‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 17 sur 23 · LE COMTE DE GONESSE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE GONESSE

Depuis le départ de Justine, M"' de Crespy se refusait plus obstinément que jamais à sortir de sa chambre.

Elle s'y consumait dans un morne désespoir dont rien ne pouvait la distraire, — et dont elle ne voulait pas se distraire.

Elle passait ses journées accoudée à son balcon^ d'où elle dominait une partie du parc de Frivolité.

Lorsqu'elle rentrait dans sa chambre, c'était pour rester des heures entières devant le portrait du roi. Ce portrait exerçait sur elle une fascination dont elle ne savait pas se rendre compte. Il l'attirait et la troublait. Vainement essayait-elle d'en détourner les yeux, ils revenaient un instant après se axer sur la toile aimantée.

La nuit même, Marthe ne pouvait en détacher son imagination : elle voyait toujours briller dans l'ombre le regard royal, qui semblait s'approcher jusqu'au bord de 3a couche...

Un matin, la sultane-validé, — qui avait renoncé

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apprivoiser cette fière et triste enfant, — entra toute rayonnante dans sa chambre, au moment où elle venait de s'éveiller.

— Ma chère demoiselle, lui dit-elle, réjouissez-vous, je vous apporte une bonne nouvelle.

Marthe eut un sourire où l'incrédulité le disputait à la tristesse.

— Apprêtez-vous à recevoir ce soir une visite importante.

— M"* de PompadourI s'écria-t-elle avec un éclair de joie.

— Non, ce n'est pas M"* de Pompadour.

— Qui donc alors?

— Un de ses amis qu'elle envoie vers vous, le comte de Gonesse.

— Le comte de Gonesse, répéta Marthe sur un ton d'interrogation.

— C'est un seigneur tout-puissant à la cour... aussi puissant que la marquise.

— Mais je ne le connais pas, je ne puis ni ne dois le recevoir.

— Vous devez toujours recevoir un envoyé de M"* de Pompadour.

La sultane ajouta, en mjettant toutes sortes de câline ries dans sa voix :

— Faites-vous belle, ma chère enfant, je vous le conseille dans votre intérêt.

— Belle I dit Marthe en soupirant, je ne tiens pas à être belle.

— Le comte de Gonesse est magnifique et galant; tâchez de lui plaire, et vous obtiendrez aisément de lui tout ce que vous souhaitez.

— Je ce souhaite qu'ime chose : ma liberté.

— Le comte de Gonesse peut vous l'accorder.

— Alors qu'il soit le bienvenu.

— A ce soir, mon enfant, prononça la sultane en se retirant, et faites-vous belle, croyez-moi.

Inutile de dire que M"* de Crespy pensa toute la journée au comte de Gonesse.

Quel pouvait être ce personnage annoncé avec tant de fracas? De quelle mission était-il chargé par la marquise de Pompadour? Fallait-il espérer? Fallait-il craindre?

Malgré elle, Marthe ne pouvait s'empêcher de redouter un nouveau piège.

Un incident vint tout à coup l'arracher à cette préoccupation.

De son balcon où elle se trouvait alors, elle apercevait depuis quelques instants un jardinier allant çà et là, courbé, soignant des fleurs. Fait bien simple en apparence 1 Dans toute autre occasion M^'^ de Crespy ne l'aurait pas remarqué. Mais il lui sembla que cet homme tournait plus fréquemment que de raison ses regards de son côté. Tout est indice ou signal pour une recluse. Elle observa à sou tour cet homme qui, se voyant l'objet de son attention, se rapprocha insensiblement du balcon.

Lorsqu'il n'en fut plus qu'à quelques pas, M^'* de Crespy reconnut Damiens.

Rien ne peut se comparer à l'immense sentiment de consolation dont elle se sentit enveloppée. Damiens là, près d'elle, c'était quelque chose de son pays et de sa fa- ^ mille qui lui revenait. Ce n'était peut-être pas encore le salut, mais c'était du moins la protection.

Cette apparition inattendue opéra sur-le-champ une heureuse diversion dans son esprit.

Damiens, cependant, s'était éloigné, sans aSectation^ comme il s'était approché. Peu à peu il disparut dans les

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épais massifs du parc. Martlie comprit que la prudence l'exigeait ainsi.

Tout le jour, néanmoins, elle demeura à son balcon, dans l'espoir de le voir reparaître.

A partir de cet instant, elle envisagea Tayenir avec moins de terreur. Le comte de Gonesse ne lui sembla plus pouvoir être qu'un messager d'espérance.

On avait recommandé à Marthe de se faire belle : elle consulta son miroir et apporta quelques arrangements à sa coiffure. Elle passa même à son cou le collier et attacha à ses poignets les bracelets que la sultane avait fait placer auprès d'elle. Au bout de quelques instants, elle était redevenue la jeune fille d'autrefois ; — d'autrefois, c'est-à-dire d'il y a huit jours.

Ainsi parée, elle attendit.

Sur le soir, un grand mouvement se fit dans le château. Des bruits de cor et de meute qui, pendant toute la journée, n'avaient cessé de retentir au loin, comme dans les contes merveilleux, se rapprochèrent subitement, et se mêlèrent à d'autres bruits de voitures roulant, voix nombreuses et confuses, laquais courant.

Marthe ne respirait plus...

Bientôt des pas résonnèrent dans le corridor; et la sultane enàpressée parut, tenant un superbe flambeau et précédant iin homme de belle taille, en habit de chasse.

— Mon enfant, dit-elle à Marthe, voici M. le comte de Gonesse.

Puis elle sortit sur un signe de celui-ci.

Le comte de Gonesse, demeuré sur le seuil de la chambre, souriait de cet air confiant et affable que donnent le pouvoir et la richesse. Il était réellement beau sous son riche costume de velours et d'or, beau de la beauté historique de sa race.

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Il s'avança vers Marthe, qui était restée immobile, elle aussi, Fœil dilaté, le corps tremblant comme la feuille.

Elle avait immédiatement reconnu l'homme au portrait.

— Est-ce que je vous fais peur, mademoiselle? lui dit-il.

Marthe, par un mouvement involontaire, se précipita à ses genoux, en s'écriant :

— Ah I sire... c'est vous... je suis sauvée !

Il la releva avec cette grâce aisée et lente qu'il imprimait à tous ses mouvements.

— Je ne suis, lui dit-il, et je ne veux être pour vous que le comte de Gonesse, le premier venu de mes sujets... prêt à devenir le vôtre, si vous le voulez bien.

Marthe ne le comprenait pas, elle était incapable de rien comprendre en ce moment. Elle était envahie par cette pensée unique : le roil Et puis encore :.le roi!

Louis XV lui prit doucement la main.

— Cessez de trembler ainsi, ajouta-t-il, ou je maudirai le funeste privilège attaché à mon rang.

Il continua, en la conduisant vers une ottomane.

— Venez vous asseoir là... à côté de moi... venez...

— Sire, je suis indigne d'une telle faveur, balbutia Marthe.

— Loin de vous cette pensée, répliqua-t-il; vous êtes faite au contraire pour aspirer à toutes les faveurs; venez, vous dis-je...

Il l'obligea à s'asseoir auprès de lui.

— On ne m'a pas trompé en me parlant de vous comme d'une beauté accomplie. Vous surpassez tous les éloges. '

Marthe était rougissante et palpitante.

Ses sensations étaient de celles qui ne peuvent pas se

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décrire. Elle n'osait lever les yeux sur le roi, dans la crainte de rencontrer les siens dont l'éclat étrange l'intimidait. Mais elle l'écoutait parler avec-bonheur ; sa voix avait pour elle des douceurs musicales infinies. Il lui disait :

— Combien je suis heureux d'avoir pu dérober quelques heures à ma cour pour me trouver seul avec vous!

Marthe, s'enhardissant, répondit avec une effusion naïve :

— On ne m'avait pas trompée, moi non plus, sire, en me vantant la bonté de Votre Majesté.

— Laissons-là ma bonté, dit-il, ne parlons que de l'amour que vous m'inspirez.

La jeune fille crut avoir mal entendu.

Louis XY continua, insouciant du trouble qu'il causait :

— Parlons du bonheur que vous pouvez faire descendre dans rame d'un pauvre roi accablé de soucis.

C'était sa manie de se lamenter perpétuellement. -^ Pourquoi donc reculez-vous? lui demanda-t-il, en la sentant fondre pour ainsi dire sur l'ottomane.

— Excusez-moi, sire, répondit-elle, j'ai été élevée loin de la cour^au couvent... Ce n'est pas ma faute, si je ne comprends pas le langage de Votre Majesté.

— Vous ne comprenez pas? repéta-t-il, toujours souriant.

Il fallut, pour qu'elle comprit, que le bras du roi vint s'enlacer autour de sa taille.

Alors Marthe voulut se lever.

— Restez encore, dit-il en la retenant. Ne sommesnous donc pas bien comme cela, au sein de cette nature silencieuse ? On jurerait qu'il n'y a que nous deux au

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monde. Comme l'air est doux, et qu'il fait bon aimer par un soir semblable !

L'embarras de Marthe était au comble.

Elle parvint à se dégager, et d'une voix que l'émotion altérait :

— Sire, dit-elle, vous ne pouvez être venu ici que dans une pensée noble et généreuse. Il ne saurait en germer d'autres dans la tète d'un roi. Sire, rendez-moi à ma famille I

— Cela serait dommage, en vérité, murmura-t-il.

— Ohl fit-elle avec épouvante.

— Allez donc dire au pécheur de rendre à la mer la perle qu'il en a tirée I

— Votre Majesté ne saurait souffrir qu'on me retienne ici contre mon gré.

— Si c'est le seul moyen de vous voir, ma petite sauvage I

— Sire, épargnez-moi de semblables paroles, dit-elle avec une expression à la fois confuse et offensée.

" Plus occupé à la regarder qu'à l'écouter, Louis XY laissa échapper cette exclamation :

— Que vous êtes belle, Marthe I

— Vous savez mon nom, sire? dit-elle en faisant un mouvement.

— Le roi sait tout, ma charmante.

— Le roi sait alors que je suis une fille noble.

— Je vous ferai plus noble encore, Marthe, lui dit-il.

— Ah oui, de la noblesse des autres! répliqua-t-elle dédaigneusement.

— Que voulez-vous dire, mademoiselle?...

Louis XY avait froncé le sourcil.

M"* de Urespy passa vivement la main sur sou front et s'empressa d'ajouter ".

— Il faut pardonner à ma douleur, sire ; je ne sais ce que je dis, en effet. Je suis folle, tandis que je devrais avoir confiance dans Votre Mcgesté. J'ai tant pleuriS depuis quelques jours I Mais vous voilà, sire, et je dois me rassurer.

— A la bonne heure 1

— Je ne sais d'où me venait mon efiroi tout à l'heure? Gomment ai-je pu douter un seul instant de votre justice? N'étes-vous pas le père de tous vos sujets? Aussi, je suis calme à présent, voyez, je souris...

C'était le sourire mouillé du poète latin.

— Tenez, continua-t-^Ue en désignant le portrait, voilà l'image que je n'ai cessé de prier pendant ma captivité.

— Laissez-moi vous rendre prière pour prière, Marthe.

— Quelle cruelle ironie, sire I Est-ce le roi qui s'exprime de la sorte?

— Encore une fois, ne parlons plus du roi ! s'écria-t-il avec une certaine impatience ; je vous l'ai déjà dit, je ne suis et je ne veux être ici que le comte de Gonesse, c'està-dire un homme qui vous aime.

— Vous m'aimez?... tépéta Marthe, dont le sang afflua au cœur.

— Foi de gentilhomme I Elle secoua la tète et dit :

— Quel attrait puis-je avoir pour Votre Majesté? Je ne suis qu'une pauvre fille de province, sans usage et sans esprit, une de ces fleurs de buisson qu'on ne remarque pas. Grâce pour mon obscurité !

— Vous vous ignorez vous-même, Marthe ; vous êtes la plus adorable jeune fille que j'aie vue.

— mon Dieu 1

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— Marthe, écoutez-moi I reprit-il, toujours plus tendre;

— Sire, je vous implore 1 sire, je vous supplie à mains jointes !

— Les rôles sont donc intervertis, ma belle farouche î Il n'y a ici d'autre suppliant que le comte de Gonesse.

— Je ne connais que le roil s'écria-t-elle.

— Eh bien I le roi vous aime I

— Ohl

— Le roi est prêt à tout sacrifice pour un mot, pour un regard de vous.

— Je suis fiancée, sire.

— Qu'importe?

Il s'était levé ; il voulut l'entourer de ses deux bras.

Elle recula frémissante.

Habitué à ne rencontrer aucun obstacle, Louis XV était incapable de faire une différence entre une résistance sérieuse et une résistance simulée. Tout cela était pouç lui badinage et leçon apprise. Il ne fit donc que rire du mouvement de M"* de Crespy.

— Là, ma belle, dit-il, suis-je donc à vos yeux plus etfrayant que mon portrait?

— Sur votre portait, vous êtes bon et grand, répondit-elle.

— L'amour vaut mieux que la grandeur.

— Pitié, sire î

— Marthe ! vous serez à moi.

— Jamais!

— Que faut-il faire pour voua fléchir?

— Rien.

— Je suis le maître pourtant, s'éoria-t-il comme Jassé.

1^ Malheureuse ! dit-elle.

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En écoutant bien, on aurait entendu trembler tout son corps.

Louis J[V s'avançait toujours vers elle, le sourire aux lèvres.

— Sire, dit-elle, ne me forcez pas d'appeler à mon secours.

— Personne ne viendra.

— Peut-être! fit Marthe.

La fenêtre du balcon était demeurée ouverte à cause de la chaleur de la saison.

Elle y courut.

— Que voulez-vous faire? dit le roi.

— Damiens I cria-t-elle à travers la nuit.

— Qu'est-ce que c'est que ce Damiens? demanda négligemment Louis XY.

— Damiens I Damiens I

Rien ne répondit à la voix de M'^** de Crespy.

— Vous voyez bien que Damiens n'est pas là, dit le roi en raillant.

— Je suis perdue ! murmura la jeune fille en promenant autour d'elle des regards égarés.

— Vous avez assez fait pour votre défense, ma jolie Lucrèce.

— Lucrèce, répéta-t-ellc sourdement... oui, une Lucrèce sans arme I

Puis, comme saisie d'une inspiration :

— Ahl s'écria-t-eJle.

Louis XY n'était plus qu'à deux pas d'elle.

— 11 est temps de vous rendre, la belle assiégée, disait-il sans abandonner le ton enjoué.

— N'approchez pas, sirè I Le roi haussa les épaules.

— N'approchez pas, répéta-t-elle, ou \otre Majesté sera la, cause d'un malheur.

— Allons donc 1

Il fit un pas en avant.

M^^' de Crespy n'hésita pas ; et avant que le roi eût pu prévoir son projet, elle était au balcon.

— Sire, dit-elle, je vous pardonne I Elle se jeta par dessus la balustrade.

Ce balcon était au deuxième éta^e. On n'entendit pas un cri.

Le roi était demeuré immobile et frappé de stupeur. C'était la première fois que pareille chose lui arrivait dans le cours de sa vie galante.

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YINCENNES

Les portes du château de Yincennes s'étaient refermées sur les frères de Ghantemesse.

Yincennes était une des principales succursales de la Bastille. Mais l'histoire de Yincennes est plus variée que l'histoire de la Bastille.

Ce fut d'abord un rendez-vous de chasse^ ensuite un château, puis une prison. Louis IX y avait rendu la justice sous un chêne ; Louis XI fit servir les branches de ce chêne à ses expéditives pendaisons. Le donjon s'était élevé, la chapelle aussi. Yinrent les Médicis qui y amenèrent leur architecture. — Yincennes fut alors un endroit à la mode, relevé par un vaste paysage ; les peintures et dessins du temps en donnent une idée très-coquette, toute différente d'aujourd'hui. Henri III s'y rendait en parties de bombances avec ses courtisans-poupées ; la belle Gabrielle y faisait ses couches quasi-royales. Mazarin y mourut ; Louis XIY ' essaya d'y revivre.

On vit des fêtes à Yincennes, des réceptions de toi et d'ambassadeurs, — entre autres les fameux ambassadeurs de Siam.

Notez que, pendant ce temps-là, le donjon restait toujours le donjon et avait conservé son appropriation primitive ; il portait à son faite les détenus de médiocre valeur et renfermait dans ses souterrains les Criminels importants ou estimés tels.

Louis XV ne crut rien devoir changer à cet état de choses.

Quant à la marquise de Pompadour, après avoir essayé d'installer à Yincennes une manufacture de porcelaines, elle se décida à y installer ses ennetoiis. Le donjon devait bientôt se trouver trop petit.

On avait fait au comte et au chevalier de Chantemesse la faveur de ne point les séparer. Ce fut une grande consolation dans leur infortune.

Comme tous les prisonniers, après les premiers jours de prostration, ils employèrent leur temps à rédiger mémoires sur mémoires.

Ces mémoires, avant d'être dirigés à leur adresse, étaient remis au gouverneur du château de Yincennes.

Les gouverneurs de prisons ont fréquemment été calomniés. Gela se comprend. Mais s'il y en a eu d'abominables, — et il y en a eu beaucoup 1 — il s'en est trouvé aussi de relativement humains. Il faut, retenir les noms dé ceux-ci.

Le gouverneur d'alors — ou plutôt le lieutenant pour le roi, car tel était son véritable titre, — s'appelait M. de Guyonnet.

C'était avant tout un brave homme. Il se contentait d'être geôlier; il ne s'était pas fait tortionnaire, comme tant d'autres. Il regardait ses pensionnaires comme des hommes, ce qui est extraordinaire pour Tépoque. Il

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écoutait leurs réclamatioDs avec complaisance ; on l'avait surpris à les plaindre et à les consoler.

M. de Guyonnet était même assez ingénieux dans le système de consolation qu'il avait adopté à l'égard de certains d'entre eux.

— Après tout, leur disait-il, je suis aussi pôsonnier que vous ; je vis sous le même toit, derrière les mêmes portes. Afin de mieux vous surveiller, je me prive presque absolument du plaisir de sortir. Vous voyez que ma situation ne diffère guère de la vôtre.

11 avait fait donner à MM. de Ghantemesse une des chambres les plus habitables du donjon. On y jouissait d'une vue remarquable par son étendue.

Le bon M. de Guyonnet ne cessait de s'extasier sur la beauté de ce panorama.

— Accordez -moi la permission de venir quelquefois respirer le frais chez vous, leur avait-il dit.

11 est vrai d'ajouter qu'il n'avait guère abusé de la permission.

Un mois se passa, au bout duquel MM. de Ghantemesse acquirent l'amère conviction que leurs lettres n'étaient pas parvenues à leur destination ou que les réponses avaient été interceptées.

Ils voyaient peu à peu diminuer et même s'éteindre leurs derniers rayons d'espoir, lorsque tout à coup le )^omte de Ghantemesse se ressouvint d'un nom.

Un nom qui s'était représenté plusieurs fois à son esprit et qui n'y était jamais demeuré, un nom qu'il s'était même appliqué à écarter avec mépris.

Le nom de Lebel I

Le comte se rappela que ce nom avait préoccupé le lieutenant de police et s'était retrouvé jusque sur les lèvres de la marquise de Pompadour.

Il surmonta ses répugnances et écrivit à cet homme.

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Deux mots secs, d'ailleurs, lui iudiquaut la prison qu'il occupait jBt l'invitant à venir lui parler dans un bref délai.

M. de Guyonnet affirma sur l'honneur au comte de Ghantemesse que cette lettre serait remise directement à Lebel.

Cependant les jours s'écoulèrent, les semaines succédèrent aux jours.

Le sort réservait-il au comte de Ghantemesse cette suprême humiliation d'avoir écrit inutilement à un semblable personnage?...

Enfin, un matin, la porte de sa prison s'ouvrit, et il fut averti que quelqu'un l'attendait chez le gouverneur.

Il descendit.

Un homme, fort décemment vêtu de noir, se leva à son aspect.

C'était Lebel.

— Monsieur le coïnte, lui dit-il, il ne m'a pas été possible de me rendre plus promptement à votre désir; mon service auprès de Sa Majesté me laisse peu d'instants... Je vous prie d'accepter tous mes regrets.

Le comte de Ghantemesse lui dit assez dédaigneusement :

— Vous avez dû vous étonner de recevoir une lettre de moi ?

— Pourquoi donc? répliqua Lebel intérieurement froissé; je reçois beaucoup de lettres, et signées des plus grands noms. C'est une des conséquences de ma charge.

— N'importe, dit le comte ; j'aurais voulu m'épargner et vous épargner cette démarche. Je ne m'y suis décidé qu'à la dernière extrémité. D'habitude, il me répugne de revenir sur un service rendu, et surtout de paraître en

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réclamer le prix; mais aujourd'hui les circonstances sont impérieuses et justifient tout.

— Parlez, monsieur le comte.

— Tous souvient-il, monsieur Lebel, gu'il y a trois mois environ le hasard me fournit l'occasion de vous tirer d'un danger assez imminent?

— Oui, monsieur le comte.

— C'était dans je ne sais plus quel bouge du côté de l'Hôtel-de-yme.

— A l'académie de la rue de la Vieille-Monnaie, dit Lebel.

— C'est cela. On allait vous faire passer un assez mauvais quart d'heure pour des motife qui ne me regardent pas, lorsque j'entrai et vous pris sous ma protection.

— Je n'ai rien oublié, monsieur le comte.

— Je dois dire pourtant que je n'eus pas grand mérite à cet acte : la vue de mon épée suffit à faire taire les plus bruyants et à faire reculer les plus menaçants.

— Vous étiez seul contre dix I s'écria Lebel.

— Je ne m'en souviens plus. Je me souviens seulement que vous me manifestâtes votre reconnaissance, quelques minutes après, avec une vivacité et ime chaleur que j'eus lieu de croire sincères.

— Cette reconnaissance dure toujours, monsieur le comte.

— Vous me fîtes mille protestations de dévouement, en m' assurant que je vous trouverais toujours prêt le jour où j'aurais besoin de vous.

— Eh bien! monsieur le comte? dit Lebel.

— Eh bien I ce jour, que rien ne faisait prévoir, ce jour est arrivé. Je viens réclamer l'accomplissement de vos promesses.

— Disposez de moi, monsieur le comte ; je vous suis tout acquis, en elBfet. Déjà même, au reçu de votre lettre.

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je me suis occupé de votre élargissement, et d'ici à peu de temps sans doute...

Le comte de Ghantemesse l'interrompit sévèrement.

— Il ne s'agit pas de moi, dit-il.

— De votre frère, alors?

— Pas davantage. Soyez persuadé, monsieur Lebel, que mon frère et moi nous ne vous aurions jamais dérangé pour notre -propre compte. îl s'agit d'une liberté qui nous est plus précieuse que la nôtre, et c'est celle-là seule (|ue je vous demande.

— La liberté de qui?

— De M"® de Crespy, répondit le comte.

— De M"*» de...

Lebel s'arrêta pour regarder fixement M. de Ghantemesse.

— Ah I c'est vrai, dit-il comme en se parlant à luimême, vous n'avez pas pu savoir...

— Que voulez- vous dire? demanda le comte avec inquiétude.

— Bien des événements se sont passés depuis votre détention) reprit Lebél.

— Expliquez-vous.

— M"' de Crespy est libre.

— Il serait possible! s'écria le comte; libre, par vous?

Lebel secoua la tête tristement.

— Ni par moi, ni par d'autre, répondit-il ; libre par la mort.

— M"* de Crespy est morte I

Et le comte de Ghantemesse chancela.

Puis, hagard, il murmura en s' adressant à Lebel :

— J'ai mal entendu... Morte, M"* de Crespy?... Répétez, monsieur, je vous en prie, répétez...

Lebel baissa la tète.

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Le comte répétait machinalement :

— Morte I... morte !...

Lorsqu'il eut peu à peu repris ses sens, il s'écria :

— Mais quand? Mais comment? Pourquoi morte? Il y a encore une nouvelle infamie là-dessous...

Et, se dressant devant Lebel :

— Répondez, monsieur, je l'exige, je veux tout savoir.

Lebel se taisait.

— Vous ne répondez pas, sans doute parce que vous été un instrument de sa mort, comme vous avez été un instrument de son enlèvement.

— J'atteste le ciel, monsieur le comte, que je ne suis pour rien dans l'accident qui a. terminé les jours de M"" de Grespy.

— Un accident!

— La noble jeune fille, dans un accès de fièvre chaude, s'est précipitée par une fenêtre. La chute pouvait ne pas être mortelle, mais le délire s'est emparé d'elle, et malgré tous les soins elle a succombé.

— Pauvre Marthe ! murmura le comte.

Il pleura.

Il pleura, comme pleurent les gens de son âge et de son caractère, abondamment, longuement et une fois pour toutes.

Cela fait, il releva brusquement la tète ; et, par un de ces mouvements qui peuvent à peine être décrits, il saisit les deux bras de Lebel.

Il faut croire que son regard demandait tout ce que sa bouche n'osait exprimer, car Lebel s'écria avec une égale vivacité d'expression :

— Rassurez-vous, monsieur le comte; M^^^ de Crespy est morte dans son linceul de pureté et d'honneur I Je vous le jurel

— Merci, murmura M. de Ghantemesse; je vous crois... j'en crois votre regard, j'en crois votre accent... car au-

trement...

Quelque chose de sombre emplit ses yeux.

— Où cela s'est -il passé? demauda-t-il après un in« stant de silence.

— Je ne puis en dire davantage, répondit Lebel.

— Prenez garde, monsieur Lebel! reprit le comte; vous avez été mêlé à ces événements d'une façon qui ne me permet d'avoir pour vous d'autres sentiments que ceux de la haine et du dégoût. Yous ne pouvez racheter une partie de votre rôle qu'en répondant à mes questions.

— Monsieur le comte ! essaya de murmurer Lebel.

— Oh I soyez tranquille ! ce que vous ue me dites pas, ce que vous ne pouvez me dire, je le devine. Ce que je devine, je ne vous le demande pas. C'est quelque chose de si monstrueux et de si dégradant que ma pensée en recule. Je n'ose envisager l'abîme qui a dû être creusé sous les pas de cette noble enfant. Mon indignation a ses répugnances, ma colère a sa pudeur. Je me salirais eu flagellant la boue. Depuis peu de temps j'ai appris à vous connaître, vous et les vôtres. Ne craignez donc pas, M. Lebel, que je vous adresse des questions compromettantes pour ce que vous appelez votre charge. Je ne veux savoir qu'une chose.

— J'attends, dit le valet terrassé.

— Où est la sépulture de M"* de Crespy?

Lebel hésitait ; mais il entrevit dans le regard et dans l'attitude du comte de Ghantemesse quelque chose de si terrible, qu'il répondit : -

— Le corps de M"* de Crespy a été ramené à Arras par un serviteur de sa famille.

— Lequel?

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— Un sieur Damiens.

— Je sais, dit le comte rassuré.

11 tomba alors daus une rêverie qui aboutit à de nouvelles larmes ; et il pleura sur son frère comme il avait pleuré sur Martbe.

— Mou pauvre Pierre! s'éeria-t-il, qu'il ignore du moins cette catastropbe I

Ces larmes arrachées $oup sur coup à un tel homme remuèrent Lebel, qui jugea opportun de se soustraire à une émotion incompatible avec ses fonctions et avec son tempérament.

— Avez-vous encore quelque chose à me dire, monsieur le comte? demanda-t-il.

— Non, monsieur, dit M. de Chantemesse.

— Permettez*moi donc de me retirer, dit Lebel en s'iuclinant.

— Un mot cependant, dit le comte en étendant le bras vers lui.

Lebel s'arrêta.

— Dites à M™' la marquise de Pompadour qu'elle est vengée, et bien vengée. Une jeune fille morte, deux frères emprisonnés, sans doute u pour être oubliés, » selon la consigne ordinaire ; deux familles condamnées à la désolation et à la houle éternelles, voilà peut-être de quoi satisfaire sa rancune. Il est vrai que les jolies femmes sont insatiables. Si ce n'est pas assez, dites-lui que mon frère et moi nous sommes prêts à souflfrir encore tout ce qu'elle voudra, à endurer tous les supplices qui passeront par SQL tête charmante. Béni soit Té ventait qui nous frappe, qui nous soufflette, qui nous meurtrit 1 Dites aussi au roi, puisque vous avez lé bonheur de l'approcher, que c'est un grand roi, un bon roi, un roi juste et bienfaisant. Ne lui cachez pas ces vérités, je vous prie. 11 iguore où nous sommes ; sans cela sou auguste ma\t\

ne manquerait pas de venir briser nos fers. Laissez-le-lui ignorer : il ne faut pas que sa précieuse vie soit empoisonnée par un remords ; il ne faut pas que Tombre d'un souci descende sur ce front si bien fait pour l'éclat d'une couronne. Assurez-le que tout va pour le mieux dans le royaume que Dieu lui a confié, et qu'il est l'idole de son peuple. Ce sont de ces choses bonnes à dire et consolantes à penser. Le ciel cousiîrve le roi et M™® de Pompadour 1 Tous deux vont bien ensemble ; leurs noms, qu'on ne séparera pas, seront révérés de nos petits-enfants. Ils auront fait ;\ eux deux de grandes choses, des choses honnêtes, respectables, immortelles. Nous avons été assez favorisés pour en voir quelques-unes. Gela nous suffit, nous pouvons rentrer dans l'ombre à présent. Gar* dez-vous donc bien, monsieur Lebel, de faire aucune démarche pour nous ; éloignez de nous vos bienfaits, monsieur Lehel, il y en a tant d'autres qui les sollicitent, comme vous le faisiez si bien entendre tout à l'heure 1 Quant à nous, mon frère et moi, nous sommes résignés à notre destin. C'est sagement vu. Nous serions déplacés dans la société telle qu'elle est. Mieux vaut pour nous Yincenaes que Versailles. Adieu, monsieur Lebel, et pour toujours.

Ayant dit, le comte de Chautemesse remonta dans sa prison, où il retrouva sou frère qui l'attendait.

— Qui est-ce qui vous faisait demander? interrogea le chevalier.

-^ Un inspecteur envoyé par le lieutenant général de la police.

— Rien de nouveau dans notre situation?

— Rien.

Le comte de Chantemesse ajouta avec un sourire :

— Relisons une page de nQtl;^|^,^$^l-Jacque8 Rousseau. • A^ *'A

278 LES FRÈRES GHANTEMESSE

l'hommb a la culotte rouge

Le 5 janvier 1757, — c'est-à-dire un peu plus d'une année après les événements qui viennent d'être racontés, — il faisait un froid des plus rigoureux.

C'était un mercredi.

Un quidam, arrivé de la veille à Versailles par la voiture publique, et descendu à l'auberge du sieur Portier, rue de Satory, fit prier l'aubergiste, vers onze heures du matin, de monter dans sa chambre.

Le sieur Portier était sorti ; ce fut sa femme qui se rendit au désir du voyageur.

Elle le trouva encore couché.

— Madame, lui dit- il, je vous prie de vouloir bien en-' voyer chercher un chirurgien.

— Et pourquoi faire? demanda-t-elle.

— J'ai besoin d'être saigné.

— Vous voulez plaisanter, mon cher monsieur.

— Je n'ai pas du tout l'envie de plaisanter, Répliqua* t-il.

LES FRÈRES GHÂNTEMESSE 279

— Vous £Gdre saigner par le temps qu'il fait ! s'écria l'hôtesse.

— Quel temps fait-il donc?

— 11 gèle à pierre fendre, dit-elle en écartant les rideaux de sa fenêtre ; voyez plutôt !

— Je vous assure pourtant qu'une saignée m'aurait fait beaucoup de bien, reprit le voyageur; c'est mon remède habituel, et je m'en suis toujours heureusement trouvé.

L'hôtesse haussa les épaules.

— Gardez votre sang et votre chaleur, lui dit-elle ; on n'en a jamais trop.

— Une saignée pratiquée à propos m'a souvent empêché de faire une sottise.

— Vous êtes pâle comme la neige.

— Gela ne prouve rien, dit le voyageur ; faites venir un chirurgien.

— Je ne prendrai pas cela sur moi, reprit l'hôtesse.

— Vous ne voulez pas ?

— Non!

— C'est bien, dit-il en se renfonçant sous ses couvertures; souvenez- vous de votre refus... .

Vers deux heures cet individu se décida t\ se lever, et il sortit.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, assez grand, paraissant appartenir à la classe du peuple.

Il était vêtu d'un habit de droguet d'Angleterre, couleur d'ardoise; d'une veste en velours dit de gueux, et d'une culotte de panne rouge.

Cette culotte rouge le signalait surtout aux regards.

Il portait un large chapeau uni.

Cet hoDQune prit le chemin du château ; là il apprit que le roi venait d'y arriver et de monter à l'appartement de

Î80 , LES FRÈRES GHANTEMESSE

Mesdames, pour s'enquérir de leur santé, qui était assez mauvaise.

Cette nouvelle parut l'intéresser.

Il se promena jusqu'à la nuit dans le parc, qui était fort désert à cause du froid, et où il ne rencontra qu'un petit homme aux vêtements sordides, à l'air empressé, lequel l'accosta sans façon.

— Savez-vous, monsieur, lui demanda ce petit homme, si le roi doit retourner ce soir à Trianon?

— Je n'en sais rien, répondit le particulier à la culotte rouge ; mais cela est probable, puisqu'il y réside actuellement.

— Dans ce cas, il ne peut tarder à descendre de chez Mesdames.

— Est-ce que vous l'attendez?

— Hélas I je l'attends tous les jours, dit le petit homme; j'attends aussi M. de Noailles qui m'a promis sa protection... Je suis un inventeur.

Le pauvre diable n'avait pas besoin de le dire ; cela se voyait assez à son habit fatigué et à ses rares cheveux ramassés dans une bourse graiisseuse.

— Oui, monsieur, reprit-il avec l'agitation commune aux gens qui luttent pour une idée, j'ai inventé tfne machine... une machine qui doit faire la fortune de tout un paysl

Mais l'homme à là culotte roiige, en tournant sur ses talons, lui donna tm avant-goût dé IMndififérence publique.

L'inventeur s'éloigna en sou'pi'i'àùt.

Tous les deux se croisèrent encore Un' quart d'heure après sôus la voûte de la Salle des gardes du corps, au pied de l'escalier qui conduisait chez Mesdataeid.

— Bb bien? deman** Fhô'Mmfe à' la culotte r^uge.

LÉS FRÈRES CHANTEMESSE 2él

— J'attends toujourâ, répondit Tinventeur qui ne tenait pas en place.

Ces paroles furent entendues et reténues par Bonnemant, garde de la porte ixL rûi, en sentinelle au poste de la voûte qui longe la chapelle.

L'homme à la culotte rouge resta à cet endroit.

Il venait d'y voir arriver un des carrosses royaux. Tout indiquait que le roi allait descendre.

Un des cochers qu'il interrogea le confirma dans cette assurance.

Il était éinQ heures tf'oi^ quarts.

L'homme à la culotte rouge se glissa derrière une des cololine^ dû vestibule.

Il lui était d'autant plus facile d'y demeurer inaperçu qu'il ù'é'tàit pàâ seul. Autour de lui s'^opérait ce mouvement qui accompagne toujours les allées et venues des souverains.

Bientôt ce mouvement se détermina. Des laquais parurent a^ec des ûambeaux. Les écuyers des différents corps qui constituaient ce qu'on appelait la oc garniture du roi, » — une dénomination qui n'appartient plus aujourd'hui qu'à l'ordre culinaire^ — vinrent se ranger autour du carrosse.

Tout en avant, ce furent d'abord le^ grands et petits valets de pied :

François Badelart, la main sur la poignée de la portière, attendant l'arrivée de Sa Majesté pour lui ouvrir;

Ses collègues André Fiévé, Philippe Waverelle et Charles Seliilû, se tenant entre les roues de derrière, prêts à monter derrière le carrosse.

Le comte d'Bstourmel, lieutenant des gardes du corps, 86 plaça près des chevaux.

Une rumeur annonça le roi.

282 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Sa Majesté descendait l'escalier.

Elle était précédée de M. le marquis de Monimirail, capitaine-colonel des cent-suisses, et de M. de YareiUe, enseigne des gardes du corps, chargés tous deux, selon le cérémonial, de conduire le roi à sa voiture.

Louis XY s'appuyait de la main droite sur le bras gauche de M. de Béringhen, son premier écuyer, — négligemment, comme il avait l'habitude de faire, mais sans familiarité, car il haïssait la familiarité.

Il avait à ses côtés Monseigneur le Dauphin, accompagné du marquis d'Hendreville, en service auprès de ce dernier.

Derrière Sa Majesté venait le duc d'Ayen, capitaine de la première compagnie des gardes du corps.

Puis encore le comte de Brionne, grand écuyer de France.

Et enfin des passanifc, des curieux, des provinciaux, la foule.

Derrière tout le monde, un type, — le maréchal de Richelieu, le nez dans un gros manchon, — attendait, sous la voûte, pour ne pas se refroidir, que le roi et M. le Grand fussent montés en carrosse avant d'y monter à son tour, comme son service de premier gentilhomme l'y obligeait.

Le maréchal de Richelieu se trouvait à côté de M. de Néel, gouverneur des pages de la chambre du roi, venu là par hasard.

C'était le cortège ordinaire, intime, celui de tous les jours.

Louis XY avait déjà fait trois pas en avant de la dernière marche de l'escalier ; il lui en restait encore trois à faire pour arriver à son carrosse, dont Badelart tenait la portière ouverte, — lorsque l'homme à la culotte rouge s'avança sans trop de précipitation^ fendit la garni"

ture des gardes du corps et des cent-suisses, et s'interposa entre le dauphin et le roi.

Saisissant celui-ci par l'épaule, comme il aurait fait d'un simple mortel, il le frappa dans le côté droit, vers l'omoplate, d'un instrument qu'il tenait à la main.

Cet acte ne fut aperçu de personne ; le roi lui-même eu eut à peine conscience sur le moment, car il se contenta de dire de son ton tranquille :

— Ou m'a heurté... on vient de me pousser. •• Puis, immédiatement :

— J'ai reçu un coup de poing !...

Et passant la main sous sa veste :

— Est-ce donc une épingle qui m'a piqué?

Il retira sa main moite, avec un peu de sang au bout des doigts...

Alors il se retourna et aperçut 4eux yeux étincelants fixés sur lui.

— C'est cet homme qui m'a frappé, dit-il en désignant l'homme à la culotte rouge; un ivrogne sans doute.

Cet homme aurait pu fuir pendant les hésitations du roi; il était déjà tentré dans la foule, il avait même eu le temps de fermer son couteau et de le remettre soigneusement dans sa poche.

Son chapeau, qu'il avait gardé sur sa tète, le dénonça.

Le marquis de Hédouviile, sans même entendre les paroles du roi, l'avait remarqué, et poussant vers lui, il lui dit :

— Il vous convient bien de paraître devant votre maître le chapeau sur la tète I

— Voilà comme je suis totgours! répondit l'inconnu. M. de Hédouviile lui jeta son chapeau par terre.

Au même instant Louis XY ajouta :

284 LES FRÈRES GHANTEMESSB

— Arfëtez-le, mais ne le tuez pas... ne. loi faites pas de mal.

— Vous êtes blessé, sire ! s'écria le duc d'Ayen en soulevant la veste du roi et apercevant sa chemise ensanglantée.

— Oui, je suis blessé, dit Louis XV se troublant.

M. de Vareille accourut; le roi montra sa main en murmurant :

— Ce coup me fait grand mal.

Le marquis de Montmirail, qui marchait toujours en avant, selon ses fonctions, se retûwna alors et entendit à son tour le roi qui disait, de plus en pluj^ effrayé :

— Je suis assassiné ! oui, assassiné !

Et reDOD(^ant à entrer dans le carrosse, Sa Majesté Louis XV remonta l'escalier avec une prestesse dont on ne l'aurait pas cru capable, surtout avec une blessure dans le dos.

Le roi fut suivi de monseigneur le Dauphin, du duc d'Ayen, de M. de Béringhen et de M. de Brionne, tous les quatre se disputant à qui lui offrirait le bras.

Mais il allait plus vite qu'eux.

11 traversa rapidement plusieurs pièces, au grand étonnement des gardes du corps Bonot et de Silhac, tous deux de garniture à la porte du salon royal, auxquels il jeta ces mots :

— On vient de me frapper I

Puis, gagnant son appartement, il alla tomber sur son lit, en répétant encore, la tête perdue :

— Je suis assassiné I

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