‹ Les francs-taupinsChapitre 2 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

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facteurs , de pouvoir aller sûrement sur la marine et retourner en ses provinces quérir et lever des marchandises , moyennant tribut.

— Saint Jean! le Soudan est grand prince , et s'il abjurait Mahom , je le tiendrais en étroite alliance. Or , monsieur mon argentier, dites-lui de ma part comme je Thonore.

— Je le rendrai bien joyeux par cet avis , mon bon sire , et il vous aimera davantage , car il n'est de plus noble seigneur, nonobstant son idolâtrie. Puisque vous l'honorez ainsi que je fais , je vous demande congé de lui envoyer en votre privé nom un harnais complet à la façon et usage du pays de France , s'il vous plait.

— Ne serait-ce péché ? reprit le roi qui n'osa refuser cette espèce de pacte avec un ennemi de Jésus-Christ : je le veux à condition que lui manderez les souhaits que j'adresse à Notre-Dame pour la conversion d'un si gentil prince ; priez-le en outre d'avoir en commisération les pauvres chrétiens en esclavage, et le sépulcre de notre Sauveur.

— Je lui manderai ces choses par un de mes gens nommé Jean Village, lequel est fort bien appris en la langue sarrazine , et ledit Soudan vous écrira en remercîment.

— Il n'est besoin qu'il écrive s'il ne se fait catholique, reprit Charles VII qui se préparait à de-

mandera son tour. A cette heure , c'est à moi de vous bailler requête, Jacques?

— A quelle fin , mon bon sire ? repartit Cœur avec l'empressement d'un homme qui cherche à s'acquitter : vous entendez ma bonne volonté à vous servir et contenter en tout?

— Saint Jean! monsieur mon argentier, j'ai grandement faute de pécune , répliqua le roi empressé à profiter de ces offres de services , mes gens d'armes n'ont reçu leur prêt du mois, et murmurent.

— Ce n'est rien que cela , mon bon sire , suisje pas votre ajgentier ? vraiment je vous blâme de n'avoir, en mon absence, sommé Guillaume de Varie de prendre sur mes deniers.

— Ah ! mon honnête et gentil serviteur , il n'est que vous au monde pour me tirer de misère , et votre retour me fait bien augurer de l'avenir. Donc je vous emprunte cinquante mille écus ?

— Cinquante mille écus ! s'écria Jacques Cœur qui ne prévoyait pas un emprunt aussi considérable. Ladite somme subviendra aux besoins de la guerre, mais j'appréhende qu'elle ne subvienne encore à l'avarice d'aucuns ; à ce propos je vous produii'ai certains Mémoires et instructions pour policerVétat et la maison du roi, afin que vous sachiez les vols qui se font de vos finances.

— Ne dites ces choses à haute voix , mon ami ,

124 LES FRANCS-TAtIPlIfS.

peur que le conoétable , mon frère du Maine ou leurs partisans vous entendent et se vengent, maintenant que vous avez intelligences avec le Dauphin , et que sous main l'aidez de conseil et l'assistez d'argent... Je ne suspicionne vos intentions ni vos actes à l'égard de mon autorité , Jacques ; mais je vous prie , montrez-vous meilleur chrétien , plus droit observateur de religion et moins allié avec les Sarrazins. Gà, par saint Jean ! je vous convie à faire la Pâques avec moi.

— Excusez-moi , mon bon sire , je ne suis suffisamment préparé à ce sacré devoir , et j'attendrai à demain , d'autant que j'ai force lettres à écrire à mes facteurs du Levant. Quiconque m'accusera pardevant vous, mandez-moi pour justifier mes faits , car je prétends que vous n'avez plus véritable serviteur. Or, je vais querh' les cinquante mille écus.

— Oui, de fait, il est honnête et féal , ce riche marchand , se dit Charles VII resté seul ; cinquante mille écus ne lui coûtent plus qu'un Dieugard : saint Jean ! quels doivent être ses biens et chevances ! néanmoins je ne crois qu'il m'ait

dérobé, comme on dit 0 mon seigneur Dieu !

ai-je pas péché envers l'Église et les mérites de la Passion , de permettre qu'on envoie , sous mon privé nom , un harnais complet au Soudan des Infidèles ! si c'est pécher , j'irai reprendre ledit

harnais en sainte croisade ! Conseillons-nous à maître Gérard Machet.

Après que le roi se fut tranquillisé la conscience dans un entretien avec son confesseur et dans une longue station devant son prie-dieu , il fut averti que son grand-aumônier Etienne de Montmoret était à l'autel pour dire la messe , où communierait le roi avec la plupart des personnes de sa maison. La chapelle , tendue de tapisseries aux armes de France , parée d'ornemens vert-gai , jonchée d'herbes et de feuilles de rose , avait pris ses habits de fête et ses cantiques de joie en l'honneur de la Pâques. Au moment où Charles YIl y entrait recueilli, dans l'attente du sacrement qu'il venait chercher avec foi et ferveur, la foule de seigneurs et de gentilshommes qui l'environnaient fut écartée par une espèce de pèlerin qu'on avait vu long-temps agenouillé en prières sur le seuil. Cet homme, vêtu d'une robe longue blanche, ceinte d'une corde, se distinguait des pénitens ordinaires par les éperons d'or qui soulevaient sa robe et montraient des chausse-pieds de chevalier ; il avait un chaperon pareillement de drap blanc attaché sur l'épaule , et ses oraisons , mêlées de larmes et de soupirs , à la porte de la chapelle , n'avaient surpris personne à cette époque où les pénitences publiques étaient encore en usage , surtout aux grandes fêtes de l'église. On

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aperçut le visage de ce pénitent , lorsqu'il s'élança en pleurant aux genoux du roi, qui essaya inutilement de le relever. Les assistans et le connétable le premier avaient reconnu le bâtard d'Orléans ; raais on n'osa prononcer son nom , et l'indécision se peignit sur les visages.

— Sire , mon noble seigneur , s'écriait Dunois en redoublant de sanglots, maudissez-moi, méprisez-moi, abominez ma lâcheté et trahison, mais avisez mon repentir !

— Saint Jean, saint Jean" ! mon beau et cher cousin , répondit Charles YII qui se sentit ému de ce retour volontaire qu'il avait souvent désiré , je te loue, estime et glorifie d'être retourné vers moi , ton maître et seigneur : certes , mon noble bâtard , la rébellion n'était de ta compétence ; et quand je fus trahi par toi et abandonné, il me sembla pour la prime fois que messieurs les princes avaient raison et sujet de se rebeller, puisque le plus féal chevalier de mon royaume et de la chrétienté s'en allait avec mes ennemis pour me combattre: lève-toi et viens m'accoler , en symbole de paix et amitié perpétuelle. Béni soit le Seigneur qui t'a si bien conseillé de solenniser de la sorte le grand jour de Pâques !

— De quel air irai-je à la très-sainte table, sans avoir purgé ma coulpe! j'ai commis péché mortel et détestable, je l'ai voulu ejQfacer de mes

pleurs el réparer en remords; rien ne faisait, mon trop indulgent sire : je m'étais éloigné des rebelles , et retrait en ma comté de Dunois , sans les aider ni exciter davantage ; mais je ne pouvais renaître en gentillesse et loyauté , tant que je serais neutre en cette guerre inique du fils à l'encontre du père. Adonc , j'ai pris la livrée de pénitence et d'espoir pour aller à vos pieds crier merci , aux fins d'empêcher plus de discords en votre état, et vous prier de vouloir mettre la main dessus le . connétable , qui est la cause de la querelle par ses tyrannies et cruautés.

— Par saint Yves ! monsieur mon cousin, reprit Arthus de Richemont qui n'oubliait pas le service que lui avait rendu le bâtard d'Orléans à Blois , vous m'êtes toujours bien contraire ! trop injustement, je vous assure, car j'ignore quel grief vous me reprochez envers vous , et suis prêt à le mettre à vide en ce jour fortuné , pardevant l'autel pascal.

— Saint Jean , saint Jean ! ce serait fine fleur de liesse , si mon connétable se réconciliait à mon bien-aimé fils Dunois! s'écria le roi non moins étonné que ce dernier de voir le comte de Richemont solliciter un accommodement ; je promets au Seigneur qui a fait ce miracle , de dédier en commémoration deux chapelles moult ornées en la cathédrale.

— M. de Pûchemont, parlez-vous pour vrai, dit le bâtard d'Orléans qui n'en croyait pas ses oreilles : avez-vous rais hors de remembrance nos haines , débats , injures et défis à mort !'

— Mon cousin , aviez-vous donc même rage de rancune à l'àme , reprit le connétable reconnaissant par politique , quand vous me gardâtes des perfidies de mes pires ennemis àBlois?

— Sire, pardonnez-moi et recevez -moi en grâce! interrompit Dunois, qui, touché pourtant des avances amicales du connétable , s'efforça de s'y soustraire pour conserver ses ressentimens.

— Viens çà en mes bras et dessus mon sein , cher enfant-prodigue, dit le roi qui l'embrassait avec effusion; je ne me souviendrai désormais que de ton ancien et présent dévouement, je t'aimerai comme naguère et davantage, je te tiendrai pour mon plus intime conseiller ; mais , en amour de moi , je te somme d'accoller mon cher et bon connétable.

— Dunois , ajouta le comte de Pvichemont qui sentait la nécessité de consolider sa puissance en s'attachant le plus populaire des capitaines du roi, je t'invite à communier ensemble.

— Pour quel objet, messire? demanda le bà-v tard avec amertume : savez-vous que le dimanche vingtième jour de novembre , en l'an 1-407 , feu mon honoré père et le duc Jean de Bourgogne

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firent a'iiances nouvelles, jurèrent amour et fraternité , ouirent la messe ensemble et reçurent le corps de notre seigneur; toutefois, le mercredi ensuivant , ledit duc de Bourgogne lui tendit une embûche en la rue Barbette , et le tua traîtreusement? Après cette communion, me haïrez-vous moins et vous aimerai-je plus?

— Dunois , reprit sévèrement Charles , il est écrit en l'évangile de saint Mathieu : « Si tu offres offrandes à l'autel et tu te recordes que ton frère a aucune chose contre toi , délaisse icelle l'offrande devant l'autel et te va réconcilier avec ton frère premièrement. ;• Comble-moi de vive allégresse en observant le précepte évangélique.

— M. de Bichemont, je fais ce qui plait à monseigneur le roi , répondit le bâtard d'Orléans qui usait de violence envers lui-même ; ceci soit une trêve jusqu'à la fin de cette Praguerie !

Le connétable embrassa Dunois avec une sorte de répugnance , car il sentait aussi qu'un rapprochement franc et décisif était impossible entre eux ; le bâtard d'Orléans ne pouvant se plier à la sujétion que le comte de Richemont exigeait des princes même. Charles YII, qui pleurait d'attendrissement à cette réconciliation , les serra tous les deux dans ses bras. Ils entrèrent ensuite dans la chapelle , où ils entendirent la messe avec une dévotion qui allait jusqu'aux larmes et à l'extase : ils

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s'approchèrent ensemble de l'autel pour la communion.

Dans l'instant où le prêtre officiant tenait l'hostie consacrée, que le roi attendait les yeux fermés , la bouche béante et l'esprit exalté au ciel , cette pieuse cérémonie fut troublée par un bruit inusité : le prêtre n'accomplit pas le sacrifice, et le roi tourna la tête malgré sa préoccupation toute céleste,. C'était un moine noir qui avait repoussé les archers écossais , la foule contemplative à la porte et prosternée dans l'église ; il arriva auprès du roi avant qu'on songeât à l'arrêter, et le roi recula comme si ce fût un assassin !

— Sire, mon redouté sire , dit-il d'une voix haletante qui prouvait la rapidité de sa course , annoncée par la sueur découlant de son front , messire abbé vous crie à l'aide !

Le moine fut forcé de reprendre haleine, pendant que tous les yeux concentraient sur lui la curiosité générale : le service divin était interrompu par une anxiété frémissante , et le connétable de Richemont , qui prévit quelque nouvelle importante , quitta les marches de l'autel pour presser de questions ce messager de malheur. Le roi était indigné et stupéfait de l'audacieuse et profane invasion du moine dans le lieu saint.

— Sire, les Taupins de Jean de la Roche , capitaine du Dauphin , ont assailli cette nuit Saint-

LA PAQCES. 131

Maixent , dit l'envoyé d'Ambroise dès qu'il put recouvrer la parole ; l'assaut donné au château ne dura guère à cause d'un traître qui était dedans et introduisit les assiégeans , mais la ville et Tabbaye ne sont encore prises. Monseigneur l'abbé a mis sus tous les religieux pour défendre la place , et nos frères se veulent employer à cette défense jusqu'à la mort. Donc , notre sire abbé vous fait asavoir que l'envoyez secourir pendant qu'il tiendra de son mieux avec l'aide des bons bourgeois , et vous prie de ne retarder ce secours , vu son extrémité et la puissance de l'ennemi.

— Oyez ceci , messieurs , répondit le roi en se tournant vers l'autel et levant la main : je jure dessus l'hostie qui enferme le corps et le sang du divin Salvateur , je jure que le traître qui livra le château portera la peine de sa trahison , et que pareillement l'abbé de Saint-Maixent recevra le guerdon de sa rare et incomparable loyauté. Je maintiendrai ce serment pour mon salut éternel et aussi pour l'honneur de la majesté royale. Maintenant continuez le sacrifice , monsieur mon aumônier, et le Saint-Esprit nous inspire ce qu'il convient de faire !

Charles VII , la communion achevée , parut se ranimer d'un enthousiasme guerrier et d'une assurance divine qu'on avait vu s'éteindre en lui avec le bûcher de Jeanne d'Arc ; il ne doutait plus

du succès de sa cause remise à la garde de la providence ; il avait le regard fier et riaut , la démarche hautaine et le geste solennel, il sortit de la chapelle avec un cortège de seigneurs et de capitaines que la nouvelle du siège de Saint-Maixent attirait dans l'espoir d'obtenir des ordres et des promesses; on eût dit que la confiance du roi avait passé dans tous les cœurs , tant elle brillait dans tous les yeux ; l'aumônier accompagnait le départ du prince en chantant un joyeux alléluia.

— Sire , je réclame d'expier ma faute envers vous par la délivrance de Saint-Maixent, demanda Dunois qui n'était pas encore content de lui; tant que ma bannière ne sera relevée , je me trouverai coupable et pénitent; j'ai hâte de montrer par les faits combien je déteste ma déloyale conduite, et pour effacer cette tache , faut le baptême des armes.

— Eh quoi ! beau cousin, aussitôt revenu , vous me voulez quitter derechef? reprit d'un ton caressant Charles VII qui prit conseil d'un coupd'œil du comte de Richemont; nenni, vous demeurerez avec moi, et ne guerroirez qu'à mes côtés , pour la peur que j'ai de vous perdre. Il ne vous appartient de faire armes contre les vilains et gens de petit état.

— Monseigneur, voici messieurs de Coëtivy et de La Varenne qui s'en vont à l'enquête de ma-

dame de Beauté , dit le connétable qui les présenta tout armés , le heaume en tète et l'épée sur la cuisse ; vous plait-il leur bailler vos commandemens , quoique vous les alliez rejoindre tantôt, comme l'armée doit entrer en campagne aujourd'hui même?

— Point, monsieur le connétable, interrompit le roi qui rougit d'entendre divulguer ses faiblesses d'amant , larmée célébrera la Pâques par le repos , ainsi que je fais , et demain commencera la guerre. Toutefois , messieurs , je change seulement l'objet de votre mission , et vous commande d'aller au secours de ce vaillant abbé de Saint- Maixent avec quatre cents lances pour attendre la venue de l'ost. Çà , M. Jean de La Roche étant des rebelles , comme il appert de son entreprise, il ne sied qu'il garde ses offices : monsieur de La Yarenne , je vous nomme en sa place sénéchal du Poitou et aussi de l'Anjou ; Prégent deCoëtivy, je vous établis de fait amiral de France au lieu de M. de Loheac, qui sera maréchal.

Le nouveau sénéchal et l'amiral prirent congé du roi en le remerciant de ses bontés et en jurant de s'en rendre dignes; ils s'agenouillèrent pendant qu'il les bénissait avec autant de solennité que s'il touchait les écrouelles. Le sire de Gaucoui-t qui , malgré sa caducité , avait fait vœu de rompre la première lance dans cette guerre qu'il 3 la..

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comparait à la mémorable croisade de Jean-sans- Peur contre les Turcs , obtint la faveur de se mêler comme simple cbevalier aux quatre cents lances envoyées au secours de Saint-Maixent , et Philippe de Melun , sieur de La Borde , qui avait promis à sa dame de se distinguer dans la première ajffaire , partit safis permission à la suite de ce corps de deux mille hommes environ. L'armée , qui campait au nord de Poitiers, apprit avec transport l'ouverture de la campagne , alluma des feux de joie, et oublia la sainteté du jour de Pâques pour préparer ses harnais de guerre , affûter des traits et danser aux chansons , pendant que les églises étaient encombrées de fidèles.

■ — • Monseigneur , dit le comte de Pardiac qui accourut vers le roi, je viens d'ouïr la messe en l'église Saint-Hilaire , où la foule était pour voir un pauvre fou qu'on enchaînait dedans le Berceau du saint : je m'approchai aux cris , et reconnus un honnête et mien serviteur , cagot d'origine , lequel est muet, et m'a grandement aidé en mainte circonstance, par espécial à votre service; je l'avais dépêché vers Niort pour épier ce qui s'y brasse contre votre autorité, et il ne recula d'y aller , bien qu'il faillît une fois être pendu pour avoir été pris , tellement qu'il s'enfuit à la nage dessous l'eau par la Sèvre. Ce voyant, je dis le mystère à maître Cousinot et le requis de me ren-

dre cet homme mal à propos soupçonné de vol.

— Par saint Yves! je connais ce singulier cagot, interrompit le comte de Richemont , et je lui dois le prix de la vie qu'il m'a sauvée à Blois ; c'est grief dommage qu'il soit muet.

— Je comprends son langage par signes et jongleries, ajouta le comte de Pardiac qui appréciait mieux que personne la valeur de cet espion intelligent; or, il m'a fait savoir, par son jeu et pantomime que , la ville de Saint-Maixent était en imminent péril, et que madame de Beauté s'y trouvait , laquelle lui ordonna de vous avertir hâtivement et de requérir votre assistance pour elle et aussi pour votre bonne ville ; ce pourquoi cette honorée dame lui prêta un cheval qu'elle avait, et depuis six heures en çà il attend occasion de vous voir !

— Ma belle Agnès à Saint-Maixent î s'écria Charles Vil que l'inquiétude avait laissé un moment silencieux et pensif; saint Jean , saint Jean ! ma mie au milieu du sac d'une ville ! Notre Dame de Bon-Secours lui fasse merci et la sauve des soudards ! Quiconque oserait la toucher ou diffamer sera torturé et supplicié ; encore ce châtiment ne suflira-t-il à telle injure!... Vite , mon preux connétable, j'y veux aller moi-même! Coëtivy et La Varenne n'ont point assez de gens d'armes, .l'ordonne que toute l'armée suive, non pas de-

main , ains aujourd'hui : est-ce pas honorer le Seigneur que consoler les affligés et aider aux malheureux ! Ah ! mon ami , c'était raison quand vous me conseilliez de partir : à Dieu ne plaise qu'il soit trop tard !

Le comte de Richemont, qui redoutait un accommodement désavantageux pour lui tant qu'on n'en appellerait pas aux armes , s'empressa d'exécuter la volonté du roi et de donner l'ordre du départ , qui fut accueilli par des cris d'ivresse ; les trompettes sonnèrent la marche , et à l'heure de vêpres toute l'armée défilait, enseignes déployées, sur la route de Saint-Maixent.

SHAPZTHS ZZTZZ.

■Vous sommes armez comme il fault :

A l'arme! à Tassault! à Tassault !

Nous sommes armez comme il fault î Chascun monstre ce qu'il scait faire !

Olivier Basselin , V au- de- vive.

Aux ungz feirent coupper les testes , Aultres tuer legierement Et les assommoient comme bestes Sans sçavoir pourquoy ne comment.

Prindrent dames et damoyselles De la Royne, et gens de la ville.

Bourgeoises , meschines , pucelles Par une façon orde et vile :

En maisons pillèrent , robberent

Et les gens de bien grevèrent En faisant excès moult terribles.

Quelle dure inhumanité 1 Quelle vengeance et cruaulté !

Martial d'Auvergse, Vigiles de Charles Vil.

Suite îïu ôifigc.

Aussitôt que la poterne du château avait été ouverte aux Taupins , Jacquet s'était précipité le premier eu avant , et les archers de la garnison, qui le virent courir ainsi en fugitif , s'imaginèrent que tout était perdu, jetèrent leurs armes en criant Sauve-qui-peut, et n'essayèrent pas une défense impossible. Jacquet , préoccupé des inquiétudes mortelles que sa longue absence avait

dù causer à sa dame , voulait la voir, la rassurer et la garantir de tout accident avant de retourner au secours de Jeanne qu'il croyait à l'abri de nouveaux périls : l'amour l'emporta sur l'amitié.

Matliilde , à qui l'attente n'avait jamais paru si pénible , pour se distraire après le départ de son ami, n'inventa rien de mieux que de se parer de ses plus brilians atours , comme si elle était en fête; car dans son esprit l'idée de la trahison qu'elle avait secondée disparaissait devant l'espoir d'être bientôt mariée à Jacquet, et comme elle n'avait pas à compter sur l'assentiment de son père à ce mariage , elle voyait avec joie le moment où son bonheur ne dépendrait plus que du frère aîné de son amant. Sa naïve tendresse pour Jacquet, et son ignorance complète des lois de la société , ne connaissaient pas d'obstacle à une union qu'elle rêvait depuis six mois , depuis l'arrivée du joli page au château. Elle avait appris la galanterie à l'école de madame de La Rocheguyon , qui l'entretenait sans cesse de Boucicaut et des inefï'ables délices de l'amour honnête ; elle n'était donc pas moins impatiente que Jacquet d'imiter l'exemple de Boucicaut et de madame de La Rocheguyon , mais eu devenant époux , sans éprouver plus long-temps leur constance.

Ce fut pour briller davantage aux yeux de son ami, et pour le flatter d'une douce surprise, qu'elle

changea de toilette sans songer que des habits de deuil étaient plus convenables à la circonstance, et quand elle se vit vêtue d'une robe vermeille, d'un surcot pers et d'un haut-bonnet de drap d'or à voile d'argent selon la mode la plus nouvelle de la cour , elle se réjouit d'être belle et de ressembler à madame de Beauté qu'elle avait admirée le matin même dans un costume à peu près semblable , sinon plus riche d'étoffe et de fourrure. Ces préparatifs de coquetterie ne durèrent point assez pour l'empêcher de s'étonner , de s'affliger , de se désespérer , parce que Jacquet ne revenait pas comme il le lui avait promis. Elle resta plusieurs heures à une fenêtre d'où l'on découvrait la ville, l'abbaye et la plaine ; elle n'éclata en pleurs et en sanglots qu'en écoutant sonner minuit ; car elle savait que c'était l'heure fixée pour introduire Jean de La Roche dans le château, et puisque Jacquet manquait à sa parole , il était donc mort !... Le bruit de l'assaut qui commençait releva un peu son abattement, et tant qu'il se prolongea , elle ne quitta point la fenêtre où elle regardait , au risque d'être tuée par les traits qui venaients'émousser dans le mur au dessus desa tête. Lorsqu'elle aperçut un jeune homme traverser le préau en courant , elle courut à sa rencontre et s'élança à demi pâmée entre les bras de Jacquet , qui l'entraîna dans les appartemens de ma- 3 i3.

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dame de La Rocheguyon , laquelle était au siège en personne; ils passèrent, sans avoir été remarqués , dans un cabinet retiré dont Mathilde ferma sur eux la porte à double tour et au verrou.

— Le château est gagné ! s'écria le page en posant un genou devant Mathilde assise sur un banc couvert d'un tapis ; ma douce dame , je vous fais hommage de cette emprise qui est votre œuvre.

— Ah! méchant et ingrat! reprit-elle en feignant de lui garder rancune ; combien vous m'avez mise en souci et déplaisance ! Vous ne pensiez donc pas que je pleurais de vous trop attendre?

— Si j'ai tant tardé à revenir, faut m'excuser, belle : car j'étais fort en peine et doutais grandement d'être empêché de tenir mes sermens ; mais cette fois je ne demeurerai guère...

— Eh quoi ! messire , prétendez-vous encore me délaisser en pire angoisse ? Avez-vous pas rendu le château à votre frère? Présumez-vous tant de lâcheté de ma part que je vous donne congé?

— Je réclame ce congé pour finir mon devoir, ma dame honorée, et je vous proteste que cette absence ne sera que petite, puisqu'il s'agit seulement d'aller jusques en l'abbaye.

— Encore cette abbaye qui me fait tort! Çà, quelle rage avez-vous d'y aller sans cesse? Méditez-vous d'entrer en religion , ou bien est-ce quelque damoiselle qui vous attire en ce saint lieu?

SDITE OD SIÈGE. 143

— Oui , bien , vous avez deviné le mystère , ma mie adorée ; car dedans cette abbaye j'ai retrouvé d'aventure la sœur d'alliance que tant je regrettais , Jeanne qui s'en va être aussi votre sœur !

Jacquet raconta son emprisonnement dans la cellule d'Ambroise , et la délivrance de Jeanne , vers laquelle il se reprochait de n'être déjà retourné; Mathilde lui tendit un piège en le poursuivant de questions et de caresses , tellement qu'il oublia la pauvre prisonnière et Jean de La Roche , et l'occupation du château par les Taupins ; il eût oublié aussi vite le paradis. Cependant ce n'étaient que des entretiens vagues , des regards caressans et de chastes baisers qui enivraient d'une extase pure ces deux enfans, dont une éducation toute d'amour et de chevalerie avait exalté les sentimens avant l'âge. Le temps s'écoula avec la rapidité des baisers et des regards , les heures comme les minutes. Enfin Mathilde sortit la première des nuages de bonheur qui semblaient l'enlever de la terre , et Jacquet retomba dans la réalité au mouvement d'effroi qu'elle avait fait, au cri qu'elle avait jeté: on entendait le canon gronder, les engins décliquer, les trompettes sonner , les armes bruire , et par dessus ces éclats alternatifs , s'élevait un cri vaste, confus, obstiné, universel.

— IMathilde , chère et cruelle , dit Jacquet qui tenta d'échapper à la séduction enchanteresse qu'il

144 LES FRANCS-TâHPIlfS.

avait subie sans le savoir, non, tu n'es mon amie pour vouloir ainsi mon afifront.

— INIon ami , vous n'issirez point de céans, répondit la jeune fille qui tremblait à ce fracas guerrier ; vous êtes dessous ma garde , et je vous garderai de tout mal quoi qu'il advienne.

— C'est la ville , c'est l'abbaye ! interrompit Jacquet avec douleur ; ce traître moine a refusé de se rendre et ouvrir ses portes î l'assaut sera terrible et fertile en beaux faits... Il convient que j'y aille , sinon ma cbevalerie sera retardée , et je veux être chevalier pour te prendre à femme. Ne m'arrête davantage , Mathilde , pour que je fasse vaillant apprentissage d'armes ! Aimes-tu pas gentillesse et courage , que tu me défends d'y courir ? 0 ma bonne dame , voici le jour , et nul ne sait ce que je deviens : on me croira mort ou captif, ou caché de peur.

— Non , tu n'iras point , ami fol et imprudent ; ce mauvais abbé qui te retenait, ne t'épargnerait en la mêlée ; et si tu me quittes de force , onc ne serai ta dame, amie ou épousée.

— Comme elle m'est dure et ennemie ! s'écria Jacquet en versant des larmes et se tordant les mains ; je serai tenu pour lâche et déloyal : on dira que j'ai fui en la chambre des femmes ! Las! ma sœur Jeanne que devient-elle ? Mon frère M. de La Roche, que pense-t-il de mon absence? Bon

seigneur Dieu ! je donnerais dix années de ma vie pour faire armes !

— Jacquet, mon ami , mon époux et seigneur, ne me causez cette peine dont je mourrais en vous blâmant de cette désobéissance ; vaut-il pas mieux être à ses amours que parmi la mort et le sang? Cet assaut ne durera guère... Çà, vous duirait-il que j'allasse en la bataille pour vous quérir? donc patientez et dites comme vous m'aimez.

Jacquet , après avoir épuisé les prières pour obtenir sa liberté , cessa de lutter contre une volonté aussi ferme que celle de Mathilde , et se résigna , comme un rameur s'abandonne au courant qu'il n'a pu vaincre et qui l'entraîne sur un écueil ; il ne suspendait ses sanglots que pour prêter roreille aux rumeurs de l'assaut , et il renouvelait ses efiforts supplians : l'honneur parlait aussi haut que l'amour dans son àme. Enfin , Mathilde eut pitié de son anxiété et lui offrit d'aller ellemême savoir ce qui se passait : Jacquet accepta dans l'intention de s'enfuir ; mais elle lui fit jurer de rester jusqu'à son retour , et revint bientôt lui annoncer que la ville était prise ; cependant les bombardes la démentaient avec fracas.

Jean de La Pioche , qui faisait chercher Jacquet

et qui l'appelait lui-même de rang en rang, n'avait

plus hésité à recourir aux armes lorsque le corps

de son envoyé était venu tomber et s'écraser à ses

pieds. La crainte d'exposer Jeanne à de nouveaux dangers fut surmontée par la fureur du plus juste ressentiment ; néanmoins il n'ordonna pas l'assaut immédiatement , afin d'en assurer le succès , et le désespoir au cœur , la soif de la vengeance allumée au souvenir de l'attentat du moine , la bouche écumante , les yeux pleins de feu et de larmes , les membres crispés et tremblans , il visita les points de la ville propres à une attaque, et il ne douta pas de réussir avec l'artillerie et les munitions de guerre que le château avait mises en son pouvoir ; car à cette époque où les murailles se défendaient par leur hauteur et leur solidité, un siège sans machines et sans artillerie pouvait durer des mois et des années. Chaque instant de retard était un siècle de tortures pour Jean de La Roche , qui tremblait pour son frère et surtout pour sa sœur ou plutôt son amante. Il sentait encore s'agiter en lui un reste de pitié fraternelle en faveur d'un maudit qu'il avait juré de punir , par l'àme de son père.

Les habitans de Saint-Maixent , à qui l'approche des Taupins avait redonné du courage , prirent les armes pour vendre chèrement leurs vies et leurs biens ; Jean Sachier , par son exemple et par ses conseils, rendit un peu d'espoir à ces pauvres gens , qui entre deux périls inévitables choisirent le moins effravant. On creusa un fossé

SCITE DU SIÈGE. 147

extérieur devant deux portes que les Taupins avaient négligé d'ouvrir aussitôt que le château fut emporté, et lorsque ceux-ci voulurent se répandre dans la ville pour piller , ils furent repoussés par des volées de flèches qui perriirent aux travailleurs de continuer la tranchée et la levée de terre séparant la ville du château ; ces travaux furent pressés avec tant d'activité pendant les délais de la capitulation offerte à l'abbé , que les premières clartés du matin montrèrent une excavation profonde de dix pieds et large de vingt , bien garnie d'archers protégés par des pavois ou grands boucliers de bois revêtus de cuir, derrière lesquels on était à l'abri pour bander et armer l'are ou l'arbalète.

Il était six heures lorsque Jean de La Roche , qui avait lui-même appris aux Taupins la manœuvre des pièces d'artillerie , donna l'ordre d'un assaut général contre le portail de la Croix, et d'une attaque de la ville par toutes les portes du château. Deux grosses bombardes, qu'on chargeait de deux cents livres de balles , foudroyèrent , du côté de la campagne , le portail où Sachier était enfermé ; les basilics des murailles, en même temps, vomirent leurs projectiles de pierre pour balayer les remparts de l'abbaye, d'où les moines ne cessaient pas de jeter 3i\ec l'espingale et de lancer des pierres et des traits. Pendant que, du haut de leur en-

148 LES FRA:SCS-TArPI?fS.

ceinte crénelée , les Taupins écrasaient les archers et les travailleurs de la ville , déterminés à périr dans la défense de leurs foyers , d'autres Taupins , accoutumés à fouiller la terre avec une singulière promptitude , comblaient à la bâte le fossé des assiégés et pratiquaient un cbemin pour les assaillans qui se trouvèrent en peu d'instans face à face et de plain-pied avec la population de Saint— Maixent. Celle-ci poussa des cris éperdus , et se dispersa cbacun dans sa maison, sans soutenir l'assaut ou la cbarge qui ne laissait aucune cbance aux malheureux défenseurs de la ville : ce ne fut plus qu'une poursuite , un massacre et un pillage aux cris triompbans de ville gagnée!

Le sac d'une ville était autrefois une épouvantable réunion de toutes les horreurs de la guerre : le soldat , qui n'avait jamais subi l'autorité d'une sévère discipline , se regardait alors comme maître absolu de sa conquête , et c'était à qui s'approprierait la meilleure part; les chefs donnant euxmêmes l'exemple du désordre, et toujours impuissans à l'arrêter. Chaque acteur , dans ces horribles scènes , était poussé par l'un ou l'autre des troia principaux penchans naturels à l'homme sauvage, la luxure, la cupidité et la cruauté : les jeunes gens et les vieillards cherchaient des femmes ; les hommes d'un âge mur cherchaient de l'or , quelques-uns altérés de meurtre ne cherchaient qu'à

verser beaucoup de sang ou bien se plaisaient dans la destruction. En un moment Saint-Maixent présenta un spectacle de désolation qu'eussent envié les véritables soudoyers, égalés ou surpassés par les Taupins ; ceux-ci s'étaient précipités à la curée, malgré les ordres et les menaces de Jean de La Roche, qui se trouva presque abandonné. L'abbaye et le portail de la Croix , qui tenaient encore, eurent le temps de respirer pendant que la malheureuse ville retentissait de cris de mort et de désespoir , s'illuminait des torches de l'incendie et s'agitait en dernières convulsions.

La foule , qui s'était réfugiée dans l'église et les couvens , n'y fut pas en sûreté; les pillards ne respectèrent point le privilège des Heux saints , forcèrent l'entrée de ces asiles inviolables , enlevèrent les trésors du culte , massacrèrent tout ce qui résista , même les enfans et les prêtres , outragèrent des vierges et des religieuses sur les marches des autels , et brisèrent les châsses des reliques. Ceux-ci violaient une femme entre les corps sanglans du mari et du frère ; ceux-là , par ralTmement, contraignaient le mari à prêter le dos à son propre déshonneur et à devenir presque complice de l'adultère; les uns se disputaient des filles à peine nubiles ; les autres prenaient sans choix les premières victimes offertes à leur débauche , même de vénérables aïeules ; aucune n'était

150 LES FBANCS TAl'Pl^S.

exempte de ce tribut arraché par la menace et la violence : des mourantes exhalaient leur dernier soupir dans les bras d'un soudard , ivre et teint de sang. Là, on jetait par des fenêtres des lits, des bahuts , des cadavres et des petits enfans à la mamelle. Ici on inventait des tortures pour tirer l'aveu de l'argent caché : la mère était prostituée à la vue de ses fils , et les fils égorgés à la vue de la mère. Heureux qui obtenait détre pris à rançon! Dans les rues semées de débris , on rencontrait des morts à chaque pas, et dans les maisons ce n'étaient aussi que des morts, parmi des fragmens de meubles et des lambeaux de vétemens : des familles entières baignées dans leur sang , plusieurs générations immolées à la fois, l'enfant brisé contre la muraille, l'aïeul pendu à la crémaillière de sa cheminée , le fils mutilé à coups de hache , la femme étranglée, la fille éventrée. La tuerie cessa quand il n'y eut plus rien à tuer, et encore la fureur des assassins n'étant pas assouvie , ils s'acharnèrent sur des corps inanimés qu'ils mirent en pièces. La flamme , qui marchait sans s'arrêter, derrière les Taupins, cachait sous les ruines les traces ensanglantées de leur passage.

Jean de La Roche s'était bientôt trouvé seul dans le château , et si les prisonniers n'eussent pas été garrottés dans les casemates , il ne fallait que quelques hommes de résolution pour reprendre

SCITE DL' SIÈGE. 151

le château , abandonné des vainqueurs. Jean Sachier profita de cette trêve forcée pour sortir du portail avec des clous et un marteau : il alla luimême enclouer les deux bombardes qui avaient déjà endommagé le pont-levis et les portaux; cette manière de mettre les canons hors de service était connue depuis quarante ans , et lés Anglais l'avaient employée les premiers au siège de Compiègne. Si l'abbé s'était trouvé là pour faire une sortie à la tête de ses moines, il aurait pu jeter une terreur panique parmi ces pillards en désordre, et les détruire sans leur laisser le temps de se rallier : mais on l'avait vu disparaître à la suite de l'atroce déclaration de guerre que le malheureux sieur de Balzac avait écrite de son sang , aux pieds de Jean de La Roche. Celui-ci versait des pleurs de rage , en écoutant les cris, en regardant les flammes : il avait brisé son épée de commandement et s'était assis , la tête dans ses mains, sur un ribaudequùidéysi froid a près avoir tiré plusieurs charges de deux livres de balles , que portait fort loin son long tube de fer. Le capitaine , appuyé contre un créneau, oubliait le sac de Saint- Maixent , et en détournait la vue , pour la plonger dans les cloîtres , le préau , le clos et le cimetière de l'abbaye : il y cherchait Jeanne et Jacquet, il interrogeait chaque fenêtre où il espérait voir à tout moment son frère et son amie j il ne dé-

152 LES FRATîCS-TAUPINS.

couvrait pas même Ambroise entre les béuédictins plus occupés à contempler le désastre qu'à se préparer à une attaque , et l'absence d'Ambroise était d'un fatal augure. Parfois il était tenté d'arriver sous les murs du monastère et de demander une entrevue avec l'abbé ; le souvenir de l'enlèvement de Jeanne et de la disparition de Jacquet, changeait tout-à-coup ses projets de conciliation en désirs , en sermens de vengeance , et dans ses vœux tacites, il appelait la malédiction paternelle, en traits de feux, sur le front coupable d'Ambroise.

Transporté d'un courroux et d'une inspiration venus du ciel, il se leva comme si son père lui ordonnait de poursuivre le châtiment du maudit ; il ramassa une forte épée , qui dégouttait de sang à côté de son premier possesseur étendu sur le carreau ; il descendit et courut par les rues , en sommant ses soldats de retourner à l'assaut, employant la menace plutôt que la prière , frappant de la garde et même de la pointe de l'épée les rebelles et les récalcitrans , entrant dans les maisons et tuant quelquefois le meurtrier auprès de la victime, le violem' en flagrant délit.

— Etes-vous chiens, juifs ou Turcs? criait-il avec l'énergie de l'indignation ; vous maugréez et détestez les excès des gens d'armes, vilains de taupinières, mais onc les gens d'armes n'ont fait pis ,

SCITE DC SIÈGE. 153

onc les soudoyers du roi ne commirent tant d'iniquités en un jour , que vous fîtes en une heure. O lâches et infâmes î les Cottereaux qui désolèrent Barbezieux et furent par vous déconfits dans les bois de Pons, ne répandirent tant de sang en votre ville , lorsque vous étiez cachés dedans les puits ou fugitifs par la campagne ! non , vous ne valez une bande de routiers , qui ne tuent qu'à leurs corps défendant, qui ne brûlent guère que par ressentiment, et qui épargnent les pauvres et les vieilles gens!... Cuidez-vous que vos besognes soient achevées pour avoir forcé un rempart de terre, chassé quelques bourgeois peureux, combattu des femmes et pillé des deux mains? ce qu'il faut maintenant, c'est assaillir et surmonter de bons fossés , des murailles bien étoffées et garnies, des tours hautes et puissantes? A l'abbaye, compaings ! là sont les beaux trésors et chevances à tas , là aussi sont de rudes défenseurs , là vous verrez pleuvoir les traits et les coups , là vous aurez de quoi expérimenter vos vaillances !... Donc laissez ces jeux d'enfans , ces passetemps de scélérats et mauvais garçons ; souvenez-vous que promettiez à vos femmes et parens de les bien venger , et tant épouvanter le frappai! des guerres , que désormais vous viviez en paix de vos corps et de vos biens ! Venez l'abbaye conquerre pour monseigneur le Dauphin , et je jure 3 i4.

154 LES fea:<cs-tadpiiss.

que serez affranchis de tailles perpétuellement: au contraire , si vous ne m'aidez à ce faire , je vous quitte sans capitaine , afin que soyez surpris et dispersés comme troupeau sans berger. Çà je vous convie par les reliques de M. saint Mathias de venir à cet assaut qui est noble et beau , riche et profitable : quiconque ne viendra s*en aille hors de ma compagnie !

Jean de La roche avait fait succéder aux reproches un appel aux armes , à mesure que ses Taupins s'approchaient chargés de dépouilles, surtout de droguet , espèce de serge en fil et laine , qui était le principal commerce de Saint-Maixent ; la honte , l'émulation , la crainte de rester sans chef et plus encore la fin du pillage , déterminèrent une acclamation générale , et Jean de La Roche , qui n'avait pas tout-à-l'heure un serviteur sur qui compter , se vit de nouveau entouré d'une troupe dévouée et intrépide , que grossissait sans cesse le retour des pillards. Tous ne demandaient plus que l'assaut, quoique beaucoup eussent jeté leurs armes pour alléger le butin qu'ils emportaient et qu'ils déposèrent en lieu sûr avant de se ranger sous la bannière de Barbezieux , que Jean de La Roche avait relevée lui-même , puisque le sire de Balzac n'était plus là pour la tenir. Le cri de La Roche-Barhezieux , et le son des trompettes donnèrent le signal d'un nouvel assaut, qui efifraya

la garnison de l'abbaye : Ambroise n'était plus au milieu de ses religieux , et si Jean Sachier ne leur eut crié d'être sur leurs gardes , ils ne se fussent pas aperçus qu'on présentait déjà les échelles du côté de la ville.

L'abbaye de Saint-Maixent, que l'abbé Ebles , frère de Guillaume, comte de Poitiers , avait fait entièrement reconstruire au dixième siècle , pouvait se passer de la protection du château , lequel fut bâti à la même époque , pom' sa défense ; elle était environnée de murs et séparée de la ville par un fossé et par le cours de la Sèvre qui traversait son clos ; l'enceinte de ce clos n'aurait pas arrêté, il est vrai , l'ennemi le plus timide , et il eût fallu de nombreuses troupes pour l'empêcher d'y pénétrer; mais les bâtimens, l'église , le palais abbatial et les cloîtres étaient à l'abri d'un coup de main , derrière des fortifications bien entretenues, munies de machines et couronnées de tours rondes ou carrées à mâchicoulis : le portail de la Croix , qui y touchait , eût occupé seul les assiégeans durant tout le jour , et la porte de l'abbaye communiquant à la ville par un pont de pierre qu'Ambroise avait fait rompre, ne craignait pas l'atteinte des flammes , sous son revêtement de cuir mouillé.

Les Taupins , cependant , dirigeaient l'attaque contre cette porte , qu'il eût été facile d'enfoncer

156 LES FRANCS-TADPINS.

avec un engin de la famille de l'ancien bélier. Jean de La Roche, au premier rang , les excitait de l'exemple et de la voix; ils entreprirent de remplir le fossé que les débris du pont avaient à demi comblé : ils apportaient de la terre, des madriers , des pierres , des fascines , malgré les projectiles qu'on leur envoyait du portail de la Croix et des remparts de l'abbaye : une flèche fixa au bois de la lance la bannière de Barbezieux , qui flottait au vent, et ce fut un fâcheux augure , comme si le destin annonçait par-là que la fortune de Jean de La Roche serait enchaînée à cette place , et n'irait pas plus loin. Celui-ci arracha cette flèche et la jeta à force de bras contre un étendard bénit qu'on avait tiré du trésor de l'église, pour être déployé sur les créneaux et non plus dans une procession : l'étendard, décoré de l'image de saint Maixent, fut déchiré par le javelot, qui alla crever l'œil du père chevecier. Les ïaupins applaudirent à cet acte de vigueur et d'adresse , qui les encouragea de plus belle, nonobstant la mort de plusieurs et les blessures d'un grand nombre, que maître Rouillard n'aurait pas eu le loisir de priver d'un membre, à son grand regret , lors même qu'il se fût pourvu d'une quantité suffisante d'appareils: il se contentait d'amputer les plus maltraités , qui mouraient dans ses mains.

Les travaux des assiégeans se ralentirent un peu pendant l'absence de Jean de La Proche, qui, averti de l'apparition d'une compagnie de gens d'armes , dans la plaine, alla lui-même reconnaître, avec inquiétude, les arrivans , qu'il ne supposait pas des alliés, à voir leur ordonnance militaire et les sombres lueurs de leurs armes noires. Le bâtard de Bourbon amenait ses Diables , qu'il n'avait pu réunir avant le matin, parce qu'ils étaient tous en expédition , pour leur propre compte, aux environs de Niort. Jean de La E.ocbe vit ce renfort avec déplaisir, malgré l'intrépidité du bâtard, qu'il confondait dans sa haine pour Salazard , et d'ailleurs ce n'était plus la possession de la ville , du château et de l'abbaye qu'il désirait, mais seulement c'était Jeanne, c'était Jacquet , c'était la vengeance ! . . . Les Diables , qui méprisaient par rivalité la milice des communes , se plaignirent qu'on ne les eût pas attendus pour le pillage , et se demandèrent entre eux s'ils ne dépouilleraient pas les Tau pins.

— Messire, notre gentil Dauphin m'envoie devers vous, dit Alexandre de Bourbon en mettant pied à terre à l'approche de Jean de La Roche ; vous avez diaboliquement besogné avec votre Taupinaille , et la ville est gagnée, m'est avis, dont je vous loue, par la barbe du bon Dieu! Voici pourquoi je suis venu de Niort: avez-vous, parmi 3 i4-

158 LES FRArïCS-TADPINS.

les femmes violées , découvert madame Agnès Sorel, la mie du roi?

— A Dieu plaise qu'elle De fut en cette malheureuse cité, où, j'imagine, nul n'a survécu, chose détestable et maudite ! répondit Jean de La Roche qui recevait le bâtard en dehors des fossés.

— Avez-vous cherché dans le château? je vais y voir pour contenter le paillard Dauphin , qui a poignant appétit de la tenir charnellement: possible est-elle mussée en l'abbaye parmi les moines?

— Je ne sais ; mais assurément elle n'est logée audit château, et, y fùt-elle, je ne puis enfreindre la capitulation qui garantit sauveté et fran-

j chise à madame de La Rocheguyon , et aussi aux personnes qui sont de sa suite ou compagnie.

— Par les tripes de saint Barabbas ! il n'est serment qui vaille une pelure d'ognon , surtout en cas qu'un sire Dauphin exige le contraire. Ainsi baillez-moi pouvoir de chercher cette dame au château?

— Je n'ai le pouvoir qu'il faut de rompre un serment ; même je vous prie et conseille de demeurer hors dudit château avec vos gens , pour éviter les noises, rixes et débats qui adviendraient à notre détriment; car les Taupins tourneraient leurs armes contre les Diables , qui leur ont causé griefs et dommages. Or, messire, consentez à

VOUS éloigner , et ne troublez notie besogne , qui n'a besoin d'aide.

— Non , par ma grande diablerie , je ne m'éloignerai, beau sire , et je ferai bonne guette pour que nulle ne sorte sans déclarer son nom , car celle-là que j'ai promis de livrer, est en ce chàtel , sinon à l'abbaye. Je ne veux autre part du butin que cette belle dame, que j'ordonne de garder pour la bouche de monseigneur. Ensuite , capitaine des Taupins , nous assignerons journée pour voir à qui le champ restera ; car les vilains que conduisez déshonorent toute chevalerie , et il serait moult profitable d'éreinter cette harpaille, qui ferait mieux de vêtir le froc que le harnais.

Dans un autre moment, Jean de La Roche eût fièrement répondu à ces injures, et accepté le défi du bâtard de Bourbon ; mais il se contenta de le regarder avec un dédain silencieux , et de rentrer dans le château, dont il fit fermer et barricader les portes ; les Diables , partageant la mauvaise humeur de leur chef, stationnèrent à cheval, et tout armés, le long des fossés où parvenaient quelques flèches égarées qui blessèrent les chevaux ; néanmoins ils demeurèrent spectateurs de l'assaut qui flamboyait au soleil et aux clartés rougeàtres de l'incendie.

Le fossé de l'abbaye était enfin au niveau de la porte : les plus hardis Taupins s'avancèrent avec

des échelles qui furent appuyées au fronton , où s'étaient retranchés quelques religieux qui firent écrouler sur les assaillans la campanille et la cloche ; l'un d'eux reçut cette étrange coiffure, sous laquelle disparut sa tète aplatie, comme s'il portait un heaume énorme ; les échelles se brisèrent à la chute de la campanille, qui enseveUt six Taupins parmi les décombres ; de nouveaux assaillans se hasardèrent avec de nouvelles échelles ; mais les bénédictins avaient amassé sur le point de l'attaque tous les moyens de défense qui pouvaient suppléer au défaut de fortification dans cet endroit. Pendant que du portail de la Croix un pierrier déchargeait contre lesassiégeans une grêle de cailloux tranchans et anguleux, de la plateforme qui surmontait la porte de l'abbaye, coulèrent des torrens d'eau et d'huile bouillantes, pour brûler ou étouffer ceux qui avaient déjà ébranlé les battans de cette porte et entamé le cuir qui la préservait du feu : les Taupins reculèrent , et revinrent plus ardens à la voix de leur capitaine, qui les stimulait. On traîna deux bombardes de petit calibre , que Jean de La Pioche plaça et pointa lui-même à l'abri des larges plantées autour de lui ; mais l'effet de ces canons , qu'il alluma, ne fut nuisible qu'à ses soldats : car ces pièces d'artillerie, sans affût, exhaussées sur une seule assise de bois , furent déplacées par la vio-

lence de l'explosion , et cassèrent les jambes des deux aides de Jean de La Roche. Celui-ci, qui s'accusa de cet accident, feignit de partager la répugnance que le peuple montrait encore pour l'usage des armes à feu , et abandonna avec d'autant plus de regret le secours de l'artillerie , que les assiégés ne pouvaient se servLr de la leur, faute de poudre.

Vingt Taupins s'approchèrent portant une poutre énorme , qu'ils mirent en mouvement , et avec laquelle ils battirent la porte à coups redoublés : vainement les pierres, les tuiles, les traits sifflaient autour d'eux, vainement trois de ces braves furent blessés sans vouloir quitter leur poste; le bélier, dont l'élan s'accélérait ainsi que la force du choc, retombait à retours égaux dans cette porte toute cramponnée de fer, qui craquait et mugissait sourdement : enfin elle éclata en morceaux qui se détachèrent des gonds avec une partie de la voùle : mais , lorsque les soldats de Jean de La Roche , non moins attentifs que lui au résultat de cette machine simple et formidable, allaient s'élancer à travers les débris, ils virent avec désappointement que, derrière cette porte, un mur, solide par son épaisseur , avait été formé de pierres tumulaires et de dalles , entassées sans ciment, mais soutenues par de forts merrains en arcs-boutans. Il ne fallait pas songer à déblayer

162 LES FRANCS-TADPINS.

cette voûte toute comblée dans un espace de plus de vingt pieds; il était plus prompt de recommencer l'escalade , que rendait moins dangereuse le prochain épuisement àe jet chez les assiégés. On replanta les échelles, on se disputa l'honneur d'y monter, et Jean de La Roche agita sa bannière en criant Barbezieux.

— Çà, enfans, dit-il si haut que les moines l'entendirent avec terreur , c'est assez longuement faire brèche : je m'en vais vous montrer comme on aborde aux créneaux où poser ma bannière.

Il tira son épée, qu'il mit entre ses dents, et sa bannière haute , il franchit le premier les degrés de l'échelle, sans s'étonner des traits et des pierres résonnant sur son armure; la bannière, qui le devança au sommet du mur, frappa de terreur les religieux, que la disparition de leur abbé et de leur chef n'avait pas moins découragés qu'une longue et infructueuse résistance : ils poussèrent des cris de détresse, et s'enfuirent de toutes parts , en livrant la plate-forme à Jean de La E.oche , qui y planta sa bannière , sous laquelle il se tint debout , en élevant son épée pour appeler à lui tous les Taupins ; ceux-ci se précipitèrent aux échelles et arrivèrent en foule sur les remparts , en répondant par des clameurs de victoire , aux plaintes effarées des moines qui se réfugiaient dans leurs cellules.

shapxtue zztzzz.

Pareillement Fabbé du lieu et ses religieux s'y portèrent fort vaillammant, car ilz montèrent sur les •voultes de leur église , et les rompirent à l'endroict de Thuys pour ietter de là des pierres , et ainsi défendirent la place pour le rov jusqu'à ce qu'il fust venu de Poictiers , lequel arriva environ sur les sept heures du soir.

Jean Ch.vrtier , Chronique de Charles Vil.

€a Hftraitc.

Ambroise, qui parcourait pour la centième fois , en hurlant , le souterrain où Jeanne n'était plus, releva la tète et suspendit ses sanglots, au bruit qu'il entendait au-dessus des voûtes, dans les longs cloîtres reten tissa ns de pas et de cris confus : tout-à-coup un souvenir des choses du dehors lui revint avec le regret et la rage de n'y avoir pris part. Jean de La Roche maître de l'ab- 3 i5.

166 TES FRATfCS-TAUPIKfS.

baye! cette pensée domina toutes les autres, et, sans savoir s'il était temps encore de prolonger la lutte, il chercha son épée , dont il serra la garde comme il eût fait la main d'un sauveur ; puis la tirant du fourreau , la brandissant contre l'ennemi qu'il croyait voir , il courut , il appela , il sortit du souterrain et de sa cellule, il arrêta ses religieux en déroute, il leur tendit la pointe du fer.

— Sang-dieu! où allez-vous , mes frères? leur cria-t-il avec colère, les Taupins sont-ils de ce côté ? Tuez-moi ou arrêtez !... Dites , l'avez-vous vue? ajouta-t-il tout plein de Jeanne.

— Nous sommes pris , nous sommes morts ! votre absolution , notre père ! reprirent les bénédictins en faisant mine de s'agenouiller : l'abbaye est forcée ; on pille et on tue ! sauve qui peut !

— L'abbaye est forcée ! répliqua Ambroise , exalté par le désespoir et se flattant que Jeanne était toujours dans le monastère ; lâches et marauds, comme avez-vous tenu vos devoirs, comme avez tenu vos sermens ? soyez maudits en ce monde et maudits dans l'autre! non, vous n'êtes des hommes, mais des femmes enjuponnées ! ingrats, je vous avais confié la défense de notre sainte demeure! Je maugrée Dieu si vous persévérez à la fuite, si vous abandonnez vos biens et vos reliques , si vous tournez le dos à cette coquin aille !

LA RETBAITK. 167

— Las , monsieur saint Benoit nous ait en grâce! nous avons fièrement et résolument résisté à la puissance des gens du Dauphin! c'est vous , messire , qui nous avez fait défaut.

— J'étais en oraison pardevant le corps de M. saint Maixent , répondit à ce juste reproche l'abbé qui avait hésité pour chercher une excuse et un mensonge : attribuez-vous moins d'empire aux armes spirituelles qu'aux temporelles? Donc, ayez fiance au secours d'en haut et aussi au secours du roi , qui ne tardera de venir , comme je vous le dis en vérité.

— Messire abbé , le secours viendra trop tard , voii'e s'il venait à l'heure ; car les ennemis sont en l'abbaye , et vous les verrez pour le massacre dès qu'ils auront rompu les portes, qu'ils battent déjà!

— Par les plaies de la Passion ! tendrez- vous la gorge au couteau, beaux sires moines! pensezvous cuirasser vos poitrines avec psaumes et litanies? Ceux-là qui n'ont hâte de mourir en ce saint jour de Pâques sans communion , ceux-là qui se sentent quelque fermeté dans l'àme , quelque vigueur au bras , me suivent et secourent de bel effort î ainsi vous sauverez vos corps et biens.

L'église de l'abbaye, construite tout entière par Ebles de Poitiers , dans le style simple et sévère du dixième siècle , avec les colonnes courtes et massives, les chapiteaux à personnages, les pleins

168 LES fra:^cs-tacpins.

cintres et les étroites fenêtres de l'architecture romane , avait pour clocher une tour carrée qui surpassait en élévation et en grosseur toutes celles des remparts : les murs étaient épais de six pieds, et percés de rares meurtrières ; quatre arcades hautes s'ouvraient aux quatre côtés , immédiatement au-dessous du cône de pierre taillée en écailles, qui s'élançait vers le ciel comme une prière : ces arcades à voûte écrasée, soutenues par des colonnettes bizantines, correspondaient à une espèce de plate-forme couverte où aboutissait l'escalier intérieur; et cette plate-forme, où l'on postait autrefois le guetteur qui criait les heures et appelait les moines à l'église , ne pouvait être emportée d'assaut.

C'est là que l'abbé crut devoir se retirer avec ses moines, qui, la plupart, s'attachèrent à sa fortune jusqu'au bout , et préférèrent une résistance désespérée à une mort ignominieuse ; car Jean de La Roche les eût fait passer au fil de l'épée : ils se trouvèrent trente réunis , sains et saufs ou légèrement blessés , les autres ayant péri dans le siège les armes à la main, ou attendant le coup fatal au pied de l'autel. Les compagnons d'Ambroise, stimulés par son actif et impétueux dévouement, reprirent confiance et travaillèrent à rompre l'escalier , pour arrêter l'ennemi ; et à mesure qu'ils montaient, les marches s'éci'oulaient derrière eux.

LA RETRAITE. IfiO

Ambroise s'aperçut qu'ils étaient sans arcs et sans traits , et que leurs épées ne serviraient pas à combattre de loin ; ils avaient atteint une galerie crénelée qui régnait le long du comble de l'église, et, quoique les Taupins se fussent répandus dans toute l'abbaye , les moines ne craignaient pas encore une attaque au poste élevé qu'ils voulaient défendre. Ils commencèrent à enlever les tuiles de la toiture étales porter dans le clocher, comme les seules armes qu'ils pussent employer. Pendant qu'empressés et silencieux, ils se passaient de main en main ces provisions de siège , ils furent frappés d'un pieux concert qui perçait les voûtes de l'église; on chantait les antiennes de saint Maixent devant la chasse du saint, qui fut impuissant à protéger les plus vieux de la communauté implorant leur bienheureux patron ; car les chants cessèrent !

Tandis que les Taupins cherchaient les moines de cellule en cellule et jusque dans les souterrains pour se venger des pertes qu'ils avaient faites, pendant que les blessés et les vieillards étaient massacrés devant les autels qu'ils embrassaient, une pluie de tuiles et de pierres commença de tomber sur la foule agglomérée au bas du clocher pour pénétrer dans l'église : chacun de fuir et de se mettre à l'abri; tous les yeux se levèrent , et toutes les mains désignèrent la dernière retraite 3 i5..

170 LES FRANCS-TADPI!<S.

des assiégés , qui ne paraissaient pas près de se rendre. Cependant on ne voyait personne , et les débris continuaient à pleuvoir : aussitôt un gi-and chien , marqué de cicatrices, qui escortait en boitant Jean de La Pioche , bondit et s'agita avec de furieux aboiemens ; il menaçait de ses regards étincelans un objet que n'atteignaient pas ses morsures , et il sautait en gémissant autour de son maître , comme pour l'intéresser à une vengeance qui leur importait à tous deux. L'intelligent animal regardait alternativement avec des larmes Jean de La Roche , avec des éclairs de courroux la plate-forme du clocher où se trouvait Ambroise.

— Misérable et sacrilège , incestueux et parricide! lui cria Jean de La B.oche qui le reconnut et le désigna du poing : qu'as-tu fait de notre sœur Jeanne? confesse ton péché à l'heure d'en subir la peine !

— Sire capitaine , reprit l'abbé en grinçant des dents , je ne suis homme de guerre par état , mais je te défie au combat à outrance en champ clos , et voici que je te jette mon gage de bataille !

A ces mots, il lança une pierre qui se brisa en poudre à deux pas de Jean de La Roche : le chien redoubla ses bonds , ses plaintes et ses aboiemens. Cette querelle entre les deux frères avait subjugué l'attention générale , et les Taupins oubhaient le pillage pour prêter l'oreille à ce colloque de ré-

criminations et de menaces : le capitaine prit une arbalète aux mains d'un soldat , et la banda avec son pied.

— Eh bien , acceptes-tu le défi que je t'ai envoyé? cria Ambroise qui balançait une seconde pierre contre le même but; je te convie d'épouser Jeanne , ensuivant le vœu de notre père insensé !

— Rends-la-moi , je te supplie ! répondit Jean dont la voix s'attendrit et fut couverte par les sanglots ; rends-moi celle que tu as ravie de force , celle que tu as polluée ! . . . rends notre frère Jacquet !

— S'il est un Dieu au ciel et un Diable dedans l'enfer , je les adjure de diriger ce jet où je voudrais qu'il allât; et , Dieu ou Diable, celui-là j'adorerai qui aidera ma haine et vengeance envers toi!

Ce blasphème épouvanta les moines , qui arrachèrent à leur abbé la pierre fratricide qu'ils jetèrent eux-mêmes, sans que le ciel ou l'enfer daignât la diriger. Jean de La Roche , exaspéré par le silence que gardait Ambroise sur la destinée de Jeanne et de Jacquet, souleva l'arbalète, visa et appuya le doigt sur la détente ; mais un remords et une espérance lui firent rejeter l'arme avec découragement.

— Ambroise , mon frère , lui cria-t-il d'un

172 LES FRANCS-TAl'PI.NS.

accent presque suppliant, je te veux pardonner tes iniquités , et prierai Dieu et feu notre père pour ton pardon , si tu me remets Jeanne et mon petit frère.

— Viens çà les chercher là-haut, répondit Ambroise qui crut encore sa victime en son pouvoir puisque Jean ne l'avait pas délivrée; avisons quel est le plus fier en armes , et si l'abbé ne vaudrait mieux à être capitaine ! . . . Sache que Jeanne ira de vie à trépas , plutôt que d'écheoir vive en ton partage. Oaant à Jacquet, ce traître aura la fin des traîtres ! Viens , viens donc à l'assaut! il ne s'agit maintenant de vaincre de pauvres hommes de Dieu , sans chef ni science de la guerre ! ose pendre ta bannière à ce clocher, et lors tu seras maître de Saint-Maixent.

— Compagnons , tâchez d'emporter cette tour , dit tristement Jean de La Roche ; usez du fer et non du feu , besognez à force de traits et d'échelles. Pour moi, je ne puis combattre mon propre frère.

Jean de La Roche , qui commençait à soupçonner que Jeanne était de bonne volonté auprès d' Ambroise , s'éloigna le cœur gros et navré ; son chien Mercurius l'accompagnait en grognant. Un assaut était impossible pour arriver à cent cinquante pieds du sol; laçage de l'escalier avait été entièrement bouchée par la démolition , et

l'incendie même que le capitaine avait empêché , n'eût fait que noircir cette masse de pierres superposées sans charpente et presque sans ciment. Les Taupins , qui avaient appris le métier de mineurs dans les sièges faits pour le roi , résolurent de miner la tour jusqu'à ce qu'elle croulât , et ce plan fut adopté avec d'autant plus d'ardeur que l'attente d'un précieux butin avait été trompée : les vieux bénédictins qui ne purent participer à la défense avaient caché les trésors de la sacristie , les ornemens d'or et d'argent , et les richesses du couvent amassées depuis six siècles. Le cellier fut la meilleure prise des pillards, qui s'enivrèrent du vin abbatial. Cependant, les plus belliqueux ou les plus échauffés faisaient des préparatifs que ne ralentissait pas même un déluge de gravois alimenté avec les pierres des voûtes ; ils avaient établi au bas de la tour de solides taudis y espèces d'appentis formés de portes , de tables et de bancs , capables de résister à la chute des projectiles les plus pesans : abrités sous cette toiture qui tremblait et retentissait de coups , les travailleurs entamèrent avec le pic le pied de la tour , et creusèrent dans ses flancs une large ouverture qu'ils étayaient avec précaution , de manière à soutenir la muraille à mesure que celle-ci menaçait ruine ; une fois ces étais remplaçant les fondations, on les enduisait de soufre et de bitume

174 LES FRANCS-TACPINS.

pour y mettre le feu , et dès que l'échafaudage était consumé, tout l'édifice s'écroulait. Mais la base du clocher, construite avec des matériaux qui émoussaient les outils, était à peine ébranlée à cinq heures après midi , et le travail d'une heure n'avança pas beaucoup cette excavation dans la pierre vive. Ambroise et les moines , qui voyaient avec inquiétude le projet des Taupins , ne réussirent pas à le détourner par les amas de débris qu'ils faisaient rouler incessamment du haut du clocher démoli pièce à pièce : on dédaignait même de leur répondre par des flèches , et on attendait impatiemment le spectacle de la chute de ce donjon , par laquelle serait couronnée la prise de Saint-Maixent. Déjà on rassemblait les étoupes et les combustibles , déjà on buvait au succès de l'entreprise.

— Frère , dit Ambroise à celui qu'il avait placé en observation à l'arcade du nord qui regardait Poitiers , vois-tu venir les gens d'armes du roi ? car j'entends sonner des armes et trotter des chevaux.

— Piùt à M. saint Maixent que notre heure ne fût venue ! reprirent les moines avec abattement; nous entendons les picoreurs qui creusent notre sépulcre, et tantôt le clocher sera rué-jus avec nous.

— Ah ! voici des clartés parmi les champs !

s'écria le guetteur qui se penchait en avant audessus de l'abîme , pour se rapprocher de l'objet qu'il distinguait; oui dà , ce sont gens de guerre , et je vois leur enseigne qui brille comme une étoile !

— Mes frères, nous sommes hors de périls! interrompit l'abbé qui semblait saisi d'une inspiration surnaturelle ; les troupes du roi viennent à notre aide , et pourtant vous fûtes plus incrédules que saint Thomas ! . . . Ah ! que ne suis-je à la tête de cette compagnie d'armes , pour tailler en pièces Jean de La Roche!... Allons , enfans, éjouissezvous, sonnez les cloches et entonnez Te Deuni laudamus l

Jean de La Roche avait visité au hasard tout le couvent , surtout la cellule d'Ambroise ; il était descendu dans le souterrain et dans l'In-Pace, il avait pleuré et crié vengeance en découvrant la prison où Jeanne avait répandu tant de pleurs amers et imploré tant de fois un vengeur; mais il espérait en vain retrouver Jeanne elle-même , et cette pensée l'occupait seule au milieu des distractions inévitables de sa recherche , au milieu du pillage et de la désolation. Il appelait par intervalles Jeanne Sanglier, et souvent les sanglots se pressaient avec ce nom dans sa bouche.

— Oh ! monseigneur , lui cria de loin Jacquet qui courait partout sans le rencontrer; mon cher

176 LES FRANCS-TABPIWS.

frère , vitemeot et à l'heure même retirez vos Taupins , car les gens du roi arrivent de Poitiers !

— Les gens du roi ! repartit Jean de La Roche qui parut sortir d'un songe en revoyant Jacquet, et qui chercha Jeanne à la suite de son frère. Dieu soit loué ! petit , tu reviens ? et Jeanne ?

— J'étais captif chez madame de La Rocheguyon , se hâta de répondre Jacquet en baissant les yeux et rougissant; et pour m'évader il m'a fallu violer ma parole ; mais la cause étant de sauver votre personne et vos gens , je m'excuse de ce parjure. Or , est venu un messager qui annonça que le roi et ses capitaines approchaient, et jà les moines sonnent pour témoignage de leur joie et reconfort...

— Le roi et ses capitaines ? répéta Jean de La Roche troublé seulement de voir Jacquet sans Jeanne ; en vérité , la ville et château ne sauraient tenir deux jours ! . . . Mais dis , où Jeanne est-elle ?

— Las , pour Dieu ! je ne sais ! ô mon bienaimé frère , ne vous courroucez contre moi ! hier , l'ayant tirée de la basse fosse où elle était , je la laissai dans le cimetière pour vous porter les clefs

— Malheureux et imprudent , tu ne l'as retrouvée à cette place ? certes , je ne l'y ai trouvée moimême!... Par feu notre père, qu'est-elle deve-

nue ? est-elle derechef en la puissance du moine ?

— Commandons-la au seigneur Dieu , qui ne l'abandonnera en ses dangers ! elle s'est retirée en quelque coin , pour éviter notre méchant frère ; j'ai poursuivi vainement cette quête en l'abbaye...

— Aussi ai-je fait et jusqu'en la chartre profonde, où j'ai baigné de mes pleurs sa place vide!... Mais je la veux chercher encore , et ne sortirai de Saint-Maixent qu'après l'avoir trouvée !

— Sur ma part de paradis ! frère , renoncez à ce dessein , car vous prétendez vous perdre sans la sauver d'ailleurs : il vaut mieux revenir avec tous vos gens et ceux du Dauphin , pour délivrer notre sœur si elle est en captivité ; mais j'ai ferme assurance qu'elle est mussée en toute sûreté , et que bientôt elle nous rejoindra où nous irons. Venez , frère , ou votre perte est certaine !

— Non , dis-je, c'est sacré et solennel devoir de mettre hors de péril et d'angoisse cette pauvi'e afiligée ! je ne partirai d'ici qu'elle soit remise en ma garde... Mais j'ordonne que tu t'en ailles.

— Assurément je ne vous délaisserai , frère , quelle que soit votre intention; je pars si partez , et si vous restez je reste aussi : car désormais je suis votre écuyer et poursuivant d'armes.

— Veux-tu , Jacquet , qu'outre la sœur je perde encore le frère? souviens-toi, mignon , que tu as

178 LES FRAKCS-TAUPINS.

livré le château , et ce fait serait tenu à haute trahison ?... Va-t'en , et je te rejoindrai?

— Vos ordres n'auront meilleur elFet que vos prières ; je suis hé à votre fortune, soit bonne, soit mauvaise , frère et seigneur ; or je vous somme , au nom de Jeanne qui ne veut votre entière défaite , et pour la vie de vos gens , je vous requiers de partir à l'heure !... Pensez-vous qu'il ne me coûte pareillement de m'éloigner ? certes ce m'est amère départie, car sachez que la damoiselle Mathilde de LaMothe Sainte-Heraye, cousine et servante de madame de La Rocheguyon , est ma mie par serment , et s'il vous plait , je l'épouserai en légitime mariage. Toutefois je l'ai quittée toute pleurante , et possible que je ne la revoie onc !... Pour Dieu ! qu'attendez-vous? que résolvez-vous? oyez les cloches joyeuses pour la venue du roi? De même que les Taupins furent impitoyables, il n'y aura pour eux quartier ni rançon ! Ne m'entendez-vous point , frère ? venez en grande hâte , sinon Jeanne et Jacquet mourront de votre mort... Trompettes , sonnez !

Jean de La Roche était dans un abattement taciturne ; quoiqu'il n'opposât plus de résistance à la retraite générale, il ne fit rien pour la presser et la conduire : Jacquet transmit des ordres qui furent accueillis par la terreur des uns et l'incrédulité des autres ; la plupart suivirent néanmoins

le mouvement désordonné qui entraînait l'élite des ïaupins évacuant Saint-Maixent; beaucoup d'ivrognes demeuraient en arrière avec les avares qui ne voulaient pas se dessaisir de leur butin , si pesant qu'il fût : ceux-ci dormaient dans les celliers de l'abbaye et dans les rues , entre des cadavres qui ne différaient d'eux que par une entière Dudité; ceux-là se cacbaient dans les maisons qu'ils avaient saccagées. On entendait les clairons sur le chemin de Poitiers, et les moines célébraient leur délivrance en même temps que la Pâques , par un carillon de fête; cependant, les plus obstinés des picoreurs ne cessaient pas de miner la tour qui devait tomber avec la nuit , et déjà le crépuscule s'étendait en brouillard; plusieurs, voyant leur bande loin et l'ennemi près , se renfermèrent dans le château sans avoir la volonté de le défendre. Jean Sachier et le bâtard de Bourbon avaient inquiété la retraite des Taupins , le premier en faisant jouer tous les engins volans du portail de la Croix, et les Diables du Bâtard en tuant les traînards pour les dépouiller. Jean de La Roche eut peine à rallier cinq cents hommes.

Mathilde, que madame de La Rocheguyon avait retenue auprès d'elle , fut surprise et chagrine de ne pas retrouver Jacquet , à qui elh? avait fait jurer de ne pas s'enfuù* : elle espéra qu'il

180 LES FRANCS-TACPl^S.

allait revenir, elle désespéra bientôt de son retour ; elle courut à sa recherche , et son inquiétude augmentait à chaque pas. Les gardiens que Jean de La Roche avait postés à l'entrée des appartemens de madame de La Rocheguyon , s'étaient sauvés à la nouvelle de l'approche de 1*05^ royal. Mathilde visitait le château, les cours , les salles et les remparts , lorsque du haut des créneaux elle aperçut les Taupins quise retiraient en pleine déroute ; l'idée que Jacquet avait accompagné son frère la frappa aussitôt et , aussitôt l'idée lui vint de le rejoindre. Elle était hors d'ellemême, tout en pleurs , nommait Jacquet parmi des sanglots, préférant la mort à une séparation éternelle : la résolution de suivre l'ingrat qui l'abandonnait, changea sa timidité naturelle en audace supérieure à son âge; elleredescendit dans le préau: un cheval sellé et bridé , que peut-être quelque Taupin avait voulu s'approprier pour emporter son butin, hennissait et battait la terre en rongeant son frein ; Mathilde sauta en selle à califourchon , comme un page ; et ce beau coursier , qui était venu avec la reine à Saint-Maixent , s'échappa sans être excité de la main ni de la voix, et sortit du château par une poterne extrêmement basse. Mathilde n'eut que le temps de se courber sur la crinière du cheval , pour n'être pas blessée ; elle ne voyait rien autre chose que cette

l.A RETRAITE. 181

foule débandée qui fuyait, et parmi laquelle était Jacquet.

Le bâtard de Bourbon, qui s'était informé d'Agnès Sorel à plusieurs prisonniers , et qui blasphémait d'être forcé de rentrer sans elle à Niort , aperçut une femme à cheval sortant du château et courant la plaine : les couleurs éclatantes de l'habillement que portait cette dame rappelèrent au bâtard la description du costume d'Agnès ; il s'approcha donc vers cette inconnue , et remarqua le haut-bonnet d'or , le surcot pers et la jupe vermeille qui l'avaient trompé la veille; il poussa son destrier au galop, avec la joie d'une poursuite ou d'une vengeance satisfaite ; car si c'était Catherine la Pucelle, il se préparait à l'empêcher de faire de nouvelles dupes, et si c'était Agnès , il la voyait déjà dans les bras du Dauphin. Mathilde ne reconnut pas Jacquet dans ce cavalier qui allait l'atteindre en criant , et l'épouvante qui la saisit à cette voix étrangère si rude et si railleuse, lui ôta toute présence d'esprit : alors elle se repentit vaguement de son imprudence , et toutes ses facultés se tendirent vers la fuite , que chaque minute rendait plus impossible ; car Alexandre de Bourbon, quoique couvert de fer, de pied en cap, ainsi que son destrier robuste, gagnait du terrain à force d'éperons , et elle sentait déjà sur son épaule la chaude haleine du cheval, elle en- 3 16..

182 LES FRAÎtCS-TAUPINS.

tendait à son oreille cliquer l'armure du cavalier. Elle faillit crier grâce et s'élancer à terre , dans l'espoir que l'obscurité la déroberait mieux à ce terrible chevaucheur.

Jacquet n'accourait pas à son secours : elle secoua de toutes ses forces les rênes de son coursier , qui se cabra et retourna vers le château , comme elle le voulait ; ce fougueux animal écumait sous le mors et s'emportait avec tant d'ardeur , qu'il mit en quatre bonds assez d'intervalle entre le bâtard de Bourbon et Mathilde pour que celle-ci pût se croire sauvée; mais elle était dans un trouble tel que le bruit du galop qui s'éloignait lui parut plus proche ; et , pour accélérer encore sa fuite trop lente à son gré , elle éperonna sa monture avec le ferret d'une aiguillette de son surcot : le cheval , peu accoutumé à des piqûres aussi douloureuses, recommença de se cabrer et redoubla encore l'étourdissante rapidité de sa course. Mathilde , qui se cramponnait aux arçons et à la crinière , regardant toujours derrière elle, ne prit pas garde qu'elle rentrait au château par la poterne basse où le cheval se précipita comme un trait lancé par une machine. La malheureuse oublia de baiser la tête en passant , et son crâne fut fracassé contre la pierre de la voûte , où sa cervelle jaillit en éclaboussures.

SHiLPZTRB ZZZZ.

Je doys bien rendre et donner grâces infinies à madame Fortune qui aujourd'liuy me donne tant d'heur et me faiet percevoir le fruict du plus grant bien que je pouvoye au monde avoir jamais : ne me reputerav ne claraeray infortuné, quant en elle treuve si large bonté. Je puis seurement dire que je suis aujourd'hui le plus heureux de tous les aultres, car quant je conçoys en moy, ma très-belle et doulce amye, comment ensemble joyeusement passerons nos jeunes jours , sans ce que personne s'en puisse appercevoir ne donner garde , je sanglote de joye. Où est maintenant l'homme qui est le plus aimé de Fortune que moy, si ne fust une seule chose qui me donne ung petit et legier empeschement ?

Les Cent Nouvelles du rojT Louis XI.

Ce ôcimrut bu ttui.

Prégentde Coëtivy et La Varenne arrivèrent à Saint-Maixent avec leur quatre cents lances ; ils furent reçus en branle des cloches par Jean Sachier et ses vingt-trois bourgeois. Les moines étaient enfermés dans leur clocher , et Ambroise seul descendit au moyen des cordes de la sonnerie, pour essayer de découvrir sa prisonnière évadée. Le château, où vingt-huit Taupins s'étaient réfu~

186 LES FRA!fCS-TACPl?îS.

g'iés , ouvrit ses portes à la première sommation , et ceux qu'on y trouva furent noyés dans la Sèvre ou décollés sur le rempart. L'amiral de France et le sénéchal de Poitou ne précédèrent que d'une heure le roi à Saint-Maixent , et ils eurent le temps d'éteindre l'incendie qui s'avançait lentement à cause des jardins , granges et cours attenant aux maisons ; ils firent, autant que possible , disparaître les traces de désolation qu'offrait à chaque pas cette malheureuse ville : les morts furent enterrés, et avec eux bien des mourans, bien des ivrognes, tout ce qu'on trouva de Taupins dormant ou cachés , fut tué sur la place. Prégent de Coëtivy usait de ses pleins-pouvoirs , en homme accoutumé à la sanglante justice du connétable. Mais Saint-Maixent était dépeuplé , excepté quelques habitans qui avaient échappé par la fuite , ou qui n'avaient pas été découverts dans les caves, les greniers et les puits; ces infortunés, transis de froid et de terreur, venaient baiser les mains de leurs libérateurs , qui glanaient après la moisson et pillaient les restes du pillage , comme pour se payer eux-mêmes la délivrance de la ville déserte. Charles VII arriva vers sept heures du soir, et entra dans Saint-Maixent avec ses capitaines et ses gentilshommes , pendant que son armée établissait un camp dans la plaine. Sa bienvenue ne fut célébrée que par les cloches de l'abbaye ;

il s'étonna que les bourgeois et manans de la cité ne vinssent à sa rencontre , il s'étonna du morne silence qui régnait dans les rues et les maisons inanimées ; il fondit en larmes , lorsque des femmes demi-nues , des hommes souillés de sang , faible débris d'une population de huit cents âmes, se prosternèrent à son passage en criant merci. Il s'arrêta pour les consoler, pour leur promettre des secours et des indemnités. Plusieurs fois le bas cheval trotier qu'il montait de préférence à une mule , haquenée ou grand cheval de course , glissa dans le sang. Il portait la vue d'un air sombre autour de lui , comme cherchant un objet qui ne se présentait ni de loin ni de près , quoiqu'il le cherchât à la clarté des torches avec une impatience et une anxiété croissantes. Enfin il s'informa d'Agnès Sorel , et ses pleurs coulèrent plus abondamment, quand il vit bien qu'on n'en avait pas de nouvelles. On lui apprit alors que six cents personnes de tout âge , de tout sexe et de toute condition avaient péri dans le siège. Le roi se figura qu'Agnès avait été enveloppée dans le massacre , et il se renferma en sa douleur profonde , muette et accablée : le connétable même n'osait lui parler.

Madame de La Rocheguyon vint avec ses dames et les gens de sa maison au devant du roi, qui lui demanda ce qu'elle avait fait d'Agnès , et, sans

188 LES FRANCS-TAUPIKS.

attendre une réponse, il courut vers un corps de femme, vêtue d'une robe vermeille : il souleva le tapis qui recouvrait le visage de la morte, et le rejeta avec horreur en voyant une tête sans crâne, horriblement fi'acassée. Il voulait reconnaître son amie dans cette femme défigurée , mais madame de La Rocheguyon ne lui laissa pas ce doute cruel, et prit occasion de la triste fin de Mathilde pour citer Boucicaut , le modèle de la chevalerie. Charles YII n'était pas d'humeur à écouter ces digressions de l'amour constant ; il refusa de souper et de se coucher avant de savoir la destinée d'Agnès, qu'il ne cessait pas de pleurer, comme s'il ne la reverrait plus ; il envoya des éclaireurs par toute la plaine jusqu'aux portes de Niort , et il intéressa, par l'offi'e d'une récompense considérable , tous ses serviteurs à la recherche de madame de Beauté. Le cagot , que le roi avait fait vêtir honorablement po"r le retenir à son service, entendit circuler le bruit de la mort d'Agnès , et courut à l'endroit où il avait rencontré la veille cette belle dame.

Celle-ci était encore dans la chapelle basse de Saint-Maixent avec Etienne Chevalier et Jeanne : ils y avaient passé la nuit et le jour, depuis le commencement du siège , sans prendre de nourriture et dans une funèbre obscurité; car la lampe, épuisée d'huile, s'était éteinte avant que

sa lueur eût trahi leur retraite. Cette nuit et ce jour se prolongèrent comme des siècles , et la communauté de périls , de souffrances et de larmes donna naissance à une amitié aussi vive que rapide entre ces deux femmes , qui ne se connaissaient pas l'une et l'autre , et se sentaient attirées par une sympathie mutuelle. Cependant , tout en se promettant de rester unies comme elles l'étaient par le sort, tout en confondant leurs gémissemens et leurs baisers , elles gardèrent réciproquement leur secret, et ne se nommèrent pas. Etienne Chevalier , qui tremblait pour Agnès au point de suspendre l'élaboration de ses devises, se hasarda plusieurs fois à sortir de cette cave en rampant sur ses mains à ti'avers les décombres : il put constater tour à tour la prise du château , celle de la ville , et enfin celle de l'abbaye. Alors il s'attendit à être découvert et attaqué , dès que les cris et les pas s'avancèrent. Agnès et Jeanne étaient agenouillées en se tenant par la main , et priaient. Il se posta , l'épée nue , au bas des degrés, bien résolu à défendre sa dame , qui lui était plus chère que la vie; mais son dévouement ne fut pas mis à l'épreuve , et les Taupins , qui poursuivaient les moines ou le butin , ne vinrent pas jusqu'au Champ Saint-Maixent , qui ne leur offrait que des ruines bonnes seulement pour alimenter des pierriers. Pendant plus de trois heures que

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dura le siège du clocher , les transes de Chevalier furent entretenues par les coups de pic des mineurs , qui sapaient la tour , et la voûte de la chapelle souterraine était ébranlée sourdement, comme si elle allait s'écrouler sur la tête de ses hôtes terrifiés. Ce fut une agonie d'attente que torturait un muet désespoii'.

Dans les grandes crises morales , la nature physique semble perdre ses droits et oublier ses besoins : ainsi , la faim ne se révéla pas tant que l'esprit fut préoccupé d'inquiétudes qui paralysaient le corps ; mais dès que le danger parut s'éloigner avec le tumulte des armes , dès que la retraite des Taupins eut ramené le calme autoui* de l'abbaye , la faim , qui se taisait depuis vingtquatre heures , cria dans ces estomacs vides et dans ces entrailles irritées ; Chevalier se plaignit le premier pour Agnès , qui supportait avec résignation les déchiremens de l'inanition ; bientôt après , Jeanne , plus faible et aussi exténuée par un plus long jeûne, tomba en défaillance, et Agnès la reçut dans ses bras , en réclamant des secours que Chevalier n'avait pas le pouvoir de leur procurer. Cependant il sortit du souterrain pour regarder ce qui se passait : il faisait nuit , le siège avait cessé , quoiqu'on entendît dans la campagne la vaste rumeur d'une multitude armée, où brillaient les feux d'un bivouac. Il écouta

LE serîie:st dd roi. I9f

du côté de la ville beaucoup de pas d'hommes et de chevaux ; il vit le château éclairé d'une quantité de lumières , et Saint-Maixent restait noir parmi les ombres qui voilaient sa face désolée ; l'abbaye ne semblait pas moins lugubre et solitaire , si ce n'est que par intervalles des lamentations étouffées s'exhalaient du cimetière et se perdaient dans les autres bruits de l'air. Chevalier s'avança dans le clos et grimpa sur la brèche du mur d'enceinte. Il ne douta plus du voisinage d'un camp au-dessous de la ville et de l'occupation du château; mais ville et abbaye étaient abandonnées.

Il retourna vers Agnès , qui n'osa pas augurer quelque chose de favorable pour eux , d'après le résultat de l'enquête de son ami : celui-ci avait exploré le clos sans rencontrer le moindre obstacle , et il était d'avis de quitter leur cachette , où ils mourraient de faim. Jeanne accepta avec joie la proposition de partir , car elle aspirait à mettre plus de distance entre Ambroise et elle : ses forces s'augmentèrent de l'envie qu'elle avait de s'éloigner du théâtre de son déshonneur. Agnès, qui supposait que son naessage au roi n'avait pas été accompli, insista pour gagner le village le plus voisin, à la faveur des ténèbres , et pour envoyer de là un nouveau message a Poitiers ; elle soutint Jeanne , qui se traînait d'un pied débile et trem-

192 LES FRANCS-TACPI?iS.

blotant, et pria Chevalier de marcher en avant pour les diriger. Ils parvinrent sans accident à l'ouverture de la muraille, par laquelle ils s'étaient introduits la nuit précédente : ils la franchirent avec autant de bonheur que la première fois; toutà-coup un homme apparut au milieu d'eux , et prit le bras d'Agnès.

Au cri d'effroi que jeta celle-ci en se sentant arrêtée et entraînée par cet homme , qu'elle n'avait pas envisagé, Etienne Chevalier dégaina , et fondit, l'épée haute, sur l'agresseur : mais un second cri d'Agnès l'empêcha de frapper : elle avait reconnu le berger de la veille , quoiqu'il eût changé sa peau de mouton contre un grave habillement de ville, et, au lieu de s'enfuir, elle se rapprocha spontanément de son messager , qui n'avait rien d'hostile , puisqu'il souriait en la considérant et en l'attirant toujours.

— Mon ami , lui dit-elle avee empressement , venez- vous pas de Poitiers? Avez-vous vu le roi et fait mon message ? Envoie-t-il à mon aide? Est-il temps de secourir Saint-Maixent?

Mais le cagot ne répondait que par des gestes expressifs de joie, montrant le château , et la ville, et l'abbaye, et le camp illuminé; il secouait la tête , et indiquait le chemin où il voulait conduire Agnès Sorel , qui hésitait à se confier à cet étranger , que rien ne lui recommandait. Etienne Che-

lE PEUMEM DC ROI. 193

valier était encore prêt à faire bon usage de sa lame.

— C'est vous que j'ai dépêché l'autre nuit devers monseigneur le roi? denianda-t-elie pour se convaincre qu'elle n'était pas dupe d'une ressemblance. Or , si ce fut vous , dites le succès de votre mission. Avez-vous conté en quelle angoisse j'étais? La puissance du roi viendra-t-elle contre le Dauphin? ou bien fùtes-vous distrait d'aller à Poitiers ? Notre-Dame !

— Bonhomme , qui êtes-vous , que paraissez tantôt en pâti'e et tantôt en bourgeois? ajouta Chevalier. Baillez-nous vite de quoi repaître ; car madame de Beauté se meurt de faim.

Le cagot témoignait bien par signes qu'il entendait sans pouvoir répondre ; mais ces signes n'étaient point assez intelligibles pour la craintive Agnès, et surtout pour Chevalier qui voyait partout des ravisseurs et des émissaires du Dauphin. Cependant le cagot ne lâchait pas le bras d'Agnès Sorel qu'il s'efforçait d'inviter à venir au château. Etienne Chevalier agitait son épée.

— Etes-vous chrétien catholique ? dit Jeanne au cagot qui attesta sa religion par un signe de croix et un regard au ciel. Adonc, soyez damné éternellement si vous nous dressez un piège!

Jeanne décida Agnès à s'abandonner à la bonne foi du cagot , qui courut devant elles en se livrant

194 LES FRANCS-TACPIITS.

à une folle joie. Etienne Chevalier les escortait avec son épée. Ils longèrent le mur de l'abbaye jusqu'au portail de la Croix, gardé par les gens d'armes du vieux Gaucourt , qui embrassa Chevalier , et posa un genou en terre pour baiser la main d'Agnès. Le nom de la mie du roi fut répété de bouche en bouche , et retentit aussitôt dans les salles , où madame de La Rocheguyon essayait de distraire les angoisses de Charles VII par le récit des faits et gestes de Boucicaut. Agnès , pleurant de joie et de surprise, serra les bras de Jeanne, qui avait abattu son capuchon avant d'être remarquée. Jeanne avait fait trêve à ses larmes et à ses sanglots , elle allait avec fermeté : du moment qu'elle avait appris la présence du roi à Saint- Maixent , elle s'était ranimée d'une singulière énergie, qui avait passé en éclairs dans ses yeux. La faible et mourante victime d'Ambroise redevenait pour un temps la fière, la noble , la terrible Jeanne Sanglier.

Les transports du roi , au retour d'Agnès , se communiquèrent à tous ses courtisans , qui accoururent à la rencontre de cette belle dame , que Chevalier ramenait en triomphe , sans se souvenir de la faim que lui rappelait en vain son ventre aux abois. Charles VII eut peine à se faire jour à travers la foule empressée à saluer et à féliciter la favorite 5 qui cherchait le roi, et ne se séparait

pas de Jeanne. On chuchotait , on s'étonnait de la présence de ce moine noir au capuce baissé, à l'air solennel et mystérieux , on ne s'étonnait pas moins du déguisement masculin d'Agnès.

— Madame, dit Jeanne bas à sa conductrice, maintenez votre promesse de me faire parler , devant toute chose , à monseigneur le roi , et je TOUS garderai de ce , perdurable reconnaissance.

Enfin le roi parvint jusqu'à son amie , que cette cohue de fâcheux l'empêchait de rejoindre : il repoussa tous les obstacles avec colère , il se précipita dans les embrassemens d'Agnès en l'appelant de mille noms tendres , en la mouillant de larmes , en fixant sur elle des regards pleins d'admiration et de délices , en lui adressant de doux reproches : il avait hâte d'être seul avec elle , il l'entraîna dans la salle de parade , où le souper était servi , il la fit asseoir à ses côtés , il la regarda , il la baisa , il se plaignit , il pleura, il sourit de nouveau.

— Messieurs et vous tous ci-présens , je suis content de la part que prenez à ma joie comme vous fîtes à ma peine , dit-il impatienté de voir qu'on n'avait pas compris son désir ; or , puisque notre chère et belle amie est saine et sauve, nous la voulons entretenir des maux qu'elle a soufferts , et de l'heur qu'on a de la retrouver. Re-

196 LES FR\!ÇCS-TAUPI!ÏS.

tirez-vous tous , je vous prie.... sinon vous , maître Etienne.

— Mon bien bon sire, invitez madame de Beauté à repaître et souper d'abord , reprit Chevalier , d'autant qu'elle jeune depuis tout un jour et toute une nuit. Notre chère dame a moult pàti , hélas !

— Mon seigneur honoré , interrompit Agnès Sorel en désignant le moine noir qui attendait derrière elle , vous plait-il que j'accomplisse d'abord un grand et sacré serment que j'ai fait?

— Saint Jean! je ne m'y oppose, belle entre les belles , dit Charles VII qui espéra quelque témoignage public de l'amour de sa maîtresse : il faut être religieux observateur de la foi jurée.

— Donc profitez de la grâce et bonne volonté de notre sire , chère et dolente compagne , répliqua-t-elle en conduisant par la main Jeanne auprès du roi qui pâlit à cette apparition.

— Sire, mon redouté seigneur , s'écria Jeanne en se jetant aux genoux du roi qu'elle embrassa après avoir découvert son visage, je vous demande justice et vengeance , ainsi qu'à Dieu!

L'assemblée , qui commençait à se retirer selon le vœu de Charles VII , revint plus nombreuse et plus importune à l'aspect de cette femme en habit de moine , au cri qu'elle poussa en tombant aux pieds du roi , qui voulut la relever avec

cette galanterie qu'il devait à la fréquentation d'Agnès; mais Jeanne déclara qu'elle resterait dans la posture de suppliante jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la justice et la vengeance qu'elle réclamait. Etienne Chevalier, quoique curieux de savoir les malheurs de l'inconnue , fît l'office d'écuyer tranchant et découpa un paon , rôti sans que les couleurs de la queue déployée fussent altérées par le feu. Il le présenta devant Agnès , qui prit une des mains de Charles dans les siennes :

— Mon glorieux sire , dit-elle en s'efForçant de lui faire étendre la main au dessus du paon, jurez par ce noble oiseau , selon l'usage ancien de chevalerie , d'octroyer ce que désire cette pauvre dame.

— Saint Jean ! je ne jurerai pas dessus le paon , reprit le roi , sans entendre auparavant la requête de ladite dame que j'entends et promets satisfaire... Le vœu du paon n'est pas chose légère !

— C'est moi qui vous saurai gré de votre clémence , monseigneur , car cette douce affligée m'est unie d'infortune et d'amitié , comme sœur d'alliance. Ordonnez qu'on s'en aille.

— Non , au contraire , ordonnez que chacun demeure? interrompit Jeanne toujours agenouillée , il me plait que chacun sache l'outrage , ainsi que le châtiment. Donnez-moi congé de faire ma plainte.

■ — Faites , et ainsi soit-il à votre souhait , répondit Charles VII curieux et inquiet de cette révélation : je prie le seigneur Dieu et M. saint Jean qu'ils vous gardent et inspirent , ma fille !

— Je suis issue de feu votre loyal serviteur Guillaume Sanglier , seigneur de Bisay et de la Guillotière, et de dame Jeanne de Rougemont, mariée en deuxièmes noces à feu messire Guy de La Rochefoucault , duquel Dieu ait l'âme ! Or , en cette fatale et déplorable nuit qui mit la ville et château de Barbezieux , où j'étais , en la puissance de certains pillards, Anglais ou autres (car je n'ai su comment ce mal advint, sinon que mon très-excellent père d'adoption alla de vie à mort) , un homme de méchantes mœurs et perverse intention, faux et déloyal, me surprit en raon sommeil comme loup ravissant , me lia de cordes , et me conduisit loin de là, en un lieu retiré, où il déroba ma belle fleur d'innocence, hélas!...

— Notre-Dame de Loches vous soit secourable ! s'écria la sensible Agnès qui pleurait. C'est piteuse et poignante angoisse qu'être forcée malgré soi! Etes-vous pas indigné, monseigneur?

— Le viol par rapt vaut peine capitale , en toutes les coutumes du pays de France, dit gravement le roi qui se piquait d'être bon jurisconsulte- la cause sera débattue en parlement, qui prononcera l'arrêt.

— Ce n'est pas tout , sire , reprit Jeanne qui s'exaltait au souvenir de ses tourraens : ne pensez pas que ce démon fait homme , ce lâche et odieux affronteur s'en allât en suite de son crime , et me laissât cacher mon déshonneur en un cloître ; en ce cas, je n'eusse poursuivi manifestement les représailles qu'il me faut , et j'aurais fié à ma propre main le soin de la vengeance, pour éviter ce scandale à la mémoire du vénérable su-e de La Rochefoucault, et au nom de mon frère Jean de La Roche. Ce ravisseur, qui est en religion par sacrilège et hérésie injurieuse à Dieu , aux saints du paradis et à l'église catholique...

— Par saint Yves ! ce ne peut être un chartreux , interrompit le connétable qui n'avait point assisté au commencement de cette scène. Un homme de Dieu qui pèche par luxure cheoit au dessous de la brute.

— Écoutez cette déplorable histoire, monseigneur , dit Agnès qui se faisait ouvertement l'avocate de Jeanne : la noble damoiselle que voyez fut forcée et ravie par un moine qu'on punira de mort!

— Ledit ravisseur , ajouta Jeanne à la faveur du silence que sollicita d'un geste Charles VII abîmé dans une préoccupation tacite, m'enleva loin de Barbezieux , et en temps que j'étais pâmée et hors de sens , il me porta dedans une chartre

200 LES FRA,NCS-TABPI?r8.

souterraine pour faire croire le bruit de ma mort : il m'accoutra de cette livrée , il me gi'eva de chaînes , et trois mois durant il réitéra ses infâmes violences...

— Trois mois durant ! s'écria Agnès attendrie ; c'était déjà trop d'une fois !... Il n'est de pire sort que le vôtre, misérable damoiselle, et je voudrais vous rendre ce qu'avez perdu, s'il était au pouvoir du roi terrestre de faire ce miracle. Eh quoi ! ... il a fallu trois mois recommencer la défense, les combats , et le demeurant ! Ah ! monseigneur , ce fat le martyre de sainte Théodore suppliciée de même dans la légende !

— Vous ne savez pas tout encore, sire miséricordieux! se récria Jeanne qui arrêta son secret sur ses lèvres. Non , le monde ne le connaîtra , ce mystère plus horrible que tout , car je ne survivrai à la punition de la forfaiture!... Apprenez toutefois l'objet de mes pires regrets , madame , vous qui êtes si hautement avantagée en vos amours : j'aimais pareillement , lorsque je fus mise à mal, j'aimais un beau, jeune, vaillant chevalier , le plus vaillant , le plus jeune , le plus beau! lors je l'aimais ardemment , étant digne de lai, et désormais je n'ai plus droit de l'aimer!

— Oui , voilà le comble de misère ! répUqua Agnès embrassant Jeanne à qui les larmes étaient la force de continuer. Etre ainsi frustrée et déchue

LE SERMENT DU ROI. 20t

de ses amours! Dire adieu à toute jouissance 1 Comme vous m'avez ému à pitié, malheureuse fille ! Que si j'étais votre amoureux , je ne vous accuserais d'une infidélité qui ne fut onc votre dessein. Nommez ce beau , jeune et vaillant chevalier ?

— Voilà en effet une étrange aventure , par saint Jean ! ajouta le roi, qui s'abandonnait à l'influence d'Agnès et s'appitoyait sur les malheurs de Jeanne. Vous n'avez rien omis en ce récit, ma fille , fi3rs le nom du gros coupable.

Dans le moment même , Jean Sachier et Ambroise. que Charles YII avait envoyé chercher pour leur exprimer sa satisfaction au sujet de leur héroïque conduite , furent introduits par La Varenne devant le roi , qui, distrait de son audience judiciaire par l'enthousiasme qu'il éprouvait aux beaux faits d'armes, courut à la rencontre des défenseurs de Saint-Maixent , et les embrassa , en pleurant sans doute à cause du touchant récit de Jeanne. Sachier exulta d'orgueil à cet embrassement royal. Ambroise, l'œil hagard, le front pâle, les cheveux en désordre , parut indifférent à tout : le comte de Richemont, qui affectait toujours d'être de moitié dans les actes de son maître , sinon à l'égard d'Agnès Sorel , embrassa aussi l'abbé et le bailli, pour leur faire honneur.

— Sire, mon pitoyable et juste seigneur, s'é- 3 i8.

202 LES FRAPÏCS-TAUPirtS.

cria Jeanne qui se leva et marcha droit au moine qu'elle atterra du regard , vous demandiez à l'heure le coupable? ores le voici!

A cette voix , à cette vue , à cette accusation , Ambroise hésita entre divers sentimens qui se combattaient dans son âme ; il porta la main sur Jeanne comme pour en revendiquer la possession, il sourit du bonheur de la retrouver ; mais toutà'Coup , s'aperçevant que sa prisonnière était sous la sauvegarde royale, il resta muet, immobile, anéanti : de grosses larmes ruisselaient sur ses joues, et ses poings contractés battirent son front inondé de sueur. Jeanne, le bras étendu vers lui, le désignait à la réprobation générale ; car un murmure d'horreur circulait parmi les assistans , et le connétable effaça par un signe de croix la souillure qu'il avait contractée en accollant ce grand criminel. Agnès Sorel se rapprocha de Jeanne avec intérêt, et Charles VII, qui voyait ses premiers pressentimens accomplis, poussa un soupir et retourna s'asseoir comme un juge sur son tribunal.

— Eh bien ! sire , avez-vous ouï ma requête? reprit Jeanne Sanglier avec une austère et froide dignité : l'homme qui m'a forcée , ravie et emprisonnée, celui-là est dessous vos yeux, c'est Ambroise, abbé de l'abbaye de Saint-Maixent, c'est mon frère d'alHance, bâtard du feu sire de

La Rochefoucault ! il a commis inceste abominable, et son père à son lit de mort Ta maudit ! Quant à celui que tant j'aimais de chaste amour, c'est messire Jean de La Roche , preux capitaine , frère et seigneur de l'outrageux moine !

— Ma fille , il convient de corriger certains propos malséans, répliqua le roi qui cherchait un détour dans le double embarras où l'avaient rais un serment et une promesse contradictoires. Le sire de La Roche fut preux capitaine contre les Anglais ; mais à présent il s'est rangé au parti du Dauphin rebelle, et assiégeait tantôt la ville, château et abbaye de Saint -Maixent, que ledit Ambroise a valeureusement défendue : laquelle louable action ne corrige son méfait , si vous ne l'accusez à tort.

— Ma bonne sainte Vierge , qui avez vu l'injure , permettrez- vous qu'on me soupçonne de calomnie pour excuser le plus scélérat entre les hommes! Sire, vous êtes chérissant justice et vertu, vous ne laisserez si éclatant forfait impuni, vous octroierez merci à une fille noble dont les ancêtres ont bien mérité des vôtres , vous ordonnerez aux lois de faire leur devoir ! Je serais jà morte de vergogne et d'amères angoisses , si je n'eusse tâché de vivre par espoir de triomphante vengeance! Sire , révélez le roi et le justicier !

— Je me joins à elle pour si valable plainte,

monseigneur, dit Agnès de plus en plus surprise de la réserve de Charles VII, ordinairement si chaud partisan de l'équité. Certes , la naissance et le rang de messire abbé aggravent sa faute d'autant, et il importe pour votre gloire de ne considérer l'état du criminel , ains le poids du crime : donc je vous clame justice et vindicte !

— Saint Jean , saint Jean ! madame de Beauté , ne vous boutez ainsi contre moi ! reprit le roi qui consultait des yeux le comte de Pûchemont rêveur et silencieux. Vous n'avouez pas, messire abbé? niez- vous plutôt? je vous somme et adjure de dire vérité , mon bon serviteur ; le crime est exemplaire , et il y a peine de mort pour telles violences : seriez-vous faussement accusé?

Mais Ambroise, écrasé sous l'évidence, foudroyé des regards de Jeanne et désolé de l'avoir perdue pour toujours, n'avait ni la force ni la volonté de prononcer une parole favorable à sa cause, lorsqu'il se sentait jugé et condamné par tous les assistans et le roi lui-même : il aurait eu quelque plaisir à mourir en pensant qu'il mourrait pour satisfaire Jeanne.

— Oyez tous , dit Charles VII avec cette majesté toute royale dont il aimait à se dépouiller : étant à la très-sainte table pour affaire de la Pâques, lorsque sont venues nouvelles du siège de Saint-Maixent, j'ai fait serment dessus le corps

de notre Seigneur, de récompenser la loyauté incomparable du sire abbé pour sa belle défense, et pareillement de punir de la peine des traîtres, le traître qui livra le château. Or je sais le traître qui n'est encore en mes mains pour la punition; mais je suis aise de tenir mon serment pour la récompense dudit abbé.

Un silence de stupéfaction régnait dans la salle, et le comte de Richemont , fertile en subtilités , s'était penché à l'oreille du roi qui lui serra la main affectueusement comme pour le remercier d'un bon avis. Mais Jeanne avait baissé la tête afin de cacher ses larmes et se taisant, du moment qu'elle entendit la punition réservée au traître ; elle semblait renoncer au rôle d'accusatrice , et Agnès, qui la voyait chanceler, lui ayant ouvert les bras , elle s'y laissa tomber en sanglotant : ce n'était plus qu'une femme timide , faible et découragée. Ambroise avait tressailli aux paroles de Charles VII.

Or il est beau de tenir sa foi , ajouta celui-ci qui s'était consulté avec le connétable , et vienne le châtiment après le guerdon. Ambroise, sire abbé , c'est vous qui avez fait cette résistance inouïe depuis sept heures du matin jusques à sept heures du soir? soyez loué et honoré pour ce glorieux fait ainsi que vos religieux et généralement ceux qui vous y aidèrent. Ce pourquoi je veux que 3 18..

206 LES FRAWCS-TAUPINS.

les habitans de Saint-Maixent soient eux-mêmes gardes de leur ville et appartenances , sans avoir autre garnison , et seront anoblis pour toujours, la ville portant un écu de gueules à une couronne d'or dedans et à un chef de France ; je les exempte de tailles et impôts extraordinaires à perpétuité. Quant à icelle abbaye , je lui baille pour armes un écu de gueules à une couronne d'or et une Jleur de lis d'or dedans , et lui concède autant de terres qu'il en faut pour nourrir trois pauvres chaque jour , cinquante aux jours de fête et cinquante aux obsèques d'un religieux. Outre ce, les cloîtres , logis et remparts seront restaurés de mes deniers , deux chapelles , dont l'une à M. saint Jean , fondées en l'église , et aussi deux messes perpétuelles en mémoire des défunts. Finalement , l'abbé de ce monastère sera conseiller en mon grand conseil, pensionné de trois mille écus d'or et seigneur de ladite ville , pour lui et ses successeurs. La récompense est suffisante, ce me semble , et je puis faire justice....

— Sire , quel prétendez-vous rémunérer? tous excepté moi , m'est avis , répondit Ambroise qui devança l'arrêt rigoureux que le roi avait médité : recordez-vous que c'est moi seulement qui , appuyé de Jean Sachier , ai soutenu l'assaut durant douze heures et plus. Qu'ai-je affaire d'être anobli? je suis issu de noble et ancienne maison. Ai-

je sollicité titres, chevances et seigneuries? les honneurs et revenus de l'abbé ont de quoi me contenter : adonc , si vous avez cœur à bien acquitter votre serment dessus la sainte hostie, monseigneur , octroyez-moi pour mon loyer la première requête que je vous adresserai ?

— Saint Jean! serait-ce quelque piège, beau sire ? toutefois j'ai promis vous accorder le loyer de votre vaillance , et je n'y saurais contredire; ains avisez à élire telle récompense qui n'offense ma royauté.

— J'entends votre dessein , mon bon sire : selon l'observance de votre serment , après m' avoir récompensé de biens , puissance et avantages périssables, vous pensez ensuite poursuivre sur moi le délit trop indigne que j'ai souci d'expier par pénitence? jà vous préparez mon supplice et ma prison ! Faites mieux , mon redouté seigneur , récompensez-moi de ce que je requiers pour effacer le péché et le scandale.

— Çà , pécheur , dépèche d'user de ce saint serment qui me lie , dit d'un accent terrible Charles YII , qui rougit de voir son subterfuge deviné, car ma dette une fois quitte envers toi, je jure Dieu....

— Ne jurez pas, monseigneur, interrompit Agnès prévoyant que justice ne serait pas faite à Jeanne tout éplorée ; aussi bien vos sermens ne

réussissent à votre honneur et profit , tant que je les désavoue.

— Mon miséricordieux sire , reprit Ambroise avec assurance , si je vous ai loyalement servi , servez-moi de même. Dès ma jeunesse , je fus mis et retenu par violence en religion, tellement que je passai tour à tour des Cordeliers chez les Augustins, et des frères Prêcheurs chez les Bénédictins ; monsieur mon père me contraignit à être moine , malgré Tappétit que j'avais de m'exercer en armes ; finalement , mes vœux ne sont prononcés depuis cinq ans , et j'ai droit d'en être relevé par dispense papale. Donc , s'il vous plait que j'obtienne lettres d'abolition en cour de Rome, je changerai le rang d'abbé contre celui de capitaine, je conduirai gens de guerre et non plus clercs réguliers; mais d'abord, pour entière rémission de mon péché , lequel dérive d'ardent amour, je prendrai pour femme Jeanne Sanglier !

Jeanne fit un mouvement d'effroi et poussa un cri étouffé dans les bras d'Agnès , qui sentit ce qu'il y avait d'atroce dans cette prétendue réparation , et qui regarda le moine avec mépris ; durant l'intervalle de silence qui succédait à cette audacieuse demande d'Ambroise, celui-ci s'était rapproché de sa victime , avait fléchi le genou devant elle , et murmurait une prière inintelligible, qui ne s'élevait pas vers le ciel , et rampait autoui

de la créature. Jeanne frémissait de le savoir si près , et le haïssait davantage depuis ses prétentions à un mariage légitime dont il avait dérobé les prémices ; ce n'était pas la vengeance qu'elle demandait , mais le souvenir de Jacquet l'empêcha de crier justice. Charles VII avait , dans cette circonstance délicate, interrogé à voix basse la politique adroite et ingénieuse du comte de Richemont, qui jugea, d'après la conduite intrépide d'Ambroise, qu'il valait mieux avoir un bon capitaine qu'un mauvais abbé , et que dans l'impuissance d'accomplir à la fois deux sermens opposés , il était sage d'adopter un moyen conciliatoire , également satisfaisant pour l'équité et la reconnaissance ; mais il fallait l'assentiment de Jeanne Sanglier.

— Jeanne ma fille , dit le roi avec bénignité, c'est à toi de répondre oui ou nenni ; car il n'est meilleur expédient de guérir ton honneur lésé, que fah'e du forcené ravisseur un époux soumis.

— Notre-Dame! monseigneur, interrompit Agnès qui comprit au redoublement des sanglots de Jeanne toute l'amertume de sa position , vous a-t-elle pas déclaré , cette pauvrette tant et trop outragée, qu'elle aimait de féal amour son cousin messire de La Roche? or, songez-y, mon équitable seigneur, il n'est pire tourment que d'être loin de son ami ; ainsi serais-je loin de vous !

210 LES rRA:^CS-TALPI!VS.

— Jeanne , chère et déplorable ! repartit Am- Lroise en se prosternant devant elle et baisant le bas de sa robe avec des signes de douleur et de repentir qui émurent l'assemblée excepté Jeanne et Agnès ; Jeanne que j'ai si grièvement injuriée, Jeanne que je voudrais rendre telle que t'ai prise à Barbezieux , accepte d'être ma femme pardevant l'autel ! je te conjure et supplie au nom de ce que tu portes en ton seinî... Pardonne et me sauve la vie que j'ai mérité perdre sur un échafaud ! ma mort , si éclatante qu'elle fût , ne défera ce qui est fait, et, aimas-tu de plus grande force ton Jean de La Roche, rien n'empêchera que tu n'aies été mienne trois mois durant; certes, mon frère de La Roche ne te reprendra en cet état, et si je meurs sans être ton mari réellement et sacramentalemeut, tu seras pour jamais souillée, déprisée et déshonorée : adonc, pour ton bien et honneur, je te convie d'être ma femme.

— Je le veux , s'écria Jeanne Sanglier avec un étrange sourire, à condition que tu ne t'avanceras de me regarder et parler jusques à la nuit des noces !... Ne vous émerveillez de cette prudente et fière résolution , madame de Beauté... Sire , mon cher sire , hâtez-vous de faire que messire abbé soit relevé de ses vœux par le Saint- Père ; car je suis prête à jouer mon rôle d'épousée!

LE serme:st dd roi. 211

Ambroise se traîna en hurlant de joie aux pieds de Jeanne, qui le repoussait avec dégoût , jusqu'à ce que, épuisée par cet effort, elle tombât évanouie sur le sein d'Agnès Sorel.

GBAPZTÎIS ZZZ.

Ordonnons qa'ilz et chascuu d'eulx soyent francs et quittes et iceulx exemptons de toutes tailles et aultres charges quelconques qui seront sus , par de ?fous , en nostre rovaurae.... Voulons qu^il leur soit baillé par nos Esleus lettres d'affranchissement, lesquelles Toulons valoir comme si elles estoyent obtenues de Nous.

Ordonnance de Charles VII établissant les Francs- Archers.

Cependant que le roy feut à Sainct-Massant , le duc de Bourbon envoya Antoine de Chabannes à tout six-vingts lances à Nyort devers ledit duc d'Alençon : et peu après qu'il feut venus partirent dudit Nyort mondit seigneur d'Alençon et ledit Antoine et en amenèrent mondit seigneur le Dauphin et Bourbonnois et laissèrent iceluy Jean de La Boche pour la garde de Nyort et des aultres places qu'ils tenoient en Poictou.

Berby , héraut d'armes , Chronique de Charles VU.

Ce6 /rancô-îaupin6.

La retraite et la déroute des Taiipins prouvèrent que les communes ne pouvaient résister à des troupes régulières , et le Dauphin , qui comptait sur l'assistance des communes pour sa Praguerie , fut presque découragé par un échec moins important en lui-même, que fatal à sa cause; car beauconp de noblesse, voyant le roi en campagne avec une armée formidable, courut

216 LES FRANCS-TACPIJiS.

s'y joindre OU demeura neutre, sous prétexte que les vilains étaient d'indignes auxiliaires avec qui toute association insultait à la chevalerie. C'est pourquoi le Dauphin manda Jean de La Roche , se fit conter en détail le siège de Saint-Maixent , et ordonna le licenciement des Taupins, qui, nonseulement écartaient les gentilshommes , mais encore commettaient plus de dégâts que les gens d'armes ; Jean de La Roche , lui ayant rappelé que sa révolte devait à ces milices une popularité qui faisait la force principale d'une entreprise contre la couronne, obtint de conserver une compagnie de ces volontaires , qui représenterait le peuple sous les armes , sans trop empiéter sur les privilèges des nobles. Le Dauphin , dans cette conférence, apprécia la capacité militaire et politique de son capitaine, qu'il caressa avec cette apparente bonhomie et cette cauteleuse familiarité , instrumens ordinaires de ses habiles desseins; cependant Jean de La Roche était trop préoccupé de Jeanne qu'il avait perdue une seconde fois , pour songer à mettre à profit l'amitié que lui témoignait Je Dauphin , et pour mêler des idées d'ambition à ses peines de cœur.

Le campement général des Taupins était aux alentours de Niort et sous le canon du château ; le corps d'armée de Sanglier venait de se réunir à celui de Jean de La Roche, et, malgré les déser-

LES FRANCS-TACPINS. 217

tions journalières, malgré les pertes éprouvées dans le siège et révacuation de Saint-Maixent, ces milices montaient encore à huit mille hommes , découragés il est vrai par trois mois de campagne inutile dans la saison la plus rigoureuse ^ sans approvisionnemens ni garnisons. Cependant, une espèce de point d'honneur soutenait l'obstination de ces braves gens , la plupart laboureurs et mariés , qui se repentaient tous d'avoir quitté sans paie et sans avantages leurs champs, leurs femmes et leurs enfans, mais qui persistaient dans une expédition qu'ils croyaient surtout dirigée contre le fléau des gens d'armes. Les plus égoïstes et les plus clairvoyans s'en retournaient avec le peu de butin qu'ils avaient ramassé en vivant sur le pays ; les autres attendaient avec impatience la fin de cette guerre qui commençait à peine; excepté quelques jeunes gens déterminés, que le brigandage avait alléchés , et quelques aventuriers qui s'étaient joints à eux en soldats de fortune. Les Taupins , toujours parqués dans les bivouacs où la discipline ne réglait pas l'emploi du temps, avaient déjà pris les habitudes de l'oisiveté soldatesque; ils dormaient, buvaient, jouaient, juraient, puis rejuraient, rejouaient, rebuvaient , redormaient; il n'eût fallu que trois chevaliers pour mettre en fuite cette multitude désarmée.

Auprès d'un feu allumé avec les débris d'une pauvre chaumine, pendant que ceux-ci tiraient au sort des dés les dépouilles d'une misérable famille de paysans , et que ceux-là s'amusaient à tirer de l'arc contre une oie vivante , Goguelu , qui avait échappé au massacre des Cottereauxdans les bois de Pons , et qui était passé du service de Salazard au service de Jean de La Roche, montrait à coups de langue sa supériorité sur ses nouveaux compagnons; ces honnêtes Taupins , ne se doutant guère qu'un de leurs ennemis fût enrôlé parmi eux, admiraient naïvement la fine moquerie de cet effronté coquin , qui leur jetait au visage mille impertinences , qu'on recevait avec d'imperturbables éclats de rire ; nul ne trouvait mauvais qu'un étranger payât ainsi l'hospitalité , et fît des vilains l'éternel texte de ses plaisanteries.

— Honorables fils de Taupinière, disait-il à voix haute comme un jongleur qui débite sa marchandise ; savez-vous combien il y a en ce siècle de manières de vilains? vingt-trois que vous nommerai sans omission , et si les connaissez mieux que je ne fais. Oyez la litanie :

Que Dieu leur envoie grand méchef , Et mal au cœur et mal au chef j Mal es bouche et pis es dents , Et mal dehors et mal dedaus.

L'archwilain annonce les fêtes dessous l'orme devant le moùtier; le JMategris est celui qui sied avec les clercs au moùtier et tourne les feuilles du livre et vient au prône avant les prêtres ; le Primatoire est celui qui porte la croix et l'eau bénite entour le moùtier; le vilain Porchiiis est celui qui travaille aux vignes et ne veut enseigner le chemin aux passans , mais dit à chacun : vous le savez mieux que je ne fais ; le vilain Kienin est cil qui les fêtes et dimanches moque les gens qu'il voit venir devant son huis ; le vilain Tube est celui qui a souliers liés , dont les oreilles pendent contreval ; le vilain Ramage est cil qui regarde toujours en terre et ne peut voir nulle âme entre deux yeux ; le vilain Anin est cil qui porte le gâteau et baril plein de vin à la fête ; s'il fait beau , portera la cape de sa femme , et s'il pleut , il se dépouillera tout nu jusques aux braies, peur qu'elle soit mouillée ; le vilain Purs est celui qui onc ne mit franchise en son cœur depuis qu'il fut baptisé; le vilain Prince est cil qui va plaider devant le bailli pour les autres vilains ; le vilain Marchois est cil qui ne voit goutte en chemin , dès le matin jusqu'à primes , et de vêpres jusqu'à la nuit ; le vilain Babuin est celui qui va devant un portail d'église et récite les histoires , images et tableaux , cependant qu'on lui coupe sa bourse par derrière; le vilain Cornu est

220 LES FRANCS-TAUPIi^S.

cil qu'a bon meuble et bel avoir , ains met tout à deniers pour acheter blé et vin , cuidant que tous biens soient faillis , et il en vient tant qu'il n'a plus de quoi payer le barbier et se va pendre ; le vilain Cropère est celui-là qui laisse sa charrue pour embler le gibier de son seigneur ; le vilain I*erre est cil qui a quatre livres de fer à ses souliers ; le vilain Manière traîne la marne aux champs , et la charrette tombe sur lui toute , en sorte qu'il est exempt d'aller au cimetière ; le vilain Écreuicère est celui qui revient du bois et entre dedans sa maison à reculons , pour ce que l'huis est ti'op bas ; le vilain Entés est cil qui prend gentille femme , tout ainsi comme on ente poire en un navet; le vilain Capetois....

Pendant que Goguelu récitait ces naïfs dictons du treizième siècle , qui avaient le privilège d'exciter la folle gaieté de nos aïeux, célèbres parleurs rires inextinguibles , le tabourin battit un ban , et un varlet, affublé d'un hoqueton aux armes de Barbezieux , courut dans le camp , à titre de héraut, pour convoquer les Taupins autour de la bannière de leur chef; beaucoup, s'imaginant qu'il s'agissait de combattre, ne se hâtèrent pas de se rendre à l'assemblée générale que Jean de La Roche voulait faire de ses troupes licenciées. Ce capitaine était armé à plein et monté sur son cheval de bataille , comme pour dominer la foule

accourue autour de lui ; sa bannière flottait audessus de sa tête : il fit signe de la main qu'on l'écoutât en silence , et l'obéissance, non moins que la curiosité , captiva cette multitude béante.

— Voici ce que vous mande notre seigneur le Dauphin, mes amis, dit Jean de La Roche dont les paroles arrivaient de bouche en bouche aux oreilles les plus éloignées : il vous remercie de votre zèle et ardeur à son service , il aura perpétuelle ressouvenance de l'aide que lui avez prêtée, et s'il plait à Dieu , roi du ciel , que notre seigneur le Dauphin soit pourvu de la couronne , il besognera tant et plus au soulagement du pauvre peuple qu'il aime , éloignant les maux de la guerre et des étrangers , diminuant les tailles et corvées, mettant ordre aux injustices et relevant le royaume en prospérité.

— Noël! noël ! crièrent les Taupins à cetexorde, sans savoir ce qu'on exigeait d'eux : Dieu-gard à monseigneur le gentil Dauphin ! Dieu lui donne joie , santé et la fortune qu'il désire ! noël !

— Quant à ce qui est de moi , je suis pareillement content de vous , et vous le montrerai , compagnons ! reprit Jean de La Roche qui avait pactisé avec la révolte du Dauphin , moins par sympathie que par force des circonstances. Oui, par l'àme de mon très-honoré père , je suis content de ceux-là qui firent bellement leur devoir

222 LES FRAWCS-TAEPINS.

au bois de Pons, où furent défaits les Cottereaux de Salazard et ainsi revengés les désastres de Barbezieux ! Ceux-là, dis-je, ont menacé d'un exemple considérable les gens d'armes qui vont pillant et meurtrissant les communes, desquelles ils sont payés pour guerroyer honnêtement. Je vous loue et mercie, bonnes gens de ma châtellenie et du pays de Saintonge; j'aurai soin au temps à venir que vos privilèges soient maintenus et augmentés.

— Noël , noël ! crièrent de nouveau les Taupins naturellement faciles à éblouir ; Dieu-gard à notre sire et capitaine Jean de La Roche, le plus vaillant des capitaines , le plus paterne des seigneurs! noël !

— Or maintenant , qu'allez-vous faire ? mes bons serviteurs , continua Jean de La Roche qui savait parler au peuple un langage persuasif : je vous le demande , bonnes gens? vous avez vignes , prés et champs qu'il faut labourer ; vous avez la plupart femmes , foison d'enfans et famille à nourir du travail de vos corps , et jà la guerre est commencée , cette guerre qui n'est voisine de finir , qui coûtera de grands efforts et causera la mort à plusieurs ! C'est pourquoi , sur mes plaintes , le bon Dauphin s'est ému à pitié pour vous : « Monseigneur, disais-je pour l'émouvoir, souvenezvous que les gens des communes ne sont soudoyés , et néanmoins tiennent les champs depuis

LES FRAXCS-TAUPI?ÏS. 223

le rigoureux mois de janvier; souvenez-vous que la cause de leur assemblée fut d'abord pour chasser les routiers et garder leurs petits domaines contre le pillage et l'incendie. Je n'accuse leur bon vouloir et insigne loyauté ; mais de vrai, eux absens , leurs terres sont à la merci des Anglais et des Con^pagnies ; eux absens , qui sèmera les dites terres? eux absens, qui subviendra à leurs pauvres familles? ;> Adonc , notre seigneur le Dauphin larmoyant de vos misères, comme je lui contais avoir vu l'un d'entre vous manger de l'herbe , répondit à l'avantage : «c Allez vers ces bonnes gens leur déclarer qu'ils se peuvent retraire en leurs villages, afin que leurs femmes ne soient veuves et leurs fils orphehns ; je m'en vais mener pour eux la guerre aux abus et tyrannies du royaume, cependant qu'ils moissonneront et vendangeront pour nous; mais je leur paierai plus tard leur fidèle service par copieux privilèges , tellement qu'il ne soit gens plus heureux et contens qu'au pays de France. )> Il ajouta mainte autre parole flatteuse, et lors apprenant que l'armée du roi vous viendrait offrir la bataille , il ordonna que ce jourd'hui même le camp fut levé et dissous , afin que retourniez faire la Pâques en vos paroisses.

— 0 le clément et généreux Dauphin ! noël ! noël ! crièrent la plupart des Taupins à qui ce

224 LES FRAÎÏCS-TAUPINS.

licenciement sauvait la honte d'une désertion : comme il est pitoyable pour Jacques Bonhomme ! ce sera un maître roi, et dessous son règne le peuple vivra en prospérité. Adieu vous disons , monseigneur de La Roche ; mais nous reviendrons pour la danse , et la guerre ne se démènera sans nous. Il s'agit seulement de voir nos femmes et nos champs : certes nous n'attendrons pour le retour que les blés soient murs ! Dieu vous gard !

— Adieu, et votre route s'achève en paix, compères ! dit Jean de La Roche qui comptait à peine cinq cents hommes moins disposés à profiter de ce brusque congé. Toutefois s'il en est parmi vous que le fait de la guerre intéresse , et qui veulent se perfectionner en armes , ceux-là seront satisfaits aussi ; car je demeure capitaine pour affaire de la Praguerie ; je vais faire gens pour tenir la campagne avec messeigneurs les princes : ainsi quiconque n'ayant femme ni enfans , ne possédant terres ni cens , voudra quitter la charrue et s'assembler dessous ma bannière , je lui promets de beaux profits , sinon grosse paie quant à présent ; s'il est homme de corps de châtellenie ou d'abbaye , il sera de plein droit affranchi de toute vassalité; s'il est exempt de servitude et maître de son corps , il sera par chevalerie mis hors de roture , et institué noble après la guerre parachevée , pour ce, suffit qu'il soit d'honnête vie et bien

LES FRANCS- TArPIXS. 225

pourvu de harnais ; partant je laisse à penser le butin , prises et rançons tant que durera la guerre. Or, cette milice privilégiée sera dite d'honneur, et chevauchera en compagnie de monseigneur le Dauphin. Pour mémoire de leurs franchises , ces gens d'armes seront nommés Francs- Taupins ,

— Noël! noël ! nous sommes ceux-là qui ont cœur à la guerre ! crièrent les véritables soudards , et plus haut que tous Goguelu; conduisez-nous, capitaine messire , et avec vous seront les meilleurs coups et les meilleures prises ! Nous saurons bien prendre notre paie aux dépens du roi Charles ! Faites élection des plus dignes , et dites quels vont être Francs-Taupins.

Pendant que ces nouvelles recrues qui, la plupart, avaient fait leurs preuves à Saint-Maixent, s'empressaient de s'inscrire au rôle de Jean Sanlier qui les passait en revue pour inspecter les hommes , les chevaux et les armes , un petit nom bre de curieux, le bagage sur l'épaule , assistaient à cette montre, les uns riant de la simplicité des miliciens , les autres encore indécis sur le plus sage parti à prendre; quant au reste des troupes licenciées, elles étaient de tous cotés en mouvement pour partir et rentrer dans leurs foyers , tous dégoûtés de la guerre , et chacun se promettant , à part soi, de ne jamais se mêler du pénible métier des gens d'armes. Ces Taupins attestaient par 3 ao.

226 LES FRATCS-TACP1>S.

leur maigreur , leurs plaies et leur aspect misérable , combien ils avaient souffert dans ces trois mois de marches et de campemens ; ils attestaient aussi par leurs chansons combien ils étaient joyeux de voir cesser leur exil avec tous leurs maux. Cependant Jean de La Roche , qui n'aurait pu convoquer plus de trois cents vassaux dans sa chàtellenie , même en levant l'arrière-ban , se trouva encore capitaine de huit cents jeunes compagnons que n'attachait aucun lien de famille , de fortune et d'honneur, aventureux , intrépides , impatiens de gloire et de butin , presque accoutumés à la vie militaire , et susceptibles d'être à demi disciplinés , d'ailleurs bien montés et bien armés. La compagnie des Francs-Taupins fut formée et établie en quelques heures, et dans le même temps les anciens Taupins eurent quitté le camp par bandes plus ou moins nombreuses, non sans commettre une infinité de dégâts , de vols et d'excès sur leur passage.

— Frère , frère , criait de loin Jacquet en accourant vers Jean de La Roche , voici nouvelles de notre sœur Jeanne: monseigneur le comte d'Eu qui arrive de l'ost du roi , annonça tout haut ce qu'elle devint.

— Saint Imas la conserve! Jeanne retrouvée, Jeanne délivrée et sauve ! interrompit le capitaine des Francs-Taupins qui sortit de la mélancolie où

LES FRAîSCS-TAUPIffS. 227

il était retombé depuis la retraite de Saint-Maixent. Pourquoi ne retourne-t-elle vers nous ? d'où vient qu'elle ne nous envoie lettres ou messages? Car nous ne pouvons aller vers elle , si encore est-elle à Saint-Maixent? Ah! dis, ne me laisse pas eu cette attente , petit ?

— Elle est en effet retrouvée , délivrée et sauve , mon gentil frère , dit en hésitant Jacquet qui était écuyer de son frère à la place de Jean Sanglier élevé au rang de chevalier banneret : certes elle est sauve de corps, mais non d'honneur!

— Jeanne aurait forfait à l'honneur , ce dis-tu , imprudent? Oh! si tu veux être pour toujours estimé et bien aimé de moi , enfant , porte révérence à cette chère dame que je dois épouser !

— Je suis aise que vous ne l'épousiez , mon cher seigneur, car elle ne mérite que vous l'honoriez de la sorte , sans que je la diffame : bientôt elle sera mariée des mains du roi à notre frère Ambroise !

— Jeanne mariée à Ambroise! Fi ! tu railles ou joues l'insensé , Jacquet : la colombe s'est-elle onc alliée au tigre et la brebiette au loup-cervier ? c'est moquerie manifeste et mal sonnante.

— Monseignem' le comte d'Eu n'est ni fol , ni raillard , mon frère ; il contait ceci en la galerie du château , où je l'entendis , et les gentilshommes de Poitou qui là étaient grandement s'ébahirent.

228 LES PRANCS-TACPINS.

— Par la divinité du roi du ciel ! je m'ébahis davantage et argue de mensonge ledit comte d'Eu, qui ne sait les vertus de Jeanne!.... Pour Dieu! elle aurait donc aboli la mémoire des injures et sévices d'Ambroise , son enlèvement au sac du château , sa virginité gâtée et diffamée , sa prison en l'abbaye, et maintes choses indignes de merci?.. Non , c'est calomnie tendant à nuire à la renommée de damoiselle Sanglier, et je ne tolérerai ces malhonnêtes imaginations... Tu n'y crois point, est-ce pas ? Hélas ! apprends-moi ce qu'on rapporte de notre sœur?

— Vous savez comme l'abbé de Saint-Maixent a fait rage en son moùtier avec ses moines; or il a requis pour sa récompense que Jeanne lui fut baillée à femme , et le roi a consenti.

— Mais elle, Jeanne, a -t- elle pareillement consenti? je ne le puis penser. Vraiment, il fait beau que le roi conduise le mariage de nos sœurs ! S'il était vrai , je me vengerais du roi plutôt que de Jeanne, et je dirais ledit roi pernicieux tyran î... mais cela n'est pas certainement, puisque le méchant Ambroise a prononcé ses vœux en religion et est abbé.

— Le très-saint-père le pape a-t-il pas le pouvoir de délier ce qui est lié? Le roi a dépêché vers son chancelier, l'archevêque de Reims, lequel est en cour de Rome , et a fait quête instante pour

LES FRAKC8-TADPIÎTS. 229

que l'abbé de Saint-Maixent soit excusé et relevé lie ses vœux : les épousailles ue tarderont plus que la réponse du pape, tant notre sœur aspire à ce! — Frère , cesse de poindre et navrer mon cœur sans maligne intention, cesse de blâmer et accuser Jeanne qui se défendra seule de ces méchans bruits ; je ne te veux croire, entends-tu , pour ce que je ne veux faire aifront à celle-là que j'ai choisie et acceptée pour épouse ! Sur mon âme ! je ne te croirais pas , lorsque je verrais ces noces parjures! Çà , autre propos, quelles nouvelles?

— Je ne sais rien de par deçà, et attends lettres de ma mie Matbilde de La Motte-Sainte-Heraye. Mais j'oublie le meilleur : monseigneur le Dauphin m'a fort loué de ma parenté, frère, et a moult glorifié voti'e loyauté, comme c'est raison, ensuite il m'a interrogé de mes exercices , éducation et mœurs, puis il s'est informé si je voudrais tenir un château de ville avec peu de gens si résolument que le siège continuât un long temps : j'ai répondu à ce , que pour gagner chevalerie , il n'est entreprise trop haute et trop difficile; ce qui le fit rire.

— Monseigneur le Dauphin est plaisant gausseur, petit, et a voulu voir si tu étais bien appris en armes... Mais le comte d'Eu semblait-il assuré de cette alliance de Jeanne avec le moine?

— Si bien qu'il ajoutait les remerciemens d'icelle au roi et à madame de Beauté , laquelle s'est fort

entremise à cet appointement ; de fait, c'est expiation des -vilenies et violences que le sire abbé a commises envers elle par force d'amour?....

— L'expiation est pire que le crime ! interrompit Jean de La Roche lequel n'était plus maître de dissimuler ce qui se passait au fond de son âme. Jeanne eût été ma femme , et sa vergogne se fût abritée dessous mon nom sans tache! Point, elle a préféré garder la macule et le déshonneur avec les baisers de son moine ! Elle a mis à néant le viol , le rapt et la prison , elle veut aimer le geôlier, le ravisseur, le violeur !... Seigneur Dieu, ne lui fais payer trop chèrement ce blâmable dessein ! Las ! folle fille et moine exécrable î Je te pardonne , Jeanne, mais non pas toi, Ambroise, sacrilège maudit!

Le cagot qui avait repris sa peau de mouton à la prière d'Agnès , parut et disparut comme un être fantastique , apporté et emporté par une raffale dé vent ; le seul garant qui resta de sa rapide mission, fut une lettre aux mains de Jean de La Roche qui se ressouvint de l'espion du comte de Pardiac. Cette lettre roulée et fermée de deux lacs de soie verte auxquels pendait le sceau de madame de Beauté , contenait de l'écriture de Jeanne. Le capitaine des Francs-Taupins qui la reconnut au déploiement du papier , hésitait s'il devait se réjouir ou se désoler avant d'avoir lu. Il fixa ses veux

LES FRANCS-TACPIUS. 231

pleins de larmes sur des caractères çà et là ejQfacés par les larraes , il ne voyait qu'un nuage et il put lire avant de pouvoir comprendre :

« M. Jean de La Roche , que je n'ose désor-

!) mais appeler mon frère et ami, j'ai été , suis et

» serai plus malheureuse et infortunée qu'on ne

» peut dire ou écrire , je me sentirais allégée de

)• savoir que vous m'avez plainte ; adonc plaignez-

" moi, et je vous le rendrai en prières au ciel

1» vers qui je me tourne pour avoir consolation

)> et reconfort. Ceci est afin de vous instruire de

)» ma résurrection et de ma seconde mort; car,

< après avoir pàti plus que la mort en chartre

)) obscure et inique, je suis revenue à la lumière

» pour être de nouveau forcée publiquement avec

)» le gré du roi et du pape. Il n'est loisible de nier

) l'alliance que j'ai moi-même consentie et que

> je désire à cette heure; je m'en vais épouser

» par devant l'église votre frère Ambroise, qui

1» renonce à son abbaye et devient capitaine du

» roi. Ah ! Notre Dame qui fut outragée en ma

1» personne, m'a conseillée et soutiendra jusqu'au

)» bout ! Votre pauvre sœur sera femme du moine I

» Toutefois je le remercie de se livrer à moi , et

» je vous le dis en mystère, ces noces répareront

» ce qui se doit réparer ! Je souhaiterais qu'elles

» eussent lieu et fin en cette nuit ! Adieu vous

» command et m'humilie à vos genoux comme la

)> Madeleine ! Pardonnez-moi , si j'ai afifaire de par-

5» don ; priez pour moi, car j'ai copieux besoin de

î> prières en ma résolution. Je vous reverrai en-

)» core , ce j'espère , mon frère bien aimé ! Dussé-

î» je ensuite rendre l'âme et de pudeur expirer,

3» oui , je te verrai , Jean , mais aussitôt que je se-

» rai femme et légitime épouse ! )•

Je

A.ITRE. »

« Plùt à Dieu qu'en arrivant dedans cette ab- 5> baye , je fusse morte d'une chute comme feu ma 5» bonne cousine Mathilde de La Mothe-Sainte- 5) Heraye qu'on a mise en terre ce matin ! »

Jean de La Roche ne remarqua dans cette lettre que l'impatience d'une fiancée qui aspire à conclure son mariage, et plus triste qu'intrigué, découragé , comme si la vie lui était à charge , comme si le monde se changeait pour lui en tombeau , il ne prononça pas une plainte , il ne fit pas un mouvement de colère : il repassait dans son esprit les termes étranges de la lettre , qui lui échappa des mains et que Jacquet ramassa pour découvrir la cause de cet anéantissement subit et de cette muette consternation. Il parcourut du regard ce papier qui confirmait la nouvelle appor-

LES FRANCS-TAUPITTS. 233

tée par le comte d'Eu , mais il ne comprit pas que l'amitié fraternelle fût susceptible d'une jalousie qui ressemblait à de l'amour. 11 connaissait le testament de son père où Jean de La Rocbe était invité à épouser Jeanne Sanglier ; cependant il n'aurait vu que de l'obéissance et du respect pour la mémoire du vieillard, dans une union que le cœur n'avait pas cboisie ; il s'étonnait donc que son frère n'applaudît pas à l'heureux obstacle qui l'exemptait de satisfaire à la volonté du mort aux dépens delà sienne. Tout-à-coup ses yeux se troublèrent, il chancela , il frémit d'un frisson glacé, il resta un moment sans pouls et sans haleine , puis avec un soupir angoisseux il reporta ses yeux sur la funeste lettre , les y arrêta tout égarés , et se jeta dans les bras de Jean.

— Eh bien ! qu'est-ce , petit? lui demanda le capitaine qui suspendit sa douleur pour s occuper de celle de Jacquet pleurant et gémissant; tu vois que je garde ma fermeté et demeure sans larmes ! ainsi fais , mon mignon , et ne m'affliges de ton affliction , car ai-je haut sujet de lamentations ! Sais-tu pas que j'aimais Jeanne, et l'aime et l'aimerai d'un amour tout de flamme , qui ne doit s'éteindre qu'avec la vie ?

— Dieu m'aide ! j'aimais , aime et aimerai pareillement, quoique mes amours soient au tombeau î s'écria Jacquet suffoqué de sanglots : Ma-

234 LES FRANCS-TACPi:iS.

thilde , ma dame et future épousée, est allée à trépas , et je vis encore !

— Pauvre cher enfant , ta dame est défunte et aussi la mienne qui se marie à mon pire ennemi, reprit Jean touché des gémissemens de son frère; tu l'aimais donc bien la cousine de Jeanne? C'était trop tôt aimer.

— Elle était si belle et bonne damoiselle ! elle avait telle grâce et telle gentillesse ! Las ! mon seigneur Dieu , plus ne la verrai , plus ne l'entendrai, plus ne la baiserai , la dame de mes pensées en qui gisait mon bonheur!

— Suis-je pas pareillement navré , affole et sans espoir? Jeanne valait-elle pas Mathiide en grâce, en vénusté , et amoureux entretien ? Pourtant elle n'est plus désormais mon amie et sœur , puisqu'elle sera femme du maudit? Tu es jeune d'âge et à peine hors de l'enfance , Jacquet , et tu auras loisir d'oublier ta perte , si amère et si grande soit-elle ; mais moi qui suis vieil de chagrin je ne ferai autre amie en mon veuvage !

— Non ferai semblablement , frère , car nulle amie ne remplacera celle-là que j'ai perdue, fût-ce une reine et princesse ; non , jamais je ne veux tenter nouvel amour ! Je prie Dieu qu'il me mette où est ma dame !

Les deux frères, qui se trouvaient dans la même position, s'entretinrent longuement, avec larmes,

de leurs regrets et de leur désespoir : Jacquet fit vœu de ne pas ménager sa vie dans les combats , et Jean de La Roche , qui lui reprochait de manquer de force d'âme , se laissait abattre plus que lui, et ne reprenait son énergie que pour maudire le moine déjà chargé de la malédiction paternelle.

Une compagnie de gens d'armes chevauchait vers Niort à grand renfort d'éperons : le guet des remparts sonna l'alarme, et le bruit se répandit que c'était l'avant-garde du roi ; mais le duc d'Alençon monta sur une tour et reconnut, aux hoquetons de gueules, d'azur et d'argent, à la bannière de gueules portant un lion d'or couronné, la livrée d'Antoine de Chabannes, comte de Dampmartin. Ce capitaine arriva avec six-vingts lances , environ six cents hommes , tellement couverts de boue et si fatigués , eux et leurs montures , qu'on pouvait juger de la longue et rapide, traite qu'ils venaient de faire, sans se désarmer ni prendre de nourriture. Pendant que les gens d'armes étaient reçus et hébererés dans la ville , Antoine de Chabannes, suivi de Lyon revêtu de sa cotte fleurdeUsée, alla droit au château, et demanda d'être introduit aussitôt en présence du Dauphin , au nom des princes de l'assemblée de Blois. Louis, impatient de savoir les intentions des chefs de la Praguerie, lesquels n'avaient pas encore com-

236 LES FRAWCS-TADPINS.

raencé les hostilités , renvoya le comte d'Eu , qui continuait ses démarches et ses tentatives d'accommodement pour le roi , sans se dégoûter des obstacles que chaque ambition suscitait à la traverse d'une paix générale et définitive. Antoine de Chabannes entra précipitamment avec le héraut d'armes du duc de Bourbon , dans la salle où le Dauphin était seul avec le duc d'Alençon.

— Dieu vous gard , mon maître ! dit le Dauphin qui embrassa Chabannes. Comme se portent mes beaux cousins de Bourbon , de Vendôme et d'Orléans? Çà , que font-ils à Blois , et pensent-ils y séjourner à toujours?

— Ils n'y sont plus déjà , reprit le comte de Dampmartin ; monseigneur de Bourbon est en Bourbonnais; monseigneur de Vendôme en pèlerinage à ses abbayes de Vendôme , et le bâtard d'Orléans , qui depuis un mois environ se tenait loin de nos assemblées , est remis en la grâce du roi. Par ma bonne dame d'acier ! je prévoyais bien ce qui adviendrait de ce faux allié , et aussi de La Tremoille qui s'en est allé seul tendre des embûches au connétable.

— Mon très-haut et très-redouté seigneur, dit Lyon un genou en terre devant le Dauphin, votre gentil cousin, Charles duc de Bourbon et d'Auvergne , m'a vers vous envoyé pour vous acertainer de sa loyale amitié , et vous faire savoir qu'il s'en

LES FRâNCS-TAUPIWS. 237

va vous attendre avec grande puissance d'armes en ses pays de Bourbonnais et d'Auvergne où serez en honneur et sûreté : il entend vous servir de tout son état , et vous baille ses villes , ses seigneuries et ses finances à commandement. Adonc ne reculez de venir avec mon beau seigneur d'Alençon , et aussi toute la noblesse qui pourra vous accompagner pour la guerre.

— Monseigneur , interrompit le comte de Dampmartin , voici le vrai : l'armée du roi est fort considérable , bien munie de gens de trait et d'artillerie ; elle s'avance à cette heure pour poser le siège devant Niort, et vous prendre à composition sinon de force. On nous a donné avis de ce projet, et j'ai couru avec six-vingts lances pour vous enlever à la hâte , d'autant que le Poitou ne convient à nourrir la guerre, que vous avez pour défense un tas de vilains de taupinières sur les champs , et que vous seriez bientôt surpris en ce château qui n'a ni vivres ni garnison. Vous plait-il chevaucher en ma compagnie?

— Mon cousin , vous ne savez pas que ce pays est plus riche qu'autre, répondit le duc d'Alençon : les aides et les tailles ne coûtent ici que la peine de les recevoir, et on battrait non moins de monnaie que de beurre dans cette plantureuse province. Je ne vois pas que la fuite soit opportune et nécessaire , ou bien je ne conseille point

238 LES FRANCS-TAUPIi"VS-

à monseigneur de partir sans une grosse levée de deniers.

— Conseilleur n'est pas le meilleur , reprit Louis qui ne prenait conseil que de lui-même : les gens du roi mon père sont-ils bien nombreux ? Vous ignorez que les plus nobles maisons de Poitou, de Saintonge et d'Angoumois m'ont offert assistance d'hommes et d'argent : il ne faut que les mander à notre aide , et il n'est pas un créneau de Niort qui ait faute d'une couronne de comte ou baron pour sa garde.

— Nous avons des espies au propre conseil du roi , monseigneur , répliqua Chabannes avec un air de conviction , et c'est à bon escient que monseigneur de Bourbon m'a requis de passer au travers des ennemis pour vous tirer de leurs mains ; les gentilshommes sur le serment de qui vous comptez trop follement, sont déjà pour vous combattre au camp du roi , lequel a dix mille lances fournies.

— Pâques Dieu! dix mille, mon maître? Ces lances ont-elles poussé comme chardons? Je n'en saurais assembler plus de deux mille outre les Francs-Taupins de Jean de La Roche que j'ai sans paie institués et qui feront merveille. Dix mille lances au roi ? c'est trop de la moitié et du reste ! Vous voulez étonner et effrayer? Le roi a seulement huit cents hommes d'armes et deux mille de trait ?

LES FBA?»CS-TArPnS. 239

— Cependant le roi gagne nos villes tous les jours, monseigneur? je ne parle pas de Saint- Maixent qui fut abandonné de vos bélîtres de Taupius , mais de Montricbard qui fut surpris hier par Foulques Guydas , capitaine d'Amboise, et il y trouva vaisselle d'argent, tapisseries et force biens à messire de Chaumont ; mais de Blois qui fut par intelligence rendu à Jamet Tilloy , capitaine dudit château...

— Vous avez fait belle besogne , messieurs les princes et seigneurs ! s'écria le Dauphin avec colère et inquiétude , voilà ce que c'est qu'avoir trop longuement tardé , attendu et négocié ! Un pécheur qui tient un poisson dans sa nasse, l'y laisserait-il devenir gros et plus avantageux? Pâques Dieu ! vous avez gâté ma Praguerie en donnant au roi loisir de faire gens et tenir la campagne !

— Le mal peut se réparer , monseigneur , et j'ai dit maintes fois ce que vous dites , mais il faut oublier le passé , et labourer au présent : donc avisez les périls qu'il est bon d'éviter par la retraite en Bourbonnais, car le Berry et la Touraine sont aussi occupés des capitaines du roi, malgré les vaillans efforts d'Antoine Grimant et Archarabaut de La Roque , qui tiennent le château de Loches contre Yvon du Puy et le seigneur de la Oeste. Le roi a mandé vers lui le vicomte de Loumaigues , le bâtard de Foix et Salazard qui est

240 LES FRAIlCS-TAUPIIfS.

lieutenant de Rodriguès de Villandrado au pays de Guyenne. Or, ces capitaines tirent vers Niort avec leurs routiers au nombre de trois mille hommes d'armes , et tendent à vous envelopper.

— Rodriguès de Villandrado , beau-frère de mon oncle de Bourbon , se bande contre moi ! répliqua le Dauphin qui supportait mal une contrariété: ah! on pense à m'empiéger à Niort.

— M. Jean de La Roche a empêché que vous fassiez un traité avec Salazard et les principaux routiers, dit le duc d'Alençon, et vous ne l'avez fait , peur de mécontenter les Taupins ; ainsi par votre faute et imprévoyance, la Praguerie sera soumise et abolie , sans que votre revenu s'augmente d'un écu-à-la-couronne. Devenez roi, et je me rebelle contre vous...

— Oui dà , beau cousin, donnez -vous -en garde , car votre jugement se dresserait en cour des pairs , s'écria le Dauphin qui avait déjà des boutades de Louis XL Je vous suivrai, M. de Chabannes.

— On ne vous ôtera que mort d'entre mes mains ! répondit le comte de Dampmartin , joyeux d'avoir réussi dans l'objet de sa mission , en arrachant au duc d'Alençon le Dauphin, pour le faire passer comme un instrument au pouvoir du duc de Bourbon. Toutefois il importe de celer votre retraite afin de n'émouvoir pas les murmures

LES FHAIXCS-TAUPINS. 241

de la ville , et , si m'en croyez , vous vêtirez le harnais d'un homme d'armes.

— Monseigneur et bon cousin , dit à demi-voix Jean d'Alençon qui devina la poUtique de Charles de Bourbon et qui sentit combien son influence diminuerait si le Dauphin lui échappait , est-il sage à vous de fier votre personne et votre vie à cet ancien capitaine des Ecorcheurs? si me croyez, vous n'en ferez rien , mais irez à l'emblée avec moi en ma duché d'Alençon , où je promets de vous maintenir honorablement, et y employer mon bras ainsi que ma bourse. Qui vous garantit la loyauté de ce routier lequel a causé tant de maux à votre royaume , pillé tant d'églises et occis tant de vos sujets?

Mais le Dauphin , qui appréciait l'intérêt des princes à s'emparer de lui comme d'un otage, préféra se livrer à la foi du duc de Bourbon , plus puissant et moins imprudent que son cousin le duc d'Alençon , qu'il n'aimait ni n'estimait ; seulement il ne se confia point à la parole d'Antoine de Chabannes , que ne recommandaient guère ses hauts faits d'écorcheur; sans paraître soupçonner une trahison de la part de ce capitaine , qui était capable de tout pour de l'argent , il prétexta des craintes imaginaires et de faux rapports relativement à une prétendue embuscade des gens du connétable , et il pria Jean de La Roche de lui 3 ai..

242 LES PHAWCS-TACPINS.

faire escorte avec les Francs-Taupins , jusqu'aux frontières du Bourbonnais. Antoine de Chabannes demanda que cette escorte fût plutôt attribuée aux Diables du bâtard de Bourbon , mais celui-ci était en expédition à quelques lieues de là, et devait se rendre directement auprès de son frère de Bourbon , qui l'appelait. Jean de La Roche reçut donc les instructions secrètes du Dauphin , qui l'avertit de veiller aux projets du comte de Dampmartin , et qui lui ordonna de prendre l'offensive au moindre indice de perfidie. Ce départ fut caché, et Louis de France, mêlé aux hommes d'armes , sortit de la ville avec le duc d'Alençon et Chabannes, à la faveur de la nuit. Les Francs- Taupins marchaient derrière en assez bon ordre, tous déterminés à ne pas s'épargner dans une guerre qui leur promettait autant d'honneur que de butin : ils se voyaient déjà riches , nobles et chevaliers 1

— Frère , pourquoi ne viens-tu en notre chevauchée? disait Jean de La Roche à Jacquet qui le suivait à quelques milles de Niort : il y aura de belles occasions de s'exercer aux armes, selon ton désir.

— Excusez-moi , mon seigneur mon frère, répondait tristement Jacquet dont les larmes ne tarissaient pas; je n'ai plus goût désormais aux armes , au bruit et los de chevalerie : il me sem-

LES FRA!SCS-TACPl?»8. 243

ble que je suis mort déjà et entré au tombeau de ma déplorable Mathilde ; oui , vraiment je suis mort à la terre et au siècle; je voudrais être ermite ou moine , pour ma vie durant , prier en mémoire de ma pauvre dame.

— Jacquet, le désespoir mésied au jeune âge , qui est léger en ses joies et aussi en ses douleurs ; tu n*as encore vécu quinze années, enfant, et jà tu veux aller à mort? fol es-tu, fol et ingrat , dirai-je !

— Non , je ne suis fol ni ingrat , mon indulgent et bien-aimé frère : ingrat? je vous dilecte et chéris en durable affection ; fol ? je me résigne à ce (ju'ordonnera de moi la destinée , qui ferait bien de me joindre bientôt à ma mie défunte: ferat-elle!... Voulez-vous pas que j'oublie ce miracle de beauté , grâce et bien-dire , cette fleur de courtoisie , noblesse et savoir , celle qui devait être mon épousée , celle qui fut ma fiancée, ma dame, ma sœur d'alliance? oh ! ce souvenir qui me pèse et poind, entretient mes pleurs et regrets. Or je vous demande si vous oublierez notre sœur Jeanne, qui vit du moins?

— Par l'àme de mon père ! je mettrais plus volontiers en oubli et à néant la malédiction d'Ambroise , que je hais pour ce qu'il m'a ravi toute félicité ! certes , je me recorderai les mérites et les vertus de madamoisclle Jeanne Sanglier, mais

244 LES pra:^(:s-tacpiî<8.

n'omettrai de me recorder son abandon injuste et ses dédains. Ce pourquoi je me sens aise de m'éloigner d'elle et de ce fatal mariage , qui m'importune !

— Contrairement , je suis aise de demeurer non loin des lieux où elle mourut, où elle est inhumée : du donjon de Niort , j'apercevrai le clocher Saint-Maixent et les tours du châtel de La Mothe-Sainte-Heraye !

— Il ne m'appartient de te forcer et commander, Jacquet : ainsi je ne m'opposerai à ta demeure en cette ville , d'autant que je ne resterai guère par les chemins, et reviendrai en hâte pour la garde de Niort et des autres places de Poitou ; mais frère , puisque vous serez hors de ma vue et tutelle, je vous requiers de jurer que ne sortirez du château jusques à mon retour : jurez- vous cela?

— Je le jure par cette croix, dit Jacquet en arrêtant son cheval près d'une croix qui s'élevait au milieu du carrefour de la route , je ne sortirai du château en votre absence, à moins qu'il soit affaire de venger feu mon honorée dame , de laquelle je ne connais la façon de mort; à moins qu'il soit occasion d'aller, non en armes, mais en pieux pèlerinage, mener le deuil au tombeau qui enferme mon âme !

Les deux frères avaient mis pied à terre pour se séparer, et plusieurs fois il s'embrassèrent tout

LES FRA!«CS-TArPi:tS. 245

en larmes sans pouvoir l'un et l'autre s'arracher de leurs bras : plusieurs fois l'un et l'autre furent au moment de renoncer à une séparation qui les frappait tous deux d'un terrible pressentiment ; ils s'agenouillèrent devant cette croix , que Jacquet avait invoquée dans son serment, et réunirent leurs vœux , leurs sanglots et leur prière : puis ils s'embrassèrent de nouveau et remontèrent à cheval. Comme ils se quittaient, une chouette, perchée sur la croix, fit entendre un hou-hou funèbre et s'envola en huant.

SH^PITHS ZZZI.

Apres le despart des rebelles, ceulx de la ville de Nyort ne tinrent point , mais donnèrent très librement entrée au roy , la où fut prins ledit Jacquet avec plusieurs aultres tant de Sainct-Maixant comme de Nyort : alors fut ledit Jacquet escartellé et les aultres décapités.

Jeaw Cba-BTIER , Chronique de Charles VII.

Ce Supplier.

La ville de Niort avait ouvert ses portes au roi , sans résistance , car l'abandon et la fuite du Dauphin avaient suffi pour détacher de son parti ces orgueilleux bourgeois et marchands qui se crurent méprisés ; le château avait une forte garnison de gens du duc d'Alencon etile Taupins de Jean de La Roche, mais Goguelu , qui en faisait partie, vendit et livra la place, avant que Jean Bureau 3 aa.

250 LES FRANCS-TAGPINS.

eût tracé les lignes du siège et préparé les batteries ; les gens du duc d'Alençon eurent la vie sauve et sortirent du château , sans armes , et un bâton blanc à la main, après avoir fait serment de ne jamais servir en guerre contre le roi; les Taupins, que ne recommandaient aucune noblesse ni les privilèges d'un prince du sang , restèrent prisonniers à merci , et le connétable ordonna de les noyer , supplice fort ordinaire en ce temps-là; lorsque les sacs manquaient pour enfermer les victimes, on avait soin de ne jeter à l'eau que des morts ou des mourans percés de coups , que le ileuve chariait à la mer , car on ne donnait pas sépulture aux suppliciés, et personne n'eût osé arrêter la justice du roi. Jacquet fut seul réservé, en sa qualité de bâtard noble, pour être mis à rançon ou puni à part.

Les cloches sont eu branle aux églises et couvens de la ville, les rues sont jonchées d'herbe fraîche et les maisons tapissées pour l'entrée de Charles VII, qui arrive de Saint-Maixent avec ses grands officiers vêtus de drap d'or et de fourrures, avec ses chevaliers armés de pied en cap , avec ses pages et ses Ecossais en livrée ; à ses côtés chevauche, sur une blanche haquenée aux harnais de velours et d'or , Agnès Sorel resplendissante de beauté et de grâce , qui efface l'éclat de l'hermine , de l'écarlate et l'orfèvrerie j elle conduit sa

monture mieux que ne ferait un habile écuyer : elle sourit et salue quand on lui bat des mains , quand on lui crie noël , parce que le peuple aux fenêtres la prend pour la reine chérie , à cause de sa piété et de ses vertus.

Agnès ne se sépare plus de Jeanne SangUer, depuis que le hasard les a réunies dans un même danger et a mêlé leurs larmes : Jeanne est toujours pâle, amaigrie, telle que l'ont faite trois mois de douloureuse agonie dans un tombeau ; elle a toujours les yeux creusés et rougis par les pleurs , le front voilé d'un deuil sombre et fatal ; elle fuit les distractions et la vue du monde , le bruit des assemblées de cérémonie et déplaisir, enfin tout ce qui pourrait troubler l'unique préoccupation de son esprit ; cependant pour complaire à son amie , pour obéir au roi , peut-être par l'irrésistible entraînement de sa destinée, elle a consenti à paraître en public afin de s'accoutumer à soutenir les regards des hommes lorsqu'elle marchera en rougissant à l'autel , ainsi qu'une victime parée sous le couteau du sacrificateur. Elle est tout habillée de noir en souvenir de la robe de moine qu'elle a portée dans son déshonneur, en symbole de la perte de sa virginité. Derrière elle, vient Ambroise déjà déshabitué du froc, sous les ;irmes somptueuses qui le couvrent, déjà capitaine de nom pour le devenir de fait lorsque le

252 LES FRA"«CS-TAUPl!TS.

pape aura relevé les vœux de l'abbé des Bénédictins de Saint-Maixent; il monte un grand cheval alezan-brùlé qu'il manie à courbettes avec une dextérité qui ne rappelle guère son ancien état, et il ne cesse d'attacher ses yeux et sa pensée sur Jeanne, qui voudrait pouvoir oublier qu'il existe, qu'il a existé ; il se conforme pourtant à l'ordre qu'il a reçu d'elle , il détourne la vue dès qu'elle regarde , il ne lui adresse pas un mot , mais des soupirs échappés qu'elle n'entend pas sans effroi. Oh! comme il maudit la lenteur du messager qui doit apporter de Rome son absolution et la dispense pour son mariage ! Un mois s'est écoulé , et le porteur des lettres du roi au pape n'est pas encore de retour, quoiqu'il ait ordre de faire diligence en chemin ! Ambroise n'est pas satisfait de la promesse que Jeanne a faite de l'épouser, et il regretterait presque sa prisonnière au moment de reprendre tous ses droits sur elle avec le titre de mari ; car dans le cachot de l'In-Pace il la possédait sans craindre qu'on la lui enlevât, et maintenant il ne trouve pas que les nœuds d'une union consacrée et légitime soient aussi solides que des chaînes de fer ; il tremble pour ce trésor qui va lui appartenir sans autre garantie qu'un serment échangé devant un prêtre, et scellé par la religion. Autour de Charles VII étaient Charles d'Anjou plus moribond qu'à l'ordinaire , Pothon de Xain-

trailles impatient des retards de cette campagne, le bâtard d'Orléans encore triste et mécontent de lui , Brézé La Varenne , las et dédaigneux de ses nouvelles fonctions de sénéchal , Prégent de Coëtivy tout fier de sa charge d'amiral , le sire de Gaucourt qui songeait sans doute à sa croisade contre les Turcs , Jean Cousinot qui ruminait une harangue imitée de Cicéron , Jacques Cœur calculant une expédition commerciale en Sarraziname , le comte d'Eu flairant et machinant une négociation , le comte de Pardiac dressant un plan d'espionnage, et une infinité de seigneurs qui briguaient l'honneur d'être familiers du roi , tous bien montés , bien habillés et bien armés. Ensuite se pressait la noblesse de Poitou , à qui l'apparition d'une armée royale et du roi en personne avait fait déserter en masse l'étendard de la Praguerie, et qui ne demandait qu'à combattre le Dauphin pour se remettre en grâce auprès de Charles Vil : les familles illustres de La Rocheposay, de Rochechouart, de La Rocheguyon , et même de La Rochefoucault , avaient imité celles de Chef-Bouton ne , de La Mothe-sainte-Heraye , de Sainte-Hermine , de La Châtaigneraie , de Montagu de Comiquiers, de Yivonne, de Bressuire, et vingt autres maisons , chez lesquelles la révolte s'était glissée par erreur ou par ambition. Pendant que le cortège s'avançait dans la ville

254 LES FRA:\CS-TArpiTS.

au son des trompettes , des hautbois et sambutes , aux cris de Noël et de Dieu-gard des habitans, nombre d'éclats de rire s'approchèrent avec l'objet qui les suscitait parmi la foule , comme pour témoigner de la gaieté , gaillardise et boîité des esprits poitevins ; le roi lui-même, malgré la dignité austère qui convenait à la circonstance, ne put s'empêcher de sourire et d'en donner exemple à tous ses courtisans , de sorte que ce fut un rire universel lorsque parut une espèce de soudard féminin qui descendait du château en attirant après soi une multitude curieuse et réjouie.

C'était Catherine la Pucelle , que le Dauphin avait condamnée au fouet et à la prison sans corriger l'obstination de cette fille à rester vierge quoi qu'elle en eût , et à voir partout des Anglais. La reddition du château l'avait délivrée , et sa première pensée fut de se recomposer une armure , de crier Montjoie-Saint-Denis , et de chercher l'accomplissement de sa prétendue mission céleste; elle avait dépouillé un mort de sa jaque de maille qu'elle portait à cru , parce qu elle avait fait une cotte d'armes avec les lambeaux de la cotte vermeille qu'elle tenait d'Agnès Sorel; et n'ayant trouvé qu'un pot de fer-blanc sans cimier ni lambrequin , elle imagina de transformer le surcot pers en ornement de tête ; elle brandissait, en guise de lance, une broche encore chargée de trois

chapons, dérobée à la cuisine, ainsi qu'un coutelas de maître-queux suspendu à la chaîne du tournebroche; enfin, pour compléter son grotesque armement, qu'elle se promettait de remplacer avec les dépouilles du premier Anglais qu'elle porterait par terre, elle s'était emparée d'un large plat de cuivre en manière d'écu , et d'un lardier ou grand chenet plus pesant qu'une hache. Les mauvais traitemens qu'elle avait sans cesse essuvés redoublaient 1 exaltation de sa folie militaire , qui était au comble par suite de sa dernière fustigation , qu'elle attribuait aux Anglais , de même que son emprisonnement , et elle roulait dans son âme d'extravagans projets de vengeance contre ses bourreaux , entre lesquels le bâtard de Bourbon se présentait toujours le blasphème à la bouche , bien qu'elle eût oublié naïvement la nuit passée au bois Bertaut ; elle imputait au bâtard les griefs de tous les Diables et Cottereaux qu'elle n'avait pas comptés. Le chagrin et les souffrances de sa prison avaient déformé, aplati , effacé le peu qui lui restât de son sexe : elle était plus homme que jamais.

— Sire , mon très-redouté et très-glorieux seigneur , dit-elle en arrêtant par la bride le cheval du roi qu'elle reconnut aux fleurs de lis de sa robe d'azur, ce n'est point assez d'être oint à Reiras, si les Anglais et le bâtard de Bourbon tiennent

256 LES FRAT^CS-TACPINS.

votre gentil royaume de France : c'est pourquoi le Seigneur, qui s'est révélé à moi quand le prêtie sacrait l'hostie, m'a commandé d'aller à votre aide pour chasser lesdits Anglais et vous restituer vos belles provinces ; donc, il est écrit que vous serez triomphant dans cette guerre, où cédera la puissance d'Angleterre et du bâtard de Bourbon.

— Qui es-tu, ma fille? demanda Charles VII ému de ces paroles qui lui rappelèrent celles de Jeanne d'Arc la première fois que cette héroïne lui fut amenée par le sire de Baudricourt à Blois.

— Monseigneur, votre père confesseur vous a-t-il point annoncé ma venue? je suis Catherine la Pucelle , et , s'il vous plait , que docteurs m'interrogent et que matrones y boutent le doigt

— Otez cette vilaine , et qu'elle soit fouettée par les carrefours à rebours sur un âne galeux, interrompit Charles d'Anjou qui n'était pas étranger à l'ancien charlatanisme des pucelles inspirées.

— Notre-Dame de Loches! n'en faites rien! s'écria Agnès que les débris de sa défroque sur les épaules de Catherine remirent sur la voie du souvenir et de la reconnaissance: ordonnez plutôt, monseigneur, qu'elle soit honorablement récompensée , car c'est elle qui par déguisement me sauva de l'amoureux pourchas du Dauphin , et possible qu'elle ait pâti en mon lieu !

— Saint Jean ! le beau dépit que dut avoir ce pauvre et maleficié Dauphin ! repartit le roi à Toreille de son amie; j'imagine qu'il avisa la différence du premier coup et n'y retourna pas!

Pendant que Charles VII se consultait avec Agnès sur la récompense qu'on pouvait accorder à cette insensée qui avait osé affronter les transports galans et la colère du Dauphin , un homme de la suite fendit la presse et s'élança comme un furieux dans les bras de Catherine, qui répondit par des cris de terreur et de joie à un hurlement frénétique qu'on eût dit celui d'une bête. Cet individu , qui recommençait avec des hurlemens plus perçans ses accolades plus expansives et plus joyeuses, n'était autre que le cagot du comte de Pardiac: Catherine pleurait et riait de le revoir; elle avait jeté broche, tourne-broche et lardier , pour que rien ne génàt leurs embrassemens. Ils ne s'arrêtaient dans leurs caresses que pour se regarder, se sourire et retomber de plus belle dans les bras l'un de l'autre , à l'étonnement général qui avait changé les éclats de rire en murmure d'intérêt et de curiosité. Le cagot montra sa langue coupée, et Catherine les meurti'issures des chaînes à ses mains , comme si elle évitât de parler par ce sentiment de délicatesse qui cherche à faire oublier le plus long-temps possible un malheur irréparable. Le cagot put croire un moment

258 LES FRANrS-TACPirCS.

que Catherine était muette comme lui , car , à son exemple , elle s'exprimait aussi en gestes et en jeux de physionomie; la folle avait presque retrouvé la raison , en retrouvant un ami perdu depuis dix ans. Tous deux, absorbés et isolés dans leur bonheur , ne prenaient pas garde que tous les regards étaient fixés sur eux pour voir le dénouement de cette scène.

— Saint Jean ! je suis bien aise de cette rencontre, mes en fan s , puisqu'elle vous met en si parfait contentement, dit le roi; mais çà, Catherine, ma fille, quel est ce muet qui m'a si bien servi et que nul ici ne connaît? il a pareillement sauvé madame de Beauté et aussi mon cousin de Ptichemont ; je le veux rémunérer d'après ses mérites: or, dis-moisi tu le connais?

— Sire , mon gentil et honoré seigneur , reprit Catherine qui avait un instant suspendu sa folie pour rassembler ses souvenirs, les mérites de celui-là sont grands, ne vous déplaise, car il a puissamment travaillé à expulser l'Anglais et susciter de vaillans défenseurs autour de l'oriflamme ! Avez-vous remembrance du prophète Guillaume le berger?

Le roi réfléchit un instant, et nul souvenir ne s'éveillait à ce nom. Les seigneurs ne surent pas aider la mémoire paresseuse de leur maître, quoique Guillaume eût joué un grand rôle, dix années

auparavant; mais , tant d'événeniens s'étaient depuis succédé , et le souvenir des services rendus était si fugitif à la cour de Charles VII , que chacun pensait entendre nommer Guillaume pour la première fois ; celui-ci, en se voyant dévoilé , ôta ses moufles et ses bottines pour découvrir ses pieds et ses mains , où des cicatrices rouges semblaient attester qu'il avait été cloué sur une croix; en effet il étendit les bras , serra les jambes et pencha la tète sur sa poitrine, comme le Christ crucifié.

— Monseigneur , dit le comte du Maine au roi , éloignez cet imposteur qui prêchait et prophétisait en vos armées , du temps de la Pucelle, montrant ses pieds, ses mains et son côté tachés de sang, comme M. saint François, et il fit les gens idolâtres en lui , jusqu'à ce qu'il fût prisonnier des Anglais devant Beauvais : je m'ébahis qu'on ne l'ait brûlé !

— Mon noble sire , dit Catherine avec enthousiasme , il vous souvient de ce berger que le Seigneur Dieu envoya pour reconforter vos gens d'armes, et il fut prédestiné d'être puceau comme je fus pucelle : or , quelque chose qui advînt , malgré les pompes et œuvres de Satanas , il est demeuré puceau comme je demeure pucelle ; il est écrit que , les Anglais chassés et votre royaume rétabli, nous convolerons en mariage divin pour accorder ces deux miraculeux pucelages qui fu-

260 LES FRATÎCS-TACPII^S.

rent créés l'un pour l'autre , à l'édification du prochain.

Les éclats de rire redoublèrent de la part des spectateurs , tandis que les acteurs redoublaient d'embrassades, en témoig^nag^e de ce qu'ils s'étaient gardé mutuellement. Charles VII, touché de cette marque d'amour, par cela même qu'il n'en eut pas été capable, s'informa des aventures de Guillaume depuis sa prise devant Beauvais , et le berger raconta par la pantomime ce que Catherine se chargea de transmettre au roi. Jeanne et Ambroise étaient les seuls qui ne fussent pas divertis de cet épisode plaisant, peu analogue à ce qui se passait sur les remparts , où le connétable dirigeait lui-même les exécutions de quelques bourgeois dénoncés comme les principaux adhérens de la Praguerie.

— Mon ami Guillaume ayant été emmené à Paris, narra Catherine qui se remémorait une partie des faits gravés avec des larmes dans son cœur , il fut lié de cordes comme un larron , et promené par les rues à la triomphante entrée du roi d'Angleterre : un chacun cuidait qu'il serait prêché et ars , ainsi que le fut Perette au Parvis Notre-Dame ; mais il pronostiqua de grandes choses à l'usurpateur anglais , lequel ne voulut fah'e mourir ce prophète qui voyait Dieu en face et parlait à lui ; on lui coupa seulement la langue,

peur qu'il répétât les désastres et ruines des Anglais ; après il fut mis eu chartre , dont il évada par le secours céleste , et depuis lors vécut obscurément , étant privé de ce beau don prophétique. Toutefois , il ne s'épargna davantage pour aider aux Armagnacs : maintes fois il fut pris , garotté, battu , condamné ; et toujours M. saint François , son patron , pour lequel il fut attaché dessus la croix , le maintint sain et sauf.

— Monseigneur, dit le comte de Pardiac qui ne perdait jamais de vue l'occasion de demander, ce fut moi qui retirai à mon service le pauvret , lequel n'avait autre nourriture que poires d'angoisse , et ensuite il s'employa hardiment à mon ofl&ce , qui fut le vôtre , puisqu'il portait secrets messages et découvrait les mystères de vos ennemis : il m'avoua que l'argent n'était son affaire et besoin , car M. saint François ne lui en faisait faute ; mais j'ai dépensé de prodigieuses sommes pour le vêtir , héberger et rançonner.

— Saint Jean ! mon beau cousin ! tenez moi pour votre débiteur , répondit Charles VII avec sa générosité ordinaire : mon argentier voudra bien acquitter vos dépenses et deux mille livres en plus, pour remerciement de nous avoir conservé et entretenu ce bon serviteur et divin prophète dont il me souvient. — Çà , Guillaume , enseigne- moi ce qui adviendra de cette Praguerie ?

Le berger se recueillit un moment , les yeux fixés en terre , comme pour attendre l'inspiration du ciel , puis il les releva égarés et mornes , les promena lentement à l'entour , pendant que Catherine observait cette pantomime avec un respect mêlé de crainte. Le cagot détacha du dos d'un archer une trousse remplie de dix-huit flèches ; il la fit sonner en l'agitant , ensuite il ôta ces traits un à un pour les jeter à ses pieds ; il enleva même le fer et les ailes de bois à plusieurs, et montra ces flèches désarmées , les autres dispersées et le carquois vide. Après un intervalle de temps donné à la contemplation et à la réflexion , il ramassa les dix-huit traits , rétablit ceux qui étaient hors d'usage , et les replaça un à un dans la trousse , qu'il agitait de nouveau pour témoigner que les choses se trouvaient dans le même état que devant.

— Messires , dit à haute voix le roi qui était devenu triste durant ces ingénieuses figures de l'avenir , je vous dis en vérité que Guillaume , le berger , a reçu le souffle de l'Esprit-Saint; car il voit les choses qui seront comme si elles fussent présentes. Voici ce qu'il m'a déclaré symboliquement. La Praguerie , qui n'est que la mauvaise intention des princes , est représentée par cette injage ; la trousse semble mon fils le rebelle Dauphin , qui attire en son pouvoir les mécontens et

les tient dessous «a main pour me nuire et molester ; mais moi , le roi par la grâce d'en haut , je romprai cette ligue et disperserai les criminels desseins des Pragons, ainsi que le gentil Guillaume a fait de ces dix-huit flèches. Toutefois, le Dauphin restera toujours disposé à réunir contre moi nouvelles haines et armes nouvelles , d'autant que ses complices ne seront qu'écartés par ma clémence : ainsi est-il arrivé de ces traits remis au même lieu, affûtés et aiguisés pour le combat. Hélas!... saint Jean! il appert que, malgré paix et victoire , la rébellion mise à bas et les adhérens de mon fils Louis éloignés , un jour , bientôt peut-être , reviendront guerre , émotion et fâcheux débats ! Suis-je pas bien malheureux père d'avoir si fausse primogéniture , et malheureux roi d'avoir tel Dauphin?

Charles YII tomba dans une muette mélancolie , après ces regrets accompagnés de larmes ; il ne s'arrêta pas davantage à interroger le cagot , que Catherine entraînait hors de la foule , pour compléter leur reconnaissance en tête-à-tête ; il continua son passage à travers les rues de la ville retentissantes de bénédictions, et, tristement préoccupé du pronostic des révoltes, des guerres et des maux qui devaient succéder à la Praguerie, il n'eut pas un sourire , pas une parole bienveillante , pas un regard indulgent pour les habitans^

264 LES FRANCS-TACPINS.

qui pleuraient de repentir. Dès qu'il fut entré au château , après avoir rendu ses actions de grâces à Dieu dans la cathédrale, ses hérauts allèrent crier au milieu des carrefours les lettres d'abolition accordées à Niort.

Le roi, encore trouhlé de la prophétie de Gnillaume, que n'avaient pu détruire en son esprit les plus sages raisonnemens d'Agnès Sorel, était assis dans la vaste salle du château, où il donnait audience aux maire, échevins et conseillers de la ville , et à toutes les personnes qui avaient quelque plainte à déposer devant lui; ses seigneurs l'environnaient chacun selon son rang. Le comte du Maine signait et scellait les ordres du roi en l'absence du chancelier; Agnès Sorel siégeait à la droite de son amant , comme un ange gardien de la couronne, et Jeanne Sanglier, qu'elle avait fait placer auprès d'elle, méditait l'instant favorable pour échapper à tous les regards que stimulait son voile baissé, et surtout à ceux d'Ambroise qui la persécutaient. Soudain un cri déchirant ramène le silence dans l'assemblée , et concentre l'attention sur un seul point : c'est Jeanne qui s'est précipitée au-devant d'un jeune homme que conduisent garotté deux archers de la garde écossaise ; elle a reconnu Jacquet , elle l'a pressé sur son sein qui palpite , elle le nomme avec des sanglots, mais elle n'ose pro-

LE SCPPLICF. 265

noncer le nom de Jean de La Roche. Ambroise a changé de visage d'après divers sentimens que fait naître en lui la vue de son frère: tour à tour la surprise, l'inquiétude, la colère et la vengeance se reflètent sur ses traits mobiles : il reste à sa place et remarque avec une joie cruelle les liens dont le jeune homme est chargé. Le comte de Richemont, qui paraît comme le bourreau derrière la victime, explique la présence de Jacquet. Celui-ci , dans l'enthousiasme de retrouver sa sœur Jeanne , est distrait un moment de l'amère douleur qui ne l'a plus quitté depuis la perte de Mathilde , et ne se souvient déjà plus du motif de sa venue avec le connétable. Les transports de Catherine en revoyant Guillaume le berger, avaient fait rire ; la rencontre de Jeanne et de Jacquet inspirait au contraire une pitié silencieuse et sévère, comme si on eût compris pourquoi Jacquet était garotté de la sorte , comme si on s'associait de pensée au deuil que portait Jeanne. Ambroise souriait.

— Chère damoiselle et sœur bien aimée, disait Jacquet en larmes , il ne me chaut de mourir désormais , puisque vous ai accollée en adieu , et je vous prie de rendre cet embrassement à notre frère Jean !

— Tu le lui rendras avant moi, cher enfant, reprit-elle en roTigissant, car les épousailles ne

sont pas achevées et ne sais quand elles le seront. Plût à Dieu que ce fiit en ce jour, pour acquitter mon serment!... Notre-Dame! es-tu captif , que te voilà lié de cordes? c'est toi, petit, qui m'as délivrée et désenchaînée naguères ; ores, je vais à cette fois délier ces nœuds et te libérer en revanche.

— Ma mie Mathilde de La Mothe-Sainte-Heraye est donc trépassée? reprit Jacquet avec un soupir; elle n'avait quatorze ans d'âge et je n'en ai seize! il me plait de la rejoindre et l'épouser au tombeau.

— Monseigneur , dit le comte de Richemont au roi qui s'intéressait aux caresses de Jeanne et Jacquet; on a pris ce jeune garçon entre les prisonniers du château : il est bâtard du feu sire de La Rochefoucault et a pour frère Jean de La Roche , capitaine des Francs-Taupins qui saccagent le Poitou au nom du Dauphin ; il était domestique et page chez madame de La Piocheguyon , au château de Saint-Maixent , qu'il livra de nuit aux gens dudit de La Roche: j'avais ordonné qu'on Ini coupât la tète , mais il m'est venu souci de votre serment sur l'hostie.

— Un serment sur l'hostie pour faire couper la tète à Jacquet! s'écria Jeanne qui, bondissant comme une lionne , serra plus étroitement cette tête menacée, et la protégea avec fureur. Sire

connétable , c'est un enfant qui n'a onc méfait ! je baillerais ma vie pour la sienne , et jure Notre- Dame qu'il n'a mérité tel châtiment! Sire,

rétractez l'arrêt du connétable !

— Saint Jean ! saint Jean ! est-ce bien ce même Jacquet, page de madame de La Rocheguyon? demanda le roi également embarrassé d'absoudre et de tenir un serment inviolable : de vrai, le serment fut protesté dessus le corps de Notre-Seigneur , à la communion , et depuis réitéré en ordonnance , savoir que cil qui a livré Saint-Maixent subirait la peine des traîtres.

Un silence d'attente et de terreur régnait dans la salle. Jacquet, qui avait essuyé ses larmes et relevé sa tête blonde avec fierté quand il se vit accusé , ne répondit rien ; Ambroise lança un coup-d'œil à Jeanne, qui y lut la perte de son jeune frère, et elle jeta les bras au cou de Jacquet, qui avait l'air de braver ses juges ; tous les assistans firent des vœux tacites pour que le serment du roi n'eût pas d'exécution , du moins sur ce courageux enfant, que n'atteignait pas la crainte de la mort. Le comte de Richement ressemblait à l'accusateur qui réclame une proie; car il ne pardonnait pas à Jacquet d'avoir pour frère Jean de La Roche, sans lequel la Praguerie n'eût pas abouti à une guerre civile encore incertaine.

— Mon cher sire , dit Agnès qui voulut s'inter-

poser comme médiatrice , eussiez-vous fait ce vœu imprudent , vous en seriez relevé sans qu'il coûtât l'horrible supplice d'un enfant noble.

— Saint Jean ! ma mie , vous ne savez ce que c'est qu'un serment solennel dessus l'hostie sacrée? interrompit le roi avec amertume : onc je ne commettrai si énorme sacrilège, le pape daignàt-il me le remettre ici-bas comme au ciel! le salut de ma couronne et de mon âme dépendent de ce vœu, qui fut ouï de notre Rédempteur et aussi de tous ceux que je pris à témoin eu la chapelle de Poitiers. Un roi qui n'accomplit sa parole encourt le mépris des hommes et la vindicte de Dieu. Je dois et veux accomplir la foi jurée pardevant riîostie de Pâques.

Il est résolu que serai décapité , dit tranquillement Jacquet à Jeanne que la réponse du roi avait foudroyée : or , je vous encharge , ma bonne et honorée sœur, de porter mes adieux à notre frère aîné et lui redire comme je l'aimais de ferme amitié, comme j'aurais voulu vivre en l'aimant et servant , car il n'est au royaume de France plus haut et plus vaillant chevalier. Certes, j'aurais versé tout le sang de mes veines pour le faire content dans ses amours, et je déplore que ne soyez sa femme plutôt que celle du moine , car il vous eût de bon cœur épousée

— Eh ! quoi dis-tu? Jean de La Roche a regretté

que je ne fusse sa femme? ce fut sans doute de sa part un très-honnête regret, qui me console autant qu'il se peut faire en inconsolable angoisse ; mais lors, mon frère et ami Jean ne connaissait ma honte , l'enlèvement, la prison , les violences d'un méchant ? je ne sais , à cette heure , s'il me blâme et accuse à cause de mon déshonneur? je me résigne à tout, mais non jamais à être diffamée de celui que tant et trop j'ai adoré ! Las ! il ignore les grands maux que j'ai pâtis , et plus que tout la contrainte de ce mariage maudit

— Feu notre seigneur et père ordonna en son testament que messire de La Roche vous prît à femme, et il entendait obéir audit testament , si vous n'aviez rompu son projet par ce mariage.

— Ce mariage n'est point fait et ne se fera ! par ainsi, je m'exempte d'un double crime ! Jean ne renonce à m'épouser, dis-tu? Jean ne méprise l'infortunée Jeanne? oh ! mène-moi vers lui!

Elle s'efforçait d'entraîner Jacquet , et il fallut le regard furieux d'Ambroise pour la faire revenir à elle-même, pour lui rappeler en même temps la promesse qu'elle avait donnée, le devoir qu'elle s'était prescrit, et l'arrêt de mort qui pesait sur la tête de Jacquet. Le roi et les assistans avaient écouté avec attendrissement les adieux suprêmes du frère et de la sœur : celui-ci ayant refusé de répondre et de nier la trahison qu'on lui attribuait, était

270 LES FRArîCS-TA^PI^S.

condamné définitivement. Agnès Sorel essayait en vain à l'oreille de Charles un plaidoyer touchant qui ne pouvait rien dans la situation des choses , puisqu il ne s'agissait ni de justice ni de clémence , mais d'un serment public sans subterfuge possible : car à cette époque on en usait avec Dieu de même qu'avec les hommes , et, dans les sermens ainsi que dans toutes les circonstances de la vie sociale , on sacrifiait sans scrupule l'esprit à la lettre.

— Monseigneur, dit Agnès après avoir épuisé toute sa logique pour la défense de Jacquet, j'accepte votre serment et veut qu'il soit maintenu en intégrité ; mais il importe de ne confondre le coupable et l'innocent; car en cette affaire je ne vois qu'un accusateur , qui est M. de Richemont, et un juge qui est vous-même : ainsi je ne vois et n'entends nul témoin de ce méfait.

— Par saint Yves ! reprit le connétable qui se mordit les lèvres à cette objection , il se présentera plus de mille témoins au lieu d'un , lesquels certifieront le fait qui fut aux yeux de tous !

— Beau cousin , repartit le roi empressé d'échapper à son serment et aux reproches d'Agnès, je vous requiers de mettre en liberté ce petit page , d'autant que les témoins ne sont venus à mon tribunal , et que je garde mon droit de clémence royale, tant que je puis douter que ce fut le

traître qui livra ma bonne ville de Saint- Maixent. Mais le véritable traître se garde d'être pris et convaincu , par saint Jean ! car je n'aurais excuse de retarder mon rigoureux serment. Vite , dépêchez ; éloignez cet imprudent garçon !

— Pars vitement, et le seigneur Dieu t'assiste en chemin ! s'écria Jeanne toute larmoyante de joie à la délivrance de Jacquet , et surtout enivrée de l'amour que Jean de La Roche conservait pour elle ; n'omets de dire à mon bel ami que cette alliance maudite ne se fera point et que Jeanne ne deviendra l'épouse d'Ambroise, fût-ce pour une heure !

— Arrête , Jacquet , et me reconnais ! cria Ambroise en s'avançant et en le saisissant par le bras ; sire connétable , ordonnez qu'il soit fait de lui suivant le serment de monseigneur le roi, car je le jure par la Passion de Jésus-Christ et sur ma damnation éternelle, c'est icelui Jacquet qui livra ville et château , tellement qu'il tenta de m'induire en trahison et tirer de moi les clefs du portail de la Croix.

— 0 la vilaine action , mon frère ! répliqua froidement Jacquet qui avait eu le temps de reconnaître l'abbé sous le casque du capitaine ; j'eusse préféré qu'on me tranchât la tête sur les remparts , plutôt que de voir cette trahison pire c|ue la mienne ! car vous ne sauriez faire que vous

272 LES FRAUCS-TAUPinS.

ne soyez mon frère; et un frère qui sollicite la mort de son frère pèche plus que celui qui trahit le roi par amour de son frère.

— Lâche et odieux fratricide î reprit Jeanne que l'indignation avait écrasée un moment, est-ce point assez de péchés et souillures ? je t'aurais possible tout pardonné , excepté la mort de ton frère ! . . . Jacquet , je te vengerai , puisque je l'épouse pour son châtiment... Mais non, nous avons un bon sire qui empêchera ce meurtre être consommé , et ne prêtera son autorité à l'œuvre du moine !

— Jeanne , la faute en est à vous , qui m'avez bravé et insulté ! répliqua le moine sans avoir égard au murmure d'horreur que sa dénonciation avait soulevé dans toute la salle : direz-vous encore que ce mariage ne se fera ? détesterez -vous encore votre promesse? avertirez-vous encore Jean de La Roche qu'il vous peut aimer , que l'aimez pareillement? déniez-vous donc de m'épouser?

— Faux et meurtrier ! il me tarde au contraire que ces épousailles soient à terme ; et si l'envoyé retournait de Rome à cette heure, je voudrais qu'à cette heure le mariage fût fait pour ta peine!

— Combien qu'il soit fâcheux et de pernicieux exemple qu'un frère déclare la forfaiture fraternelle , dit le roi avec un soupir , Ambroise ,

maintenez-vous la traîtrise de votre frère Jacquet?

— Oui, je jure derechef comme j'ai juré ^reprit Ambroise exaspéré par les mépris de Jeanne et persévérant avec réflexion dans son témoignage spontané , je jure le seigneur Dieu , la Vierge et tous les Saints du paradis, que ledit Jacquet est venu en mon abbaye pour m'inviter à la rendre au Dauphin, cependant qu'il rendrait ville et château : or , je l'enfermai pour prévenir cette reddition , et il s'enfuit pour porter à Jean de La Roche les clefs qu'il avait prises dessous le chevet de dame de La Rocheguyon , voir ce fut lui qui entra premier par la poterne

— Tu mens, moine , interrompit Jeanne avec toute l'énergie de la haine et du désespoir , tu mens à la face de Dieu et du roi ! Si j'étais porteur d'épée, je te forcerais avec l'épée d'abjurer cette calomnie ; mais tu triomphes de ce que je n'ai de quoi prouver ta perversité et félonie ! — Monseigneur, durant le siège, mon frère Jacquet descendit en la noire prison où me retenait cet inique affronteur , lequel a mérité mieux que la mort, mieux que l'enfer! je vous jure et certifie , mon pitoyable sire , que Jacquet n'a pu livrer le château, d'autant qu'il ne songeait lors qu'à me retirer des mains du moine !

— Assez et trop long-temps dure ce débat, dit 3 24.

Jacquet avec une noble audace : il est vrai que j'emblai les clefs du château pour y introduire mon frère Jean de La Roche ; je n'aurai garde de nier cela, peur qu'un autre innocent soit repris de ce fait qui m'appartient. — Sire, commandez qu'on fasse droit à votre serment et aussi à Tardant désir du moine, que ma vie importune autant qu'à moi. Ne cherchez ailleurs le traître qui livra Saint-Maixent, et punissez-moi de n'avoir réussi; aussi bien ai-je goût à la mort, pour ce que ma mie Mathilde est allée hors de ce monde ! Cet aveu, que ne dictait pas une orgueilleuse bravade, mais une profonde répugnance à vivre, frappa de consternation tous ceux qui l'entendirent, et des larmes ruisselèrent sur toutes les joues : car il semblait qu'on pleurât plus facilement dans ces temps naïfs où le rire était aussi plus à l'aise qu'aujourd'hui. Agnès Sorel se pencha vers le roi pour mêler à des sanglots quelques prières et quelques conseils. Jeanne Sanglier s'était rejetée dans les bras de Jacquet délivré trop tôt de ses liens , et elle n'avait plus la force d'opposer un dernier obstacle au coup funeste qui devait lui ravir son frère , qu'elle avait sauvé une première fois. Ambroise, impassible dans cette scène de désolation qu'il avait causée , se réjouissait d'avoir payé à Jacquet la délivrance de Jeanne, et de ployer sous lui les superbes dédains de cette

lE SUPPLICE. 275

femme, qu'il ne violentait plus avec des chaînes sur la paille d'un cachot et dans une lutte corps à corps.

— Sire, mon redouté sire, ne le croyez pas, cet insensé qui s'accuse ! s'écria Jeanne en se traînant aux pieds du roi, le front dans la poussière ; il n'a point fait la trahison... C'est moi qui la fis , car j'aimais d'amour messire de La Roche; et s'il m'eût demandé votre royaume , je n'eusse hésité à le lui rendre , comme je lui rendis Saint- Maixent!... croyez-moi et m'envoyez sous la hache!... Mais vous, père de justice, roi débonnaire et propice aux misérables , ne servez la perfidie du moine qui se revenge, qui ment, qui veut occire son frère ! . . . Pardon , grâce , merci !

— Sire , je me jette à vos genoux pour semblable requête , dit Agnès en imitant Jeanne et résistant aux efforts du roi pour la relever ; je prends sur moi devant Dieu le parjure qu'il y aurait à faire miséricorde à cet enfant , lequel ne discerne le mal du bien , et ne distingue ce qu'est une trahison ! pardonnez-lui comme nous lui pardonnons , comme le Seigneur-Christ pardonna de sa croix à ses crucificateurs ! . . . Voyez , monseigneur, il n'a encore poil au menton et ne passe guère en âge ma fille Charlotte : est-ce pas, petit, que tu n'as douze ans accomplis? Assurément, ce serait cruauté et jugement atroce que de couper la tète

276 LES PRANCS-TAUPINS.

de cet enfaoçon. Pensez-y, sire, la cruauté sied aux bêtes et non aux rois ! faites merci, à condition qu'il fasse amende honorable ! Pour Dieu, ne le tuez point !

— Agnès, ma mie, ne me contraignez de la sorte, reprit Charles dont l'embarras cherchait un avis dans tous les yeux où il ne trouvait que des larmes : un serment dessus la sainte hostie ne se peut rompre ni ajourner! le coupable avoue les faits , que le témoin atteste par serment!... Madame de Beauté , demandez une pièce de mon royaume , et vous l'aurez sans délai... Jeanne, il le fallait emmener, nonobstant toute récrimination!.... Je donnerais mes levrettes royales , le jeu de l'arbalète et encore le jeu des échecs , pour sauver ce criminel qui s'est accusé follement!... Si je faussais mon vœu , onc je ne pourrais approcher de la très-sainte Table ! . . . . Aidez-moi , mon frère du Maine; monsieur* le connétable, je m'en rapporterai à votre arrêt.

— Monseigneur , la trahison est prouvée et tout bellement avouée , répondit le comte de Richemont qui avait seul les yeux secs ; donc il convient tenir votre serment , qui fut horrifique , et qui vous pèserait en purgatoire plus qu'une meule de moulin : ce pourquoi j'ordonne que ledit Jacquet soit conduit en la ville de Saint-Maixent pour y être mis en quartiers !

LE srppLiCE. 277

Un cri épouvantable domina la rumeur excitée par cet arrêt inflexible : c'était Jeanne qui tombait évanouie en embrassant les genoux du roi. Celui-ci sut bon gré au connétable d'avoir assumé sur lui-même la responsabilité du serment royal, et pourtant il fondait en larmes de concert avec A{jnès Sorel , qui lui reprochait son inhumanité. Toute l'assemblée flottait dans un désordre de plaintes et de regrets : Jacquet baisa encore une fois Jeanne, qu'on emportait sans connaissance, et suivit de bonne volonté les archers écossais qui Je remirent à une grosse troupe de gens darmes chargés de le conduire à Saint-Maixent pour y être exécuté le jour même. Aussitôt après son départ, l'attention de la cour se tourna d'un autre côté. Ambroise errait seul dans le préau, sans trouver personne qui osât l'aborder ou le regarder en passant : on le fuyait comme s'il avait au front le sceau de la malédiction.

Agnès Sorel entra , avec cette précaution qu'on accorde également aux souffrances du corps et de l'àme, dans l'oratoire où Jeanne, prosternée sur un prie-dieu , devant l'image de la Passion , répandait autant de larmes que de prières sur le sort de Jacquet , qu'elle savait condamné, mais qu'elle ne croyait pas si près de subir son arrêt : elle avait long-temps cherché le moyen de le sauver, et le ciel qu'elle implorait ne venait pas à son se-

278 LES FRAÎVCS-TACPOS.

cours pour lui inspirer quelque heureux dessein , car elle n'espérait plus rien de la clémence du roi, lié par un serment inexorable ; et seule, sans appui , sans amis à la cour , où tout lui était nouveau et inconnu, elle s'avouait en gémissant son impuissance à délivrer Jacquet , à le rendre sain et sauf à Jean de la Roche. C'était encore vers Agnès Sorel que se dirigeait son espoir suprême et inquiet , lorsque celle-ci parut comme un protecteur. Elles s'embrassèrent en silence avec ces sanglots mutuels qui ont une voix pour le cœur, et qui se confondent de même que les pensées douloureuses qu'ils expriment avec des pleurs.

— Jeanne, ma sœur, dit Agnès pénétrée de l'émotion qu'elle allait communiquer à son amie , le messager de Rome est revenu à l'heure , et apporte lettres du pape , qui relève de ses vœux l'abbé de Saint-Maixent. Or le roi entend que le mariage soit vite célébré pour cessation du scandale, et aussi pour son prochain départ en Bourbonnais , où la Praguerie fait le dégât.

— • Loué soit le seigneur Dieu et merci au saint père le pape ! s'écria Jeanne Sanglier avec une exultation de vengeance. Dites au roi que je requiers et attends le mariage comme le pécheur l'absolution. Dites qu'il me plait que les épousailles se fassent en ce même jour , afin que mon

déshonneur soit pins tôt vengé et aussi mon petit frère Jacquet.... Çà , où est-il ? Où l'a-t-on emprisonné ?

— Las ! Notre-Dame de Loches soit en aide à son âme ! car il n'ira languir en prison et dure captivité. Voici qu'on le mène à Saint-Maixent pour y être supplicié aux flambeaux ! . . .

— 0 roi inclément et mal gracieux, cruel et haïssable sire ! interrompit Jeanne qui se rappela l'arrêt du connétable et l'inflexibilité de Charles YII : supplicier , mettre en quartiers ce pauvre et innocent orphelin ! Cela ne saurait réussir sans que la Providence y fasse obstacle ! Il a trahi et livré la ville , ce dit-on ? S'il fût vilain de bas lieu , on l'eût pendu aux créneaux, et nul n'y contredirait; mais il est fils d'un noble homme et puissant seigneur : on ne peut attenter à sa personne sans jugement des pairs! Ah!... madame, il est condamné , on le conduit à la mort , on le va écarte- 1er , ce qui est peine infamante ! Comment le garder de cet inique arrêt ? Comment le renvoyer à son frère , qui tant l'aime , qu'il en mourra de deuil?

— Misérable mie , je suis marrie de votre marrison , je me deulx de vos douleurs , je plains vos plaintes , mais je ne puis inventer un miracle, si quelque saint ne s'ofiie à m'assister.

— Sur la perte de mon corps ! il faut pourtant

280 LES FRANCS-TAUPIWS.

que j'empêche ce meurtre être fait, et je m'en vais courre à Saint-Maixent prier et conjurer les gens de l'escorte , les tourmenteurs , le populaire ! . . . . Ambroise , suppôt du diable et bourreau des tiens, c'est de par toi et ta méchanceté qu'il est réduit à cette extrémité ! . . Madame , avez-vous derechef intercédé le roi?

— Mes suppliques ne feraient plus que celles de madame la Vierge auprès de lui , pour la révérence qu'il a aux sermens ; j'ai bellement jeté larmes, cris et oraisons sans émouvoir sa volonté, et j'ai ferme assurance qu'on n'y parviendrait onc; ce pourquoi , ma chère et dolente amie , il faut compter sur meilleure chance d'un autre côté , et ne perdre heure du jour.

— Possible est-il jà martyre et meurtri , cet infortuné frère!... M. Jean de La Roche m'accusera de i»e l'avoir sauvé ! Certes je le sauverai contre tous, et si vous me baillez secourable appui, voilà de quoi !

— Demandez , exigez ce qu'il convient de faire, et je m'y emploierai de grande force , mon aimable sœur , car je ne trouverai rien trop dur et trop ardu aux fins de vous être agréable , pour la vraie amitié que je vous porte et pour l'envie que j'ai de racheter les jours de ce gentil page , qui deviendra beau chevalier et loyal servant des dames ; je jure Notre-Dame que serez satisfaite comme il faut!

— Vous avez certainement quelque fidèle domestique et dévoué? donc, il suffit de l'envoyer au camp de M. Jean de La Roche pour rendre en ses mains l'épître que j'écrirai, et par- là sera sauvé Jacquet.

— Eh quoi ! madame ma mie , m'incitez-vous à trahir le roi , notre bon et redouté sire ? M. Jean de La Roche est capitaine desFrancs-Taupins, et soutient la rébellion du Dauphin en Poitou?

— Vrai est , ma charitable dame ; mais , par dessus tout, M. Jean de La Roche est frère aîné de Jacquet , qu'on veut trop inhumainement immoler , et il fait bon qu'il soit informé du péril de son jeune frère.

Jeanne Sanglier écrivit à la hâte une lettre où ses larmes effaçaient chaque mot qu'elle traçait d'une main frissonnante : elle mandait à Jean de La Roche la prise et la condamnation de Jacquet; elle lui marquait en outre que son frère était conduit sous escorte, de Niort à Saint-Maixent , pour y être exécuté le soir même. Elle jugea inutile d'ajouter ce qu'il devait faire pour enlever et délivrer la victime : un moment de plus pouvait décider des jours de Jacquet. Elle ferma et scella son message, qu'elle remit à la discrétion d'Agnès, qui hésitait à s'en charger, car elle en ignorait le contenu. Jeanne, comme si elle n'osait s'adresser personnellement à Jean de La Roche, s'était ca-

282 LES FRà>CS-TACPi:<S.

chée dans cet écrit , où ses larmes seules la faisaient reconnaître.

— J'ai Totre serment , et crois que vous le tiendrez pour amour de moi , dit-elle à l'indécise Agnès : ci est incluse la vie de mon frère Jacquet; mais il importe que le papier soit bientôt transmis à son adresse sans faute ni retardement.

— Si c'est péché , je vous le donne à garder , répondit Agnès Sorel en cédant aux instances de Jeanne; si c'est trahison , je m'en lave les mains; mon serment est injuste et mauvais, toutefois je ne le fausserai. Donc , ne vous étonnez que le roi fasse de même. Cette épître sera ce soir aux mains de M. de La Proche, et mon ami Etienne Chevalier la portera. Çà, que résolvez-vous pour vos noces ?

— Je désire , je veux qu'elles soient à terme en ce jour et à l'heure , s'il se peut faire , car j'ai aussi juré un vœu, et si je recule de le tenir, onc ne le tiendrai-je ! Or je suis prête à la cérémonie , et, quoi qu'il advienne, madame et bénévole amie, n'augurez mal de ma fermeté en vengeance comme en amour. Le moine, qui m'a diffamée, n'est pas au point où il pense être pour sa joie ! Ce mariage ne m'effraie tant que vous présumiez, et l'époux s'en devrait effrayer davantage!.... Agnès, aidez-moi seulement à préserver la vie

de mon frère Jacquet , et je paierai cette dette dans l'éternité.

Des embrassennens et des larmes furent les adieux de ces deux femmes attachées l'une à l'autre par une sympathie encore neuve mais solide; car le danger et le malheur établissent des rapports intimes entre les âmes, et les plus vives amitiés ne sont pas toujours les plus anciennes. Quelques instans après , Etienne Chevalier se dirigeait au galop vers le château de Lusignan , devant lequel campaient les Francs-Taupins.

Jacquet, garotté sur le cheval d'un homme d'armes, avait été conduit rapidement de Niort à Saint-Maixent, où son exécution fut suspendue, malgré les ordres exprès du connétable de Richemont. Le prévôt des maréchaux était retenu par une attaque de goutte dans son lit , et il délégua deux tourmenteurs-jurés qui n'arrivèrent qu'à la nuit tombée : c'était l'heure fixée pour le supplice qui avait été crié à son de trompe dans les carrefours de Saint-Maixent. Le bruit de cette exécution exemplaire s'était répandu aux environs avec une telle promptitude, que des spectateurs accourus de tous côtés avaient donné un air et un mouvement de vie à la ville privée de sa population , et les portes furent laissées ouvertes à la foule de curieux qui venaient chercher leur partie de plaisir. Les pendaisons et les noyades étaient

284 r.ES FRAUCS-TAUPI.-VS.

communes et fournies par les vilains ; mais cette fois il s'agissait d'un noble à voir écarteler : le patient , comme le supplice , avait le mérite de la nouveauté.

— Mon révérend père , dit Jacquet au chapelain de madame de La Rocheguyon , lequel vint l'assister à ses derniers momens : feu damoiselle Mathilde de La Mothe Sainte-Heraye périt bien misérablement , hélas !

— Elle fat poursuivie du bâtard de Bourbon, qui la voulait outrager , et dans sa fuite sur votre coursier qu'elle chevauchait , elle eut la tête fracassée à la voûte de la poterne basse du château.

— Je prie Dieu qu'il fasse justice de ce meurtrier bâtard et de sa criminelle poursuite ! Elle est morte vierge et martyre , la pauvre damoiselle, et, à ce compte , est-elle en paradis , où je puisse aller pour prix de ma mort expiatoire ! Or je vous adjure , mon révérend père , qu'on me place au tombeau non loin de ma dame , afin que soyons mariés par la mort, qui tout désunit, mais unira nos cendres.

Jacquet fut mené processionnellement au portail de la Croix et à la porte de l'église du château , pour y faire amende honorable , couvert d'un voile noir et une torche à la main. Il traversa une multitude ii-ritée et insultante qui menaçait de le déchirer en lambeaux. Ceux-ci lui

LE SCPPLICE. 285

reprochaient la mort de leurs parens , de leurs femmes, de leurs enfans; ceux-là , l'incendie et le pillage de leurs maisons ; d'autres lui crachaient au visage, d'autres lui jetaient de la boue , quelques-uns poussèrent la cruauté jusqu'à le frapper. Jacquet ne sentait rien , ne voyait rien et n'entendait rien : il exaltait sa pensée vers Mathilde , dont il se figurait ouir l'appel consolateur, et qu'il regardait, douce et plaintive apparition, à travers la trame sombre de son voile. Les cris , les injures , les coups n'eurent pas le pouvoir de détruire son amoureuse extase, même lorsqu'il parvint au lieu du supplice; on lui ôta son funèbre appareil , et on lui lut, à visage découvert, la sentence terrible sans qu'il se plaignît, sans qu'il changeât de visage. Son courage frappa de respect ceux qui l'insultaient avec le plus d'acharnement , un silence attentif pesa sur la multitude qui tout-àl'heure grondait autour du condamné.

Jacquet fut lié horizontalement par les jambes et par les bras à deux forts chevauK montés par les tourmenteurs qui enfoncèrent leurs éperons , et firent retentir leurs fouets à un signal convenu. Les chevaux partirent la bride sur le cou , et s'arrêtèrent à la fois , comme domptés par une force surnaturelle. Ce fut le nom de Mathilde que répéta le malheureux dans les angoisses de la plus atroce douleur; les (lambeaux, qui éclairaient 3 a5.

286 LES FRATïCS-TAUmS.

cette scène épouvantable , montrèrent plus d'effroi sur les traits des assistans que de désespoir sur le front calme du supplicié , qui pleurait. Le fouet retentit de nouveau , les chevaux se précipitèrent d'un nouvel élan , mais ils rompirent l'obstacle qui les avaient arrêtés, et entraînèrent loin de là leurs cavaliers , emportant des débris humains tout sanglans. Jacquet avait cessé de nommer Mathilde , et tous les yeux cherchaient avec horreur au milieu de la place une masse informe et inanimée.

Tout-à-coup des cris éclatent de toutes parts , ce sont des cris de détresse , et aussitôt , d'un mouvement spontané, la foule s'enfuît dans toutes les directions. Jean de La Roche et les Francs- Taupins ont fait irruption dans Saint-Maixent, ils occupent les portes , ils courent de rue en rue , la consternation marche devant eux. Un homme fend la presse et s'ouvre une issue avec la pointe de son épée; il arrive haletant sur la place déjà déserte : une torche qui brûle à terre luit dans les ténèbres auprès d'un tronc mutilé qui respire encore. Jean de La Roche se penche vers cet objet affreux, pousse un gémissement, recule et demeure immobile de stupeur; puis il se rapproche et s'agenouille. Jacquet rouvre les yeux , reconnaît son frère, et s'efforce de lui faire signe qu'il l'a reconnu. Jean de La Roche est près de tomber

à côté du mourant, qu'il embrasse avec de som'ds gémissemens.

— Frère, lui dit Jacquet en râlant , fais que je sois inhumé avec ma mie MathiJde !.. Adieu vous dis à regret!... Jeanne vous aime grandement!... Le moine est cause que je meurs de la sorte !... Aussi bien , ne pouvais-je vivre davantage en ce monde où Mathilde n'est plus.... J'eusse préféré toutefois être occis par les armes et mourir vaillamment.... Las ! à votre exemple, j'aurais été preux chevalier !

— Jacquet ! cria Jean de La Roche en couvrant de baisers ce cadavre hideux , ah ! pourquoi ai-je tardé de venir ? Il serait vif encore ! Ambroise n'a plus épargné son frère qu'il fit de Jeanne! Désormais il convient qu'il expie sa scélératesse ! Malheur à cette ville dans laquelle fut le repaire du moine, la prison de Jeanne et le martyre de Jacquet ! ... A sac , à sac ! tue , tue !

C^HAPZTriS zzzzz.

Amour , Fortune et Mort , aveugles et bandez Font danser les humains , chascun par accordance , Car aussitost quWmour a ses traits desbandez L'homme veult commencer à danser belle danee : Puis Fortune , qui sait le tour de discordance , Pour un simple d^amour faict un double branler : Du dernier tourdion la Mort nous importune, Et si n'y a vivant qu'on ne voye esbranler , A la danse de mort, d'amour et de fortune.

PiLRHE MicHiULT, Dansc des AvcugUs.

€a Utncjcancf.

Le mariage de Jeanne Sanglier avec Ambroise eut l'air d'une cérémonie funèbre, quoique l'autel fût paré de roses, le prêtre revêtu d'ornemens de fête , et l'église pleine de nuages d'encens. Ambroise, magnifiquement habillé de riches étoffes, et resplendissant de dorures , ressemblait à un triomphateur, et, lorsque son regard enorgueilli d'amour se détachait de la victime qu'il condui-

292 LES FRANCS-TACPIÎVS.

sait au sacrifice , on eût dit qu'il voulait prendre l'assemblée à témoin de la muette résignation de Jeanne, et justifier par-là les cruelles violences qu'on lui reprochait tout haut. Jeanne n'était pas déchei>elée , selon l'usage des épousées, qui allaient ainsi les cheveux épars pour pleurer d'avance leur virginité. Jeanne avait le costume noir sans broderie, sans fi)urrure et sans or ni argent , comme une veuve : elle ne versait pas une larme ; mais une agitation intérieure faisait bondir son sein sous la guimpe. Elle répondit d'une voix ferme aux formules solennelles , et accepta , non sans un tressaillement visible, l'anneau et la main d'Ambroise. Alors elle fixa sur lui des yeux enflammés de joie et de courroux. Agnès Sorei assistait à cette alliance odieuse , afin d'en rendre compte au roi , qui priait dans son oratoire à l'intention de Jacquet supplicié à Saint-Maixent pour l'acquit d'un vœu insensé. Agnès observait avec inquiétude le calme de Jeanne sous la bénédiction nuptiale; car elle connaissait l'invincible répugnance de celle-ci pour l'homme qui avait ajouté à tous ses crimes la perte de son jeune et malheureux frère. Jeanne, prosternée en oraison , se releva radieuse et consolée , comme si elle fût assurée de l'assistance céleste , comme si elle fût heureuse d'être femme légitime du moine , qui souriait de bonheur à ses côtés. Elle sourit aussi ,

LA. YEI^GEANCE. 293

mais d'un sourire menaçant et fatal. Agnès , qui l'attendait au sortir de la chapelle, l'arrêta pour l'embrasser au passage, et elles se tinrent embrassées en mêlant leurs larmes.

Qu'elle est lugubre , cette alliance brusque et nécessaire qui n'est qu'une expiation et un devoir ! Le château de Niort n'a jamais été plus morne , malgré le séjour du roi , qui a passé le reste du jour dans son retrait, et qui refuse de voir les époux qu'il a faits ; car il craint de nouveaux combats à soutenir au sujet de l'infortuné Jacquet , qu'il n'est plus temps de sauver ; il craint surtout de manquer à son serment , en révoquant l'arrêt de mort qui s'exécute à l'heure même. Pas de ménétriers qui célèbrent les noces aux sons des flûtes et des hautbois ; pas de festin pompeux où s'échangent les coupes et les drageoirs; pas de bal pétulant où la danse anime au plaisir ! Partout le silence de l'attente et du pressentiment le plus sombre. Les torches semblent éclairer plus tristement le château , les chiens rampent et hognent , les galeries sont désertes , çàet là deux gentilshommes s'abordent avec mystère et se quittent aussitôt comme des conspirateurs ; autour des cheminées et des chauffedoux on se gi'oupe et on s'entretient à voix basse. Chacun plaint Jeanne , chacun déteste Arabroise. Celui-ci , que tourmente sa passion impatiente des

294 LES FRANCS-TAUPI^S.

lenteurs du temps , dévoré de désirs qui renaissent plus ardens après trois mois de possession , erre seul et au hasard dans les cours et sur les parapets. Il attend qu'on l'appelle dans la chambre conjugale, il compte et gourmande les heures, sans prendre garde aux lueurs rougeâtres qui colorent Saint-Maixent , ni aux cris des corbeaux qui attaquent les pendus branlant aux créneaux des tours.

Jeanne Sanglier, que l'indécision et le désespoir ont reprise plusieurs fois à mesure que la nuit devient plus épaisse , s'est décidée enfin à se rendre dans la chambre funeste où son mari viendra la retrouver ; Agnès Sorel , qui l'encourage et qui pleure avec elle , a voulu l'accompagner jusqu'au lit nuptial , dont la vue renouvelle les terreurs et le trouble de l'épousée, comme un condamné sent faillir sa force et sa résolution à l'aspect de la hache et du bourreau. Mais bientôt elle reprend sa sérénité et sa confiance; au lieu de chercher un nouveau retard , elle se hâte , elle a caché sous le chevet un chapelet sans doute , ou bien un reliquaire qu'elle tira de sa poitrine ; elle se dépouille de ses vêtemens de deuil, et elle se couche avec une résignation , avec un empressement qui étonne Agnès au point de lui donner à penser qu'Ambroise sera le bien -venu; mais comme elle se préparait à céder la place à l'époux,

L\ VE^'GEAXCE. 295

Jeanne lui saisit la main et la retint penchée vers elle, en regardant si la porte ne s'ouvrait pas. Jeanne, plus blanche que les linges qui la couvrent, plus décharnée qu'une malade , est pourtant belle encore dans sa maigreur blême et languissante.

— Madame, dit-elle d'un accent ému et tremblant, ayez souvenir de votre promesse, sans quoi vous ne me trouverez vive au jour demain ! Ordonnez que partout votre nom soit mon saufconduit.

— Mon ami Chevalier , qui a si bien et promptement fait votre message à M. Jean de La Roche, est allé sans débotter transmettre à chacun mes ordres; mais, pour Dieu ! que voulez-vous faire?

— Quelque chose que je fasse , ma très-bonne dame , ce sera œuvre licite et approuvée de Dieu; toutefois , je ne doute que vous m'approuviez , connaissant les maux inouïs que j'ai soufferts.

— Notre-Dame de Loches! si j'eusse autant pâti, j'aurais la mort préférée à ces noçailles mal gracieuses ; mais puisque vous les supportez , il ne m'appartient d'y contredire, et je vous loue de votre belle patience. Çà,mon amie chère et loyale, que prétendez-vous de cette liberté d'aller et venir au château et dans la ville la nuit durant? Est-ce pour tirer à la fuite ?

— Vous aviez consenti à ne m'interroger là-

dessus ; car je ne saurais vous contenter, ma trèsindulgente darae. Néanmoins, faites état que je veuille m'enfuir, et par-là échapper à mon devoir d'épousée? Blàmeriez-vous mon dessein et n'y aideriez-vous pas , dites? car vous devez entendre ce qu'est qu'un époux qui fut ravisseur , violeur, et ensuite meurtrier d'intention !

— Si telle est votre envie , le seigneur Dieu et sa benoîte mère la protègent ! Ce n'est assez de mon nom pour favoriser votre fuite , et , de plus, voici le sceau du roi en cet anneau , afin que nul n'empêche votre liberté!... En quel lieu irezvous en sûreté , ma pauvrette ? En quelque saint moùtier ? Las ! je m'ébahis de deux choses, savoir : ce mariage et votre fuite à demain ?

— Ne vous ébahissez d'aucune chose, ma dame et bien secourable maîtresse ; car , m'est avis , un bon ange m'inspira, et fût-ce celui de M. Jean de La Roche ! je ferai ce qui est écrit , et le péril ne reculera mon projet que j'ai mûrement dressé. Je ne suis en peine de ma retraite , et pourvu que je sorte de Niort sans encombre, je sais où il faut tendre pour finir cette emprise.

— Est-ce pas , que vous présumez vous évader durant le sommeil de votre époux? Vraiment, cuidez-vous qu'il s'endorme en cette plaisante nuit? Et s'il ne dort , persévérerez-vous à fuir?...

— Ah ! madame , ne raillez de moi en ce mo-

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ment ! J'ai besoin d'une puissance d'âme qu' il vaut mieux réconforter!... Adieu, je l'entends qui vient , et veut entrer maintenant , je n'ai peur de lui !

— Je n'ai cœur à railler , ma mie , et je voudrais plutôt vous préserver du fâcheux assaut qu'osez affronter. C'est lui de vrai ! N'avez-vous rien en plus à requérir de ma grande amitié pour vous ?

— Non , mais cent mille actions de grâces à vous présenter pour vos gentils services. Agnès autant bonne que belle, je vous aimerai jusqu'en paradis!... Oh ! s'il vous plait , veillez et priez à l'égard de moi !

Agnès Sorel se retira en déplorant la destinée de Jeanne , qu'elle laissait à la merci d'Ambroise, et , d'après les désirs de son amie, elle s'enferma pour prier , tandis que les archers écossais , postés aux environs de la chambre des époux , avaient mission d'écarter quiconque ferait raine d'écouter à la porte , suivant un ancien usage , dont les rois eux-mêmes n'étaient pas exempts la nuit de leurs noces. Agnès, en femme d'expérience, se persuadait que Jeanne avait trop attendu pour persister dans son projet de fuite après une nuit donnée à l'époux, et que celui-ci serait assez habile pour acheter l'oubli du passé. Cependant Ambroise s'était précipité vers le lit où Jeanne trem- 3 26.

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blait à son approche ; mais elle lui fit signe de contenir ses transports et de s'éloigner d'elle , jusqu'à ce qu'elle l'appelât pour lui pardonner. Un geste et un regard impérieux furent une barrière que cet amant soumis ne voulut pas franchir.

— Ambroise , lui dit-elle d'une voix, sourde, vos péchés envers moi sont moins graves que ceux envers le ciel. L'absolution qu'en avez reçue les a tous lavés , et devant qu'entriez dedans ma couche , je vous prie de détester votre méchanceté à deux genoux et à haute voix , afin que le Seigneur vous baille miséricorde , en cas que subitement alliez de vie à mort eu cette nuit !

— Je ferai comme il vous plaira commander , répondit Ambroise en s'agenouillant au pied du lit, j'entends honorer votre gente et divine personne plus que je ne fais Dieu! Sus. récitez l'oraison que je redirai mot à mot pour vous agréer. Tâchez qu'elle soit brève, madame d'amour, car j'enrage de vous voir au lit, et de ne vous pas tenir nu à nu en mes bras.

— Beau sire Dieu , que j'ai grandement offensé par faits et dits , récita Jeanne d'un accent clair et solennel , je m'accuse à toi de ma forfaiture , et mets ma vilaine âme à ta merci, suppliant que tu la veuilles prendre et purger de toute iniquité en mémoire de mon exemplaire châtiment qui me puisse sauver des flammes éternelles de l'enfer !...

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— Quel propos est-ce là , mignonne ? interrompit en éclatant de rire Ambroise qui avait répété distraitement les paroles de Jeanne. On cuiderait la litanie des agonisans !

— C'est moi , maudit , qui causai la mort de mon honoré père et la ruine de tous ses biens , continua Jeanne dont l'ascendant forçait Ambroise à faire cette confession qu'il trouvait seulement trop longue ; c'est moi qui enlevai du château par embûche damnable ma pauvre sœur Jeanne , que j'ai méchamment forcée, polluée, torturée, emprisonnée, et ce, durant trois mois angoisseux pires que les tortures du purgatoire ; c'est moi qui dénonçai à mort mon jeune frère Jacquet qui n'avait onc mal agi contre moi ; finalement, c'est moi qui souhaiterais joindre à ce, nouveau fratricide pour épuiser ma haine à l'endroit de messire Jean de La Roche , ce chevalier sans reproche que j'envie....

— Par le sang des sept plaies ! je souhaite cela de véhémente ardeur, s'écria en fureur Ambroise qui avait honte de sa soumission au singulier caprice de sa femme; onc je n'aimai mon frère de La Roche, et depuis un peu de temps je le hais tellement que je donnerais deux livres de ma chair pour l'envoyer en pâture aux vers du tombeau, pour le voir gisant dessous mes pieds!...

— C'est moi qui fis maint autre péché abomi-

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nable, ajouta d'une voix éclatante Jeanne Sanglier , affermie dans son dessein par la haine d'Arabroise contre Jean de La Roche , c'est moi qui tuai, blasphémai , calomniai et passai les plus scélérats en scélératesse, impéniteuce et impiété: adonc et partant , j'ai fort affaire que mon âme soit munie d'indulgences à l'heure de retourner vers le Créateur...

— Ai-je pas trop de folie d'écouter et redire ces maudissons malhonnêtes ! interrompit Arabroise qui se leva et se déshabilla en rompant les aiguillettes de ses vétemens qu'il eut bientôt quittés , sans faire attention à la fin de la prière que Jeanne prononça pour lui : les femmes sont vaines et coquettes ! Jeanne , ma gente et presque épousée , si tu n'as vergogne de m'avoir maléficié de ces déplaisantes litanies , je veux te bouter la couleur vermeillette aux joues , et ensuite je t'ordonnerai pour revanche la douce litanie d'amour en beaux répons.

— Ambroise, entrant en mon lit, vous semblet-il pas entrer au sépulcre? dit Jeanne Sanglier qui était sur ses gardes : ces courtines ne sontelles noires , et cette lampe durera-t-elle plus que votre vie ? pensez-y, Ambroise, la mort se déguise de mainte sorte ; si elle emprunte la figure d'un banap en un banquet , là elle se musse dessous les linceulx d'un lit de noces. Oyez-vous pas une voix

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