‹ Les francs-taupinsChapitre 4 sur 5 · LA VE^GEA5CE · texte numérisé non relu

LA VE^GEA5CE

Jean de La Roche était seul dans sa tente : après avoir mis à feu et à sang la yille déjà une fois saccagée par les Taupins , il avait rapporté les restes de Jacquet en son camp protégé par le canon du château de Lusignan , et comme si tous ses soldats se fussent associés à sa douleur , un morne silence régnait à l'entour , pendant qu'il pleurait son malheureux frère et jurait de le venger. A ses larmes de deuil se mêlaient des larmes d'amour, et le nom de Jeanne errait sur ses lèvres avec le nom de Jacquet : par intervalles , un remords lui arrachait des cris sourds et terribles , il meurtrissait son visage et tordait ses cheveux épars sur son front ; car il s'accusait d'avoir causé la fin tragique de ce cher enfant qu'il avait entraîné à la révolte et encouragé à la trahison : c'était donc lui-même qu'il devait punir comme le bourreau et l'assassin ; il tirait alors son poignard que lui faisait tomber des mains la vue d'une cotte d armes étendue ainsi qu'un linceul sur un objet hideux et lamentable. La nuit s'était écoulée comme si elle dût être éternelle , et les pleurs de Jean de La Roche ne tarissaient pas encore, quand le jour commençait à poindre derrière les montagnes ; le camp ne s'éveillait pas à ces premières lueurs qui blanchissaient le vieux donjon de Lusignan , telles que le reflet magique de la danse des fées et de leur reine Mélusine.

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Tont-à-coup à l'entrée de la tente , un spectre apparaît : il est vêtu d'habits noirs traînans , il a le front nu , échevelé et sinistre , il brandit un poignard teint de sang ; ce spectre , c'est une femme, cette femme , c'est Jeanne Sanglier ! Jean de La Roche tend les bras vers elle : mais il pense au moine et à ce mariage odieux qu'il croit accompli ; alors il repousse d'un geste et d'un signe de croix cette apparition qui vient de l'enfer pour l'éprouver , il gémit en déchirant sa poitrine avec ses ongles , et il cherche à détourner son esprit comme ses regards , d'un fantôme qui les fascine : mais il a beau se plonger dans des idées de mort, se représenter son frère mis en pièces , et fixer les yeux sur le voile mortuaire sans oser le soulever, le souvenir de Jeanne est plus puissant , et ramène toujours ses yeux et sa pensée vers le fantôme qui s'avance toujours jusqu'à ce qu'il vienne s'agenouiller en sanglotant et la face contre terre devant Jean de La Roche, partagé entre la joie et la terreur.

— Oh! demeure, vaine image issue du giron de Dieu, ou diable! dit-il en étendant la main, avec la persuasion qu'il ne touchera que l'air : ne t'évanouis en fumée, pendant que ce doux mensonge abuse mes ennuis !

— Je ne demeurerai guère , reprend une voLx qui ne lui permet plus de douter de la réalité de

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cette vision que sa main a touchée, je viens tant seulement vous faire témoin de ma vengeance !

— Jeanne ! ma sœur! c'est toi que je retrouve après si longue et si calamiteuse absence? interrompit Jean qui l'avait attirée dans ses bras et la pressait avec effort : Jeanne qui n'est et ne sera mienne! Jeanne ingrate et injuste! Jeanne trop oublieuse du mal et aussi du bien ! jetais en amer souci de ne te plus voir , et j'ai regret maintenant de t'avoir revue, femme d'Ambroise.

— Oui , femme d'Ambroise pour le dam d'icelui! s'écria-t-elle en s'échappant des bras de Jean de La Roche et lui montrant la lame sanglante : monseigneur, devinez-vous à qui est ce sang?

— Ce sang-là? repartit le capitaine en le regardant comme pour le reconnaître : ce sang est nouveau et fraîchement versé! Jeanne, à qui avezvous pris ce sang? est-ce le sang du bourreau de Jacquet ?

— Jacquet ! interrompit-elle en changeant à ce nom le cours de ses idées et de ses paroles pour demander une réponse de vie ou de mort : vous l'avez tiré des mains de l'escorte suivant ce que vous ai mandé ? où est-il que je le voie ? d'où vient que ne l'ai-je encore vu et accollé en triomphe de l'avoir sauvé? Jean, ne tenez ce silence formidable ; mon frère, dites ce que devint notre frère en péril de mort?

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— L'avis est venu trop tard , Jeanne, et toutefois je suis content que ledit avis vienne de votre part, dit tristement Jean de La Pioche qui leva le coin d'un tapis. Voici comme j'ai retrouvé mon frère !

— Le jugement fut exécuté ! s'écria Jeanne en jetant un cri d'horreur au spectacle qui s'offrit à elle sous ce tapis; pauvre et infortuné Jacquet ! plût à Dieu que je fusse morte en sa place ! car désormais la vie ne m'est plus rien , car bientôt elle s'éteindra dans les larmes ! Mon bienaimé frère , es-tu pas satisfait d'avoir joint au tombeau ta mie Mathilde? es-tu pas chagrin d'avoir quitté ta sœur Jeanne ?

— Tel est le pitoyable état dans lequel on m'a rendu mon petit frère ! disait Jean de La Roche l'index abaissé vers cet afîreux mélange de membres rompus : malheur à celui qui excita ce beau martyre d'un enfant ! ce n'est assez d'une ville à sac , des femmes et enfans égorgés , de tous les maux que j'ai faits à Saiut-Maixent et à son abbaye, tant qu'Ambroise ne sera châtié !

— Votre souhait «st rempli, messire , s'écria Jeanne en montrant de nouveau son poignard : le châtiment est parfait , puisque je suis en cette nuit épouse et veuve du méchant Ambroise!

— Veuve? répliqua Jean de La Eoche qui recula involontairement avec une surprise mêlée

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d'une angoisse inexprimable : Jeanne , vous êtes veuve à cette heure? Ambroise est-il défunt?

— Assurément, puisque je vous porte la dague dont il fut frappé ! ce fut juste et bonne punition ! j'ai vengé par-là mon injure , la vôtre , la mort de notre père, la perte de notre frère !

— Jeanne, c'est donc vous qui fîtes la vengeance? reprit Jean de La Roche , qui avait peine à s'accoutumer à voir dans sa sœur la meurtrière de son frère : ètes-vous certaine de l'avoir tué?

— Je suis moins certaine de vivre en ce moment : hier à l'heure de vêpres, nous fûmes mariés en la chapelle du château de Niort, et vers la minuit j'ai tué l'époux au propre lit des noces.

— Chère dame, j'eusse préféré qu'il fût occis de ma main plutôt que de celle-ci que je baise en remercîmens ! J'excuserais volontiers ce méchant qui fut mon frère, à présent qu'il est hors de ce monde et depuis que j'apprends la grande haine que vous lui portiez , car à la nouvelle de vos épousailles, j'ai senti poignant souci de croire que vous aimiez Ambroise !

— Peut-on aimer qui vous ôta plus que la vie, plus que tout? est-ce pas ce mauvais moine qui déroba le bien que je réservais à mon ami , la naïve virginité que j'eusse voulu donner à toi ?...

— A moi, dis-tu? Jeanne chère et plus chère

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désormais , dis-tu pas que tu m'aimais autant que le moine était haï? oh ! dis encore, dis que tu me veux aimer, et tu sauras comme je t'aime?

— Monseigneur , je voudrais au prix d'une part de mes jours racheter ma pureté d'innocence pour être plus digne de vous ! mais j'ai lavé mon déshonneur à l'honnête source de mariage , je ne suis plus fille polluée et forcée par un moine , mais je suis veuve devenue d'un noble capitaine du roi : je n'appréhende qu'on raille mon estoc et rie de mon bain de sang !

— Jeanne, ma très-honorée dame et veuve, je vous requiers d'obéir au testament du feu sire de La Rochefoucault, lequel ordonne que je vous prenne pour femme et légitime épouse, moyennant quoi il nous baille en héritage tous ses biens , et veut que ledit mariage soit célébré le propre jour de ses obsèques , lesquelles se feront à votre commandement.

— Jean , mon cher et bienveillant seigneur , il n'est pas temps de songer à des noces quand notre frère , que Dieu exalte en paradis , est trépassé , et pareillement l'époux que j'avais hier !

— Par saint Imas ! mon héroïque dame , toute la vengeance ne sera votre fait, et j'y contribuerai à mon pouvoir en cette guerre contre les juges et ennemis de Jacquet , principalement contre le roi qui n'a mis obstacle au supplice ; mais la guerre

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