I. AthenauiUf 7 mars
rauthentîcîté des poteries qu'il est destîné à couvrir.
Selîm, innocent, n'avait qu'à nier purement et simplement. Il a voulu aller au delà et donner le change en payant d'audace ; il s'est vendu lui-même.
Il n'y a pas de milieu. L'on ne peut pas dire (en laissant Selîm de côté) :
Oui, ces gens-là mentent — mes adversaires ont été assez bons pour l'admettre — lorsqu'ils vous accusent d'une inepte machination; mais ils mentaient aussi quand ils vous parlaient et vous ne deviez pas plus les croire alors que nous ne les croyons aujourd'hui.
Mais, s'ils mentaient alors, comment expliquer leurs premières déclarations toutes spontanées, l'intérêt qu'ils pouvaient avoir à les faire à ce moment, les détails circonstanciés et concordants où ils sont entrés, détails présentant les plus parfaites coïncidences avec ce que nous savons de Taffaire, des personnes et des choses engagées ? Comment expliquer d'abord leur remarquable persistance dans leurs premiè-
res dépositions, persistance constatée par M. Weser lui-même (Hassan ne se rétracte qu'au troisième interrogatoire qu'il lui fait subir) ; puis les invraisemblances accumulées par ces pauvres diables pour se dégager vis-à-vis de juges dont ils comprenaient bien le secret désir, et devant un appareil de cawas et autres agents consulaires déployé comme à souhait pour les intimider?
Il était clair que toute cette bande obéissait à un mot d'ordre soufflé par le plus compromis d'entre eux et qu'ils niaient tout bonnement aujourd'hui la vérité qu'ils ne faisaient point difficulté d'avouer six semaines auparavant.
Tel fut en Europe le sentiment général de la plupart des savants désintéressés dans la question.
En Allemagne seulement les champions officiels et officieux de l'authenticité refusèrent obstinément de se rendre à l'évidence. Le résultat de cette enquête, menée à grand fracas par un jury déguisé qui se composait d'un théologien et d'un épi-
cier allemands assistés d'un drogman arménien, toutes personnes ayant plus ou moins trempé dans l'achat incriminé, fut réclamé par eux comme une victoire. A bout d'arguments, ils n'hésitèrent pas à en faire une question d'amour-propre national. Je fus en butte, dans la presse allemande, à des accusations et des insinuations de tout genre, et je dois dire que M. Schlottmann, qui avait une lourde responsabilité dans cette hasardeuse acquisition, ne fut pas le dernier à rompre des lances dans cette lice extra-scientifique (i).
Je me refiise à le suivre sur ce terrain et je me contente de lui poser ces trois questions :
Pourquoi, après la publication de mes rapports, le Musée de Berlin n'a-t-il pas acheté la suite des collections de M. Shapira, suite qui lui était destinée ?
I . Voir notamment, dans la Gazette de V Allemagne du Nord du 12 avril 1874, un article de lui dont le titre seul suffit à caractériser la tendance : der Chauvinistnus in der Àîtertimmswissenscha/t,
Pourquoi celles qu'il a l'heur de posséder depuis quatorze ans ne sont-elles pas encore exposées ?
Pourquoi M. Schlottmann lui-même ne nous a-t-il pas encore donné ce grand recueil si impatiemment attendu, ce Corpus inscriptionum moahiticarum dont il nous avait annoncé la publication imminente?
vni
En Allemagne môme, tout le monde n'a pas été heureusement de Tavis de M. Schlottmann et de ses tenants. Tandis que, parmi ceux-ci, M. A. Koch essayait, dans un gros mémoire (i) de plaider cette
I. Moabitisch oder Selimisch; die Frage der moahi- Hschen Alterthûmer mu untersiicht, Stuttgart, 1876, (avec cinq planches). Non content de combattre le bon combat sous la bannière de M. Schlottmann, M. Koch adopte envers moi ce ton d'urbanité exquise qui semble être le mot d'ordre de ces messieurs.
A la page 216 de son mémoire se, trouve un détail d'épigraphie anatomique bien amusant, donné avec le plus grand sang-froid du monde. Il s*agit d'une figurine à tête de hthou surtnontée de deux cornes, Cest déjà passablement étrange. Mais ce n'est rien. De la tête au nombril s'étend une tablette triangulaire avec une inscription dans le plus pur moabite, dont la dernière lettre (un àin) sert en même temps de nombril à la statuette (dient zugleich aïs Bezeichnung des Nabeîs I)
M. Koch joue vraiment de malheur en matière d^ céramique. Tandis qu'il croit aveuglément à
cause désespérée et de venger la vertu des poteries moabites, le camp adverse, en beaucoup plus petit nombre, il est vrai, à l'origine du moins, se prononçait résolument dans mon sens, MM. Kautzsch et Socin dressaient, dans un mémoire non moins gros (i), un réquisitoire en règle contre les dites poteries.
J'ai été heureux, pour ma part, de voir deux hommes dont les sympathies pour la science allemande ne sauraient faire question, intervenir dans ce déljat et parler au nom de la raison, du bon sens et de la justice.
Après avoir protesté mieux que je ne
Tauthenticité des poteries moabites, il suspecte bien à tort celle d'une anse d'amphore découverte à ^afFa, non pas comme il le dit par Martin Boulos, (p. 88), mais par un honnête habitant de cette petite ville. J'ai acquis l'original même de CQ corpus deîicti, comme il rappelle, et je puis lui assurer qu'il serait à souhaiter que toutes les poteries moabites fussent d'aussi bon aloi. C'est une anse d'amphore rhodienne portant un nom grec estampillé.
I . Die JEchtheit der moàbitischen Aller thiïmer gepriift. Strassburg, 1876, avec 2 planches.
saurais le faire contre les inqualifiables procédés de discussion emplo3'^és à mon égard par MM. Schlottmann, Weser et consorts, les auteurs de ce livre impartial rappellent qu'avant la découverte de la stèle de Mésa, l'on n'avait jamais ouï parler de Texistence de ces poteries qui ont soudain pullulé; qu'aucun explorateur du pays de Moab n'a jamais, soit avant, soit depuis les merveilleuses trouvailles de MM. Shapira et C% rapporté un seul fragment de ce genre; que la fabrication des fausses antiquités est courante en Orient et particulièrement à Jérusalem; que dans les deux ou trois expéditions de contrôle entreprises par M. Weser, en compagnie de Shapira et de Selîm, Tinfortuné licencié déterrant de ses mains, à point nommé, dans des lieux désignés par ledit Selîm et ses compères, bédouins ou autres, des urnes et statues épigraphiques, a tout Tair d'avoir été la victime d'une abominable mystification.
Ils passent ensuite à l'examen intrinsèque des poteries incriminées et, avec
une conscience que j'admire, dissèquent ces horreurs successivement au point de vue mythologique, symbolique, paléographique, archéologique, technique, artistique, etc..
M. Kautzsch a poussé le scrupule jusqu'à mettre lui-même la main à la pâte pour se rendre expérimentalement compte des difficultés du modelage. Il déclare avoir été surpris des résultats obtenus de prime-abord par ses doigts absolument novices et il est presque sur le point de s'écrier : anch'io sotCpittore.
Peut-être était-ce consacrer beaucoup de temps et beaucoup de peine à un côté de la question qui pouvait se résumer en trois lignes :
Les moabitica, y compris la pipe d'Astarte avec les sept points mystiques^ la jeune Vîoabiteà sa... toilette y et autres caricatures défiant toute description, sont inadmissibles comme représentations figurées ; réfractaires à toute traduction (i), ainsi que
I . Quand je dis que les inscriptions des poteries moabites sont demeurées indéchifirables et ont
l'ont démontré les malheureuses tentatives de M. Schlottmann lui-même ; condamnées par la nature et le travail de Targile employée, l'état inconcevable de conservation, les conditions des trouvailles^ etc..
résisté à toures les tentatives, je me trompe. Plus heureux, ou plus hardi que les savants allemands, un savant anglab, le révérend D. A. Dunbar Heath, partisan convaincu de Tauthenticité, a réussi là où ceux-ci avaient échoué. Mais au prix de quels efforts d'imagination ! On en jugera par un seul spécimen. M. Dunbar Heath traduit ainsi un texte de quatre lignes concentriques gravées sur la panse d'une des jarres en terre cuite. Pour laisser à ce morceau toute sa saveur je reproduis, sans essayer de la rendre en français, la translation anglaise :
« Inscription on his jar dedicated by Jai, servant of Isaac, in Mesha, such as is raised in dévotion to Nataracu. This is a dévotion to Dov, wife of Domiadu, the same who in the might of her knowledge has been- incorporated with Mesho. She is united with Hachuacho, in Mesha ; raised to unity with Daocash. May he be gracions. » (Journal Anthropokg, Imt,, vol. II, p. 331 et suiv.; cf. la planche.)
Impossible de rêver quelque chose de plus fantastique. Sans insister davantage sur de telles insanités, je me permettrai d'exprimer ma surprise de ce que M. Dunbar Heath n*ai pas continué d'appliquer son ingénieux système à la masse imposante de textes que nous fournissent les poteries moabites. Ce beau succès aurait dû cependant le mettre en goût.
Les conclusions de MM. Kautzsch et Socin aboutissent, somme toute, à un verdia de culpabilité. On ne saurait reprocher à leur jugement qu'une certaine mollesse, succédant d'une manière assez inattendue à d'aussi fermes considérants.
Cette petite défaillance de la dernière heure doit tenir à un excès de scepticisme.
Les auteurs se sont tellement saturés de doute en attaquant cette question où tout n'est que crédulité, qu'ils finissent par douter de Tévidence même, à ne vouloir plus rien affirmer, pas même la vérité.
M. Kautzsch semble avoir particulièrement ressenti cette influence psychologique quand, sous l'empire d'une espèce d'hallucination de défiance, il en arrive presque à suspecter jusqu'à la stèle de Mésa !... Teau froide après l'eau bouillante....
J'aurais personnellement mauvaise grâce à protester contre cette timidité poussée presque jusqu'à l'absurde. Je crois plus correct d'invoquer ici l'intervention d'un des noms les plus autorisés de la science
allemande. M. Nœldeke, dans un article bref, mais catégorique, sur le livre de ces Messieurs (i), trouve que les auteurs tournent un peu court, et il se prononce carrément, sur leurs considérants même, pour Tinauthenticité indubitable.
Q.uant à la vision cornue de M. Kautzsch sur la stèle de Mésa, M. Nœldeke en fait bonne et prompte justice !