‹ Les fraudes archéologiques en Palestine: suivies de quelques monuments phéniciens apocryphesChapitre 25 sur 67 · I. Insérée dans V Aihenœum an 2 novembre · texte numérisé non relu

I. Insérée dans V Aihenœum an 2 novembre

complaisamment répétés ; sur Thonorabilité de M. Shapira qui est tenu en haute estime par toute la communauté protestante de Jérusalem (i). Enfin les voyages entrepris dans le pays même de Moab par M. Shapira, accompagné de M. Duisberg, honorable épicier de la ville sainte, et M. Weser, licencié en théologie, pasteur allemand de la mission protestante de Jérusalem, et les découvertes qui en sont résultées lui semblent être tout à fait convaincantes et ne pas laisser place au plus léger doute. D'ailleurs, il est persuadé qu'il n'y a pas d'inscriptions fausses à Jérusalem. Sur ce dernier point, au moins, il s'avançait beaucoup, le lecteur doit être maintenant amplement édifié à ce sujet.

M. Conder n'était pas moins optimiste que son collègue. Non content de dessiner les poteries moabites^ il essaie de les expliquer et de les interpréter. Il reconnaît dans une statuette à cornes la déesse

I . Il est bon de rappeler que M. Shapira était un juif converti au protestantisme.

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Astarté; dans d'autres, un spécimen des Teraphim bibliques, une image du phénix, un priape madianite, etc. Il lit même sur une des poteries le nom de Jéhovah. Dans la symbolique naturaliste des figurines il retrouve la trace caractérisque des abominations de Moab, stigmatisées par les prophètes; il discute la valeur symbolique des sept points, du triangle, des étoiles, de la lune et du soleil, etc., dont il constate l'existence (i).

I . Voir notamment Talesttne Exploration Fund, Quarterly statementSy 1873, pp. 13, 15, 79, 88.

Je dois dire que ma première impression fut tout autre.

Le comité du Palestine Exploration Fundy à qui les aquarelles appartenaient, me fit l'honneur de me demander mon avis. Je n'hésitai pas à répondre qu'à mon sens ces objets étaient faux du premier au dernier.

Je crus même reconnaître, à l'aspect de ces prétendues inscriptions moabites, prodiguées avec une étrange profusion, paléographiquement invraisemblables, philologiquement intraduisibles, la inain de celui qui avait dû les tracer. Je nommai un certain Selîm el-Qari, un Arabe de Jérusalem qui avait exécuté dans le temps une copie partielle de la stèle de Mésa, copie alors en ma possession (i). J'allai

I. Elle est aujourd'hui au Louvre, exposée à la gauche du monument dont elle nous montre

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même jusqu'à signaler dans plusieurs des caractères des poteries certaines déformations révélatrices qui me semblaient appartenir en propre au faussaire, d'après cette copie même.

L'événement devait venir me donner pleinement raison; je ferai remarquer que j'ignorais alors tout à fait les circonstances matérielles de ces trouvailles et la part considérable qu'y avait réellement prise le personnage dont le nom m'était aussitôt venu sur les lèvres.

Consulté par le Dr Birch, du British Muséum, par MM. Wright, Vaux et d'autres savants anglais, sur ces antiquités et d'autres congénères, je me prononçai dans le même sens, et constatai chez ces messieurs, à quelques rares exceptions près, un remarquable accord pour tenir en quarantaine ces productions suspectes.

C'est contre ces doutes, dont l'écho

Tctat avant la mutilation que les Bédouins lui ont fait subir.

était venu de Londres à Jérusalem, que MM. Drake et Conder avaient été amenés à réagir, en formulant sur l'origine des poteries examinées par eux sur place une opinion nettement favorable. Ils ne devaient pas tarder, d'ailleurs, à la modifier, comme on le verra par la suite.

Bien que vivement sollicité de divers côtés, et même quasi publiquement mis en demeure par le journal The Academy, je ne me crus pas alors autorisé à saisir le public de cette affaire et à émettre un avis qui ne s'appuyait en somme, jusque-là, que sur une conviction personnelle. L'on aurait sans doute déjà voulu voir dans cet acte des arrière-pensées et un parti pris que l'on n'a pas manqué d'y chercher depuis.

Je me bornai à cet avertissement officieux, laissant à qui de droit le soin de le mettre à profit.

J'avais, d'ailleurs, pour garder cette réserve un autre motif. En effet, sur ces entrefaites, un des premiers savants de l'Allemagne, M. Schlottmann, publiait un article concluant formellement en faveur de

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l'authenticité (i). Devant une telle autorité je n'avais qu'à me taire.

Je fus seulement frappé de voir apparaître, dans diverses relations provenant de Jérusalem, le nom de maître Selîm comme celui du principal agent des découvertes extraordinaires de M. Shapira, ce qui ne pouvait que me confirmer dans ma première impression.

Cependant le jugement décisif de M. Schlottmann, corroboré par ses articles subséquents, détermina bientôt l'acquisition, par le gouvernement allemand, des deux premiers groupes d'antiquités moabites formant environ dix-sept cents numéros, pour une somme considérable généreusement fournie par la cassette impériale (2).

1. Zeitsclmft der deutschen ntorgenlandischen Gcselhchaft, vol. XXVI, p. 393; cf. p. 724, et vol. XXVIII, p. 171^ etc. Neue niodbitische Funde und Rathsd,

2. 20,000 thalers, je crois, c'est-à-dire 7 $,000 fr. Les conditions et le prix de cette acquisition, sur laquelle on est resté en Allemagne très sobre de détails, ne sont pas parfaitement connus.

C'est en eflfet à TAllemagne que M. Shapira avait réservé la primeur de ses trouvailles. Il avait trouvé un appui précieux dans M. Weser, qui était entré en relation directe avec M. Schlottmann et avait envoyé à Halle des dessins faits concurremment avec ceux de MM. Drake et Conder.

Mis en goût par cette lucrative opération, M. Shapira se livra alors avec une activité facile à comprendre, à la formation de nouvelles collections dont le placement était tout indiqué. C'est par centaines que les poteries affluèrent bientôt du pays de Moab, apportées par divers Bédouins avec lesquels M. Shapira avait été abouché par l'intermédiaire de Selîm el-Qâri,

M. Sprenger parle de 22,000 thalers. {oicademy^ II mars 1876.)

Peu après, le Palestine Exploration Fund me fit l'honneur de me confier, après entente entre le Foreign Office et notre ministère des affaires étrangères, une mission archéologique en Palestine qui devait durer treize mois. J'avais inscrit naturellement dans mon programme, à côté de recherches plus sérieuses, la question des poteries moabites qui me tenait assez à cœur.

Mon opinion sur la question était parfaitement arrêtée, comme on l'a vu, quoique je me fusse borné à la confier à quelques savants d'Angleterre et de France qui avaient bien voulu me demander mon avis.

Je savais d'avance, je puis le dire, ce que j'allais trouver à Jérusalem, où je me proposais de tirer au clair cette affaire si

trouble, en cherchant à obtenir les preuves matérielles de ce que, par discrétion et par scrupule, je n'avais avancé qu'avec une grande réserve.

Aussitôt installé dans la Ville sainte, vers la fin de 1873, ^^^ premier soin fut d'essayer de visiter la nouvelle collection que M. Shapira était en train de former avec une ardeur justifiée par le succès de la première négociation, et qui était destinée à rejoindre à Berlin sa sœur aînée.

Ce ne fut pas sans peine que j'y réussis.

M. Shapira manifesta tout d'abord une grande répugnance à me laisser voir ses trésors. Il me croyait animé à son égard de sentiments hostiles. C'est, du moins, ce qu'il dit aux personnes qui s'entremirent alors entre lui et moi. Peut-être redoutait-il de ma part des velléités de concurrence ! Il pouvait cependant être bien tranquille sur ce point.

En tout cas, il n'est pas indifférent de noter, sans prétendre en rechercher la cause, l'appréhension manifestée à mon 'égard par M. Shapira. Elle peut paraître d'au-

tant plus singulière, que M. Shapira s'était jusqu'alors montré fort empressé d'exhiber ses curiosités à d'autres savants et touristes européens.

Il ne fallut pas moins, pour vaincre ses hésitations, que l'amicale et pressante intervention de M. Drake, à qui j'avais confié mes doutes et mes projets d'enquête, et dont j'avais réussi déjà à ébranler fortement l'opinion sanguine y comme on dit en anglais. M. Shapira n'avait rien à refuser à M. Drake qui, admis à visiter ses premières collections, avait pris la peine d'en dessiner les principales pièces et avait envoyé à Londres ces reproductions scrupuleusement exécutées.

Enfin, je pus visiter, en compagnie de M. Drake et en présence de l'ombrageux possesseur, cette collection gardée avec un soin si jaloux.

Nous fûmes introduits dans une grande chambre encombrée de centaines de figurines, de vases et autres objets de terre cuite, littéralement couverts d'inscriptions censément moabites. Cette profusion

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d'inscriptions était bien faite à elle seule pour ouvrir les yeux les moins prévenus.

Et quelles figurines! Je ne puis, plaisanterie à part, prendre de meiUeur point de comparaison pour en donner une idée que les bonshommes de la foire au pain d'épice. Les plus grossières productions de l'art de Chypre sont des chefs-d'œuvre à côté de ces grands diables de polichinelles en terre cuite, à la fois prétentieux et grotesques. Il y a un abîme entre l'art naïf des céramistes primitifs, art rudimentaire, négligé, puéril, tant qu'on voudra, mais sincère et spontané, et un procédé mécanique, arbitraire, aux mains gauches d'un Arabe faisant de la haute fantasia archéologique. Un œil tant soit peu exercé ne pouvait s'y tromper une minute.

Je retrouvai, à première vue, dans ces bonshommes de terre mal cuite, la manière, le style de notre artiste indigène, de mons Selîm, dont j'avais entre les mains des pièces authentiques me permettant de juger de son savoir-faire.

Non seulement la forme des objets,

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mais la matière même dont ils étaient faits, criait tout haut : apocryphe ! Je pus manier et examiner de près plusieurs de ces pièces suspectes. L'argile était absolument identique à celle qu'emploient chaque jour les potiers de Jérusalem. Elle était à peine cuite.

On voyait encore, sous Tune des faces des petits disques de terre cuite dont plusieurs vases étaient remplis et qu'on a pris pour des monnaies et des tessères, l'empreinte de la trame du linge sur laquelle la pâte molle avait été déposée pour être découpée en rondelles.

Je constatai également sur plusieurs spécimens l'existence de ces fameuses efflorescences de salpêtre qui ont joué un si grand rôle dans la question et ont été invoquées par les partisans de Tanthenticité comme preuve d'extrême antiquité. Ce dépôt était superficiel et Ton avait dû l'obtenir, comme je l'avais dit dès Torigine, en plongeant les objets dans une solution denitre. Si, dans ceitaines de ces poteries que je n'ai pas vues, le salpêtre a pénétré,

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comme on Tàssure, toute la masse, c'est que la terre était moins cuite et que le bain avait été plus prolongé.

Bref, je ne trouvai pas dans la collection considérable, dont M. Shapira, ses premières hésitations une fois vaincues, nous avait fait du reste les honneurs avec une complaisance que je me plais à reconnaître, un seul objet qui pût être tenu pour vrai.

Quand nous fûmes dehors, je déclarai en riant à M. Drake que de tout ce que je venais de voir chez M. Shapira, une / seule chose à mes yeux était à peu près authentique, une jolie autruche vivante que lui avaient apportée, avec la dernière fournée, ses amis du désert (i). « Qpant

I . Les Bédouins avec qui Ton entre en relations à propos d'antiquités ont la manie de vous imposer des cadeaux de ce genre, pour forcer la note de l'inévitable hàkhchich. Les négociations interminables que j'avais eues avec eux pour la stèle de Mésa, avaient fini par amener chez moi une véritable ménagerie : lévrier, faucon, gazelle, cheval, etc., Je dus me résigner à subir ces présents aussi onéreux qu'encombrants. Par exemple, arrivé au cha-

aux poteries , il ne reste plus , ajoutai-)' e, qu'à chercher le potier qui les fait cuire. »

meau, je perdis patience et protestai énergiquement.

pr

G)nvaîncu que ces poteries étaient l'œuvre de Selîm el-Qâri et qu'elles étaient fabriquées à Jérusalem, je me mis aussitôt en mesure de surprendre notre homme la main-dans le sac.

Il était évident pour moi que Selîm façonnait lui-même les statues. Quant aux vases, il pouvait ou les faire lui-même, ou bien les faire exécuter par un potier de profession et y ajouter ensuite, après coup, les inscriptions qui en faisaient tout le prix. En tout cas, il devait forcément recourir à la coopération d'un potier pour la cuisson des objets dans un four approprié.

Partant de cette nécessité, je pris discrètement des informations auprès des divers potiers arabes de Jérusalem, qui sont au nombre de cinq ou de six seule-

ment, et je ne tardai pas à découvrir toute la vérité.

Le premier renseignement qui me mit sur la vraie piste me fut fourni par un certain *Abd ei-Bâqi, surnommé Abou Mansoura, journalier {adjîr) musulman employé alors chez le potier Hadj KhalU el-Mâlhi, dont la fabrique se trouvait entre la porte de Damas et le consulat d'Espagne.

Cet homme, que j'interrogeai avec les plus grandes précautions pour qu'il ne devinât pas le but de mes demandes, me raconta qu'il avait travaillé dans le temps pour un chrétien nommé Selîm el-Qâri qui faisait des statties et des vases en terre cuite avec de Véèriture ; mais qu'il avait cessé de travailler pour lui depuis quelque temps.

Je ne voulus pas le presser davantage de questions pour ne point éveiller ses soupçons et je me bornai à lui demander s'il savait chez quel potier ce Selîm faisait actuellement cuire ses poteries. Abou Mansoura m'indiqua un autre potier du nom de Bakir el-Masri chez qui je me rendis.

Cétaît une fausse indication. Bakir, dont le surnom et l'accent révélaient Torigine égyptienne, n'avait jamais travaillé pour Selîm, mais il avait à son service un jeune apprenti, Hassan Ibn el-Bîtâr, qui avait longtemps travaillé chez un troisième potier, Ahmed *Alawiyé, dont la fabrique se trouvait entre laMaulawiyé des derviches tourneurs etla porte de Damas. Cet Ahmed, me dit-il, faisait encore présentement des affairés avec Selîm.

Voici le récit exact que je recueillis de la bouche du jeune Hassan, en prenant toujours soin de le laisser parler, sans rien lui suggérer par des questions maladroites :

Hassan était entré en service chez Bakir, depuis quatre mois environ. Auparavant, il était apprenti chez Ahmed *Alawiyé, avec un autre garçon nommé Khalîl, fils de Sa*îd le barbier, et AbouMansoura, ouvrier à la journée.

Selîm el-Oâri prenait chez Ahmed de l'argile molle, en façonnait chez lui des statues « d'hommes , de chiens , de femmes, avec des nez, des pieds, des mains.

des seins, le tout couvert d'écriture. » Il faisait également des petits ronds d'argile comme des sahtoût (i). Puis il envoyait le tout cuire chez Ahmed. Ahmed lui fabriquait aussi des vases au tour [dolâb) et Selîm y écrivait ensuite des lettres.

C'étaient Hassan et son camarade Khalîl qui étaient chargés de transporter les objets de la maison de Selîm à la fabrique et vice versa.

La première fois, Selîm conduisit luimême le jeune Hassan à sa maison pour la lui faire connaître ; il restait alors dans la rue Hâr't el-Djawdl'dé, près du Patriarcat latin. Il avait ensuite déménagé pour aller habiter dans la rue ^Aqabat el- Battîkhj près du consulat d'Espagne.

Hassan n'avait été qu'une fois dans cette dernière maison.

Selîm s'était d^abord adressé au potier Hâdj Khalîl el-Mâlhi. Mais celui-ci ne sut pas s'arranger avec lui.

Selîm, après avoir montré sa maison à

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