‹ Les frères AnguierChapitre 7 sur 18 · LA FIGURE DE LAOCOON · texte numérisé non relu

LA FIGURE DE LAOCOON

Les anciens philosophes, sçachant bien que c'estoit lever autant de voiles devant la face du Créateur en recherchant exactement les secrets de la nature, d'autant que par la cognoissance des créatures ils cognoissoient le Créateur.

De même les habiles sculpteurs grecs, nourris dans cette sçavanle escole, suivoient ce beau chemin en desbarrassant leurs figures de voiles, d' habits et des autres choses qui peuvent couvrir la plus belle et la plus

accomplie d'entre toutes les créatures, qu'ils apeloient un monde racourcy remply de divinitez. Les Sages d'Egipte, animal adorable et admirable, Pylhagore et Zoroastes, la statue et le chef-d'œuvre où paroist le plus hardy effort de la nature, toultes ces belles qualitez les prouocquoient à taire leurs figures nues, non seulement des immortels, mais aussi des mortels que nous voyons encore à Morte-Cavolo, œuvre de Fidias et Praxitelle; les bas-reliefs sont remplis aussi des nudilez meslez avec d'autres vestues; les batailles sont aussy de mesme remplies de figures nues qui combattent avec d'autres vestues et couvertes d'armes si légères qu'ils paraissent comme nuds; Michel-Ange a observé cette estude en ses œuvres, Raphaël s'en est servy dans ses histoires et dans ses batailles avec juste raison, car par les nuditéz on cognoist le tempérament, on voit dans les visages et par tout le corps tr istesse, crainte, courroux, joye ; de mesme l'audace, la honte et la majesté apparoisscnt; l'orgeuil se cognoist aux sourcils, la honte aux joues et la majesté au menton; quoy que ces passions viennent du cœur, pourtant elles se font voir à descouvert en touttes ces parties. C'est donc les raisons pourquoy les sculpteurs grecs faisoient ordinairement leurs figures descouvertes aflin que, par l'agittalion et mouvement des muscles et des veines, on puisse cognoistre les émotions et passions de l'âme, comme je désire vous faire voir par ces trois figures, laites par trois sculpteurs, Agesander, Polydore et Alhéodore, Rhodiens. (Pline, 1. XXXVI, ch. v.)

Il nous faut représenter une trouppe de personnes de qualitez, lesquels sortant de la grande et fameuse ville de Troye, cheminant en ordre vers la rive de la mer, pour faire sacrifice au grand Dieu Neptune des grâces qu'ils avoient ressus pour avoir esloingnez leurs ennemis. Les officiers du sacrifice, conduisant un taureau noir d'une incroyable grandeur, cheminent les premiers. Le grand prestre Laocoon avec ses enfans, suivent la victime; derrière eux suivent les plus honorables citadins, et le commun peuple suit après ; lesquels par leurs hymnes et chants d'alégresse font paroistre la joye qu'ils portent dans leurs cœurs pour se voir délivrez des ennemis qui les alïligeoicnt depuis dix ans, mais hélas! l'homme sur la terre n'est jamais sans troubles, inquiétudes et malheurs.

Cette trouppe joyeuse estant arrivée près la rive de la mer au lieu destiné où se devoit faire cette solcmnité, tout I'apareil en bon ordre, la victime preste d'estre immolée, lorsqu'ils aperecurent comme une grosse pluye fort loing dans la mer, et peu à peu ils entendirent du bruict dans ce tourbillon d'eau avec des sifflemenls espouvantables, ils recognurent alors quec'estoit deux effroyables serpents qui jettoient de grosse escume de leurs gueulles enveniméss, lesquels venoient de l'ille de Ténédos, fendints les ondes d'une impétuosité sy grands qu'ils paroissoient des mon-

tagnes d'eau escumeuses à leurs coslez; cetle trouppe prit l'épouvante, chacun quille son rang et sa charge, la victime effrayée eschappe des mains de ceux qui la conduisoient.

Le grand sacrificateur Laocoon et ses enfans comme les plus dévols se liennent asseurez pics de l'autel, lorsque les deux fiers serpents, d'une vitesse incroyable, se jettent sur deux de ses enfans. La dévotion et la joye du pauvre père infortuné se retire de son cœur pour faire place à la douleur, eschauffée par la colère qui cherchoit à se rendre maistre des passions de son âme. Il regarde par quel moyen il poura secourir ses deux enfants; en s'aprochant se trouve luy mesme lié de rude nœud par l'agilité et force de ces deux fiers et vénéneux monstres d'une façon sy eslrange qu'il ne voit aucune espérance de pouvoir eschapper; ses cris luy sont inutiles; ses efforts, son agilité et ses violentes extorsions n'ont point de puissance sur deux sy cruels et forts ennemis.

Il désespère, il se tourmente et s'esforce de vouloir emporter ses deux enfants liez avec luy par ces deux vénéneux animaux qui le retiennent par les jambes (c'est en ce moment que nos trois sculpteurs l'ont représenté), et tombant assis sur l'autel du sacrifice pour servir luy mesme avec ses deux enfanls d'holocausle et de victime, il s'efforce à se deslier le bras droit, croyant avoir la liberté de secourir les autres parties de son corps, il empoigne de sa main gauche le col du serpent qui luy mord le petit fessier, partie délicate et sensible à cause qu'elle est membraneuse. La violente douleur de celte première vénéneuse et violente morsure luy font faire une extorsion sy grande, un cri sy effroyable, une émotion et tremblement sy estrange, qu'il semble que tout ce pauvre corps voudroit se réduire à rien s'il pouvoit. Car les longueurs se sont racourcies en beaucoup de parties, les largeurs se sont rétressies; aussi nous voyons que sa cervelle se serre comme un petit ploton, et se retirant attire à soy la prunelle des yeux tirée par le nerf optique. C'est ce qui lui rend les yeux enfoncés; les deux sourcilz font leurs devoirs en baissant des deux costez pour couvrir ses yeux infortunéz.

Les muscles et la peau du visage sont sy familliers ensemble qu'ils ne se peuvent remuer les uns sans les autres, c'est ce qui fait plusieurs expressions par un mesme visage, causées par les diverses agitations et passions de l'âme.

Car nous voyons que loultes les parties au-dessus des yeux s'abaissent, et celles qui sont au-dessoulz se haussent; ses mouvements font voir que les parties du visage sont suhjettes aux yeux comme parties les plus délicates et sensihles de toute la teste.

L'os du front n'est couvert que de la peau sur la partie d'en haut, d'autant que toute la chair s'abaisse et se serre sur les quaisses des yeux,

couvre etempesche l'ouverture des paupières, d'aulant que les deux muscles, quy soustiennent les sourcils et prennent principe à la racine des cheveux, s'abaissent et se serrent l'un contre l'autre. C'est ce qui fait les grosses rides charnues au-dessus du nez; la mobile paupière d'en haut est abaissée par la charge des gros sourcils, quoy que ces deux muscles les élèvent pour invoquer le secours du Ciel.

Nous voyons par ces deux yeux la violente douleur qui possède son âme, car celuy du costé droit moins umide est un peu ouvert, mais celui d'en bas remply d'humide douleur ne peut ouvrir. Les deux paupières de dessous, quoy qu'immobiles, cependant elles sont dissemblables en leurs contours. Les deux muscles qui eslèvent les narines prennent leur principe sur le front, lesquels en haussant les narines, haussent aussy toutes ces grosses rides au côté du nez.

Les deux muscles qui élèvent la lèvre supérieure sont obligez de hausser la lèvre, à cause de l'ouverture de la houche causée par la violence du cri qu'il fait en ce moment; ces deux lèvres sont parfaitement estudiées, car sy nous considérons l'espaisseur (bien que la bouche soit ouverte), la séparation des deux cerises au milieu de celle d'en haut, et celle d'en bas fait le contraire, affin qu'estant fermée, toutes les parties se puissent joindre. L'espaisseur de ces belles lèvres doit estre de cette mesure pour estre proportionnée aux autres muscles de tout le corps.

Les joues encavées par la restraction des nerfs, et les tempes couvertes de grosses veines se tortillent par gros nœuds, lesquelles font paroistre qu'elles sont remplies de sang eschauffé par la colère et la douleur.

Les oreilles font aussy voir par l'agitation de leurs mouvements, la douleur représentée dans le visage, la barbe et les cheveux à l'enlour du visage se hérissent et dressent par la restraction de la peau, qu'en se retirant elle serre les pores et se serrant font dresser le poil; ainsy comme un jardinier qui a couppé un gason, il serre de ses mains la terre demimolle pour faire tenir droittes les herbes tombantes; de mesme en est-il de ces cheveux et cette barbe hérissée, de façon qu'il semble que tout ce poil exprime la douleur, en se roidissant par grouppe mouvante de ça et de là.

L'humide sueur paroist dans les racines des cheveux et de la harbe, beaucoup plus du costé gauche que du droit, d'autant que le penchant du visage fait couler l'eau en bas.

Les cheveux derrière la teste ne dressent point comme ceux de la face, peut estre à cause que celte partie n'est point nerveuse, mais adhérente à la musculeuse, ou peut estre que le cercle de la corone empesche le mouvement des muscles.

Nous recognoissons qu'il cric de toute sa force par la contraction des

muscles de la respiration et par cette bouche ouverte, cette gorge enflée, cette poitrine relevée, l'épigastre retirée en dedans, le nombril enfoncé; et la reslraclion des hanches nous fait facilement voir qu' il crie de toute sa force; ainsy comme un joueur de musette, quand il veut eslever un son plus haut et plus rude qu'à l'ordinaire, il presse de son bras le ventre de la musette, pour faire sortir l'air enfermée avec plus de violence : de mesme en est-il de notre véritable Laocoon, car la douleur qu'il souffre par la morsure du serpent qui lui déchire le petit fessier, luy fait presser tous les muscles de la respiration avec tant de violence que les os illion sont beaucoup resserrer en dedans, de façon que cette partie des hanches est défectueuse.

L'attitude mouvante auquel vous le voyez n'est causée aussy que par cette vénéneuse morsure. Il semble que tous les esprits animaux des muscles en général tremblent, en se retirant de la partie offencée. Ainsy comme d'un loup carnassier quand il sautte dans un bercail, les moutons effrayés se retirent par groupes et s'esloignent le plus qu'ils peuvent de la gueule ensanglantée qui dévore un des plus gras du troupeau, car nous voyons que toutes les parties des muscles qui environnent cette morsure se retire de la partie offencée.

Je voy bien aussy, Messieurs, que tous ces muscles tremblent et frémissent, celte partie des aines jusqu'à la parlie offencée, et la plus eschauffée et la plus tremblante d'entre toutes les autres parties du corps; aussy est-ce la plus difficile à imiter, car il semble qu'on la voit mouvoir par tant de touche si naturelle et sy extraordinaire qu'il ne se peut rien voir de pareil.

Or, pour cognoislre ce tremblement et palpitation universel des muscles, il est besoin d'entrer dans la source de la frayeur qui procède du cerveau, puisqu'il est le nouricier et la suhstance des nerfs, duquel ils prennent leur naissance et leurs esprits, car ce n'est autre que les nerfs qui donnent l'esprit, le sentiment et le mouvement aux muscles; c'est eux qui les animent non seulement par leurs grosses parties, mais aussy par leurs petits coins, lesquels s'eslendent par toutes les membranes et tunique des muscles, et mesme dans les corps des muscles de toutes les parties du corps; cette admirable figure nous fait bien cognoistre que la palpitation des muscles n'est pas comme aux fiebvrcux tremblant à qui les nerfs souslèvent les muscles, et leur pesanteur les rabaisse alternativement; bien au contraire, la plus grande force des nerfs estant au-dessous des muscles, lesquels tirent avec violance les membranes par grandes secousses selon le redouhlcment de la douleur; c'est ce qui fait marquer et distinguer toutes les touches des muscles et toutes les tendresses quy expriment la douleur, comme nous voyons par cette figure que nous expli-

querons plus amplement par une seconde ouverture de conférence.

Nos habiles sculpteurs l'ont pris dans le moment de cette violente et vénéneuse morsure, pour avoir subjet d'exprimer cette furieuse agitation par laquelle les studieux de sculpture et peinture pourront puiser dans sa profonde source des esludesdes plus savants sculpteurs de la Grèce toutes les beautez et perfections de la sculpture qui consiste en l'action expressive, en la belle assemblage des muscles, et en la belle et élégante proportion.

II me faudrait l'éloquence de Cicéron, l'estudc de Fidias, et la parfaite langue françoise pour bien coucher par escrit les admirables beautéz de ces trois scavantes figures; je me contante, comme les abeilles, d'effleurer la moindre superficie de cette rare plante, en conservant la fleur pour ceux qui la voudront ceuillir.

Cette partie de dessein, par la belle assemblage des muscles dont nous allons parler, me semble difficile à esmouvoir, estant enfermée entre les deux autres qui lui servent d'apuy; j'espère, Messieurs, vostre secours en cette rencontre de dessein sy extraordinaire.

Monsieur Poussin, parlant de cette figure, cependant que je faisois ce modèle, disoit que l'on pouvoit estudier l'anatomie sur cette figure par la belle assemblage des muscles qui se cognoissent par toutes les parties de ce corps, lesquels muscles sont recouverts d'une peau très délicate qui unit ces grands muscles d'une façon gracieuse, coulante et douce, sans corrompre la moindre touche des tendresses qui sont en grand nombre dans cette figure; aussy est-ce ce qui fait la meilleure partie de l'estudc de la sculpture, c'est à scavoir de donner la force et grandeur au dessein, sans qu'il se voye aucune crudité désagréable.

Aussi le sieur Poussin ressut grand plaisir de voir les cheveux et la coronne de laurier de celte teste comme la voicy, disant qu'il estoit impossible de la bien restaurer que sur l'original; et en effet on ne scauroit restablir ces houppes de poil rompue à la tète et à la barbe, sans bien examiner les racines et les pointes des poils qui se cognoissent encore en leur lieu, lesquels petits restes font juger des contours et de la grâce qu'ils pouvoient avoir, estant en leur entier.

Voyons quelle force de dessein resçoit cette noble teste par cette richesse de poil, et cette belle coronne, lesquelles parties appuient et soutiennent la grande force du dessein, non seulement du visage, mais de tout le groupe entier.

Voyons aussi quel advantage reçoivent les figures d'estre restaurée de bonne main. Ce bras droit eslevé estoit restauré de marbre, lequel n'avoit aucun raport à la beauté de la figure; Prospers Briciana le fit oster de sa place et en fit un de stuc d'une proportion acordante à la figure, qui se voit à présent. Le temps ne me permet point d'escrire davantage.

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