vers celle-ci dans le but de reconnaître si elle vivait encore, un poignet robuste le saisit à la gorge, et l'envoya .tomber , presque étranglé, à dix pas sur le plancher natté où il resta étendu en grognant. Jeanne, qui avait fermé les yeux en voyant paraître un soudard qu'elle jugeait complice de son ravisseur, se flatta vainement que sa délivrance était intéressée à la dispute qui s'engageait , et elle ne s'aperçut pas que le moine avait d'abord méprisé un adversaire de cette espèce.
— Etes-vous soudoyer de messire de La Roche? dit-elle au Cottereau qui s'apprêtait à réparer sa défaite : je vous conjure de m'aider par chevalerie.
— Ça , brabançon mon bedeau , interrompit Ambroise poussé à bout , va quérir autre part le bourrel qui te baillera l'accolade, sors de ce lieu dont je suis seigneur !
— Au contraire, sire loup, interrompit le soldat ivre ; c'est moi qui règne en ce beau chàtel , et je te prie de me quitter cette bachelette qui m'enflambe de chaud amour !
Le soldat dont l'ivresse était doublée parla présence d'une femme jeune et belle , ne tint compte des injonctions du rival qu'il prétendait supplanter de gré ou de force ; il se dirigea vers la couche , appuyé sur sa guisarme ou demi-lance à long fer, qu'il tournait, en chancelant , contre le
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moine ; mais celui-ci abaissa cette arme avec son genou 5 et plongea sa dague dans le flanc du Cottereau qui répandit autant de vin que de sang, et rendit l'âme dans un hoquet.
— Tuez , tuez-moi , je vous intercède ! s'écria Jeanne sur le visage de qui le sang avait jailli ; ce n'est qu'un coup de dague pour me rendre contente , et je vous dirai merci , monseigneur ! Ambroise , si vous m'avez onc aimée , ce croirai -je seulement si vous m'octroyez une prompte mort, et encore prierai-je pour vous au ciel !
— Si je l'aime ! pour preuve de ce , elle voudrait que je la tuasse ! reprit le moine que les bruits du dehors inquiétaient et qui marchait distraitement sur le corps du routier. Sait-elle pas que j'eusse donné ma vie et mille autres pour avoir d'elle ce bien que nul n'aura excepté moi ?
— Ambroise, je t'aime comme sœur, comme amie, situ consens que je sorte d'ici sans encombre ni diffame. Éloignez vos mauvais desseins en m'éloignant !
— Je ne suis point céans à l'abri des fâcheux , se disait le moine qui arrangeait son bonheur à loisir parce qu'il ne craignait plus de le voir encore échapper. Ils s'en vont piller le châtel et viendront nuire à mon parfait contentement ! A Dieu ne plaise qu'ils boutent le feu en ce logis ! Malheur à qui osera me faire noise.
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En parlant ainsi à part lui , il sauta sur une forme ou banc de bois peint , pour se hausser jusqu'à la fenêtre , d'où il découvrit Barbezieux tout rouge de flammes; il n'eut pas de remords ; mais il pencha son front sur la pierre , son front embrasé comme une fournaise , où le crime bouillait et cherchait une issue. Jeanne qui avait écouté le moine se consultant à demi- voix, se demanda pour la première fois la cause des cris déchirans qui s'élevaient de tous côtés, et des clartés incendiaires qui empourpraient le ciel , dans le silence et les ténèbres de la nuit. Alors elle se persuada que les Anglais s'étaient emparés de la chàtellenie, et qu'Ambroise avait résolu d'achever à la faveur du désordre un projet criminel que le vieux sire de La Rochefoucault ne déjouerait plus. Elle eût préféré tomber au pouvoir des Anglais , car prisonnière du moine , elle n'avait pas de rançon à offrir ni de pitié à implorer , ni de nobles cœurs à intéresser , ni même la mort à espérer pour refuge.
— Ambroise , sont-ce pas les Anglais qui tiennent Barbezieux à merci? dit-elle tristement. A ce coup , vois-je bien que votre père est trépassé !
— Jeanne , Jeanne , reprit-il en croisant les bras et secouant la tête , je suis aise de la malédiction que je te dois , car tu en porteras le faix ici-bas ! . ,
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— Las ! mon Dieu miséricors , si mon bon seignem- et père est mort , messire son fils Jean de La Roche ne reviendra-t-il défendre sa maison ?
— Non point , pour vous complaire , ma mie , Jean de La Roche ne viendra recevoir le prix que lui gardiez , et s'il vient je le meurtrirai comme Gain fit Abel.
Jeanne se tut , et referma ses paupières gonflées de larmes , pour ne pas envisager ce Gain qu'elle revoyait , sous le masque , tel qu'il était , impitoyable, souriant de dépit, rouge de luxure, menaçant et terrible au moment où la malédiction paternelle l'avait frappé sans l'abattre. Ambroise venait de fixer son plan ; sans en instruire Jeanne , il lui bâillonna la bouche avec des linges ramenés plusieurs fois autour de son menton et de son cou , pour comprimer ses cris et ses plaintes ; il arracha la portière de tapisserie dans laquelle il l'enveloppa pour la cacher à tous les yeux, et il l'emporta dans ses bras par l'escalier d'une tourelle isolée qui lui sauva de fâcheuses rencontres. Il sentit , en passant près de la chambre du châtelain , une infecte odeur de chair brûlée , et il entendit sonner l'or, mais il n'eût fait cas de l'or que pour s'en servir au succès de sa passion , et il ne se souciait pas d'apprendre quels honneurs on rendait aux restes de son père; il hâta sa marche à peine ralentie du poids de son
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précieux fardeau , et il arriva enfin dans la cour où son cheval sellé el bridé allait être requis pour l'attelage d'un vaste chariot , fort bas sur roues , qu'on chargeait de trésors entassés pêle-mêle comme du fumier.
Ambroise, sans s'informer du convoi de butin qu'on préparait , posa Jeanne , roulée dans le tapis , en travers de la selle , et la soutint d'un bras , comme une nourrice fait d'un enfant, lorsqu'il fut monté à cheval; mais un des brigands s'était saisi de la bride et s'opposait en jurant à ce départ mystérieux ; le moine , dont l'impatience croissait à chaque instant de délai , battait de ses talons désarmés les flancs du coursier qui piétinait sans avancer.
— Tout beau , ce n'est heure de partir , dit le soudard déterminé à faire exécuter les ordres de son capitaine qu'il avait maudits lui-même ; es-tu pas quelque larroneiir de Maçon? Nenni , faut demeurer et montrer ce que c'est que ta prise , car il y a une haute danse aux créneaux pour quiconque emporte à l'emblée or ou argent.
— Je suis ton seigneur et chevetaine , maraud, lui cria le moine d'un air d'autorité et de courroux; ne m'empêche davantage d'aller où j'ai besoin , sur ta vie !
— Que j'avise l'objet que tenez si amoureusement comme petit enfancon ? 0 maître larron ,
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cuides-tu rober le meilleur de la montjoie ? es-tu Diable ouCottereau ?...
— Viens çà voir ce que j'ai pris au chùtel , et prie Dieu de ne point mourir de cette vue , car je suis le vrai diable en furieuse passion , et si l'apprendras à ton dam !
Le routier , sans quitter le frein du cheval , s'approcha curieusement pour vérifier ce que contenait cette tapisserie roulée qui semblait se mouvoh' ; mais pendant qu'il se haussait sur la pointe du pied pour mieux découvrir l'espèce de butin qu'on prétendait lui soustraire , il sentit le froid de l'acier qui pénétrait dans sa poitrine , et en même temps la bride échapper brusquement à sa main faiblissante ; il cria , il tomba dans son sang, il s'y débattit; ses compagnons accoururent.
— Il m*a traîtreusement occis , dit le mourant à ceux qui l'entouraient ; par les âmes des morts que j'ai faits ! évitez ce mauvais loup qui chevauche : s'est-il pas évanoui en fumée ? oyez le galop de son coursier infernal; c'est le diable, messire Satanas ou son lieutenant Belzébuth ; il ne fait pas bon quereller le diable.
Le moine n'avait pas attendu le résultat de son coup de poignard pour lancer sa monture en avant et pour dérober ainsi son trésor à l'envieuse rapacité de ses compUces. Il respirait avec délices l'air
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vif et piquant qu'il fendait au galop , et en traversant les rues désolées de Barbezieux, il se faisait un monde idéal de bonheur pour s'isoler avec sa maîtresse, cette Jeanne qu'il pressait sur son cœur en l'appelant des plus doux noms que la bise dispersait. Ces tendres illusions bercées au rapide mouvement du galop , furent interrompues par le vol sifflant d'une flèche et par des cris impérieux qui le suivaient en grossissant ; il n'arrêta pas , il ne tourna pas la tête , mais il étreignit entre ses jambes le ventre pantelant du cheval , et se pencha sur la crinière , en protégeant de son corps le corps de la jeune fille étroitement serrée contre lui; d'autres traits furent lancés qui l'effleurèrent sans le blesser , un seul garni d'un fer carré vint se ficher dans son bras qui ne fut qu'engourdi par la douleur du coup ; il s'en aperçut à peine , tant il était exalté de jouissance à couver du regard le voile épais qui lui cachait Jeanne , et à frémir aux élans d'un sein virginal qui se soulevait comme pour répondre à l'appel de son cœur. Il sortit de Barbezieux sans que son cheval eût été atteint , et passa comme l'éclair au milieu des paysans assemblés avec fourches et bâtons pour dresser une embuscade aux Cottereaux , dont le petit nombre redonnait du courage au plus lâche de la châtellenie ; ce courage tardif n'avait pas encore pris assez de consistance à la vue des flammes
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qui consumaient une partie de la ville ; car le cavalier à tête de loup suffit pour déconcerter les plus fières résolutions, et disperser la petite troupe que le barbier Pvouillard avait réunie avec plus d'éloquence et de peine que s'il se fût agi de couper autant de bras qu'il en avait armé. C'était toujours l'amour de son art qui animait ce mire infatigable , et sa boutique pillée n'eût pas changé le docteur en homme de guerre , sans l'espérance d'avoir des membres humains à tailler et à inciser , pour la plus grande gloire de la Faculté de Saint Corne et de Saint Damien ; il courut en vain pour rallier les fuyards, qui se fussent livrés aux routiers plutôt que de tenir les champs au risque d'y rencontrer le loup , et la terreur redoubla aux environs , où se répandait le bruit que le chef de ces brigands nocturnes était un loup-garou.
Ambroise ne ralentit la rapidité de son cheval qu'en arrivant au Pas de La Proche, défilé sauvage à quatre milles de Barbezieux , sur le chemin de Saint-Maixent ; ce défilé , qui se prolongeait pendant un quart de lieue entre deux rochers , en apparence impraticables, était le rendez-vous ordinaire des loups -garoux de la contrée, et le moine , qui connaissait la mauvaise réputation du lieu , savait bien qu'on n'oserait l'y suivre , à moins d'être Diable ou Cottereau. Il se réjouit d'avoir échappé à ses ingrats auxiliaires, et d'avoii'
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été blessé de préférence à son cheval , qui se fût cabré , emporté et renversé peut-être ; il mit pied à terre pour retirer la flèche qui était restée dans la blessure , il aspira le sang avec ses lèvres, et il banda la plaie en rapprochant les chairs sous la ligature. Tandis qu'il s'occupait à regret de ces soins indispensables, il remarqua qu'il montait un coursier de chevalier , ayant le frein doré , les étriers larges en argent, et la housse de velours armorié ; ce n'était plus la modeste jument poulinière qui l'avait amené de l'abbaye , où il n'aurait pu rentrer en ce pompeux équipage, qui trahissait son alliance avec les Cottereaux ; cependant pour mettre en sûreté la femme qu'il avait enlevée comme sa part de pillage , il ne voyait pas d'asile plus fidèle que l'abbaye de Saint-Maixent. Le trot lourd et inégal d'un gros cheval de labour se fit entendre dans le défilé ; la neige avait étouffé de loin ce bruit qui était si proche , qu'Ambroise n'eût pas évité cette rencontre en remontant sur son coursier; d'ailleurs il lui aurait fallu reculer vers Barbezieux et braver de nouveaux dangers. Le moine ne craignit donc pas d'attendre ce cavalier assez peu superstitieux , sinon assez étranger au pays , pour s'aventurer de nuit à travers le Pas de La Roche. Il se posta derrière un roc , la main à sa dague , et vit venir à lui un homme vêtu d'un manteau de neige , qui se
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confondait avec la couleur uniforme de la terre et du ciel. Le froid avait tellement saisi ce voyageur, qu'il dormait sur sa selle et crut rêver encore, lorsque son paisible palefroi cessa de marcher tout-à-coup , et qu'à la voix tonnante qui lui ordonnait d'arrêter , il s'éveilla , plus effarouché que sa monture, à l'aspect d'un loup qui lui parlait et l'empêchait de continuer sa route.
— Mon redouté seigneur le loup , répondit cet homme effrayé, aux questions qui lui étaient adressées avec des menaces de mort, je suis Lyon, héraut d'armes de mon bon sire Charles , duc de Bourbon et d'Auvergne , lequel m'a envoyé d'Angei^, où est le roi , au châtel de Barbezieux, devers son beau cousin
— Va donc devers Barbezieux , reprit le moine qui contint à peine un sourire cruel à l'idée de ce message apporté sur un cercueil au milieu d'un incendie ; mais descends , et rends-moi ton cheval en échange du mien ! As-tu pas du feurre et de l'avoine, aussi du pain et de la viande? tu seras là-bas largement hébergé.
— Je vous quitte volontiers le cheval , d'autant que je l'ai dételé de la charrue d'un pauvre laboureur , reprit Lyon qui se familiarisait aussi vite avec les loups qu'avec les princes, car le coursier que j'avais était chu mort par la voie , et monseigneur de Bourbon m'a promis largesse de
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dix écus d'or pour un prompt retour. Jamais je ne fais route sans vivres ni fourrage , mon maître : en ce sac sont demi-botte de feurre et picotin d'avoine ; voici un pain cuit d'hier , un quartier de bœuf salé...
— Pars hâtivement et ne regarde en arrière ! interrompit Ambroise , qui ne voulut pas tolérer plus long-temps l'impertinente famiHarité de cet importun , en faveur du service qu'il exigeait de lui ; as-tu pas peur du diable d'enfer, et te siérait-il d'être son héraut d'armes ? Pars donc plus tôt que tu ne vins , à renfort d'éperons , et souviens-toi de ne déclarer , voire à ton confesseur , le marché que tu fis avec le diable au Pas de La Roche , sinon le diable t'emportera !
Le héraut d'armes avait oublié un moment sa terreur et le loup qui l'avait causée ; il s'abandonnait à son irrésistible penchant pour les longs entretiens , et il prétait même son aide au moine pour recharger sur son propre cheval le mystérieux paquet qui s'agita sous sa main , lorsque le nom du diable , prononcé à dessein par Ambroise qui n'eut pas recours à sa dague , coïncida bizarrement avec un regard distrait que le bonhomme Lyon fixa sur le masque diabolique de son interlocuteur : il s'imagina naturellement être en présence de l'esprit immonde , et avant de s'être assuré sur les étriers , il éperonna le cheval jeune
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et plein de feu qu'on lui cédait à la place d'une vieille rosse façonnée aux travaux des champs ; un moins habile écuyer n'eut pas gardé la selle sous les bonds de cet ardent coursier qui avait senti l'éperon et qui n'obéissait plus au mors ; Lyon se cramponnait aux arçons et recommandait son âme à Dieu , dans la persuasion que c'était le diable qui aiguillonnait le cheval et qui les poussait tous deux vers quelque abîme 5 son épouvante s'accrut au dernier point de voir l'horizon rougi de flammes, et à force de se signer, il perdit l'équilibre , car son ange gardien ne permit pas qu'il allât jusqu'à Barbezieux cette nuit-là : il croyait tomber dans les profondeurs des brasiers infernaux, sa chute l'étendit mollement sur un lit déneige.
Ambroise , satisfait de s'être procuré des vivres pour un jour, et presque surpris de n'avoir pas versé de sang , comme s'il en eût déjà contracté l'habitude , chercha une retraite qu'il avait souvent visitée dans ses jeux d'enfance ; il attira par la bride le cheval sur lequel Jeanne était liée de solides courroies , et marcha en avant dans un étroit sentier qui grimpait entre les rochers comme un escalier : le roc formait des deux cotés une rampe naturelle jusqu'à un bouquet de bois qu'il fallait longer, sans aucun péril , pour atteindre le ruisseau qui devenait torrent l'hiver et