Les francs-taupins
Ayez pitié du sang humain , JNoble roy Loys de Valois , Nous tourmentez soir et matin Par guerres et piteux exploits :
Vous guérissez des escrouellea?
îlettez jus débats et querelles, Prenez pitié du sang humain.
ÛLiTiEa DK LA. Mabche , Plainte de Louis XL
Chantez à Tasne, il vous fera des pets.
GuiLLxuHE Crétin.
€cô ambû65a^f6.
Depuis deux mois que le Dauphin était à Niort avec le duc d'Alençon , il n'avait pas encore soutenu par les armes sa rébellion. La Praguerie, dont quelques-uns changeaient le nom en hriguerie et en braguerie pour faire entendre que cette guerre se bornerait à des brigues et à des bragiies , paraissait devoir s'étendre dans toute la France où elle gagnait de jour en jour de nouveaux auxiliai- 3 a.
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res à force de promesses brillantes et mensongères. Des émissaires du Dauphin et des princes parcouraient les provinces du nord et du midi, annonçant la réforme des abus , la diminution des tailles et la paix définitive avec l'Angleterre. Le soulèvement des communes de Saintonge et de Poitou en faveur des Pragons avait singulièrement influencé l'esprit moutonnier du peuple disposé partout à seconder une insurrection qu'il croyait faite à son profit ; et si des recrues fraîches venaient sans cesse grossir l'armée de Jean de La Roche , laquelle dévorait le pays qu'elle aurait pu cultiver , sans cesse des députations de villes et de communes , des barons , grands-seigneurs et gentilshommes se rendaient à Niort pour prêter serment au Dauphin et le servir, chacun selon sa fortune et son pouvoir , tandis que l'assemblée de Blois continuait à réunir en armes les nobles qui répugnaient à s'associer aux Taupins pour entrer en campagne contre les troupes royales , et voulaient combattre à part avec leurs bannières et leurs pennons.
Cependant Charles VII ne se trouvait pas dans une position désespérée, et n'attendait que le printemps pour commencer la guerre avec des forces imposantes que le connétable avait tirées de l'étranger, même des garnisons anglaises : c'étaient des Lombards , des Allemands et des Espagnols
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attirés par une grosse paie et corrigés du pillage par une sévère discipline. Le roi résidait à Poitiers, au milieu de ses soudoyers , dont il augmentait le nombre à grands frais , sans dégarnir les frontières et livrer ainsi aux Anglais ses provinces reconquises après tant d'efforts et au prix de tant de sang. Peu de noblesse s'était ralliée autour du trône, qui avait chancelé un moment, et le comte de Richement tardait à la convoquer pour lui prouver qu'on pouvait se passer de ses secours ; d'ailleurs il prévoyait que cette noblesse arrogante reviendrait bientôt d'elle-même se ranger sous la bannière du roi, pour ne pas être confondue avec les vilains qui avaient pris à cœur la cause du Dauphin. Quelques négociations avaient bien été entamées, et le comte d'Eu avait fait plusieurs voyages à Blois et à Niort, sans mettre en évidence son talent de conciliateur : mais les prétentions particulières des rebelles s'élevaient trop haut pour permettre la conclusion d'un traité général, malgré les sacrifices auxquels se fut résigné Charles VII; et pendant que des conférences de paix avaient lieu dans l'assemblée des princes, le Poitou retentissait des préparatifs formidables de la campagne prochaine ; les routes étaient couvertes de convois militaires apportant des vivres , des poudres , de l'artillerie et des habillemens de guerre.
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Le 26 mars , le dauphin Louis , escorté du duc (l'Alençon qui se donnait des airs de gouverneur à la place du comte de Pardiac , était allé passer en revue, dans la plaine de Niort, le premier corps d'armée de Jean de La Roche , qui laissait le commandement du second à Jean Sanglier. Les pauvres Taupins qui tenaient les champs depuis trois mois dans une mauvaise saison , commençaient à regretter leurs villages , leurs femmes et leurs enfans ; ils ne demandaient pas mieux que d'en venir aux mains , et de prouver qu'ils surpassaient les hommes d'armes en courage comme en bonne volonté; mais ils avaient hâte de quitter le harnais pour la charrue , à l'époque des travaux du labourage : il fallait donc se hâter d'employer ces bonnes gens, mal équipés, mal noui-ris et non soldés, parmi lesquels la désertion faisait de contagieux progrès ; le siège de Saint-Maixent fut résolu (ît préparé de longue main par Jean de La Roche à qui Jacquet avait promis d'ouvrir les portes du <:hàteau.
Le Dauphin exhorta ces bandes villageoises à ne pas s'épargner à son service ; et il les éblouit par le tableau des privilèges qu'il leur destinait, en récompense de leur dévouement. Les cris de noè'l accueillaient le jeune prince , qui se promenait de rang en rang , parlant à chaque ïaupin avec une familiarité que le duc d'Alençon relevait
d'une distribution de fausse monnaie capable de porter l'entbousiasme au plus haut degré. Le Dauphin examinait les armes , bandait l'arc de celuici, tirait l'estoc et l'épée de celui-là; il interrogeait l'un sur sa famille, l'autre sur ses revenus, tous sur leur santé ; enfin il répandait autant de sourires que de poignées de main. Jean de La Roche le suivait plus triste et plus silencieux qu'à l'ordinaire , observant au soleil combien d'heures le séparaient encore de la prise de Saint-Maixent , comme si le mystère qui enveloppait la disparition de Jeanne devait s'éclaircir dans cette ville , comme si le clocher de l'abbaye, qu'il regardait pendant des jours entiers , fût le terme du pèlerinage armé qu'il avait entrepris à la recherche de sa sœur et de l'épouse que lui assignait le testament de son père.
Le Dauphin , après sa visite aux Taupins , dont il avait fait des héros au moyen de quelques paroles adroites et qui défilèrent sous ses yeux afin de se rapprocher de la ville qu'ils allaient attaquer la nuit même , revint au château de Niort où l'attendaient les députés de la noblesse d'Auvergne. Il ne retarda pas une minute leur réception, dans son impatience de savoir jusqu'à quel point il pouvait compter sur l'appui de cette province , que lui avait garanti le duc de Bourbon et d'Auvergne ; il ne prit pas même le temps de se laver
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les mains qu'il avait noires et grasses à force de toucher les armes et les mains des Taupins , et il montra dès lors cette négligence de sa toilette qui empira avec l'âge et qui scandalisa tellement des ambassadeurs espagnols sous son règne : il avait des souliers dont les oreilles pendaient sur ses talons et dont les semelles épaissies s'exhaussaient d'une couche de terre glaiseuse; ses chausses étaient percées au genou , et son pourpoint ou habit court avait ajouté à ses taches anciennes quantité de taches d'huile , de gi'aisse et de rouille empruntées à ses soldats campagnards ; il avait perdu ses moufles ou mitaines fourrées , et ses grosses mains rougies par le froid se cachaient dans sa vieille calotte de feutre au poil ras.
Les envoyés furent introduits : c'étaient le seigneur de Dampierre, le comte de Mongascon, le sieur de Pontgibaud et trois autres gentilshommes élus par la noblesse d'Auvergne. Le seigneur de Dampierre, respectable vieillard dont le sang avait coulé sur tous les champs de bataille depuis Azincourt , et dont le caractère loyal était inflexible comme le roc de son château, portait la parole au nom des nobles de sa province : son regard sévère et sa voix solennelle glacèrent le sourire du Dauphin , qui accourait au devant de cette députation pour entendre des complimens et des offres de services.
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— Monseigneur , dit le seigneur de Dampierre avec dignité, la noblesse du pays d'Auvergne, ayant vos lettres reçues , s'est assemblée pour en débattre l'objet, et a dressé sa réponse que j'ai charge de vous communiquer en toute révérence. Ladite noblesse n'a jamais fait défaut pour aider les rois de France en leurs guerres et entreprises; elle garda si bien son territoire que les Anglais n'y purent jamais mordre , et quand messire de Luxembourg conquit , pour le duc de Bourgogne , la province de Languedoc, il ne se hasarda de pousser ses courses jusqu'aux marches d'Auvergne, pour la grande renommée de nos armes....
— Monsieur mon ami , interrompit le Dauphin que les longues harangues fatiguaient, surtout quand elles tendaient vers un but opposé à ses désirs, l'or n'a besoin d'ornement, et le cuivTe ne vaut davantage pour être doré. Donc, faites économie d'éloquence et de salive, dites ce que me mande ma féale noblesse d'Auvergne.
— Monseigneur, ladite noblesse entend à vous servir en tous vos faits et besoins , excepté contre son seigneur le roi , votre père , qui n'a mérité cette rébellion....
Tout beau , M. l'ambassadeur, j'accepte les excuses de vos nobles , lesquels sont plus hautains que leurs montagnes; mais je ne reçois les reproches et conseils que s'il me plait! je suis
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Dauphin et bientôt j'aurai le pouvoir qui m'appartient : alors je paierai les imprudens conseillers (jui pensent me gouverner en leur sagesse !
— Veuillez néanmoins ouïr mes avis touchant votre tentative, monseigneur, repartit Dampierre avec une intrépide obstination ; ayant dit la vérité aux rois com-onnés , je ne craindrai de la dire aux dauphins : il est écrit aux commandemens de Dieu en la Sainte-Ecriture : Père et mère honoreras afin que vives longuement. Ce beau précepte vous regarde, monseigneur; vous avez tort d'émouvoir guerre contre votre seigneur et père , eùt-il mal agi avec vous et son état, fût -il plus haï qu'Hérode et Pharaon; mais, loin de là, c'est le plus débonnaire roi de la chrétienté, aimant et allégeant son peuple , roi très-religieux et très-victorieux...
— Pasques-Dieu ! il est à Poitiers , allez-y pour plus proûtablement exalter ses mérites ! Adoncje ferai sans la noblesse d'Auvergne ce que j'eusse aimé faire avec elle , et je me souviendrai de ses preux offices en autres temps. Dieu vous gard , monsieur l'ambassadeur, n'y revenez plus, car je rancune quiconque apporte méchante nouvelle, autant et plus que s'il l'eût inventée pour me nuire. Votre noblesse d'Auvergne me serait bien utile, je l'avoue, si j'avais affaire d'ail et de raves.
— Monseigneur, dit le duc d'Alençon après que les envoyés se furent retiiés, vous plait-il de re-
tenir ces otages , et bailler une bonne prison à monsieur l'orateur ?
— Non , il ne me plait pas , beau cousin , reprit le Dauphin qui était resté pensif; quand je serai roi, je me souviendrai de la fidélité du pays d'Auvergne pour le maintien de la couronne, et reconnaîtrai sa gentillesse. Je garde aussi en ma mémoire le nom du sire de Dampierre, ce vieil et honorable chevalier , qui ose dii'e le vrai aux princes.
Pendant que le Dauphin visitait sa correspondance de Blois et les rapports de ses espions à Poitiers , car ce rôle était souvent rempli par des seigneurs que l'impunité encourageait à vendre les secrets des deux partis, on vint lui annoncer que sa mère la reine de France arrivait accompagnée seulement de trois dames d'honneur, et demandait à le voir en particulier à l'instant même. Ce fut un coup de foudre pour Louis , qui n'avait pas encore su s'affranchir de l'autorité maternelle comme il avait fait de celle de son père et du roi ; il changea de visage et réfléchit dans un trouble muet , n'osant refuser positivement une entrevue à la reine, et craignant les résultats de cette entrevue, qui devait être une intervention pacifique entre le père et le fils , le roi et le prince; il frappa du pied, se gratta le front, se promena avec une agitation visible, murmura entre ses dents, incer-
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tain s'il fallait fuir ou rester ; il se sentait déjà subjugué par l'ascendant de cette femme douce et pieuse qui le gouvernait d'un regard et qui le faisait trembler d'un mot prononcé avec une voix angélique ; enfin il eut recours à la ruse pour la recevoir et la congédier sans lui avoir résisté en face : il tira le duc d'Alençon dans un coin de la salle pleine de gentilshommes et de capitaines, il lui pressa les mains dans les siennes pour s'encourager lui-même :
— Voici madame ma mère, beau cousin! ne me délaissez pas dans ce péril , dit-il en cherchant à s'affermir de résolution ; je suis tout malhaigné et vais me mettre au lit pour suer la fièvre : ce ne m'empêche pas de recevoir et entretenir cette excellente dame, qui fait un si rude voyage par grande amitié pour moi... Cependant ne vous éloignez, et au lieu de médecins et apothicaires, mandez en ma ruelle mes bons amis et fermes compagnons... Non. Demeurez seul et priez le seigneur Dieu.
Le Dauphin tremblait comme par frissons de fièvre, baissait la t'^te d'un air abattu, et chancelait en marchant ; il monta dans sa chambre et se coucha tout habillé, après avoir ôté seulement ses souliers et pris un couvre-chef de nuit : ses yeux étaient si mornes, ses lèvres si pâles, son teint si défait, qu'on l'eût dit sérieusement malade, et le
duc d'Alençon y fut trompé ainsi que les valetsde-chambre qui l'enfermèrent sous les couvertoirs de fourrure doublés de drap à poils ras ; sa tête enfoncée dans les moelleux carreaux ou oreillers de duvet, disparaissait presque parmi les linceuljc de crêpe empesé ou toile fine comme mousseline. Il commença de se plaindre et de gémir, avant que la princesse entrât, et quand il entendit l'approche de celle-ci , il se souleva et dit au duc d'Alençon avec l'accent d'un homme bien portant :
— Çà , beau cousin , ne me démentez et contrariez quelque chose que je dise et fasse, car madame ma mère s'en vient me retraire de vos mains , et possible réussirait- elle si j'étais en santé ; cette femme a tant d'empire dessus moi pour sa piété singulière que je tiens en vénération ! Chaque fois qu'elle se présentera désormais pour me voir , beau cousin , empêchez qu'elle entre , et ne lui ouvrez les portes de la ville ou du château. Çà, ayez l'oreille et la main à tout ce que j'ordonnerai.
Puis , comme Marie d'Anjou , à qui on avait appris l'indisposition de son fils , accourait tout émue avec ses dames , le Dauphin se recoucha en soupirant , et tourna le visage du côté du mur, s'agitant et frissonnant dans son lit , claquant des dents , feignant de ne rien voir ni entendre ,
comme en délire ; mais ayant reconnu Agnès Sorel, il fixa sur elle nn œil vif et sournois, et ne cessa de lui sourire , tandis que ses doléances devenaient plus lamentables.
- — Ah ! ah ! sainte Vierge et miséricordieuse ! disait - il avec des grimaces et des contorsions que la douleur semblait causer , je n'ai pourtant commis péché mortel? Las ! hélas ! seigneur Dieu, n'ai -je pas le diable au corps, car je souffre tourmens de possédé ! Holos ! holos ! marmari , carimari! j'aurai mangé pellaudaille empoisonnée? Ha ! l'estomac ! aie ! le ventre ! oh ! les tripes!... Je vous le disais, mon cousin d'Alençon, votre révolte à l'encontre du roi notre bon sire est moult détestable et abominable. . . Me voilà damné, si je meurs ! hou! hou! Avisez le glorieux Satanas mitre en évéque ! Bé! bé ! vade rétro!,.. Je suis emplumé de coliques et de crampes... Bonjour, madame des Sept-Douleurs , comment va-t-on en paradis ? à pied ou à cheval ? Houin , confessezmoi !
— Matrès-honorée dame , dit le duc d'Alençon qui s'avança tristement au devant de Marie d'Anjou affligée de ces propos délirans ; monseigneur est en piteux état depuis qu'il séjourne à Niort pour se remettre en santé; mais la joie d'apprendre votre bien-venue augmenta son mal tout-à-coup, et il n'est de possédé plus insensé et plus furieux.
Je VOUS conseille humblement de vous retirer jusqu'à ce qu'il ait repris sens et raison , autrement...
Marie d'Anjou passa outre sans répondre au duc d'Alençon , qui ne soutint pas le regard terrible qu'elle lui lança , et quand elle fut au chevet du lit de son fils , qui se tut un moment et se cacha sous les di'aps , elle éleva au ciel ses yeux et sa pensée dans une prière tacite qui lui donna des forces pour son dessein de mère.
Cette reine , fille de Louis II , roi titulaire de Jérusalem et de Sicile, et d'Ioland d'Aragon, avait été mariée en 1413 à l'âge de onze ans, avec le comte de Ponthieu , troisième fils de Charles VI et dauphin après la mort de ses deux frères : « Elle eut , dit Monstrelet , renommée d'être » très-bonne et très-dévote dame et moult au- 5» mônière et patiente. ;> Cette dernière qualité eut occasion de s'exercer durant la vie de son mari , qui lui préféra toujours des maîtresses et des favoris ; mais elle vécut en bonne intelligence avec les uns et les autres , sans jalousie et sans envie , bornant ses plaisirs à fiiire l'aumône et sa gloire à doter les églises. Cependant elle avait assez d'énergie dans le caractère pour faire sentir son influence de reine dans le conseil , lorsque l'intérêt et la dignité de la couronne étaient compromis : ce fut elle qui par ses remontrances em-
pécha Charles VII de se retirer en Dauphiné et d'abaDdonner aux Anglais les provinces d'outre- Loire ; ce fut elle qui entretint la guerre en vendant ses bagues , sa vaisselle et les ornemens de sa chapelle ; ce fut elle enfin qui donna l'héritage de La Tremoille au comte du Maine son frère, qu'elle établit à la tète du gouvernement. Mais elle ne se servit jamais pour elle-même du crédit qu'accordait à sa modération , à sa sagesse et à sa piété le roi qui la révérait plus qu'il ne l'aimait. Elle venait encore une fois au secours de la royauté en apportant sa médiation dans le différend de son époux et de son fils aîné ; il avait fallu cette raison d'état pour la faire sortir de Bourges , où elle fondait sous ses yeux un hôpital et un collège, car elle composait volontiers sa cour de pauvres , de prêtres et d'en fans.
Elle affectionnait Agnès malgré la rivalité qui aurait du exister entre elles, soit qu'elle voulût bien croire à l'innocence des relations d'Agnès avec le roi , soit qu'elle lui sût gré d'être délivrée ainsi des caresses conjugales , qui n'étaient qu'un obstacle à sa dévotion : elle avait eu déjà pourtant trois fils et huit filles. Le dauphin Louis éprouvait pour sa mère un respect qui tenait de la crainte , et celle-ci conserva sur le prince une puissance invincible que personne n'avait égalée même dans son bas âge, et qu'il ne secoua ja-
LES ÂSBASSADES. 23
mais en arrivant au trône : <c Louis XI n'osait pas dédire sa mère ; > dit le chroniqueur. Marie d'Anjou, toujours occupée de pèlerinages , déjeunes et de pratiques pieuses , n'avait pas surveillé l'éducation de son fils , que lui soumettait une docilité humble et timide : ses leçons eussent sans doute adouci et corrigé cette nature hérissée de défauts et de vices , mais capable des plus grandes choses.
Mézeray , qui flatte les reines et ne ménage pas les rois , a dit en parlant d'elle que <• la blancheur 1» éclatante de son teint le cédait à la candeur de son » âme , et les lumières de son esprit étaient en- )> core plus belles que les rayons de ses yeux. ;> Mais sa figure bouflie avait cette fadeur de physionomie qui nuit souvent à la beauté des blondes, malgré la douceur du regard et la finesse de la peau ; elle faisait une moue peu agréable à cause de la petitesse de sa bouche, et les linéamens de ses traits manquaient d'harmonie. Elle était vêtue en deuil de cour , c'est-à-dire violet à reflet bleu , la robe longue et les manches étroites ; le surcot d'hermine était moins serré que l'exigeait la mode, et cette blanche fourrure dissimulait les formes d'une gorge de nourrice ; elle portait toujours une guimpe et un béguin de fine toile , comme une religieuse ou une veuve : on distinguait sa couronne de reine à trois fleurs-de-lis,
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saillante sous ce voile qui enveloppait sa tête et son cou ; elle attachait à son côté droit une Passion en ivoire de la plus délicate sculpture , et un chapelet béni sur les reliques de Saint Jacques de Galice.
— Monsieur mon fils , dit-elle avec cette assurance qui annonce l'habitude du succès, on m'a conté que vous songiez à mener la guerre civile au détriment de ce royaume contre votre père et seigneur : ce qui serait vilainement pécher envers Dieu qui fait et protège les rois. Aussi j'ai prié Notre-Dame de Boulogne qu'elle vous gardât de cheoir en perdition , et, refusant de donner créance à cette rébellion mauvaise , je suis venue afin de vous retirer des embûches de Satan as.
— Madame très-excellente , dit le duc d'Alençon inquiet du silence du Dauphin , monseigneur s'est mis hors d'obéissance pour les grands maux que fait au peuple le gouvernement de monsieur le connétable , et il veut le bien de la France, gâtée par la guerre et davantage par les déprédations des favoris que connaissez.. .
— Monsieur d'Alençon , interrompit la reine , il fait bon que je parle à monsieur le Dauphin , non à vous qui l'induisez au mal par vos avis et votre exemple : voire il me semble que je serais plus à l'aise étant seule avec mon bon fils ; car ,
je VOUS répète , je n'ai point affaire à vous et vous laisse à votre châtiment.
— Madame, je demeurerai selon ma charge auprès de monseio^neur , qu'il m'appartient de défendre: pour Dieu! je ne me fie guère à sa mère!
— Très -chère dame, nous sommes à leur merci, dit Agnès bas à la reine : gardez de les irriter en vos discours , peur qu'ils nous retiennent , Dieu sait combien de temps.
— Aie , aie ! Notre-Dame de miséricorde ! s'écria le Dauphin qui s'était aguerri à l'exemple du duc d'Alençon , je vais rendre hommage à monseigneur le roi et lui baillerai un chapel de roses en redevance!... Bé , bo , bou ! les païens et sarrasins m'ont grandement torturé : le prêtre Jean veut que je sois chapitré , mitre et ars ! . . . Holà , ma pauvre rate, es-tu pas en gésine?... Mandez mon cuisinier qu'il me confesse et mon confesseur qu'il prépare les viandes... Haaa ! ouvrez le coffre de mes boyaux pour voir la maligne bête qui mepoindet ronge!... C'est le feu saint Antoine, c'est le mal des Ardens , c'est la rage saint Hubert... 0 Seigneur Jésus!
— Louis , mon bien-aimé fils , dit la reine qui fondit en larmes et oublia l'objet de sa mission à la vue des souffrances du Dauphin qui écumait et se tordait. Qu'est-ce que ce mal subit? Comme
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il est en chaude fièvre ? quel remède lui viendrait à point? mon beau cousin d'Alençon , un mire ou physicien !
— Où allez-vous, mon cousin, reprit le Dauphin avec sa voix naturelle ; puis il ajouta en riant : Les mires sont des ânes et les physiciens des oies; ils ont chaperon fourré en lieu d'oreilles , et beau duvet d'ignorance, comme fromage moisi : le fin premier qui s'avance de venir, je l'écorche pour de sa peau faire manchon et mitaines, d'autant que les paillards sucent la substance des pauvres gens et s'engraissent par la mort de chacun ! Est-ce pas un médecin que je vois si frisque et si gorgias vêtu de soie et de dorures? Çà , mignonne, approchez et rebrassez mon lit qui croule.
— Faites à son désir , mon amie , dit la reine à Agnès que désignait le malade : ce cher et piteux enfant a l'entendement perturbé ! son mal empire à tout instant ! Seigneur Dieu et divin Salvateur, il n'est pas heure que tu nous abandonnes ? Un médecin , mon beau cousin d'Alençon , vite et tôt un médecin , car il trépasse !
— Je ne voudrais au prix de ma duché désobéir à monseigneur, répondit le duc d'Alençon arrêté par l'ordre et le coup-d'œil du Dauphin : il a commandé que je n'y aille, et telle est son humeur, qu'il ne me pardonnerait onc d'enfreindre sa volonté. Ce mal étrange ressemble fort à celui du
fea roi Charles sixième qui mourut en démence.
— Gente Agnès, dit le Dauphin à celle-ci qui relevait les couvertures et les oreillers , ai-je pas bien tenu ma promesse et accompli votre conseil ? avant qu'il soit un mois le connétable et ses adhérens cesseront de gouverner le royaume, ce je vous certifie , car lors je serai roi de France et aussi de votre beauté , belle cousine.
— Que vous a-t-il dit en basse note , raadamoiselle de Beauté ? demanda Marie d'Anjou qui s'aperçut de ce colloque à la rougeur d'Agnès reculant de surprise.
— Monseigneur a le cerveau à l'envers, reprit Agnès encore émue : il se plaint d'un mal que je ne saurais guérir, et il m'a prise pour un docteur de la Faculté.
— A genoux et en oraison , mes filles , dit la reine à ses suivantes, invoquons l'aide du médecin céleste, le meilleur et le plus utile en toute espèce d'angoisses.
Marie d'Anjou , Agnès et les deux dames d'honneur s'agenouillèrent au chevet, et la première prononça à haute voix des prières que répétaient à voix basse ses trois compaornes. Le ducd'Alencoa commençait à se tourmenter de la maladie du Dauphin : celui-ci qui comprit que sa mère n'était pas près de finir cette psalmodie assez peu réjouissante , se mit à hurler d'une affreuse manière,
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ébranla sa couche sous des bonds furieux , et déchira les courtines en lambeaux.
— Est-ce à dire que je suis mort? cria-t-il avec fureur; eh bien! qu'on m'enterre! allez dire à monseigneur le roi que ses ennemis m'ont détenu par force et empoisonné.
— Empoisonné ! interrompit le duc d'Alencon qui s'indigna d'une pareille supposition et sortit de son rôle: Par ma cour des monnaies! c'est fausseté manifeste !
— Mon fils empoisonné! repartit la reine qui s'élança sur son fils qu'elle mouilla de larmes et accabla d'embrassemens : M. d'Alencon , qui a fait le crime ?
— Oui, beau sire, empoisonné! répliqua le Dauphin qui ne laissa pas cours à la justification du duc: morbleu! je déclare être empoisonné et tellement que je ne vivrai trois jours en ces poignantes douleurs , si on n'amène hâtivement le plus expert au fait de poisons, maître Robert Poitevin , physicien du roi !
— Maître Poitevin est en la ville de Poitiers ! s'exclama la reine aven désespoir. Qui l'avertira, qui l'amènera ? n'est-il donc quelque autre physicien à Niort?
— S'il en est, ce sont des empoisonneurs qui me prescriront le bouccon en Recipe^ reprit le Dauphin qui sans cesse imposait silence aux im-
prudences de Jean d'Alençon. Les gens qui me tiennent en captivité , sophistiquent le pain et le vin, parce que je ne les veux servir en leurs brigues: mais pour ma part de paradis, je n'ôterais mon chapeau devant leur Praguerie !... Ils me tueront , vous dis-je , et si maître Poitevin ne se hâte , je m'en vais rendre l'âme et gésir au tombeau.
— Pauvre cher enfant ! disait la reine en pleurant, je donnerais mille écus d'or à qui conduirait ici maître Poitevin !... mais les méchans au contraire s'efforceront de l'arrêter par la voie ou bien aux portes de la ville , et durant ces délais , mon gentil Dauphin s'en ira de vie à trépas!... Faut-il le quitter pour son bien et demain revenir avec maître Poitevin? Cependant s'il va mourir? 0 mon Dieu et créateur , mourra-t-il faute de médecins et de remèdes? Non !
— Vous ferez bien d'y aller vous-même , trèsexcellente dame , dit le duc qui devina l'intention du Dauphin ; par ainsi vous ne soupçonnerez qu'on veuille empiéger ledit physicien : or, je vous jure par ma duché qu'il sera le bien venu , et je lui promets , s'il mène monseigneur à guérison , deux cents écus d'or de ma monnaie.
— Bonnes gens , chantez la messe des morts à beaux répons et brûlez foison de chandelles, s'écria le Dauphin décidé à éconduire sa mère à
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l'heure même , je ne serai ingrat pour l'assistance que me baillerez , et si je vais en la gloire de Dieu, vous ouïrez de mes nouvelles ! .. . Est-ce pas vous, maître Robert Poitevin? je ne veux entendre à nul, sinon à vous qui savez la science des poisons : ne tardez à me secourir, mon bon maître, car j'ai mille morts dedans les entrailles... Oh! le vilain mal! ah! la mortelle passion! hé! le méchant sort ! j'aimerais mieux être lié dessus la roue, manger des charbons ardens et boire du plomb fondu !... Sainte vierge immaculée ! ai-je pas desservi la palme du martyre ?... Je cracherai l'âme de maie rage, je blasphémerai, renierai Dieu et mourrai déconfès , tant je souffre , tant j'ai souffert ! le grand diable Astaroth ait mon esprit ! M. Satanas , je me donne et abandonne à vous , puisque maître Robert ne vient et ne viendra! — 0 mon fils cher , ne maugréez de la sorte , dit la reine qui l'embrassait en pleurant ; car les saints anges larmoient à écouter ces abominations!... Certainement il viendra, maître Poitevin , et demain je vous le ramène .'jusque là, mon gentil Dauphin, offrez ces tourmens en holocauste au ciel , afin qu'il vous aide à les supporter. Quant à moi, j'ordonnerai des messes, processions de reliques et belles cérémonies par toutes les églises; on exposera le saint-sacrement et les châsses, pour l'intercession du seigneur Dieu et de ses
saints. Songez à la passion de votre précieux Salvateui'!... Malheur à vous, mon cousin d'Alençon, si l'on attente à la personne du Dauphin de France , lequel est détenu contre son gré , comme il appert : j'en sais aucuns des plus puissans qui se repentiront de cette Praguerie !
Marie d'Anjou , à qui le danger de la maladie du Dauphin avait fait oublier la mission qu'elle se flattait de remplir auprès de lui , sortit précipitamment tout en pleurs avec ses dames que l'étiquette obligeait de pleurer aussi; Agnès Sorel ne pleurait pas , mais tremblait ; car elle avait lu le péril qu'elle courait, dans l'œil du prince , rivé sur elle : le duc d'Alençon les suivit sous prétexte de faire honneur à la reine , mais pour les voir monter sur leurs haquenées , et veiller à leur départ. A peine furent-elles sorties de la chambre , le Dauphin poussa un bruyant éclat de rire , jeta les couvertures et sauta joyeux hors du lit : il écouta les chevaux piaffer dans la cour, et descendit rapidement par une autre issue dans un vestibule fermé où se tenaient ordinairement les capitaines de service.
Ce vestibule s'était désempli à l'arrivée de la reine , la curiosité ayant attiré tout le monde dans les cours : une espèce d'écuyer avait profité de ce moment pour se glisser auprès du chauffe-doux ou poêle de fer presque rouge par le feu qui ron-
fiait dedans. Cet écuyer cachait sa tête dans ses mains et paraissait dormir ou rêver , sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui. Le bâtard de Bourbon , ennuyé de l'inaction où il languissait depuis quinze jours qu'il était à Niort avec ses Diables , venait d'entrer machinalement dans le vestibule ; car il se promenait et rôdait dans l'enceinte du château , comme un tigre en cage : il se souciait peu de voir une reine qu'il n'avait pas le droit de dépouiller et de mettre à rançon ; la Praguerie commençait à lui devenir insupportable, et son découragement était si triste , qu'il ne blasphémait pas plus de cent fois par jour ; il méditait quelque expédition pour son propre compte.
— Dieu te gard ! bâtard mon ami , lui dit le Dauphin en l'embrassant, je sens tant d'aise à te rencontrer , que cette journée nous doit être propice à tous deux !
— Je promets une chandelle au diable mon patron , reprit Alexandre de Bourbon enchanté de l'accolade , pourvu qu'elle soit selon nos souhaits !
— Grand merci, gentil paillard: soyez donc l'ange ou démon que je vienne implorer ! vitement boutez-vous en selle sur quelque bon coursier, et départez seul à force de galop, jusquesà deux ou trois milles des portes : là , vous attendrez à l'ombre que madame la reine , ma très-honorée mère, passe avec ses trois femmes suivantes} ce
qui sera bientôt , mon cousin , car elle chevauche déjà pour retourner à Poitiers. Or écoutez la chose qui m'intéresse : lesdites dames s'en allant de compagnie , vous saillirez tout-à-coup au milieu d'elles , et enlevant à beaux bras celle que reconnaîtrez à son haut-bonnet de drap d'or voilé de gaze d'argent , à sa jupe vermeille , à son surcot de pers , fourré de martre zibeline par devant, vous ne tiendrez compte de ses efforts , cris et noises; mais l'emporterez bien doucettement à ma puissance : je vous paierai la façon de ce rapt , et nargue du siège de Troie , quand j'aurai mamie Hélène.
— Je maugrée la Passion et la Résurrection , si je n'achève cette prise, monseigneur : comptez que vous avez déjà votre mignote meschinette !
— Souviens-toi du haut-bonnet d'or , du voile d'argent, de la jupe vermeille et du surcot pers: mais accomplis seul la besogne , peur qu'on m'accuse d'avoir fait cette embûche. Au retour , tu me demanderas le loyer qui plus t'agréera, et je te le baillerai pour cet incomparable service.
— Ne promettez à l'avance , gentil Dauphin ; car vous ignorez ce qui me duit : que feriez- vous si je réclamais votre Christ pour le passionner et crucifier?
Cependant Marie d'Anjou, qui avait refusé l'escorte que lui oiTrait le duc d'Alençon , s'éloignait 3 ' 4.
de Niort avec un serrement de cœur , et tournait ses yeux humides vers le château qu'elle quittait à regret , en y laissant son fils malade , entouré de poignards et de poisons. Elle poussait en avant sa monture accoutumée à un amble égal et allongé ; l'unique page , qui marchait à pied en tenant la bride , avait peine à régler son pas au trot de la haquenée , Agnès et les deux dames d'honneur aiguillonnaient leurs palefrois à coups de houssine , et gardaient encore le silence moins pour respecter la douleur de la reine que de crainte d'être épiées par ordre du Dauphin : car elles ne s'abusaient pas sur la comédie que ce prince avait jouée , et Agnès surtout savait à quoi s'en tenir , de la bouche même du soi-disant moribond ; mais celle-ci n'osa confier ses soupçons à sa maîtresse , tant qu'il suffit d'un mot pour la livrer au caprice de cet audacieux amant , qu'elle avait naguère eu l'imprudence d'encourager. Lorsqu'elle se sentit libre et hors des murs qu'elle tremblait d'avoir pour prison , elle se rapprocha de Marie d'Anjou plongée dans l'amertume et la prière: leurs chevaux se touchaient.
— Ma chère et redoutée dame , dit-elle en baissant la voix comme si quelqu'un put l'entendre, ne vous affligez pour si peu : le mal du Dauphin n'est que feinte.
— Plût à Dieu ! reprit cette bonne mère j mais
LES ÂSBASSADES. 35
j'en augure autrement à la maie heure : il faudra beaucoup de messes et de soins pour le remettre en santé ! Avez-vous observé son visage blêmi et défait ? je veux croire qu'il ne fût empoisonné; mais son délire vient de la contrainte qu'il éprouve à être ainsi captif et rebelle contre son vouloir, comme il l'a déclaré en présence de M. d'Alençon. Dépêchons d'aller d'une traite à Poitiers.
— Oui , par la révérence que je vous dois , dépêchons de tirer au large, jusqu'à ce que nous trouvions un gîte ; car monseigneur nous va faire poursuivre...
— Madamoiselle de Beauté, vous n'êtes guère favorable à notre fils, que de le juger, à son âge, faux et traître ; s'il était vrai!... Non, puisqu'il est prédestiné à être roi !
— Est-il pas de mauvais rois ? madame , toutefois , je vous atteste qu'il riait de l'œil en ses plus grandes crieries , et s'avança même à me tenter d'amour...
Agnès Sorel s'interrompit avec effroi au bruit d'une marche haletante derrière elle : c'était une espèce d'archer accourant du côté de Niort , avec une si étonnante rapidité qu'il eut rejoint les chevaux avant que ceux-ci partissent au galop. Cet inconnu , aux traits maigres et déformés , aux yeux égarés, à l'air hardi et farouche, était habillé en guerre, bacinet ou casque sans visière.
36 LES PBAPICS-TACPI5S.
brassards et gantelets, jambards et chaussepieds de fer en écailles ; il portait une casaque bleue à la croix blanche , par dessus une ample cotte de mailles sans manches, qui flottait en cliquetant autour de ses genouillières ; son épée était si longue , qu'elle rayait le sol en passant , et pour la tirer du fourreau , il fallait un bras aussi long qu'elle : on n'eût pas reconnu une femme sous ce costume masculin et guerrier. Agnès Sorel s'imagina qu'on envoyait à sa poursuite et que ce soldat précédait une troupe de gens d'armes.
- — Montjoie saint Denis! s'écria ce singulier homme de guerre en s'agenouillant et baisant l'étrier de la reine qui avait arrêté sa haquenée. Honneur aux fleurs de lis de France ! ma très-redoutée dame , il se brasse un perfide complot contre celle qui a haut-bonnet d'or à voile d'argent , jupe vermeille et surcot pers !
— Lequel ? par saint Jean, patron de notre bon sire ! reprit Agnès en changeant de couleur et regardant si elle n'apercevait pas de loin des archers.
— Un impie et détestable capitaine anglais est embusqué pour vous prendre : c'est pourquoi je suis venu vous aider , moi Catherine la Pucelle.
— Vraiment vous êtes une femme et portez le harnais ? dit la reine avec défiance : qui est ce capitaine anglais? est-ce madamoiselle de Beauté qu'on ravira?
— Oui, ramie du roi, répondit Catherine qui mêlait des souvenirs antérieurs à sa folie , avec ce qu'elle avait recueilli du projet de Louis ; j'étais assise en une salle quand le gentil Dauphin a ordonné à l'hérétique bâtard de Bourbon de chevaucher à l'emblée et enlever la dame au hautbonnet d'or...
— Eh quoi ! Notre-Dame de Boulogne ! dit la reine avec plus de tristesse que de colère : monsieur mon fils moquait sa mère sans remords? je retourne devers lui !
— Non ferez sur ma vie! répliqua Agnès en la suppliant; ce serait à notre dam que nous irions en ce repaire : essayons plutôt de gagner du champ.
— Aussi vrai que je suis Catherine la Pucelle , se récria celle-ci qui délaçait elle-même les pièces de son armure , ce païen anglais est là-bas qui vous guette. Or le seigneur Dieu m'a inspiré cette emprise pour le bien de la mie du roi : çà , vêtez mes armes , cotte de mailles et hoqueton , tandis que je vêtirai haut-bonnet d'or , jupe vermeille et surcot pers. Car je n'ai peur de la puissance des Anglais , qui savent ce que c'est de Catherine la Pucelle !
Agnès Sorel avait une telle frayeur de se trouver au pouvoir du Dauphin , qu'elle n'hésita pas à donner créance à l'avis d'une folle , et à profiter des 3 4..
offres de celle-ci , qui lui céda son armure rouillée , en échange du frais et riche habillement désigné au ravisseur. Agnès accabla sa tète blonde du poids d'un casque , et couvrit de fer ses membres délicats , meurtris par la pression et le contact du métal qui remplaçait la soie et le velours * elle supplia de nouveau la reine de l'abandonner à sa destinée et de se mettre elle-même en sûreté , puis elle s'écarta de la route, en recommandant son voyage à toutes les saintes vierges et martyres, et disparut dans le crépuscule du soir qui se confondait avec les brouillards de la Sèvre , pendant que Catherine grotesquement affublée des dépouilles d'Agnès , trop étroites et trop courtes pour la taille d'un soudard féminin , s'était placée en selle et accompagnait Marie d'Anjou, qu'elle dépassait de toute la tête : elle avait eu la précaution de déployer le voile d'argent qui cachait à la fois la solution de continuité du surcot lacé à demi , un cou musculeux et noirci, un visage qu'on aurait pris difficilement pour celui d'Agnès , et des mains capables de soutenir l'oriflamme. L'ombre devenait plus obscure, comme pour favoriser ce déguisement, et les habits d'Agnès brillaient de loin comme une armée de vers luisans.
-^ Le Dauphin , aussitôt après le départ de sa mère, était venu attendre le capitaine des Diables, sur une tour qui regardait la route suivie par Ma-
rie d'Anjou : deux heures accrurent son impatience, tellement qu'il donnait déjà pour cause à ces retards la fuite d'Agnès ou la trahison d'Alexandre de Bourbon , lorsque le galop d'un cheval lui rendit l'espérance. Il éclata de rire et se frotta les mains avec la joie d'un chat qui se pourlèche à la vue d'un bon morceau : le galop retentissait de plus proche en plus proche. Enfin il aperçut étinceler l'or et l'argent en lueurs changeantes , selon le mouvement du cheval qui apportait ce trésor; ses rires augmentèrent, et il descendit en hâte à la porte pour recevoir le messager de bonheur, lequel tarda trop encore à franchir le reste du chemin : cependant le souffle des naseaux du coui'sier semblait s'activer à chaque bond.
— Si c'est Dieu qui m'a fait réussir , je veux croire à lui comme je fais au diable! cria de loin le bâtard de Bourbon qui portait sa proie sur l'arçon de la selle : cette conquête ne m'a coûté qu'une accolade , et la bonne gouge n'a ouvert le bec pour demander pourquoi. Est-ce pas le haut-bonnet d'or à voile d'argent, la jupe vermeille et le surcot pers que vouliez voir de plus près , monseigneur? je les eusse connus entre mille, par la rate de Dieu !
— Des flambeaux , disait l'impalicnt Louis : gentil bâtard, aurez la rançon de cette belle dame!
Çà, que vous semble de ce paillard mystère, damoiselle de Beauté? qui de nous deux est le plus malade à cette heure ? il convient de vous mettre au lit et trembler la fièvre , car iaut dégager votre parole , bon gré ma vie !
— Arrière , blasphémateur! s'exclama une voix rauque sortant de dessous la gaze d'argent , j'ai sauvé l'oriflamme de France que les Anglais voulurent diffamer : le léopard n'entreprendra rien contre les fleurs de lis. Car c'est moi la compagne de Jeanne qui fit sacrer le roi Charles à Reims , c'est moi Catherine la Pucelie !
— Qu'ai-je affaire de cette pucelie ! reprit le Dauphin en haussant les épaules : voici bien le haut-bonnet, la robe et le surcot d'Agnès , mais non point Agnès même.
Il n'était pas possible de douter de la métamorphose : Catherine , jusque là si docile entre les bras d'Alexandre de Bourbon, s'était délivrée d'un brusque mouvement et jetée hors de la selle : alors elle releva son voile et marcha vers le Dauphin aussi fièrement que si elle avait encore le bacinet en tète et l'épée à la main. Les assistans , qui la reconnurent pour \di Jblle-piicelle , riaient de cette burlesque mascarade , qui n'excita pas la gaieté rieuse du Dauphin.
— C'est toi , chienne et sorcière ! dit Alexandie de Bourbon plus furieux encore d'avoir été dupe :
as-tu pas robe l'accoutrement de Dieu le père que tu vois vêtu d'une huque vermeille ? je prétends te faire voir le diable, et voilà de quoi, ajouta-t-il en tirant sa dague : cette fine lame est aussi pucelle que toi !
— La déconvenue se peut réparer, beau cousin , interrompit le prince en lui arrêtant la main : celle qui inventa cette momerie pour mon déplaisir , n'échappera sans doute à la très-plaisante vengeance que je désire ! elle sera retournée d'aventure à Saint-Maixent , que de La Roche surprendra cette nuit : allez-y donc, et pour ma part de butin , ramenez tant seulement madame Agnès Sorel ; je vous tiendrai pour bon et adextre compagnon. Quant à cette folle et outrageuse Catherine, j'ordonne qu'elle soit fouettée tant qu'elle confesse n'être pas pucelle et ne l'avoir jamais été !
a££.?:TnE ZZZT.
Un gualant mignon, certain soir ,
Se présentant à Thuys "derrière ,
Pour sa doulce amye aller TCoir
Ne trouva que la chambrière.
La chambrière qui fut belle
Bien usa de l'occasion :
Elle prit ce bien là pour elle
Et eust ceste provision.
A scavoir si punition
Doibt souffrir comme larronesse
Et quelle restitution
Elle doibt faire à sa maîtresse.
CoQUiLLARD, les Droits nouveaux.
Cf6 U^ucantrre»
Agnès Sorel marcha plusieurs heures dans la campagne , où ne la guidait aucun rayon de lune, aucune lumière de cabane : elle avait quitté la rive de la Sèvre, que de récentes inondations rendaient impraticable , et s'était égarée au milieu des plaines incultes et marécageuses du pays niortois. Elle tremblait de froid autant que de peur , comme si les émissaires du Dauphin l'eussent suivie à la trace : elle s'arrêtait par intervalles pour
entendre si le danger approchait, puis elle se mettait à courir jusqu'à ce qu'elle tombât hors d'haleine au pied d'un arbre , au bord d'un fossé. Alors le découragement, le désespoir la prenaient, elle pensait à mourir ; car la pensée de se voir prisonnière du Dauphin était pour elle plus affreuse que la mort : elle versait des torrens de larmes, et gémissait sourdement, au risque de se trahir elle-même par ses sanglots qui éclataient quelquefois. Elle aperçut enfin un village éclairé de grands feux qui flamboyaient dans la nuit , et autour desquels se mouvaient des ombres qui jetaient de sinistres reflets : une confuse rumeur de voix et de ferraillemens s'élevait de ces groupes épars sur une immense étendue de terrain. Agnès écouta, en tressaillant, ces murmures d'une nombreuse agglomération d'hommes : elle se flatta un moment que ce fût l'armée royale ; mais se souvenant que Charles VII avait promis de ne commencer les hostilités qu'après le retour de la reine et si le Dauphin persévérait dans sa rébellion , elle s'imagina que tant de monde avait été mis sur les champs à sa poursuite ; elle réunit le peu de force qui lui restait et s'enfuit dans une direction opposée. Elle erra encore pendant une heure au hasard, et rencontra enfin une petite rivière qui lui ferma le passage : elle renonça cette fois à continuer sa route.
Elle ne pouvait ni retourner en arrière, ni aller en avant, ici une barrière d'eau peut-être profonde, là des ennemis prêts à l'envelopper : elle pleura et gémit encore; l'humidité la pénétrait et la glaçait; elle avait les pieds et les jambes mouillés et fangeux , pour avoir traversé des marais et des herbées. Quand elle voulut tenter un dernier effort , les vapeurs de la rivière avaient engourdi ses membres , et sa fatigue s'était révélée dans ce court repos : elle se leva et retomba aussitôt accablée. Il fallait un secours inattendu pour la tirer de cette cruelle position que la nuit aggravait encore , autrement elle périrait à cette place , de faim ou de terreur : elle croyait sans cesse qu'un loup venait l'assaillir, et pour ne pas éprouver un double supplice en voyant l'animal féroce qui la déchirerait, elle cachait sa figure dans ses mains et se préparait à mourir, du moins en chrétienne.
Tandis qu'elle détachait les pièces d'armure mal jointes qui gênaient sa marche et auraient pu la trahir par leur cliquetis , il lui sembla qu'on l'appelait par son nom à quelque distance , et son premier mouvement fut de fuir de nouveau , en abandonnant une partie des armes défensives, qui ne servaient qu'à la charger d'un fardeau inutile ; mais un instinct de curiosité la retint , et elle prêta l'oreille à cette voix plaintive et indistincte ,
48 LES FBAÎfCS-TAUPINS.
qui s'effaçait en s'éloignant : un sentiment spontané et indéfini lui arracha un cri, en réponse à celui qu'elle essayait en vain d'accorder avec l'assonnance de son nom ; elle cria une seconde fois , puis une troisième , dans la crainte de perdre peut-être une chance de salut. La voix qui lui répondait devint plus forte et plus proche : Agnès se tut et se repentit d'avoir attiré sur ses traces quelqu'un dont elle ignorait les intentions. La voix approchait toujours , et ce fut avec une anxiété inexprimable d'espérance et de joie, qu'Agnès entendit répéter son nom, sans savoir la cause et l'auteur de cet appel nocturne. Mais elle sentit ses soupçons et ses inquiétudes renaître, à mesure que cette voix encore inconiiue avançait vers elle : était-ce un piège qu'on lui tendait ?
Elle évitait de bouger et presque de respirer; enfin la personne qui ne se lassait pas d'appeler quoique l'écho seul lui tînt compte de ses cris redoublés, arriva si près d'Agnès, blottie contre un saule , qu'elle distingua un homme à cheval , qui explorait au galop tous les environs , se haussant sur les étriers pour voir de plus loin , s'arrétant tout-à-coup au moindre bruit; cette voix avait un accent tourangeau qui parlait au cœur d'Agnès: elle hésitait encore à se fier au témoignage de l'ouïe et à reconnaître son ami Etienne dans ce mystérieux cavalier, qu'elle ne cherchait déjà
LES REIKCONTRES. 49
plus à éviter. Tous ses doutes cessèrent , lorsqu'une exclamation partie du fond d'une ârac émue lui apprit qu'elle était découverte : elle rompit le silence qu'elle s'imposait par précaution, et nomma avec transport Etienne Chevalier , qui était déjà dans ses bras.
— Par ma dame ! depuis quatre heures je suis en quête et en peine de vous ! s'écria Chevalier qui pleurait aussi de joie : méchante dame et trop imprudente , pourquoi aller de plein gré vous jeter à la merci de voti-e pire ennemi ! Sitôt que j'appris ce malplaisant voyage , je partis de Poitiers et rencontrai par la voie ma très-honorée dame la reine , qui s'en revenait en grande hâte : lors, elle me conta comment une autre avait été ravie en votre place par le bâtard de Bourbon , et comment vous étiez en fuite par les champs; je ne fis guère escorte à la reine , tant j'étais impatient de vous savoir saine et sauve. Depuis ce, je n'arrêtai de courir jusques aux fossés de Saint- Maixent, vous appelant, vous huchant, vous quêtant, inquiet et désolé : merci Dieu! je vous retrouve, madame ma mie , et aucun mal ne vous est advenu des embûches du mauvais Dauphin ; je veux composer une devise en l'honneur de votre délivrance.
— J'ai moult lamenté et souffert durant cette nuit douloureuse, mon ami ! Mais en quel lieu 3 5..
nous sommes ? vous nommiez Saint-Maixent ; il y faut aller et nous reposer au château , chez madame de La Piocheguyon. La route est-elle longue jusque là ?
— Une lieue environ , ma chère dame ; mais il vaut mieux tirer d'autre part, vu que les gens du se'néchal Jean de La Roche sont à cette heure maîtres de Saint-Maixent.
— Pour le compte du Dauphin? hélas ! a-t-on la guerre commencée? Mais vous êtes abusé par quelque faux rapport ; ce matin j'ai logé à Saint- Maixent , qui était au roi.
— Ce soir , en battant la plaine à votre quête , mon aimable dame , je suis venu devers un gros de gens , la plupart de trait, qui campaient avec des feux : j'appréhendai que vous fussiez en leur puissance , et je m'avançai couvertement parmi eux, où j'entendis que sur la minuit ils prendraient Saint-Maixent par intelligences.
— Vitement allons-y , pour avertir madame de La Rocheguyon avant la trahison ,'' et en même temps faire savoir à monseigneur le roi que son Dauphin déclare la guerre.
Ma bonne et bien aimée dame, reprit tristement Chevalier , moi , votre humble et petit serviteur, n'ai pas l'autorité qu'il faut pour m'opposer à votre envie ; mais elle est trop imprudente et téméraire! Lorsque vous avez à peine échappé
LES EE?ÎCO?îTRES. 51
aux pièges de ce malhonnête Dauphin , est-ce raison que d'affronter un pire danger ? Assurément, le roi notre sire préférerait perdre cent villes que sa mie Agnès : toutefois , je ne m'éloignerai d'un fer de lance et vous garderai bien.
Etienne Chevalier ôta son manteau de ses épaules pour couvrir celles d'Agnès , que réchauffa un peu cette cape de drap fourré : elle était incapable de faire un pas en avant , ses pieds étant meurtris et enflés , ses membres raidis et brisés de lassitude. Chevalier la porta tendrement sur son cheval, qu'il conduisit par la bride pour mieux s'assurer du chemin à suivre , sonder le terrain et prévenir tout péril ; car il avait à veiller sur un dépôt plus précieux que sa propre vie. Ils longèrent la Sèvre depuis sa source pour venir à Saint- Maixent , et plus d'une heure s'écoula avant qu'ils aperçussent se profiler sur le ciel brumeux, la masse noire des tours du château et des clochers de l'abbaye. Chevalier interrogeait en marchant tous les objets et tous les bruits , l'ombred'un arbre ou d'une haie, le murmure de l'eau ou la cliquette d un moulin. Agnès Sorel écoutait aussi des sons d'armes et de voLx au loin ; elle n'était pas distraite des pensées qui l'agitaient, par les rébus de Picardie , nouvellement inventés puui' elle , que lui offrait son invariable admh'ateur.
Soudain , toutes les cloches de l'abbaye s'ébran-
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lent à la fois , et des cris se font entendre dans la ville , pendant que des pas d'hommes et de chevaux ébranlent la carapag-ne environnante : c'est l'attaque des Taupins de Jean de La Roche. Etienne Chevalier est frappé de stupéfaction, et oublie la fin de sa plus neuve équivoque concernant le nom de Surel ; il retient la bride, indécis s'il doit obéir à sa dame qui lui ordonne de se hâter; car là-bas est le danger, peut-être les horreurs d'une ville prise d'assaut, le viol et l'assassinat ! cependant il ne se sent pas le courage de s'opposer ouvertement à l'ordre d'Agnès : il a les yeux pleins de larmes, il joint les mains en prière , et pourtant il obéit, il approche. Les cloches, les cris , les armes retentissent plus distincts et plus terribles : l'abbaye, excepté son clocher qui tinte sans relâche, est encore sombre et silencieuse. Agnès et son guide tendent tous deux avec prudence vers le lieu du tumulte : ils sont encore protégés par le haut mur du clos abbatial , dégradé et même renversé en plusieurs endroits par les débordemens de la Sèvre et la lente action des siècles. Mais à peine eurent-ils dépassé la muraille qui les couvrait, que le sifflement des flèches les fit reculer en arrière , et ils cherchèrent des yeux une brèche assez large et assez facile pour pénétrer dans l'enceinte, séparée de la ville par des remparts fortifiés et la rivière coulant au pied : Ghe-
LES RE^COMRES. 53
valier prit enfin la résolution de sauver sa maîtresse malgré elle , et il l'entraîna loin du péril en tournant le dos au château , qui semblait seul assiégé. Ils arrivèrent à l'ouverture par laquelle trois mois auparavant Ambroise s'était introduitavec sa victime dans le monastère : quelques pierres mobiles ne fermaient qu'à demi cette brèche, formée à trois pieds du sol ; Chevalier s'occupait à rendre l'issue plus praticable , quand un homme , que son costume composé d'une peau de mouton annonçait être un pâtre, vint à passer en courant, et s'arrêta subitement à regarder Agnès Sorel , qui eut l'idée de profiter de cette rencontre et qui l'appela sans le connaître ; celui-ci ne répondit pas et demeura immobile , les yeux fixes et hagards de défiance , les mains appuyées sur la crosse de son bâton.
— Bonhommet , lui dit-elle avec vivacité , esta pas manant et villageois du pays de Poitou ? veux-ta gagner de beaux écus d'or au service de ton seigneur le roi?
A ces mots , ce pâtre , dont les yeux brillèrent d'enthousiasme au nom du roi , secoua la tète en signe de consentement , et n'hésita plus à s'approcher d'Agnès Sorel .
— Or donc, je te promets et donnerai deux cents écus-à-la-couronne , reprit celle-ci en descendant de cheval sans qu'on lui tîntl'étrier , afin
54 LES FRANCS-TACPINS.
que tu ailles à Poitiers où est le roi , pour lui dire , de lapart de madame de Beauté, que le Dauphin a rompu sa trêve , et fait à cette heure assaillir la ville et château de Saint-Maixent , où il avait des intelligences , dit-on ; mais toutefois la place semhle tenir, et possihle tiendra jusqu'à ce que le secours vienne. Prends ce coursier pour aller plus vite , et Notre-Dame de Loches te conduise !
Cet homme , qui n'était pas moins attentif aux paroles d'Agnès qu'au fracas du siège, annonça, par une inclination de tête, qu'il accomplirait ponctuellement cet ordre , et , s'èlançant en selle, il poussa au galop le cheval blanchi de sueur et d'écume , qui disparut dans la nuit à travers les prairies arrosées par la Sèvre. Agnès Sorel écouta un instant avec joie ce galop qui allait se dégradant , puis elle éleva son esprit au ciel pour lui recommander le message et le messager. Etienne Chevalier , qui la blâmait à voix basse d'avoh* placé sa confiance et son cheval dans les mains du premier venu , la supplia de ne pas rester plus longtemps à la merci des maraudeurs et des goujats qui suivaient toujours les corps de troupes régulières: Agnès, aidée par son ami vigilant qui la hissait doucement à force de bras , franchit la brèche , et ils se trouvèrent dans le clos de l'abbaye , planté de vigne et d'arbres fruitiers. Là ,
ils s'assirent sur une grosse pierre , dans l'encognure d'une ancienne tour , où les traits et les projectiles ne pouvaient arriver sans traverser une double muraille. Etienne Chevalier ne voulut pas souffrir que ce grès nu et humide servît de siège à sa dame , qu'il attira sur ses genoux en l'entourant d'un bras avec respect : ils attendirent ainsi en silence un moment favorable pour pénétrer dans l'abbave.
Au bout d'une heure , Agnès , qui se montrait de plus en plus impatiente de connaître le progrès et le résultat du siège , déclara formellement qu'elle voulait aller en avant à tous risques , et qu'elle se croirait en sûreté derrière un fossé et un parapet défendus par ie braves gens , plutôt qu'à l'abri d'un mur lézardé qui n'avait que des rats et des vipères pour garnison. Etienne Chevalier gémit encore de cette nouvelle imprudence, et eut soin, en marchant, de couvrir de son corps la téméraire, qui ne prenait pas garde aux carreaux ou flèches à fer carré qui tombaient à l'entour; ils sortirent du clos sans avoir été atteints par cette pluie meurtrière, ne s'arrêtèrent pas dans le champ Saint- Maix ent , et entrèrent au cimetière. Chevalier, à l'aspect de ces tombes avec des statues couchées , de ces pierres plates gravées en creux ou taillées en relief, de ces croix ou de ces talus fraîchement formés sur les fosses , ne put
56 LES FBAÎICS-TAUPINS.
s'empêcher de songer à l'épitaphe en énigme qu'il' composerait, s'il avait le malheur de perdre son amie. Celle-ci, qui marchait devant, rallentit le pas et se réfugia derrière Etienne , en étendant la main avec terreur.
Elle désignait une espèce d'image de moine agenouillé auprès d'un mausolée , et le rayon de lune qui frappait sur cette représentation inanimée de la vie semblait colorer les vêtemens et donner le mouvement à la matière inerte , comme si l'art avait égalé la nature ! Un murmure sourd, pareil à celui d'une prière entrecoupée de soupirs, ajoutait un tel caractère de vérité à ce moine de marbre ou de pierre , qu'on eût dit qu'il allait se lever et marcher: il se leva et marcha; mais , au cri d'Agnès qui crut voir un spectie, il resta debout comme s'il était redevenu pierre ou marbre , et la clarté blafarde de la lune fit resplendir un visage cadavéreux dont les yeux seuls étaient vivans , et qui appartenait de droit au cercueil : Agnès, glacée d'effroi, se jeta dans les bras de Chevalier , pour ne pas voir cette apparition qui se mouvait et s'approchait d'eux ; Chevalier attendit de pied ferme, et reconnut que c'était un bénédictin maigreetpâle comme un moribond. Celuici s'était avancé en remarquant , à leurs habits de ville et de guerre , que ces gens-là ne devaient pas être des moines : des deux côtés l'envie de s'abor-
LES RENCOnTRBS. 57
der fut réciproque , pour obtenir mutuellement le secours dont chacun avait besoin.
— Ma dame chère , dit Chevalier pour calmer les transes d'Agnès , n'ayez peur , voici un beau père de ce moûtier, lequel nous conduira en sauveté.
— Mon très -révérend père, reprit Agnès qui n'osait envisager ce mystérieux hôte du cimetière, je suis une honnête et noble dame qui demande asile.
— Dieu vous donne santé et joie , s'écria d'une voix sépulcrale Jeanne qui oubliait son propre déguisement; il n'est pas d'asile en lieu maudit!
— Eh quoi ! les ennemis ont -ils envahi l'abbaye ? demanda Agnès qui voulut passer outre ; nous serons plus en sûreté dedans le cloître.
— Non , sur votre salut éternel, n'y allez point! répondit Jeanne qui l'arrêta et voulut l'entraîner avec elle : j'ai perdu là plus que la vie, l'honneur !
— L'honneur ne se perd dans une maison de religion si sainte et si vénérée que celle de M. saint Maixent : y fùtes-vous mis contre gré ?
— Vraiment ! Iriez-vous de bon cœur en l'enfer? de quel air vous verrait-on souffrir non-seulement la prison obscure et les chaînes , mais encore la violence et la honte tous les jours , durant plusieurs mois ? Vous êtes femme , avez-vous
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dit? or, pourquoi ces habits d'homme? quelle êtesvous donc?
— Il n'est pas heure de le dire , reprit Etienne Chevalier qui devança une indiscrétion d'Agnès : mais en nommant un nom , nous serons bien reçus du seigneur abbé pendant le péril de l'assaut ; ainsi ne nous arrêtez davantage , beau père , et plutôt menez-nous vers le maître de l'abbaye , puisqu'on ne peut parvenir au château assiégé. La dame que j'accompagne est si chère au roi , que vous serez moult aises de lui faire beau recueil.
— Qui que vous soyez , par Dieu ! je vous conseille de fuir cette caverne d'iniquités ! madame , n'avez-vous pas avisé que je suis femme semblablement !
Jeanne Sanglier abattit sur ses épaules le capuce noir qui la coiiîait , et ses longs cheveux se répandirent épars et incultes autour de son visage, que cette espèce de crinière rendit plus effrayant de pâleur morte. Agnès ne réprima point une exclamation de surprise ; mais aussitôt ses terreurs firent place à un sentiment de confiance et de pitié , à l'aspect d'une personne de son sexe , que des malheurs inouis avaient réduite à ce point de dépérissement physique et moral : car Jeanne, que le grand air avait enivrée au sortir de son cachot étouffé, était encore dans un état d'exal-
talion et d'égarement , accru par les sons du tocsin et les bruits du siège.
—Une femme en cette sainte demeure ! s'écria Agnès qui fut plus étonnée que scandalisée , une femme dessous le froc ! quel mystère , quelle aventure ?
— Madame, veuillez que je garde mon secret! aussi ferez le vôtre , repartit mélancoliquement Jeanne qui rougissait de pudeur. C'est abominable secret et digne de considération. Plût au seigneur Dieu qu'il n'en fut onc nouvelle ! Mais ces choses ne peuvent demeurer cachées , et je veux les dire au roi.
— Attendez à demain , pour ce dire au bon roi Charles , qui y portera remède s'il est possible ! Je vous promets que demain vous verrez ledit roi !
— Demain ? répliqua Jeanne que cette promesse émut visiblement et qui regarda plus attentivement l'inconnue parlant ainsi. Monseigneur le roi aime la justice : il est débonnaire , pitoyable et religieux ; il vengera en réparation l'injure qu'on m'a faite... Mais vous qui savez d'avance les projets du roi?...
— Je ne sais , dit Agnès en souriant. Qu'y a-t-il de commun entre Charles-le- Victorieux et sa trèspetite servante que voilà ! Ores je prétends me taire là-dessus comme vous prétendez pour ce qui vous regarde, et vous connaîtrez qui je suis en
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présence de mondit roi, auquel vous apprendrez quelle vous êtes et ce que vous souhaitez de sa justice et débonnaireté. Je vous donne ma foi de ni'employer à vous servir auprès de monseigneur, si votre requête est juste.
— Saints et saintes , je vous prends à témoignage si elle est juste et solennelle! se récria Jeanne tendant les mains au ciel avec des yeux brillans de larmes.
— Par l'amour de ma dame ! inten'ompit Chevalier aux pieds duquel une grosse flèche venait de se ficher en terre , il ne fait pas bon séjourner en cet endroit, la mort y pleut de toutes parts. Venons en quelque sûi'e retraite , où vous deviserez vos faits sans mal aucun encourir ! Pourquoi n'entrons-nous dedans le cloître?
— Oh! n'y entrez point, ma bonne dame, si vous avez créance en mes paroles ! répondit Jeanne qui se voyait déjà une seconde fois victime et prisonnière d'Ambroise ; retirez-vous plutôt en un repaire de bêtes nuisantes et féroces , parmi les lions, tigres et serpens ! on courrait moins de risques chez les Anglais ou les Infidèles !
— J'ignore quels risques vous entendez , dit Agnès qui se sentait gagnée par un intérêt de sympathie; mais certainement je ne me hasarderai à y entrer , et je préfère en votre compagnie chercher ailleurs l'hospitalité. Je ne voudrais pas.
LES RENCO.-VTRES. 61
pour une indulgence plénière, être moine comme vous étiez sans doute en l'ordre Saint-Benoît !
— Et moi, je ne voudrais , pour la vie, pour la chose que j'ai le plus désirée, poser le pied dans ce domaine sacrilège que le feu de la terre et du ciel mette en cendres k^^^('^^y^\y^^
Jeanne prononça ceVmotB ayécNuri accent de rage, en menaçant du poing ce monastère, qu'elle vouait à la vengeance divine et humaine ; puis elle se calma tout-à-coup , promena ses regards avec inquiétude autour d'elle , et marcha lapidement la première. Agnès la suivit avec Etienne Chevalier , dans la persuasion que ce faux moine devait connaître tout \e pour pris de l'abbaye , et qu'il les conduisait en lieu de sûreté. Mais Jeanne allait ainsi au hasard, sans autre but que de faire perdre ses traces à son geôlier et aussi a ses frères , car elle ne voulait revoir Jean de La Pioche qu'après sêtre jetée aux pieds du roi et avoir obtenu la punition du ravisseur. Elle se retournait quelquefois dans l'espérance de découvrir celui qu'elle fuyait à regret , et si le petit Jacquet avait reparu, elle eût renoncé à une fuite que désavouait son cœur, pour courir tout en pleurs à son ami Jean de La Roche , qu'elle n'osait plus aimer. Mais Jacquet ne revenait pas , et Jeanne sortit du cimetière qui aboutissait au Champ Saint-Maixent , toujours suivie d'Agnès et
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de Chevalier , qui échangeaient à voix basse leurs conjectures sur cette singulière rencontre.
Le Champ Saint-Maixent , qui n'occupait pas moins d'un arpent, était entièrement couvert de rosiers , en l'honneur du saint qu'un miracle célèbre avait révélé sur le lieu même qui retenait son nom. Saint Maixent était abbé de ce monastère à la fin du cinquième siècle , lorsque Clovis marcha avec les Francs contre Alaric, roi des Visigoths : un corps de Francs tenta de pénétrer dans l'abbaye qui composait alors toute la ville , pour s'y loger et la piller; mais saint Maixent, vêtu de ses ornemens sacerdotaux et portant l'hostie, se présenta seul contre les pillards et leur enjoignit de passer outre sans commettre aucun dégât, sous peine d'attirer sur eux la colère céleste. Un soldat, voyant que le monastère n'avait pas d'autre défenseur que ce saint homme , tira son épée et la leva pour en faire une menace ou un crime. Mais l'épée resta suspendue en l'air , et le bras qui la tenait se dessécha aussitôt. Ce miracle en imposa aux Francs, qui reconnurent l'intervention divine, et laissèrent des présens à cette abbaye, qu'ils avaient résolu de détruire. Saint Maixent pardonna à l'agresseur , et le guérit par un nouveau miracle.
Une chapelle fut édifiée à cette même place pour consacrer la mémoire de cet événement, et depuis neuf siècles elle était tombée en ruines.
tellement que la toiture et les voûtes n'existaient plus ; mais on respectait encore ces ruines noires et frustes , ces tronçons de colonnes , ces sculptures demi-effacées , cet amas de débris moussus. L'église souterraine , qui avait été construite sous cette chapelle selon l'usage primitif du christianisme, n'était pas comblée, quoique l'escalier fut encombré de pierres et d'herbes. On y disait encore la messe le 27 juin, jour de la fête de saint Maixent , qui avait été enterré là , selon une tradition vague , et une lampe perpétuelle brûlait à l'endroit qu'on supposait occupé jadis par son tombeau. Cette lampe était une fondation d'un La Rochefoucault, et le respect qu'on avait en ces temps de croyance pour les fondations pieuses s'étendait si loin , que la lampe , éclairant une espèce de cave à voûte écrasée sans fenêtre, ne devait s'éteindre que par l'écroulement de cette crypte basse , qui résistait plus qu'un autre monument à l'action corrosive des années , parce que le sol où elle était bâtie , formé d'un sable très-fin et très-sec , ne recevait à l'intérieur ni à l'extérieur aucune humidité : c'était encore un phénomène attribué à saint Maixent.
Jeanne Sanglier se dirigea machinalement vers la chapelle ruinée , quoiqu'elle ne l'eût jamais vue auparavant , et, s'y trouvant trop à découvert , elle descendit les quinze marches qui com-
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muniquaient à l'église souterraine , où elle fut attirée par le reflet de la lampe. Elle éprouva une sorte de terreur à se retrouver sous une voûte de pierre , et elle rebroussa chemin pour respirer en plein air ; mais la honte de reparaître devant Jean de La Roche la retint, et elle s'assit sur un socle renversé : elle était retombée dans sa préoccupation , et croisait ses deux mains sur son ventre , comme pour le cacher. Agnès Sorel . malgré l'avis d'Etienne Chevalier , ne balança pas à s'aventurer au fond de ce souterrain , qui ne lui gardait aucun piège , et alla se placer auprès de Jeanne , qu'elle examinait avec une curiosité silencieuse et touchante. Elle remarqua seulement alors que cette femme était jeune et belle , quoique sa beauté et sa jeunesse eussent subi une étrange dégradation, sans doute par l'effet du chagrin. La compassion d'Agnès redoubla , d'après cette remarque, et elle sentit ses yeux mouillés de pleurs en prenant les mains de Jeanne, qui étaient froides. Jeanne ne pleurait pas en ce moment , un sourire effleura ses lèvres violettes et rida ses joues.
— C'est lui ! dit-elle avec une satisfaction qui se peignit sur ses traits jusqu'alors inanimés; c'est lui, ajouta-t-elle en étendant la main comme pour saisir le bruit du dehors qu'elle écoutait avidement; il est venu me délivrer , ce beau capitaine ! . . . Madame , sauriez-vous me bailler
LES RE?fCO?rTHES. 65
nouvelles du vieux sire de La Rochefoucault ?
— Il est décédé le propre jour que son château fut pris par les Cottereaux , répondit Agnès , ainsi que nous le contait hier madame de La Rocheguyon.
— Dieu ait son âme ! dit Jeanne avec une expression de profond regret. Madame , cependant que durera l'assaut , je vous convie à prier ensemble pour les morts.
Jeanne et Agnès prièrent chacune à part, suppléant avec leurs doigts aux grains d'un chapelet ; mais Agnès était toute distraite et interrompait souvent ses patenôtres pour réfléchir sur la destinée de Jeanne , et celle-ci ne pouvait penser qu'à Jean de La Roche , chaque fois qu'elle méditait sa vengeance. Etienne Chevalier, accoudé vis-à-vis la grosse lampe de fer qui lui permettait de contempler sa dame de Beauté , oublia bientôt le siège grondant au-dessus de sa tête, pour soumettre son L favorite à de nouveaux jeux de tendre imaginative.
OHAPZTB.^ ZZT.
Et s''efforcèrent de prendre la ville de Saint-
Maixant, qui estoit tenue pour le roy : pour ce faire , ils trouvèrent moyen de corrompre et bailler argent à un des
gens de la dame de La Roche, nommé Jacquet, Et par
appoinctement et traicté faict entre les parties , Jean de La Roche et aultres vinrent devant ledit chasteau , dedans lequel iceluy Jacquet, comme faulx et traistre, les introduisit et receut
Jea.^ Chartier , Chrxtniques de Charles Fil.
Ce ôiéige»
Ambroise , après avoir enfermé dans la cellule Jacquet dont il voulait s'assurer , releva son capuchon et sortit de l'abbaye sans savoir encore ce qu'il devait faire pour prévenir la surprise nocturne qu'on lui annonçait. Il se repentit de n'avoir pas forcé le page à des aveux arrachés même par la torture , et il faillit revenir à ce premier projet ; mais il n'avait peut-être pas un moment 3 7.
70 LES FRATÏCS-TAUPIÎfS.
à perdre, et, montant sur le portail de la Croix duquel la garde appartenait au palais abbatial , il regarda aussi loin que ses yeux pouvaient atteindre dans la campagne couverte d'ombres , où ne luisait aucun éclair d'armes. La lune se levait à peine derrière la grosse tour de Niort , à l'ouest : il écouta , en appuyant son oreille contre le ventre d'une bombarde de cuivre braquée sur les abords de la ville , et il entendit le tube de métal bourdonner et frémir comme si le sol fût ébranlé par une multitude de pas ; une ligne noire se déployait à l'horizon comme un nuage gros de tempêtes. Un mouvement d'hommes , encore éloigné et confus, glissait dans le silence , ainsi qu'un vent qui s'élève et rase le sol en secouant les feuilles séchées.
Ambroise ne douta plus que Saint-Maixent allait être attaqué , et , ayant ordonné aux deux archers de sa garde qui faisaient le guet, d'avoir l'œil ouvert sur la plaine , il redescendit dans la ville pour avertir le bailli du seigneur de La E.ocheguyon.
C'était un excellent bourgeois , nommé Jean Sachier , ayant femme , enfans , écus et rentes. Sa manie consistait à trancher du gentilhomme , surtout depuis qu'on l'avait nommé bailli ou gardien du château et de la ville , en considération de certain prêt pécuniaire fait à madame de la Roche-
guyon , lorsque celle-ci fut dépossédée de ses domaines en Normandie par le roi d'Angleterre: il avait fait construire un colombier attenant à sa maison , planter des girouettes sur chaque comble aigu , et peindre un écusson au dessus de sa porte. Il préférait résider dans l'intérieur de la ville plutôt que dans l'enceinte du château, parce que du moins il se croyait presque seigneur en son manoir à double pignon sur rue. Il portait des étoffes de soie , de brocart et d'écarlate dans les cérémonies , et pour y paraître avec plus d'éclat , il avait appris à se tenir en selle sur un cheval housse , avec le mors et les étriers d'argent. Sa corpulence énorme et ses jambes courtes rendaient cet exercice aussi pénible que dangereux pour lui. Il désirait une occasion de prouver que son courage n'avait pas besoin de lettres de noblesse , et il se fût fait tuer avec joie pour devenir vrai gentilhomme après sa mort.
— Qu'est-ce? cria-t-il en s'armant d'une épée à deux mains, sa fidèle compagne de nuit, lorsque l'abbé eût fait retomber le heurtoir à grands coups. Est-ce vilain ou gentilhomme, manant ou étranger? — Ne t'éveille pas, ma bonne femme et très-honorée baillive , c'est moi qu'on mande pour devoir de ma charge. — Arrétez-donc de heuiler , malhonnête valet ! il suffit , dis-je , puisque je descends à l'heure : notre redoutée dame la
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reine est-elle de retour? raessire de La Rocheguyon arrive-t-il?
— Sang-Dieu ! dépêchez , sire Sachier , lui dit Ambroise qui frappait à réveiller toute la ville. Assemblez votre monde et garnissons les murailles ; car on s'en va les assaillir !
— Par mes douze girouettes ! j'en suis bien aise , messire abbé , et vais faire en sorte de bien recevoir les ennemis , pendant que vous prierez pour l'effet de nos armes.
— Priez? cordieu ! dites batailler et férir à beaux bras ! Sang et tête de Jésus-Christ ! Je ne suis plus abbé à cette heure , mais capitaine d'armes !
— Je vous loue et glorifie de cette vaillance, messire ! L'entreprise sera sur la ville plus que sur le château, qui est trop bien étoffé et muni. Adonc, je vais faire sonner le beffroi et crier alarme pour appeler les bourgeois aux remparts , pendant que j'assemblerai les notables pour aviser à la défense...
— A cinq cent mille charretées de diables vos notables ! bonhomme, les ennemis sont quasi devant les fossés de la place devers le portail de la Croix : ils préparent une surprise et seront euxmêmes surpris , si m'en croyez ; le château est à l'abri, mais non la ville, mais non l'abbaye, qui ne sont encloses de murs solides , et garnies de gens de guerre. Vous avez environ soixante bour-
geois qui s'armeront ; j'ai seulement huit archers de ma garde , mais plus , cinquante moines jeunes et ardens , lesquels besogneront autrement qu'au chœur. Il nous faut d'abord occuper et maintenir le portail de la Croix, et l'abbaye...
— Très-volontiers , par l'honneur de mon colombier! je montrerai ce que je sais faire en armes ! J'attendais tous les jours la puissance des Anglais pour commencer ma chevalerie....
— Qu'est-ce à dire des Anglais? Ce sont les rebelles du parti du Dauphin , ce sont les Taupins de mon frère Jean de La Roche ! Amenez vos gens sans bruit.
— Les Taupins ne sont que menuaille et archivilains ! disait le bailli qui rentra dans 'sa maison pour s'armer en diligence. Voilà mes souhaits accomplis , je vais faire armes et ordonner une furieuse résistance ! — Ne pleure pas , madame la baillive , je m'efforcerai de ne pas mourir pour me réserver à d'autres travaux. Par mes deux pignons ! il ferait beau voir qu'un bailli restât coi, quand un sire abbé prend de ses mains bénites une épée de combat ! Çà, la mienne est-elle bien afiinée? Que de délais pour boucler ce plastron ! Ma salade me pèse plus que le sacrement du baptême ! Mon estoc , ma masse , ma hache , ma guisarme ! Au diantre les petits-fils de brebis qui jettent larmes et plaintes ! Vous êtes gentilshommes,
enfans insensés , et comme tels, il vous faut aimer la guerre. Je vous fouetterai au retour, laids pleurards , et vous , madame la baillive, une accolade et un Dieu-gard en adieu!
Pendant que Jean Sachier , revêtu tant bien que mal de ses armes qu'il suait à porter , allait avec une lanterne recruter de porte en porte quelques bourgeois moins endormis et moins timides que leurs concitoyens, Ambroise était revenu à l'abbaye, et avait parcouru lui-même les cellules pour faire lever ses moines , en les convoquant au réfectoire. En passant devant sa propre cellule, il eut l'idée d'y entrer et d'interroger de nouveau son frère , que la réflexion aurait peut-être décidé à parler ; mais déjà ses religieux, dont la plupart dormaient habillés sur une planche, accouraient au réfectoire , où l'abbé les avait mandés ; déjà le guet du portail de la Croix faisait dire qu'une grosse troupe approchait du côté du château. Ambroise pensa que le temps serait mieux employé à repousser les assaillans qu'à rechercher les manœuvres et les auteurs de la trahison qu'il espérait déjouer. Pendant que la communauté se réunissait en silence comme pour la prière , l'abbé visita le magasin d'armes amassé par ses prédécesseurs belliqueux à l'époque des croisades, et augmenté considérablement durant les guerres des Anglais : il n'y manquait que de la poudre et
des fusées , des balles et volées de canon en cuivre et en pierres de grès. Les armes offensives et défensives étaient là en abondance : des épées de toutes longueurs , des casques de toutes formes , des provisions de traits et d'arcs , des gambesons et des cuirasses de fer , de cuir et de coton , des masses à pointes d'acier , des maillets de bois , des piques et demi-piques , des javelots , des Jauchons on crocbets à bampe, des cbanfrains de destrier , des boucliers à main , et de grandes targes à couvrir les arbalétriers, enfin l'arsenal d'une forteresse plutôt que d'une abbaye , l'image de la guerre et de la mort au milieu de l'asile de la paix et des consolations du ciel.
Ambroise parut bientôt au réfectoire où les Bénédictins récitaient matines en l'attendant ; il n'avait pas quitté son froc et sa cagoule , mais endossé par dessous une cotte de mailles et posé sur sa tète un heaume dont la visière et le ventail fermés se recourbaient comme un bec d'aiglon , et dont le cimier représentait des os de mort en croix; il s'était précautionné de deux épées, l'une courte dite braquemard , l'autre nommée estocade ou épée de longueur , outre une mine'ricorde pour achever un vaincu à terre. Moitié moine et moitié soldat par le costume, il marchait, le poing sur la hanche et le front hautain , comme un capitaine éprouvé sur les champs de bataille. Un murmure
76 LES FRATÎCS-TADPINS.
prolongé d'étonnement et de scandale l'accueillit dans l'assemblée , où l'on ignorait ce qui se passait au dehors. Les uns se signèrent , les autres s'emportèrent hautement contre cette mascarade , les vieux regrettaient leur sommeil.
— Mes frères , ceignez vos reins et tirez l'épée de Gédéon, cria-t-il en tirant la sienne, car je vous le dis en vérité , l'ennemi est proche, menaçant nos vies et nos biens.
— Quel ennemi ? se demandaient entre eux les moines ; notre sire abbé a le sens affolé, les jeûnes et pénitences ont gâté sa saine raison : m'est avis qu'il nous prend pour des routiers ? Monseigneur, c'est demain la Pâques, et au lieu de tirer l'épée nous ferions pieusement de prier et chanter des psaumes.
— Par le sang! chanter, prier! reprit Ambroise; je vous répète que les Taupins de Saintonge et rebelles de la ligue des princes avancent à Temblée pour attaquer Saint-Maixent, prendre et piller la ville, château et abbaye. Là , entendezvous maintenant? avisez-vous ce qu'il faut faire? Ne vous fiez au secours d'en haut , lequel est tardif et peu suffisant contre ces écorcheurs, remettez vos cantiques et oraisons après le triomphe , quand les Taupins ne seront plus à vos portaux, guignant votre grasse abbaye , vos celliers et vos trésors anciens. Las! beaux frères, le temps est
passé où monsieur saiot Maixent avait la force de vaincre seul une armée par ses prières et miracles! Quant à moi , je me défends de faire le moindre miracle par l'invocation célestine , mais bien par mon bras , si vous me voulez aider. Vous plait-il , gentils compagnons ? je vous requiers de m'imiter, défendant à belles armes le vieil et sacré moùtier que Dieu et monsieur saint Maixent aient en leur digne garde ! Quiconque a le bras robuste et le cœur noble aille s'armer à sa guise, et ne s'épargne pour le salut de la ville et abbaye !
— Le seigneur Dieu nous guide et anime de son esprit ! reprirent la plupart électrisés par cet appel aux armes et l'imminence du danger, nous mènerons guerre comme Judas Machabée , et gagnerons plus tôt la couronne des bienheureux ! Notre bon et valeureux père, baillez-nous votre absolution pour ceux qui sont prédestinés à mourir en cette nuit fatale , et aussi bénissez-nous pour que gagnions la victoii'e dessus ces impies qui insultent les moûtiers.
— Mes très-chers frères en Chi'ist , dit solennellement l'abbé qui semblait illuminé d'une inspiration divine après avoir prononcé la formule sainte sur la communauté prosternée à ses genoux; demain sera le très-vénéré et glorieux jour de Pâques, je vous convie à le bien célébrer par la justice de vos armes.
78 LES FBANCS-TACPIXS.
Les bénédictins , dans l'âme desquels cette bénédiction avait allumé l'enthousiasme , se précipitèrent à l'envi pour se disputer les armes que l'abbé distribua selon l'âge et la force de chacun : c'était une étrange milice que ces moines noirs étincelans de fer et d'acier , tous l'arc ou la hache à la main , tous jurant de s'ensevelir sous les ruines de l'abbaye , tous invoquant le Dieu des combats à l'heure de matines. Ambroise leur reconimanda d'attendre en silence le signal du clocher, qui annoncerait lattaque et appellerait les habitans de la ville aux remparts : il alla lui-même désigner les postes, dont les plus périlleux étaient principalement recherchés , caries moines avaient compris qu'il s'agissait de leur existence riche et indépendante , si leur monastère était envahi par les Taupius ramassés en corps francs , sans discipline et sans frein, ennemis naturels des privilèges de naissance et de fortune comme les Jacquiers sous le roi Jean. Il avait été un temps où les religieux n'étaient pas exempts d'une espèce de service militaire pour protéger leurs couvens contre les bandes de brigands qui dévastaient la France, et pour faire le pèlerinage du saint Sépulcre avec les Croisés; un esprit guerrier se conservait donc dans ces pieuses communautés unies par la possession , et d'autant plus résolues à se défendre qu'elles avaient plus à perdre ; voilà
pourquoi l'abbaye de Saint-Maixent , qui ne possédait qu'une garde de huit archers , avait enfanté tout d'un coup cinquante hommes d'armes plus vaillans et plus déterminés que des soudoyers prêts à mourir pour gagner leur paye.
— Ah ! par mes deux grosses tours ! s'écria Jean Sachier qui accourait avec une soixantaine de bourgeois armés et pourtant mal disposés à se servir de leurs armes ; l'ennemi s'en va droit assaillir le château , et nul secours n'y peut entrer, les portes étant closes et les clefs ne se pouvant trouver à l'endroit où elles furent mises en la chambre de madame de La Rocheguyon ; cependant qu'on les cherche vainement , je ne puis haranguer la garnison et préparer la défense !
— Sang-Dieu ! les clefs du château , je sais qui les a prises ! possible sont-elles aux mains de Jean de La Roche? en ce cas le château est gagné , mais non la ville , non l'abbaye; c'est là qu'il faut faire bonne contenance ! Les Taupins n'ont engins de siège ni grosse artillerie , facile sera la résistance jusqu'à ce que le roi sache notre détresse et nous envoie gens de Poitiers? Le château a-t-il pas quatre-vingts archers et plus , outre la suite de la reine qui n'y est encore retournée? Sire bailli, mandez-leur seulement qu'ils fassent rage de toutes sortes de traits et de canon ; qu'ils se gardent surtout de venir à composition 5 dites pour les as-
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surer que moines et bourgeois se veulent bien employer à cette défense , et que le roi notre sire approche avec ses capitaines pour lever le siège ; menacez-les de la hart s'ils cèdent ou se rendent ! Certainement madame de La Roche-
guyon les incite à se comporter valeureusement. Messieurs les bourgeois, regardez -moi faire et m'imitez : je n'ai pourtant comme vous femmes , enfans et parens à garder de tout mal ; je suis pauvre et humble en religion ; mais je veux , avec mes frères , combattre pour vous !
Cependant Jean de La Roche avait fait avancer l'élite de ses troupes à un trait d'arc des fossés , tandis que le reste des Taupins moins aguerris , moins déterminés , et aussi plus mal armés , attendaient l'issue de l'entreprise pour venir y prendre part en pillant. Douze cents hommes environ, rangés en triangle dont la pointe menaçait le château, marchaient avec une lenteur silencieuse, à la faveur de la nuit obscure qui les enveloppait ; à peine le cliquetis d'une arme se mêlait-il au roulement des pas , et cette marche habile aurait pu <;onduire les assiégeans aux pieds des remparts , sans être aperçus , si leur approche n'eût été prévue et signalée , surtout si la nouvelle lune qui se dévoila pure et lumineuse , n'avait éclairé tout-àcoup dans la plaine un double front de bataille hérissé de fer et parcouru d'éclairs sombres 3 la
bannière de Barbezieux, d'or et d'azur, rayonnait comme un météore dans l'air , les arcbers bandaient leurs arcs et arbalètes , les guisarniiers serraient la hampe de leurs lances, les mineurs ou picoteurs avaient le pic et la hache sur l'épaule. Tout semblait encore sommeiller dans la ville , où erraient pourtant des lueurs de torches. Jean de La Roche, qui allait à la tète de ses soldats , leur fit faire halte , et s'aventura seul à la découverte jusqu'au fossé qui était à sec de ce côté-là ; il se promena en examinant si une poterne ne s'ouvrait pas au fond de ce fossé. Minuit sonnait en carillon à l'abbaye, c'était l'heure fixée, et Jacquet ne paraissait pas encore! Jean de La Roche accusa d'erreur l'horloge abbatiale plutôt que d'oubli son frère bien-aimé. La ville n'était pas aussi calme qu'il avait cru d'abord : des voix et des bruits d'armes éclataient de rue en rue, et une rumeur militaire remplissait les cours du château, qui s'illuminait successivement. Jean se frappant le front , avec le remords d'être cause du terrible châtiment que Jacquet allait affronter, pensa que la trahison avait échoué; mais il n'en persista pas moins à prendre le château de vive force, pour ne pas abandonner son frère qu'il avait peut-être compromis à mort , et il observa, d'un coup-d'œil exercé, une ancienne brèche par laquelle il jugea facile de s'introduire dans 3 8.
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la place. Deux flèches , qui lui furent lancées sans avertissement , le forcèrent de se retirer vers les siens et lui annoncèrent que Jacquet ne viendrait pas.
— Gentils compagnons, leur dit -il avec tristesse , l'assistance qu'on m'avait promise nous défaudra , et pour entrer dedans le château il convient de passer, non par la porte, mais par dessus les murailles qui sont basses et mal gardées ; vous savez ce que c'est que l'escalade , et avant une heure je veux vous voir logés en cette forte tour qui fait le coin. J'espère que nos intelligences du dedans rendront le châtel durant l'assaut, et sauveront par-là beaucoup de sang. Voilà l'occasion de montrer votre courage aux gens de guerre qui vous méprisent , et, quoiqu'il ne soit entre vous un seul chevalier , faites chef-d'œuvre de chevalerie par vos prouesses. Mes amis , je ne vous invite au pillage , qui est chose injuste et mal séante ; mais je vous promets une aide extraordinaire que paiera la ville pour les frais de la guerre , et je vous remets ma part et mes droits en la rançon des gentilshommes et gentilles femmes qui soûl au château. Sus , enfans , criez mon cri : — La Roche Barbezieux!
Lorsque ce cri d'armes partit tout d'une voix, comme un dé6, et se prolongea sur les deux flancs de la colonne , le guet du portail de la Croix avait
déjà tinté sa cloche , et le tocsin de l'abbaye avait répondu à ce signal en bondissant à coups pressés dans le gros clocher ; toutes les cloches de la ville furent aussitôt en branle , et le beffroi du château domina de son timbre argentin ce concert d'alarme qui mêlait ses vibrations plaintives et funèbres , comme si on sonnait à la fois poui' tous ceux qui devaient mourir. Les remparts se garnissaient de défenseurs encore troublés et indécis ; des flambeaux et des lanternes secondaient la clarté de la lune.
Jean de La Roche était descendu le premier dans le fossé ; il avait planté une échelle qui n'atteignait pas la moitié du mur ; son exemple avait excité l'émulation de ses gens , la plupart ses vassaux de Barbezieux ; le fossé était plein d'assaillans qui essayaient inutilement de gravir par la brèche ou de se hisser sur le dos les uns les autres. Pendant ces infructueuses tentatives des guisarmiers , les archers décochaient des traits au fer rond , carré ou tranchant , contre tout ce qui se montrait aux créneaux. Jean de La Roche, que son armure mettait à l'abri des armes de main , donnait des ordres dans l'endroit le plus apparent, excitait l'ardeur des écheleurs, et ne perdait pas de vue les travaux de la garnison qui , se voyant d'abord sans chef attaquée par des forces supérieures, avait songé à se rendre ; mais madame de La
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Rocheg^uyon avait paru au milieu de ses gens , et le bailli leur avait crié à travers la porte , que quiconque parlerait de traiter serait pendu aux créneaux, sans jugement. Les promesses et la menace avaient relevé leur abattement et fait taire leurs terreurs incertaines, devant des craintes plus positives ; l'ennemi était moins redoutable que la bart. Ils se consultèrent dans leur for intérieur et se défendirent.
Le cbâteau en effet pouvait résister par sa seule masse à une armée plus nombreuse et meilleure que celle des Taupins , qui n'étaient pas pourvus de l'appareil de machines et d'instrumens nécessaires dans les sièges : ce château environné de fossés pleins d'eau, à l'exception de celui qu'on attaquait , avait de bonnes murailles et de grosses tours qu'un siège réglé n'eût pas forcées en deux jours ; quatre-vingts archers suffisaient pour garder les créneaux de la partie menacée, et inquiéter les travailleurs ; les arsenaux renfermaient abondamment, des poudres, des boulets et des armes ; il est vrai qu'on ne possédait pas un seul artillier pour faire jouer les bombardes et les coulevrines , qui étaient en plus grand nombre que les hommes. Mais en deux jours on ne creuserait pas une mine , on ne livrerait pas trois assauts, et le plomb fondu , l'huile et la graisse bouillantes , les pierres et les traits ne manqueraient pas
pour recevoir les assaillans ; d'ailleurs , c'était le lendemain que le roi Charles , disait-on , arriverait de Poitiers.
Jean de La Roche faisait toutes ces réflexions à Tavantage des assiégés , qui les avaient faites aussi puisqu'ils ne se décourageaient pas , et il voyait avec douleur plusieurs de ses soldats morts et blessés, sans que les autres sentissent diminuer leur zèle et leur intrépidité à l'aspect de leurs compagnons mourans. Ce spectacle leur inspirait au contraire le désir de les venger en redoublant d'efforts pour parvenir au faîte du mur , malgré les projectiles de toute espèce qu'on leur lançait d'en haut. Ils avaient réuni deux échelles ensemble avec des cordes , et sur cet échafaudage branlant, vingt des plus téméraires osèrent se risquer à une hauteur de trente pieds et s'élevèrent jusqu'au bord du créneau , mais la lutte que le premier engagea avec le gardien de ce créneau agita tellement l'échelle , déjà craquant sous le poids , qu'elle rompit et mutila dans la chute ceux qu'elle portait. Ce revei's paralysa un instant l'audace des Taupins.
Jean de La Roche sortit du fossé pour ordonner la retraite ou du moins la suspension de l'assaut pendant qu'on irait chercher à Niort des échelles et de l'artillerie : il fit sonner ses trompettes, et les archers du château , qui se crurent 3 8..
86 LES FRA.?ÎCS-TAÎ]PIPiS.
délivrés de ces rudes agresseurs , leur envoyèrent des injures , des cris de triomphe et des flèches en adieu : ceux-ci avaient obéi à l'appel de leur chef, les larmes aux yeux et la rage dans le cœur , emportant leurs blessés et jetant quelques traits qui s'émoQssaient sur la pierre. En même temps les cloches partagèrent la joie des assiégés et s'ébranlèrent en volées de fête , auxquelles répondaient les applaudissemens , les chansons et les actions de grâce.
— Frère , j'ai bien tardé à venir , est-ce pas ? s'écria Jacquet qui accourait en agitant de loin un
fatras de clefs ; mais je viens encore à temps et voici de quoi finir le siège !
— C'est toi, petit! dit Jean de La Roche embrassant son jeune frère avec une émotion qui augmentait à chaque reprise; par l'âme de notre honoré père ! j'étais en souci de toi.
• — Pour Dieu ! j'ai failli ne venir pas cette nuit ni jamais, frère...! Mais je vous apporte les clefs de toutes les portes du chàtel et je vais vous montrer la route , frère...
— Non, ma vie! j'entends que tu n'y ailles pas , Jacquet , reprit Jean avec la tendresse d'un frère et l'autorité d'un capitaine ; tu n'iras certaiment à la guerre avant d'être écuyer.
— Je suis , et mon service de page est fini , car madame de La Rocheguyon me devait envoyer
demain joindre son fils dans l'armée du roi : mais je ferai mieux l'apprentissage des armes sous vos lois et à votre exemple , mon seigneur et bon frère.
— Ainsi soit fliit à la grâce de Dieu , Jacquet î dit le capitaine avec un amer pressentiment ; j'ai gagné mes éperons étant âgé de quinze ans, et fus fait chevalier à dix-huit.
— Je ferai comme vous , frère , sinon le bon Dieu prenne mon âme : car la vaillance plait aux dames 'et je veux être cité entre les vaillans. Mais j'oubliais le meilleur , dépêchons de prendre cette ville , vous trouverez dedans la récompense de vos travaux et périls. Ne devinez-vous pas que c'est elle? Jeanne notre sœur, Jeanne Sanglier!
— Jeanne ! s'écria Jean de La Roche qui crut rêver et dont les paupières se mouillèrent à ce nom que tout son cœur avait répété, Jeanne, dis-tu? oh! ne me réjouis pas de ce leurre! ma sœur Jeanne , absente et perdue depuis trois mois sans que nous eussions de ses nouvelles ! Jeanne dedans Saint-Maixent ce serait un miracle.
— Oui, notre belle et bonne sœur Jeanne , que tant j'ai pleurée comme morte , je l'ai vue : c'est moi qui l'ai délivrée ; car elle était en une charti'e basse de l'abbaye.
— Jeanne en l'abbaye de notre frère Ambroise! disait le sire de La Roche qui sondait enfin un
88 LES FRA?iCS-TAÇPl?«S.
abîme de scélératesse et de perfidie : Jeanne prisonnière du moine !
— 0 le méchant frère que nous avons ! il avait ravi Jeanne durant le sac de Barbezieux, et l'avait mise aux fers dans une basse-fosse pour la posséder à son plaisir !
— Je jure la mort du ravisseur , lequel n'est plus notre frère , mais ennemi détestable ! reprit le capitaine versant des larmes de rage et menaçant du poing l'abbaye : c'était lui, l'infâme et impie , qui la retenait enchaînée et qui possible... O mon Dieu ! fais que cela n'ait pas eu lieu ! rendsla-moi telle qu'il l'a prise , et encore pardonneraije à cet indigne prêtre et plus indigne frère. — Jacquet, vite mène-moi où elle est, que je la voie, qae je l'interroge, que je la venge, s'il le faut!
— Frère, elle est hors de sa prison et attend votre venue ; mais d'abord emportez le château pour vous rendre plus tôt maître de la ville et de l'abbaye.
— Donc , au château ! dit à regret le sire de La Roche dont les pleurs et les sanglots continuaient à la pensée de Jeanne retrouvée : cher et gentil Jacquet , le seigneur Dieu te rende autant que tu m'as rendu!... Ambroise paiera de son sang sa malignité ! ... Jeanne , que feu monseigneur de La Piochefoucault m'a donnée à femme , je ne fau-
drai pointa mon serment, quel que soit ton état et déshonneur ! Allons , marche devant et me conduis où elle est, cette pieuse fille !... Ma joie est corrompue d'angoisse ! Ambroise maudit et cent fois maudit !
Jean de La Roche , cachant ses larmes et sa douleur, annonça aux Taupins qu'ils se préparassent à entrer dans le château , qui était à eux : Jacquet s'était avancé le premier dans le fossé , et venait d'ouvrir la poterne qu'il avait eu soin de dégager en dedans des cadenas , des barres de fer, des verroux et des madriers qui faisaient la force de ce passage destiné aux sorties dans les sièges. La garnison , voyant les Taupins retourner à la charge, ne songea qu'à soutenir un nouvel assaut, tandis que la poterne était déjà envahie par une foule grossissante qui se précipita dans l'intérieur en criant: Ville gagnée! Les archers du château, surpris et attaqués par derrière, jetèrent les armes pour demander la vie ; Jean de La Roche sauva ceux qui n'étaient pas encore massacrés , quand il arriva sur le rempart où fut plantée sa bannière que devait saluer le jour levant. Les Taupins se répandaient partout pour piller, oubliant déjà qu'il leur restait d'autres ennemis à combattre dans Ja ville et l'abbaye : leur capitaine alla se poster sur le perron seigneurial son épée au poing, et il présenta la pointe comme une barrière que
90 LES FaANCS-TACPINS.
ses soldats n'osèrent franchir pour porter le pillage, le meurtre et le viol dans la maison de madame de La Rocheguyon : car ils ne commettaient pas moins d'excès que les gens de guerre qu'ils voulaient remplacer, et même, par représailles, ils se montraient souvent plus cruels que les routiers eux-mêmes. Ils murmurèrent contre l'ordre de leur chef, qui défendit l'entrée des bâtimens du château sous peine de mort ; mais ils obéirent d'autant plus docilement que le siège allait recommencer sur un autre point : Jean Sachier avait refuser d'évacuer et livrer la ville.
La vaste enceinte du château était encombrée de troupes déjà ivres ; car la bouteiilerie n'avait pas été comprise dans la défense du pillage. Une trêve nécessaire pour des négociations entre Jean de La Roche et sa parente madame de La Rochcguyon, permettait aux Taupins de respirer : les uns s'endormaient , les autres blessés ou égratignés se remettaient aux mains du mire Rouillard qui les pansait ou les amputait ; ceux-ci buvaient et chantaient victoire ; ceux-là se rappelaient leurs femmes et leurs enfans, pour souhaiter les revoir; chacun se créait une occupation d'esprit ou de corps pour les empêcher de s'engourdir et de s'abattre pendant ce repos sous les armes. Dans la ville régnait un silence d'effroi et d'attente : des flèches tirées par momens de l'abbaye n'annon-
LE SIÈGE. 9 à
caientpas une prochaine reddition, et les fanaux qui éclaii'aient le portail de la Croix, faisaient briller des armures et des armes : les sons de cloches avaient cessé à la prise du château.
Ambroise cependant n'était pas décidé à se rendre : il avait envoyé un jeune novice , monté sur le meilleur cheval de l'abbaye, pour demander du secours au roi , et il espérait prolonger sa résistance jusqu'à l'arrivée des renforts. Jean Sachier, malgré la désertion d'une partie de ses bourgeois , s'était enfermé avec le reste dans la tour carrée du portail, afin de seconder le dévouement de l'abbé. Celui-ci se promenait, sombre et agité, sur le rempart qui regardait le château , s'arrétant quelquefois pour étendre sa main frémissante vers cette conquête de Jean de La Roche, marmottant des menaces et des blasphèmes avec de l'écume aux lèvres, arrachant une arbalète à l'un de ses moines et lançant lui-même une flèche qu'il eût voulu conduire droit au cœur de son frère ; puis , impatient d'avoir un ennemi à combattre et de rencontrer dans un assaut le sang qu'il souhaitait répandre , il visitait les machines des murailles , chargeait lui-même les canons avec des boulets de pierre, et , faute de poudre, s'approvisionnait de plus de traits qu'on n'aurait pu en jeter durant un long siège ; mais il craignait d'être mal secondé , et il pensait à
92 LES FRANC8-TAIJPIN8.
compromettre ses compagnons, de manière à ne leur laisser d'alternative que la mort ou la victoire.
— Oyez les anciens qui nous aident d'armes spirituelles et chantent au chœur à notre intention ! disait-il aux moines consternés de la prise du château ; M. saint Maixent prie le Seio^neur que sa très-sainte maison ne soit envahie et yjrofanée : en son temps il dispersa par un heau miracle les gens d'armes du roi Clovis , et vainquit l'épée avec sa parole ; or , en cette occurrence, ses reliques et ses mérites feront ce qu'il eût fait luimême. Sang-Dieu ! mes amis , ce n'est pas l'heure de défaillir et df)uter, puisque la meilleure cause est du côté du roi et de M. saint Maixent! Qui sont ceux-là qui nous viennent attaquer ? menuaille , merdaille et harpaille ! Lisez aux saciées Écritures comment fut puni de sa sédition le prince Absalon et ses adhérens ; ainsi sera du Dauphin et des Pragons. Finalement choisissez le parti qui vous duira davantage entre les deux : être pillé ou tué par ces vilains, ou bien tenir à grand effort un jour durant, et gagner pai-là de grasses rémunérations? Pour Dieu! ne lâcherez pied, vaillans soldats de saint Benoît , sinon je vous excommunie! Mais demain triomphans, nous ferons la Pâques!
Un héraut de Jean de La Roche s'était avancé
jusqu'au bord du fossé, seul et la tète nue, en taisant sig^ne avec son chaperon qu'il venait dans un but pacifique. A cette époque , il ne fallait pas iPautre précaution que d'ôter et d'aj;^iter son bonnet pour être respecté comme un envoyé muni d'un sauf-conduit , et jamais une garnison assiégée ne dirigeait des hostilités contre l'approche d'un homme sans armes. Cependant Ambroise, égaré par sa fureur aveugle, ordonna d'abord qu'on répondît par un coup de vireton à ce héraut qui demandait à être admis auprès du sire abbé; ensuite il changea d'avis , et permit d'introduire le député du capitaine des Taupins. In sourire de préméditation cruelle lui tit grincer les dents ; il se contint pourtant , et alla examiner une grosse espringaie, sorte de baliste à bascule, au moyen de laquelle on lançait , à trois cents pas de distance, des pierres énormes, des sacs de cailloux , et même des chevaux morts. Ce monstrueux engin , entièrement revêtu de cuir bouilli qui le préservait du feu , n'avait peut-être jamais servi que d'épou vantail à ceux qui voyaient de loin se dresser les deux poutres entre lesquelles était suspendue la bascule. L'usage de la poudre à canon faisait disparaître chaque jour ces anciennes machi> nés gigantesques et formidables, dont le transport et la manœuvre présentaient de grandes difficultés , et surtout exigeaient beaucoup de bras.
94 LES FRANCS-TADPINS.
On amena le messager de Jean de La Roche, qui, à défaut de héraut, avait chargé son gros varlet de porter une lettre à l'abbé de Saint- Maixent. Le bâtard de Balzac , qui avait bien l'encolure d'un héraut engraissé de paresse , s'était offert lui-même pour remplir une commission peu périlleuse et fort lucrative , puisqu'on recevait des deux côtés à la fois. 11 n'avait fait qu'échanger sa salade d'acier contre un chaperon blanc , et déposer l'attirail de ses armes , qui gênaient l'équilibre de sa marche pesante et superbe.
— Messire abbé , dit-il en gloussant comme un canard, monseigneur Jean de La Roche, capitaine au service du Dauphin , et sénéchal de Poitou , vous mande ce qui est contenu en cette missive. Or il convient vous déclarer que je remplis l'office de héraut à votre honneur ; car je suis de haute extraction , et fils du sh e de Balzac au pays d'Auvergne.
— Serais-tu fils du pape ou de l'antechrist , interrompit Ambroise en lui arrachant la lettre , je n'inventerais plus gracieux guerdon que celui-là que je t'ai réservé 1
Le gros varlet gonfla ses joues et caressa son ventre , en se réjouissant d'avance du présent que lui promettait Tabbé qui , étant très-riche , ne pouvait être que très-généreux, selon l'opinion du sieur de Balzac ; mais sa joie eût fait place à la
terreur, s'il avait su lire dans le regard railleur et féroce d'Ambroise , qui ressemblait au serpent prêt à enlacer sa proie.
it Moi, Jean de La Roche, capitaine des Taupins, au nom de monseigneur le Dauphin de France, je vous fais asavoir que le château de Saint-Maixent a été pris et occupé pour ledit Dauphin par moi et mes gens. J'ai donné pouvoir à madame de La Rocheguyon de sortir avec toutes les personnes de sa maison , où elle voudra se retraire, et ce, sans rançon en toute assurance de ma part. Moyennant lesquelles conditions, ladite dame vous somme et requiert de rendre la ville et abbaye. >
— Par la mort de Dieu ! s'écria l'abbé en tirant son poignard pour lacérer cette lettre , qui continuait en d'autres termes , qu'il relut plusieurs fois avant de prendre un avis :
«: Vous, que je ne nommerai mon frère , mais infâme et maudit, je consens toutefois à ne pas tirer la vengeance que vos méfaits ont desservie, pourvu que consentiez à me remettre sains et saufs notre frère Jacquet, s'il est prisonnier en vos mains, et ma bonne sœur Jeanne Sanglier, qu'avez tenue contre tout droit en chartre privée , ne sais à quelle coupable intention. Si demain, à l'aube, vous n'avez pas fait amende honorable et rendu les captifs, vous n'échapperez au chàti-
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ment , et périrez sous les décombres de votre moùtier, car alors je n'aurai plus la clémence et pitié d'un frère , mais l'inflexible puissance d'un juge et vengeur. Sauvez le corps , sinon l'àme ! ;>
— Sang et tête ! qui a dévoilé mon secret! rumina Ambroise dont la fureur était paralysée d'étonnement. Qui lui a dit que Jeanne fût en ma puissance , et que Jacquet attend ce que j'ordonnerai de lui? Usait maintenant que je tiens Jeanne à merci , et il veut me la reprendre ! Certes il ne s'épargnera pour sa fiancée recouvrer, et certes je ferai rage pour la garder. Mais d'où connaît-il la retraite de Jeanne? Quelqu'un a-t-il découvert où sont mes amours ? Celui qui m'a trahi vienne chercher sa récompense !
— Quelle réponse porterai-je à monseigneur, sire abbé? dit le gros varlet, qui , au dernier mot prononcé par Ambroise , pensa qu'il s'agissait de récompenser le héraut.
— Je n'ai garde de t'oublier , gentil héraut ! reprit l'abbé qui mordait et déchirait le message. Jean de La Roche aura ma réponse à l'heure même. . . Holà ! prenez-le et le liez !
— Par le chapitre de Brioude ! que prétendezvous faire , messire ! Oseriez-vous me retenir contre le droit des gens et des hérauts? Non ferez, peur des représailles; car monseigneur de La Roche mettrait à sac votre abbaye et la ville avec î
Je suis noble et honoré fils du sire de Balzac en Auvergne , et vous n'attenterez à ma liberté.
— Nenni, beau sire de Balzac , je ne vous veux retenir plus long-temps , et vous prie de porter ma réponse au capitaine des Taupins, à savoir qu'il vienne lui-même vers moi !
Ambroise appela quatre de ses moines les plus dévoués , qui attachèrent avec des cordes les bras et les jambes du sieur de Balzac , protestant contre cette violation de la foi des traités et prenant tous les Balzac à témoin de l'attentat exercé sur sa personne. Le malheureux croyait qu'on allait le garder en otage et l'emprisonner; mais quand il entendit gémir le trébiichel de l'espringale , lourd madrier dont le jeu faisait sauter la bascule , lorsqu'il vit se balancer en l'air comme une fronde et s'abaisser à ses pieds la boîte ferrée qu'on remplissait ordinairement de pierres , lorsqu'enfin Ambroise lui-même le saisit avec un rire affreux et le mit au fond de cette boîte mobile , qui l'enleva à vingt pieds de la plateforme; il comprit qu'il était perdu , il se tordit , il s'agita pour rompre ses liens , il essaya de se racheter par des promesses de rançon en énumérant les biens des Balzac, il eut recours au ciel, qui fut pour lui aussi sourd et impitoyable que les hommes ; puis , dans l'atroce agonie du désespoir , pendant que les cordages tendaient les ressorts de la machine 3 9..
et accéléraient les balancemens de la nacelle où il était couché, il jeta des cris si perçans , si épouvantables , qu'on eût dit que vingt patiens à la torture criaient à la fois. L'espringale décliqua avec un grondement qui redoublait à mesure que les cordes s'enroulaient sur la poulie , et qui finit par le fracas du trébuchet mis en jeu. Les cris continuèrent dans les airs , et décrivirent une ligne courbe; un son éclatant, comme celui d'une explosion , succéda aux cris, puis un moment de silence, puis de nouveaux cris plus nombreux et plus confus que les premiers s'élevèrent et formèrent une immense clameur : le gros varletde Jean de La E.ocbe était tombé mort et brisé en éclats au milieu des Taupins campés dans la cour du château.
Ambroise souriait à cette horrible exécution , qui devait lui assurer la fidélité de ses compagnons, ceux-ci n'ayant plus de quartier à espérer après un pareil défi , et comme ils accouraient tous aux cris du patient , au bruit de l'engin , et manifestaient par leurs gestes et leurs regards autant d'effroi que d'horreur pour le crime dont ils partageaient la responsabilité sans y avoir pris part , l'abbé leur imposa par son audace :
— Ce messager d'injure et de menaces a porté la peine de ceux qui l'envoyèrent, dit-il à haute voix : le chef des Taupins me fait savoir que si je
ne sors de mon abbaye avec mes frères en Christ et saint Benoît , livrant à sa merci nos reliques et notre chevance, le bled de nos granges, le vin de nos celliers, la terre et le domaine, nous serons tous pendus et privés de sépulture en terre sainte. Or, mes amis, j'ai répondu comme vous avez vu , et maintenant , pour n'être pillés et dépouillés , pour n'être attachés au gibet comme larrons , vous savez ce qu'il convient de faire. M'est avis qu'il vaut mieux rendre la vie en loyale défense du corps et des biens, que tendre le col à la hart ou vivre en honte et pauvreté !
Les bénédictins applaudirent à cette déclarations et s'excitèrent mutuellement à combattre jusqu'à la mort. Ambroise les quitta aussitôt, car la lettre de Jean de La Roche lui imprimait dans l'esprit un tenace pressentiment. Il cherchait à deviner comment son frère avait découvert la prison de Jeanne, et il dirigeait ses soupçons sur Jacquet, qui était venu plusieurs fois dans le couvent ; il frémit de penser qu'il l'avait laissé si près de la prisonnière , et il courut pour l'interroger et le transférer dans une autre cellule : la sienne était vide ! Il regarda sur le lit, où l'enfant n'était pas couché, il abaissa la lanterne qu'il tenait, et n'aperçut pas Jacquet , qui pourtant n'avait pu s'évader par la porte ni par la fenêtre. Il poussa un cri en remarquant la dalle du souterrain levée :
100 LES FRANCS-TACPIITS.
sa respiration s'embarrassa, ses prunelles s'obscurcirent, son cœur battit à grands coups dans sa poitrine , il chancela, il s'appuya un moment au mur, il n'osait avancer , de peur d'être trop certain de la fatale vérité qu'il appréhendait ; ensuite, il s'élança en gémissant déjà , il descendit en courant l'escalier, et ne s'arrêta qu'au bord de l'In- Pace , où son regard plongea et se fixa : personne ! Il se releva comme un furieux , comme un insensé , il appela Jeanne, en lui donnarft les noms les plus tendres ; il parcourut le souterrain en tous sens, mais sans aller jusqu'au détour qui aboutissait à la porte extérieure, que les fugitifs avaient trouvée. Ambroise était persuadé que ce caveau n'avait pas d'issue hors de l'abbaye ; d'ailleurs son trouble et sa douleur étaient tels, qu'il n'aurait pas eu la présence d'esprit du souvenir, et qui confondait toutes ses pensées dans une seule : la disparition de Jeanne , la perte de ce trésor qu'il avait payé si cher , et pour la conservation duquel rien ne lui eût coûté ! Il s'assit sur la mardelle de l'In-Pace, et pleura en silence; tout-à-coup il glissa le long de Téchelle jusqu'au fond du cachot, et chercha Jeanne en étendant les bras : il baisait la paille qu'elle avait foulée, il secouait les chaînes qui l'avaient touchée , il sanglotait. Il remonta dans le souterrain , et y chercha encore vainement sa captive; il revint
dans sa cellule , et poursuivit ses recherches jusque dans les cloîtres ; ensuite il redescendit dans le souterrain , dans l'In-Pace , et ses lamentations devinrent plus frénétiques. Il se roulait parterre , s'arrachait les cheveux, meurtrissait son visage , déchirait sa robe, et sans cesse il nommait Jeanne, que l'écho nommait avec lui. Il se coucha enfin dans le tombeau qu'elle avait habité trois mois , et recommença ses plaintes , ses larmes , ses angoisses , ses cris , semblable à une lionne qui redemande ses lionceaux.
GHAPITHE ZZTX.
Quand le roy veit cela , il tira à Poictiers pour faire ses
Pasques Ainsy comme le roy estoit à son disner un
jour, luy vinrent nouvelles que monseigneur Jean d'Alençon et Jean de la Roche avoient pris la ville et le chasteau de Sainct-Messant : incontinent lesquelles nouvelles cuves le roy monta à cheval et ordonna le seigneur de Coetivy senechal d'Anjou et de Poictou pour aller devant droict audit Sainct-Messant avec quati-e cens lances.
Bebry , herault d'armes j Chronique de Cliarles VII,
Le bastard d'Orléans vint crier mercy au roy de ce qu'il voulust mettre la main sur le counestable, et eust son pardon en laissant les aultres.
GriLLAraiE Gruel , Hist. d'jirthus de Richemont.
€a ïJàquce.
Dès le point du jour , toutes les cloches des églises, abbayes et chapelles de Poitiers célébraient la fête de Pâques par des volées et des carillons joyeux : cet immense chaos de voix métalliques, graves , stridentes , cuivrées et argentines , tourbillonnait dans l'air comme si tous les vents déchaînés soufflassent à la fois. Le bourdon de la cathédrale Saint-Pierre, les grosses cloches de 3 10.
Saint-Hilaire et la sonnerie de Sainte-Radegonde se faisaient entendre au dessus de cette étourdissante harmonie. En arrivant du côté de l'Angoumois par ces prés royaux ou ecclésiastiques , au milieu desquels s'élevait en amphithéâtre la vieille cité des Poitevins , on eût dit que les Anglais venaient encore une fois l'assiéger et la détruire , malgré la protection des saints fameux qui avaient leurs reliques dans cette ville riche de dix-huit paroisses : car des cent aiguilles et pyramides de pierre qui découpaient l'horizon comme les mâts des vaisseaux dans un port , sortaient des sons éclatans pareils au fracas de l'artillerie , au choc des armes , aux cris des combattans et à la confusion delà mêlée. Mais c'était dans l'intérieur de Poitiers que cette allégresse de cloches retentissait plus haut qu'une tempête aux prises avec les élémens ; le Palais surtout , entouré de Notre- Dame la petite, de Saint-Pierre , de l'Horloge, de Saint-Didier et de Notre-Dame la grande , était le centre de ces pieux et assourdissans concerts qui roulaient autour de lui comme des vagues mugissantes , et qui semblaient capables de renouveler le miracle des trompettes de Jéricho.
Charles VII , qui devait faire la Pâques à dix heures , dans la chapelle du Palais ( car , selon sa coutume , il n'allait à la cathédrale que le lendemain de son entrée dans une ville, et la veille de son
LA PAQDES. 107
départ ) , s'apercevait à peine de ce martellement de cloches qui berçaient sa prière ; il avait déjà entendu deux messes , et s'était privé ce jour-là de jouer aux échecs , et de tirer de l'arbalète , pour mieux se préparer à recevoir son Créateur. Cependant il ne pouvait s'empêcher , même en parlant à ses levrettes , de penser à son amie Agnès.
— Monseigneur , lui dit Jean Cousinot qui entra aussi mal vêtu qu'à l'ordinaire , M. du Maine, étant moult souffrant et tourmenté de fièvre en ce jour , m'a requis d'interroger l'homme qui est soupçonné du meurtre de messire Etienne Chevalier , et qu'on a mené de la porte Rochereul où il était, dedans les prisons du château. M'est avis que cet homme est plutôt fol que meurtrier , quoique le coursier qu'il chevauchait soit réellement appartenant à maître Chevalier , comme il appert de lettres E C en fine broderie d'or et des sureaux d'argent lesquels ornent la housse et les arçons de la selle ; mais rien ne démontre que ce quidam ait robe ledit cheval vi ac violendâ, possible l'a-t-il trouvé paissant en un pré ou vaguant par la voie ; ergo , pour rendre un jugement, il convient attendre autres preuves par les faits , sinon par les aveux dudit accusé.
— Cousinot, mon ami, vous êtes expert en ces cil oses , reprit le roi en examinant son maître des requêtes avec une minutieuse investigation ; mais
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si ledit quidam est reconnu coupable envers la personne de mon sage et bon cousin Etienne , je ne le recevrai à clémence, par saint Jean !..... Mon ami, en ce sacré jour de Pâques qui met en fête l'église et les chrétiens , je vous blâme de n'avoir vêtu vos plus beaux habits pour faire honneur au roi des rois , lequel vous convie à sa très-sainte table.
— Fallait-il m'accoutrer en triomphant arroi pour interroger un prisonnier? repartit aigrement Cousinot qui ne permettait pas même au roi un reproche contre son avarice. Le susdit prisonnier est muet, ayant eu la langue coupée par justice ou autrement; il se meut, vire, tourne et crie, comme possédé ; il invente force gestes , mômeries ettourdions en manière de mime et jongleur; maintes fois j'ai pensé qu'il souhaitait quelque chose et ne pouvait dire quoi : d'abord il a feint un combat à outrance par signes, saquant de l'épée, tirant de l'arc, joutant de la lance, de même que s'il tenait tête à un tas d'ennemis, puis il a fait le semblant de sonner la cloche, la trompe et le tambourin ; ensuite , voyant que je l'admirais faire sans comprendre ce jeu , il a dessiné et pourtrait avec ses chaînes sur la muraille une forte ville remparée de tours, et des gens qui l'assaillaient, sans que ceux du dedans parussent aux créneaux : finalement il réitéra ces images de
{juene que je laisse deviner à un plus habile , et après ces prouesses figurées , il se coucha dessus un banc en furieux désespoir. Certainement le pauvre gars est du tout insensé et enragé : mais quant au meurtre de maître Chevalier, j'entends et prétends que ledit fol n'y trempa onc , eùt-il , outre le cheval , pris la robe et l'escarcelle dudit Chevalier.
— Saint Jean , si ce n'était le saint jour de Pâques , je voudrais voir ce singulier jongleur et deviner ses mômeries! toutefois je veux qu'il soit jugé pour le fait dont il est argué... Mais s'il est hors de sens et raison , il le faut guérir plutôt que juger : or j'ordonne qu'il soit attaché dedans le Berceau de M. saint Hilaire, pour la guérison que Dieu fasse !
Le prétendu Berceau était une souche de chêne longue de six pieds et creusée grossièrement en auge , que l'on conservait dans l'église de Saint- Hilaire , patron de Poitiers , et dans lequel on couchait les fous pour les guérir. Cette cérémonie avait lieu aux principales fêtes , et Charles VII crut concilier l'humanité avec la justice en soumettant à cette épreuve préalable le fidèle cagot qui , arrivé dans la nuit aux portes de la ville , avait été arrêté à cause du cheval qu'il montait, et n'avait pas réussi par gestes à faire connaître lu nouvelle du siège de Saint-Maixent ; il ne savait 3 lo..
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pas écrire , le malheureux muet , et il ne put se recommander ni du comte de Pardiac , son maître, ni du comte du Maine qui l'avait employé comme espion. Il souffrait dans son cachot plus qu'à la torture. Il se frappait de ses fers en maudissant son infirmité qui contrariait son dévouement , et il comptait avec impatience les minutes qui s'écoulaient, comme s il avait sous les yeux l'extrémité où était réduite la ville de Saint- Maixent.
— Sire , j'ai vu madame la reine , dit le connétable qui se présenta tout armé et pFêt à monter à cheval ; avais-je tort de prétendre que nul ap» poinlement ne résulterait de cette folle ambassade, et que M. votre Dauphin viendrait à croire qu'on s'effraie de sa rébellion en laquelle il persiste , le mauvais fils ? Maintenant il est heure d'entrer en campagfne sans retard.
— Oui , certes , beau cousin ; mais demain ou le jour suivant, s'il vous plait , répondit le roi que cette guerre affligeait quoiqu'il sentît la nécessité de ne pas la reculer davantage. Çà , vous avez donc vu madame Marie qui, ce pensé-je , fera ses Pâques en l'église de Sainte - Radegonde de France ? Quelle nouvelle de Niort ? madame de Beauté est-elle lasse de la route ?
— Ma très-honorée dame est trop assurée de la malignité de son fils qui joua le mystère d'une
LA PAQUES, m
grosse maladie et requit l'assistance de votre bon physicien en se guementant et disant qu'on le tenait en captivité, qu'on le voulait empoisonner, et maintes autres feintes desquelles madame fut bellement contristée, et partit de là pour quérir maître Poitevin et le ramener à ce faux malade. Mais pendant qu'elle retoui'nait en grief souci, elle connut bientôt la perfide intention du Dauphin qui lui dressa une embûche...
— Saint Jean ! il n'est pas plus soumis et respectueux envers sa mère qu'à mon regard ! je ne m'en ébahis toutefois ; car il est confit au mal !... Mais dites, madame de Beauté est-elle en bon point cejourd'hui , plus gente et mignonne? d'où vient que je ne la vis ce matin à son retour ? j'imagine qu'elle est empêchée pour affaire de religion , se confessant et faisant la Pâques de Dieu?
— Madame de Beauté n'est encore revenue , monseigneur ; car votre Dauphin la voulut faire enlever, pour otage sans doute, et ladite dame, avertie de ce , s'en est allée seule vers Saint- Maixent.
— Saint Jean , saint Jean ! s'écria Charles atterré de cette nouvelle , il la voulait enlever , ce traître ennemi de ma couronne et de mes plaisirs? quoi ! la pauvre et chère dame a du tirer à la fuite pour échapper à cet envieux paillard qui jà la pria d'amour? Saint Jean ! madame Marie est bien au-
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dacieuse d'être revenue sans ladite dame de Beauté! certes , je trouverais quantité de reines plus fringantes et plus magnifiques ; mais non jamais une amie plus plaisante et mieux disante , plus fine et plus accorte !... Des chevaux! des gens d'armes ! je veux aller après elle !
— Vous ne commettrez ce péché en ce saint jour de Pâques, mon bon seigneur, mais attendrez à demain : aussi bien ladite dame est arrivée à Saint-Maixent et messire Chevalier lui fait escorte.
— Messire Chevalier? saint Jean , saint Jean î ignorez-vous que ledit Chevalier est peut-être mort et assassiné : son cheval tant seulement nous est retourné à nuit avec le meurtrier!.... Ah! j'ordonne qu'on mette à la gêne ce chevaucheur pour savoir qu'est devenue ma mie Agnès... Las, hélas ! ce malfaiteur est muet , et toute ma puissance ne ferait qu'il parlât... Saint Jean! quelle angoisse ! je ne blasphème pas le très-honoré jour de Pâques, seigneur mon Dieu! mais je voudrais être à demain pour entendre des nouvelles et courir à la quête de madame de Beauté !
— Par saint Yves ! dépêchez La Varenne ou Coëtivy avec cinquante lances , la traite n'est que de quinze lieues jusques à Saint-Maixent, où cette dame sera retirée saine et sauve , possible qu'elle y demeure pour la Pâques avec madame de La
Rocheguyon... Ne vous troublez toutefois, car la campagne , ce disent la i^eine et les dames de la suite, est dégarnie d'ennemis et de dangers.
— L'avis est considérable , beau cousin : ores , enchargez quelque loyal serviteur, soit La Varenne, soit Coëtivy, d'aller en aide à madame de Beauté avec vingt lances , cinquante et plutôt deux cents.
— Si ce n'était la révérence qu'on doit à ce saint jour , je ferais couper la tète à ce meurtrier , duquel vous paraissez en peine et doute ! Donc il vous plait que La Varenne et Coëtivy chevauchent vers Saint-Maixent? ils ne tarderont guère, ces bons capitaines... Mais ne convient-il pas leur octroyer ce qu'ils désirent , faisant l'un amiral de France , et l'autre sénéchal de Poitou?
— Assurément ils auront le prix qu'ils méritent, ains qu'ils ramènent madame de Beauté sans encombre et me délivrent de mortelle inquiétude! Dites-leur de prendre grosse compagnie de gens d'armes.
— Saint Yves vous inspire , monseigneur! je crains qu'on ne puisse finer une lance-fournie en toute votre armée; assurément non, tant que l'argent défaudra pour la payer et faire le prêt.
— Saint Jean , saint Jean ! encore cette noise pour l'objet des cinquante mille écus d'or! il vaut mieux être bourgeois de Bouiges que roi de
114 LES FRAJîCS-TAtJPIlVS.
France!... Vous savez, monsieur mon cousin, que j'espérais rencontrer maître Jacques Cœm* en la ville de Bourges , cependant que monsieur mon argentier était au pays d'Italie , où il demeure encore : Saint Jean ! vos gens d'armes attendent qu'il revienne !
— Par les saints de Bretagne ! ils ont moult et trop long-temps attendu et n'attendront un jour en plus ; car maître Jacques, qui tient la guerre en ses coffres, revient de Gênes à votre ordre.
— C'est bien fait à lui et je l'en mercie ; mais je le verrai en autre temps, beau cousin : est-ce pas le saint et solennel jour de Pâques ? ce serait péché de songer à chose terrestre et raordaine.
— Oui dà , sire , ne songez-vous pas à madame de Beauté , qui est possible en quelque péril?... je ne le crois point , monseigneur, ains il fait bon y prévoir : La Yarenne et Coëtivy départiront à vos commandemens aussitôt que vous ordonnerez le prêt et la paie de vos gens d'armes qui tirent la langue et tireront le pied, si la finance n'apaise leur grande soif.
— Monsieur mon connétable , les gens d'armes ruinent mon royaume , si l'on n'y pourvoit : à quand saurai-je me passer de ces mangeurs de tout bien ! .... Demain donc ils seront satisfaits.
— Non , pas demain , monseigneur , mais en ce propre jour , ^ oire ce matin : car ils murmurent
et se remuent, aucuns pliant leur tente pour s'en aller. Mandez-vous votre argentier?
— Saint Jean , saint Jean ! n'aurai-je un répit pour mes dévotions ?.. Remettez cette conférence, d'autant que mon ami Jacques Cœur , trafiquant avec les Sarrasins , est quasi fauteur d'hérésie ?
— Sire , ses richesses ne sont hérétiques , et les meilleurs chrétiens ne vous bailleraient tel recours en leurs prières : d'ailleurs ces calomnies dérivent de La Tremoille et autres seigneurs qui sont fâchés d'avoir emprunté audit Jacques et de n'être quittes de leurs dettes. Je vous conseille , je vous requiers de me prêter à l'heure les cinquante mille écus; sinon cette forte armée , que j'ai assemblée de toutes parts dessous les murs de Poitiers, pour la conservation de votre couronne , se dissipera comme fumée, et demain , monseigneur , vous n'aurez une lance à mettre en jeu, vous entendez, demain , vous ne pourrez recouvrer au plus haut prix l'ost que vous congédierez aujourd'hui... Adonc, manderai-je votre argentier?
— Saint Jean ! mon cher connétable , vous disposez de ma volonté à votre gré... Ainsi faites , et le péché en retombe dessus vous , car le seigneur Christ qui chassa les vendeurs du temple , ne permet qu'on vaque aux affaires et besognes de la trésorerie le propre jour de sa résurrection divine ! . . .
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Çà , faites de sorte , beau cousin , que madame de Beauté s'en revienne !
Charles YIl , qui aimait Jacques Cœur à cause des services pécuniaires que lui avait rendus cet homme riche et généreux, subissait malgré lui l'influence des envieux qui méditaient déjà la disgrâce et la ruine du surintendant des finances ou argentier du roi , en rendant sa religion suspecte : celui-ci , plus occupé , il est vrai , d'augmenter sa fortune que de faire son salut, ne craignait pas la contagion du mahoraétisme dans ses relations commerciales avec l'orient, et vivait en bonne intelligence avec les Infidèles de Sarrasiname comme avec les catholiques de Rome; on peut dire qu'à cette époque les négocians seuls ne partageaient pas ce fanatisme chrétien qui méditait encore une croisade , et leur culte , se bornant à des calculs d'intérêts , ne portait ombrage à aucun autre culte, même chez les peuples les plus délians : ainsi Jacques Cœur réunissait dans ses rapports d'amitié et de marchandise , le Soudan d'Egypte et le grand-maître des chevaliers de Rhodes, le roi de France et le roi d'Angleterre, le schah de Perse et le pape ; ses vaisseaux , ses commis et ses correspondances étaient partout les bien-venus; mais nulle part on ne s'enquérait de ses croyances et de ses pratiques religieuses, sinon à la cour de Charles VII , où il s'était fait beaucoup
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d'ennemis en obligeant beaucoup: le plus acharné, Antoine de Chabannes , ne lui pardonnait pas d'être créancier d'une somme considérable garantie sur les terres et seigneuries que la comtesse de Daramartin avaient apportées en dot. Les calomnies qu'on répandait contre l'orthodoxie de l'habile marchand étaient favorisées par son absence continuelle de la cour, et par l'établissement de ses comptoirs en Afrique et en Asie.
Jacques Cœur cependant était fils de Pierre Cœur , un des notables de Bourges , et , quoiqu'on l'accusât d'avoir apostasie pour complaire au soudan , il destinait son propre fils Jean à devenir archevêque de sa ville natale : ses affections revenaient toujours au lieu de sa naissance , et il y résidait de préférence dans un magnifique hôtel historié àe sculptures bibliques et d'armes parlantes ; car il n'avait garde d'oublier son origine bourgeoise, malgré les honneurs et les titres dont il était revêtu , et il se souvenait des commencemens de sa carrière, pour faire ressentir à ses concitoyens les bienfaits de sa fortune : églises , monumens publics , habitans de Bourges , avaient également part à sa bienveillance et à sa générosité. Son principal entrepôt était à Marseille , où il allait souvent attendre l'arrivée de ses grands vaisseaux , ga/ées et galéasses , qui couvraient les mers du midi ; car il avait bien trois cents fac- 3 II.
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leurs sous lui j et gagnait , chacun an, tout seul plus que ne faisaient tous les autres du royaume. Son génie suffisait à cet immense train d'affaires particulières que compliquaient encore les difficultés résultant des variations du numéraire et des périls du transport ; cependant il trouvait encore le loisir de veiller aux finances de l'état , qu'il connaissait admirablement, comme on le voit par son Calcul ou dénombrement de la valeur et du revenu du royaume de France ; il s'aidait dans ces opérations ardues , de ses premiers commis , Guillaume de Varie et Pierre Joubert , qu'il avait fait créer , l'un , général des finances , l'autre , changeur du trésor. Il avait épousé Marcée de Léodepard , fille d'un familier de Jean , duc de Berry , et il en eut trois enfans qui n'héritèrent ni de son industrie , ni de sa réputation , ni de ses richesses.
Jacques Cœur avait une physionomie fine et spirituelle , avec une expression de douceur et de bonhomie dans le regard et sur les lèvres; ses joues potelées , sa carnation brillante et son front uni n'annonçaient pas un homme consumé par l'ambition d'acquérir, mais satisfait du bonheur de posséder. Il n'y avait rien de l'astuce et de la fausseté du marchand dans son sourire ni dans ses paroles , qui se distinguaient par leur netteté et leur franchise , quoiqu'il ne jurât pas plus le
ciel que l'enfer, malgré l'usage des sermens , sorte d'individualité de ce temps-là. Son costume était habituellement une jaquette de velours violet , parsemée de fleurs et d'arabesques d'or, fourrée de martre zibeline , et boutonnée de nacre de perle , une calotte de velours noir , bordée de fourrure de genette , des chausses de drap cramoisi, et une chaîne formée de cœurs enlacés avec des coquilles. Il poussait si loin l'amour des parfums orientaux, qu'il ne se lavait qu'avec de l'eau de rose , et que toute sa personne exhalait autant d'odeur qu'un harem de sultanes.
— Jacques , mon ami et féal conseiller, lui cria Charles VII du plus loin qu'il l'aperçut, j'ai moult pâti comme père et comme roi , durant qu'étiez en pays étranger sans savoir mes grands ennuis?
— Dieu vous garde et fasse durer en santé et puissance, mon bon sire! dit Jacques Cœur, en voulant s'agenouiller devant son maître qui le releva et l'embrassa ; je sais vos embarras , cette guerre de monseigneur le Dauphin et les brigues de messieurs les princes : maître Guillaume de Varie m'a mandé ces fâcheux débats, en me priant de revenir, et incontinent j'ai quitté Gènes où j'étais. Mais il ne faut vous abattre pour ces noises et mutineries : vous avez une fière assemblée de gens d'armes comme j'ai vu , et votre peuple ne vous délaissera en cette guerre.
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— Saint Jean , saint Jean ! monsieur mon argentier, vous ne savez le pire ! Il sera temps
de vous en faire part , quand vous m'aurez appris la fortune de votre voyage et l'état de votre famille ?
— Vous êtes et serez le meilleur et le plus indulgent des princes , mon bon sire , répondit Cœur , sensible à ces procédés qu'il attribuait à un attachement pur et sincère ; madame Macée de Léodepard est demeurée à ma maison de Marseille, où le destin propice l'entretient en joie et santé ; monsieur mon fils Jean , malgré son jeune âge et pour ses vertus , vient d'être fait abbé de Saint-Sulpice de Bourges.
— Ma bonne ville de Bourges vous dilecte non moins que moi-même , et je lui ai reconnaissance de cela. Seyez-vous à ma droite et devisons : votre bel hôtel est-il enfin parachevé?
— Nenni , mon bon sire , il n'est digne de vous recevoir ; car si les murs sont ouvrés et en gravés de gentille façon , les salles ne sont toutes peintes, dorées et tapissées pour vous bien festoyer.
— Je n'oublierai d'y aller , monsieur mon argentier ; car on conte merveille de votre vaisselle qui est toute d'argent, voire d'or ciselé. Comme se porte notre bon Saint-Père le pape qui vous chérit entre tous ses fils , ce dit-on ? est-il encore
irrité contre ma Pragmatique-Sanction ? quel visage fait-il à notre chancelier M. l'archevêque de Reims? se plaint-il des Turcs et Sarrasins ?
— Mon bon sire , il ne m'a pas parlé de ces hauts mystères politiques , lorsque j'allai baiser sa pantoufle , et offrir à sa sainteté quelques menus présens, comme aussi je ferai à votre majesté : ce sont étoffes d'or et de soie tissues en Sarraziname , encens et baumes d'Arabie , fourrures et pelages de Barbarie et Moscovie , martres , genettes et autres , puis le reste.
— Grand merci , mon ami : demandez ce que je dois faire pour vous agréer , et j'y emploierai ma couronne. Devant votre venue, votre fils Geoffroy, qui fut page , est écuyer tranchant de mon hôtel.
— Je ne réussirais à payer vos singulières bontés, mon excellent sire, quand je vous consacrerais tous mes biens et ma vie : mais je ne demande rien que la continuation desdites bontés.
— Saint Jean ! vous devez avoir de prodigieux gains, monsieur mon argentier? dit le roi qui avançait par circuits vers son but. Pourquoi menez-vous telles accointances avec les Infidèles ?
— Sire , sous ombre de vous, je connais que j'ai de grands profits et honneurs , même dans le pays des Sarrazins ; car , pour révérence de vous, le Soudan a donné sauf-conduit à mes galées et