‹ Les francs-taupinsChapitre 5 sur 5 · LA VE>GEA^CE · texte numérisé non relu

LA VE>GEA^CE

à terme et la vengeance à plein , Jeanne mienne, n'octroierez- vous pas à feu notre père les obsèques qu'il attend?

— Mon frère, permettez que j'aille à Barbezieux, mon veuvage durant, expier le meurtre que j'ai commis à louable intention , et honorer de prières le cercueil du seigneur défunt.

— Le meurtre fut nécessaire et sacré , Jeanne: Dieu vous absolve ! cette dague qui le fit est sainte et vénérée ; il la faut enfermer au tombeau de Jacquet pour qui ce sang a coulé!

— Non, ce sang coula pour mon amour outragé , pour vous et pour moi venger ! Possible que je fasse nouvel usage de cette bonne lame, lorsque le neuvième mois publiera la honte de mon ventre !...

Jean de La Roche , à ces mots mystérieux , vit chanceler et pâlir Jeanne qui cacha le poignard dans son sein ; il fut glacé d'un frisson et d'une sueur subites , il demeura comme anéanti sous un doute accablant. Jeanne s'était jetée à genoux auprès de ce qui avait été un enfant orné de toutes les grâces du corps et de l'esprit, maintenant débris informe et repoussant, bras et jambes séparés du tronc, des os et des chairs en lambeaux et on éclats : Jean de La Roche imita la piété de Jeanne, et pria en pleurant à côté d'elle. Le jour était levé , mais brumeux et taciturne , lorsque

des trompettes sonnèrent dans la plaine , et Jean Sanglier couvert de ses armes entra dans la tente.

— Mon cousin , dit-il à Jean de La Roche, l'expédition fut faite selon vos désirs et volontés : j'ai par ruse et cautèle pénétré au château de La Mothe Sainle-Heraye , duquel le seigneur était hier parti avec sa bannière pour le camp du roi; j'ai relire le cercueil de damoiselle feue Mathilde dehors du caveau où il était enclos et sans que nul domestique fît obstacle à mon dessein , car la défunte n'a laissé de mère ; j'enlevai ledit cercueil de plomb qui fut lié dessus un mulet et conduit en diligence: or le voici qu'on apporte.

— Grand merci, Sanglier, reprit Jean de La Roche qui vint recevoir le cercueil avec respect, tu seras en mon lieu capitaine des Francs-Taupins, et conduiras la guerre en Poitou, cependant que j'accompagnerai devers Barbezieux ma belle cousine et sœur Jeanne , veuve de mon frère Ambroise , et le corps de mon petit frère Jacquet : d'avance je te convie à mon mariage avec Jeanne.

— Attendez au neuvième mois , monseigneur , repartit Jeanne qui embrassa son cousin Jean Sanglier en rougissant : sachons ce qui adviendra de mon veuvage entre les tombeaux de mon père et frère d'alliance! hier j'étais épousée et ce matin je suis veuve , mais l'avenir doit sortir de mon giron , et je ne sais s'il enferme les cendres du

LA VE5GEA5CK. 31 l

mort ! le neuvième mois me fera veuve ou non ! Ce fut Jeanne Sanglier qui déposa dans le cercueil de Mathilde ce qui restait de Jacquet; les membres déchirés du jeune homme , qui devaient être offerts aux corbeaux sur les portes de Saint- Maixent, furent religieusement recueillis et réunis au cadavre de la jeune fille , suivant le vœu de lun et l'autre ; mais ce cadavre déjà infect n'ouvrit pas les bras pour recevoir son amant , comme Héloise reçut Abeilard dans la tombe nuptiale.

SSAPZTIIS ZZZZZZ.

Hœc civilis pestis , sexto postqùam ceperat mense, intercessore comité d'Eu , quievit , dalpbino in patris gratiam redeuiite, qui postea apud regera vixit. Conspirationis autem auotores , venia a Carolo impetrata et regio diplomate firmata , quique in suas domos redeunt.

RoBERirs GAGri>'LS , Compendium de gestis Francorum.

€a JJragueric.

Les ducs de Bourbon et d'Alencon mirent à profit le séjour du roi à Saint-Maixent et à Niort , pour organiser la révolte et la guerre en Auvergne où la plus grande partie des villes et de la noblesse se jetèrent dans le parti du Dauphin ; celui-ci , se voyant déjà trahi par plusieurs seigneurs rentrés en grâce auprès de son père , et averti par la défection de Dunois que les princes le sacrifieraient à leur propre intérêt , voulut se

316 LES rRA>CS-TACPI?»S.

ménager l'appui du duc de Bourgogne , et même l'intéresser à soutenir la querelle du fils contre le père; mais le duc Philippe était trop honnête homme et trop ami du repos pour figurer dans la Praguerie , sinon en qualité de conciliateur; il reçut avec bonté les envoyés du Dauphin , et leur témoigna par des présens le désir qu'il avait d'être agréable au futur roi de France; il refusa toutefois de donner secours aux rebelles , et il s'en excusa par cette sage réponse :

<t Monseigneur et beau neveu , mes pays , mes

5> biens et ma personne sont à votre comman-

)t dément , comme savez , et s'il vous plaisait ve-

)» nir en mes pays , vous seriez le bienvenu et je

î) vous ferais honneur , selon votre naissance ;

;» mais quant à ce qui est de vous aider à mener

» injuste guerre contre le roi votre seigneur, je ne

;» voudrais entreprendre pour chose au monde, et

» onc il ne sera blâme de moi pour avoir suscité ,

j> aidé ou approuvé cette rébellion : or ne comptez

3> sur moi pour remettre la discorde intestine dans

î) ce gentil royaume de France , qu'il a plu à Dieu

» pacifier naguère ; c'est pourquoi je vous prie

;» de vous arrêter à un bon conseil , cher et beau

» neveu , et ne prêtez oreille à certains jeunes

» hommes qui , étant près de vous , demandent

» nouvelletés , changement d'affaires et altération

LA PRAGCERIE. 317

du gouverneraent , non pour raffection qu'ils vous portent, ains pour l'ambition qui les poind et pour désir qu'ils ont de monter aux charges, commandemens et honneurs. Yoirement soyez acertainé que ceux-là mêmes qui vous ont induit à vous départir d'avec votre père, sont tout préparés de vous en faire autant , dès que vous aurez couronne au chef, s'ils n'ont de vous ce qu'ils prétendent de votre père. Donc retournez en l'obéissance de votre seigneur , et , comme il est écrit. Dieu fera prospérer vos desseins et allongera vos jours; ce faisant , non seu- I) lement les princes et populaire de France vous tiendront en admiration, crainte et amour, mais aussi les étrangers. Vous ayez si bonne part au royaume que prétendez ruiner au lieu de le conserver et défendre, qu'il serait moult imprudent et fol d'être déprédateur dudit royaume qui par droit légitime et héréditaire vous est dû. Finalement, je vous adjure de vous ranger au roi votre père qui vous garde toute grâce et amitié paternelles ; toutefois si le roi était trop courroucé encontre vous, je m'emploierai à le rapaiser , et vous promets octroi d'indulgence plénière : sur ce je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde !

>• Philippe. »

318 LES PRA^fCS-TArPII^S.

Le Dauphin , assuré dès lors d'une retraite à la cour de Philippe-le-Bon en cas de disgrâce , résolut de ne recourir à l'entremise de son oncle qu'après avoir essayé ses forces contre son père , et dirigea ses intrigues du côté du Dauphiné , que les édits du roi avaient retenu dans une timide fidélité. Pendant que l'Auvergne et le Bourbonnais se préparaient à une guerre longue et opiniâtre , les villes des autres provinces où le duc de Bourbon avait garnison inquiétaient le Berry , la Touraine et l'Ile-de-France; Corbeil, Vincennes et Brie-comte-Robert, Loches , Saincoins et Sancerre détachaient sans cesse des pillards sur les campagnes voisines, et avant que la guerre eût commencé d'une manière décisive, tous les désastres qui en sont la suite désolaient le centre de la France. Enfin le roi Charles VII, qui avait attendu les renforts de Salazard , du vicomte de Loumaigne et du bâtard de Foix , pour attendre un accommodement que le comte d'Eu lui promettait de jour en jour , se mit en marche avec trois mille hommes d'armes et quatre mille de trait : le sire de Gaucourt, nommé gouverneur du Dauphiné , venait d'être fait prisonnier dans le Nivernais par Ferrières, capitaine du duc de Bourbon , et la prise de ce vieux, seigneur, que le roi aimait tendrement, fut sans doute la cause de cette nouvelle entrée en campagne à la fin d'avril;

LA PRAGCERIE. 319

le connétable, qui avait conseillé à son maître de ne se renfermer dans aucune place , fut bien aise de le voir quitter Niort, et jura par saint Yves de ne pas donner aux Pragons le temps de respirer.

En effet, Charles VII, accompagné d'Agnès Sorel, se rendit à marches forcées , de la Souteraine à Guéret dans la Marche où le comte de Pardiac lui fit une brillante réception pour se faire largement indemniser suivant son habitude. Pendant la fête , l'avant-garde commandée par Pothon de Xaintrailles , Robert Floquet et Brézé La Varenne , prit d'assaut , sur les confins de la Basse- Auvergne , les petites villes d'Evon et de Chambon ; les habitans se réfugièrent dans leur église avec tout ce qu'ils possédaient, et le connétable t\m arriva sur ces entrefaites leur sauva la vie à condition qu'ils paieraient à La Varenne et à Floquet cent marcs d'argent ou six cents écus d'or. Le lendemain le roi alla coucher à Montagu en Combrailles , et il envoya ses hérauts sommer Ebreule d'ouvrir ses portes : cette ville s'étant soumise , Charles VII y logea deux jours pour remercier les bonnes gens qui criaient 7;zV'e/e ro/ et noé'l avec autant d'enthousiasme qu'ils avaient crié noéï au passage du Dauphin, Aigueperse suivit l'exemple d'Ébreule et reçut le roi , qui y séjourna deux jours ^ourjaire sa fête de la Pente-

côte. La guerre n'avait été qu'une promenade jusque là !

Antoine de Chabannes, qui s'était fait général en chef de la Praguerie , du moins pour les opérations militaires , fut averti que l'artillerie du roi partirait un soir d'Ébreule , afin d'arriver le lendemain matin à Aigueperse. L'escorte ne se composait que de cent vingt hommes de pied , sous les ordres de Guernel, lieutenant de maître Jean Bureau qui restait en arrière pour préparer et rassembler les bombardes et les munitions nécessaires aux sièges des principales villes du Bourbonnais. Antoine de Chabannes alla se mettre en embuscade sur le chemin, et quand le convoi passa vers minuit, il fondit, en répétant son cri d'armes , contre les gens de Guernel , qui , frappés d'épouvante, s'enfuirent sans tirer l'épée. Antoine de Chabannes brûla les poudres , et emmena l'artillerie et le trait avec tant de promptitude, que le roi , apprenant par les fuyards la nouvelle de cette détrousse , y courut en personne au point du jour, et ne trouva que des cendres encore chaudes et quelques canons encloués. Ce premier succès des Pragons retarda seulement le siège des places fortes, qu'il fallait battre en brèche. Charles YII établit son quartier-général dans Aigueperse , où il trouvait abondance de vivres , et d'où , il dominait à la fois le Bourbonnais et l'Auvergne.

LA TKAGUERIE. 2^21

Son armée, campée autour de cette ville , envoyait sans cesse des corps détachés qui saccageaient les terres du duc de Bourbon jusqu'aux portes de Moulins.

Le peuple commençait à s'apercevoir que sa cause n'était pas liée à celle de la Praguerie , et que c'était lui qui supportait tous les maux de cette guerre. Dans le parti des princes , le duc de Bourbon , par ses lenteurs , paralysait l'intrépidité du comte de Dampmartin ; le duc d'Alençon mécontentait les pays, qu'il foulait d'impôts extraordinaires sous le nom du Dauphin ; et celui-ci, qui désespérait d'une révolte si mollement menée et tous les jours abandonnée de ses adhérens, avait repris son rôle passif, comme s'il ne fût que l'instrument des princes. Le comte d'Eu continuait toujours ses voyages et ses conférences inutiles. Le duc de Bourbon s'étant présenté avec le Dauphin devant Cusset , eut l'affront de n'y être pas reçu ; mais ceux de la ville surent la venue du roi , ils en furent bien joyeux , et onc ne voulurent-ils plus obéir aux autres seigneurs. La ville de Charroux fut emportée d'assaut par le connétable, et pillée; plusieurs forteresses défendues par les rebelles eurent le même sort , et le roi s'avança vers Saint - Pourcain , où était l'armée des princes. Chabannes proposait d'attaquer à l'improviste Charles VII, logé à Escurolles ; mais l'avis 3 a8.

du duc de Bourbon prévalut , et les princes quittèrent Saint-Pourçain , allèrent à Moulins , puis à Decize en Nivernais , où s'arrêta leur retraite ; car Charles VII ne s'était pas aventuré à les poursuivre à travers les villes qui tenaient pour eux , et ils eurent le temps de rentrer en Auvergne , en faisant un détour, et de porter le siège devant Montferrand et Clermont , qui se goui^ernèrent grandement et honorablement pour le roi. Sans doute par ce sentiment de rivalité existant alors comme aujourd'hui entre Clermont etRiom, cette dernière ville avait embrassé le parti du Dauphin. Le roi permit au connétable de prendre toutes les places de la Limagne , et accourut lui-même à Clermont, où il passa quinze jours en fêtes , après avoir convoqué les trois-états d'Auvergne , qui se réunirent auprès de lui, quoique les troupes du duc de Bourbon fussent maîtresses de toutes les routes. Ce fut le dernier coup porté à la Praguerie. Charles VII tint les états avec solennité , et son ancien favori, Martin Gouge, évéque de Clermont, porta la parole. Cet évèque, dont l'éloquence était nourrie de textes de la Bible , raconta les faits : « Comment les princes et les seigneurs » avaient procédé à l'encontre du roi; comment 1 le roi avait mis ordre à ses capitaines et gens de )• guerre, en les envoyant aux frontières pour les 5» garder de détruire et dérober son peuple ; com-

LA PRAGUERIE. 323

» ment lesdits seigneurs avaient mandé et suscité !» à rébellion les gens d'armes mis aux frontières ; » comment ils avaient pris le Dauphin de France » et lui donnaient à entendre qu'il se devait ban- » der contre le roi son père pour usurper le gou- » vernement , lesquelles choses sont contre Dieu, 1' raison et nature. C'est pourquoi les barons et îi gens des trois-états étaient requis de vouloir ai- 5> der de corps et de chevance la justice et bonté > du roi. ;> Les états répondirent qu'ils étaient prêts à obéir au roi comme loyaux sujets, et promirent toutes les sommes dont il était besoin pour les frais de la guerre , quoique les hostilités eussent fait place à des négociations de paix.

Le comte d'Eu redoublait de zèle pour mettre tout le monde d'accord, et, par ses soins, des conférences eurent lieu au couvent des Cordeliers , hors de Clermont, entre le conseil du roi, les ducs d'Alencon et de Bourbon : mais l'inflexibilité du connétable fit échouer l'accommodement que le comte du Maine , l'évéque de Clermont , le comte de Pardiac et Coëtivy avaient espéré conduire à bon port, malgré les chicanes de Jean d'Alencon et la fausseté de Charles de Bourbon. Le comte d'Eu , qui avait annoncé au roi que le mardi suivant le Dauphin viendrait implorer son pardon , faillit de dépit retourner en Angleterre , lorsqu'il vit le traité rompu et les princes con-

324 LES PRAWCS-TACPIÎfS.

fiant de nouveau leurs prétentions à la chance des armes. Jean de La Roche leur avait amené ses Francs-Taupins du Poitou , et leur promettait de fortes recrues assemblées par Jean Sanglier : les chefs de la révolte devenaient moins difficiles dans le choix de leurs alliés , depuis que la noblesse désertait leur cause perdue ; cependant le duc de Bourbon se flatta de prolonger la guerre jusqu'à l'hiver , qu'il emploierait à ses intrigues.

Le comte de Richemont détermina le roi à pousser à bout les rebelles pour les contraindre à en venir à une soumission complète : il passa l'Allier au Pont-du-Chàteau , et s'empara de Vichi , que le capitaine Barrette n'osa pas défendre dès que le siège fut posé devant la place , qui obtint une capitulation honorable ; le roi laissa dans cette ville une garnison nombreuse , et se porta sur La Varenne , dont Ferrières était capitaine pour le duc de Bourbon. Ce capitaine , qui avait enlevé le sire de Gaucourt et toute la suite de ce gouverneur du Dauphiné, ne livra pas la ville sans essayer une vigoureuse résistance , après laquelle il sortit avec ses gens d'armes, chacun un bâton au poing, non sans avoir donné des otages et promis de délivrer les prisonniers. Le lendemain , le roi coucha à La Palice , et le jour suivant , sous les murs de Saint- An, qui refusa de se rendre, à l'exemple de plusieurs forteresses du Forés ,

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qu'une sommation avait fait rentrer dans l'obéissance. Les hérauts sommèrent en vain les gens de Saint-An , qui ne furent pas plus sensibles aux promesses qu'aux menaces , et aussitôt maître Bureau assit les batteries , et assortit les canons, qui tirèrent tant de coups contre la muraille , que la brèche facilita un assaut que le roi voulut bien épargner à cette courageuse ville ; car il vint à grande hâte lui-même pour faire descendre ses gens , qui montaient sur la muraille , afin qu'il ne fissent aucuns maux deshonnêtes , comme on fait à la prise de telles villes. Rouanne, Charlieu , Ferreux et d'autres places demandèrent à se soumettre à la volonté du roi, qui les reçut be'nignement. Les princes étaient aussi découragés que le peuple , et la Praguerie n'inspirait plus que de la haine ou du mépris à tous ceux qui l'avaient d'abord accueillie avec orgueil et reconnaissance. Enfin le comte d'Eu vint trouver Charles VII à Rouanne, et lui annoncer que le duc de Bourbon consentait à désarmer et à se dessaisir du Dauphin. Si le comte d'Eu n'avait fait serment sur sa vie que la paix serait cette fois définitive , on aurait pas mieux attendu de cette négociation que des autres. Le roi se rendit h Cusset. C'était à Cusset que l'entrevue du pèini et du fils avait été ménagée par le comte d'Eu dans les derniers jours de juillet. Le duc de Bourbon et le 3 a8..

326 LES FRA5CS-TACP1ÏIS.

Dauphin , accompagnés du duc d'Alençon et des sires de Chabannes , de La Tremoiile, de Chauniout et de Prie , sortirent de leur camp, et s'approchèrent de la ville : ils étaient sans escorte et sans armes, tous abattus et silencieux. Le comte d'Eu les attendait sur le pont-levis de Cusset pour les conduire en présence du roi ; mais il leur déclara que le roi ne recevrait en grâce que le Dauphin et le duc de Bourbon , et ferait arrêter pour être jugés les seigneurs qui se hasarderaient à pénétrer dans la ville. Ceux-ci se récrièrent contre un ordre qu'on leur avait laissé ignorer , et accusèrent le comte d'Eu de les avoir entraînés dans un piège; le duc de Bourbon avait croisé les deux mains sur son cœur, et hocbait la tête pour rester neutre.

— Beau compère , lui dit le Dauphin en Feignant la surprise , vous ne m'aviez pas avisé que monseigneur le roi ne pardonnait à ceux de mon hôtel et à ces beaux seigneurs ?

— Monseigneur, il fait bon être roi pour ordonner, répondit le duc à voix basse. Venez pardevant le roi votre père , et je vous baille ma foi que tous seront de même pardonnes.

— Mes compères et amis , dit le Dauphin pour conserver des serviteurs parmi ceux qu'il abandonnait, je ne veux de ma grâce si vous n'y avezpprt, et je me retire si vous le faites.

LA PBÂGCERTE. 327

— Par saint Georges ! vous n'irez en arrière î repartit le comte d'Eu , et demeurerez , monseigneur , car j'ai prorais sur ma vie que cejourd'hui vous logerez en l'hôtel du roi bon gré mal gré.

- — Monseigneur , il est fol de résister , dit le seigneur de Chaumont à l'oreille du Dauphin , on nous a tendu embûche , et jà la retraite nous est ôtée par les gens d'armes du connétable; mieux vaut y aller sans débattre , et supplier le roi qu'il nous fasse merci. Recommandez-moi, s'il vous plait, de madame Agnès, et faites qu'elle nous recommande au roi.

— Messires, vous n'êtes prisonniers, dit le comte d'Eu en voyant que le Dauphin suivait seul le duc de Bourbon ; chacun de vous tire où il lui agrée , et emmène ses gens ; car la paix est faite.

— Je me soucie de votre paix autant et moins que d'une compagnie d'ordonnance! s'écria Chabannes. Je ne poserai les armes , tant que le roi , qui m'a offensé , ne s'en excuse , et si la Praguerie est réduite à néant par la trahison d'aucuns , je montrerai comme il faut tenir les champs en gâtant tout. Mon frère le connétable fera ma paix plus honorable.

— Par la montjoie de Belzébuth! ajouta le duc d'Alençon , ce n'est rien qu'une révolte apaisée , j'en ai mainte en mon escarcelle, et je vous convie à recommencer au printemps. Mais les faits vous

328 LES FRàl^CS-TACPlî^S.

enseignent comme on doit tailler les vilains de qui le cœur est dedans la bourse. Donc, il faudra doubler les aides et conquérir , plutôt que les villes , les receveurs de finances. 0 la riche rébellion !

— Adieu vous command ! messeigneurs, dit La Tremoille. Si vous aviez bellement assailli le connétable, il eût servi d'otage à cette guerre insensée qui s'est efforcée contre le roi , ainsi que le serpent mord la lime , et n'en peut mais. De fait , le bâtard d'Orléans fut sage de se retirer d'abord , et non moins sage le comte de Vendôme, de faire pèlerinage à sa Sainte-Larme pour se dégager de votre ligue; car il eût suffi de faire le siège du conseil du roi , ou plutôt trancher la tète du connétable , qui était en vos mains à Blois. Or désormais je ne veux d'alliance pour acquitter ma dette envers Richemont.

— Le Dauphin et le duc de Bourbon furent introduits auprès de Charles VII, qui ne put retenir ses larmes en les voyant ; mais le connétable et le comte du Maine, debout à côté du roi, lui reprochèrent sévèrement de manquera la dignité de son personnage, et celui-ci fat obligé de souffrir que le Dauphin fléchît trois fois le genou en l'abordant : il aurait embrassé son fils sans la présence de ses deux conseillers qui lui en imposaient; il eut besoin , pour garder une contenance rigide

LA PRAGrERIE. 329

et froide, de se rappeler que le Dauphin avait porté ses vues sur Agnès Sorel.

— Sire, mon seigneur et redouté père, dit Louis à qui le comte d'Eu dictait ces paroles , je vous requiers , malgré mes démérites , de me prendre en votre bonne grâce ainsi que mon cousin de Bourbon.

— Louis, soyez le bien-venu, répondit le roi, vous avez moult longuement demeuré !.. — Beau cousin , ajouta-t-il en se tournant vers le duc de Bourbon pour cacher son émotion , il nous déplait de la faute que maintenant et naguère avez faite par cinq fois contre notre majesté , et si ce n'était pour honneur et amour d'aucuns , lesquels nous ne voulons nommer, nous vous eussions montré le déplaisir que vous nous avez fait. Ainsi gardez dorénavant de plus y recheoir; car le plus grand roi n'a puissance de mettre les coupables au-dessus des lois.

— Mon beau frère, reprit le connétable, si vous nommerai ceux que monseigneur n'a nommés, savoir notre beau frère de Bourgogne et moi, pour cause de votre femme notre belle sœur.

— Je vous baille un grand merci et une accolade, dit le duc de Bourbon avec sa fausseté ordinaire ; mais j'entends , et le croyez bien, que cette guerre ne fut contre vous , mon cher et bon frère.

— Sire! dit le Dauphin qui avait repris l'air et

330 LES FRAlfCS-TAUPIlTS.

Je ton superbes avec lesquels il parlait à son père, je me fie à votre débonnaireté pour pardonner à

mon cousin d'Alençon , à La Tremoilie

— Nenni , par saint Jean ! s'écria le roi à qui le connétable dictait ses réponses; ne nommez ces méchans qui ont médité la ruine de mon état , non plus ce faux La Tremoilie que le tribunal des pairs fera bien d'interroger pour ses criminelles entreprises ! Mon cousin d'Alençon aura meilleur traité que Chaumont, de Prie et Ghabannes qui se contentent de la vie sauve... Saint Jean ! Louis , avezvous cure des conseils envenimés , et vous tardet-il de revoir ces rebelles? Sachez que les gens de votre hôtel sont et seront congédiés , excepté Gabriel de Barnes , votre chambellan , et aussi votre confesseur qui restèrent fidèles à mon autorité. Saint Jean ! saint Jean ! suis-je pas le roi et votre père? Or , il me plait régner ; adonc il vous plaise obéir à moi !

— Monseigneur , faut-il que je m'en retourne vers les seigneurs? repartit le Dauphin avec obstination , car ainsi leur ai-je promis qu'ils seraient reçus en mon traité , et tiendrai ma promesse.

— Louis , les portes sont ouvertes , répliqua le roi indigné de cette ingratitude , et si elles ne sont assez grandes , je ferai abattre seize ou vingt toises de murs pour passer où mieux vous semblera !

LA PRAGCERTE. 331

Vous êtes mon fils et ne pouvez vous obliger à quelque personne sans mon consentement, mais s'il vous plait en aller, partez; car au plaisir de Dieu , nous trouverons aucuns de notre sang: qui nous aideront mieux à maintenir notre honneur et seigneurie qu'encore n'avez fait jusqu'à cette heure. Saint Jean! départez, onc vers moi ne revenez !

— Monseigneur, répondit le Dauphin rouge et irrité , que le comte d'Eu et le duc de Bourbon avaient peine à retenir, je connais aucuns parens et princes étrangers qui volontiers m'accueilleraient.

— Louis , interrompit le roi que cette menace adoucit à l'instant , madame votre mère est fort impatiente de vous absoudre comme je fais. Allez vous-en reposer en votre hôtel pour cejourd'hui , et demain nous parlerons à vous.

Charles Vil se leva malgré l'opposition de ses deux conseillers , et courut embrasser le Dauphin qui se retirait de mauvaise humeur , branlant la tête et fermant les poings: il machinait déjà de nouveaux complots contre son père, et ces marques de tendresse le touchèrent moins qu'elles ne l'étonnèrent , car il n'y avait jamais eu entre eux qu'un éloignement réciproque. Mais le bon roi s'était accusé lui-même d'injustice et de froideur pour excuser la révolte de son fils , et il se pro-

332 LES FRAKCS-TALPlffS.

posait de réparer les torts qu'il s'attribuait, eu s'efforçant de regagner l'amitié et la confiance du Dauphin qui ne l'aimait pas.

— Louis , pour ôter toute rancune, dit Charles avec entraînement , je t'octroie le gouvernement et les revenus de mon Dauphiné , je te fais mon lieutenant d'armes , et te conduirai au siège de Harfleur!

Le Dauphin ne se souvenait déjà plus de la clémence et des bontés paternelles , lorsque passant dans une galerie solitaire , il aperçut une femme qui lisait si attentivement qu'elle ne prit pas garde au nouveau venu et ne releva pas les yeux: elle avait posé , sur le bord de la fenêtre , son livre , dont le parchemin et la reliure de bois à fermoirs d'argent auraient trop pesé à sa main délicate , et le coude appuyé pour supporter sa tête lourde de rêverie, elle murmurait des vers comme elle eût fait un chant mélodieux ; son cou de cygne se déployait mollement penché et mobile selon la cadence de la poésie. Le Dauphin , qui admirait de loin cette charmante liseuse , que le bruit des pas n'avait pas troublée, reconnut Agnès Sorel apprenant par cœur un chant-royal d'Alain Chartier, pour le réciter au souper du roi. Le lieu n'était pas propice aux violences que le Dauphin eût exercées sans scrupule contre la maîtresse de son père; néanmoins il voulut prendre un avant-goùt

LA PRÂGUERIE. 333

de la possession de cette belle qu'il se promit de poursuivre avec plus d'adresse et de persévérance, comme s'il eût à cœur de vaincre au moins le roi dans l'amour d'Agnès : d'ailleurs son amour-propre était piqué au jeu par le malheur de ces anciennes poursuites; il ne pouvait oublier surtout son désappointement, lorsque Catherine la Pucelle avait pris la place d'Agnès et bravé un danger que celle-ci n'eût pas évité en subissant la fustigation. Il s'approcha donc doucement à pas comptés et mesurés , retenant son haleine et son rire , toute sa pensée tendue vers ce cou blanc et gracieux qui se mouvait comme pour l'appeler, et pour l'exciter au plaisir.

— Ce n'est que pierre d'attente et baisement de promission ! s'écria-t-il en s'élançant sur elle et la baisant au cou, puis sur les épaules, et la pressant à beaux bras ; dites nenni , et pourtant permettez que je fasse oui ?

Agnès Sorel , soit qu'elle eût l'intention de se venger de l'attaque peu courtoise du Dauphin , soit qu'elle ne reconnût pas l'auteur de cette insulte, repoussa les mains qui s'égaraient autour de sa taille , se retourna avec vivacité et châtia d'un soufflet l'audace de l'aggresseur qui resta stupéfié de l'affront qu'on osait lui faire. Agnès redoubla ses cris quand elle eut envisagé le Dauphin , et s'enfuit en riant.

334 LES FRA?fCS-TACPi:tS.

— Cette injure aura son prix tôt ou tard , dit Louis rougissant de colère plus que du soufflet ; on se venge d'une femme, sans qu'il faille du sang ; de même qu'en chevalerie , le roi de France paiera les dettes du Dauphin !

9HiLPZTnS ZZZZT.

où sont les gracieux guallants Que je suivoye au temps jadis, Si bien chantans , si bien parlans Si plaisants en faicts et en dits?

Les aucteurs sont mortz et roydis , D'eulx n'est-il plus rien maintenant :

Repos avent en paradis , Et Dieu saulye le remenant !

Fbançoïs Villoh , Grand Testament.

Ce iUariaigc.

Ambroise n'était pas mort. On l'avait trouvé le lendemain gisant sur son lit et respirant encore^ dans le sang qui coulait de trois blessures ; on l'avait rappelé à la vie, et après sa guérison , qu'il dut moins aux soins habiles du physicien du roi qu'à l'ardeur de vengeance qui l'animait du désir de vivre , il se hâta de venir prendre part à la guerre que la soumission du Dauphin n'avait pas 3 29..

338 LES FRANCS-TACPINS.

finie complètement ; car en dépit des lettres de remission à tous scellées de cire verte , les capitaines et lem's gens d'armes continuaient le pillage et le dégât, rançonnaient les villes et les villages , évitaient de combattre , et parcouraient le Bourbonnais et l'Auvergne comme des nuées de sauterelles qui se succèdent et détruisent tout sur leur passage. Il fallut détacher de l'armée royale plusieurs compagnies d'ordonnance qui poursuivirent et dispersèrent l'une après l'autre ces bandes de voleurs et d'assassins. Ambroise, qui savait que Jean de La Roche entretenait une ombre de Praguerie avec ses Francs-Taupins , se mit en campagne pour le rencontrer.

Jean de La Roche , de son côté , apprenant que le moine vivait, jura de ne pas rentrer à Barbezieux sans y être précédé d'un cercueil plein. Salazard avait parlé , et accusé Ambroise qui, en livrant la ville et le château de Barbezieux , causa la mort du vieux sire de La E.ochefoucault: Jean de La Ptoche pardonnait à Salazard pourvu que le traître fût puni : ce n'était plus un frère mais un monstre, le bourreau de Jeanne , de Jacquet, de de son père! Cependant Jean de La Roche , qui appelait le châtiment sur la tète du maudit , souhaitait tout bas ne le rencontrer jamais. Sa petite armée était bien disciplinée , bien armée et bien dévouée : il avait fait de ces paysans et de

ces aventuriers les meilleurs soldats , les plus braves et les moins rapaces , car il leur promettait des terres à cultiver , des exemptions de taille et de corvées , des privilèges de commune , lorsqu'il les ramènerait dans sa châtellenie , et , quoique la mauvaise issue de la Praguerie eût fait avorter les promesses du Dauphin , les compagnons de Jean de La Roche étaient trop attachés à leur capitaine pour s'en séparer : ils espéraient l'entourer tous dans ses domaines comme ils faisaient dans son camp. On répandait le bruit que Jean de La Roche était convenu avec le duc de Bourbon et le Dauphin de garder l'offensive jusqu'au printemps , qui rallumerait une nouvelle révolte des princes.

Vers la fin du mois de septembre , les Francsïaupins bivouaquaient au milieu des rochers qui avoisinent la ville de Thiers , trop bien fortifiée par sa position élevée et par ses murailles pour craindre un coup de main ni même un siège réglé. La fumée des feux montait en colonnes blanchâtres comme la vapeur des torrens qui écumaient auprès. LesFrancs-Taupius dormaient sur l'herbe au bord des eaux vives , regardaient cuire le dîner en fourbissant leurs armes ; ceux qui avaient des chevaux s'en occupaient avec une sollicitude attentive , les menaient paître ou baigner, et leur parlaient comme à des amis. Maître Rouillard,

qui avait enrôlé sa chirurgie sous la bannière de son seigneur , s'était si bien perfectionné dans son art à la suite des Francs-Taupins , qu'il aspirait à l'exercer en paix dans sa boutique, au murmure de ses trois boîtes et de ses trois palettes en fer blanc : il soupirait après Barbezieux en aiguisant ses instruinens ébréchés et rouilles par un fréquent usage. — Mes amis et beaux serviteurs, dit tout haut Jean de La Roche qui venait de recevoir des dépêches secrètes, c'est assez longuement besogner au fait de la guerre : il n'est plus de gens d'armes du roi en ce pays, tous sont allés remparer Louviers et faire lever le siège des Anglais qui sont à puissance d'armes devant Harfleur. Nous n'avons que faire sur les champs où il n'est de lances que chardons, et je ne vois nulle place pour nous mettre à couvert dans la froide saison. Ce pourquoi je retourne en ma châtellenie, où ferons quelques courses contre les Anglais de Guyenne; et revienne la saison de la guerre , je vous promets de glorieux travaux, car la paix n'est faite que de cire, par lettres de rémission scellées du roi , et monseigneur le Dauphin attend le renouveau pour fondre cette paix qui n'est durable. Ceux-là d'entre vous qui veulent avoir femme et devenir laboureurs, il sera fait à leurs désirs, les autres garderont ma ville et mes châteaux ; mais le dauphin de France ne demeurera toujours dauphin

corame devant , et aussi ne serez toujours gens d'armes sans profit. Or , je vous réitère ses hautes promesses, pour quand il régnera ce gentil prince : aucuns seront capitaines , aucuns seigneurs et barons , aucuns abbés et chanoines, je vous dis. Quant à ce qui est de moi , vaillans corapaings , je ne veux honneurs ni biens , lesquels ne vaudraient ce que je perdis eu cette Praguerie , mon vieil et honoré père, mon cher et petit frère Jacquet! Jean de La Roche fut interrompu par une voix qui l'appelait ; cette voix , semblable à un rugissement de béte féroce , répétait son nom avec des injures et des menaces furieuses : il leva les yeux, et aperçut, au sommet d'une roche éloignée , un chevalier armé de toutes pièces qui lui faisait signe avec une épée nue. Ce chevalier avait la visière baissée , et portait sur sa casaque un écusson que la distance ne permettait pas de distinguer; mais Jean de La Pioche n'avait pas besoin de blason ner les couleurs et les figures héraldiques pour reconnaître Ambroise que lui annonçait assez une subite émotion de vengeance; il trembla , il frémit , il aurait voulu fuir , car il sentait son âme oppressée et déchirée : des images de mort passaient dans sa pensée , et ce pressentiment fatal , qui est l'éclair d'une réalité foudroyante, prenait la forme d'un cadavre sanglant. Cependant, une sorte dejoie se mêlait à cette terreur indéfinissable;

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cette joie sombre qui gagnait par degrés et repoussait toute autre préoccupation, empruntait tour à tour les accens du sire de La Piochefoucault , de Jacquet et de Jeanne. Les Francs-Taupins environnaient en silence leur chef, qui ne paraissait plus entendre un défi renouvelé avec plus d'éclat, et ils se consultaient déjà entre eux pour venger Jean de la Roche, qui dédaignait ce mystérieux ennemi; déjà les arcs étaient bandés contre ce dernier , qu'on eût dit prêt à s'élancer du bord de ce roc suspendu à deux cents pieds de hauteur, lorsque Jean de La Roche , qui était à demi désarmé , sans heaume , sans gantelets et sans cotte d'armes , abaissa les arcs tendus , avec son épée , qu'il tira en jetant le fourreau.

— Sur peine de la vie, dit-il à ses gens, nul ne s'aventure à me suivre , aider ou reconforter, quoi qu'il advienne , car ce beau champion me convie au combat à outrance ; demeurez muets spectateurs de cette rencontre , que contemplent du paradis feu mon honoré père et feu mon petit frère , pour lesquels je ferai du mieux qu'ils se pourra. Priez toutefois à mon intention , et dites les prières des morts pour celui des deux qui sera défait : le seigneur Dieu est témoin que ma cause est juste et honorable ! Assistez-moi, monsieur saint Imas , patron de Barbezieux.

Jean de La Proche , qui avait du geste accepté

LE UARIAGK. 343

le défi, fléchit le genou en songeant à Jeanne plus qu'aux morts qu'il invoquait , et courut dans le sentier qui gravissait les flancs pierreux de la montagne , pour atteindre le rocher où son adversaire s'était retranché , ainsi que dans un fort. Ce rocher, de caillou glissant et raboteux, n'avait pas deux toises carrées de superficie ; il saillait comme une arche rompue hors de la masse perpendiculaire de la montagne, qui montait encore au dessus par étages superposés en retraite jusqu'au plateau le plus élevé : au dessous de ce rocher, que les convulsions volcaniques n'avaient pas détaché de sa base , et qui de loin menaçait la vallée d'une immense ruine, le précipice , hérissé de pointes aiguës telles que des clochers submergés , plongeait dans un gouffre sans fond, où le torrent se brisait à gros bouillons en mugissant , pour couler plus loin en ruisseau clair et paisible. Le regard était presque aussi effrayé du bas que du haut de ce rocher , qui s'ébranlait au fracas des eaux.

C'est là que Jean de La Roche allait rejoindre Ambroise ; et , malgré le poids de son armure , il franchissait avec l'agilité d'une biche les détours ardus et sinueux du sentier : déjà il était à portée de la voix , il ralentissait le pas pour reprendre haleine, et il voyait étinceler l'épée de son frère qui raillait ses lenteurs ; il avançait tou-

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jours , plein de foi dans la justice de sa cause , dans l'aide du ciel et dans son courage. Le souvenir de Jeanne planait entre tous ses souvenirs , et lui criait d'être sans pitié.

— Sang-Dieu ! faudra-t-il que j'aille à ta rencontre , et ta chevalerie est-elle boiteuse? disait Ambroise en brandissant le fer qu'il brûlait de rougir dans le sang : as-tu pas fait ton oraison et baillé ton àme en garde à tous les saints ? viens cà éprouver si les trois blessures que Jeanne m'a faites à ton escient ont diminué ma vigueur? Il n'est besoin de cercueil et d'obsèques , sire de la peur: le torrent sera la tombe , et les corbeaux feront l'office des morts ; ils chantent jà T)e prqfundis.

Jean de La Roche considéra son frère avec la froide résolution d'un juge et d'un exécuteur , chargés tous deux d'accomplir la loi : Ambroise était d'une pâleur sépulcrale , et ses yeux jetaient des flammes. Ils approchaient l'un de l'autre avec une impatience réciproque, et ils s'arrêtèrent un moment face à face.

— Ambroise , as-tu abjuré tes péchés et clamé merci au Christ miséricordieux ? demanda Jean de La Roche d'un ton grave et solennel : vois-tu pas les ombres de notre père et de notre frère qui marchent av^ec moi à dextre et à senestre ? Ambroise, entends-tu la malédiction qui est à bout? or, repens-toi à l'heure de trépasser !

LE «ARIAGE. 345

— Je renie Dieu , si tu n'es à toujours éloigné de Jeanne ! est-ce pas toi qui conseillas le meurtre en ma nuit de noces? beau capitaine , sais-lu ce que devint ma bonne femme et deviendra? je te requiers de l'épouser si je meurs , d'autant qu'elle a panse pleine , et un joli moine naîtra d'icelle pour la gloire de Saint Benoît !... Dis, méchant et adultère , en quel lieu as-tu caché cette chère et trop cruelle femme que j'aime encore , nonobstant sa fuite et sa trahison? Oh !... viens donc , que je te perfore d'outre en outre , que je te baille aux corbeaux en pâture, que j'éteigne ma soif de chaude rage ! Tous les saints de paradis me solliciteraient en vain det'octroyerla viepourprix de mon salut éternel ! ... Faut que je te tue pour être content, et voici le plus beau de mes jours !

— Maudit , remémore-toi ceux que tu as lézés et offensés , ton seigneur et père occis dans le sac de sa ville, ta sœur d'alliance Jeanne forcée et mise à mal , ton frère Jacquet écartelé , et le demeurant !

Les deux frères étaient en présence , leurs épées s'entrechoquèrent, et alors commença une lutte que chaque coup rendait indécise, et qui redoublait d'acharnement, d'adresse et de furie: Ambroise avait une épée plus longue que celle de Jean , et rien ne manquait à son armure, excepté la visière qu'il avait oublié de baisser ; Jean , 3 3o.

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moins vigoureux , était plus maître de soi et plus habile dans l'art des armes ; mais sa tête s'offrait découverte au tranchant de la lourde lame qui pouvait lui fendre le crâne, et son épéetrop courte n'entamait pas l'armure qui retentissait comme l'enclume sous le marteau. Ambroise , étonné de la résistance qu'il trouvait , se précipita par trois fois pour saisir son frère entre ses bras : ce qui eût été la perte de l'un et de l'autre , qui auraient roulé au bas de la montagne en s'étreignant , mais Jean lui présenta toujours la pointe au visage pour le faire reculer , et Ambroise , qui négligeait le soin de sa propre conservation pour se défaire de son ennemi, revenait à la charge plus irrité et plus terrible : vingt fois il fut sur le point de terminer ce duel implacable par une chute du haut de son rocher , sur lequel il bondissait sans précaution , en reculant jusqu'à l'extrémité de l'espace où il s'était enfermé lui-même ; Jean avait l'air de le ménager, et souvent il lâcha pied pour lui donner la place nécessaire au combat. Ambroise, aveugle et insensible à cette générosité , s'épuisait en efforts et en blasphèmes : enfin il déchargea un coup de taillant qui aurait fait voler en éclats la cervelle de son frère , si celui-ci ne se fût détourné par un mouvement imprévu dont la secousse lui enleva l'équilibre et l'envoya en arrière tomber sur les genoux. Les Francs-Taupins , qui regardaient

avec des alternatives de crainte et d'espoir cette horrible lutte sur un abîme, crurent que leur capitaine était frappé à mort, et, malgré son ordre exprès, ils s'ébranlèrent à grands cris pour le secourir.

Mais , dans le moment où Ambroise relevait son épée pour asséner un second coup plus décisif, et souriait de voir son rival abattu devant lui , Mercurius , le chien de Jean de La Roche , qui cherchait son maître en aboyant d'anxiété , accourut entre les deux combattans , et , soit qu'il eût l'instinct du danger que courait Jean renversé sur la pierre, soit plutôt qu'il se souvînt de la prise de Barbezieux sous les auspices du moine , il se lança d'un bond contre Ambroise, qui, du choc et de surprise, chancela poussé vers le précipice : le sol manqua sous ses pieds, il cria, étendit les bras pour se retenir , et tomba sous le chien qui lui dévorait le visage. L'homme et l'animal se fracassèrent ensemble sur les rocs pointus , qui gardèrent quelques stigmates de sang et quelques lambeaux de chair que le torrent et les oiseaux de proie eurent bientôt fait disparaîti'e.

Lorsque Jean de La Ptocho ramena ses Francs- Taiipins à Barbezieux, la ville était en deuil comme le lendemain de l'invasion des Cottereaux : les cloches sonnaient le glas des morts à Saint-Mathias et à Saint-Imas, ainsi qu'au couvent des Cordeliers; on baptisait ce jour-là les enfans nouveau-nés ,

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car le neuvième mois était accompli depuis que le viol avait erré une nuit entière sur cette malheureuse ville. Dans la chapelle du château, on ne baptisait pas : auprès du catafalque du sire de La Rochefoucault , deux cercueils , celui de la mère et celui de l'enfant, venaient d'être apportés entre une double haie de cierges ; les armoiries de Sanglier resplendissaient sur le drap noir de ces cercueils inégaux : maître Griffon commençait le service funèbre . Jean de La Roche entra dans la nef et s'agenouilla devant le grand cercueil , sur lequel il venait de poser l'épée qu'Ambroise en tombant avait laissé échapper de sa main effarée. Jean de La Roche , tour à tour morne et sanglotant , ne se releva pas que l'office des trépassés fût achevé, et plusieurs fois sa bouche toucha la bière pour y imprimer un suprême baiser. Ensuite il se dépouilla de son armure , dont il brisa et faussa toutes les pièces , puis il s'enveloppa dans les plis du drap mortuaire qui couvrait Jeanne SangUer. — Mon père, dit -il au chapelain , je vous somme de prononcer la messe du mariage, afin que je sois fait époux de feu ma dame chère et honorée, veuve de feu mon frère Ambroise , afin qu'elle demeure ma légitime femme dans l'éternité : ainsi sera obéie la volonté de monseigneur et père! Après ces lamentables épousailles, nous solenniserons les obsèques du feu sire de La Rochefoucault.

SOirSSQTTElTSIIS.

Comme moy que chascun devise.

On n'est pas tousjours à sa guyse.

Jeu qui trop dure ne vault rien, Plus beau chanter si ennuyé bien.

Tant va le pot à l'eau qu'il brise.

Il convient que trop parler nuyse, Ce dit-on , et trop gratter cuyse.

Rien ne demeure en un maintien :

Comme moy que chascun devise.

Après chaud temps vient vent de bise.

Après hucques robe de frise.

Le monde de passé revient.

Chaque à son vouloir joue du sien, Tant entre gens lays que d'église :

Comme moy que chascun devise.

Charles d'Obléans , Rondeaux.

Au commencement de janvier 1441 (l-440durait encore à la manière de compter de ce tempslà), Charles VII, qui avait perdu sa ville de Harfleur , mais qui avait tenu une sorte de concile à Bourges pour se consoler , vint en Champagne où les capitaines de routiers faisaient de grands maux : il réduisit plusieurs forteresses qui servaient de retraite aux pillards , et il pardonna au sire de Commercy, au bâtard de Yergy et à Charles de Cervoles.

Mais Alexandre de Bourbon , qui avait pris et pillé Mucy-l'Evéque , fut accusé d'avoirjait battre et découper un homme y tant que c'était pitié' à voir : cet homme était le cagot, qui ayant appris de Catherine-la-Pucelle les outrages que celleci avait supportés au bivouac des Diables et des Cottereaux , voulut en tirer vengeance , quoique l'indomptable Pucelle se vantât d'avoir échappé saine et sauve à ses bourreaux , et il osa cracher au visage du bâtard de Bourbon qui le livra ainsi que Catherine à la barbarie des Diables. Catherine n'eut pas plus de mal que la première fois , mais

3a2 LES FR45CS-TAUPi:tS.

riuillaume le pauvre cagot fat mis dans un état peu dangereux pour toutes les pucelles du monde. Le bâtard de Bourbon fut condamné à la hart, et aussitôt exécuté : le connétable, qui lui avait promis une prison plus étroite que le bahut deBeaugency, ordonna d'enfermer le pendu encore vivant dans un sac et de le jeter dans la rivière d'Aube ; le cagot, dans un désespoir de vengeance, nagea vers ce sac qui flottait, l'embrassa en le mordant et se laissa couler à fond avec son ennemi mort. Catherine , toujours pucelle comme devant, passa le reste de sa vie sur la grève, attendant que son ami reparut sur l'eau où elle croyait sans cesse l'apercevoir : un jour elle alla vers cette vision en étendant les bras , et le courant qui l'entraînait lui donna le même tombeau qu'à un prince du sang.

La Praguerie eut , pour ses auteurs , dififérens résultats qui se firent plus ou moins attendre : le bâtard d'Orléans , qui avait eu la joie de voir cesser la captivité de son frère Charles d'Orléans par l'entremise du duc de Bourgogne , fut créé comte de Longueville en 1442; le comte d'Eu fut fait pair de France en l-io8 et consacra le reste de sa vie à pratiquer des accommodemens ; le duc de Bourbon fut oublié ou dédaigné ; le comte de Vendôme ne fut pas inquiété dans ses fondations de chapelles et dans ses processions ; le duc d'Alen-

COrsSÉQCEFICES. 353

çon fat accusé de trahison et d'intelligence avec les Anglais en 14o8 , condamné à mort et enfermé dans le château de Loches ; Antoine de Chabannes, le sire de Chaumont et les principaux Pragons eurent des honneurs, des pensions et des emplois en se soumettant au connétable qui devint duc de Bretagne après la mort de son neveu en 14o8 , et mourut la même année.

Le dauphin Louis continua ses intrigues à la cour du roi qui l'empêchait de s'éloigner et l'entourait d'une surveillance particulière : cependant il s'échappa en 14-46 , après son expédition de Guyenne , et se retira en Dauphiné pour y recommencer la révolte avec les princes que le supplice du bâtard de Bourbon n'effrayait plus ; mais averti qu'on s'emparerait de sa personne pour lui faire un procès de lèze-majesté , il sortit du royaume où sa révolte n'était encore qu'ébauchée , et il se réfugia auprès de Philippe, duc de Bourgogne, qui lui donna une hospitalité royale jusqu'à, la mort de son père. Le levain de sédition que le Dauphin avait préparé en France , devait produire à son avènement au trône une nouvelle Praguerie , la guerre du bien public où reparurent les mêmes acteurs jouant les mêmes rôles : Charles VII y eût succombé; Louis XI en triompha.

En 1446 le Dauphin avait donné un souffleta, la maîtresse de son père , et Agnès Sorel était

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morte empoisonnée à l'abbaye de Juraièges. Antoinette de Maignelais épousa le baron de Villequier et redevint maîtresse du roi.

Quanta Jean de La Roche, tant de malheurs de famille avaient brisé et flétri son existence : il porta fidèlement le deuil de la femme qu'il avait épousée morte, et vécut dans une mélancolie indiflférente à tout. Il avait rejoint le Dauphin à la cour de Bourgogne , et dans les veillées où se récitèrent les Cent Noiwelles que recueillit Antoine de La Salle , le prince prenait un étrange plaisir à entendre un conte gaillard de la bouche de son bon compère Jean de La Roche , comme pour montrer par-là qu'il avait autorité sur les âmes et qu'il pouvait même changer les larmes en rires ; le Dauphin s'essayait à être roi.

Ce devait être en effet un singulier contraste que le fils du sire de La Rochefoucault , le frère de Jacquet et d'Ambroise , l'amant de Jeanne , narrant d'un air sombre et funèbre les nouvelles de la Bouche honnête , de la Pêche de Vanneau et du Cure coursier !

Les Francs - Taupins de Jean de La Roche avaient réalisé les idées de Charles VII relatives aune milice des communes, et les Francs- Archers furent institués par ordonnance datée de Montils-les-Tours l'an 1448.

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