I. Notamment par M. Drake
J^ai heureusement entre les mains les preuves palpables de ce que j'avance, et elles sont de nature à ouvrir les yeux les plus aveuglés.
Il faut savoir que, de son métier, Selîm est peintre, c'est-à-dire qu'il barbouille des toiles, ou plutôt des panneaux à sujets religieux pour les nombreux pèlerins grecs qui viennent chaque année visiter la Ville sainte à l'occasion des fêtes de Pâques.
C'est un descendant dégénéré, mais authentique, des artistes byzantins.
Je donne ci-dessous le fac-similé d'un dessin fait de sa propre main, sous mes yeux, dans ma maison, en 1869, lorsqu'il est entré en relation avec moi à propos de la stèle de Mésa.
C'est un croquis fait de mémoire et représentant la prétendue statue de la traditionnelle femme de Loth !
Une femme, debout, porte un petit enfant à cheval sur son épaule, à la mode arabe. De la main droite elle tient une jarre, prototype de celles qui devaient par
la suite occuper une telle place daiis la céramique pseudo-moabite.
N° 15. La femme de Loth.
Sellm jurait ses grands dieux avoir vu de ses yeux cette mirifique statue à trois ou quatre heures de Dhîbân — lieu de provenance de la stèle — au bord de la mer Morte! 11 préludait déjà, comme l'on voit, à ces fantastiques imaginations auxquelles
de respectables personnes ont eu plus tard le ton de se laisser prendre (i).
Sur ce chiffon de papier que j'ai exhumé de mes cartons, sont encore commencés, dans l'angle gauche inférieur, une étude de chameau des plus naïves, et, au verso, Tébauche de mon propre portrait !
Certes, je n'ai pas la prétention de dire que ce chef-d'œuvre de notre artiste hiérosol3anitain obtiendrait la médaille d'honneur au Salon, mais il prouve suffisamment qu'il entend assez le dessin pour
I. Dès cette époque îl m'affirmait avoir jeté, de concert avec un Bédouin, dans une citerne à EmVassas, localité du pays de Moab, une grande stèle de basalte noir avec vingt-cinq ou trente lignes d'écriture. Les lettres étaient semblables à celle de la stèle de Mésa, mais plus grandes.
En juillet 1871, il m'avait parlé de diverses antiquités dont il prétendait avoir connaissance.
C'était, par exemple, une sorte de bas-relief en marbre qui représentait deux chimères tenant à la patte une espèce de candélabre, avec une longue inscription. Le monument se trouvait à Rammôn, près de Tayibé (qui est généralement tenue pour l'ancienne Ophran), et il l'attendait prochainement .
Connaissant le pèlerin, je n'avais prêté à ces dires qu'une oreille incrédule.
modeler les statuettes moabites rudimentaires que nous connaissons.
Voilà pour le côté artistique.
Passons maintenant à la question épigraphique.
Dans ma première publication de la stèle de Mésa (i) j'indique- au nombre des éléments qui m'ont servi, à reconstituer le texte mutilé, une copie de plusieurs lignes de Tinscription exécutée par un Arabe de Jérusalem qui avait vu le monument original avant sa destruction. .
Cet Arabe n'est autre que messire Selîm el-Qari.
En effets dans les derniers mois de 1869, je reçus de lui (il se trouvait à ce moment chez les Bédouins du pays de Moab) une copie contenant trois Hgnes de caractères moabites, avec un croquis de la pierre (2)^ ses dimensions, et quelques
2. La stèle est représentée avec une forme à crossettes, qu'elle n'a pas en réalité, et que Selîm a probablement prise dans son imagination ou ses
mots en arabe dont voici la traduction :
« P, S, — Ceci est seulement une ligne des lignes dont il y a quarante. Elle se trouve (l'inscription) dans les ruines de...
{tnot efface) ; elle a cinq palmes de long et trois de large. »
Le nom de Dhîbdn avait été oblitéré à dessein. J'ignore par qui et dans quelle intention. Mais comme il y avait fort longtemps que je m'occupais du monument, il ne me fut pas difficile de voir de quel endroit il s'agissait.
Plus tard, Selîm, étant de retour à Jérusalem, vint chez moi et me laissa une copie beaucoup plus considérable d'une partie de l'inscription (correspondant aux lignes 13-20 de l'original), copie dont il ne m'avait en réalité envoyé qu'un extrait.
Cette copie, quoique faite de gauche à droite et sans indication de coupes de lignes, était assez précise pour me permettre d'en faire usage. Je pus la
souvenirs de peintre. Il est à noter <jue le monument est indiqué avec son angle inférieur de droite déjà cassé.
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vérifier à l'aide des estampages et des fragments originaux, et elle me servit même à contrôler quelques-unes de mes lectures. Elle figure au nombre des matériaux qui accompagneront la publication définitive de la stèle de Mésa à laquelle je mets en ce moment la dernière main.
En attendant, voici la reproduction photographique de la première copie partielle contenue dans une lettre qui m'avait été remise ouverte par l'entremise d'un tiers (i).
Les caractères sont transcrits avec une
I. M. S. Bergheim de Jérusalem. La lecture de l'opuscule de M. Koch, cité plus haut, m'a appris que ce personnage s'était permis en 1872, non seulement d'intercepter un estampage, mais, ce qui est plus grave, d'abuser d'une lettre qui m'avait été adressée par son intermédiaire, ou qui du moins avait passé par ses mains, et où était inclus cet estampage dont je n'avais pu, jusque-là, m'expliquer la disparition. C'est M. Bergheim qui a fait lui-même l'aveu de cette peccadille à son compatriote M. Koch. Dix ans plus tard, M. P. Bergheim, digne frère et émule de M. S. Bergheim, se trouvait mêlé de la façon la plus fâcheuse au guetapens qui devait m' enlever les inscriptions de Gezer, et dont je raconterai un jour les étranges incidents.
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exactitude suffisante pour permettre de
reconnaître les lettres
moabites.
La main exercée et adroite qui les a tracés est parfaitement capable de faire ceux qui ornent les spécimens de la poterie transjordanienne.
Je dirai même plus.
Ce précieux document nous met à même de relever dans les inscriptions pseudo - moabites des similitudes singulières , d'une espèce toute personnelle, qui révèlent une même individualité. Je signalerai particulièrement, sans entrer dans des détails techniques, la forme caractéristique de certains tnemSy épigraphiquement invraisemblable. Cette forme est essentiellement propre à Selîm,
car elle n'exîste pas une seule fois dans roriginal qu'il copiait. Or Ton retrouve dans les collections Shapira cette variante tout arbitraire, qu'on me permettra de qualifier de Sélimienne. C'est l'équivalent de sa signature.
L'on pourrait multiplier ces rapprochements instructifs.
En voilà assez pour établir, pièces en main, que Selîm était parfaitement capable, au point de vue moral, artistique et épigraphique, d'enfanter les poteries moabites dont je lui ai assigné la paternité, par des motifs d'un ordre plus direct.
Cependant, malgré cette accumulation de preuves véritablement écrasantes, les partisans de l'authenticité ne se tenaient pas encore pour battus. Il leur fallait d'autres faits pour leur ouvrir les yeux.
Un des premiers résultats de mes révélations et de la piteuse enquête si imprudemment ouverte par M. Weser avait été ' de jeter dans un grand désarroi le marché des poteries moabites. Le gouvernement allemand se recueillait; M. Shapira, en homme avisé, suspendait ses achats.
Mais la fabrication marchait toujours et cherchait de nouveaux débouchés. C'est à ce moment qu'un certain nombre de poteries suspectes, échappant au monopole dont M. Shapira avait joui jusqu'alors, passèrent dans les mains de quelques autres personnes.
Une des statuettes pseudo-moabites a même été jusqu'à Constantinople, comme j'en eus la preuve plus tard. M. Sorlin d'Origny qui suivait, en 1878, mes cours d'Archéologie orientale à l'École des hautes études, m'a remis alors la copie de trois lignes moabites gravées sur la poitrine d'une figurine représentant « une espèce de fakir » et envoyée, disait-on, de JafFa à Constantinople. Je possède encore cette copie, dont je crois, d'ailleurs^ superflu de donner ici la reproduction.
L'archimandrite de la mission russe de Jérusalem réussit à se procurer un petit lot de ces poteries qui faisaient tant parler d'elles à ce moment, et il me permit, avec une obligeance parfaite, de les étudier tout à mon aise. Je pus en prendre des photographies avant de revenir en Europe, et je crois bon d'en donner ici quelques spécimens choisis qui permettront, mieux que toute description^ de se faire une idée de leurs congénères du Musée de Berlin.
(Voir planche n° 17.)
Je revins en Europe à la fin de 1874.
Après mon départ les événements suivirent leur cours. Je vais les résumer brièvement.
Le rôle de M. Weser avait cessé. Après sa déconfiture, un nouveau champion se présenta — avulso uno non déficit aller. — Le consul d'Allemagne à Jérusalem, le baron de Mûnchhausen, n'hésita pas à prendre en main cette cause perdue. Il s'imaginait que la réputation scientifique de l'Allemagne était engagée par la fausse manœuvre de son gouvernement. Cela fait l'éloge de ses sentiments chevaleresques sinon de sa clairvoyance. Il déploya dans cette campagne encore plus de passion, si c'est possible, que son prédécesseur, pour aboutir à un échec au moins aussi complet.
Le i*' novembre 1877, il adressait à M. Shapira une longue lettre que celui-ci s'empressa de publier dans VAthenaum{i).
Après avoir fait bon marché des témoignages antérieurs recueillis contre l'authenticité des poteries, et avoir nettement affirmé son opinion favorable, il annonce d'une façon triomphante qu'un savant suédois, le Dr Almkvist vient de faire une expédition dans le pays de Moab et en a rapporté des poteries avec inscriptions moabites, qu'il a déterrées de sa main. Bien plus, le baron de Mûnchhausen raconte qu'il est allé lui-même sur les lieux à son tour, tout comme M. Weser qui a fait au moins trois fois le voyage de Moab. A la suite de recherches , malheureusement interrompues par la guerre russo-turque, M. de Mûnchhausen dit avoir découvert dans un caveau des fragments d'une figurine de terre cuite avec des caractères moabites gravés en creux et en relief.
Je n'eus pas de peine à démontrer dans