‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · AU CLAIR DB LA LUNE · texte numérisé non relu

AU CLAIR DB LA LUNE

Ce soir-là, comme d'habitude^ Damiens était remonté daus sa chambre.

Gomme d'habitude aussi, Damîeus n'alluma pas sa chandelle.

La nuit était superbe ; la lune versait à pleins flots sa douce lumière dans le jardinet et dans la petite ruelle d'en face.

Damiens se mit à la fenêtre et s'abandonna à ses rêveries accoutumées.

Tout dormait dans Arras; un triple silence régnait sur les pignons de la vieille ville espagnole : — le si" lence de la province, le silence de la nuit, le silence de la lune.

Il n'était pas tard cependant : dix heures et demie à peine.

Vers onze heures, Damiens se disposait à fermer la proisée pour se livrer au sommeil, lorsque tout à coup

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il lui sembla entendre un bruit de pas dans la ruelle qu'il embrassait entièrement du haut de sa chambre.

Passé une certaine heure, personne ne s'y hasardait plus.

Damiens regarda.

Deux ombres venaient de s'engager dans cette ruelle; elles se dessinaient, dans la clarté lunaire, comme sur une feuille de papier blanc.

Elles marchaient avec une sorte d'indécision, en ombres qui ne sont pas sûres de leur chemin et qui semblent se consulter.

Damiens se rejeta dans un coin de sa chambre.

Bien lui en prit de n'avoir pas allumé de chandelle ; il pouvait voir, et il n'était pas vu.

Les deux ombres, — il y en avait, une grande et une petite, — s'arrêtèrent devant l'hôtel de Crespy.

Elles se communiquaient leurs réflexions, et il n'était pas besoin de les entendre parler pour les comprendre, tant leurs gestes se découpaient avec netteté sur la blancheur de la ruelle.

Le geste demandait :

— Est-ce ici?

Un autre geste répondait :

— Oui.

— En es -tu bien certain? faisait une tète s'élQ-^ vaut.

— Parfaitement, faisait une tête s'abaissant.

— Sans doute cette fenêtre?

Un doigt indiquait la seule fenêtre de Thôtel qui fût restée éclairée : la fenêtre dé MM® Marthe. Les jeunes filles. ne sont jamais pressées de s'endormir.

Têtes en l'air, les deux ombres s'immobilisèrent dana leur examen.

Damiens était immobile aussi.

Elles recommencèrent à s'animer^ et leur dialogue tedcvint -visible.

A des nuances assez accusées, on pouvait flairer une ombre-maitre et une ombre-valét.

L'ombre-maitre recula, revint sur ses pas, et se tour-nant vers l'autre :

-r-Il faudrait regarder par«dessus le mur.

— Oui.

— Mais le mur est plus haut que nous.

— N'est-ce que cela? fit Tombre-valet, prêtez-moi votre dos.

— J'aime mieux que tu me prêtes le tien.

Le groupe se forma.

La grande ombre monta sur la petite ombre, qui était aussi une grosse ombre.

Elle s'éleva par-dessus le mur; mais elle s'y arrêta à mi-corps.

Retenue par les coudes, elle se contenta d'étudier les lieux.

— Qu'est-ce que cela veut dire? pensait Damiens; des voleurs?...

Avant d'admettre cette supposition vulgaire, il voulait au moins distinguer les traits du nocturne inspecteur.

Un mouvement opéré par celui-ci en détournant la tète, probablement pour communiquer ses observations à son compagnon, fit tomber sur ses traits un jet de lune.

— C'est bien, dit Damiens ; maintenant je suis sûr de le reconnaître entre mille !

Il avait bien pensé à descendre prestement et à gagner la ruelle. Mais avant qu'il, eût réussi à réveiller le sqisse et à faire le tour de l'hôtel, les deux quidams pouvaient s'esquiver.

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Il préféra demeurer à son poste.

L'ombre se laissa glisser au bout de quelques secondes.

Le groupe se défit; chacune d'elles se retrouva sur pied.

Elles échangèrent encore cinq ou six paroles ; et elles reprirent le chemin par lequel elles étaient venues, non sans se retourner plusieurs fois.

— ^ Oh 1 oh 1 murmura Damiens, voilà qui présage du nouveau.

Il se pencha inutilement pour les suivre du regard; le bruit léger de leurs pas s^éloigna peu à peu et se perdit tout à fait.

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QUBL DRÔLB DB PROCUREUR I

Avec la nature qu'on lui connaît, Damiens ne dormit pas de toute la nuit.

Le lendemain matin, il se rendit au bureau de la Poste, et sut qu'il était arrivé la veille deux inconnus, un grand et un petit.

Ces deux inconnus qui venaient de Paris, et à qui Arras semblait être absolument étranger, s'étaient informés immédiatement d'une hôtellerie.

On leur avait indiqué le Plat-d'Ëtain, sur la Grande- Place, comme la première et celle qui était exclusivement fréquentée par les voyageurs de distinction.

Mais ces deux inconnus, dont le train était assez modeste et qui paraissaient vouloir se dérober à l'attention, se rabattirent sur l'auberge des Trois-Agaches, rue des Agaches, à laquelle ils se firent conduire par un petit décrotteur stationnant ordinairement au coin du bureau de la Poste.

Damiens se dirigea vers Tauberge des Trois- Agaches,

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dont le propriétaire était de ses conDaissances. Il entra dans une salle basse qui était une salle commune.

Quelques hommes s'y trouvaient attablés, buvant de la bière.

— Tiens, monsieur Damiens! dit Thôte en ôtant sa pipe d'entre ses dents ; comment vous portez-vous aujourd'hui, et quel hasard de vous voir chez moi, monsieur Damiens?

Damiens était connu de tous les gens d'Àrras; il comptait un grand nombre de parents dans la province.

11 répondit à peine au bonjour du cabaretier, et le tirant à part :

— Vous avez deux voyageurs arrivés d'hier ? lui demanda-t-il.

— D'hier, à six heures.

— Un grand et un petit ?

— Non, un gros et un maigre.

^- C'est cela, dit Damiens ; qu'est-ce qu'ils ont fait depuji3.l^ur. arrivée?

— D'abord, ils ont soupe, et bien soupe, ma foi I le gros surtout.

— Le petit Et puis ?

— Ils sont allés se promener par la ville.

- — Et ils sont rentrés à onze heures? continua Damiens.

— A onze heures, en effet.

— Mon cher monsieur Bultel, j'ai le plus grand intérêt à connaître ces deux individus. Savez -vous ce qu'ils sont et ce qu'ils font?

— Mon premier devoir est de den^ander leurs passeports à, tous ceux qui Ipgent chez moi, et mon second d'inscrire leurs noms, prénoms et professions sur mon Uvre d'hôtel.

LEB FRÈIVES GHANTEMESSB 65

— Voyons vite.

L'aubergiste des Trois-Agaches alla prendre un registre et lit lire à Damieus ces deux lignes :

a Hllaire-Justin Legeutil^ procureur à Versailles, 38 ans.

« Briasson, natif de Paris, domestique, 36 ans. »

— Un procureur et son domestique, dit Damiens.

— Le maître, c'est le maigre, fit observer l'iiôtelier.

— Le grand. Où les avez-vous logés?

— Au premier étage, dans la plus belle chambre. Damiens réfléchissait. Il se demandait ce que pouvait

bien faire un procureur sur un mur, à onze heures du soir, avec son domestique lui servant de courte échelle^

— M. Legentil ne doit pas être un procureur comme les autres, pensait-il.

— Est-ce là tout ce que vous voulez savoir? dit l'hôtelier.

— Est-ce là tout ce que vous savez? répliqua Da- ' miens.

— Absolument tout.

— Merci donc, mon cher monsieur Bultel. A présent, faites- moi apporter de la bière.

— Avec grand plaisir, monsieur Damiens, et de la plus fraîche.

— Un mot : votre hôtel n'a pas d'autre sortie que celle-ci?

— Non, dit M. Bultel.

— Très-bien ; alors je m'installe ici, à cette table, près de la porte.

— Pourquoi faire ? demanda l'aubergiste.

— Pour voiç M. Legentil et son domestique lorsqu'ils descendront.

Ils ne tardèrent pas à descendre.

M. Legentil venait le premier, naturellement, en sa qualité de maître.

Briassou suivait à trois pas, en valet respectueux.

Tous les deux étaient vêtus simplement et correcte^ ment.

M. Legentil, une grande canne à la main, le visage composé, sévère, presque rogue, l'habit noir collé aux flancs, mine de corbeau et d'héritier, avait parfaitement Tair d'un procureur.

Peut-être même un regard exercé aurait-il trouvé qu'il avait trop l'air d'un procureur.

Briasson était court et vulgaire ; un domestique de l'école de Sancho.

^ Ils s'avancèrent vers l'hôtelier des Trois-Agaches, qui avait continué de s'entretenir avec Damiens.

Celui-ci devint attentif.

Il n'eut pas besoin de regarder deux fois M. Legentil pour reconnaître en lui son homme de la nuit précédente, le curieux dont un rayon de lune avait trahi les traits.

Mais son étonnement devint extrême lorsqu'il entendit M. Legentil prononcer les paroles suivantes :

— Monsieur notre hôte, vous connaissez sans doute parfaitement Arras?

— Parfaitement.

— Nous, nous ne l'avons vu encore que la nuit, en nous aidant des indications des passants, et ces indications sont un peu sorties de notre mémoire. Nous retrouverions difficilement notre chemin aujourd'hui. Voulezvous me faire le plaisir de m'indiquer l'hôtel de M. de Crespy?

L'aubergiste jeta un coup d'œil à Damiens.

— L'hôtel de M. de Crespy? répéta l'aubergiste.

JUBS FRÈRES GHÀNTEMESSE 67

— Oui, répéta le procureur.

— Je vais avoir l'honneur de vous y conduire, monsieur, si vous voulez bien le permettre, dit Damiens.

M. Legentil s'inclina et accepta.

On sortit.

Le trajet fut employé à des banalités : le mauvais état du pavé à Arras, l'aspect original de certaines maisons, l'éloge du beffroi.

Enfin, Dam.iens se hasarda à dire :

— Ces messieurs arrivent de Versailles?

— Qu'est-ce qui vous le fait supposer? demanda M. Legentil avec étonnement.

— Ohl rien.

— Cela se voit peut-être à notre tournure, dit Briasson en riant.

— Je doute que vous vous plaisiez beaucoup à Arras... au cas où votre intention serait d'y rester quelques jours, reprit Damiens.

M. Legentil lui jeta un regard de travers et feignit de n'avoir pas entendu.

Ce fut encore le valet qui se chargea de répondre pour le maître.

— J'espère bien que nos affaires y seront promptement terminées, dit Briasson; je ne suis pas né pour la province, moi.

— Ah! vous avez des affaires à Arras? dit Damiens. M. Legentil fît un signe de prudence à Briasson, qui

retint sa langue.

Damiens ne se rebuta pas.

— Arras est une ville sans ressources, sans attrait, continua-t-il.

— Trop de bière, ajouta Briasson.

La conversation se maintint dans ces notes insigni-

fiantes jusqu'à ce qu'on fût arrivé devant Thôtel. de Crespy.

Là, les trois hommes s'arrêtèrent.

— Je vous remercie d'avoir bien voulu nous accompagner jusque là, dit M. Legentil à Damiens, en soulevant à demi son chapeau.

— Bieii obligé,- camarade, dit Briasson en l'imitant. -^ Cela n'en Vaut pas la peine, répondit Damiens.

— Peut-être vous avons-nous dérangé de vos occupations, ajouta le procureur.

— Point.

— . Oa tout aa moins de vc^e ohemin, ajouta Briasson.

— Mon chemin était le vôtre.

— Adieu donc, fit M. Legentil en soulevant le lourd marteau^..

La porte roula sur ses gonds rouilles. Au moment d'entrer avec sou valet, M. Legentil se retourna, et, vit Damiens t9ujpuj:;s derrière lui,

— Vous restez? dit-il étonné.

— Non, répondit Damiens ; j'entre avec vous.

— Pourquoi ?

— Parce quje je demeure à l'hûtel de Crespy, fit-il en souriant.

— Bah I s'écria M. Legeiitil.

— Comme cela se trouve! s'écria Briasson.

— Que ne le disiez-vous tout de suite? reprit le procureur.

— Vous ne m'avez rien demandé, dit Damiens.

— Ce n'est pas comme vous, murmura Briasson.

— Alors vous êtes en condition chez M. de Crespy? dit M. Legentil.

— Son valet de chambre... Mais entrez donc.

Un coup de sifflet du suisse annonça une visite, comme c'était l'usage.

LÈS FRÈRES GHANTËBfESSE 69

Damiens précéda les deux voyageurs dans un Testibule, après leur avoir fait traverser la cour.

— Attendez-moi là, Briasson, dit M. Legentil à son domestique.

— Non, dit Damiens; je vais vous conduire à l'office, camarade; vous y serez mieux qu'ici.

— Voilà une bonne inspiration 1 s'écria le gros valet tout joyeux.

— Briasson, comportez-vous avec la réserve dont je vous ai toujours donné l'exemple, dit M. Legentil.

Il parait que Briasson était sujet à caution.

Lorsque Damiens revint vers le procureur, il lui demanda :

— Qui dois-je avoir Tlionneur d'annoncer à M. de Crespy?

— Ce n'est pas à M. de Crespy que j'ai à parler, dit le procureur.

— A qui donc?

— Je suis porteur d'un message pour une de ses parentes qui demeure dans le même hôtel.

— M™' Sidouie de Labourdois? prononça Damiens.

— De Labourdois, c'est cela.

— Cela ne me regarde plus; je vais aller prévenir sa femme de chambre.

Cinq minutes après, M. Legentil était introduit chez la tante Sidonie.

Il y tombait en pleine bourrasque ; la béquille à bec d'or s'exerçait contre je ne sais plus quelle pauvre servante, qui avait cassé — ou failli casser — quelque chose en porcelaine.

— Buse ! pécore 1 idiote 1 que le ciel te brise à ton tour 1 Voyez cette effrontée, si elle trouvera une parole d'excuse ou de regret 1 Ce n'est pas ma chère amie dM,

Hausset qui t'aurait gardée à son service une seconde de plus après ce beau trait-là 1

Puis, sans transition, tournant la tète vers rhomme maigre et grave qui venait d'entrer et qui demeurait immobile au milieu de la chambre :

— Qui ètes-vous? que me voulez-vous? faites vite, car vous voyez que j'étouffe de colère ! .

— J'attendrai que vous soyez remise, madame, dit tranquillement M. Legentil.

— Qu'est-ce qu'il dit? s'écria la tante Sidonie. Que vient faire cet homme? Je n'ai pas entendu. Qui ètesvous, l'ami?

M. Legentil ne se laissait pas aisément effaroucher. Il salua, et dit :

— Avant de vous répondre, madame, je vous prie de vouloir bien faire retirer vos femmes. Les choses que j'ai à vous dire ne souffrent pas de témohis.

Le sang-froid du procureur imposa à la tante Sidonie, qui fit aux domestiques un geste de*sa béquille en leur disant :

— Allez, mais ne vous éloignez pas.

La porte refermée :

— Parlez maintenant, dit-elle, nous sommes seuls ; à quoi bon ce mystère?

— Madame, dit M. Legentil, je vous apporte la réponse de M"^^ la marquise de Pompadour à la lettre que vous lui avez écrite dernièrement.

La tante Sidonie laissa échapper une exclamation de joie.

— J'en étais sûrel s'écria-t-elle I Quand je disais I Donnez, monsieur, donnez 1

Ses maigres doigts s'allongeaient en tremblant vers le large pli aux armes de la marquise que M. Legentil lui présentait.

Voici ce que cette lettre contenait :

€ Versailles, le -1755.

« Ma chère baronne,

Vous avez en raison de faire appel à mes souvenirs de jeune fille. Les bons jours que les jours d'autrefois^ et comme ils contrastent avec ceux d'aujourd'hui ! J'étais heureuse alors !

« Je suis disposée à m'intéresser à votre jeune protégée, si elle est aussi charmante et aussi touchante que vous la dépeignez. Confiez-vous ù l'homme que je vous envoie : il est tout à ma discrétion et il a tous mes pouvoirs.

a Votre bonne amie,

(( JBANNB-ANTOINETTE. )>

La tante Sidouie avait lu cette lettre d'un œil humide.

— Quel cxBur I murmura-t-elle après avoir fini.

— Et quel esprit ! ajouta M. Legentil.

Après avoir terminé la lecture de la lettre de M™^ do Pompadour^ la tante Sidonie s'adressa au procureur :

— Excusez-moi, monsieur, de vous avoir reçu d'une façon aussi cavalière... et de ne vous avoir même pas encore invité à prendre un siège.

— L'oubli est réparé, dit-il en s'asseyant.

— La vie de province nous fait oublier quelquefois les plus simples notions de la convenance.

En parlant ainsi, les yeux de la tante Sidonie s'attachaient curieusement sur l'envoyé de la marquise.

— Ainsi, monsieur, lui dit-elle, vous vivez dans l'intimité de mon illustre amie?

— Mon Dieu! oui, répondit-il en affectant la mo-^ destie.

n LES FRÈRES GHANTEMESSE

— Quel bonheur est le vôtre!... Monsieur... monsieur...

— Legentil.

— Legentil de?...

— Legentil de Versailles, répondit-îl sans comprendre. La tante Sidonie ne dissimula pas une légère grimace.

Elle s'étonna que son illustre amie ne lui eût pas envoyé un homme de condition.

— - Vous la voyez fréquemment? demanda-t-elle.

— Presque tous les jours. M""* la marquise me ftiit l'honneur de me prendre pour conseil dans beaucoup de circonstances délicates.

— Vous êtes avocat peut-être ?

— Je suis procureur.

La grimace reparut, plus caractérisée cette fois. Un procureur 1 A quoi donc pensait la chère marquise de lui envoyer une semblable espèce?

Pour expier sa condition et sa profession, ce devait être un homme d'un mérite bien extraordinaire.

La tante Sidonie adopta cette idée, et reprenant la conversation :

— Vous connaissez sans doute les termes de cette lettre? lui dit-elle.

— M"** la marquise Ta écrite devant moi.

— Ah!

— Oui; je suis au courant de tout. Vous pouvez parler à cœur ouvert.

11 croisa une jambe sur l'autre par un mouvement d'une familiarité excessive, et continua :

— Nous disons donc que nous avons une jeune fille à placer. C'est pour le mieux. La jeune fille est un miracle de nature, une beauté incomparable, cela est entendu. Sage comme la déesse de la Sagesse elle-même, et, pardessus le marché, une éducation de premier ordre. Nous

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s'en doatoQS pas ; mais cepundant, pour remplir le maadat qui m'a été confié, il est nécessaire que je voie cette Vénus ; il est inçlispeusable que je contemple cette Minerve.

— C'est trop jiUste.

La tante Sidonie sonna.

— Priez M"* Marthe de de?cendre,sur-le-champ auprès de moi.

M. Legentil reprit la parole :

— La jeune personne est sans doute orpheline? Les orphelines abondent cette année chez nous.

— Pas du tout : Marthe a sa mère et son grand* père.

— Tant pis.

— Comment, tant pis ! s'écria la tante Sidonie stupéfaite.

— Je veux dire, reprit M. Legentil, que nous aurons à faire face à plus d'exigences.

— Quelles exigences?

— Les parents ne sont pas probablement riclies. Nous connaissons cela. Il y aura des pensions à donner.

— Mais, monsieur, dit aigrement la tante Sidonie de plus en plus étonnée, nous n'avons que faire de vos pensions. Sans être très-for lunés, nous ne sommes pas pauvres. Nous avons de quoi vivre largement et honorable* ment.

— Je n'y suis plus alors, dit M. Legentil.

— M"** de Pompadour ne vous a donc pas renseigné sur notre état de maison?

— C'est vous qui n'aurez pas renseigné M™" de Pompadour.

A ce moment Marthe entra.

Elle était vêtue avec une angélique simplicité qui rehaussait l'harmonie de ses charmes.

Elle fit une courte révérence à l'étranger, et courut présenter son front à sa tante.

— Comme tu es fagotée, petite folle I lui dit celle-ci; tu n'as donc ni goût ni coquetterie !

— Mon avis est, dit le procureur ébloui, que mademoiselle est habillée à ravir.

— Vous y mettez trop de complaisance, répliqua la tante.

Et s'adressant à Marthe :

— Tu peux lever les yeux sur monsieur, ma mignonne. Monsieur est un ami de... .

— Un ami de votre famille, mademoiselle, interrompit-il politiquement.

— C'est ce que je voulais dire, fit la tante ; M. Dugentil.

— Legentil.

— Un magistrat, dont les lumières sont très-appréciées... à Yersàilles; à Versailles, entends-tu?

— Oui, ma tante.

— Mais qu'est-ce jque tu as, petite? On dirait que tu es préoccupée, inquiète...

Marthe ne se sentait pas à l'aise, en effet.

La cause de ce trouble était une rencontre qu'elle venait de faire avant d'entrer au salon.

Au détour d'un corridor, Damiens avait surgi devant elle et lui avait dit précipitamment à demi-voix :

— Méfiez-vous de l'homme qui est là-dedans I Marthe était habituée aux façons mystérieuses de Damiens; il ne lui avait jamais adressé la parole en dehors des nécessités de son service. Pour qu'il se départit aujourd'hui de cette réserve vis-à-vis d'elle, et surtout pour qu'il osât lui donner un avis, il fallait que les circonstances fussent graves.

Avant qu'elle eût eu le temps de lui demander un mot d'explication, il avait disp.'iru.

Yoilà ce qui impressionnait Marthe.

— Tu ne réponds pas, petite, disait la tante Sidonie ; parle donc, ne sais-tu plus t' exprimer?

— Que voulez-vous que je dise, ma chère tante? Je n'ai rien à dire; ne m'avez-vous pas appris vous-même que la modestie et le silence étaient les meilleurs apanages d'une fille de condition?

— A merveille I s'écria M. Legentil.

— Alors exécute-nous cette jolie sonate de ce musicien en t que tu joues si bien... M. Legentil sera enchanté de Tentendre.

— Certes !

— Yous allez juger de son talent sur le clavecin. Allons, Marthe, commence.

— Mon clavecin est exécrable, vous le savez bien, ma tante, vous me l'avez dit cent fois.

— Aujourd'hui c'est autre chose; je suis sûre que tu en tireras un fort bon parti.

— Dispensez-moi, supplia la jeune fille; aussi bien, je ne retrouve plus mon cahier.

— Une défaite I

— Ma tante...

M. Legentil pensa qu'il était convenable d'intervenir.

— Je ne voudrais pas, dit-il, que mon insistance pût être désagréable à mademoiselle.

Marthe ne put s'empêcher de lui adresser un regard de remerciment.

En même temps M. Legentil faisait à la tante Sidonie un signe d'intelligence qu'elle comprit aussitôt.

— Puisque monsieur a la bonté de t'excuser, dit-elle, lu peux remonter dans ta chambre, mignonne. Tu y re*

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trouveras sans doute ton cahier de musique. Dis adieu à M. Legentil... à ce bon M. LegentiL

La jeune fille se tourna vers lui avec effort.

Il se leva et voulut faire acte de galanterie en lui prenant la main. '

Mais elle recula vivement, et se sauva du salon plutôt qu'elle n'en sortit.

— Petite sauvage 1 grommela la tante Sidonie.

— Elle est adorable! s'écria M. Leg-entil avec enthousiasme.

— N'est-ce pas ?

— Vous m'en voyez émerveillé, et l'ou sait si je suis difficile.

— Vous, monsieur le procureur 1

— Dame ! il m'en est passé sous les yeux depuis quelques années !

— Peste de l'égrillard ! Qui l'aurait soupçonné? quel feul

— Nous n'avons rien de pareil à Versailles, ma parole d'honneur.

— J'en étais sûre, dit la tante Sidonie, dont la figure s'épanouissait... A présent, causons sérieusenient.

— Causons, soit.

— Qu'est-ce que ma bonne, ma chère amie la marquise compte faire pour Marthe?

— Vous le devinez bien.

— Pas le moins du monde.

M. Legentil regarda en face cette vieille figure comme pour y surprendre une intention moqueuse. Mais il n'y découvrit rien qu'une expression de curiosité un peu' crédule.

— Madame la marquise placera M^^" Marthe comme elle a placé les autres, répondit-il.

— Quelles autres?

LBS FRÈRES GHAKTEBIESSB 77

— Ses autres protégées. Nous avons auprès de Versailles, dans Versailles même, des retraites charmantes, cachées à tous les yeux, embellies de tous les trésors de la nature et de l'art. Le temps s'y passe dans une fête continuelle...

— Qu'est-ce que vous me chantez, monsieur le procureur, avec vos retraites ?<

— Je réponds à vos questions, madame; c'est un de ces asiles privilégiés que madame la marquise destine à votre nièce. Elle n'y sera pas seule, d'ailleurs; elle y trouvera de jeunes compagnes, dont quelquesunes appartiennent comme elle à d'excellentes familles.

— Que veut dire cela? Est-ce que ma chère marquise tourne à la Maintenon, et se serait-elle mise à la tète d'une autre maison de Saint-Gyr?

— Gela y ressemble un peu... excepté que cela est tout à fait diflérent, dit M. Legentil en souriant.

— Oui dà?

— Ce n'est pas exclusivement pour le ciel que madame la marquise travaille en formant ses pensionnaires, quoique les idées religieuses ne soient point exclues de son programme. Le Dieu qu'on leur enseigne à révérer n'est point précisément assis sur un trône de nuages; il a un manteau semé de fleurs de lys d'or, et son royaume est véritablement de ce monde. Dans tous les cas, nos jeunes filles sont admirablement traitées; d'aimables directrices ne sont occupées qu'à varier leurs plaisirs et à leur faire oublier leur captivité passagère, tout en les préparant aux honneurs qui les attendent.

De ces discours dont chaque phrase tournoya dans sa tète en la rempliss^t de stupeur, la tante Sidouie ne retint pour l'instant que les derniers mots.

— Et ces honneurs? dit-elle avidement.

78 LES FRÈRES GHANTEMESSE

— Les plus grands, les plus enviables de tous I s'écriat-il.

— Mais encore faudrait-il les définir, mon cher monsieur Legentii, car si vous parlez bien, vous parlez un peu par énigmes. Ainsi, Marthe pourrait-elle prétendre au rang de dame du palais, par exemple?

— Dame du palais... Huml

— Eh bien?

— Ensuite, je ne dis pas.

— Qwoi, ensuite?

— Elle ne pourrait être maintenant que demoiselle du palais, dit M. Legentii en faisant l'agréable, et vous savez bien que la charge n'existe pas.

— Mais puisque Marthe se marie dans quinze jours. M. Legentii bondit sur son siège.

— Qu'est-ce que vous venez de dire? J'ai mal entendu 1 les oreilles m'ont tinté.

— Je dis que ma nièce se marie prochainement.

— Elle se marie? Ce n'est pas possible.

— Gela est cependant; Marthe épouse un parfait gentilhomme qui la conduira à la cour, et qui la présentera lui-même à la marquise de Pompadour.

— Mais ce n'est plus la même chose! s'écria M. Legentii en se démenant; vous n'y songez pas.

— Quel inconvénient y a-t-il à cela?

— Vous le demandez I

— Certainement, car je n'y suis plus, vous me bouleversez depuis une demi-heure I dit la tante Sidonie. *

— Ce mariage ne doit pas avoir lieu; il empêcherait tout, comprenez donc...

— Pourquoi ce mariage empêcherait-il la protection de la marquise ? *

— Parce que M"' la marquise n'a pas arrangé les choses de la sorte.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 79

— Commf^nt les o-t-elle arrangées? Pour Dieu, faitesmoi le plaisir de me l'apprendre, monsieur I Je suis sur des charbons ardents.

' — Rien de plus simple. Il faut que mademoiselle votre nièce quitte Arras le plus tôt possible.

— Aussitôt après son mariage, volontiers.

— Non pas... avant son mariage.

-— Oh ! dit la tante Sidonie en serrant les poings d'impatience.

15— Pas de mariage, voilà notre condition.

— Mais qu'est-ce que ce mariage vous fait donc? M. Legentil se mit à rire d'une façon impudente.

— A moi, rien; mais au roi! .

Le secret était échappé.

La tante Sidonie reçut comme une secousse électrique et devint effroyablement pâle. - Api es un silence :

— Attendez donc, dit-elle lentement en fixant M. Legentil d'une étrange manière; j'ai entendu parler, en effet, de quelque chose comme cela, mais sans vouloir y croire... d'enlèvements de jeunes filles destinées aux plaisirs royaux, de marchés honteux contractés avec des parents avilis... Mais qu'est-ce que ces infamies ont de commun avec M"* de Crespy et moi?

' Son regard indigné clouait M. Legentil sur place.

— Répondez doncl lui cria-t-elle.

— Madame, je ne suis que l'envoyé de M"' la marquise de Pompadour.

— Ce n'est pas vrai, tu mens I

— Madame I

— Tu mens I

M. Legentil commençait à s'inquiéter.

Il y avait de quoi.

La tante Sidonie était vraiment terrible à voir.

80 LB8 FI^SitB& GHANTEMESS6

Sa fierté native venait de se réveiller tout entière;

Ce n'était pas une nature perverse, c'était une tète étourdie et imprudente. Elle voulait bien lancer Marthe dans l'aventure, mais à aucun prix elle n'aurait consenti à en faire l'objet d'un ignoble marché.

«— Ainsi, reprit-elle, tu venais tranquillement ici recruter pour tes retraites mystérieuses, pour tes couvents cachés 1 Je vois maintenant l'espèce de procureur que tu es. Et j'ai eu la sottise de te faire voir ma nièce, à toi, misérable. Je n'aurai pas assez de toute ma vie pour me le reprocher !

— Il y a sans doute un malentendu entre vous et M™** la marquise, grommela M. Legentil.

— Hors d'ici, bas coquin I Il se leva effaré.

•—Jour de Dieul exclama- t-elle, je ne suis qu'une femme, et une femme infirme... mais tu porteras la marque de mou courroux I

Et avant que M. Legentil pût se douter de rien, il reçut sur la tête deux ou trois coups de béquille assénés avec force.

^ — Au secours I s'écrîa-t-il.

— Tiens, maraud 1 tiens, drôle I

— A moi 1 dit M. Legentil en gagnant la porte. La tante Sidonie ne se possédait plus.

— Arrètez-le, et bâtonnez-le comme il le mérite! Mais M. Legentil était déjà dans l'escalier, qu'il descendait quatre à quatre.

Sur le dernier degré, il alla donner contre un individu qui le reçut presque dans ses bras.

— Ouf I dit celui-ci en se reculant pour amortir le choc.

— A l'aide 1 exhalait encore machinalement M. Legentil,

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— Eh! mais, je ne me trompe pas, dit le survenant, je reconnais ce visage-là...

— Sauvez'-moi de cette folle 1

— Ah! ça, mon cher, il faut donc toujours que je von» sauve, à Arras comme à Paris, dans la rue des Trois- Faucilles comme dans la rue de la Vieille-Monnaie?

— Hein!... fit le procureur.

— Parbleu ! c'est l>ien vous, monsieur Lebel ; vous y mettez de l'obstination, en vérité.

— Monsieur, monsieur.», je ne suis pas ce que vous voulez dire.

— Regardez-moi bien en face, s'il vous plaît.

— M. le comte de Chantemessé!

— En personne. Comment se fait-il que je vous trouve deux fois sur mes pas, en moins de huit jours, à cent lieues de distance?

Damiens survint à l'instant.

— Je vous dirai, moi, monsieur le comte, si vous le voulez, ce que vient faire ici M. LegentiL

— Qu^est-ce que vous appelez M. Legentil? répliqua le comte de Chantemessé; monsieur s'appelle Lebel... à ce qu'il m'a dit, du moins.

— Lebel à Paris, soit; Legentil à Arras ; cela prouve qu'il ne dédaigne pas les jeux de mots, répondit Damiens.

Démasqué, M. Lebel crut pouvoir payer d'audace.

— En m'envoyant ici, dit-il, M"' la marquise de Pompadour ne croyait pas m'envoyer dans un guet-apens.

— Où voyez-vous trace de guet-apens là où vous me rencontrez, monsieur? dit le comte de Chantemessé. Personne ne vous empêche de passer, je pense.

— On vous pousse seulement un peu^ murmura Damiens.

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— Je rendrai compte à Versailles de ma mission, dit arrogamment Lebel.

— N'oubliez pas la béquille de la tante Sidonie, dit Damieus.

Au moment où il franchissait le seuil du vestibule, M, Lebel sentit sur son épaule la puissante main du comte de Chantemesse.

— Ecoutez, monsieur Lebel, voilà la deuxième fois que je vous laisse aller, prenez garde à la troisième ; je pourrais bien ne pas vous lâcher cette fois-là. Adieu, monsieur Lebel.

— Adieu, monsieur Legentil.

C'était Damiens qui raillait.

Lebel ne soufQa mot ; il se rappelait le service que lui avait rendu le comte de Chantemesse.

Une fois dehors, il respira bruyamment, et, se retournant vers Thôtel de Crespy en grinçant des dents :

— Ohl je me vengerai de ce valet, dit-il...

11 n'avait pas fait dix pas qu'il se souvin,t d'avoir oublié son acolyte Briasson à Tofôce.

— Bah! murniura-t-il en continuant; sa route, %n ivrogne, ça se retrouve toujours.

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