DEUX ANCIENNES CONNAISSANCES
Depuis la maladie iie Louis XY, c'était par tout le ehàteau de Versailles, du haut en bas, au dedans comme au dehors, un remue-ménage dont on ne peut donner qu'une idée incomplète, des ordres expédiés de minute en minute, des messages et des messagers arrivant de tous les coins de la France, une trombe incessante de voitures couvrant à la noircir la route de Paris.
Le valet de chambre Lebel était particulièrement sur les dents. Il lui fallait répondre à tout le monde, ne pas quitter d'un instant son auguste maître, défendre ou ouvrir sa porte à propos.
Cependant, entre deux corridors, un domestiqua trouva le moyen de le happer au passage.
— Monsieur Lebel ?
— Je n'ai pas le temps ! cria le valet de chambre.
— Voici deux jours qu'un homme vient vous demander d'heure en. heure; il assure qu'il a des choses très-
LES FRÈRES GHANTEMESSE 355
importantes à vous communiquer et qui ne souffrent aucun retard.
— Quel homme est-ce ?
— Un homme entre deux âges... le nez très-rouge. — - A-t-il dit son nom?
— Briasson.
— AhlahlfitLebel.
— Il va revenir tout à l'heure, continua le domestique; que faut-il lui répondre?
— Dites-lui de m'attendre chez moi, ce soir, après minuit.
— Après minuit? répéta le domestique étonné.
— S'il s'impatiente, faites-lui servir une collation.
— Il suffit.
A Theure convenue, c'est-à-dire à minuit et demi environ, Lebel remonta dans l'appartement qu'il occupait au château de Versailles.
Il y trouva Briasson en proie à une énorme agitation^ le regard inquiet, la poitrine oppressée par de fréquents soupirs.
Mais Lebel ne s'aperçut de rien sur le moment : il alla tomber plutôt qu'il ne s'assit dans un fauteuil.
— Oufl s'écria-t-il, je suis brisé, moulu... Trois hommes ne résisteraient pas au métier que je fais. Que d'émotions 1
— Ohl oui, que d'émotions I répéta Briasson.
— Voilà quatre jours que je n'ai pas fermé l'œil, dit Lebel.
— Ni moi non plus, dit Briasson.
— Aujourd'hui encore, j'ai cru que je ne pourrais pas trouver une minute pour venir respirer ici.
— Est-ce qu'il s'est passé quelque chose de nouveau aujourd'iiui?
— Oui, dit Lebel; les états de Bretagne ont envoyé
356 LES FHËRES GHÀNTEMESSE
une robe de chambre aa roi pour témoigner de lei^r amour et de leur soumission.
— Une robe de chambre ?
— C'est une idée à la bretonne. Le roi en a été touché jusqu'aux larpies. La reine a regretté amèrement de n'avoir pas pensé à une robe de chambre. Quant à Madame^ elle s'est écriée plusieurs fois : a Oh ! Je voudrais être Bretonne ! » Bref, il n'a été question toute la jouruée que de la robe de chambre; on l'a montrée à tout le monde; puis, on l'a exposée dans les grands appartements. Elle est magnifique d'ailleurs. Quelle robe de chambre !
— Je crois que tu as le courage de plaisanter! dit Briasson.
Ce fut alors seulement que Lebel remarqua l'agitation de Briasson.
— Oh ! oh I dit-il, je ne t'avais pas encore regardé : tu as l'air tout bouleversé.
— Il y a de quoi ! répliqua Briasson,
— Au fait, qu'est-ce qui t'amène? Pourquoi as- tu tant insisté pour me voir ? dit Lebel.
— Tu t'en doutes bien.
— - Pas le moins du monde.
— Comment ! s'écria Briasson, lorsque de si graves événements s'agitent autour de nous I
— Tu veux parler de l'attentat?
— Oui, de l'e^^écrable attentat commis par... ce Damiens.
— Eh bien? dit Lebel.
— Eh bien! mais ce Damiens... c'est le nôtre, dit Briasson en baissant la voix.
— Je le sais bien.
— * Le Damiens d'Arras.
— Le même, répliqua Lebel; j'ai voulu le voir; je suis
LES FRÈRES GHANTEMESSE 357
entré dans sa prison sous Thabit d'un exempt. Je l'ai parfaitement reconnu.
— Et tu me dis cela tranquillement? reprit Briasson.
— Pourquoi voudrais-tu que je ne fusse pas tranquille ?
— Mais ce Damiens nous connaît beaucoup trop> il nous a vus de près... Si nous allions être mêlés à cette affaire?
— Allons donc!
— Pour ma part, j'ai des craintes, dit Briasson.
— Pour ta part? répéta Lebel étonné; explique-toi. Briasson promena ses regards dans la chambre avec
inquiétude. •
— Personne ne peut nous entendre? demanda-t-il.
— Personne.
— Ecoute, Lebel, je vais te confier un secret, et tu verras si mes craintes soiit chimériques.
— J'écoute.
— Sais-tu, reprit Briasson, avec queUe arme Damiens a frappé le roi ?
— Avec un canif.
— Oui, un canif à deux lames, et à manche de corne blanche et noire.
— Tu l'as donc vu? dit Lebel.
— Mieux que cela, répondit Briasson, ce canif m'appartient.
— Bah 1 s'écria Lebel.
— C'est moi qui l'ai donné à Damiens.
— Donné?
— Ou planté, comme tu voudras.
— Que me dis-tu là, mon pauvre Briasson ! fit le valet de chambre.
— La vérité, hélas I
358 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— AiDsi te voilà, par ce canif, devenu le complice de ce misérable?
— Ne raille pas, Lebel, cet homme peut te compromettre, toi aussi.
— De quelle manière, s'il te plait?
— En ébruitant Tafifaire de Tenlèvement de M'^* de Grespy.
— Il n'oserait, dit Lebel.
— Il a osé bien davantage, répartit Briasson.
— C'est justement à cause de cela; sa vengeance a visé trop haut, elle a passé par-dessus nos tètes.
— Ah I tu crois, comme moi, à une vengeance?
— Je ne crois à rien, dit Lebel ; Damiens n'a encore fait aucune révélation relative à ce sujet.
— S'il se décidait à en faire?
— On étoufferait sa voix vraisemblablement, dit Lebel.
— Mais si d'autres voix se joignaient à la sienne? répliqua Briasson.
— Lesquelles? Où sont les témoins qui ont intérêt à divulguer cette aventure? La famille? Elle est occupée à ensevelir sa honte. Les deux frères de Chantemesse? Une lettre de cachet les tient enfermés au Donjon de Vincennes.
— C'est quelque chose, murmura Briasson.
Lebel continua :
— M"* de Crespy? elle est morte.
— Morte... morte... marmotta Briasson en se grattant le nez.
— Eh oui 1 morte.
— C'est que... je n'en suis pas bien sûPw Lebel bondit sur le fauteuil où il se reposait.
— Qu'est-ce que tu viens de dire? s'écria-t-il.
— Je viens de dire, répondit timidement Briasson, que
LES FRÈRES GHANTEMESSE ^ 359
Je ne suis pas absolument certain... ou du moins autant qu'il faudrait. Tètre...
— Achève 1
— De la mort de M"* de Crespy.
-— Mais, malheureux ! c'est toi-même qui m'a raconté tous les détails de cette mort 1 s'écria Lebel.
— Je les tenais de Damiens, dit Briasson.
— De Damiens I
— Oui. Promets-moi d'être calme^ et je vais te dire comment les choses se sont passées.
' — Je suis calme, dit Lebel serrant les poings.
— Pas assez, objecta Briasson.
— Je suis plus calme 1 dit Lebel grinçant des dents. •— Encore un peu plus.
— Je suis tout à fait calme ! dit Lebel en s'élançant à la gorge de Briasson.
— A la bonne heure! fit celui-ci; je vais parler maintenant.
Et se dégageant de l'étreinte de son ami :
-^ Jusqu'où faut-il que je remonte dans mon récit?
— Remonte jusqu'au moment où M"® de Crespy s'est jetée par-dessus le balcon, dit Lebel.
— Soit. Ce fut alors qu'un grand cri se fît entendre. •• de Damiens, car pour moi je n'ai rien entendu.
— Tu étais gris, selon ton habitude, dit Lebel.
— Je venais de m'assoupir, continua Briasson, lorsque je me sentis fortement secouer par Damiens; il m'entraîna dans le jardin...
— Damiens... interrompit Lebel; tu ne m'a jamais expliqué bien clairement comment il avait pu réussir à s'introduire à Frivolité.
— Dis que tu ne t'en souviens pas. Damiens s'était aidé des indications qu'il devait à la femme de chambre
360 LES FRÈRES GHAKTEMESSE
de M"* de Crespy, à Justine... la perfide Justine... qu'on avait eu Timprudence de renvoyer.
— Il ne fallait pas soujSrir qu'il restât, reprit Lebel.
— Tu en parles à ton aise. Et son canif dont il me menaçait toujours !
Briasson se garda bien d'ajouter :
— Et les dix mille livres que j'en avais reçues 1
— Ah ! oui, le canif! dit Lebel. Cœur de lièvre ! II fallait m'écrire au moins, me prévenir.
— Je n'en ai pas eu le temps.
— ^ Briasson, tiens-toi pour averti qu'un jour où l'autre je tirerai toute cette affaire au clair, et alors... Pour le moment, continue.
Briasson poursuivit sa narration.
— Damiens m'entraîna donc, vers l'endroit où le cri s'était fait entendre. Nous trouvâmes la pauvre demoiselle étendue sur le gazon, pâle, ne donnant plus aucuu signe d'existence. En supposant que j'eusse été gris, ce spectacle m'aurait dégrisé complètement. Toute la maison fut vite sur pied : on accourut avec des flambeaux. Damiens et moi, nous transportâmes M^^* de Crespy au rez-de-chaussée, dans l'appartement de la sultane-validé. Presqu'aussitôt le roi envoya demander de ses nouvelles. u Dites à Sa Majesté, répondit Damiens, que M"* de Crespy n'a plus que quelques instants à vivre ! » Jamais» à présent que je me le rappelle, il n'y eut tant de douleur dans une voix, tant de colère et de rancune dans un regard ! Je sus plus tard que le roi, effaré, avait corn* mandé son carrosse à la hâte pour retourner à Versailles. Et comme la sultaiie-validé accourait auprès de lui pour prendre ses ordres au sujet de la jeune fille morte ou vivante : a Faites comme vous l'entendrez » ! avait répondu le roi d'un air troublé. Puis il était parti précipitamment.
— Fâcheuse aventure ! murmura Lebel. Le roi n'en a pas perdu le souvenir depuis un an, et bien qu'il ne souffre pas qu'on lui en parle, il y revient toujours dans ses entretiens avec moi ; les traits de cette jeune fille sont restés ^avés dans sa mémoire, au point, dit-il, qu'il la reconnaîtrait entre mille.
— Tiens-tu à savoir le reste? demanda Briassbn.
— C'est surtout le reste que je tiens à savoir.
— Le reste, c'est la maladie de M"* de Grespy. Damiens avait été sincère dans sa funèbre prédiction : il croyait qu'elle n'en réchapperait pas. Pendant huit jours, elle demeura entre la vie et la mort. La fièvre brûlante, le délire, tout cela est vrai; je ne t'ai pas menti là-dessus.
— Là-dessus, répéta Lebel.
Briasson feignit de n'avoir pas entendu.
— Pendant huit jours, reprit-il, la sultane- validé, ou, pour l'appeler par son nom, M™® Dumant la soigna avec une sollicitude surprenante. Elle passa même plusieurs nuits à son chevet. J'en fus extrêmement étonné. Je n'au-
rais jamais soupçoimé qu'il restât un cœur à cette femelle.
— Parce que tu juges tous les autres d'après toi-même, dit Lebel.
— C'est bien possible, dit insouciamment Briasson. Pour en revenir à la Dumant, elle s'attacha peu à peu à M"* de Crespy ; je la surpris maintes fois les yeux fixés sur elle et remplis de larmes.
— Quelle était l'attitude de Damiens pendant cette maladie?
— Toujours sombre, ainsi que nous l'avons connu, mais plus abattu, plus humble. Il avait obtenu de madan!ie Dumant, à force de supplications, la permission d'entrer deux fois par jour dans la chambre, le matin et le
362 LES FRÈRES GHANTËMËSSE
soir, pour savoir des nouvelles de la malade. Une fois là^ il se tenait à distance du lit, dans Tombre, immobile^ muet. Pourtant son air farouche s'adoucissait par degrés, à mesure qu'il regardait M"* de Crespy ou plutôt qu'il la contemplait, car c'était une extase comme en présence de la Vierge. Un jour, elle sembla le reconnaître et elle lui adressa un signe de tète, en essayant de sourire. Damieus tomba à genoux. Le reste du temps, il le passait sur le seuil de la porte ou aux alentours, avec la constance d'un chien de garde.
— Le chien s'est métamorphosé en tigre, dit LebeL Briasson compléta la pensée du valet de chambre en
ajoutant :
— Et tu attribues, comme moi, cette métamorphose au profond sentiment qu'il éprouvait pour M"* de Crespy.
«— Comment ne pas le croire? reprit Lebel ; sa résolution homicide date évidemment de cette nuit fatale. Il aura juré la mort du roi, qu'il regardait comme l'auteur de tous les maux de cette jeune fille. En parlait-il souvent?
— De qui? dit Briasson.
— Du roi.
— Non; mais lorsqu'il entendait prononcer son nom, je me souviens que ses traits se contractaient et que tout eu lui exprimait une fureur concentrée.
— C'est cela, dit Lebel; ensuite?
— Où en étais-je?
— Que se passa-t-il lorsque M"® de Crespy fut hors de danger?
— L'embarras de la sultane-validé fut grand, dit Briasson ; ce fut elle qui m'empêcha de t'écrire, comme j'en avais l'intention. Elle n'écrivit pas non plus à M"^^ la mar* quise de Pompadour, dans la crainte de voir arriver un
LES FRÈRES GHANTEMESSE 363
ordre de rédusion perpétuelle pour sa pensionnaire. M^** de Grespy n'aurait pas été la première qu'on eClt enterrée vivante.
Lebel fît claquer ses doigts avec impatience, et dit :
— Je t'ai déjà enjoint de t'abstenir de toute observation. Sois historien, ne sois pas philosophe.
— La Dumant, continua Briasson, se sentait sauvegardée par ces paroles du roi : a Faites comme vous l'en* tendrez! ^ Malgré cela^ elle n'osait prendre sur elle de renvoyer M"* de Grespy dans sa famille. A son grand étonnement, M"® de Grespy fut la première à manifester sa répugnance à retourner à Arras. a Qu'irais -je y faire? dit-elle tristement; quel visage irais-je y porter? Quelles explications pourrais-je dignement donner de mon absence? Autour de moi, dans ma ville natale, je ne pourrais éviter les interprétations offensantes et les soupçons outrageants. Mes parents ont reçu un coup terrible dont moa retour ne les guérirait qu'imparfaitement. Non, je ne reviendrai pas à Arras ! »
— Elle avait un fiancé cependant, le chevalier de Ghantemesse, dit Lebel.
— Elle ne voulait pas qu'on le lui rappelât ; c'était surtout devant lui qu'elle craignait de reparaître. « J'ai ma fierté, disait-elle, et c'est justement parce que je n'ai pas à rougir que je ne veux pas m'exposer à voir rougir les autres I »
— A quoi se décida-t-elle?
— Elle montra le désir de se retirer dans une maison religieuse. Un couvent à Arras avait abrité son enfance, un couvent à Paris ne refuserait pas d'abriter sa jeunesse. Elle y apporterait une dot suffisante. Là, elle vivrait cachée aux yeux de tous. M.^^ Dumant approuva cette détermination ; on ne me demanda pas mon avis^ Il fut convenu qu'on répandrait le bruit que M"" de Grespy
était sortie morte du château de Frivolité; Damiens passerait pour avoir rameué le corps à sa famille. Gela «e &i de cette façon^ et je laissai faire ; quel danger y avait-^ il à cela? J'ai trempé dans cet innocent complot, oh plutôt j'y ai assisté, supposant que, surchargé d'affaires comme tu l'es, je t'épargnais un embarras. Je suis mal récompensé par tes reproches.
Lebel lui jeta un regard courroucé.
— Si je te croyais capable d'une ironie quelconque, je te ferais sauter par cette fenêtre, s'écria-t-il.
— Tu aurais tort, dit firiasson ; je peux te rendre encore quelques services.
— Du même genre, n'est-ce pas?
— De tous les genres.
— Nous verrons bien. En attendant, regarde l'embarras où tu nous plonges ! Cette jeune fille peut parler.
— Et il est important qu'elle ne parle pas, dit firiasson; je comprends cela parfaitement.
— Dans quel couvent s'est-elle retirée? demanda Lebel.
— Je ne le sais pas.
— Imbécile 1
— On ne pense pas à tout, murmura Briasson confus.
— Heureusement qu'il y a deux personnes qui doivent le savoir : la Dumant et Damiens. Je te laisse libre de t'informer à l'une ou à l'autre.
Briasson recula de terreur.
— Moi! s'écria-t-il; que j'approche ce scélérat! le ciel m'en préserve 1
— Tu apprendrais peut-être de lui pourquoi il n*9, employé que la plus petite lame de ton canif.
— Tais-toi, oh ! tais-toi ! fit Briasson pâlissant et suppliant.
— Vois alors la Dumant; dis-lui que votre sort à tous
LES FRÈRES GHANTEMESSE 365
deux est lié, et si dans quarante-huit heures je ne connais pas la retraite de W^^ de Crespy, je vous envoie ensemble à la Bastille.
— Tu ne feras pas cela, Lebel.
— Rpgarde-moi bien !
— Diable, fit Briasson ; dans quarante-huit heures tu seras satisfait.
— Je l'espère.
Briasson se gratta le nez, et insidieusement il demanda :
— Et une fois que tu auras cette adresse?...
— Le reste me regarde et ne regarde que moi, dit Lebel.
— J'ai donc perdu ta confiance?
— Entièrement.
— ingratitude humaine 1
Lebel s'était levé, et, poussant Briasson vers la porte :
— Va te plaindre dehors, lui dit-il ; moi, je redescends auprès du roi.
— Adieu, Lebel, murmura mélancoliquement Briasson.