‹ Les frères AnguierChapitre 6 sur 18 · L'HERCULE DE FARNÈSE · texte numérisé non relu

L'HERCULE DE FARNÈSE

[Ce discours fut prononcé par M. Anguier, qui depuis peu avoit été élevé avec justice et aux applaudissements de tous au rang de recteur de l'Académie. Il prit pour sujet la figure d'Hercule posée dans la salle de l'Assemblée et moulés exactement sur l'Hercule qui fut fait autrefois par Glicon, sculpteur athénien, et qui se voit encore aujourd'hui à Rome, dans le palais Farnèse.

M. Anguier dit d'abord que le propre du sculpteur et du peintre estant d'exprimer le naturel, ils n'y pouvoient réussir qu'en estudiant la phisyque et l'anatomie dont on voyoit de recherches curieuses dans l'ouvrage de GJycon; qu'un exemple tiré d'un siècle si éloigné ne leur devoit pas seulement inspirer de l'ardeur pour soustenir la gloire du nostre, mais encore une espèce de vénération pour les soins que les anciens avoient pris d'instruire les modernes en leur montrant qu'il faut joindre le secours des sciences aux talens de l'art.

Comme il vouloit faire une application des parties de son discours aux parties de sa statue, il le divisa en sept points qui regardoient le tempérament, la différence entre les hommes robustes et les foibles, les muscles, la peau, les attitudes, les proportions et le dessein.

11 ajoute que lorsque les estudians seroient obligés à représenter un des dieux ou des héros de l'antiquité, ils dévoient d'abord considérer par quels attributs et par quelles qualités singulières le dieu ou le héros s'estoit rendu remarquable, si c'estoit par des subtilités ingénieuses comme

1 Cf. Le peintre G. F. Doyen et l'origine du Musée des Monuments français, par Henri Stkim (Paris, Pion, 1888, in-8°), p. 20-2i.

s Ce n'est qu'un résumé de la conférence, dû sans doute au secrétaire de l'Académie; à défaut de la conférence elle-même, c'est toujours un document intéressant à publier.

Mercure, ou par une valeur impétueuse comme Achille; cela supposé, il faloit examiner quel est le tempérament qui donne ces dispositions naturelles, et régler là-dessus la forme et l'air du visage, la structure généralle du corps, et les drapperies qui en doivent conserverie nud; à moins que les autheurs ou la tradition généralle n'ayent positivement déterminé ces circonstances. Sur cela, M. Anguier ayant fait observer à l'Assemblée la forme de la teste d'Hercule, le visage long, le front large, les sourcils grands, les joues pendantes, le nez quarré, la bouché abbaissée vers les deux extrémités, la lèvre supérieure qui se jette beaucoup plus en avant que l'inférieure, et les cheveux crespus aussy bien que la barbe, il dit que c'estoient les indices et les effecls d'un tempérament où dominoient la mélancolie et le sang. Ce qui estoit propre à rendre un homme vigoureux, laborieux, infatigable, entreprenant et intrépide. On voyoit aussi dans l'air du visage le caractère d'un homme d'esprit, et qui aimoit les sciences sublimes : tel estoit Hercule qui, parmy ses travaux, signala sa force, sa valeur, sa prudence, et en particulier sa passion pour l'astrologie, qu'on nous a vantée et figurée par le soin qu'il prit de charger le ciel sur ses épaules quand il vit celles d'Artus succomber sous ce pesant fardeau. M. Anguier ajouta qu'à l'inspection de ce visage on rcmarquoit aussy les transports de la fureur qui agiloit quelquefois Hercule. Il dit cnsuitle que certains critiques avoient trouvé à redire à la composition et aux proportions de cette teste, et soutenu qu'elle estoit trop petite pour un si grand corps. Mais il les blâma de n'avoir pas considéré que c'est le renflement des muscles qui semble la diminuer, et que les yeux sont convaincus d'erreur par les dimensions actuelles.

Venant après à comparer les hommes robustes avec les foibles, il dit que les plus grands corps ne sont pas les plus vigoureux et qu'ordinairement leur débilité procède des qualités humides qui prédominent dans leur cerveau, parce que les nerfs qui naissent d'un cerveau humide sont mois et relâchés, et communiquent cette faiblesse aux muscles destinés au mouvement des différentes parties du corps. Le contraire se peut aisément observer dans l'Hercule par ses cheveux crespus qui marquent la sécheresse d'un cerveau d'où naissent des nerfs plus fermes et propres à donner aux muscles et au* membres une liaison estroile et vigoureuse. Ce qui se peut encore remarquer par la consistence de la chair qui est ferme et relevée. Là-dessus il parla d'une ligure de Plulon qui est de sa main 1 et qui a mérité l'estime de tous les honnêtes gens. Elle est d'un ca-

1 Michel Anguier fit en effet, comme on l'a dit plus haut, un Plu/o?i en même temps qu'un Hercule pour le parc de Versailles. Un ne sait ce qu'est devenu ce « Pluton », mais on peut se rendre assez bien comple de ce qu'il était par la gravure de Desplaccs.

ractëre opposé à l'Hercule : on y voit régner une mélancolie froide el sèche, grossière et terrestre, ce qui contribue à une grande taille, et forme des os et des muscles humides, mois et pesans, et une chair abbaissée et tombante.

Il discourut après sur les muscles qui se remarquent dans la statue d'Hercule et les définit tous en homme qui possède parfailtement l'anatomie, montrant leurs fonctions et les sçavantes recherches que Glicon en avoit failles. Quand il vint à parler du muscle appelé biceps, qui unit le bras avec l'épaule, il dit que Rafaël l'avoit heureusement imilé en représentant un Jupiter qui parle à Vénus et qui est à Rome dans la galerie du palais de Chigi. Il observa que par le moyen de ce muscle le bras de Jupiter paroissoit large et quarré comme celuy de l'Hercule; ce qui luy donnoit une grâce extraordinaire.

Ensuitte passant à la quatrième division de son discours qui regarde la peau, il dit que Glycon ayant exprimé dans son Hercule un tempérament plus lost chaud el sec que froid et humide, avoit soutenu cette expression en luy faisant une peau si délicate qu'on voit manifestement qu'elle s'eslend, se relève et s'enfonce entre la rondeur des muscles, d'où il est encore évident qu'entre ces muscles il y a fort peu de graisse qui puisse soutenir la peau et la rendre égale. Là-dessus ayant fait jetter les yeux sur une figure qui est dans l'Académie, et qui représente le Fleuve du Nil, il dit que son tempérament humide estoit marqué par une peau épaisse, ferme et soutenue dans une rondeur par la graisse que la froideur humide a accoustumé de produire. La délicatesse de la peau d'Hercule ne se reconnoit pas seulement en ce qu'elle obéit à la rondeur des muscles, mais encore à la rondeur des veines qui paroissent assez élevées et qu'on voit se diviser en rameaux et régner sur ces mesmes muscles, excepté vers les cuisses où la quantité de chair fait qu'elles se perdent jusqu'à ce qu'on les voit renaître sur les jambes et sur les pieds où elles s'enflent et se jettent en dehors, tant à cause de la dureté des tendons qui les soutiennent, qu'à cause du repos de celte figure qui donne temps au sang de descendre et de remplir les vaisseaux d'en bas. Cette chute de sang se remarque encore aux parties inférieures des bras et des mains, bien que ce soit un travail moderne.

Il observa en passant qu'Aristote parlant de la substance de la peau, dit que les hommes qui l'ont délicate sont naturellement ingénieux, et que son épaisseur indique la stupidité de l'esprit. Il en conclut l'industrie de celuy d'Hercule.

Ensuitte il parla de l'attitude, et dit qu'il ne croyoit pas qu'on pût faire une figure en pied plus naturelle et plus en repos que celle de l'Hercule, et où l'on vît un plus beau contraste.

Il porte un peu en avant son bras gauche qui est posé sur la peau de

lion repliée sur la massue, cl celte action csl si libre et si aisée que rien n'est plus naturel. Le bras droit se jette en avant sans aucune contrainte pour s'appuyer sur la partie la plus charnue du corps et tient trois pommes dans la main. Le sçavant Glycon a voulu marquer par ces trois pommes autant de vertus insignes qui font le véritable partage des héros et de l'homme sage, à sçavoir la tranquillité de l'âme, la libéralité et la continence. La première est ne se colérer point, la seconde n'estre avaricieux, la troisiesme avoir l'esprit exempt de toutes voluptés et débauches. La jambe gauche se pose en avant d'une manière aisée, ce qui répond à la liberté facile et naturelle des autres parties du corps.

Sur son sixiesme point qui estoit des proportions et des mesures de la statue, il dit qu'il n'en avoit pu prendre de plus asseurées que sur les contours de l'épine du dos, quoy qu'elle parut un peu courbée : ce qui vient du repos de la figure; car les parties d'un corps qui n'agit point inclinent naturellement en bas à cause du repos, et se soutiendroient si elles estoienl animées par quelque mouvement. S'eslant donc fixé sur les contours de l'épine du dos pour mesurer le reste de la figure, il divisa en dix parties égales la hauteur du corps comprise depuis le sommet de la teste jusqu'au dessous de la cheville du pied prise en dehors. Il nomma à l'ordinaire chacune de ces dix parties un module, divisa chaque module en douze fractions égales, qu'il nomma part, et chaque part fut encore divisée en quatre fractions ou petites parties. Le détail qu'il fit des mesures de chaque partie de la figure mérite d'estre veu dans les Mémoires particuliers de M. Anguier, qui les pourra communiquer aux curieux avec son honnesteté et sa franchise ordinaires. Kt comme l'art de les mesurer est une pratique familière aux sculpteurs, il y en a peu d'entre eux qui ne la puisse faire, soit sur sa méthode propre, ou sur celle de M. Anguier.

11 passa donc à son dernier point qui touche le dessin, et montra que dans cette figure il avoit esté observé avec autant de force que de douceur, faisant remarquer que les grandes et fortes parties dominent avec simétrie sur les foibles et délicates, que selon les règles de l'optique les grands muscles se découvrent et se joignent les uns aux autres avec une douceur coulante et facile, et que les parties qui sont les plus exposées aux yeux sont plus grandes et celles qui se retirent plus petites. Il ajouta que cette matière des diminutions et dégradations avoit desj'i esté doctement expliquée par M. Le Brun; il dit encore que les plus sçavans des modernes n'avoient excellé dans leur art que par la force du dessin et par l'estude des antiques, surtout par l'imitation de l'Hercule. Il avoua que les excellentes peintures des Anciens n'estoient pas moins parfailtes que les ouvrages des bons sculpteurs, et que si le temps les avoit épargnées, elles auroient servy aux esludians d'un modclle aussy utile que celuy des

statues. Là-dessus il se souvint qu'estant à Rome, on présenta à un homme de qualité un ouvrage de peinture antique qui représentait une teste et un Triton avec tant de relief qu'il sembloit que ce chef-d'œuvre fût en bosse. Il conclut que c'estoit un effect de la force du dessin, et ajouta qu'en général le dessin se devoit considérer selon deux manières. L'une estoit grande et forte, mais un peu sèche et dure parce qu'elle n'ohservoit pas précisément la beauté des contrastes, la liberté des attitudes, et le vray du beau naturel. L'autre estoit plus correcte, délicate, gracieuse, entendoit les attitudes et les contrastes, et exprimoit mieux la vérité. Michel Ange a commencé par la première et s'est à la fin servy de l'autre, comme il est évident par les peintures qu'il a faittes dans la chapelle du Vatican, et par les figures de marbre dispersées en différens endroits de Rome. Rafaël s'est toujours attaché à la première de ces manières, et sur la fin de sa vie l'a perfectionnée comme on le reconnoît particulièrement aux tapisseries du Massacre des Innocens et aux peintures de la galerie du palais de Chigi, qui passent pour les plus belles de Rome. Annibal Carache, M. Poussin et M. Le Brun y ont excellé, et nous voyons que chaque jour ils sont suivis avec un heureux succès par ce grand nombre de personnes choisies qui composent l'Académie. C'est là que le dessein est soutenu dans sa force et dans son éclat, et qu'il s'élève avec justice sur les autres parties de la peinture et de la sculpture, puisque par un avantage singulier il peut faire connaître aux yeux des hommes ce qui leur est caché par la distance des temps et par celle des lieux; car outre qu'il rend visible tout ce qui est enfermé dans les abymes de la terre et dans les espaces immenses dont elle est environnée, il rappelle encore les événemens des siècles les plus éloignés, comme le remarqua judicieusement M. Anguier en finissant son discours.]

Page 1